CHEVALIERS
En arrivant près du château, la curiosité de chacun fut fortement excitée par un phénomène miraculeux. La lueur incertaine des torches fit apercevoir à dix pieds de terre un grand fantôme Léanc d’une forme aerienne, qui se débattait dans les airs en jetant des sons inarticulés comme ceux des sibylles; une auréole entourait sa tète prophétique, et le bruit infernal des chaînes servait d’accompagnement à ses cris. On s’arrête en regardant ce phénomène avec les yeux de la peur, qui se glissa dans l’âme des plus courageux.
— C’est une vapeur formée par les exhalaisons des fossés, dit l’évêque. — Monsieur, répondit Monestan, la sainte Écriture enseigne que le Seigneur fait souvent des miracles pour avertir les hommes.
Hilarion haussa les épaules par un mouvement imperceptible.
Cependant Monestan parut avoir raison, car l’on entendit distinctement ces paroles qu’une voix rauque lança dans les airs :
— Courage, prince, courage Chypre sera reprise!... Mais les malheurs et l’adversité ne sont pas à leur terme... Je vois ton ennemi le plus cruel s’approcher; le voilà ; le serpent est à tes côtés, le vois-tu?. .. Regarde l’ange de bonté, le défenseur, le vaillant, le fort des forts !... Courage, et rendez le sang versé; me...
Le bruit des chaînes empêcha d’en'endre le reste. On s’examina mutuellement, et la stupeur fut au comble quand ou aperçut, à dix pas du prince, les deux chevaliers qui
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parurent tombés du ciel ; car chacun, le nez en l’air, ne les avait pas vus venir.
— C’est Marie ! s’écria Kéfalein revenant du portail ; elle déraisonne à cheval sur les chaînes du pont-levis où elle a grimpé.
En effet, l’ïnnocento, les cheveux épars, descendit et so jeta aux pieds du prince en criant lamentablement :
— Sire, mon fils! rendez-le-moi !...
— Pauvre folle!... dit le monarque en trouvant au milieu de sa joie une infortune que toute la puissance des rois ne pouvait adoucir. Cependant un regard de Cio tilde fit taire Marie.
Castriot tournait autour des deux inconnus en brandissant son sabre avec l’air hargneux d’un chien de ferme lorsque deux pauvres se présentent à la porte. Monestan, ne sachant pas si les deux cavaliers n’étaient point des anges descendus du ciel, leur dit, avec toute la douceur qu’annonçaient sa figure et sa contenance abbatiale :
— Seigneurs, qui êtes-vous et que demandez-vous? — Beau cher sire, répondit le Mécréant, nos talons prouvent que nous sommes chevaliers, et je ne sache pas que l’on nous ait jamais refusé l’hospitalité dans aucun château. — Voilà de bien beaux chevaux! s’écria le sage Kéfalein. — Connétable!.;, interrompit le roi d’un air imposant. Ce seul mot fit taire Kéfalein. — Messieurs, continua le prince, les rois de Jérusalem ont créé l’ordre des Hospitaliers, c’est assez vous dire que notre château sera toujours ouvert aux chevaliers; soyez les bienvenus... — D’autantplus, répliqua le Mécréant, que nousavons àvousentreteniren particulier.
Le chevalier noir ne cessait de regarder la princesse : protégé par la sombre clarté des torches, il s’approcha le plus qu’il put de Clotilde, et l’on s’avança vers le pontlevis, au milieu du murmure général causé par les conversations dont l’apparition des chevaliers était le sujet. Castriot ne perdit pas de vue ces deux inconnus.
La princesse, en proie aux souvenirs d’un moment à peine écoulé, ne pensait point au désordre de ses vêtements et encore moins aux chevaliers étrangers. Depuis deux
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mois que le prince habitait Casin- Grandes, il n’avait pas encore eu l’occasion de recevoir. Il fut donc au Comble de la joie en pensant au simulacre de grandeur qu’il allait déployer; il se félicita que la circonstance eût rassemblé tout son peuple autour de lui lors de l’arrivée des deux chevaliers, et il ne cessa de donner des ordres à Bombans.
A dix pas du château, le roi quitta son palanquin, etClotilde fut transportée dans son appartement afin d’avoir le temps de s’habiller. La jolie Provençale l’aida dans les apprêts d’une toilette bien simple. La fille de Lusignan n’était plus jalouse que d’un seul suffrage.
Arrivée sous le portail, le roi dit à ses deux hôtes, en les confiant aux soins de ses trois ministres : — Ce château, tout grand qu’il est, se trouve trop petit, même pour les restes de notre cour- et de notre splendeur presque éclipsée; si nous étions en Chypre, vous seriez mieux reçus.
— Sire, répondit l’inconnu, votre bonté, votre franchise, décorent mieux votre hospitalité que tout le luxe des cours. A ces paroles, le prince tressaille; son cœur s’émeut, il rassemble les vestiges de sa vue afin d’apercevoir le chevalier; il ne le peut : un geste trahit son impatience, et il se retira tout rêveur.
Castriot, sur un mot du prince, s’empressa de grossir la garde royale des dix apprentis cavaliers du digne connétable; il se mit à leur tête et tâcha, par sa contenance, de donner un air martial et grandiose à la salle des gardes. Le monarque passa sa dalmatique doublée d’hermine, il se décora do tous les attributs de son pouvoir et vint presser les valets de pied, les serviteurs fidèles qui se dépêchaient d’ôter la housse de la balustrade d’or, de découvrir les meubles, d’allumer les torches de cire que contenaient des candélabres d’or appelés torchères. Bombans, de son côté, pour rendre le souper digne d’un monarque, se concertait avec le fameux cuisinier Tallevant, qui depuis fut au service du roi de France, et qui nous laissa même un précieux traité sur la cuisine. Le menu du souper ayant été arrêté, l’intendant employa plusieurs Cypriotes affidés pour sortir la vaisselle du trésor.
Pendant ces apprêts, les trois ministres promenaient les deux chevaliers dansleseours. Le grand écuyer (c’est ainsi que l’on nommait le palefrenier en chef) vint chercher les deux destriers.
— Ayez-en bien soin, Vérynel ! s'écria Kéfalein.
Sur un message secret de Jean II, Monestan dit aux inconnus :
— Si vous vouliez monter au palais, îires chevaliers ! il ne fait pas assez jour pour examiner les fortifications.
L’évêque ne se tenait pas de joie en voyant Enguerry s’occuper de la forteresse en guerrier savant; il discutait guerre et combats avec le Mécréant, et il le prit en amitié par un secret penchant.
Sur l’observation du comte de Monestan, iis s’acheminèrent vers le perron de l’aile de Hugues, et le sire Enguerry le Mécréant admira la beauté du portique et l’escalier de marbre. Dans la salle des gardes, Castriot disposa ses quinze soldats contre. les trophées et les panophées, de manière qu’ils parurent en plus grand nombre.
— Ce sont les chefs de nos compagnies d’ordonnance, dit l’évêque au Mécréant pour lui faire concevoir une haute idée de la puissance guerrière du prince; il n’ajouta pas que les compagnies manquaient. Ce mot produisit son effet. Enguerry crut le monarque entouré de mille hommes au moins. Je croyais le prince sans soldats. — Sans soldats ? reprit l’évèque avec un geste de hauteur; lorsque le reste de nos trente mille hommes sera disposé , Chypre nous appartiendra... A ces mots ils se dirigèrent vers la salle du trône. — Le roi de Chypre est visible, sires chevaliers, leur dit Trousse en grand costume de maître des cérémonies; et, prenant par la main les deux étrangers, il les introduisit dans le salon rouge, tout brillant de dorures et de pierreries. Jean II était assis sur son trône, dans-une attitude majestueuse et calme ; les trois ministres se rangèrent debout à côté du trône, deux vieux serviteurs qui servaient de pages, et six hobereaux do l’ile de Chypre, trois musiciens, deux écuyers du prince, Vérynel le grand écuyer, le commandant des chasses, grand louvetier, le
curé subalterne qui disait la messe, et cinq DU six autres personnes , formaient une espèce de cour : leurs habits somptueux et leur contenance firent croire au Mécréant que c’étaient des princes. — Vous devez être fatigués, sires chevaliers, dit le monarque; nous vous prions de vous asseoir. ' •
Alors les deux pages, Agés d’une quarantaine d’années, apportèrent des escabelles garnies de coussins. À ce moment Clotilde se présenta, suivie de Josette : les deux étran» gers se levèrent, et le Mécréant, profitant du charmant usage de ce temps féodal, baisa Clotilde sur la bouche, tan- dis que l’inconnu lui prit la main et y déposa un respectueux baiser.
A ce'geste, Clotilde frémit d’une terreur secrète, et pâlit en reconnaissant, à l’éclat des lumières, le chevalier noir qui sauva son père de la fureur des Vénitiens et le transporta dans un navire anglais avec tous ses trésors 1... Les so’ns de ce chevalier mystérieux lui revinrent en la mémoire!... Nul doute qu’il n’allait réclamer sa main. Comme elle achevait cette parole en elle-même, une chouette, placée dans la vaste cherninéo de ce salon, fit entendre des cris lugubres et plaintifs. — Bel augure!... se dit-elle en s’asseyant à côté de son père, qui, toujours intrigué de la présence de l’étranger, écoutait tous ces mouvements.
— Pâque-Dieu! qu’elle est belle!... s’écria très-involontairement Enguerry. — Désirez-vous quitter vos armes? leur demanda le prince. — Un vœu me force de toujours garder les miennes, répondit l’inconnu. — Ï1 aura commis quelque crime ! murmura l’évêque. — Le ciel en ait pitié! dit Monestan, cherchant à se rappeler la tournure du chevalier dont il reconnaissait les armes. — Quant à moi, reprit Enguerry, je garde volontiers les miennes par habitude.
Alors l’intendant, revêtu momentanément de la haute dignité de mailre-d’hôtel, parut orné de la dalmatique de Kéfalein; mais sa face jaunâtre, ses traits régulièrement grossiers et ses gros vilains sourcils, en annonçant son avarice, prouvèrent qu’un roturier ne joue jamais bien le
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rôle d’un grand seigneur!... Avis aux anoblis. — Sire, ditil, vous souperez quand il vous plaira!...
Ace mot, le chevalier noir, qui n’avait pas cessé de regarder Glotilde, s’élança pour présenter une main tremblante d’amour, et l’on descendit à la salle du festin. Là commença le triomphe du prince et do l’intendant.
Sur un dressoir en vermeil, ou aperçut une douzaine de grands plats d’argent, des aiguières, des drageoirs et des bassins en argent : au milieu de ce buffet brillaient une grande nef, un navire octogone tout en or, représentant en bosse les douze pairs du temps de Charlemagne, ladite nef supportée par des lions massifs, aux armes du prince; un banquet en or soutenu par quatre sirènes, des flacons et une foule d’aiguières, d’hydres, de quartes à contenir le vin, en même métal ; enfin des tasses en vermeil, douze salières en or, trente cuillers d'argent, autant de fourchettes, des hanaps et des coupes, etc.
La table du festin, en bois d’ébcne, ornée d’une lame d’argent très-épaisse, et sur laquelle on sculpta une vigne, était couverte d’une nappe peluchéo, mise de manière à laisser ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie à découvert.
Cette salle immense, voûtée et décorée par des petites colonnes gothiques en pierre et à base de marbre, avait aux quatre coins des torchères en argent, garnies de grosses chandelles de cire; et, pour plus de luxe, sept valets magniliquerUpnt habillés tenaient des torches dans leurs mains, en mettant leur gloire à ne pas remuer. — Le haut bout de la table était orné d’un dais rouge, et dans cet endroit Engucrry remarqua une autre nef d’or soutenue par des centaures, et contenant, selon l’usage, la serviette brochée d’or du prince, sa salière, son hanap, son couteau, son sifflet, et à côté la quarte dorée renfermant son vin particulier.
A la place dé chaque convive se trouvait un hanap d’or (espèce de vase semblable à un calice) et un pot à boire de même métal, plein de vin d’Orléans; les viandes qui surchargeaient la table étaient disposées en pyramide dans de magnifiques plats d’or ; on avait parsemé la nappe de feuil-
les de roses, et deux chandeliers d’or, symétriquement placés, éclairaient la table et les mets du temps ; Taillevant nous en a donné le détail : c’étaient des poulets dorés avec des jaunes d’œufs, des chapons à l’huile, des gelées aux armes du prince, des pâtés de gibier et des prunes confites à l’eau de' rose, etc., etc.
Sur une vaste cheminée, remplie de feuillage et de fleurs, il y avait une horloge d’Orient, et du manteau de la cheminée pendait une bande de taffetas vert découpée en dents de loup, et sur laquelle les armes du. prince étaient brodées. Le Mécréant désira bien ardemment qu’on lui refusât la princesse, en contemplant toutes ces richesses avec un œil d’envie...
Clotilde s’avança gracieusement et présenta aux deux chevaliers une aiguière remplie d’eau parfumée; ils s’y lavèrent les mains, et la princesse leur donna une serviette peluchée pour s’essuyer
Cette cérémonie faite, l’évêque prononça négligemment le Bénédicité , et chacun s’assit sur un banc do bois de cèdre sculpté, sur lequel il n’y avait de coussins qu’à la place du monarque et de sa fille. Ces derniers se placèrent sous le dais rouge, dans le haut bout de la table; personne ne se mit à côté de Clotilde, si ce n’est que le chevalier noir, ne voulant point manger, se posa doucement sur une escabelle, à l’angle de la cheminée ; il prit sa tète entre sa main droite, et, l’appuyant sur un de ses genoux qu’il croisa sur l’autre, il parut plongé dans une rêverie profonde I... A gauche du monarque était Monestan ; venait ensuite l’évêque, puis le Mécréant, qui s’assit derrière le riche dressoir, en ayant le connétable à sa gauche... Le reste de la cour se tint debout dans une attitude respectueuse.
Clotilde aidait son père à manger, en lui poussant avec adresse chaque chose sous sa main; elle lui versait à boire, coupait son pain, et tous ces soins délicats étaient empreints de trop d’amour filial pour ne pas faire penser qu’elle serait une tendre épouse... Certes, le monarque avait besoin do ces attentions, car il ne s’occupait que du chevalier noir, et lorsqu'il eut bu, laissant la moitié de son
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vin dans le hanap : — Présentez le reste an chovelier, ditil à sa fille, Glotilde le lui donna; l’étranger s’arrangea pour toucher les doigts de Clotilde en le prenant, et il les pressa tout doucement; la jeune fille rougit.
Sire, s’écria l’étranger, c’est trop d’honneur et trop de plaisir: en vous voyant, on se croit à la table des dieux, et servi par Hébé. Il rendit le hanap en tremblant, et Clotilde remarqua ses yeux briller à travers la visière serrée!... Un froid mortel se glissa dans les veines de la jeune vierge, en pensant que son beau juif mourrait de chagrin en apprenant son mariage!... Le chevalier reprit sa position mélancolique.
Après le premier moment de silence qui sert de préface à tous les repas, l’évêque fit la demande suivante au Mécréant : — Dans quels pays avez-vous porté vos armes, 9ire chevalier?
— En France seulement, répondit Enguerrv.
— C’ést un très-beau métier! continua l’évêque.
— Hélas! dit Monestan, on désole la terre au lieu de la
cultiver!... Les hommes vont mourir en des pays qui ne les virent point naître !... Que de larmes ont coulé!... que de larmes couleront encore dans cette vallée où la guerre les sème à chaque combat. v
— Monestan, reprit le roi, la guerre est nécessaire; c’est une maladie de la masse humaine, et une maladie salutaire: la guerre est juste quelquefois. Lorsqu’on dépouille un prince, ne doit-il pas chercher à reconquérir son royaume?
— Puis, dit l’évêque, si tous les hommes vivaient, la terre ne pourrait les contenir.
— Croyez-vous, s’écria Monestan, que le Seigneur ne l’ait pas prévu? la terre est assez fertile!...
— Ou plutôt les combats assez fréquents, dit Enguerry — en vidant son hanap.
— Oui, continua l’évêque en soutenaht le Mécréant, pour lequel il avait un faible.
— C’est un point douteux, reprit le prince, et vous avez tort tous les deux : les combats n’ont pas toujours déchiré le monde, et alors la terre suffisait aux besoins deâ hommes,
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ot ce, parle moyen des maladies contagieuses et partielles, dent l’Éternel laissa le germe chez nous. Une profonde sagesse préside à nos maux comme à nos biens.
— C’est autoriser la guerre, dit Enguerry.
— Je ne le pense pas, répondit le prince.
— Cependant l’Éternel est appelé le Dieu des armées , observa l'évêque.
— Non pas dans l’Évangile, répliqua prestement Mo-
nestan. . ^
— Cela ne prouve rien, reprit le prince; Dieu n’a jamais autorisé la guerre, et si les rois étaient tous prudents, ce fléau n’existerait pas.
Les trois ministres se turent et firent un signe au Mécréant prêt à répondre. En effet, on aurait parlé de faire de la toile, le bon prince eût été le meilleur tisserand; de cavalerie, c’était le meilleur cavalier; do politique, de guerre, de religion, il connaissait tout à fond, se fâchait de ne pas parler le premier, et contredisait chaque raisonnement en croyant avoir convaincu lorsqu’on se taisait par r'especL
C’est une maladie commune à tous les grands, à tous les rois, et j’ai vu beaucoup d’hommes qui sont empereurs sur cet article...
— Comment avez-vous trouvé notre forteresse? demanda l’évêque. — Que trop fortifiée, répondit le Mécréant avec humeur. — Un château ne I’estjaraaisassez, dit le prince. — Sire, il l’est toujours trop pour ceux qui l’assiègent!... observa le Mécréant en achevant, pour la seconde fois, de vider sa quarte de vin d’Orléans. — Au contraire, continua le monarque, plus un castel est fort, plus il y a de gloire à l’emporter, et si nous avions bâti ce château, nous l’aurions encore mieux défendu, surtout du côté de la mer. — Mais, monseigneur, répliqua le Mécréant, il n’y a pas besoin de fortification, précisément à cet endroit. — C’est vrai, dit l’évêque. — En effet, observa Kéfalein...
Clotilde était offensée des regards effrontés du Mécréant, et elle le fixa de manière à lui faire baisser les yeux. — Elle
ne m’aimera pas, pensa-t-il. Et il se consola do cet échec en buvant.
Le roi, comme accablé par l’approbation générale donnée au comte Enguerry, reprit en ces termes: — Vous vous trompez, messieurs; vous n’avez donc pas étudié le mouvement de l’eau sur notre globe? Dans cent ans l’on abordera peut-être à Casin-Grandes aussi facilement que dans une rade, si la mer se retire, comme je le crois, ou plutôt y apporte des sables; il faut tout prévoir...
— Sire, vous avez raison, dit Kéfalein.
L’évêque haussa les épaules, mais la princesse lui lança un coup d’œil de reproche.
— Vites-vous les fossés? continua l’aumônier. — Certes, répondit Enguerry. — Et l’épaisseur des murs? Ils sont indestructibles. -Croyez-vous qu’il y ait un côté faible?... — Non... — Si, messieurs, reprit Jean II; et rien n’est plus facile que de prendre...
Enguerry prêta l’oreille. A ce moment, le chevalier noir, dégageant sa tète, fit quelque bruit avec les plumes de son casque ; Clotilde se retourne, et le chevalier, craignant que le prince ne trahit sa détresse, dit à voix basse : — Cet homme est Enguerry...
— . .... Et rien n’est plus facile, observait le monarque, de prendre Casin-Grandes...
Ace mot, la princesse fit un signe au comte de Moneslan, ce signe signifiait Méfiez-vous d'Entjuerrxj !... Le premier ministre le comprit heureusement...
— Hélas! continuait toujours Jean II, si nous
pouvions avoir assez de soldats pour défendre la façade d’entrée, ce château serait inexpugnable!...
— Que dites-vous, sire? interrompit brusquement l’évêque en achevant de vider son hanap, et confus de ne plus paraître un guerrier d'importance et de ce que l’étranger allait découvrir qu’il en avait imposé; sire, vous oubliez donc les quinze compagnies d’hommes d’armes dont les chefs vous servent de gardes du corps. — Ililarion, répondit tristement lo prince, je les vois en Chypre, mais nous n’y
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sommes plus!... et je crois qu’excepté Castriot il serait difficile de trouver ici...
A ce mot funeste, Clotilde réitéra un signe de tête et d’yeux à Monestan, pour lui donner à entendre qu’il fallait soutenir l’évêque dans ses assertions et l’empêcher de parler au Mécréant.
— De trouver ici d’autres soldats, acheva le
prince.
— Monseigneur ne veut pas que l’on connaisse ses forces, dit l’évêque à l’oreille du comte Enguerry.
Monestan se mit à tirer Hilarion par sa soutane, pour qu’il ne causât pas avec l’ennemi; mais l’opiniâtre Hilarion douna, par-dessous la table, des petits coups sur les doigts de Monestan, afin de défendre sa soutane; il en résulta un combat intestin, le premier qu’ait soutenu l’évêque, et il continua de dire au Mécréant : — Nous avons aussi des raisons d’État pour les lui cacher à lui-même.
Ici Monestan remporta la victoire, et l’évêque en gémit. En effet, Monestan avait tiré si fort la soutane, que force fut à l’aumônier de se retourner pour voir les signes du premier ministre.
En toute autre circonstance, Clotilde eût ri de cette bataille.
Malheureusement la nature mit une telle douceur dans les yeux bleus et la figure anodine de Monestan, que l’évêque n’y comprit rien; et il se mit à parler de nouveau à l’oreille du Mécréant.
Tout ceci fut l’affaire d’un moment.
— Sire, s’écria alors Monestan, vous ignorez donc que vous avez trois cents hommes dans le château, deux cents à Marseille, cinq cents à Aix!... une armée!...
— Une armée!... répéta le roi dans un profond étonnement.
— Oui, mon père, dit Clotilde.
Le Mécréant ne savait que penser...
— Etde plus une cavalerie Qttomaneque je vousai créée, ajouta Kéfalein ; il est vrai que ces Provençaux ne veulent pas devenir habiles...
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' — Do la cavalerie! dit Jean II.
— Oui, monseigneur, s’écria l'évêque au comble de la joie de se voir soutenu, vos années jusqu’àprésent ne vous ont rien coûté. Notre dévouement, dût-il encourir votre disgrâce, lésa préparées pour vos succès; et, habilement disséminées dans divers endroits, elles attendent le moment où l’on s’embarquera pour aller reconquérir l'ile de Chypre; et dès que nos trente mille hommes seront complets, vous n’aurez plus qu’à vous mettre à leur tête; et, débarquant à Nisastro, vous volerez jusqu’à Nicosie, do victoire en victoire ; nous y entrerons entourés de drapeaux vénitiens, aux acclamations du peuple, et les Lusignan brilleront d’une gloire nouvelle! op pourra même peut-être reprendre Jérusalem.
En disant ces derniers mots l’évêque n’était plus sur le banc; il se remuait dans sa soutane, en brandissant son hanap comme un sabre.
— Certes, on le pourra, dit Kéfalein, car je formerai un cors de Mameluks, pour ne plus avoir à craiadre la redoutable cavalerie des Turcs de l’Asie.
Le prince, ne pouvant deviner les motifs de cette conspiration, s’écria tout en colère :
— Que signifie cette multitude de soldats que vous me donnez si libéralement lorsque vous savez notre détresse? Avons-nous dix hommes d’armes au château ? Oubliez-vous qui nous sommes, pour plaisanter ainsi?...
— Ah! sire., répondirent à la fois les trois ministres, excités par les coups d’œil de Clotilde effrayée.
— Silence, messieurs, répliqua sévèrement le monarque; nous n’avons pas d’armée... mais nous en aurons une, le jour que cela nous plaira... Lorsqu’on possède nos trésors, on peut espérer tout; et, supposé que nous eussions les balai 1 1 ons que vous nous créez, vous nous auriez donc abusé, lorsque vous confessiez notre dénûment le jour où, d’après mes ordres, l’on discuta les mesures à prendre contre le fléau du pays, cet infâme scélérat..,
— Mon père! interrompit Clotilde, qui pressentait une catastrophe; mon père, votre vin se renverse!...
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— Contre ce traître Enguerrv le Mécréant, acheva le prince.
— Traître!... répéta le Mécréant échauffé par le vin, jamais le comte Enguerry n’a trahi personne!
— Ciel!... le plus grand brigand!... dit le prince.
— Vous en avez menti par votre gorge. Et le Mécréant, se dressant, leva sa visière et s’écria : C’est moi qui suis Enguerry !...
A ce mot, l’épouvante est dans la salle ; chacun est dobout; la figure altière de l’évêque est animée, Kéfalein jnet la main sur son épée, en regardant avec ses yeux à fleur de tète le terrible Mécréant'; Clotilde, comme évanouie, penche sa belle tête sur lé dos du banc... Le chevalier noir reste impassible; la figure de Moriestan indique une sainte horreur; et au milieu du tumulte, Bombans effrayé cache sous sa dalmatique les pièces de vaisselle les plus précieuet les reporte au trésor en semant l’alarme... Le prinee s’écria d’un accent guerrier :
— Mânes de mes ancêtres qui planez dans cette salle, vous indignez-vous assez de mon affront, et de voir votre descendant aveugle et sans épée... pour se venger...
— Se venger! répéta Enguerry d’une voix retentissante, de quoi? Ne suis-je pas comte? Ai-je déshonoré votre table? Qui m’a déclaré félon et déloyal ?
— Tes actions!... dit le roi avec l’accent d’une rage concentrée.
— Je n’ai jamais tiré mon épée que pour me venger !... et j’avais, selon la maxime de Jean-sans-Peur, de bonnes raisons ; et prenez garde de m’en donner une !... Mais je m’explique, et vais déclarer le dessein qui m’amène... Je demande en mariage la princesse Clotilde!...
— A ce mot, la jeune fille s’évanouit, à l’aspect de la barbe rousse du Mécréant et à l’idée d’être la femme de ce monstre d’iniquité : Monestan se signa, et Bombans emporta de nouvelles pièces d’argenterie.
— Voûtes, écrasez-nous donc!... s’écria le prince... Kéfalein, Castriotl Castriot, armez-vous! votre prince est insulté... Heureux que vousêtes de ne pas voir ce Mécréantl
l’israélite
La figuro do ce vieillard en cheveux blancs était sublime de dépit et de colère...
Kéfalein tira son épée et le Mécréant la sienne.
— Le combat est inégal, reprit l’évêque, le connétable est sans armure.
Le prince se lève, cherche sa fille et la prend dans scs bras en lui demandant où est l’autre chevalier.
— Ah! si notre libérateur était en cos iieux! demanda
Jean II.
A ce mot, l’étranger saisit le bras du prince.
— C’est lui ! dit le roi, nous on étions sur.
— A cet instant, Castriot, qui s’était entendu nommer par le monarque, franchit les escaliers; il entre, voit le prince et sa fille dans les bras du chevalier noir, l’épouvante sur tous les visages, et l’imprudent Kéfalein prêt à être percé par l’épée du Mécréant. Les yeux de l’Albanais lancent dos éclairs; il n’hésite pas et décharge un tel coup de sabre sur la nuque de sire Enguewy, qu’il alla faire connaissance avec les dalles de marbre qui pavaient la salle, puis Castriot s’en alla sans rien dire. A cet instant Bombans avait emporté la dernière pièce d’argenterie.
— Il est mort, aussi vrai que moi je vis! s’écria Trousse survenant; il est mort!...
A ce mot fatal, toute l’indignation de Jean II cessa, il réfléchit aux suites de sa colère, et le politique Monestan lui dit :
— S’il existe, nous sommes perdus; s’il est mort, monseigneur, c’est une tache à votre mémoire.
— Sire, dit le chevalier noir, le comte Enguerry le Mécréant était votre hôte; vous avez violé les lois de l’hostalité.
Pour toute réponse, le prince, reconnaissant tout à fait son libérateur, le serra dans ses bras : — Ma fille, c’est lui!... dit-il.
— Je le savais, mon père!... Et Clotilde vit tressaillir le chevalier noir à ce mot, qu’il crut dicté par l’amour. — Pauvre chevalier, pensa-t-elle en voyant ce mouvement do joie, je ne puis l’aimer!...
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— Et vous ne me l’avez pas dit cruelle! répondit le prince à sa Glle ! Enfants, dit-il en se tournant vers sa cour, parez de fleurs ce château. Appelez les musiciens. Que l’on apprête un plus beau festin et que l’on répande nos vins les plus précieux. Brûlez des parfums et que tout respire la joie; notre libérateur est en ces lieux! Il a sauvé votre prince!...
En ce moment, Enguerry se leva en s’écriant ; — Vengeance!... l’on m’a fait grandement outrage; on m’assassine quand je crois manger le pain de l’hospitalité... C’est une félonie!