‹ L'israéliteChapitre 1 sur 9 · L'israélite · texte numérisé non relu

L'israélite

Des soldats se précipitèrent dans la chambre sacrée de la jeune fille. Mais ils trouvèrent Clotilde dans un si horrible état d'immobilité, que le fidèle Albanais, qui les conduisait, le sabre nu, demeura stupéfait à Paspect du regard fixe et hébété de sa jeune maîtresse.

L^ISRAÉUTE. II. 1^

— Madame?... dit-il respectueusement.

La jeune fille, toujours immobile, regardant sans voir, ne répondit rien a TAlbanais.

— Madame ? répéta Castriot.

— Il est mort!... murmura Clotilde.

Ah! venez au plus tôt? reprit TAlbanais; Marie vient de mettre nos soldats h une rude épreuve, Talarme est dans la forteresse et vous seule pouvez calmer Plnnocente!...

La princesse suit Castriot machinalement. . . elle descend et s-'avance dans les cours a demi sombres. . . Elle arrive vis-a-vis le portail, et le spectacle de Plnnocente échevelée, tenant une torche cpi'elle secoue, semblable a la Discorde, et se débattant au milieu de tout le premier corps d'-armée, qui suffit a peine a la contenir, frappe ses regards sans qu^elle le voie intellectuellement. Ce tableaunocturne et pittoresque dans ses effets, les figures des soldats, éclairés par la lueur des torches, les murs grisâtres , et Marie en proie a ses convulsions, sont devant elle comme sHls n^y étaient pas.

Cependant Clotilde s>proche de Plnnocente,

et apercevant alors sa nourrice elle eut uiic idée vague de ce dont il s'agissait; mais, sa pensée dominante ayant trop d^cmpire, ces mots errèrent Sur les lèvres pâlies par la douleur :

— Marie!... ma bonne Marie!... vous ne savez pas tous les malheurs que vous causez!.,. Ah! nous sommes bien malheureuses, si vous avez perdu votre fils , j'ai. .. La jeune fille efiFrayée s'arrête. A ces accens chéris, l'Innocente revient à elle, arrange sa chevelure en désordre, se tait^ regarde fixement celle qui fait vibrer encore quelques cordes d'^un cœur mort au plaisir des mères , et ses yeux ne tardent pas à se remplir de larmes !. . .

Cette jeune fille , pâle, immobile au milieu de ces soldats étonnés; ces torches qui ne rompaient l'obscurité de la nuit qu'en un seul endroit, en colorant les vieux murs couverts de mousse; cette femme cahnée d'un regard, offraient le tableau d'une jeune magicienne évoquant un mort aux yeux d'un peuple effrayé: car la pauvre Marie, par son air délabré et la nudité de ses membres décharnés, avait l'air de sortir d'une tombe et de

se couvrir, par une pudeur renaissante, du lincfeul , dernier vêtement de Fhomme ! . . .

Le calme reprit, peu a peu , son empire. Chacun retourna h son poste. Marie, dont on avait laissé la loge entr'ouverte, fut renfermée, et la princesse, suivie de Castriot, revint à pas lents.

Elle rentre et s''assied, en tombant sur un fauteuil : elle y resta, dans la même position, jusqu'^au lever de l'aurore , et ces heures douloureuses doivent être encore plus effacées de sa vie que si elle eût dormi

A peine le jour commence-t-il à poindre, qu''elle se lève doucement, va vers la fenêtre et Touvre en tremblant , avec Panxiété d'une mère qui reçoit des nouvelles de l'armée, et qui, ne reconnaissant pas l'écriture de son fils , pâlit en décachetant la lettre fatale!

Clotilde regarde avec l'avidité de la douleur sur le rocher, dans le fossé, sur les dunes... l'oeil de l'amour lui découvre du sang... elle en suit la

trace , elle voit les vestiges des mains rougies du bel Israélite!... ces déchirans indices sont empreints des soins de Tamour le plus délicat. En effet , ces marques sanglantes sont effacées à moitié, et recouvertes de sable afin de déconcerter des recherches trop curieuses... Ces précautions prises au milieu des angoisses de la mort , cette attention de se traîner pour aller expirer loin des lieux qui pourraient paraître suspects , et flétrir Thonneur d''une maîtresse adorée ,.• • cet ensemble touchant frappa Tàme de Clotilde comme éclair... mais comme l'éclair qui précède la foudre; car un froid glacial parcourt ses membres; un nuage se répand sur ses yeux; à peine a-t-elle le temps de dire : «... étais-je aimée?... » qu'acné tombe!.., et, blanche comme mi lis abattu par Porage , elle gît décolorée, les bras étendus et Tœil fermé. Ses longs cils, sa noire chevelure, et les deux arcs d'ébène qui surmontent ses yeux , tranchent seuls sur cette effrayante pâleur.

Inquiète, et impatientée trattendre, la jolie Provençale entra en chantant chez sa maîtresse. L'ef-

fi'oi de Josette fut presque égal à la douleur de la princesse : la suivante , muette de stupeur , sou-? levé Clotilde ; elle parvient a la prendre dans ses bras, et elle la porte sur le lit, qu'elle s'étonne de trouver en ordre. Elle réchauffe la princesse , l'appelle en pleurant , en laisse tomber ses larmes sur le visage de Clotilde; la Provençale porte sa main sur le coeur de sa maîtresse et le sent battre faiblement... L'espèce de sourire que fait naître l'espoir vint errer sur les lèvres de la fille de l'intendant ; ce sourire , au milieu de ses larmes, ressemblait au rayon de soleil qui perce la nue au milieu d'un orage.

Enfin Clotilde remue avec peine sa pesante paupière , elle la soulève et son œil se découvre ; mais il est terne, et dénué de cette flamme brillante qui l'embellissait ! . . .

• — Ah madame!...

• — Josette!.., Et la princesse, comme sorlaiî**^ des bras de la mort, promène un oeil sec sur tout ce qui l'environne... Ce regard rencontre les vases de cristal chargés des fleurs du bol Israélite !.. .

\ cette vue , un torrent de larmes s'échappe... et Clotilde est sauvée!... Ces larmes semblent desserrer son cœur; le gonflement quiravait étouffée se relâche, et quelques débris de pensées confuses commencent à lui rappeler son malheur.

— Est-il mort , Josette ?

Non, madame! répondit Tadroite Prov^-

çale avec un mouvement de tête assez gracieux. Ce mot produisit dans Tàme de Clolilde la même détente que ses larmes opérèrent dans son corps : Tespérance agite son rameau vert et la jeune fille se confie à la barque légère que la déesse conduit sur un océan sans rivages.

La Provençale ne devina cjue bien tard le secret de cet accident inconcevable pour elle. Clotilde en reprenant de Pempire sur elle-même, lui recommanda le plus profond silence ; et la fille des Lusignans, alléguant le siège de Casin-Grandes , déclara qu''elle voulait rester dans ses appartemens , se souciant peu d''aller montrer sa pâleur et les larmes involontaires qu''elle répandrait , en pensant à ces traces de sang et aux évenemens de cette fatale nuit...

— S''il existe, je le saurai bientôt, se disait-elle, )car... je verrai des fleurs!... mais si je n''en vois pas ! . . . (Nouveaux pleurs ! . . . ) J''en verrai ! . . . peutêtre ! . . . (Nouvol espoir 1. , .)

Laissons-la pleurer et sourire alternativement , balancée entre le deuil et Pespoir; et, soit qu'elle revête les voiles du veuvage , soit qu'elle se couronne de myrtes , prouvant toujours un amour extrême, pur comme la rosée, naïf comme l'enfance , et violent comme la colère...

Maintenant de plus graves intérêts doivent nous occuper.

Dès l'aurore, l'évêque , Monestan et le connétable , après avoir été saluer le prince , étaient montés sur les tours pour contempler l'ordonnance de l'armée ennemie : ce ne fut pas sans effroi qu'ils s'aperçurent des desseins de l'habile Mécréant : la perte de Casin-Grandes s'y lisait écrite en lettres majuscules , ainsi qu'au mélodrame, quand on déroule des papiers oii sont imprimées des inscriptions que n'a pas fourni l'Académie.

En effet, deux cents travailleurs avaient ani-'--'' '

— 13^ des fascines, des troncs d''arbres, et des pierres pendant toute la nuit. Ces matériaux formaient deux monceaux immenses; et, comme ils étaient placés de chaque côté de Tendroit où s''abaissait le pont-levis, il fallait être bien maltraité du ciel pour ne pas s''apercevoir que le Mécréant avait l'intention de combler le large fossé, juste en

face du portail, afin de Tenfoncer Ce plan

ne demandait pas huit heures pour l'exécution.

Aussi , cette manœuvre savante excita Tépcuvante parmi les trois ministres ; ils se regardèrent tristement et d\in air bien peu rassurant pour la foule qui les entourait a une distance respectueuse.

— Lorsqu''ils s''approcheront , dit Févéque en montrant les soldats du Mécréant, nous les accablerons bien de pierres, de traits et d''une foule

de projectiles que voici mais nous les aiderons

d''autant a combler le fossé, et notre pont-levis , quoique doublé de fer, ne leur résistera pas longtems.

Kéfalein fit un mouvement de tête perpendiculaire assez expressif.

— On pourrait observa Moneslan , bâtir un inur sous le portail.

— C'est juste , dit Kéfalein , sans songer qu'il ne pourrait plus faire de charge de cavalerie

— Oui , répondit Tévéque , mais notre mur n'*aura pas douze pieds d''épaisseur , car nous n''avons pas le tems de le bâtir de cette largeur-là, et le Mécréant l'abattra sans effort,

Le petit état-major se regarda de nouveau silencieusement A ee moment, les soldats et les

travailleurs d'Engucrry commencèrent a combler le fossé avec une effrayante activité... On fit surle-champ une décharge de pierres et de traits qui en tuèrent quelques-uns ; mais ils levèrent leurs boucliers , formèrent une espèce de tortue proi tectrice, et continuèrent leur ouvrage sans se soucier de la vengeance inutile de ce second ciel.

— Hé quoi, s'écria Kéfalein, messieurs, verrons-nous consommer notre ruine sans faire des efforts pour la conjurer? Descendons, abaissons promptement le pont-levis! et je vous promets iine charge semblable à celle d'Edesse, où je sau-

vai l'État, et oii je fus fait connétable, et où..,

— Bien , seigneur , interrompit Monestan , en arrêtant Tinévitable récit d''Edesse; ordonnons aux archers et aux arbalétriers de descendre ; ils protégeront notre rentrée si nous ne réussissons pas par notre courage à chasser Pennemi.

L''évécjxie tressaillit de joie en voyant que cette charge pouvait lui remplacer uiie bataille rangée, et il s''écria : « Partons!... » avec renthoiisiasme d'un soldat français...

A ce mot, les trois ministres descendirent suivis de la moitié des archers. . . L'ordre de monter à cheval fut donné à voix basse et Ton se prépara ^ dans la première cour k cette sortie.

Les trente-trois cavaliers se mirent trois par trois : a leur suite , le corps d'élite partagé par la moitié , se plaça de chaque côté pour défendre les abords dupont-levis; et le reste eut ordre de ne pas quitter le porlail et de ne lancer les traits qu'a im signal convenu. L'évêque s'arma d'une massue ; Monestan monta sur son cheval ; Castriot enfourcha le ircnte-quatiîcmç ; ^t six paysans dé-»

voués, les six chevaux de labour, qui restaient; Ke'falein prit le commandement, etfitdeuxou trois fois le tour de Pescadron , puis , il commanda de la main le silence , et au concierge d'ouvrir.

Le gros concierge et sa femme abaissent le pontlevis avec une célérité admirable , et la cavalerie s'élance comme un éclair en jetant un efiFroyable cri de guerre. On surprend les travailleurs, et cette trombe équestre renverse, tue et détruit tout sur son passage ; les archers lancent leurs traits par-deijsus Pescadron , et les deux détachemens du premier corps garnissent le pont-levis.

Dans le moment où cette décharge eut lieu , le Mécréant , ne s'attendant pas à tant d'audace, était occupé à voir s'il ne pourrait pas faire grimper ses soldats sur les masses de granit cjui fermaient les fossés , formés par la Coquette d'un côté , et par la seconde montagne de l'autre , et il s'assurait qu'il était inutile d'entrer dans le parc, parce que les murs du château surpassaient en hauteur les deux collines. Ainsi , ses troupes furent prises au dépourvu , personne n'était à cheval , le chef était

comme a])scnl, et la chaige do Kéfalciii cul un succès triomphal.

La cavalerie Casin-Grandësiennc tomba sur les brigands étonnes et empaquetés dans leurs armures; la stupéfaction les saisit, ils se laissèrent tuer et le carnage fut assez satisfaisant. Au milieu de cette scène , rëvécjue et Castriot brillèrent par leur ardeur. Le prélat ne voulant pas vioîei\ les préceptes de TEglise, qui défend à ses ministres de verser le sang , assommait les brigands en leur appliquant sur le chef une lourde massue; Castriot se délectait en décrivant avec son sabre des courbes qui trouvaient si bien le défaut des gorgerins que les tètes tombèrent autour de lui comme de la grêle; Kéfalein, tout en promenant son grand œil bleu sur la bataille et en perçant les brigands de son épée , dirigeait la charge avec un sang-froid et une prudence qui feraient honneur a plus d''un général ; il trouva même le temps de montrer à Tennemi que Vol-au-Vent caracolait comme un papillon léger... Enfin Monestan prenait toutes les précautions en cas de retraite ; et il achevait , par

humanité , les brigands blessés à mort qui souffraient trop , en leur donnant toutefois Fabsolution en cas de repentir in articulo mortis. Cette admirable sortie fut Paffaire d*'un clin-d'oeil , et tant que les brigands ne purent reconnaître le petit nombre des assaillans, ils moururent comme des mouches.

Le Mécréant avait échelonné ses gens, et ce fut la première division qui soutint Peffort de cette furieuse attaque, honneur éternel de Kéfalein !... Mais au bruit de cette irruption soudaine, aux juremens horribles de ses brigands, qu''à ce signe il reconnut périssans sous les cris des vainqueurs, Enguerry, transporté d''une bouillante colère, monta sur son cheval , et courut avec la rapidité de «Féclair pour aller rallier le second corps , qui déjà participait à la déroute.

La présence du valeureux chef rétablit Tordre ; le troisième corps monta a cheval , et le combat prit un aspect très sérieux.

A la tête de la cavalerie Casin-Grandésienne arrivèrent K4falein, Pévéque , Castriot et les plus

intrépides; ils tirent des prodiges, et le Mécréant trouva des guerriers autrement difFiciles a vaincre que les pauvres paysans sans défense qu''il pillait. Uévêquc criait à tue tête : frappez , il» sont euecommunies!... Et ces mots retentissans comme la trompette du jugement dernier, donnèrent du courage aux Casin-Grandésiens.

Enguerry fut même enveloppé par Pévêque et Castriot , et sans l'arrivée de Nicol , la courbe du sabre de PAlbanais allait délivrer Casin-Grandes.

— A moi , brigands ! s'écria le Mécréant en fureur, et il conçut une manœuvre bien fatale à l'armée cypriote.

En effet, les débris des deuxième et premier corps d'armée du Mécréant s'étaient reformés sur les flancs de la cavalerie Casin-Grandésienne, et le Mécréant, en donnant son ordre, s'élança pour le soutenir, afin de couper aux Cypriotes toutes communications avec le pont-levis et cerner ainsi les imprudens assiégés.

C'en était fait de l'état sans la prudence de Monestan , cjui , prévoyant ce danger , avait envoyé

t;herclit;r du l'eu au château , et venait , par une heureuse inspiration, crincendier les deux montagnes de matériaux qui se trouvaient de chaque côté du pont -levis.

D''autre part, le connétable , comprenant la manœuvre d'Enguerry (ce qui fut le plus grand effort de la tête vide de Kéfalein ) , donna Tordre delà reti^aite, et Ton se recula ves le pont-levis en combatLant toujours. Ici, Kéfalein se félicita intérieurement d'avoir appris à sa cavalerie a reculer. Ainsi protégés par les feux des deux vastes bûchers dont le vent soufflait la flamme et la fumée aux yeux des brigands, ils arrivèrent près du pont-levis avant Enguerry, qui fut salué par une décharge de traits. Alors il se reporta sur la tête de la cavalerie cypriote , et avec toutes ses forces réunies, il tâcha de Pécraser. Toujours gardés par les flammes des deux bûchers , qui brûlaient comme ceux de Tlnquisition sans sVteindre, les flancs des Casin-Grandésiens étaient inattaquables , et comme on sait, Févéque, Castriot et Kéfalein, se trouvaient à la tête!... Or si vous avez

lu Homère, représentez- vous les fiis <te Télauioii déFendant rentrée de leur camp contre Hector.

Une grêle de pierres, de traits et de projectiles fut habilement lancée du haut^ des" murs. Cette heureuse pluie permit, par son effet, à la cavalerie de rentrer; des cris de joie et de victoire retentirent !... Et le pont-levis se haussa!...

Le Mécréant se mit dans une horrible colère , truand il se trouva seul, entre les deux bùchers\ renversé sur le bord du fossé ; et qull vit son cheval, au bas duquel il se laissa couler , [suivre le pont-levis; car le Mécréant, malgré la pluie de traits, avait eu le courage de;sc hasarder sur le pont-levis : les jambes de son cheval s-'y embarrassèrent dans les chaînes qu^il cherchait à couper, tout en recevant la grêle d-'en haut; alors son pauvre cheval fut enlevé, il se trouva fixé par les pieds, et attaché au portail, comme ces bêtes carnacières clouées à la porte des châteaux , en forme de dépouilles opimes. Le généreux animal pleurait et bénissait lamentablement; enfin le bon Monestan donna Tordre de baisser un peu le pont , et il l'israblite. il o

tomba dans le fossé, où irmourut sur-le-champ.

Qu""©!! juge, (lis-je, de la rage, de la furie et des imprécations du Mécréant ; il écumait et menaçait de ses poings le château ; il aurait voulu pouvoir voler pour franchir Pespace qui l'en séparait : la grêle devenant très meurtrière, il fut contraint de se sauver à une distance où il n''y eut plus de danger. . . Dans sa fureur il fendit la tête a un pauvre cavalier de Kéfalein, qui, s^étant laissé désarçonner par son cheval , fut trouvé par terre. Cette cruauté fit trembler les Casin-Grandésiens, qui jetèrent un cri d''efFroi !...

Aussitôt la cavalerie rentré, chacun se reconnu, et le premier enivrement de la victoire passé, les trois ministres coururent donner au prince un rapport officiel de cette première sortie.

— Sire, s"'écria Kélalein en finissant le récit, nous n''avons perdu qu'un seul homme et j'en suis au désespoir.

— Il y a de quoi , connétable , et la mort d'un de nos sujets , dit le prince , est un deuil pour nous. . .

Ce n'est pas précisément sa mort qui m*'afflige , reprit le connétable, mais , sire , il est tombé de cheval ) et Ton peut croire que je Pavais mal instruit. Je vous assure^mon seigneur, qu'il a reçu ses quinze leçons comme les tous autres ! . . .

— On priera Dieu pour lui ! s'écria Tévèque appuyé sur^sa massue avec une fierté qui l'aurait Fait prendre pour Hercule si le paganisme avait encore eu ses autels.

Monestan ne put s'empécliei' de sourire , et ne chercha pointa troubler le triomphe de Kéfalein, en disant que^ sans son idée de mettre le feu aux monceaux de bois, la cavalerie était cernée et perdue.

— Sire , continua le connétable enthousiasmé , depuis la charge d'Edesse , où vous me nommâtes connétable , on ne connaît pas dans l'histoire de la cavalerie européenne une charge aussi brillante !

— Allons , messieurs , répondit le prince dont la figure respirait la joie , espérons des succès d'après un tel début ?

— Sire , dit Tévèque , nous délivrerons Casin- Grandes à la première occasion.

Il est inutile de dire que cette victoire fit atteindre aux soldats du prince Tapogée du courage, et que Pespoir se glissa dans tous les cœurs, et se manifesta par des insultes que Ton adressa du haut des murs aux assiégeans battus et frémissant de rage.

Mais Enguerry venait de jurer qu'^avant la nuit il serait maître de la forteresse , et qu"'il vengerait la mort de ses soldats : la revue qu'il en achevait, lui prouva que cette sortie lui en coûtait cent trente-trois de ses plus braves ; Févéque pour sa part en avait mis douze au cercueil. Les précautions du Mécréant annonçaient un général habile , et rien ne pouvait empêcher cette fois que Casin-Grandes ne fût pris en cinq ou six heures.

Ces fatales dispositions se firent pendant que les défenseurs de la place déjeunaient pour prendre des forces , afin de voler a de nouveaux exploits... Au moins ils n''en furent pas témoins, car les sentinelles n'avaient pas assez de lumières stra-

tégiqiic» pour deviner les intentions du Mécréant.

11 commença par ordonner de couper de quoi combler le fossé, il disposa ses travailleurs de manière à ce que cet ouvrage marchât avec la plus grande célérité , et il distribua des soldats avec des boucliers , pour quMls préservassent les pionniers de la pluie de pierres ; il enjoignit h ce corps de fuir à toutes jambes si Ton s'avisait de baisser le pont-levis; puis il choisit parmi ses brigands une cinquantaine des plus déterminés, il les partagea en deux troupes , dont il donna le commandement à Nicol et à un aittre de ses officiers : ces deux détachemens, armés de haches, eurent Tordre de briser les chaînes du pont-levis , en cas de sortie, et de mourir plutôt que de manquer à cet ordre.

Enfin, il divisa sa troupe en trois corps, il commanda aux deux moins nombreux de se cacher sous le feuillage touffu des premiers ormes de Tavenue, et d''appuyer, en cas d\me nouvelle charge , les détachemens chargés de couper les chaînes , et, en même temps, dVssayer simultanément à séparer les Casin-Grandésiens de leur château, et de

k—^Jiia

les cerner. . . Il se mit à la tête du troisième corps, qu''il posta derrière les travailleurs afin de soute^ nir Teffort des assie'gés, ou d'hêtre tout prêt , si les Casin-Grandésiens renonçaient à une nouvelle sortie, a entrer dans la place lorsque le fossé comblé offrirait un chemin praticable , et que la porte se-^ yait enfoncée ou brûlée.

Ces dispositions fatales aux assiégés étant toutes prises, et ces ordres exécutés, les travailleurs comblèrent le fossé avec une ardeur vraiment effrayante, et qui permit au Mécréant de croire qu'avant deux ou trois heures il entrerait à Casin- Grandes,

Quand rétat -major , c''est-a-dire quand Kéfalein , Tévcque et Monestan , revinrent examiner l'ennemi du haut des remparts, ils y revinrent ivres de leur premier succès , et chacun sait que rivrcsse de Pâme aveugle autant que Pautre.

Néanmoins ils ne furent pas aveugles en ce sens qu''ils aperçurent très-bien les dispositions et le plan du Mécréant; mais, tout en voyaut le danger qui les menaçait, ils se flattèrent que leur courage

suppléerait au nombres, et qu'ils cliasseraient le Méeréant.

Cependant le fossé se remplissait avec une rapidité qui prouvait combien le sac de Casin-Grandes affriandait les soldats d''Enguerry. Les ministres donnèrent Tordre de faire chauffer de riiuilc, de Teau , et de préparer des matériaux pour une vigoureuse défense : en même temps, ils commandèrent aux dé tachemens qui gardaient les murailles latérales du château de redescendre dans les cours, et Ton discuta îe moment favorable pour la défense.

— Une première charge nous ayant été si favorable, pourquoi ne tenterions-nous pas une seconde sortie? dit Kéfalein.

— Messieurs, répondit Monestan , rien que le plus héroïque courage ne peut nous sauver : que nous fassions une sortie , que nous ne la fassions pas , notre perte est inévitable , mais , continua le courageux vieillard , je me confie à Dieu, et je me jeterai a corps perdu sur Tennemi, préférant mourir, à voir la ruine du prince. En effet, notre

porte va dans peu être livrée aux flammes, et nous aurons beau accabler l'ennemi, rien ne pourra rempècher de brûler... Sortons, messieurs? et vendons cher notre vie ! quant au prince, laissons faire au Ciel!...

L^ëvéque fut ému du discours de Monestan.

— Monsieur le comte, reprit le prélat, tout n'est pas encore perdu ; voici le plan que je vous soumets : dans peu d'instans le fossé sera comblé ; lorsque les soldats s'avanceront sur ce petit espace , on les accablera d'huile , d'eau , de pierres et de masses ; quand cette ressource sera épuisée, nous abaisserons le pont-levis, et il écrasera tout ce qui se trouvera sous lui ; c'est alors que nous ferons notre sortie ; à notre suite, viendront toutes nos forces, divisées en trois corps, dont le premier 8c déploiera en aîle pour garder le pont, et croyez-moi , Dieu aidant , comme vous le dites ,

nous vaincrons!..

— Vaincre ou périr î . . . s'écria Kéfalein en regardant la troupe et les remparts. Ce cri fut répété,

Les forces casin-grandésiennes reçurent Tordirc de ie concentrer dans les cours, et il ne resta sur la tour du milieu que les femmes qui devaient accabler l'ennemi.

Le fossé comblé , Tarmée du Mécréant se mit en devoir d''aller enfoncer le portail : là , commença le triomphe des femmes : Thuile bouillante s'^insinua dans les armures , et fit souffrir des tourmens affreux aux assaillans qui moururent à la barigoule; les pierres et les troncs d'^arbres les écrasaient comme du linge sous le pilon, et le carnage fut si grand que leur constance les abandonna ; ils reculèrent,

— Lâches! s'^ecria le Mécréant, ils vont bientôt manquer de munitions! Courage!

Les soldats retournèrent a Tassant, mais les opiniâtres Casin-Grandésiens démolirent les créneaux, et assommèrent les brigands... Cependant les pierres devinrent bientôt plus difficiles à extraire , elles ne tombaient plus qu\ine à une , et les coups de hache retentissaient dans les cours ' ainsi que les cris de joie des brigands.

Alors la cavalerie au complet et les trois corps d'armëe étant disposés , Tévéque s'*écria :

— Au nom de Dieu ! . . . mes amis, du courage ! c'est ici qu''il faut mourir ; alors souvenez-vous que les cieux vous seront ouverts , et si nous sommes vainqueurs , la liberté ! . . . Baissez le pont ! . . .

Sous Phorrible craquement de la machine, cinquante hommes furent écrasés, et leurs cris étouffés, par ceux de Tescadron qui partit comme un boulet que vomit le canon : sous les pas des chevaux il ruissela , de chaque côté du pont-levis, un fleuve de sang, qui s''écoula des cadavres pressés ! . . . En voyant cette manœuvre , le Mécréant s''écria : — Je triomphe î . . . A moi , brgndai! . . .

Le premier choc fut terrible, et les Enguerryens reculèrent : alors Enguerry donna Tordre à ses deux ailes cachées sous les ormes d'accourir ; mais déjà les deux divisions d''infanterie cypriote étaient sorties, et, par une heureuse inspiration , ou par un mouvement naturel , elles formèrent un bataillon carré qui protégea les flancs de la cavalerie.

Les Casin-Grandésicns ainsi disposes représentaient un T à Tenvers adossé sur le fossé , et les troupes du Mécréant Pattaquèrent de tous côtés î . . . Les chaînes du ponl-levis furent brisées ; mais , dans le combat partiel qui s'établit à cet endroit , si les brigands parvinrent à couper les chaînes , ils y périrent tous, a Pexception de Nicol.

De part et d''autres, Pacharnement était égal, la massue de Tévèque faisait des prodiges , et le bruit horrible] des armes, de la mêlée, des cris des mourans et des vivans , retentit jusqu''aux ap-

partemens du roi de Chypre

il troubla même la méditation

de Clotilde!... Effrayée, elle se réfugia près de son père!...

VRISS DX CASZlff-GRAlfDK. — IHÊFAZTE D'EN- OUXKB.T.

Il était difficile que les héroïques et vertueux défenseurs de Jean II ne succombassent pas ; et , malgré tout leur courage, le plateau de la balance du Destin ne les favorisait pas : ce qui veut dire , que si vous mettez d''un côté cent soixante-quinze hommes et de Tautre six cents ; à force égale, les six cents remporteront.

Cependant ceux qui combattent pro arts et fo-^ ois , pour leur sac et leurs quilles , comme le disait Këfalein dans sa harangue , ont une énergie capable des plus grandes choses*

Aussi , ce fut un bien grand miracle que la ré^ sistance de cent huit hommes d''infanterie et qua rante de cavalerie contre les six cents hommes d''ar-^ mes du Mécréant. Le combat se soutint avec un tel acharnement, qu''après une demi-heure de faits héroïques , Kéfalein ^ l'évèque , Monestan, Vérynel , Castriot et les six demi-seigneurs cypriotes , rassemblant leurs efforts par un désespoir unanime , firent une telle décharge de coups redoublés sur Pélite du Mécréant , qu'elle plia et tourna casaque. Le terrain était jonché de morts. . . En voyant fuir l'ennemi, Kéfalein perdit la tête, et, au lieu de garder sa formidable position, il donna Tordre d'avancer î . . . ordre fatal ! . « .

Cette marche, peut-être préparée par une ruse du Mécréant, ruse trop subtile pour que le connétable la devinât, cette marche, dis-je, se fit sentir jusqu'à la fin de la cavalerie, à l'endroit oîi cette

ligne équestre se joignait perpendiculairement à la ligne d''infantcne, et ce mouvement opéra un clair, un vide , à la vérité bien petit , mais les assaillans, saisissant cette brèche de quelques pas, séparèrent les quarante héros de leur infanterie , avec d''autant plus de facilité que les plus faibles se trouvaient a la queue , et il en périt sept ! Les trente-trois restans furent donc environnés de la plus grande partie des forces mécréantiques, pendant que Tautre partie tacha d'^enfoncer et d''cntamer Tinfanterie, qui. sous les ordres d*'Hercule Bombans, se défendit avec un courage digne d''un meilleur sort.

Au milieu de ce péril, je n''irai pas vous raconter les faits d''armes particuliers! celui de Trousse, qui , trouvant un soldat plus lâche que lui , réussit, après un quart-d''heure d'essai , qui représentent assez le combaj; d^me souris et d''une grenouille, a tuer son adversaire, en le saignant à une artère. Dirai-je le mot de Castriot , qui répondit à un soldat qui lui demandait la vie : «Ami/ tout ce que tu voudras, mais pour la vie , impossible ! ... »

Sans que je m''arrête à les décrire, on doit voir Pévêque bénissant chaque mort, Kéfalein tuant a tort a travers , et Monestan priant le Seigneur a chaque coup de hache qu'il appliquait le plus doucement possible.

Dans le danger extrême où se trouvaient les Casin-Grandésiens , Tévéque commanda une manœuvre sur laquelle j'appelle l'attention de tous les militaires d'avant et d'après la révolution. Le prélat fit mettre les cavaliers en rond, de manière que le contour de ce cercle ne présentait que les têtes des chevaux bardés de fer , et celles des cavaliers intrépides qui, à l'exception de Castriot et de i'évêque , saisirent leur hache, quittèrent leurs épées, et se défendirent comme des lions, en n'offrant a l'ennemi , que du fer , des haches levées , et la détermination courageuse de périr en rond , ce qui ne laisse pas que d'avoir de grands avantages.

Au milieu de ce nouvel effort , I'évêque s'écria d'une voix tonnante : « Faites avancer les troupes fraîches ! ... ils sont perdus ! , , . » En ce montent

bombansayanl décrit avec son infanterie^ un quari de conversion, il se trouva que, si le Mécréant entourait les trente-trois cavaliers , il Pétait de son côté par Tinfanteric Bombansine... Enguerry trembla en entendant demander des renforts , et Trousse , a Paspect du danger croissant , saisit le prétexte de ce message pour se réfugier dans le; château.

Les troupes fraîches ne manquèrent pas d^arriver... c''étaient les courageuses Casin-Grandésiennes accourant kmguibus et rostro et accompagnées du corps des vieillards. En voyant la qualité de ce renfort le Mécréant se mit à rire et redoubla ses (fforts î Hélas! qu^ai-je a dire ?

Enguerry se trouvait à Tendroit oii combattait le courageux Moncstah , le vieux ministre avait le Mécréant pour adversaire , et malgré le secours que de temps en temps lui portait Tévéquc , son valeureux compagnon d''armeS| le Mécréant déchargea sur la léte du vieillard un tel coup de hache d*'armes , que Monestan tomba en sVcriaut : ora pro nobis!... » On n'a jamais su le nom du

L''ISRAÉLITK. I. 5

saint qvCil invoquait, mais sa ferveur pour la Vierge , nous porte à croire que c''e'tait elle !...

L'e'véque voulant venger cette blessure, fit tomber sa redoutable massue sur Pépaule du brigand; mais le cercle fut rompu , la cavalerie du Mécréant entra dans le rond et chacun se défendit partiellement. En ce même moment les cavaliers d**Enguer* ry brisèrent la ligne d'infanterie du courageux Bombans, et le Mécréant suivi d'une foule furieuse, s'avança vers le pont-levis abandonné, . .

Le carnage fut horrible : ça et là , les plus intrépides résistaient encore , et l'évêque , Castriot et Kéfalein formaient une trinité dont personne n'osait approcher ; ils étaient protégés par un rempart de morts.., mais en voyant le pont-levis em-^ porté , vainqueurs et vaincus se précipitèrent pèle-méle dans le château , les uns pour l'envahir et les autres pour le défendre encore.

En effet , l'on combattit vaillamment dans les cours; hélas! c'étaient les dernières étincelles d'un incendie , les derniers soupirs de la forteresse expirante , les derniers efforts du courage malheu-

leux. Enguerry triomphe, ses soldats sont éti force, et lui-mcine, à la tcte de cinquante hommes d'armes, entre dans la cour royale et s'apprête à monter aux appartemens pour se saisir du prince et de Clotilde!... Les Casin-Grandésiens rangés en haie et adossés contre les murs , regardent , en pleurant de rage , passer leurs farouches vainqueurs ; les cris de joie , le bruit des pas des chevaux, les gémissemens des blessés, les soupirs de ceux que Ton insulte , tout retentit ! . . .

En cet instant Trousse , caché dans Thorlôge ^ sonna, de peur, le beffroi... les sons lugubres de cette cloche, qui semble se plaindre, se répandent dans les airs et mettent le comble au désordre , à répouvante , et Tasile du vénérable roi de Chypre est livré à toutes les horreurs du pillage..,

A Pins^nt où le beffroi tinte , oii le Mécréant franchit la cour d''Hugues, appelée la cour royale, un bruit extraordinaire se fait entendre dans l'intérieur de la façade du bord de la mer, un cri prolongé sort des flots , Enguerry étonné s'arrête , ('t écoute un effroyable cri de Montjoie Saint-Denis^... 3

Alors par le perron, parles trois fenêtres de la salle à manger, sort une nuée de chevaliers; il semble que la terre' en vomit , tant ils se précipitent avec célérité ; ils fondent sur le Mécréant avec une furie sans exemple, et au milieu de ces chevaliers miraculeux , Ton remarque le prince noir. . . Une terreur panique saisit les brigands, et les cent cinquante chevaliers que fournit la salle a manger les poursuivent en les tuant , massacrant , abîmant. Les Casin-Grandésiens reprennent courage et la scène change avec la rapidité de Véclair ! . . .

Au moment où Enguerry repoussé , arrive dans la seconde cour, les pierres pleuvent des remparts. Attaqués de tous côtés , ne sachant auquel entendre , pris en fland par les paysans qui tuent les chevaux et assomment, les cavaliers, comlfcittus en tête par les chevaliers noirs, accablés par les pierres détachés des murs par les courageuses Casin- Grandésiennes , les solckts d'Enguerry , croient que le ciel et la terre conjurent leur perte; sourds à la voix du Mécréant , ils fuient , rapides comme le vent...

A la sortie de Casin-Grandes, nouveau combat : Bombans avait raillié soixante hommes, reste de son infanterie , et les formant en bataillon carre , il arrêta les brigands. Ces derniers se précipitent sur le pont-levis sans discernement , et un bon nombre fut renversé dans les fossés. Alors la défaite du Mécréant, entraîné par le torrent, fut complète ; il se sauve avec trois cents hommes qui lui restent, et les cent cinquante chevaliers se nattent à sa poursuite avec une ardeur et une célérité qui ne lui laissent même pas Pespoir de rentrer sain et sauf... Heureusement pour les brigands la nuit ne tarda pas à étendre son voile brodé d'*étoiles , mais les chevaliers n''en ralentirent pas pour cela leur course... et la campagne fut couverte d''un déluge de fuyards!...

Tandis que cela se passait à Casin-Grandes, Michel PAnge se réjouissait d''avancc en attendant le Mécréant et sa proie ; le fidèle le Barbu, triste de cette expédition (et Ton saura plus tard pourquoi), se promenait sur les crénaux pour découvrir, de plus loin, le retour du comte Enguerry... A la

faveur des rayons de la lune, il aperçoit dans la campagne une nuée de soldats fuyant à toutes brides, les plus avancés s'écrient d'une voix suj pliante : « ouvrez!... baissez le pont-levis ! . . . » et le Barbu voit une seconde troupe qui serre de près les fuyards.

Ne concevant pas par quel accident son maître peut avoir été mjs en déroute, le Barbu, joyeux de cette défaite , donne Tordre de baisser le pont-leyis , et les brigands s'y précipitèrent poussés r)ar la peur. Comme le Mécréant et dix des siens, les derniers de la troupe, atteignaient le seuil , et que le pont salutaire se relevait... Fcscadron formidable des chevaliers noirs arriva sur le bord du fossé... Une minute de plus, et la contrée était délivrée de son cruel fléau. . .

Les brigands, honteux de leur défaite, reçurent, pour prix de leur lâcheté , une mercuriale ornée de tout ce que la mauvaise humeur du Mécréant lui suggéra : et mauvaise humeur est un terme cme j'emploie parce que la colère est trop faible ^ et q\i'^lors fout est indifférent.

— Hc bien! lui dit Michel l'Ange, quand Engucrry rentra dans la salle basse , oii sont nos prisonniers?,., voyons cette belle Clotilde ?... t

Le Mécre'ant regarda le Vénitien avec ëtonnement , et il se convainquit, en Texaminant le verre en main et le visage joyeux, que cette question n'était pas ironique.

— Que la carcasse du diable me serve de voiture, répondit Enguerry tout courroucé, si je ne les renvoie pas dans le trou - madame ^ dont il s sont sortis.

— Mon ami , que vous est-il donc arrivé ?. . . s'écria le Vénitien.

— J'ai perdu quatre cents hommes !..,

— On leur chantera des de profundis. . .

— Trêve de plaisanteines. . . soldat du pape ? je ne ris pas?...

— Et vous avez tort... Pourquoi s'attrister, mon compère, buvez-moi de ce vin et trinquons? Trinc est un mot universel... et console de tout.

Le Mécréant s'assit en jetant sur la table son ëpée et sa hache d'armes, teintes de sang; il ôta son cas-

que , puis il prit un hanap , le vida d'*un trait ^ el regardant le visage de ritalicn , il s''écria:

— Les lâches, se faire tuer!... le diable s'' en est mêlé!...

— r- Il ne vous aura donc pas reconnu ?

— Alors ce sera Dieu!... dit avec dépit le Mécréant tout chagrin.

— N''importe ! buvons d^aulant ? reprit Michell'Ange, car toute la puissance temporelle, papale et divine, ne peut faire que ce qui s'est passé , ne soit pas... Ah! beau cher cousin, vous prenez du noir , c^est ce qu''ir ne faut pas , même lorsque le prévôt voudra savoir ce que nous pesons , car la corde pourra casser... Buvons, morbleu, et demain nous recommencerons.

— Mais ventre-dieu, cela ne me rendra pas nies vertueux coquins !

— Une demi-once de patience , et nous verrons!...

-r- Que le maulubec (I) me prenne, si je n'en tire pas vengeance !...

(<) Le maulubec (mal au bec) était une maladie qui

— C'est parler comme un diable ! . . . Allons ,

jurez moins et racontez -moi votre aventure P |

^ Alors En[îuerry fit au Vénitien le récit du siège tjuc vous connaissez. Michel-PAngc riait comme un échappé d*'enfer , et à chaque mort des bri- i

gands , il se remuait sur sa chaise et tapait dans ses J

mains.

— Et qu''as-tu donc à rire de ces braves gens ?. . . Ne les aimais-tu pas ? encore hier , tu les amusais. . .

— C'est vrai , mais je ris de la figure qu'ils doi- ; vent faire en ce moment devant le Seigneur Dieu, puisqu'ils n'ont pas d^absolution ni de bref du \ pape... I

— Mon ami l'Ange, vous ét«s un bien grand j scélérat ? • i

• — Bahî... ce n'est pas neuf, il y a trente ans j

que je le sais !...

— Mon compère, reprit Enguerry, vous pouvez i nous montrer les talons , car je me désiste de mon ^ entreprise , j'y perdrais le reste de mes hommes. j

régna quelque lems en Provence et en Languedoc. On pré- \

sunic que ce pouvait élrc une lèpre parliculièrc au palais. j

-^ Voilà donc s'écria Micheî-iMnge, ce courage si vante , qui vous rendait le parangon des enfans de Caïn? Par le grand diable d'enfer, je viendrai à bout de cette affaire avec mon petit doigt et la semelle de mon escarpin»

— Coniment?.., je «""y comprends rien!...

— Je le crois , vous ne connaissez que la force vous autres ? et la caulèle donc!... Si je ne les empoisonne pas tous, en mVn faisant remercier même, je consens à passer pour un saint de plâtre... Tudieu! quand je pense à ces deux vertueux millions, je sens là, dit-il en montrant son cœur, je sens là un certain mouvement qui me ferait abjurer la croix pour le croissant. Deux niillions!... que de jouissances incluses? que de joie , de vin, de filles, que d''éclat, de puissance, de louanges j de flatteurs , et que de vertus on nous accordera ; deux millions!... c''est Pencyclopédie des jouissances de Punivers; que de passions à contenter, tous nos caprices seront rois! nous les déchaînerons tous!... Deux millions!... pensez -vous que nous serons deux petits saints!... et qu^il y

a de quoi soudoyer un canclavc et devenir pape !

En prononçant ces paroles, les petits yeux verts de ritalien brillaient comme ceux d''un chat , et le Mécréant fut toute'chauffé par rëloquence de ce serpent. Il se mit a sourire, en croyant voir le deux millions devant lui, à Paspect des gestes du Vénitien , qui semblait compter de Tor et voir tout ce qu'il décrivait.

En ce moment on entendit sourdement gronder autour des murs de la forteresse lef cent cinquante chevaliers , qui faisaient de vains efforts pour emporter la poterne.

— Vertu de frocî... s''écria le Mécréant, veulent-ils nous forcer î . . .

— Allons, buvons et croyez-moi, tout n*'est pas perdu, continua Michel-FAnge ; les scélérats spirituels ont d''immenses avantages sur les honnêtes gens sans esprit, et je ne vous dis qu''un seul mot : J''irai à Casin-Grandcs , et que la peste me crève , si je n'avance pas les affaires; je ne vous demande plus qu'une tentative après mon retour. . . Demain yous compterez vos hommes, et pourvu qu'il vous

^48 — en reste deux cents, ce sera toujours assez pour le malheur des Lusignans et de la contrée...

— Et où recruterai-je de ces âmes damnés ?..

— Partout il n'en manque pas, Tannée est bonne et la providence du ?wa/ aussi... Buvons un dernier coup ? et allons réjouir ceux qui n''ont pas eu le malheur de mourir comme des honpè-

tes gens...

Le Mécréant et son digne acolyte sortirent, suivis de le Barbu; ils rejoignirent les brigands, qui, du haut des remparts, s'^amusaient a lancer des traits aux chevaliers noirs.

— Hé bien ! camarades, s'^écria Michel PAnge, d'assiégeans vous voilà assiégés ! ainsi va le monde, en tout cas, malheur à rennemi, car je suis ici, et ma présence a toujours nui aux honnêtes gens... Ne craignez rien, vous autres !...

Les lazzis de Tltalien, ses bons mots et sa gaieté infernale, firent renaître la joie; on apporta à\.i vin par Tordre du Mécréant, et Ton noya, dans les pots, les soucis de cette fatale journée.

-r^ Vous vivez! heureux coquins!,., reprit

Michel IWngc, le Seigneur vous favorise ! mais si ce n'est pas aujourcriiui, ce sera demain ; tôt ou tard il faut épouser la camuse; heureusement estce une femme, et en lui disant, qu''elle est belle, on aura du répit... En Tattendant, rions ? car souvenez-vous bien, qu'un seul instant perdu pour la gaspille et la joie, c''est un crime de lëzevie !... le passe ne revient pas plus que les morts! et, que Dieu les bénisse ! nous autres nous n'y pouvons rien, pas même les plaindre, car nous iornorons s''ils sont bien ou mal... sur ce trin-

quons

Un homme comme Michel TAnge séra;it précieux dans une armée, pour relever le moral des soldats : s'il avait employé dans le bien ses qualités brillantes, il aurait été Tun des hommes les plus remarquables du siècle de Charles VII : mais, c'était un véritable diable échappé de Penfer et flétrissant tout, de ce rire satanique qui étonne le vice et le fait rougir de lui-même, autant que le crime peut rougir. . . Pendant que le Vénitien égayait les brigands, le Mécréant les

comptait de Pœil; il lui en restait près de quatre cents, en comprenant ceux qui gardaient la for= teresse.

Enguerry s'aperçut cpie les chevaliers n'étaient pas en assez grand nombre pour enceindre son fort, et il se promit bien qu'une sortie le délivrerait de ce surcroît d'ennemis... Je dis surcroît, car le mécréant présentait que ces chevaliers né pouvaient être que les précurseurs de Gaston II, le fils de René , comte de Provence et le roi de Naples, si déjà ce prince n'était pas arrivé, comme le bruit en courait à Aix... Ces réflexions lui firent dire à Michel l'Ange :

— Mon compère, si le comte Gaston est revenu^ j'ai bonne envie d'aller camper ailleurs, notre entreprise et ma vie deviennent très douteuses^

— Je n'ai jamais douté que d'une seule chose, répondit l'Italien.

— De quoi ?...

Le Vénitien lui montra du doigt la voûte céleste, avec un sourire diabolique et rempli d'une expression désolante.

*— » Mille diables!.*, je me croyais Mécréant, tuais je trouve mon chef de file.

— Aussi suis-je de Rome...

— Par mahoml jeté cède le pas pour aller en enfer.

— Allez, je vous le répète, mon compère, j'irai à Casin-Grandes et je n'en reviendrai qu'à bonnes enseignes.

Là-dessus, ils descendirent des créneaux et furent se coucher. Ce n'est pas sans une certaine honte, que nous avouerons que l'Italien et le Mécréant dormirent aussi tranquillement que des gens vertueux*

Il est temps de retournera Casin-Grandes ?...<(

ut CRXVAX.ISR NOIR. — I.ES DEUX AMAKS.

Nous avons quitté cette forteresse en même temps que les brigands, qui, je Pavoue, n'étaient pas une très-bonne compagnie; je vous en demande pardon ...

Examinons ce qui se passa sur le champ de bataille. Aussitôtque Bombans «""en vit le maître, il l'mràbliti. II. 4

commença par le parcourir; il fit rattacher les chaincs du pont-lcvis; il ordonna de transporter les Liesses au château; brûla le bois qui comblait le fosse; rattrapa les chevaux sans maîtres; et comme Hercule Bombans, le parangon des intendans, ne perdait jamais la tête lorsqu''il s'*agissait de finances; il se mit 'a procéder catégoriquement au dépouillement des morts; il se déclara leur légataire unive^l, et il recueillit sur-le-champ leurs successions sans autre forme de procès; il s''empara donc de tout ce que Enguerry laissa sur le champ de bataille, d''une huitaine de charriots chargés d^armures, et de tout Por qu''il trouva sur les cadavres; il abandonna le reste du butin aux paysans, comme récompense, et les cadavres aux corbeaux, en qualité de gens de justice de la gent volatile.

Il rentra dans le château, releva le pont-levis et s''occupa très-activement de rétablir Tordre; il y trouva chacun encore plongé dans Fétonnement d''une délivrance aussi subite... On se regardait en silence, et Ton n''o«ait y croire.

— Ou csl l(^ prince i' ilciDanda l$oin!):nis. Ou T\e répondit rien, personne ne le .savait.

En effet, aussitôt que le Mécréant (;ntra dans Casiu-Grandes, le prince et sa fille clicrGhèrenl un dernier asile dans la cliapellc : Castriot, Tévèque et Kéfalein y transportèrent Monestan, et suivis de quelques vieillards, des demi-seigneurs cypriotes, de Josette et de cinq ou six soldats, fidèles débris du premier corps d^irmée, tous ces restes généreux attendirent le moment de mourir aux pieds du roi...

La pâle Clotilde ne tremblait pas du danger présent, et elle fut heureuse de pouvoir se livrer à sa tristesse, alors imputée a la circonstance.

Ce groupe dans la posture la plus calme, ressemblait au sénat romain lorsqu''il fut pris pour une assemblée de dieux par les Gaulois, maîtres de Rome. Castriot était devant le prince, et son sabre tiré, il regardait la porte de la chapelle avec les yeux d'une lionne défendant ses petits cachés au fond de son antre. De tems en tems ses yeux farouches, se reportant surClotiide, an;.'- \icaient

^56 — qu""!! pertsait à la tuer plutôt que de la voir la proie du Mécréant, et les regards de la jeune fille lui disaient qu''elle ne demandait pas mieux. . . Tout bonheur n''était-il pas perdu pour elle!. . .

Ce silence fut interrompu par les pas de la foule, qui retentissant au dedans de la chapelle, firent trembler les plus courageux.

— Victoire!... victoire!... cria la foule aux portes de la chapelle où Bombans jugea que le prince poavait être renfermé.

Ces mots n''étaient pas de nature a. rassurer les défenseurs du prince. Alors ils se regardèrent en silence, d''un air qui semblait dire : « Fheure de mourir est arrivée ! ■»

■— Ouvrez, c'est nous!., victoire!...

La peur fit encore méconnaître les voix tumultueuses.

— Cest moi, dit Trousse, qui avait changé djé vêtement et pour cause...

— Sire, les ennemis sont vaincus, cria Bombans.

— Ccst la voix de mon père, dit Josette, et

— Dy —

elle courut ouvrir. Aussitôt se précipitèrent dans la chapelle, lîombans, Trousse, les soixante soldats et les dix cavalier? échappés Ii la mort, les fenunes, le reste des gens, et le temple retentit de ce cri : Victoire!... victoire...

— Sire, je l avais bien dit^ s''écria Hercule Bombans, en se prosternant.

— C'est moi qui sonnai le beffroi, aux sons duquel ont paru les chevaliers célestes, dit Trousse.

Le Seigneur nous a donc secourus, reprit Monestan d'aune voix faible, et revenant de son longévanouissement, en entendant ces cris qu'ail prit pour des chants dVglise.

— S''il a envoyé des anges ils étaient à cheval, observa Kéfalein.

Castriot remit son sabre dans le fourreau, et regarda la princesse et le monarque avec le ravissement de la reconnaissance et du dévouement. 11 ne dit ni ne demanda rien...

Il est impossible de dépeindre Fétonnement du bon Jean II et du groupe de ses fidèles serviteurs : une mère qui retrouve son fils, une amante

son amant, un fils son père, un voyageur son clocher, ne sont pas plus joyeux, ébahis, attendris et le cœur plein de liesse.

— Chantez donc un Te deum^ s''ecria le premier ministre.

Aussitôt rëvé<:[ue sans quitter ses armes monte àPautel; chacun s'^agenouillc, et Hilarion dWosti entonna le chant d^ictions de grâces, fjui monta vers le Seigneur : le cri de ces âmes vertueuses dut être un agréable encens, puisque le cœur d\ui homme de bien est la plus belle offrande qui puisse lui être offerte.

Le Te deum fini, le prince s''écria : « Mes amis, » nous saurons reconnaitre vos services, nous )) donnons la liberté a tous les serfs qui se trou- » vent dans le château et aux enfans de ceux qui » sont morts; nous les enrichirons, et rebâtirons » leurs chaumières ruinées. Vous avez dès long- )) tcms acquis le titre de mes enfans , si nous en » savions un plus beau, nous vous Faccorderions w en ce jour, »

Des lannes s''échappèrent d''entrc les paupières

du bon roi, dont les paroles flatteuses retentirent dans le fond du cœur de ses sujets, comme la douce musique des anges.

— Il ne faudra pas oublier de faire un service pour les âmes des morts, dit le premier ministre, encore pâle et chancelant.

Le prince, accompagne de ses ministres et de sa fille, qui guidait ses pas, sortit de la chapelle et s^ichemina vers ses appartemens.

Bombans sembla se multiplier pour rétablir Tordre dans le château : nous devons lui rendrez justice? avarice à part, et Ton sait combien cette passion entraîne facilement 'a de vilaines actions, Bombans avait des qualités, il était actif, prudent, courageux et dévoué à sa manière, c''est-a~dire en tout ce qui ne concernait pas la bourse: les cours furent nettoyées, et les gens, morts remplacés au plutôt. Chacun est à son poste, tout rentre dans Tordre, et lorsque la nuit arriva, Ton n''aurait jamais cru que le château de Casin-Grandes eût subi un siège, si la diminution du nonjbre des serviteurs ne Teùt pasindiqué. Encore Bomhans eut-

il bientôt rempli le vide par de nombreuses promotions faites parmi les paysans les plus courageux.... Les Canialdules prétendent que c''est lui qui, dans cette occasion, donna Fide'e de la vente des charges. Au milieu de ces événemens, la pauvre Marie était restée dans sa loge, négligée par tout le monde; et lorsque Castriot s''approcha pour la voir, elle s'écria comme en rugissant : « J'ai faim! . . . Ton m'oublie ! ... »

En ce moment le prince et ses ministres recueillaient au salon rouge les différens oui-dires sur l'apparition miraculeuse des chevaliers, et l'on cherchait d'où pouvait être venu ce secours opportun.

— Il y a eu des miracles plus extraordinaires!, disait Monestan.

— Un miracle l'est toujours , observa l'évèque.

— Je croyais qu'on n'en faisait plus , dit Kéfalein , sans se douter qu'il ait eu de l'esprit une fois en sa vie.

A cette observation , Monestan regarda fixe-

ment le connétable , et se convainquit par cet aspect de l'innocence du bon Kéfalein. Alors il retint sa réponse , en pensant que cette parole n'empêcherait pas le connétable d'entrer au ciel.

— Messieurs , observa gravement le roi , nous croyons que ce ne peut être que le chevalier noir, notre libérateur,

— Mais par où serait-il venu ? demanda l'évèque ; comment s'est-il trouvé à point nommé au moment où nous succombions ? il aurait bien dû venir lorsque nous fîmes un instant plier les ennemis , alors sa présence eut épargné la mort de bien des braves gens.

— N'accusons donc jamais, interrompit Monestan , ni le ciel ni les hommes , avant d'être parfaitement instruits de toutes les circonstances.

— Si c'est notre libérateur, continua le prince, nul doute qu'il n'ait mis toute la diligence possible....

A cette conjecture , Clotilde soupira. Pauvre enfant , c'est un coup mortel à tes amours.

— Vous serez heureuse, lui dit son père en

lui pressant la main ; ne soupirez pliis de crainte , mon cœur a dans ce moment un pressentiment «lui ne m''a jamais trompe. )) Ces paroles , dites a voix basse , augmentèrent la pâleur et la tristesse de Clotilde.

— Mais, demanda Monestan , comment a-t-il su que vous étiez en danger i'

— Uamour , Monestan , est le plus sur de tous les messagers. . . .

La princesse , dont la figure c'iagrine était Tobjet de l'attention générale , dégagea a ce moment sa main tremblante des mains de son père, et par ce mouvement , manifesta le désir de se retirer.

— Vous nous cjuittez , ma fille ! — revenez au plutôt , nous tenons ce soir et demain cour plénière ; il faut fêter notre libérateur quel qu*'il soit !...

Tous les yeux suivirent la démarche lente et morne de la jeune fille , dont le cœur en deuil aspirait après la nuit , pour s^'issurcr si le beau Juif existait encore, et. . .la nuit était venue!. .

Le j)rincc ordonna (jue Ton mit une sentinelle

sur la tour du poiit-levis , afin trèlre averti de TaiTivéc de ses libérateurs, et chacun attendit avec impatience.

Clotildc a regagne son appartement, u \ serat-il ?... n se dit-elle , en consultant son cœur, pour savoir si elle ne préférait pas Fincertitude et Pespérance , à la vérité, pleine de joie et de chagrin.... elle hésite!.... tout son univers est Ta, sur ce rideau qu''clle n''ose lever.... elle le regarde avec anxiété , elle voudrait tout a la fois , et voir et ne pas voir ; enfin la curiosité remporte 1.... qu\ii-je dit la curiosité ? c'est Tamour , c"'est un sentiment inexplicable, suave et douloureux , divin^et terrestre , voluptueux et cependant aigu !... elle se hasarde , elle approche...

A ce moment , un léger bruit sur la Coquette fit refluer tout son sang vers son cœur , qui ne put suffire à la violence de Fémoi que lui causa le pressentiment du bonheur... Le rideau résiste, il est déchiré , la croisée ouverte , et Clotiîde voit

son bien aimé! Des fleurs sont sur Tappui

de la fenêtre !....

On peut peindre par des paroles la joie d*'un guerrier qui triomphe, d''un enfant qui remporte un pri\ , d^m époux devenant père, d''un homme qui prouve sa reconnaissance à son bienfaiteur, dVm Français cjui, dans le désert de FAfriquc , entend la douce voix d''un Français échappé de Saint-Jcan-d''Acre ; mais rien ne peut dépeindre la fête idéale qui transporte le coeur d'aune femme saluant le hien-aimé qu''elle a cru perdu à jamais. . . , C'est le déluge de tous les sentimens que la nature a reserrés dans le petit espace cpie Ton nomme une àmc. On se sent une facilité d''existence , une légèreté de corps; on semble prêt 'a s''envoler vers les cieux. Je ne connais aucune hyperbole pour donner Fidée de ces

pleurs de Pâme en joie Les fêtes du cœur ne

sont pas bruyantes.

— Clotilde ! s''écria le Juif.

— Nephtaly . . . Yous vivez ! —

— Oui , puisque je vous vois ! . . . .

— 0 Nepthaly , ne ristpiez plus votre vie sur

ce rocher, votre mort serait la iiiieiine. Combien j^ai souffert aujourcriiiii ! . . . .

— Souffert !,.. et pour moi!... Ali! ne craignez rien , Clotilde , il n''est aucun danger , pour qui vient vous admirer !

— Je le crois , puisque vous le dites. . . mais , je tremblerai toujours ! . . .

— Voulez-vous, reprit-il, que je sacrifie mon bonheur a votre tranquillité ?

— Non , non , Nephtaiy — j^iime mieux votre

présence que votre souvenir ! et cependant, je

devrais ne plus vous voir. Un autre ne va-t-il pas venir ? tout espoir n''est-il pas perdu ?. . . Elle s''arrèta , car elle aperçut Nephtaiy pâlir , lever les mains au ciel et les reoorter vers elle avec le geste d''un naufragé qui demande du secours.

— Ah! Clotilde!... s''ecria-t-il , et sa belle tète retomba sur son sein.

— Je vous entends! reprit[la princesse en versant quelques larmes bien pénibles, Hélas! jamais les morts ne s''aiment et nous sommes comme morts l'un pour Tautre !..,.. Adieu donc!....

ÏNe'phatiily , pour toute réponse, montra le ciel par un geste enîpi'eint de cette grâce mélancolique, qui est la poésie du malheur!...

— Oui , nous n''aurons de bonheur que Fa, continua Clotilde; écoutez Nephîaly ?une consolation nous reste , c^est de savoir que nos cœurs s'entendront toujours ! . . .

Elle prit les fleurs, en orna son sein palpitant, et referma la croisée en jetant un regard plein d'amour sur son ÎDien-aimé... Puis elle s''achemina vers le salon... tout a la fois heureuse et malheureuse : comme il y a des voluptés qui font mal , il y a des douleurs qui charment.

L^on venait d"'apprendre , au salon du prince , le chemin que les chevaliers prirent pour venir au secours de Jean II , et voici comme Bombans , ayant fort à faire , pour remplacer les trésors enfouis et décorer la salle a manger , y entra pour prendre ses dimensions et voir comment il liii donnerait un air de fête. Il remarqua que la porte de Pimmense salle à manger , du côté de la mer , était ouverte , et il suivit tout naturellement

— f)7 — la trace des pas des cliovaux. Alors il dccouvril que Ton avait coulé à fond , au milieu des rcscifs , une assez grande quantité de chaloupes , a Taide desquelles on forma une espèce de bac , par où les chevaliers abordèrent jusqu**!! Tesplanadc , dont les fleurs et les arbustes étaient foulés , les gazons chevauchés et flétris. Il courut instruire le prince de toutes ces circonstances.

— Ils m'ont tout gâté , dit Bombans en finissant , le pavé de la salle est cassé ; cela coûte beaucoup , mais pas encore si cher qu^m pillage ; on n''en a jamais vu à bon marché , tout est si coûteux !.. et je réponds qu**]! sera difficile de régulariser

— LVn vous passera tout en compte , s"écria le prince joyeux.

A ces paroles la figure de Bombans se dilata , ses muscles buccinateurs jouèrent , et le contentement parut pour la première fois sur sa face soucieuse.

Clotilde arrivait au salon comme l'intendant

se retirait . et comme le prince sVriait : Nul doute ; c''est le Chevalier Noir ! . . .

A ce moment les sons du cor retentissent , et les échos des vastes murailles de Gasin-Grandes les répétèrent.

— Connétable , dit le bon Jean II , allez'audevant de nos libérateurs, et amenez-les ici ? qu''on leur prépare un joyeux festin , et célébrons cette nuit la délivrance de Casin-Grandes.

Clotilde s'assit sur le trône a côté de son père et la petite cour prit une attitude majestueuse... Castriot essaya de remplacer de son mieux les trois Cypriotes morts dans les combats du matin.

Kéfalein arriva dans la première cour au moment où le Chevalier Noir , monté sur un cheval noir tout blanchi d''écume , f ranchissai t le pont-levis .

— Vérynel , accourez ? s'écria le connétable ; et vous sire chevalier, dit-il a l'étranger en Paidant a descendre de cheval , venez vous remettre de vos fatigues, le prince et ses sujets attendent avec impatience la vue de leur libérateur. . . Ils s''avancèrent vers le pavillon de Hugues.

— Cest lui !... dit ic monarque en reconnaissant la dëniarche du chevalier. Venez , mon fils ? et le prince , descendant de son trône , courut a côté du chevalier , tendre ses bras au connétable. Chacun fut étonné li Taspect du Chevalier Noir , et un murmure flatteur pour Tétranger le suivit jusfju''à ce que le prince Peut conduit près de son trône. ,

— Hé quoi! continua le monarque ivre de joie , nous vous devrons donc deux fois la vie. Eh! mon fils, nous n*'avons qu\me fille et un cœur. !...

— Prince , dit le Chevalier JNoir , ne craignez plus rien, j'ai laissé mes chevaliers à la poursuite de vos ennemis , ils ne tarderont pas à revenir victorieux... Avais-je raison de vous quitter la dernière fois ? Mais, ajouta-t-il en se tournant courtoisement vers la princesse et cherchant à adoucir la rudesse de sa voix , madame , depuis longtems vous savez que je vous aime , ne croyez pas que je veuille faire passer , pour des preuves d''amour , ce qui nîc fut dicté p;u- f:»

Page 1