‹ L'Italie antiqueChapitre 22 sur 23 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Tant de causes ont concouru à la ruine de l'empire romain et de la civilisation gréco-latine, qu'une année enlière suffirait à peine à en exposer les origines, les progrès, les actions réciproques et le redoutable enchaînement. On peut les ranger d'abord en deux grandes catégories, extérieures et intérieures. Les premières s'annoncent par le désastre de Varus, si amer à x\uguste (9 ap . J.-C), dorment pendant un siècle, s'accentuent à partir de Trajan et Marc-Auréle, pour aboutir au sac de Rome par Alaric, Genséric et Ricimer, lorsque, sous la pression des Muns, les bandes germaniques débordent les frontières du Danube, du Rhin ei des Alpes. Seules, elles n'auraient pas suffi pour abattre le colosse qui, durant quatre cents longues années, a bravé, en somme, les assauts de la barbarie occidentale et les dangereuses incursions des Perses et des Arabes. L'empire est tombé par elles, mais comme s'écroule sous la tempête un arbre miné par des termites.

Nous essayerons peut-être quelque jour de peindre et de juger sans engouement ce monde barbare qui devait chercher mille ans, sous les ruines qu'il avait faites, les restes de la civilisation qu'il avait anéantie ; mais les vices intérieurs qui travaillaient ce grand corps romain et qui en païalysaient la force, nous donneront pour le moment assez à faire.

Rien du dehors, au premier siècle, ne menaçait sérieusement la sécurité de l'empire ; c'est en luimême que pullulaient, que se propageaient sourdement les germes de mort. L'instabilité politique d'un régime mal défini, monarchie absolue sans hérédité, contre-façon hypocrite de république sénatoriale, livrait le pouvoir suprême à la seule force réelle qui restât debout, aux légions, aux généraux décidés à en payer l'appui ; et les provinces se voyaient continuellement ravagées par les armées chargées de les défendre. Une fois ces troupes aux prises sur les divers chemins qui les menaient à Rome, les peuples soumis, que la f?jmeuse fax roniana avait prudemment désarmés et réduits à la vie municipale, se trouvaient à la merci de tout envahisseur. Grevé de perpétuelles largesses aux soldats et de dépenses croissantes exigées par l'avidité des courtisans et la nécessité de prodiguer les vivres et les amusements à la populace de Rome, panem et circenses, le budget central dévorait, par coupes réglées, toutes les ressources des populations qui, pour se dérober à l'impôt, quittaient les maisons et les champs, ou bien se réfugiaient dans un quasi-esclavage, le colonat. Enfin, en dessous de ces maladies politiques, militaires et fiscales, s'aggravait d'heure en heure la contagion profonde, immense, purulente, du désarroi moral et intellectuel.

Auguste, nous l'avons vu, avait échoué contre le relâchement général des mœurs, contre cette prostration universelle qui avait gagné l'univers fatigué et les vainqueurs — non moins fourbus, non moins harassés, — de tous ces peuples broyés par Alexandre, achevés par Sylla, Pompée et César. Ses prédications morales, ses lois — quelque peu ridicules — contre le célibat, l'adultère et le luxe, son exemple même, tout cela avait été accepté, céléb.é à l'envi, et non avenu.

Il avait mieux réussi dans une tâche qu'il avait

poursuivie avec amour: dans la double entreprise d'intéresser la vanité romaine à la restauration des vieilles légendes et divinités traditionnelles, et de résumer dans la famille Julienne, dans sa propre personne, enfin dans le Génie impérial, l'histoire de Rome et l'unité de l'empire. Mais il s'en fallait, et de beaucoup, que son œuvre fût sans défaut, ni sans graves dangers. Premièrement, elle était factice et ne faisait illusion à personne ; or, l'illusion, on ne doit jamais l'oublier, est l'élément principal, sinon total du sentiment religieux ; si bien que tous ces Jupiter, ces Mars, ces Apollon, ces Vénus, somptueusement logés par le prince ou par des flatteurs qui s'y ruinaient, tous ces dieux n'étaient plus, même aux yeux du vulgaire, que des termes allégoriques (ce qu'ils sont en réalité), des noms — écrits en capitales — de l'air, de la guerre, du soleil, de la volupté, et ainsi de suite. En second lieu, le culte impérial, adroitement rattaché à la seule superstition latine tlemeurée vivante, aboutissait à un abus, très fâcheux, de l'apothéose, à la formation d'une hiérarchie qui ne sera pas longtemps inoffensive, et, ce qui est pis encore, à la conception d'une orthodoxie persécutrice, tout à fait étrangère à l'esprit laïque de l'ancienne religion latine, jadis simple instrument politique aux mains du patriciat, puis du Sénat, puis du pouvoir suprême, essentiellement civil.

Néanmoins, cette intolérance orthodoxe ne parut point d'abord; elle ne se manifesta même que dans un temps où elle devenait inutile et funeste; et- ce fut par ses bons côtés, par sa tolérance plus dédaigneuse encore que prudente à l'égard des divinités étrangères, que la religion impériale activa la dé- 'composition morale et religieuse du monde antique. Sans dogmes et sans doctrines, ne demandant qu'une adhésion de pure forme, elle laissait toute liberté au développement des pires théurgies.

SI. — DIEUX DE l'aSIE MINEURE ET DE l'eGYPTE

La Magua Mater. Tauroboles et Crioboles ; le baptême de sang. Enyo-Bellone iniroduite à Rome par Sylla. La Dea Syria. Maïuma. Prêtres ambulants. — Sérapis, le dieu mort et ressuscité. — Isis et Osiris; récit d'un initié. — Jupiter Sabazios, Casiiis, Dolichenus, Héliopolitanus. — Adad- Elagabal.

Vainement, Auguste avait maintenu strictement en dehors du Pomœrium, de l'enceinte sacrée, les dieux de l'Orient, notamment Sérapis et Isis, auxquels, étant triumvir, il avait lui-même voué un temple après la mort de César. Vainement Tibère, incrédule autant que soupçonneux, et quelques-uns des premiers empereurs, proscrivirent de temps en temps les cultes nouveaux ; Rome, centre du monde et rendez-vous des peuples, ne pouvait échapper aux dieux des nations. Qu'importaient d'ailleurs des interdits intermittents bornés à une ville nécessairement ouverte à tous ? Dans toutes les régions de l'empire, au-dessous de la religion impériale, purement politique et laïque, s'agitaient en foule des religions d'une toute autre nature, offrant pour remède aux douleurs, aux misères physiques et morales, des rêveries, des magies, des vociférations exaltées, des processions, des mystères, des frénésies sauvages, des ivresses et, avant tout, l'abdication de la volonté entre les mains des prêtres, illuminés ou charlatans -, toutes résolument indifférentes à l'Etat et à la vie civile, hostiles à la raison et à la science. Le mal avait eu sa période d'incubation, période assez longue. Le transfert de la Gybèle idéenne, en 204, en avait marqué le début; les orgies criminelles réprimées parle sénatus-consulte des Bacchanales (186), le remplacement des vieux Livres sibyllins, brûlés en 83, par un

fatras de prophéties ramassées en Grèce, en Egypte et en Asie, enfin les rapides succès de Sérapis avaient frayé la voie à des personnages et à des cultes le plus souvent similaires, qui, par leurs allures exotiques, par leurs extravagances, réveillaient, ravivaient la religiosité engourdie, la curiosité blasée des maîtres du monde.

La religion delà Magna mater, à laquelle il nous faut revenir, comme à un point de départ, avait d'abord été contenue dans de justes bornes, restreinte à une demi-publicité. Mais, dans les derniers temps de la République, elle paraît jouir à Rome d'une liberté entière. Sous Auguste, elle est une des principales distractions du peuple ; les poètes décrivent avec complaisance le culte phrygien, ses usages étrangers, les transports furieux de ses prêtres. Toutefois, Claude, le premier, autorisa la grande solennité du mois de mars, la fête de la Magna mater et d'Attis. Nous en avons déjà indiqué l'esprit et le thème. Il s'agit d'une mèreépouse qui a perdu son fils ou son époux, et qui se désole, qui le retrouve et se réjouit. Ce drame se joue du 22 au 27 mars. Le premier jour ou le premier acte, 22 mars, s'appelait Arbor intiat : un pin ou sapin, symbole d'Attis trépassé, était porté, au milieu des pleurs et des gémissements, dans le temple de la Grande-Déesse, où on l'enveloppait de bandelettes et de guirlandes fleuries. C'était un souvenir du jour où Cybèle, trouvant sous un sapin le corps mutilé du jeune dieu, l'avait emporté dans une grotte et avait répandu sur lui des larmes amères. Du 22 au 24, régnaient le deuil et le jeûne ; le 24 était le (( jour du sang », le point culminant de l'action : alors éclatait la frénésie des prêtres, les gain ; plus d'un se mutilait, avec une rage si maladroite qu'il en mourait ; on l'enterrait en grande pompe. Le 25, Attis, plus heureux que ses prêtres imbéciles, ressuscitait dans toute sa virilité; il était rendu à sa mère, à son amie, comme le so-

leil printanier, vainqueur de la nuit, est rendu à la terre, à la nature fécondée. — Car toute cette fable grossière n'est qu'une allégorie équinoxiale. — Une joie désordonnée succédait au délire de la douleur. Après un jour de repos, ou plutôt de volupté, la déesse consolée allait se purifier dans l'Almo, petit affluent du Tibre. Une grande procession, carnaval des plus licencieux, sous la bénigne surveillance des quindécemvirs palatins, escortait le char qui menait au bain la pierre noire de Pessinunte.

Au culte de Cybèle se rattachent les Tauroboles et Crioboles, dégoûtantes expiations, originaires aussi de l'Asie Mineure et qui s'introduisirent à Rome au temps d'Adrien. Un grand nombre d'autels destinés à ces cérémonies sont venus jusqu'à nous; on en a découvert à Naples (133), à Bénévent, à Vénafrum, à Formies, à Rome autour de Saint-Pierre, et beaucoup aussi à Lyon. Toujours, ils portent une tête de taureau ou une tête de bélier, avec un couteau de sacrifice. La Grande Déesse y est représentée, souvent avec Jupiter, en qualité de mère universelle et primordiale. Attis est le jeune amant, le demi-dieu, que la déesse sans mère, donc radicalement immaculée, aime d'un divin amour, à qui elle donne l'empire des champs et du soleil. C'est à ce grand couple qu'on vient demander l'expiation et la purification de la vie, par le sang du taureau et de l'agneau, du jeune bélier. Voici comment la cérémonie est décrite par le chrétien Prudentius. Prudence : L'initié se place dans une fosse recouverte d'un plancher à claire-voie. Sur ce couvercle, on amène la victime, taureau ou bélier du sacrifice, et on lui plonge le couteau dans la poitrine. Le sang qui jaillit coule à tlots dans la fosse, inondant l'initié qui, s'il est vraiment pieux, ouvre la bouche au liquide rédempteur. Les inscriptions attribuent à ce baptême une vertu bien connue ; il procure la renaissance et la vie éternelle. Les particuliers n'étaient pas seuls à en apprécier les mé-

rites. Des villes, des provinces entières se le faisaient administier par représentants. La cérémonie était aussi très souvent célébrée pour le salut de l'enipereur.

Tous les culies asiatiques prcsentaieni les mêmes caractères essentiels. La divinité de Cumana, en Cappadoce, Enyô, déesse de la Lune et de la Nature, avait, comme la Magna Mater, ses prêtres fuiieux, bellonarii, qui couraient autour de l'aulel, vêtus de robes noires et les cheveux épars, et se mutilaient horriblement en l'honneur de quelque Attis dont on ignore le nom. Tibulle a vu la prêtresse se fouetter jusqu'au sang, se déchirer les bras avec une hache et, toute ruisselante, prophétiser l'avenir. C'est à Sylla qu'elle doit d'avoir été confondue avec l'honnête Bellone ou Duellona romaine, antique génie indigéte de la guerre. C'est cet illustre superstitieux qui l'a introduite à Rome. On raconte qu'en 88, il se trouvait alors en Asie, la terrible déesse lui apparut en songe et lui commanda de marcher sur Rome pour s'y baigner — s'y purifier sans doute — dans le sang de ses ennemis.

Parmi les déesses, d'origine sémitique assurément, chaldéo-syrienne, peut-on dire, dont le culte prospéra sous les Séleucides, et fut apporté à Rome par les légions et par des généraux souvent destinés à l'empire, on ne peut oublier la fameuse Dea Syria, dont Plutarque et Lucien se sont occupés, après Néron, qui s'en fît le zélé protecteur. C'est une Vénus, parédre féminine d'un dieu solaire quelconque, Baal, Thammouz, Adonis, et au fond identique à la Cybèle phrygienne, à Bellone, à l'Artémis d'Ephése ; Baalith, Mylitta, Istar, Aschéra, Astarté, Aphrodite, Juno-Curitis, on peut lui donner indistinctement tous ces noms. Elle préférait, paraît-il, celui d'Atargatis, qu'on peut rapprocher de l'Ahtar des anciens Arabes, de Adai\ un nom du soleil. Les Philistins l'adoraient

SOUS le nom de Derkélo, femme de Dagan ou Dagon. Les Perses l'avaient trouvée sur 1 Euphrate, au gué de Karkémish, et l'avaient admise dans leur panthéon. C'est près de l'Euphrate encore (et c'est pourquoi Lucien, de Samosate, la connaissait si bien), c'est à Bambykè, Hiéropolis (la ville sacrée), que s'élevait son temple le plus ancien, fondé par Sémiramis.

Il ne faut attacher à cette tradition aucune importance historique. Sémiramis, Sammouramith, la reine aux colombes, aux jardins suspendus, n'était qu'une divinité babylonienne, un des synonymes d'Atargatis.

La conception de la Dea Syria avait été à ce point élargie par le syncrétisme (fusion universelle des divinités similaires), qu'elle rappelait à la fois Junon, Vénus, Rhéa, Minerve, Diane, les Parques, etc. C'était l'élément féminin de la dyade suprême, que le monothéisme a si vainement tenté de supprimer. (Tant qu'il y aura des femmes, il y aura des déesses, et pourquoi non?-) A l'entrée du sanctuaire se dressaient deux emblèmes génésiques, de grande dimension, élevés, disait-on, par Bacchus ; à l'intérieur, un Jupiter et une Junon étaient portés par des couples de taureaux et de lions ; entre eux, on remarquait une petite statue de Sémiramis, et, çà et là, des images d'Apollon, d'Atlas, d'Hermès, d'Hélène, d'Hécube, de Paris. Le temple, cela va sans dire, avait son bois sacré, vaste parc peuplé d'animaux, dont le soin occupait trois cents prêtres vêtus de blanc.

On aura, je pense, reconnu un de ces pairidaësas (tel était le nom que lui donnaient les Perses), un de ces lieux de délices que les rédacteurs de la Genèse hébraïque ont transfigurés en Eden, ou paradis terrestre, soit que cet ouvrage fût, comme il est probable, postérieur à la Captivité, soit que les Hébreux primitifs, originaires de Chaldée et dé Mésopotamie, eussent gardé le souvenir de ces

CAUSES -MORALES DE LA DÉCADENCE ROMAIiNE 47 I

enclos verdoyants, si précieux en des climats torrides.

Les animaux — destinés au sacrifice — n'en étaient pas les seuls habitants. Une multitude de joueurs de flûte, d'eunuques, de danseuses, concouraient aux deux sacrifices quotidiens et aux grandes cérémonies annuelles, l'une en souvenir du déluge, l'autre en l'honneur du printemps et du soleil ressuscité. D'innombrables pèlerins accouraient à ces fêtes, pour s'enivrer de danse, de musique et de sang. Car les mutilés ne manquaient pas plus à la déesse de Syrie qu'à ses collègues de Cappadoce et de Phrygie. Les collèges de prêtres ou de serviteurs rassemblés autour des sanctuaires asiatiques formaient autant de couvents qui vivaient de la crédulité publique, lançant dans les villes, dans les campagnes, de petits groupes de frères quêteurs.

Des troupes de fanatiques et d'eunuques ambulants parcouraient ainsi l'Asie et la Grèce, et rançonnaient la piété des imbéciles attirés par les contorsions et litanies sacrées ; les plus présentables entraient dans les maisons, exhibant, comme tant d'autres mendiants à domicile, des lettres, des recommandations, des images bêtes et des reliques efficaces. Encore la déesse n'encaissait-elle qu'une faible part de la récolte. Lucien et Apulée nous ont peint de vives couleurs l'hypocrisie et la licence de ces escrocs religieux, le cortège aviné se reformant quelque peu à l'entrée des villages: l'âne porteur de la déesse — un proche-parent de Balaam et d'un autre ânon fort connu depuis — prenait luimême une pose décente, « acceptant comme siens l'encens et les cantiques ». Quand le cercle de badauds s'est grossi, les eunuques forains commencent leur pantomime, ils dansent, ils se démènent, hurlent autour de la sainte idole (( à qui cet honneur se rend », et puis ils font le tour en secouant leur sébile. Rien de nouveau sous le soleil.

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La déesse de Syrie, dont la lignée a fort pullulé depuis, était, comme nous le disions, justement chère au divin Néron ; sous le nom de Maïuma, qu'avait popularisé une vaine ressemblance avec Maïa^ elle était adorée au mois de mai, surtout dans les ports de commerce, à Gaza, à Antioche, à Byzance, à Ostie ; les fêtes de Maïuma, très courues, ramenaient tous les ans une sorte de carnaval populaire.

A côté de ces manifestations désordonnées, souvent répugnantes et odieuses, les cultes égyptiens, d'aspect grave et pompeux, forment un contraste apparent, mais qui ne doit pas nous tromper; la forme varie, le fonds est le même. Rien n'est plus pauvre, plus buté, que les religions sémitiques hellénisées. Elles ne voient — quand elles voient — que le phénomène, journalier ou annuel, des victoires alternées des ténèbres et de la lumière, de l'hiver et de la belle saison — la nature pleurant la perte et saluant le retour du soleil ressuscité et rédempteur. Cette idée, fort simple, est charmante quand on la prend pour ce qu'elle vaut. Mais, dès qu'on y cherche une règle morale et la base d'une doctrine religieuse, elle devient — ce qu'elle a toujours été — puérile, et encore, fausse et pernicieuse, comme on aura lieu de le voir. Au reste, la chaste Isis et le secourable Sérapis ne songeaient pas à mal, et il serait injuste de leur en vouloir si leurs aventures contribuèrent à propager certaines rêvasseries mystérieuses. Plusieurs fois chassés de Rome sous la République, puis en 19 sous Tibère, ils reparaissaient toujours plus aimés, toujours plus goûtés du peuple. C'est même de leur dernier exil qu'on peut dater leur triomphe définitif. Le culte proscrit franchit le Pomœrium sous les Flavienset jouit de la faveur des Antonins. Il se composait d'offices quotidiens célébrés le matin et le soir, et de deux solennités annuelles, qui sont des plus curieuses.

La première, populaire sur toutes les côles de la Méditerranée, avait été complètement détournée de son sens primitif. Apulée, qui l'a vivement décrite, et qui est pourtant un esprit délié, n'y voit qu'une fête d'Isis, patronne delà navigation. En effet, dès le matin, une procession se dirigeait vers le bord de la mer, à la lueur des flambeaux et des lampes (souvenir d'une cérémonie évidemment nocturne), au son des hymnes et de la musique, avec les prêtres, les attributs et les images des dieux. Le grandprêtre fermait la marche. On consacrait à Isis un vaisseau peint à. la mode égyptienne (navigium Isidis) ; on le chargeait d'ornements et de marchandises, on l'arrosait de lait, on attendait qu'il eût disparu à l'horizon, et on revenait alors vers la ville en priant pour l'empereur, le Sénat et le peuple romain. Enfin la foule était admise à baiser les pieds de la statue d'Isis. Que de traits antiques émoussés, effacés, dans ces pratiques dénuées de sens ! Le vaisseau est la bari funéraire qui portait sur le Nil, ou sur le fleuve des enfers, la momie royale ou divine, Osiris tué par Typhon. Les ornements et les denrées dont la barque est chargée, ce sont les offrandes et les provisions qui accompagnent le mort dans la seconde vie. Mais Osiris, vous le savez, est le Soleil ; le navire symbolique n'est autre que la barque solaire emportant à travers l'océan céleste l'astre décoloré, pour le ramener à l'aurore, ressuscité et triomphant. La libation de lait dont il est question, c'est la blancheur de la voie lactée, ou cette « pâle clarté qui tombe des étoiles )). 11 y a là sans doute une addition grecque, une réminiscence d'Héraclès (le Soleil couchant) allaité par Hèra, la déesse du ciel.

L'autre fête d'Isis, bien que célébrée à tort en octobre ou en novembre, était restée plus fidèle au mythe fondamental. Elle reproduisait l'histoire de Sérapis (Osor Flapi) et d'Isis, la douleur de la déesse Nature après la mutilation et la mort de

l'époux, sa joie délirante lorsque le dieu reparaît dans toute sa vigueur, soit en personne, soit sous la forme d'Horus, Harpocrate, le fils du couple suprême, l'époux de sa mère. Les prêtres exprimaient par leurs lamentations et leurs chants d'allégresse les sentiments d'isis. Et lorsque le bon chien Anubis avait retrouvé dans les enfers la piste du soleil éteint, quand les caresses d'isis avaient ranimé le dieu, quand Horus victorieux avait pourfendu le noir démon, le peuple saluait le retour d'Osiris par ces cris répétés encore à Pâques dans les églises de la Russie : (( Réjouissons-nous! Il est ressuscité! »

Le culte de Sérapis comportait encore des mystères, fort répandus, sous l'empire, dans le monde romain. Les initiés, Isiaci^ Osiriaci, faisaient profession de chasteté. On les reconnaissait, dans les processions, à leur tête tondue, à leur blouse de toile. (( L'initiation ;), nous dit Apulée, (( était une sorte de mort volontaire avec une autre vie en expectative ». Voici comme Lucius, l'amusant héros de rAne d'0>\, en raconte les détails essentiels : (( Un avertissement clairement exprimé, par une nuit des plus obscures, m'annonce qu'enfin allait luire pour moi le jour à jamais désirable. Je fus instruit parla même voie de la somme nécessaire aux frais de 7na réception. Après avoir accompli l'office du matin, le prêtre tire d'une cachette d'un sanctuaire des livres écrits en signes propres à les rendre inintelligibles, animaux, roues, spirales, hiéroglyphes, inventions étranges qui n'ont pour objet que de soustraire le sens à la curiosité des profanes. 11 en lit un passage relatif aux préparatifs indispensables. Tout ce qui devait être acheté le fut bientôt, à tout prix, tant par moi que par les miens ». Des ablutions appropriées, dix jours de sévère abstinence, mettent le récipiendaire en état.

(( Le soleil sur son déclin ramenait le soir quand je me vis entouré de tous les côtés d'une foule

nombreuse qui, selon l'usage antique et solennel, venait me faire hommage de divers présents. Le grand prêtre me revêt de lin écru et, me prenant par la main, me conduit au plus profond du sanctuaire )). Là se passent et se disent des choses ineffables que je ne puis révéler sans sacrilège. (( Ecoutez et croyez, car ce que je dis est vrai. J'ai touché aux portes du trépas; mon pied s'est posé sur le seuil de Proserpine. Au retour, j'ai traversé tous les éléments. Dans la profondeur de la nuit, j'ai vu rayonner le soleil. Dieux de l'empyrée, tous ont été vus par moi face à face et adorés de près... Au point du jour, couvert de douze robes sacerdotales, d'une robe de lin à fleurs, d'une précieuse chlamyde, ou étole olympiaque, chamarrée d'animaux ailés de touîes couleurs, on me fit asseoir sur une estrade, en face de la déesse; ma main droite tenait une torche allumée; mon front était ceint d'une belle couronne de palmier blanc, dont les feuilles dressées semblaient autant de rayons lumineux. Tout à coup, les rideaux se tirent, et j'apparais, comme la statue du Soleil, à la foule qui fixe sur moi ses regards avides. Trois jours durant, ma brillante intronisation se répète, accompagnée d'un somptueux et délicat festin. Un tribut d'actions de grâces, (( bien insuffisant sans doute )), achève d'épuiser mes ressources modestes. Mon cœur se brise, mais je n'ai plus qu'à me séparer de la déesse. La face collée sur ses pieds divins, que j'arrose longtemps de larmes amères, d'une voix étouffée par les sanglots, je lui adresse la prière suivante : Divinité sainte, source éternelle de salut, protectrice adorable, tendre méie, etc., etc.. vénérée dans le ciel, respectée aux enfers, par toi le globe tourne, le soleil éclaire, etc., par toi les sphères se meuvent, les siècles se succèdent, les éléments se coordonnent... Ton image sacrée restera profondément gravée dans mon âme. Mais quoi! ni mon génie n'est à la hauteur de tes louanges, ni ma

fortune ne suffit à l'offrir de dignes sacrifices ». Hélas! une inspiration de la déesse qui vient d'alléger son esprit et sa bourse l'avertit que sa ruine et sa sainteté ne sont point parfaites encore; qu'il lui reste à être éclairé par la lumière du père tout-puissant des dieux, de l'invincible Osiris ; que, malgré la connexité, l'unité d'essence et de culte, la différence est grande entre les forces d'initiation respective. De son côté, le dieu ne cessait de le presser par des rêves et des sollicitations plus directes. Il se défait de sa garde-robe, et le voilà encore soumis à des jeûnes, à des épreuves, admis aux nocturnes orgies du grand Sérapis. Le dieu, sans doute, lui envoie quelques affaires — Lucius est avocat — dont les profits, bien que légers, l'aident à subsister. Enfin, au prix d'un troisième noviciat; il voit grossir ses honoraires. « A quelques jours de là, le dieu suprême entre tous les dieux, grand entre les grands, auguste entre les augusies, le souverain dominateur Osiris daigna m'apparaître dans mon sommeil, non plus sous une forme empruntée, mais dans tout l'éclat de la majesté divine. Il m'engagea à persévérer intrépidement dans la glorieuse carrière du barreau, u en dépit de l'envie ». Il m'admit au nombre des décurions quinquennaux et même dans le collège des pastophores^ cette corporation d'antique origine, contemporaine de Sylla. Au lieu de rougir de ma tonsure, je me promène avec oi'gueil nu-tête et j'en fais montre à tout venant ».

Ces divertissements pieux, prises d'habit, quêtes et autres procédés de drainage, qui sont de tous les temps, faisaient vivre en joie une foule de confréries, crânes, thtases, des légions de sorciers chaldéens, — « la Chaldéc est dans Rome », disait Juvénal, — syriens, égyptiens, carthaginois et les déliés correspondantes, féminines et masculines.

Jusqu'ici, dans ces couples di\ins, la femme joue volontiers le premier rôle. Le principe fécondé.

l'élément humide, la terre, la lune, la voûte nocturne, forment le pivot des religions dites chthoniennes. Mais le grand fécondateur, ciel, soleil, organe génésique, ne saurait y être oublié, puisqu'il est l'objet constant des désirs, des pleurs et des joies, l'instrument nécessaire du plaisir et de lapropagation. Les Indo-Européens lui ont toujours attribué la prééminence et la lui ont rendue, même dans les cultes empruntés à l'Orient. Ils ont accueilli d'autant plus aisément les dieux solaires mâles, soit du Nil, soit de l'E^uphrate, soit de l'Arabie, de la Phrygie, ou de la Perse. A cette classe appartiennent les Jupiters Sabazios, Casius, Dolichenus, Héliopolitanus, et l'innocent Elagabal ; ce sont les Flaviens qui en commencèrent l'importation, par reconnaissance. — Un certain oracle du mont Carmel avait promis l'empire à Vespasien, à ce crédule qui ne manquait pas d'esprit, cependant, et qui sut exécuter adroitement quelques miracles à Alexandrie. Après lui, les Antonins, grands cosmopolites, s'occupèrent de ces dieux que l'éloignement grandissait. Trajan, marchant contre les Parthes, consulta à Balbek (Héliopolis) le dieu soleil, à qui Antonin voua depuis le fameux temple décrit par Volney ; Adrien offrit à Casius un sacrifice aux portes d'Antioche. Le Jupiter de Balbek s'appelait Adad ; c'était le mâle d'Atargatis ou Dea Syria. Jeune homme appuyé au timon d'un char, il tenait dans sa main gauche des foudres et des épis. Sa statue indiquait ses volontés par divers mouvements. Son oracle avait été institué par Apollon. Le Jupiter de Dolicha (Syrie septentrionale), très semblable, plus le sexe, à la Bellone de Comana, avait un caractère guerrier. C'est un homme armé à la romaine, monté sur un taureau vigoureux. Il eut un temple sur l'Aventin, d'autres dans l'Italie méridionale. Les légions répandirent son culte le long du Danube et jusqu'en Angleterre.

Quant au Deus Sol Elagabal^ (( montagne de El )), fétiche d'une petite ville de Syrie, pierre conique tombée du ciel, ni pire ni meilleur que le caillou de Pessinunte, il régna un moment sur le panthéon romain. On sait la bizarre aventure qui porta au rang suprême deux petits-fils d'une Syrienne ambitieuse, Julia JMassa ; comment l'aîné, Bassianus, qu'on fit passer pour fils de Caracalla, étonna le monde, si blasé pourtant, par un mélange extraordinaire de faste, d'obscénité, de piété fanatique ? C'est le beau, le féroce, le saint Héliogabale, Elagabal, prêtre du dieu dont il avait pris le nom. Il amena avec lui la pierre sacrée d'Emèse, lui bâtit sur le Palatin un temple enrichi des dépouilles de tous les sanctuaires les plus vénérés, temple où il sacrifiait tous les jours sous les yeux du Sénat ; et tous les jours inventant de nouvelles folies ; toutefois, il eut l'idée, que nous ne saurions blâmer, de marier son Elagabal avec la déesse vierge de Carthage. Mince empereur, fin mythologue, esthète incompris, il fut tué à la fleur de l'âge ; mais Elagabal, renvoyé à Emése, survécut à son prêtre ; et nous le voyons encore recevoir l'hommage d'Aurélien, le vainqueur deZénobie.

§ IL — Culte de Mithra. Dualisme Mazdéen

Le dieu védique Mitra, Mith-a chez les Perses, dieu solaire, médiateur et rédempteur, a été éparg:né par la réforme Zoroastrienne. Hérodote, Xénophon, Théopompe, Plutarque ont remarqué la vitalité de son culte, la solennité de sa grande lête annuelle. — Le Pont, l'Arménie, la Cappadoce, la Cilicie renfermaient, au I"' siècle avant notre ce, de nombreux adorateuis de Mithra. Les soldats de Pompée adop'.èrent ce dieu qui passait pour invincible. Très rapidement, les armées romaines suivirent leur exemple et portèrent le nom, puis la légende et les mystères de Mithra dans tous les coins du monde. — Comme tous les dieux lumineux, Mithra est le combattant céleste, le vainqueur du dragon de la nue; il poursuit le monstre dans la caverne de la nuit et en sort radieux au matin. — Explication des ba>-re!iefs symboliques de Mithra. — Epreuves des initiés. — Rivalité et rapports de Mithra et du Christ. Origine perse du diable. — Utilité du Démon. — La Gnos:. — Le Manichéisme.

Leplus grand de tous ces personnages orientaux qui assumaient, et rajeunissaient, les attributs des Zeus, des Bacchos, des Hèraklès, des Asklépios, surtout d'Apollon et du Soleil, c'est assurément le dieu Mithras.

Prellerdit, à tort, qu'on était tout disposé à l'identifier avec le soleil. Pourquoi l'identifier ) Mithra était le soleil même, le parèdre de Varouna et d'Ahoura Mazda, l'Aditya solaire venu du haut Indus avec les ancêtres des Mèdes et des Perses pour régner sur (( les vastes campagnes » cèles tes.

Nul n'ignore quelle place d'honneur lui fut laissée par la réforme mazdéenne ; il garde dans l'Avesta sa montagne, d'où il s'élance à l'aurore, son paradis où il reçoit les élus jugés par ses fidèles acolytes Rasnu et Arstat, son armure d'or, son char et ses coursiers, ses flèches radieuses, sa massue fulgurante et son disque resplendissant. C'est

l'implacable ennemi du mensonge, le dieu de la vérité. Hérodote, soit qu'il le confondit avec la Mylitta babylonienne, soit qu'une déesse Mithra, la Lune ou l'Aurore, ait réellement été invoquée par les Perses, lui a prêté le sexe féminin. Il importe peu. On sait par d'autres écrivains, non moins que par les textes zends, la longue faveur dont a joui Miihra chez les Eraniens. Xénophon nous apprend que les Perses juraient par Mithra (Cyrop. VII, Econom. IV) ; ce mode de serment se retrouve chez Plutarque dans la bouche d'Artaxercés et d'autres personnages. Théopompe, cite par le même Plularque, appelle Mithra le médiateur, Mésîiès ; titre conforme aux indications du Boundehêche. Mithra occupant, en effet, la vaste région de Vayou, Vaï, l'atmosphère, intermédiaire entre la Lumière incréée et les ténèbres inférieures, se trouvait être le protecteur de la terre et des hommes. (( L'historien Duris, cité par Athénée, et qui est un peu postérieur à Théopompe (340 à 276), parle de fêtes importantes et mystérieuses célébrées en l'honneur de Mithra )), le Mithragân (ou Mihragan) pour lequel le satrape d'Arménie (Strabon) envoyait au grand roi vingt mille poulains. Le roi, parfumé, richement vêtu, coiffé de la mitre ou kidaris où était représenté l'orbe solaire, recevait des mains du grand prêtre des citrons, du sucre, des lotus, des coings, des jujubes, des pommes, des raisins blancs et sept baies de myrte. Des vêtements étaient distribués au peuple ; et c'était dans toutes les villes un échange de fleurs, de fruits et de graines odoriférantes ; usages qui ont survécu à la victoire de l'Islam. Cette fête tombait le 15 du mois réservé à Mithra (le VIL) et durait six jours. Au dire des écrivains orientaux, c'était à ce quantième de l'année que la terre et l'homme avaient été créés, et que le héros Féridoun (Thra'elaona) avait triomphé de Zohak (Azi Dahaka). Dé la Médie et de l'Arménie, où Mithra n'était pa»

CAUSES iMORALES DE LA DÉCADENCE ROMAINE 48 1

moins honoré que dans la Perse, comme l'indiquent les noms de Mitiadalès, Mitrobatès, cilés par Hérodote, le culte du dieu avait passé en Asie- Mineure, notamment en Cappadoce et dans le Pont. Tous les Mithridates qui ont régné dans ces pays étaient des adorateurs de Mithra. Mithridate signifie donné ou créé parMiihra. C'est de Cilicie, après la guerre des Pirates, que les soldats de Pompée rapportèrent en Europe la religion mithriaque, 70-68.

Un siècle avant notre ère, les dieux des Hellènes et des Latins ne vivaient plus que grâce à la dévotion machinale des foules. Les railleries d'Aristophane, les interprétations symboliques des Platoniciens et des Stoïciens, le dédain suprême des probabilistes et surtout des disciples d'Epicure avaient vidé de toute substance les brillants personnages de rOlympe homérique. Les amateurs de merveilleux, les cœurs naïvement ou subtilement pieux étaient contraints de se réfugier dans les cultes nouveaux ou qui leur semblaient tels. Et ce n'était pas seulement la foule qui se livrait tout entière aux ivresses des mystères syriens, phrygiens, égyptiens ; qui revenait aux pierres sacrées, aux cultes obscènes ; les esprits éclairés, les femmes du bon ton s'abandonnaient aux séductions de la magie, aux évocations des démons et des morts ; et les philosophes, si les mystiques ont jamais été dignes de ce nom, amalgamaient en d'odieux pêlemêle les aberrations les plus raffinées, les plus abstraites, avec les plus grossières données du sentiment religieux, telles que l'adoration directe du feu, des astres, de l'eau, du coq ou du serpent. Mithra réunissait en lui toutes les séductions qui pouvaient gagner et les âmes simples et les dilettanti de haute mystagogie. Astre, dieu visible, dieu victorieux, dieu véridiqne, médiateur indulgent, il devait plaire au peuple, aux soldats, aux rêveurs gnostiques.

482 l'iialie antique

Pour les uns, il fui et demeura simplement le Soleil, le dieu invincible. Deo Soit invicto Mithrœ, est la formule constamment employée dans les inscriptions latines consacrées au dieu perse. Sur les monnaies de Kanerki, roi indo-scythe du P'' siècle, Mithra est un soleil nimbé et radié. D'autres, comme Julius Firmicus Maternus, un père de l'Eglise, voyaient en lui la personnification humaine du feu. D'autres un intercesseur qui, par le baptême et la confession, au prix de nombreuses épreuves, d'initiations pénibles, et même de transmigrations pythagoriciennes, assurait à ses adeptes la béatitude éternelle. Mais quelques altérations que les croyances et les doctrines ambiantes aient pu introduire dans la légende et dans le culte, on reconnaît toujours le dieu et le mythe indo-européens, tels que les Eraniens les ont accommodés à leur conception dualiste. Mithra n'a pas cessé d'être le combattant céleste, la lumière triomphant des ténèbres, l'astre ou la foudre écartant les nuées.

On a cité souvent des vers fort alambiqués de Siace ; le poète dit au Soleil : Soit que tu préfères être appelé Titan vermeil, roseimi Titana, selon le rite du peuple achéménide, soit Osiris favorable aux moissons, soit Mithra, entraînant sous les rochers de l'antre persique des cornes indignées de le suivre :

Persei siih rupihus antri Indignata sequi torquentem cornua Mithram.

Cette image biscornue montre combien le vieux mythe védique était encore familier aux Romains. Mithra, aussi bien qu'Indra ou Agni, reprenait aux démons ravisseurs les vaches fécondes, il arrachait aux nuées les eaux désirées par la terre. Seulement, Stace intervertit les rôles, ou du moins semble donner à Mithra pour demeure la caverne d'où il tirait les vaches et les pluies enfermées par

V'ritra. L'erreur est plus sensible dans les vers de Commodien :

Vertebatque boves ctlienos semper in anlris, Sicut et Cacus, Vulcctni filius ille.

(( Toujours il détournait dans les antres les bœufs d'autrui, comme Cacus, ce fils fameux de Vulcain )). Aussi les chrétiens s'empressaient-ils de traiter Mithra de dieu des voleurs. Mais comment le dieu libérateur et sauveur était-il descendu du rôle d'Hercule à celui du brigand Cacus ? par une confusion très naturelle entre deux cavernes, l'antre démoniaque et la grotte où la tradition perse localisait la naissance du dieu. Mithra est le soleil qui jaillit de la montagne ; il est dit né de la pierre (}ia!iis de pcti\i^ o |x. tzixùv.ç)^ soit de la voûte céleste (Açman) considérée comme une immense pierre d'où se détachent les carreaux de la foudre, soit de la sainte Bérézaïti, la cime orientale d'où l'astre paraît s'élancer ; il sort des ténèbres, des cavernes de la nuit, d'une grotte située aux flancs du mont sacré. Une comparaison, peu agréable aux chrétiens, assimilait cette caverne à la grotte de Bethléem, dont l'invention avait probablement été suggérée par la grotte mithriaque; des païens ingénieux allaient même jusqu'à donner pour mère à Mithra une vierge de race royale.

Nous possédons, au Louvre, quatre bas-reliefs où sont réunis les principaux éléments de la légende de Mithra, telle que l'Occident la concevait. Sous un cintre, mamelonné de festons qui ressemblent plus à des nuages qu'à des rochers, un jeune homme coiffé du bonnet phrygien est à demi-couché sur un taureau qu'il poignarde et dont sa main gauche comprime les naseaux. Sur les plis flottants de son manteau sont posées deux colombes. Un chien se dresse entre les jambes du taureau abattu ; un serpent menace l'animal dont une sorte de crabe ou de scorpion semble piquer le ventre.

Les deux coins sont occupés, en haut par la face du soleil, à la droite du héros, et à gauche par le profil de la lune, ou encore par deux chars, l'un qui arrive et l'autre qui fuit. En bas, deux génies tiennent deux torches, l'une est levée vers le ciel, c'est le flambeau du jour, l'autre renversée tristement. Ailleurs on voit figurer un hybride d'homme et d'animal, yEôn (grec Ai (V) ôji, latin ALvum]^ le Temps, qui fait sortir l'homme de la brute, la pensée de l'épaisse matière ; — une de ces banalités vaines, dites sublimes, sur lesquelles ont déraisonné des gens très subtils.

A vrai dire, tout dans cette allégorie ne s'explique pas aisément. Quel est ce taureau immolé > Est-ce le Taureau unique, premier des êtres créés, menacé dans sa virilité par la Druje Busyancta sous forme de scorpion, attaqué par Ahrimane déguisé en serpent Azidahaka ; le taureau dont les chairs et les entrailles doivent produire d'innombrables plantes salutaires, dont le sang doit régénérer le monde? Et pourquoi est-il égorgé par Mithra, qui fait métier de sauver les vaches ? Il semble que ce soit ici le hœuî Hudayœo^ sacrifié par Çosyant à la fin des temps. Le chien de l'Aurore aboie joyeusement à la venue du jour; ou encore il représente la bonne création, en face du serpent et du scorpion, créatures d'Ahrimane. Ce rôle conviendrait également aux colombes, à moins que ces oiseaux d'Aphrodite et de la Chaldéenne Sammouramith, attributs probables de la déesse Anaïtis, ne rappellent l'union intime de la puissance humide, féconde, et du principe igné, solaire, générateur.

Quoi qu'il en soit, dès le premier siècle avant notre ère, les mystères de Mithra, (baptême d'eau et de sang, confession, communion, appareil nocturne), obtenaient, dans le monde gréco-latin, un prodigieux succès, et comptèrent des milliers d'adhérents. Ils n'étaient certes pas moins efficaces que

les Crioboles de la Maona Mater. Les initiations comportaient jusqu'à quatre-vingts épreuves graduées. 11 fallait traverser le feu, souffrir le froid, la faim, la soif, nager, marcher jusqu'à l'extrême fatigue, et ainsi de suite. Les diverses phases portaient des noms symboliques. Le premier degré était celui des Corbeaux., des êtres noircis par le vice et que le dieu devait rendre à leur blancheur première ; le second était celui des Mystérieux \ on y apprenait les mots ineffables — • qui abondent en toutes ces simagrées. — Ensuite une œuvre, comme on dit aujourd'hui, était réservée aux soldats, très fiers de recevoir dans la caverne l'épée et la couronne magiques ; n'était-ce pas leur rappeler que l'empire était à la pointe du glaive ? On pouvait" devenir, lion ou lionne (le lion est l'emblème de - Mithra) ; Perse, Coureur céleste, enfin Père, c'està-dire dieu. Et toutes ces corporations allaient s'étageant des ténèbres à la lumière.

Le roi Tiridate, arrivé d'Arménie à Rome pour se faire couronner, disait à Néron qu'il était venu à lui comme à un autre Mithra. Pendant plus de deux siècles, c'était à qui courrait aux autels du dieu perse, objet des railleries de Lucien. Au temps d'iladrien, son culte était si populaire qu'un écrivain grec, Pallas, y consacra un traité spécial, que Porphyre nous fait connaître. L'odieux Commode sacrifiait des hommes à Mithra. Le fait, malignement exploité par les chrétiens, est rapporté par le biographe Lampride ; mais rien ne prouve, tout permet au contraire de douter, que les sacrifices humains fissent partie de la liturgie mithriaque. Il s'agit ici de la fantaisie cruelle d'un monstre. L'administration, qui interdisait aux druides le meurtre sacré, ne l'eût pas toléré en Italie et en Asie. Toujours est-il que Mithra, complètement assimilé au dieu Sol « Sol, deus certus )) disait Aurélien, et à Sérapis, était le favori des demisages que les railleries des philosophes avaient

486 l'iTALIE ANIIQUE

détachés du polyhéisme gréco-romain mais que la prudence, l'indifférence ou la méfiance générale contre le juif, arrêtait à mi chemin du fanatisme chrétien. Constance Chlore, (!^onstantin, furent vaguement favorables à Mithra et à Sol (dont les rayons décorent plus d'une médaille de Constantin, même une image imberbe du dieu chrétien). Le labarum (d'un mot chaldéen qui signifie « durée ») paraît avoir été un hommage discret au Soleil oriental, à Mithra. Les derniers païens lettrés ne voyaient dans les innombrables divinités de tous les panthéons que des variantes et des épithétes du dieu Sol. Macrobe consacre à cette exégèse un des plus précieux passages de ses Saturnalia (I, 17-23) ; il nous invite à faire rentrer tous les dieux dans le Soleil. (( Les diverses énergies du Soleil )) Diversœ virtiiies solis^ nous dit-il, (( ont donné aux dieux leurs noms ^).

Mithra brilla d'un dernier éclat lorsque Julien tenta, vainement hélas ! cette restauration polythéiste qui eût peut-être abrégé la fameuse nuit de dix siècles où le monde allait entrer ; enfin il disparut avec le paganisme expirant, dont il avait été le dernier champion.

L'Eglise, qui combattait en lui un rival du Christ rédempteur, ne se doutait pas que le Christianisme lui même devait beaucoup, devait le plus vital et le plus fructueux de ses dogmes au dualisme Eranien. Quel est, en effet, le plus utile personnage, quel est le pivot de la religion chrétienne ) Cherchez bien. Est-ce le Père éternel > Il a délégué ses pouvoirs. Est-ce TEsprit-Saint ? Il avait une besogne définie ; il s'en est acquitté ; nul ne songe à lui. Est-ce Joseph, auquel on n'a rien à refuser parce qu'on lui doit trop > Est-ce la Vierge, aussi révérée de son fils mort qu'elle en fut dédaignée pendant la vie P Est-ce Jésus, qui avait promis le royaume de Dieu et qui ne l'a pas donné > Sans doute tous ces dieux et demi-dieux ont leur rôle et

leur puissance. Mais pourquoi les invoque-t-on > Quel péril, quel ennemi rendent à jamais nécessaire la médiation des saints, de la Vierge et du Christ } Ne voyez vous pas que l'existence, l'action, l'infatigable énergie du Diable sont les seules raisons d'être de la religion chrétienne et les garanties de sa durée ? Le diable est le prince du monde ; le diable est l'immortel adversaire et le précieux croquemitaine, le trésor inépuisable de l'église militante, captatrice et quêteuse.

Or ce diable, que le Messie a trouvé, il est vrai, dans la Genèse et dans le Livre de Job^ ne paraît nullement sémitique. La Bible juive (combien je la vénère quand je songe au Nouveau Testament !) n'appartient nullement, par sa rédaction, aux antiques périodes de l'humanité. Remaniés, complétés sous Ezéchias et Josias (VIII^-VIL), totalement récrits après le captivité par Esdras et Néhémie ( V-IV*^ siècles), les anciens livres (et l'on ignore si le Pentateuque en faisait partie) se sont grossis, jusqu'après l'ère chrétienne, de menus romans, fragments, psaumes de provenance et d'âge divers.

(( Sans doute » écrit M. Michel Bréal, (( le dualisme systématique des Iraniens devait répugner à un peuple qui avait fait du monothéisme le dogme fondamental de la religion. Mais il ne serait pas étonnant que quelqu'une des légendes si nombreuses du mythe de Vritra se fût frayé un chemin jusqu'en Palestine et eût pris sa place dans les livres juifs, en s'accommodant au caractère général de la religion Israélite. . .

)) Le livre de Tobit contient des traces évidentes de la démonologie iranienne. Asmodée, ce mauvais génie qui aime Sarra, fille de Raguel, et tue successivement sept hommes qui lui sont donnés en mariage, appartient à la Perse par son rôle comme par son nom. C'est Aêshma-Daêva (en Parsi : Eshem-dev), c'est à-dire le démon de la concupiscence, une sorte de Cupidon, plusieurs fois nommé

dans l'Avesta comme le plus dangereux de tous les devs. Il est vrai que le livre de Tobit, dont nous n'avons même pas le texte hébreu, est un des plus récents de la Bible. Mais si nous trouvons dans les parties plus anciennes des conceptions du même genre, il sera permis de supposer que des légendes iraniennes ont pénétré chez les Juifs, soit pendant, soit même avant l'époque où ils se trouvèrent en contact immédiat. Le livre de Job introduit Satan dans le conseil de Jéhovah ». (Y a-t-il rien de moins Juif?) ■

)) Le récit contenu dans le troisième chapitre de la Genèse offre, avec les croyances mazdéennes, un rapport trop frappant pour que nous puissions nous refuser à y voir une infiltration des idées iraniennes. Non seulement le Serpent rappelle Ahrimane par sa forme et par son rôle, mais le paradis (Pairi-daeza^ enclos), l'arbre de vie, l'arbre de la science, sont des représentations qui reviennent souvent dans les livres Zends, tandis qu'elles se trouvent isolées et même égarées dans le Pentateuque. Le reste de la Bible (nous ne parlons pas des livres les plus récents) n'y fait aucune allusion ; bien plus, le caractère de la narration juive semble indiquer une provenance étrangère. Le mythe est naïvement défiguré, et certaines circonstances fabuleuses sont rapportées par l'historien sans qu'il les comprenne. Ainsi le Serpent, tout en jouant le rôle d'Ahrimane, est simplement présenté comme (( le plus rusé des animaux que 1 éternel dieu avait faits ». Ces paroles de Dieu : (( Je mettrai inimitié entre toi et la femme et entre ta semence et la semence de la femme ; cette semence te brisera la tête et tu lui mordras le talon )), sont comme une réminiscence vague de la guerre éternelle qu'Ahrimane fait au genre humain...

» Au reste, quand les Juifs se trouvèrent mêlés aux Perses et pénétrés en tous sens par leurs croyances, ils ne s'y trompèrent pas, et d'instinct

ils reconnurent Satan dans le Serpent et un paradis dans le jardin d'Eden. Dans les derniers livres de la Bible, la ressemblance devient beaucoup plus directe ; dans Zacharie et dans le premier livre des Chroniques, Satan s'approprie le caractère d'Ahrimane et apparaît comme l'auteur du mal. Plus tard encore (Mathieu, Apocalypse, Luc), nous voyons que Satan est devenu le prince des démons, la source des mauvaises pensées, l'ennemi de la parole de Dieu. 11 tente le fils de Dieu (comme Ahrimane Zoroastre) ; c'est lui qui, pour le perdre, est entré dans Judas. L'Apocalypse nous montre Satan revêtu des attributs physiques d'Ahrimane ; il est appelé le diagon, le Serpent ancien, il livre des combats à Dieu et à ses anges. Le mythe védique, transformé et agrandi par les livres iraniens, entre par cette voie dans le christianisme. Saint Michel, qu'un passage de Daniel indiquait pour ce rôle, défait le dragon, comme un autre Traêtaona . (( Et il y eut bataille au ciel ( Apoc. , XII, 7), Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon et ses anges combattaient contre Michel, mais ils ne furent pas les plus forts, et ils ne purent plus se maintenir dans le ciel. Et le grand dragon, le Serpent ancien, appelé le diable et Satan, qui séduit le monde, fut précipité en terre, et ses anges furent précipités avec lui ». Une fois que l'Apocalypse, en donnant place à une représentation répandue dans tout le monde indo-européen, l'eut autorisée aux yeux de la foi, les traditions locales substituèrent saint Michel, saint Georges ou saint Théodore à Jupiter, Apollon, Héraclès ou Persée. C'est sous ce déguisement que le mythe védique est parvenu jusqu'à nous et qu'il a encore ses fêtes et ses monuments ».

Nous n'avons pas à signaler aujourd'hui toutes ces variantes épisodiques, recueillies par Maury (Légendes pieuses) . Nous voulions seulement montrer que l'essence même du christianisme, Ahri-

mane, Salan, le Malin, subordonné, il est vrai, à Dieu, mais aussi éternel que l'enfer chrétien, — son séjour final, — aussi puissant que Dieu sur la terre, dont il est le prince incontesté, appartient à une doctrine plus ancienne, étrangère au génie juif et absolument incompatible avec le monothéisme. Cette anomalie fait, avons-nous dit, la joie et la force de l'Eglise. Satan est r auteur du péché. Or le péché est le pain quotidien, l'inépuisable trésor de cette Druje aux mains longues.

Non content de s'être insinué, par l'intermédiaire de la Bible, dans l'orthodoxie chrétienne, le dualisme perse a inspiré la plupart des hérésies gnostiques de l'Asie-Mineure et de la Syrie. Le christianisme ou du moins des idées chrétiennes avaient rapidement gagné les alentours de l'Arménie et de la Mésopotamie, pays si riche autrefois malgré les guerres continuelles des Romains et des Parthes, et que la domination turque semble avoir ruiné pour des siècles. Là florissaient Samosate, Edesse, Nisibe, et bien d'autres cités qui ne manquaient ni d'écoles, ni de lettrés hellénisants. La tolérance des Arsacides pour les arts et les philosophies de la Grèce laissait librement se fonder sur cette zone indécise, demi-perse, demi-sémitique, demi-romaine, les doctrines courantes anciennes et nouvelles. De là des divagations infinies qui plaisaient aux esprits à la fois raffinés et mystiques, juifs, chrétiens ou païens. La foi aveugle était bonne pour les masses, mais la Gnose., comme on disait, la connaissance, n'était accessible qu'aux savants, à l'élite. On spéculait sur l'esprit et la matière, sur le fini et l'infini ; termes extrêmes qu'on reliait par des transitions sans nombre où se perdait la personne du Christ, où s'évanouissait l'indigente mythologie chrétienne. En général, toute Gnose admettait Dieu, principe suprême, surnaturel, spontané, éternel, invisible, manifesté par des émanations, par des éons, entités métaphysiques qui

CAUSES MORALES DE LA DÉCADEiNCE ROMAINE 49 1

procèdent de ses attributs. Les éons s'étageaient entre l'infini et le fini. Le dernier éon, le démiurge, a la tête dans l'infini, mais il plonge à mi-corps dans la matière, qu'il a créée et organisée. Il y a donc deux royaumes, celui de l'esprit, de la lumière et du bien, celui des ténèbres, de la nature, du mal. L'âme humaine tient des deux matières ; le but de la Gnose est d'en expulser les éléments grossiers, de l'alléger du poids qui l'empêche de monter dans l'infini, dans le pur. Le démiurge serre de toutes ses forces les liens qu'il a formés; mais un éon sauveur viendra lui arracher sa captive. Pour les chrétiens, cet éon est venu, c'est Jésus, que Jean a baptisé Christ, et dont l'esprit divin s'est uni à un corps matériel. Ainsi pensaient, avec des nuances diverses, et Simon le Mage, et Cérinthe, et Saturnin d'Edesse, et Bardesane. Les uns et les autres admettaient deux principes : Dieu, le père inconnu ; et la matière mauvaise ou ingouvernable, d'où procède Satan. Saturnin prétendait que Jésus n'a eu qu'une existence matérielle apparente, et que le fondateur du christianisme est un éon envoyé pour détruire le démiurge, qui est le dieu des Juifs. Basilide d'Alexandrie et Valentin, Marcion de Sinope, luttaient avec les précédents de subtilités et d'enfantillages. Celui-ci, qui vivait au 11^ siècle, reconnaissait trois principes : le démiurge, auteur du mal, créateur du monde, dieu de l'Ancien Testament ; le dieu bon, qui a envoyé son fils pour détruire le démiurge ; et le diable, qui est entre les deux.

Il faut, pour goûter ces divagations, le pessimisme souriant, profond comme la mer, Vataraxie du sage, qui permet à un Renan de savourer le rêve d'un avenir funéraire et d'un ciel qui n'est pas. A force de compulser les textes, il les anime ; il comprend, il voit ceux qui les ont écrits dans l'ardeur d'une foi sincère. Ces noms qui ne nous disent

rien, Polycarpe, Irénée, Papias, Basilide et Marcion, et Clément, et Justin, et combien d'autres I lui représentent des hommes, des tigures distinctes et vivantes qu'il reconnaîtrait entre mille ; leurs traits lui sont familiers, non moins que leurs vertus et leurs faibles. Vulgaires, il discerne le grain de beauté qui les ennoblit : creux et bizarres, il aperçoit en eux des profondeurs et des sublimités. Mais quoi ! ce style est plat, cette théorie incongrue : heureux les pauvres d'esprit ! Heureux certes ; ils ont mérité mieux que le royaume des cieux, parce qu'ils obtiennent l'indulgence attendrie du plus délicat des lettrés : Ne sentez-vous pas en eux la suavité naïve, l'arôme de la poésie populaire ? Un je ne sais quoi s'exhale du pathos de la Gnose, et rayonne des Apocryphes ! Et notre raffiné s'ingénie à parer de sa prose la plus fluide des bribes de fausses épîtres, de faux évangiles, ou les monotones visions du pasteur d'Hermas. Il n'y a pas jusqu'aux Vers sibyllins qui n'amusent sa sagacité d'érudit. Enfin, triomphe de l'art, il fait passer en nous quelque peu de sa curiosité, sinon de sa sympathie. Gagné par la finesse et l'aménité du guide, on prend plaisir à démêler avec lui les éléments complexes de l'orthodoxie qui, avant Nicée, éprouva tant de variations, et n'en subit guère moins depuis.

Le plus célèbre de ces dualistes fut Manés, Mani, né vers l'an 240 après Jésus-Christ, en plein fanatisme zoroastrien. Les Sassanides avaient depuis peu relevé la Perse et restauraient violemment l'orthodoxie mazdéenne, traquant et massacrant l'impie Asémaogha, l'hérétique imbu de gnose chrétienne, alexandrine et même indienne. Mani avait mal choisi son heure, il eut à s'en repentir.

Emprisonné, fugitif, livré au roi de Perse par les Arabes, il périt à trente-quatre ans ; il fut écorché vif et empaillé, dure leçon pour les imposteurs. Sa légende est courte comme sa vie. Un personnage

appelé Budas ou Térébinthe, avait reçu d'un voyageur instruit, Scylhianus, riche Arabe contemporain des apôtres, quatre ouvrages intitulés : les Mystères, les Capitales^ V Evangile et les Trésors. Ces livres, déposés chez une veuve dont Mani, sous le nom de Kubrikus, était l'esclave, furent l'origine du manichéisme. Le réformateur s'aida aussi des livres sacrés des chrétiens, rapportés de Jérusalem par trois de ses disciples, Thomas, Hermas et Addas ; il put aussi conférer, lors de sa fuite en Arabie, avec un prêtre nommé Tryphon, et avec l'évêque Archélaiis. Nous venons de dire quelle mort cruelle coupa court à sa prédication. Ses adeptes se groupèrent autour de Sis ou Sisinnus, et la secte, établie à Babylone, grandit rapidement, sous des pontifes qui désignaient eux-mêmes leur successeur. Mais, persécuté par les Sassanides et après eux par les Musulmans, le manichéisme, en'ant de Babylone à Balk, de Samarcande au Khorassan, s'éteignit en Orient vers le neuvième siècle. C'est en Occident que ses doctrines se maintinrent le plus longtemps. Elles s'y étaient répandues de très bonne heure et y causaient de graves soucis aux défenseurs du christianisme.

Essayons de dégager quelques points de ce système, aussi confus que bizarre.

Il y a, cela est entendu, deux principes opposés, incompatibles : la lumière, l'obscurité. Dieu, la lumière, est sans commencement, il règne sur un ciel lumineux et une terre idéale : l'obscurité, le mal, a aussi son ciel et sa terre, denses et ténébreux. Les deux mondes se limitent l'un l'autre, mais leurs extrémités sont infinies. Dans l'obscurité règne Satan, monstre ailé, dragon à la tête de loup, à queue de poisson, à pattes de crocodile. La lutte s'est engagée aux confins des deux empires. Le prototype humain (Gayo Marethan) envoyé pour combattre le démon fut vaincu et à moitié

dévoré. Le roi du Paradis dut lancer l'Esprit de vie au secours du héros mal chanceux, qui, tout penaud, regagna la sphère lumineuse. Les démons ou /.ichoîites, capturés par l'Esprit de vie, furent crucifiés dans le ciel où nous les voyons encore: ce sont les étoiles.

Cependant, du mélange de l'ombre et de la lumière, avec le concours des Eons et de deux diables, l'un chaud et l'autre froid, étaient nées l'âme, fille de la vapeur, et la vie animale, fille de l'air : puis huit terres superposées et dix cieux avec douze portes et treize cavernes. Citons pour mémoire un mur et un fossé qui séparent la lumière des ténèbres, une colonne de louanges (voie lactée, pont Tchinvat) faite d'hymnes, de bonnes paroles et de bonnes œuvres, une grande roue à douze godets (les signes du Zodiaque) qui met la création en rapport avec la lune, le soleil et la lumière incréée ; le sextuple accouplement d'un archonte, d'une étoile, d'une force d'attraction, de l'avidité, de la convoitise et du péché, d'où sont issus Adam et Eve, premier couple, vainement secouru par Isa (Jésus), par l'homme-type et l'Esprit de vie ; Eve unie à Caïn, son fils, enfantant Abel et deux filles : la Concupiscence, épousée par Caïn ; la Philosophie, épouse d'Abel, puis de Caïn, meurtrier d'Abel, son fils et son frère ; Eve, revenue à Adam, et mère du beau Seth : les démons tuant les vaches dont le lait devait nourrir Seth : le lotus merveilleux qui allaite ce dernier né d'Adam ; les adultères d'Eve ; la victoire définitive d'Adam et de Seth, leur ascension glorieuse ; enfin la chute aux enfers d'Eve, de Caïn et de la Concupiscence.

Ce n'est pas tout. La race des hommes s'est développée ; il faut régler le sort des âmes et des corps. L'âme des élus reçoit d'une vierge et de plusieurs dieux l'urne pleine d'eau purifiante, le vêtement, le bandeau, la couronne et le flambeau ; elle est conduite, par la colonne de louanges, à

l'homme primitif. Certaines forces vives que contient le corps remontent vers le soleil, où elles formeront un dieu. Le reste du cadavre est rendu à l'enfer. L'âme des lutteurs ou auditeurs^ sans vêtement et sans couronne, errera tristement dans les espaces jusqu'à la fin du monde ; de transmigration en transmigration, elle dépouillera les ténèbres et dégagera la lumière qui est en elle. On sent ici l'inQuence bouddhique. Quant à l'àme des impies, des athées (les non-manichéens), elle est vouée, cela va .sans dire, à la damnation éternelle. Purification complète de la lumière par un incendie qui durera 1.468 années. Internement définitif de l'obscurité dans le grand fossé qui lui a été réservé au pied du grand mur. Et puis après? Au pied du mur? C'est bien le dernier mot du manichéisme, comme de toutes les autres mystagogies.

Comment ce chaos de toutes les croyances, on peut dire de toutes les extravagances superflues, a-t-il séduit tant de générations ? Pourquoi des Runcariens, des Tisserands, Poblicans, Patarins, Bogomiles, Bulgares, Cathares ou Albigeois ontils indéfiniment ressassé les divagations deManès> Sans doute pour entretenir le fanatisme orthodoxe, pour alimenter les bûchers de l'Inquisition et exercer le bras séculier, à la plus grande gloire du dieu bon, du lumineux Ahuramazda. Si cette réponse n'est pas la vraie, autant déclarer tout de suite que l'humaine crédulité est un gouffre insondable.

Oui, ces malheureux Albigeois, dont la saugrenue et innocente hérésie attira, au treizièmesiècle, .sur la riche civilisation du Midi, les foudres abominables de Dominique et d'Innocent III, les iureurs de Simon de Montfort et l'habile complicité du pieux roi Louis W\\, furent les victimes de Manès, de Zoroastre et du dualisme iranien. O retentissements profonds des aberrations humaines ; triste répercussion des systèmes les plus nobles et les plus inoffensifs !

§ III. — L'Invasion chréiienne

Esprit exclusif de la secte. Ses vertus anti-sociales. Ses débuts obscurs dans les colonies juives ou hébraïsantes épaises en Syrie, en Egypte, en Asie-Mineure et jusqu'à Rome. Pauvreté de sa légende première. Caractère mensonger des récits évangéliques et des promesses placées dans la bouche du Christ. Mais les malheureux, les pauvres d'esprit, éblouis d'une vision de mort libératrice, sont aisément séduits par ces mirages d'un avenir imminent. — Complètement dégagé du judaïsme après la révolte suprême de Barcocébas, le christianisme se jette dans la mêlée confuse des mythologies et théurgies ambiantes et leur emprunte discrètement ce qui peut plaire aux diverses classes de la population : beaucoup à Isis, à Mithra, un peu aux mythes helléniques, puis au mysticisme alexandrin, surtout à la Gnose. Invention successive du Verbe, de la Trinité, etc. Appelé au trône par Constantin, il installe partout sa hiérarchie à côté de la hiérarchie augustale. L'enseignement chrétien achève la décomposition de l'Empire. L'égoïsme de l'Eglise l'abandonne aux barbares dont elle saura bien exploiter l'ignorance et l'avidité.

Dans ce chaos de mythologies confondues, j'ai dû choisir les quelques figures, sinon nouvelles, au moins distinctes et marquées au coin de cet esprit oriental qui allait engourdir l'intelligence pour un millier d'années. I\lais toutes ces déesses de la nature et tous ces dieux solaires n'entendaient pas priver de temples et d'honneurs la multitude des autres dieux, civilisés ou barbares, anciens ou même récents, comme le serpent de Glycon dont Lucien s'est amusé ; tous s'acquittaient de leur mieux, dans tous les coins du monde, de leurs menues besognes, plus ou moins rétribuées. Ce monde surnaturel s'accommodait à merveille, surtout de Dea Roma, du Lare Auguste, du Génie impérial. L'apothéose de Çaligula, ou de Maximien Hercule, leur paraissait tout aussi innocente que celle d'un Apollonius de Tyane et de tous les Ca-

gliostio et Jean Journet du temps. IlélasI il leur fallut dcichantcr, aprCs Conslanlin, surtout aprôs le farouche imbécile Théodose le Grand, lorsque temples, statues, bêtes sacrées, jusqu'au bon Ilapi, tombèrent sous le fer et le feu avec les arts et les rudiments des sciences ; lorsque la pure et belle Ilypatia, qui enseignait les mathématiques à Alexandrie, fut déchirée par les méritoires compagnons de l'ascète Antoine, par les fidèles ouailles du très saint épiscope Cyrillus.

Mais comment toutes ces lustrations, expiations, initiations, fort désagréables en somme, et fort coûteuses et si manifestement inutiles, avaientelles réuni tant d'adhérents, tant de croyants, tous dévots à leur manière aux dieux morts et ressuscites, médiateurs et rédempteurs > Nous en avonsdit les causes principales : ignorance universelle, désarroi politique et moral. Ajoutons que, dans ce monde incohérent, les confréries, les conciliabules, créaient des centres charitables, des points de rencontre, des patries indépendantes, et où chacun se sentait entouré de camarades et d'amis.

Ainsi, par degrés, se détachant des vertus sérieuses et vraies, toujours sûrs de rentrer dans la pureté morale par des pénitences matérielles, substituant les rêves morbides à la volonté, à l'action ; ainsi, les instinctifs, les malheureux, les pauvres d'esprit, élaboraient de toutes parts les éléments de la liturgie et de ce qu'on peut appeler l'esprit chrétien. Ces aparté de groupes innonibrables préparaient sûrement la dislocation, inévitable au premier choc violent. Mais quoi! ils ne blessaient aucune loi, ils obéissaient, ils payaient, ils ne refusaient pas un hommage courtois aux dieux de l'empire. Ce fut tout autre chose quand des sectaires bornés, qui adoraient une trinité sous prétexte de monothéisme, s'avisèrent de refuser une bouffée d'encens au symbole de l'apparente unité nationale'. A des répressions, — fort exagérées

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49^ l'italir antique

par les intéressés, — et qui visaient non les dieux des chrétiens, mais leur impolitesse et leur sécession politique, — les fanatiques répondirent par ce courage si conta^^ieux, et si peu rare, en somme, du martyre, et les habiles par la préparation de cadres entièrement calqués sur la hiérarch.ic augustale.

Notre plan ne comporte pas la critique, ni l'cxégèse de la doctrine si profondément étudiée par le^ Strauss, les Peyrat, les Nicolas, les Réville, par les Morin-Miron, les Renan et les Ilavet (i). Le christianisme n'apparaît ici que comme un des facteurs principaux, le plus décisif, de la décadence intc!-. lectuelle et morale dans le monde gréco-romain. Nous devons seulement en esquisser l'histoire, en rappeler les humbles débuts, les sourd> pî(>g:és cf l'éclatant triomphe.

Nul personnage destiné à l'immortalité n'a éîc plus que Jésus ignoré de ses contemporains. Philon le juif ilorissait à Alexandrie dans les quarante premières années de notre premier siècle; philosophe platonicien d'une part, et, de l'autre, fort habile interprète de l'Ancien Testament, il a, pour ain>i dire, inventé par avance toute la métaphysique et la théodicée chrétienne. Or, pas une ligne dans ses écrits ne décèle une connaissance quelconque de la mission et des aventures attribuées à Jésus. Josèphe, l'historien des Juifs, qui a vu la prise de Jérusalem, ne tient aucun compte du maître, des apôtres, des disciples, ni de la nouvelle foi. C'est en vain qu'un interpolateur maladroit a cru devoir glisser au travers d'une phrase qui s'en étonne une courte mention dont nul ne soutient l'authenticité. Pline, le naturaliste dont l'érudition complaisante embrasse toutes les sciences et toutes les erreurs de son temps, garde sur Jésus, le Christ et

(i) Voii- clans notre volume L'Histoire les chapitres iniitulc" Origines chrétiennes ; D'Aui^uste A T/icoJosc.

CAUSES MORALES Dli I.A DKCADICNCE ROMAINK .\g()

le christianisme un silence absolu. Et cependant, " il y avait déjà à Kome des chrCliens, du temps de Claude, puisqu'ils en furent chassés avec d'autres sectes juives; sous Néron, ils y étaient assez nombreux et assez suspects pour que l'incendie de Rome

• pût leur être imputé sans trop d'invraisemblance. On a essayé de contester les passages de Suétone

• et de Tacite où sont consignés ces renseignements. Mais qu'importerait > N'avons nous pas les quatre épitres authentiques de Paul, et même les apocry-

. phes greffées sur les premières, qui attestent un certain développement du christianisme en y\sie- Mineure, en Grèce et à Kome. C'est que la diffusion d'une secte juive était singulièrement favorisée

» par la dispersion ancienne et constante des Juifs. Les captivités de Babylone, les continuels ravages des Chaldéens, des Séleucides, des Ptolémées, des Romains axaient projeté en tout sens la nation si visiblement chérie de lahvé. Les Israélites se comptaient dans la basse Egypte par centaines de mille; ils pullulaient à Alexandrie et fournissaient de financiers et de ministres les Philométor et les Cléopâtre. La Syrie et la Cilicie en regorgaient. On les trouvait à Antioche, à Chypre, à Tarse, en Galatie, en lonie, en Macédoine, en Grèce, finalement dans la capitale du monde. II. est donc tout naturel que le supplice de Jésus, comme ceux de Juda le Gaulonite et de Jean Haptiste ait été connu, mentionné par quelque voyageur, dans les milliers de synagogues éparses dans la plupart des pays d'Orient ou d'Occident. Ce fut ainsi que se propagea chez les hébr.iïsants la contagion chrétienne, bientôt activée, enflammée par le souffie de Paul, puis réglée, et vite exploitée par d'habiles organisateurs. Quand nous ouvrons aujourd'hui le Nouveau Testament, nous sommes étonnés sans doute de le trouver si peu digne de l'enthousiasme qu'il excita. Il n'est rien de plus pauvre, et de plus plat, et de plus faux, certes, que les récits évangéliques,

MaiiiéiàiiiÊmui

rien de plus amphigourique et de plus insane que les lettres de Paul. Mais toutes ces imperfections étaient comme noyées dans la lueur, dans l'espérance que l'illusion chrétienne répandait sur les âmes endolories.

Les pauvres, les affranchis, les femmes trouvèrent dans les petites sociétés nouvelles des secours et une affection qu'ils n'avaient jamais connue; ils y exerçaient, selon leur âge et leur activité, des fonctions qui les relevaient à leurs propres yeux : prêtres, évoques, diacres, diaconesses, simples fidèles, leur vie avait désormais un intérêt immédiat et un but prochain. Aux désespérés, on promettait justice; aux déshérités de ce monde, un royaume éclatant de lumière. Leur foi était s^implc autant que fervente. Ils adoraient de toutes leuis forces celui qui leur annonçait, autre Bouddlia, la délivrance finale et l'oubli de toutes les misères terrestres. Peu leur importait que Jésus fût un homme, un fils de Dieu, un dieu même. Rien, d'ailleurs, ne les étonnait moins que la divinité d'un mortel et l'incarnation passagère cVnn dieu. Non seulement la mythologie officielle, mais toutes les théurgies orientales que la conquête d'Alexandre et la domination romaine avaient déchaînées sur le monde civilisé regorgeaient d'avatars et d'interventions miraculeuses. La Syrie, l'Egypte, la Perse, l'Inde fournissaient à l'envi les mets du festin servi devant une insatiable crédulité. Et les pauvres d'espi'it n'accouraient pas seuls au banquet; le même appétit de prodiges obsédait les âmes cultivées.

Adrien, ce curieux universel, ce dilettante archéologue que iM. Renan ti-aite en confière de l'Institut, auquel on passei'ait AntinoOs en faveur de sa bibolot-manio (si du niions il avait possédé à un è>^al doj'^io ranuuir».iu beau et le sons critique!), Adrien croyait à demi aux aventures de Sérapis, d'Adonis ou de Mithi-a. L'homme divinisé des chré-

CAUSES iMOKALlCS Dli I.A UIOCAl )lCN(:i": UO.MAIM-: 5OI

liens n'iitait pas poui' le choquer : n'en faisait-il pas lui-même, des hommes dieux > Ce qui l'indisposait contre les chrétiens, c'était leur fanatisme exclusif, leur esprit cosmopolite, les autorités que constituaient, en dehors de l'I^tat, leurs sociétés secrètes. 11 sentait l'empire miné sous ses pieds par un travail de taupes. Déjà même quelques-uns de ces artisans de ruine levaient la tête, s'adressaient au monde entier, au Sénat, aux pouvoirs publics; avec une inconscience naï\e, des apologistes soutenaient la parfaite innocuité de la loi iiouvelle, protestaient de leui" obéissance aux lois, à la seule condition qu'on les dispensât de les observer.

Les avocats du christianisme, Quadralus, Justin, Athénagore, etc., étaient ordinairement des métaphysiciens dévoyés, heureux de donner un corps aux entités par lesquelles ils avaient i"emplacé les dieux. Les néo-platoniciens, néo-pythagoriciens d'Athènes, d'Alexandrie, d'Lphése s'accommodaient aisément d'un dieu inconnu, équivalent au moteur immobile et au souverain bien. Seulement, leur foi moins simple s'efforçait de rattacher la légende juive et le vague messianisme aux conceptions mieux suivies de leur délire logique. Héritiers de Philon, même de Paul, ils cherchaient à doter le christianisme d'une philosophie, d'une science transcendante, l'àclie ardue, entreprise contradictoire! La religion révélée n'est-elle pas la négation de la science et de la philosophie^

bZn somme, vers le commencement du second siècle, le christianisme, demi-juif, demi-alexandrin, était encore à l'état chaotique. Fort déjà par le nombre, il était faible par le manque de cohésion dans la doctrine, d'unité dans la direction. Pour prendre conscience de lui-même, il devait se dégager de toute complicité avec le judaïsme. Pour devenir vraiment universel, il devait s'assimiler l'esprit du monde qu'il aspirait à régir. Agent de dissolution, bon pour préparer les âmes à la fin

prochaine de la vie terrestre, puisque son juge suprême s'obstinait à ne point venir sur les nuées, puisque ses promesses étaient démenties par la •durée de l'empire, il devait, à moins de crouler sous son mensonge sincère, laisser dans l'ombre tout ce que l'égoïsme du salut avait d'incompatible avec Tordre social, et fatalement, en dépit de son origine, accepter la famille, la cité, l'état, s'adresser non plus seulement à des dieux futurs, mais à des hommes présents et vivants, amants, époux, fils, commerçants, soldats, magistrats, citoyens. Singulier contraste! Une doctrine de mort forcée de piésider au cours naturel de la viel 11 fallait enfin que l'Eglise devînt un organisme politique, . capable de lutter avec le gouvernement établi sans le combattre ouvertement, capable, le moment venu, de partager et d'absorber la puissance ci\ilc.

Une orthodoxie, une hiérarchie, telles étaient les deux nécessités qui s'imposaient au christianisme. La première ne fut constituée qu'au quatrième siècle. L'autre ne déploya toute sa force qu'en montant sur le trône de Constantin. Toutes deux s'ébauchaient confusément.

Aux yeux des contemporains, aux yeux de la masse des fidèles, le christianisme se distinguait mal du judaïsme; c'était, c'est encore, à bien des égards, une hérésie juive. Les orientaux surtout, considérant que Jésus était venu accomplir la loi, non la détruire, ne savaient trop s'il était loisible de renoncer aux pratiques juives, au sabbat, à la circoncision. Il y avait en Syrie et en Asic-Alineure des C'biouitcs qui se croyaient et qui étaient en réalité les vrais continuateuis de l'ascète nazaréen, les disciples de Pierre, de Jacques, frère du vSeigneur.

La révolte de Bar-Goziba vint, sinon trancher, ce qui est impossible, au moins relâcher singulièrement le lien qui embarrassait le christianisme., (>ette revendication désespérée, qui amena la ruine

CAUSES MORAI.KS Dl-: LA DKCADICNCH ROMAINIC 503

totale de la Judée juive et qui hâla la subsiilution d'une ville roumaine, /VA'ia Capilolina, à la sainte Sion, ne fut point appuyée par les judéo-chi-étiens; elle fut condamnée par les {4enlils christianisés. Dés lors, dit M. Renan, une haine profonde sépara les Galiléens des Israélites. Ceux-ci furent pour ceux-là des déicides et des maudits. I.es Juifs regardèrent les chrétiens comme des renégats; mais tandis c|ue, avec une ténacité admirable, ils suivaient leur route isolée, épiloguant dans leur Talmud sur la lettre de leurs livres sacrés, non sans, emprunter à- l'hellénisme et aux théurgies régnantes les éléments de la (>abbale - digne pendant de la (Inose, — le christianisme prit une individualité bien nette et bien marciuée, et aussi une puissance d'expansion prodigieuse. Il n'abandonna pas la Bible, et comment l'eût-il pu faire) mais il la présenta comme une préface, une figure en partie transitoire de la vraie religion. Tout en laissant pénétrer dans le Canon des continuations d'EsJras, des Macchabées, des romans tels que Judith et Eslhcr, et cette fade histoire de Tobie où M. Renan daigne trouver des douceurs, il s'attacha de préférence aux prophètes, ces aînés du Christ, cherchant et surtout interpolant dans leurs prédictions après coup les plus minces détails de la légende et de la mission divine. Source inépuisable de sottises pour la théologie, de sarcasmes pour V^oltaire! On a toujours pu et l'on pourra toujours argumenter sur ce thème : Votre dieu était un juif et vous haïssez vos maîtres en les exploitant. Mais c'est le moindre côté de la question.

Sans Jésus, par conséquent sans la Bible et les Juifs, il n'y aurait jamais eu de christianisme; mais par eux, par lui, combien de temps aurait-il durer 11 a vécu, il s'est nourri du milieu où il se développait, auquel il a dû s'adapter. L'adhésion des foules ignorantes ne lui aurait pas donné l'empire du monde. Il lui fallait des bergers pour conduire le

troupeau, des officiers pour encadrer l'armce. Or, ses adeptes métaphysiciens, nous l'avons dit, acceptaient malaisément, non les miracles, qui n'en faisait?' mais la légende et le dogme principal, le seul à peu prés qui tendît à se fixer.

On ne priait encore, Al. Courdaveaux l'établit dans un excellent article de la Critique religieuse, (oct. 1879), ni de Trinité, ni même d'égalité, moins encore d'identité entre le Père et le l^'ils. Le Fils était encore une créature du Père, l'Esprit un synonyme ou un cn^'oyé du Fils. On admettait .seulement, sans rien approfondir, qu'un être privilégié avait paru sur la terre, associant dans sa personne aux actes les plus humbles d'un corps périssable, une puissance déléguée par un être éternel et infini. C'est contie cette confusion que protestait un reste de logique.

Les Gnostiques — nom commun de sectes sans nombre — demi-philosophes, demi-hallucinés, qui ont fourni à l'église plus d'un père ou d'un hérésiai'que, étaient généralement enclins à subordonner, à écarter, à nier même VJunuauité du Christ. Dans leui's hiérarchies cVéoiis, de démiurges émanés du divin plcrome^ — sorte du synonyme du néant ou être absolu, il n'y a\ait point de place pour des gens de chair et d'os. Non, le Jésus souffrant et mangeant, le crucifié abreuvé de fiel n'était qu'une apparence, une fantasmagorie, derrière laquelle se cachait l'Harmonie préétablie de Leibniz, la raison raisonnante des choses (cette quintessence derniéi-e de l'anthropomorphisme), le Logos de Platon ; et comme Logos signifiait tout ensemble (( raison )) et (( discours », le Christ devenait la manifestation de la raison divine par la parole ; en ce sens il était vraiment dieu et coéternel au Père. Ces Gnostiques, en accentuant la divinilù du Christ, en préparant la dualité divine, sauvegardîiient du moins le monothéisme fondamental.

Avec son cortège d'imaginations baroques, ce

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^cnrc de mysticisme mélapliysique, supciricur assuicmcnlà la naïve mylholo^ie chrétienne, ellrayait à bon droit les avisés politiques, d'autant qu'il exei\"ait de véritables rava{,^es parmi les simples exaltés. Ceux ci, mêlant à la légende le pathos gnostique, inventaient une foule de contes plats sur la vie antérieure de Jésus, sur son enfance merveilleuse, ses grâces de bambin sur les bras de sa mère, Isis de ce nouvel llorus, sur ses menus travaux de charpente, sur ses entretiens avec les oiseaux, ses disputes avec ses petits camarades ; ils rapportaient les péripéties de sa descente aux enfers ; d'autres faisaient une histoire à Marie, lui créaient une famille, nonimaient son père et sa mère ; l'immaculée conception, la présentation au temple, l'assomption, sont des fruits de leurs veilles. On forgeait des apocalypses, des visions, des épîtres, des évangiles qui s'insinuaient dans le Canon, qui se lisaient dans les assemblées, à la grande édification des pieux gobe-mouches.

De ces innocents, l'Eglise accepta beaucoup. M. Renan fait voir que plus d'un dogme est né de cette manie superstitieuse, que l'art chrétien en a tiré la plupart de ses motifs, le culte ses fêtes et ses cérémonies. L'Eglise eut pour principe, tout en prenant garde de dépasser la mesure de la crédulité courante, d établir l'orthodoxie sur la moyenne des fictions compatibles avec la légende centrale ; elle tirait parti de tout ce qui ne contredisait pas aux dogmes vitaux de la révélation, de la rédemption, de l'incarnation, de la résurrection des morts et du jugenient dernier. Il semble qu'elle ait renoncé, de nos jours, à cette sagesse relative.

Mais si elle agréait, à titre de menus suffrages et de hors-d'œuvre édifiants, un grand nombre de puérilités, elle eut préféré ne donner aucune place à la gnose. La gnose faisait du christianisme une secte alexandrine, une fusion des mythes de la Grèce, de l'Egypte, de la Syrie et delà Perse. L'in-

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lei-prélation néo-plalonicicnnc pouvait s'appliquer à toul, aussi bien qu'à la vraie foi. Que deviendraient les mystères, si la sagesse humaine les expliquait à sa fantaisie >

L'iLglise ne se départait pas encore de l'unité divine, et ici elle pouvait s'accorder avec la gnose. Mais, d'autre part, elle tenait absolument à son homme-dieu, vrai liomme et second dieu, qui devait posséder une j^ersonne composite, distincte de celle du Père, tout en lui demeurant identique par une de ses deux natures. C'était singulier; mais bientôt n'allait-elle pas s'écrier : credo quia ahsiirdiini ? Bien plus, elle tendait à reconnaître un troisième dieu, non moins distinct, non moins identique, inférieur cependant, dieu-colombe, dieu intermédiaire, soufile qui guidait Ja rais,on, portait les. ordres et les exécutaitau besoin. L'incarnation, en révélant son utilité, a\ait mis son existence hors de doute. Et dès qu'il existait, sa place était marquée à côté des deux autres, pour ainsi dire entre eux. Déjà quelques-uns voyaient dans ce Pneunid aux langues de feu, dans ce Paraclei qui inspire et 'console, la vraie essence et le fin fond de la di\inité.

Un apocryphe célèbre vint couper court à ces perplexités de la foi, et introduire, àdoseorthoxode, la gnose dans le canon sacré :•(( In principio eral Vevlniiii )) et le Verbe était Dieu. En lui était la Vie, et la Vie était la ]umière : La Lumière luit dans les l'énèbrcs, mais les Ténèbres ne l'acceptèrent pas. .. Mi le Verbe a été fait chair..., l'ils unique, venant de la part du Père ».

Nous savons tous qu'il n'y a point de parole ou veibc sans troisième circonvolution, sans cordes laryngiques et sans cavité buccale. C'est donc au sens de vii'tufilité de la jxirole, de Raison, qu'il faut pi'cndre l'entité du Pseudo Jean ; et, pour la seconde ou troisième fois, un des dogmes chrétiens se trouve établi sur un jeu de mots, sur le dtuible

CAl'SES .AlOKAI.liS IM-: l.A Dl'lCA D IsNCM U0.>\A1N'I': 507

.sens (.lu mol ^rcc Lo<^(Ks. \)c plus, nous rcUTtuvons ici, Tillusion l.'«icn ci)unuc i.|ui consislcà c.xlcrioriscr une lacullc humaine pour en laire l'allribul, ou niénic la substance d'un être conçu et ci'éé par l'homme à son ima^e. Rien de plus commun que ce procédé. Déjà dans les hvmiies du /v^(^>- Tcv/j la parole nous apparaît divinisée, et qualiliée, avec une merveilleuse justesse, de créatrice des Dieux, l'haut chez les Hg-yptiens, 1 iermés chez les Grecs, ne sont également que la parole personnifiée. 11 n'est pas jusqu'aux Juifs à qui une telle conception ne fût familière.

Dans les Proverbes, dans job, la Sagesse joue le rôle d'un assesseur de la Divinité. J.es anciens textes, dit Al. Renan, « faisaient parler Dieu dans toutes les occasions solennelles » : ce qui justifiait des phrases comme celles ci : (( Dieu fait tout par sa parole, Dieu a tout créé pai" sa parole ». On fut ainsi amené à considérer la Parole comme un ministre divin. Peu à peu, on substitua cet intermédiaire à Dieu, dans les théophanies, les apparitions, dans tous les rappoits de la Diviiiité avec l'homme )^. C'hez les juifs d'Egypte qui parlaient grec, le double sens de looos permit de rattacher les symboles de ia théologie égyptienne aux spéculations du platonisme. Dans le livre alexandrin de la Sagesse, attribué à Salomon. le Pogos est le narèdre, le mcLilIironc de Dieu. Philon en \'int à le considérer comme (( un second Dieu », ou (( l'homme de Dieu ». On voit comment les idées messianiques pou\'aient se combiner avec ces creuses métaphores.

Le quatrième évangile, en consonimant l'identification du Christ avec le Logos, se trouvait pleinement d'accord avec la foi et la métaphysique de son temps. I^ien avant que ce livre fût reçu dans le canon sacré, ia même théorie était suggérée par Justin et d'autres apologistes.

Cet écrit, qui ne prit d'autorité que vers la fin du

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second siciclc, est, clil Ivenan, le manifeste, (( habile à sa manière », d'une école distincte ; rien n'en révèle plus clairement le caractère artificiel que les entorses données à la légende, que les discours placés à tout propos dans la bouche de Jésus, que les (( lourdes et solennelles afiirmations » dont le Ion présomptueux répuf>ne au tact subtil de M. Renan. Le Pseudo Jean ignore l'art des nuances. Et c'est justement sa parfaite assurance en "ses amphigouris mystiques qui a fait illusion sur l'auteur et consacré sa doctrine. N'était-ce pas là le pur style de Pathmos ? L'évangile de Jean fut tenu pour authentique, pour viai et, plus encore, pour sublime. Jlabciil sua fata libclli .

Désormais, la monothéisme est bien prés d'être sacrifié. Le crucifié est vrai homme et vrai Dieu, une émanation incarnée de Dieu : la seconde personne est constituée. La troisième se forme. La Ti-inilé peut venir avec ses contradictions insolubles. On plongera longtemps, sans en rien rapportei", dans ce mystère que seize livres d'Augustin n'ont pu éclaircir ; et il faudra répéter avec lui, cette' conclusion aussi naïve que modeste : <( ce n'est pas que j'eusse quelque chose à dire, mais il fallait bien dire quelque chose». 11 nous a été donné de voir cntror dans le triangle supi'ême, unequatrième personne — la femme était trop oubliée! — voir une cinquième, l'innocent et putatif Joscj:)h. (yen est trop ; la i'rinité ne peut plus se refermer ; elle est envahie, elle croule et disparaît. A la place où fut le mythe fondamental, on n'aperçoit plus que deux cccurs, trois C(curs ou quatre, cccurs saignants, viscères réels, cœur de Jésus, cœur de Marie, cœui' de Marie Alacoque, et encore cœ'ur de Joseph, «salués pai" les C/uvurs des anges, siégeant au sommet de la mythologie, en a\'ant des dieux honoraires.

Tout en éiaboiani ainsi, en retouchant sans cesse, et en émondant de son mieux Tédilice touffu

CAUSKS .MOUAI.lsS 1)1': LA IjKCA DlCXCl': KOAIAIMC ^OÇj

de la vCiilô fcvdléc, les i^cns tluiU le royaume n'est pas de ce monde ne perdaient pas de vue un seul moment la jurande entreprise politique qui aboutit à la suprématie de l'Eglise catholique. Elle est commencée, à Rome, ce qui était inévitable, au centre même du monde civilisé. Les évoques de Rome, s'appuyant de la légende de Pieri'e combinée avec l'ambition de Paul, ne cessent d'affecter en toute circonstance une sorte d'arbitrage universel, une prépondérance amicale. Ils rencontrent des rivalités légitimes ; leurs collègues d'Asie et d'Afrique, groupés autour de certaines capitales de province, étaient peu disposés à reconnaître une autorité lointaine, f.es uns, plus voisins du berceau de la religion, prétendaient avoir reçu les premiers et dans toute sa pureté, la tradition des disciples immédiats ; un certain Polycarpe, cntie autres, vieillaixl respectable et obstiné, disait avoir connu les apôtres. Ceux d'yMexandric et d'Athènes, imbus de théories subtiles, trouvaient bornée et grossière la foi des occidentaux. Mais l'h^glise romaine, comme on sait, triompha pou à peu de ces oppositions; et elle les aurait définitivement vaincues, sans la fâcheuse division de l'empire. Au reste, tout en préparant cfe loin le grand Schisme, le transfert de la capitale à Constantinople émancipa la papauté, et livra l'Occident à l'entreprise thé(')cratique la plus audacieuse que l'histoire ait jamais vue. Nous n'avons pas à dire comment l'Eglise Catholique s'affermit à Rome et s'arrogea l'empire.

■Ne pouvant nous étendre, nous n'avons voulu toucher à toutes ces aberrations d'âmes épuisées par l'ennui et les misères de la « Paix romaine » qu'en anthropologiste soucieux de suivre, de débrouiller le fil des transformations étranges, douloureuses, funestes que le sentiment religieux a fait subir au cerveau de l'homme. Notre but est atteint, si nous avons fait comprendre comment le christianisme a

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pu se consiituer de tous les résidus mythiques et métaphysiques, se grossir, se parer de toutes les idées, de tous les rêves flottant sur la décomposition gréco lomaine ; aux prises avec toutes les mytholoyies et théurgies ambiantes, il leur a emprunté tout ce qui pouvait relever et populariser sa légende. Apollonius de Tyanc faisait force miracles ; les écrivains sacrés en ont bourré les Ij^vangiles. Attis renaissait au printemps, Hercule montait au ciel, de là la Résurrection et l'Ascension. L'incarnation surabpndait dans tous les polythéismes. Mithra sortait d'une glotte. L'agneau, ou le bélier, donnait son sang pour les divers baptêmes, Isis portait sur ses bras le jeune 1 lorus radieux; La Triade régnait sur le panthéon égyptien. Platon et Philon avaient esquissé la Ti'inité. Le Logos, le Verbe, florissait dans toutes les écoles, dans toutes les Gnoses. De tout cela la i-eligion nouvelle tira ses mystères et ses dogmes, elle apparut enfin dégagée et distincte du Judaïsme, et, lllle ingrate, elle renia son père, l'^nfin le démonisme perse, qui livrait le monde à d'innombrables agents du bon et du mauvais principe, lui permit d'enrôler tous les olympes, c'est-à-dire de ran<;er dans les armées de Satanas-Ahrimane toutes les divinités du paganisme, et de leur opposer les phalanges de Sabaoth, les myiiades des saints obscurs ou saugrenus, commandes par quelques milliers de diacres, presbytres, épiscopes, archimandrilles et patriarches experts aux exorcismes, aux conjurations, aux tours de magie blanche ou noire. C'est riche de toutes ces dépouilles, qu'elle a pu faire illusion au\ disciples plus ou moins convaincus des cultes et des doctrines auxquelles elle pi-étendait se substituer; qu'elle s'est mesurée avec la frc^de orthodoxie siiiiplement politique et civile, imaginée par .\uguste pour servir de lien au faisceau incohérent de l'Lmpire ; et que par son triomphe même il a proclamé la dé-

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coniposiiion sociale, 1" clïoi ici renie ni du colosse. Le chrisiianisine a élc le plus puissant cléniolisscur de la ci\ilisalit)n anli^^iue. On ne délourne pas \ainenient de la leri'e vers le ciel, de la vie vers la mon, de la lutte doulouieuse mais fortifiante vers le nirvana des béatitudes éternelles, des nations écrasées S(nis ini jouj4" victorieux, des populations épuisées par des siècles de hasards ; on n'ensei^mc pas en vain ces lausses vertus, la résignation, Vuhnéj^aiion, l'obéissance, ces faciles sei"\antes de la t3'rannie et du fanatisme. On ne soii^nepas en vain l'anémie par les débilitants.

(]l'est pourquoi, sans apporter au monde une amélioration niorale appréciable, il a éteint la lumière de l'esprit et brisé le dernier ressort d'uneénergie défaillante. Il a livré l'I^npire aux barbares, aux u l'icaux tic Dieu » si admirés des Au;^ustin el des lliéi'onyme, espérant bien empêtrer ces enfants farouches dans les mailles du lilet de Pierre. Ivl il y a réussi. lù si pleinement que malg:ré les efforts du Xlb' siècle, malgré les déchirures violentes de la Renaissance, de la Réforme et de la Révolution, l'immense et funeste réseau couvre encore la moitié de l'univers. " •

Avant de fermer ce livre, embrassons d'un coup d'œil le vaste espace que nous venons de pai'couiir ensemble ; en vingt pas nous avons franchi vingt siècles.

Après avoir assisté à l'an'ivée successive de toutes les populations diverses qui se sont entassées, du couchant et du levant, du midi et du nord, dans la longue et étroite péninsule, nous nous sommes attachés d'abord à ce groupe ausonien, ombrosabcllo-latin, au centre duquel devait se constituer la puissance romaine. Nous avons dépeint les frustes divinités de son enfance animiste, ses dieux indigètes, ses coutumes funéraires, ses mânes, ses lares, ses génies, ses pénates, son culte pour le foyer domestique et national, son goût pour les

L rryVI,Ih ANTIOL'E

présages, les augures et les formules liturgiques, les grandes ligures de son panthéon lumineux et céleste, pastoral, agricole et guerrier : janus et Diane, Jupiter, Junon et Minerve, Mars, Quirinus, Saturne et Ops, Gérés, Liber et Libéra, tous ceux qui ont présidé à la naissance de Rome, latine avec Komulus. Sabine avec Tatius et Numa, étrusque avec les Tarquins ; sans oublier l'histoire des diverses corporations saceixlotales, Luperques, Saliens, Pontifes, T'iamines, Aivales, dont nousavons interprété les lites et les hymnes. Cette première et importante étape ne pouvait être dépassée si nous laissions deniére nous les lùrusques et les Ombriens, instituleni-s indusli-iels et liturgiques de l'Italie centrale ; nous nous sommes donc airctés quelque temps à étudier leurs origines probables ou certaines, leurs arts, leurs croyances et leuis langues, l'une encore indéchiffrée malgré la découverte de la pi'écieuse inscription d'Agram, l'autre restituée par la sagacité des Aufrechl et des Michel -Bréal. Nous tournant alors \ers la Grande Grèce, nous avons vu les dieux helléniques, Héraclès. Apollon, et la.Iégende troyenne d'Enéeet de N'énus se confondre, dans* un intime amalgame, avec les divinités et les mythes du Latium et de Rome: puis l'iiivasiim (.lu mysticisme oriental et des mystéi'es de la déesse phi'ygienne, de Bacchus-Saba/ios, d'Isis et Sérapis, à peine enrayée par les réformes d'Auguste, et, malgié l'institution de la religion impériale, frayant la voie à une conception nouvelle des choses humaines, au culte d'un dieu moit, i-essuscilé, médiateur et rédempteur, culte expui'gé, amendé et faussé i:>arle christianisme, au détriment de l'empire et de la civilisation.

Nous avons nKjntié epie la fusion entre la puissance romaine et le génie hellénique, si divers bien que procédant de peuples apparentés et d'une commune culture, a été trop tardive pour fonder un organisme solide et vivace. .Mais Rome, élève d'une

CAUSliS A\ORAl.hS DE I.A l)î;CAl)I':NC:i': KOALMNl': ^ 1 j

GrCcc et d'un Oiical coiiuiupus, n'en a pas moins ù[ù l'iaitialricc cl la maîtresse des nations occidentales. Dix siècles de nuit ont en vain élouiïé la lu- \^ mièrc qu'elle y avait répandue, lill c'est à celte

lueur, pour ainsi dire exluiniée, que la Kenaissance • a rallumé le flambeau de la civilisation moderne. Athènes et Rome, du fond de leur passé, ont éclairé 'l'avenir ; et leur éclat n'a été dépassé que par l'eclosion des sciences, j'entends les sciences objectives, physiques et naturelles qui, découvrant l'origine et la succession des mondes, l'évolution des formes animées et des tissus vivants, arrachant à la nature des secrets supérieurs à tous les rêves religieux, — vapeur, électricité, photographie, télégraphes, transmission et fixation du son, que ■ sais-je encore ! — ont, définitivement et quoi qu'il arrive, émancipé l'esprit humain.

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