‹ L'Italie antiqueChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

puisement de l'univers sous le poids de la puissance romaine. — Abaissement du niveau moral dans la population de Rome : en fait, il n'y a plus qu'un ramassis d'affranchis et d'étrangers, qui ont, par la force des choses, pris la place du peuple romain. — Invité au pouvoir absolu par la servitude universelle, Auguste — et c'est là ce qui l'élè^'e audessus de l'exploiteur vulgaire — entreprend d'assurer la durée et la dignité de l'empire. — Malgré le concours d'Hoiace, de Virgile, de Tite-Live, il échoue et devait échouer dans le relèvement des mœuis publiques et privées.— Impuissance des Lois Juliennes contre le célibat et l'adultère. — Succès apparent des réformes religieuses. Auguste restaure les temples et les cérémonies, mais non les croyances. — L'évhémcrisme d'Ennius, l'iionie de Lucrèce, le scepticisme de Cicéron, le symbolisme stoïcien, ont tué les dieux. — Une seule religion est restée vivace, celle des Pénates des Lares, des Génies. Auguste s'en empare. Sur le culte des Génies de Rome et des Césars divinisés, il fonde la religion impériale, laïque et universelle. — L'adulation publique accepte avec enthousiasme l'apothéose des empereurs. — La hiérarchie des Sodales aui^ustaux s'étend comme un filet sur toutes les villes et les provinces du monde civilisé et prépare les cadres de la hiérarchie chrétienne. — Pour quelques siècles encore, elle consolide l'unité factice de l'empire.

Lorsque, trente ans avant notre ère, le triumvir Octave, neveu et fils adoptif de Jules César, se trouva le maître incontesté de tous les pays qui bordent la Méditerranée, le monde soumis au commandement de Rome — tel est le véritable sens des

mots — Imperium romanum — n'était qu'un vaste et incohérent agrégat de nations mortes ou de peuples brisés dans leur force avant d'avoir vécu. L'Orient hellénisé avait subi tour à tour, depuis six siècles, les satrapes de la Perse, les successeurs d'Alexandre, les généraux et les gouverneurs romains ; sans doute, les côtes et les riches vallées ne manquaient ni de villes, ni d'hommes industrieux, même instruits et intelligents *, mais le ressort moral, le sentiment de la dignité — collective ou individuelle, — étaient oblitérés pour jamais. L'Occident, gaulois, espagnol, n'était pas aussi avachi, aussi usé; mais les peuples n'avaient pas eu le temps de prendre conscience d'eux-mêmes ; ils demeuraient comme ahuris devant une civilisation qu'ils allaient très promptement s'assimiler, mais dont ils n'avaient aucune idée cent ans auparavant. Ces deux moitiés, si différentes, du futur empire, n'étaient pas hostiles à leur vainqueur ; l'une par lassitude, l'autre par une sorte d'admiration, reconnaissaient volontiers le bienfait relatif d'une administration à peu prés régulière, qui laissait à chaque bourgade, même à chaque ville importante, un certain nombre de hochets et de menus plaisirs inoffensifs, les religions, les solennités, les institutions et magistratures locales. De là, un émiettement de petits et moyens centres égoïstes, garantie de sécurité pour le pouvoir central, mais dont l'Empire ne pouvait tirer aucune force, aucune énergie active. Grave danger pour l'avenir, et qui devait livrer, d'abord au caprice des légions, plus tard aux incursions des barbares, ce régime d'inertie ou de désarroi, vainement dissimulé sous le titre de paix romaine. I^'heure du péril était proche, mais elle n'était pas venue. Rome faisait équilibre à l'univers ; des milliers de fils y rattachaient les innombrables parcelles de ce chaos, royaumes, provinces, alliés, sujets, cités, municipes et colonies : autant de satellites, nota-

bles et minuscules, gravitant, dans un ordre précaire autour d'un aimant piestigieux, à la lois réel et illusoire, — la toute puissance du peuple romain.

La toute puissance existait ; elle se fera sentir quelques siècles encore. Mais il n'y avait plus de peuple romain. C'était un nom, l'ombre d'un nom, nominis iimbra, comme a dit le poète; c'est sous l'ombre de ce nom que se reposait l'univers. Les conquêtes et les guerres civiles avaient épuisé la race. Une cohue d'étrangers, d'affranchis, de mendiants oisifs, remplissaient l'immense ville. A la déperdition physique, était venue s'ajouter la déchéance morale. Au-dessus de la foule servile, une aristocratie décimée faisait encore figure. Un grave Sénat, un ordre équestre dont les vides avaient été comblés par les enrichis et les financiers, se partageaient les honneurs et les fonctions publiques. Les capacités n'y manquaient pas, mais bien la décision, l'initiative, le ressort. Minuti capitis ! Cette expiession forte, appliquée par le droit aux condamnés frappés de mort civile, caractérise parfaitement t«)utes ces épaves des proscriptions et des factions. Ces chefs officiels de la République étaient et se sentaient (( diminués de la tête ». La plupart ne demandaient qu'à abdiquer entre les mains d'un maître, à î-e réfugier dans l'irresponsabilité.

Telles sont les circonstances et les raisons qui engagèrent, ou mieux, qui forcèrent le vainqueur de Philippes et d'Actium à suivre les conseils de sa propre ambition, à concentrer dans ses mains tous les pouvoirs, toutes les fonctions du gouvernement. Avec une prudence presque inutile, avec une lenteur hypocrite, et toute une comédie de reculs étudiés, de détachement apparent, de lassitudes feintes, il s'approche pas à pas de cet empire absolu qui lui était offert d'avance et qu'il voulut se faire imposer. Pour dix ans d'abord, puis à vie, il

accepla le fardeau, prenant soin de se munir, chemin faisant, de tous les litres, de toutes les armures qui l'assuraient contre le retour du sort ; la direction souveraine des mœurs (censure déguisée), qui l'autorisait à composer] à son gré le sénat et l'ordre équestre ; la puissance tribunitienne, qui le rendait inviolable ; enfin, le suprême pontificat, qui lui soumettait les cultes et les dieux. Le contraste qu'on remarquait entre la modération de ses actes, entre la simplicité de sa vie et l'énormité de sa puissance, changeait en gratitude, souvent sincère, l'adulation effrénée de l'univers pacifié. Appuyé sur le génie militaire et administratif d'Agrippa, sur l'habileté modeste de Mécène, qui assurait le concours des gens d'esprit, Octave — auquel le scepticisme et le bon sens tenaient lieu de grandeur — Octave parut s'élever à la hauteur du rôle que lui marquait la destinée. Plus subtil que fort, plus froid qu'imposant, il poursuivit sans défaillance, pendant plus de cinquante années, — car dix ans avant la chute d'Antoine, il régnait déjà sur l'Occident, — ; la tâche vraiment glorieuse qu'il s'était assignée, la double tâche, doit-on dire : l'apothéose de la famille Julienne et la reconstitution du peuple romain. Son œuvre fut incomplète et elle ne fut pas durable. Elle se heurtait à des impossibilités radicales : le sang des Jules était épuisé, tout autant que l'énergie romaine. Octave était un neveu et n'avait qu'une fille, la trop fameuse Julie. De plus, le pouvoir absolu d'un seul est inconciliable avec la régénération d'un peuple ; puisqu'il supprime d'avance, puisqu'il rend inutile et dangereux l'exercice des vertus qu'il prétend ranimer. Mais l'histoire ne peut refuser une certaine admiration à la pensée et à l'indomptable persévérance d'Octave, d'Auguste. — C'est le nom qu'il se fit décerner, qu'il se choisit lui-même ; lorsque, dépouillant le triumvir, il revêtit la majesté divine, et se présenta au monde comme le fondateur d'un

ordre nouveau, comme le médiateur entre l'avenir et le passé.

Nous avons vu comment cette ère de paix et de prospérité, habilement annoncée par les Livres Sybillins, avait inspiré à Virgile les belles hyperboles de sa quatrième églogue. Accomplissement du vœu universel, l'entreprise d'Auguste méritait l'enthousiasme qui l'accueillit. Sans nous attacher à la chronologie — que l'on trouvera dans toutes les Histoires romaines, (i) — nous envisagerons séparément les deux faces de l'œuvre d'Auguste : restauration du passé ; préparation de l'avenir ; nous verrons que l'une est la contre-partie de l'autre et qu'un lien secret les unit, à savoir l'intérêt d'Auguste et de la famille julienne.

Les alternatives de triomphes et d'orgies sanguinaires, l'afflux des richesses pillées dans toutes les villes conquises, enfin la substitution d'une foule cosmopolite et d'affranchis gâtés et viciés par l'atavisme servile à l'ancienne plèbe énergique et vaillante qui avait, un à un, arraché aux patriciens tous leurs privilèges, tous leurs monopoles, toutes ces causes avaient dépravé tristement la population romaine. S'il y restait quelques éléments sains, ils ne tardaient pas à se disperser, soit dans les campagnes où les vétérans obtenaient quelque lot de terre, soit dans les colonies que Rome avait soin d'établir en toute région. Les mœurs publiques avaient péri, depuis que les brigues et les cabales, et les massacres, tenaient lieu de comices et d'élections, régulières ou à peu près. Quant aux mœurs privées, comment auraient-elles résisté à l'incertitude du lendemain, aux dissensions qui avaient rompu le lien familial, à l'invasion des baladins et des courtisanes > Le luxe épuisait les patrimoines. On ne se mariait plus ; ou bien on se hâtait d'échapper par le divorce à un ruineux escla-

(i) Voir notre volume : L'Histoire.

vage. Quel remède à ces maux ? Il n'y en avait aucun. Auguste essaya pourtant, soit par une sorte de prédication morale, soit par des lois positives, d'enrayer la décadence.

Les écrivains, surtout les poètes, Virgile, Horace, Properce, furent invités à célébrer les vertus antiques et la gloire des aïeux. Horace devint moraliste, d'abord assez intermittent il est viai, puis quasi officiel. (( Le IIL livre des Odes (vers 24 av. J.-C), écrit M. Boissier, s'ouvre par un véritable traité de morale publique et privée. Horace recommande, à tous les vertus civiles et domestiques qui font le salut des Etats, l'amour du pays, la fermeté dans la conduite, la résignation dans les souffrances, la modéiation dans les goûts, le courage en face de l'ennemi, l'honnêteté dans la vie intérieure. Il veut former une jeunesse robuste, active, exercée aux armes, qui vive en plein air, au milieu de l'agitation des combats, qui poursuive de sa lance le Parthe orgueilleux, 11 vante la simplicité antique ; il conseille de fuir le luxe et les dépenses insensées )). Auguste, d'autre part, encourage tous les écrivains qui rappellent et exaltent les anciens usages, les noms et les gloires de la République, les Varron, les Tite-Live, les Virgile. Il souffre l'éloge des Caton et des Brutus. Pour ramener dans les campagnes désolées le travail et l'abondance, il obtient de Virgile la composition des Géoroiques. Il donne résolument l'exemple d'une vie réglée et décente, et prétend ne porter que les vêtements filés et tissés dans sa maison sous la surveillance de sa femme. Il épure le Sénat et l'ordre équestre et rehausse les magistratures par le respect qu'il témoigne à leurs titulaires. Enfin il appelle la loi au secours des mœurs défaillantes. Il feint de serendre à l'invitation unanime des grands corps de l'Etat en portant les Lois juliennes contre le célibat et l'adultère, contre le faste ruineux. Il assure des privilèges aux familles nombreuses. Et

Horace de s'écrier, en forçant quelque peu sa voix : (( L'adultère ne souille plus nos maisons. Les mœurs et les lois ont triomphé du vice impur. On félicite les mères d'avoir des fils qui ressemblent à leurs époux. Le châtiment ne manque pas à la faute ».

Jamais illusions plus vaines ne furent plus cruellement déçues. Je ne pense pas qu'Horace les ait jamais partagées, mais Auguste a pu y croire : tout ne pliait-il pas sous lui } Sa volonté n était-elle pas la régie du monde ! Eh ! bien, non seulement la servilité universelle fut impuissante à lui obéir, mais c'est dans sa piopre famille que s'installèrent les vices proscrits par ses lois. L'adultère, qu'Horace disait banni de Rome, florissait dans le palais impérial. Les deux Julies, sa fille et sa petite-fille, présidaient à la grande orgie. Le réformateur trompé les frappa Tune après l'autre avec une rage impitoyable ; il punit du bannissement ou de la mort leurs complices et leurs complaisants. Hélas ! il eut beau exiler chez les Gètes l'élégant et inconsolable Ovide. C'était Rome, c'était la société tout entière qu'il eût fallu déporter. Derrière le poète condamné, l'incurable maladie continuait ses ravages. « Le monde que nous décrivent si fidèlement les Amours et VArt d'aimer » n'est déjà plus celui dont Horace a tracé le tableau trop embelli. Il a descendu la pente, où nul frein n'a pu l'arrêter. Auguste l'a laissé pire qu'il ne l'avait reçu.

Les mœurs ne vont pas sans les institutions : celles-ci, il les avait faussées ou éludées ; comment pouvait-il relever celles-là? Dès que le devoir cesse d'être corrélatif au droit, le plaisir et le bas égoïsme ont libre carrière. A quoi bon la fermeté, la justice, l'éloquence, la dignité, quand un maître jaloux assume tous les pouvoirs ?

L'échec fondamental et complet d'Auguste, en ce qui touche les mœurs, les vertus publiques et privées, ne peut être pallié par le succès relatif de ses

réformes religieuses. Il ne s'agissait ici que d'appa rences et de cérémonies, toutes choses qui amusent la foule, occupent les désœuvrés et s'obtiennent avec un peu d'argent. L'erreur d'Auguste fut de croire, avec Polybe, que des liturgies sans doctrine, des rites symboliques dont le sens était oublié, pussent concourir à la réforme des mœurs. iMais, ce point écarté, il eut raison de compter, non sur la croyance, mais sur la crédulité populaire. Et nous verrons que parmi tant de pratiques indifférentes, il mit la main sur la plus ancienne, peutêtre, et la plus solide des dévotions latines, qui servit de base à une sorte de religion universelle.

Plus d'une fois, dans nos digressions, sur la piste d'une légende ou d'un dieu, nous avons été entraînés jusqu'aux derniers temps de la République, plus loin même parfois; et l'on a pu se faire une idée suffisamment exacte de l'état religieux, ou irréligieux, de Rome et de l'Italie après les guerres sociales et les guerres civiles. Les divinités, pour ainsi dire indigènes, après-avoir emprunté aux dieux grecs des mythes et des aventures que l'imagination latine n'avait pas su conserver ou inventer, avaient, sous l'influence de l'art, perdu leur physionomie propre, et quelquefois même leur nom. Ce mélange, en somme, ne rapprochait, ne confondait que des éléments indo-européens. Mais l'antagonisme des Latins et des Grecs ayant conduit les premiers à se chercher et à se donner des ancêtres troyens, les insanités mystiques de l'Asie mineure pénétrèrent dans Rome à la suite d'Enée et d'autant plus aisément que les conquêtes d'Alexandre avaient déjà livré aux dieux de l'Orient tout le monde hellénique. La nouveauté des rites, la cruauté sensuelle, l'extase hystérique des mystères expliquent assez le rapide succès de la Mère idéenne, de Bacchus-Sabazios, de Sérapis auprès des lemmes ennuyées et avides d'émotion. Le succès n'était guère moindre parmi les masses

populaires de Rome. Les gens de la campagne, partout où les pieds des armées n'avaient pas stérilisé la terre, demeuraient dévots à leurs vieilles divinités des bois, des prés, des moissons et des vendanges. Mais à Rome, où les patriciens se réservaient avec tant d'âpreté les fonctions sacerdotales et les formules officielles du culte, la plèbe, réduite à l'adoration des menus dieux domestiques, se souciait fort peu de la religion de l'Etat ; elle était donc toute disposée à accueillir les dévotions étrangères suspectes à ses hautains adversaires. Il est vrai que, dès le temps de la seconde guerre punique, les plébéiens forcèrent l'accès des sacerdoces ; mais cette victoire, si longtemps disputée, ne ranima pas chez le peuple une foi que l'aristocratie elle-même ne possédait plus.

Les grandes familles gardaient bien les usages du passé, quand ils étaient oubliés ailleurs. Elles leur avaient dû, en partie, leur longue suprématie. Mais quoi ! Nul, mieux que les Flamines, les Pontifes et autres nobles corporations, ne connaissait à fond la puérilité des momeries auguiales ou divinatoires ; plus d'un goûtait, je pense, dans VAsinaria de l-^laute, cette agréable parodie d'une formule consacrée : (( Les augures sont favorables, dit un esclave avant de faire un mauvais coup. Le pic et la corneille volent à gauche, le corbeau vole à droite ; les dieux approuvent mon dessein ! » Caton l'Ancien s'étonnait que deux augures pussent se regarder sans rire. Même à une époque où rien ne paraissait changé dans l'intérieur, dans le cérémonial du culte, les gens instruits, les natures quelque peu dégrossies, regardaient les dieux avec une parfaite indifférence. Déjà l'annexion de la Grande-Grèce, après Pyrrhus, avait frayé la voie à la littérature grecque; épopées, odes, théâtre, philosophies, tout, pèle mêle, s'était précipité, comme un large fleuve d'idées et de connaissances, a dit Cicéron, au milieu d'une société jusque-là

448 I.'lTAl.IH ANTIQUIÎ

tournée vers l'aclion, vers la p^uerre et les travaux des champs. En dépit de quelques résistances maussades, le goût des choses de l'espiit se propagea dans la jeunesse, grâce à des précepteurs, à des grammairiens grecs. Un giand poète. Knnius, se chargea d'initier le cercle des gens distingués, dont il prétendait faire des Grecs accomplis, aux subtils et hardis commentaires des philosophes sur la nature et l'origine des dieux, il traduisit pour eux l'Histoire sacrée d'Pvvhcmére, où les dieux sont présentés comme des hommes divinisés ; et encore un poème d'I^picharme, qui en faisait de simples allégories ; de sorte que les incrédules pouvaient à leur gié \ oir dans Jupiter — ce qu'il est en léalité, l'éther lumineux, ou un ancien

roi de Ciéte, élevé au ciel apiés sa mort. I^lniiius était un libre penseur : <( Je crois, disait-il, qu'il y a des dieux, mais j'aflirme qu'ils ne s'occupent pas du genre humain. S'ils en avaient souci, les bons seraient heureux, les méchants malheureux. Or c'est le contraii'e qui airive ». (Test le; propre langage d'h^picuie et de Lucrèce. (>icéron qui rapporte ce fragment, ajoute que de telles maximes, destructiices de toute religion, étaient accueillies au théâtre par des applaudissements unanimes.

Vers la même époque, cinq ans après la répression des Bacchanales, un faussaire inconnu, peutêtre un fabricant d'oracles vSibyllins, semble avoir essayé d'accommoder la religion romaine soit au scepticisme d'iwhémère, soit au mysticisme oriental, Tite-Live raconte qu'un scribe découvrit dans son champ deux grands coffres de pierie, scellés de plomb, qui portaient des inscriptions grectjues et latines. I.'un. qui fut trouvé vide, était le tombeau de Numa Pompilius, (ils de Pompo. F^'autre renfermait, en deux paquets, quatoize volumes trop neufs, où de prétendues institutions de Numa étaient accompagnées d'un commenlaiie philosophique écrit en grec. Un préteur avertit le Sénat

LES ri-:fof<mes d auguste 449

que ces livres contenaient des principes contraires à la religion nationale ; ils furent brûlés publiquement sur le P'orum, et la fraude n'eut pas de suites. L'ouvrage, cependant avait été lu ; et il ne fut pas étranger, sans doute, à la tradition qui fit de Numa un disciple de Pythagore. né cent ans après la mort du vieux roi sabin.

Le siècle qui suivit la seconde guerre punique fut consacré tout entier à la conquête du monde, surtout de la Grèce et de l'Asie, la moitié du suivant aux discoïdes civiles, à la guerre sociale, à la fusion de la plèbe avec le patriciat. du peuple romain et des populations italiques. Auciane période ne pouvait être moins favorable au relèvement de la religion nationale. Sylla, en sa qualité de patricien renfoicé, manifesta quelques velléités religieuses. César lui-même, le plus incrédule des grands pontifes, en l'honneur de son aïeule Vénus, et dans l'intérêt de sa propre divinité, songea, paraît-il, à s'appuyer sur les dieux antiques. Il laissa du moins Antoine organiser une confrérie de Luperques Juliens, qui devaient, au nom de Faunus et de Mars, offrir au dictateur la couronne royale. Cette invention pieuse eut, comme on sait, un fort mauvais succès ; mal vue au ciel et sur la terre, elle aboutit au complot de Brutus. Que pouvait-on attendre de dieux qui n'avaient pas su protéger César > Mais l'audacieux Lucrèce n'avait pas besoin de cet argument pour nier, après Epicure et Ennius, lintervention des dieux dans les choses humaines. Au nom de l'expérience. — telle qu'elle pouvait être alors, — au nom d'une cosmogonie approximative, mais tout au moins rationnelle, il reléguait ces antiques fantômes dans une béatitude honoraire :

Quant aux dieux, hors du monde et des choses humaines, La loi de leur nature isole leurs domaines Dans la suprême paix de l'immortalité.

Tout péril est absent de leur félicité.

Salistails de leurs biens, ils n'en cherchent pas d'auti'cs;

Et, libres de tous maux, ils ignorent les nôtres.

Ni vice, ni vertu, ni pitié, ni courroux

N'ont de prise sur eux : ils sont trop loin de nous.

Cet ironique hommage a dû faire sourire plus d'un de ses contemporains; et Cicéron, bien qu'il ait flotté volontiers d'Arcésilas à Platon, aurait pu l'inscrire en épigraphe de ses agréables traités sur la Nature des dieux et la Divination. Horace, Virgile même, avaient été fortement imbus de la doctrine lucrétienne, et nul doute que Tibulle, que Mécène, qu'Auguste, avecdesnuancesindividuelles, n'en fussent également pénétrés. Ce dernier, comme César, se rapprocha des dieux, parce qu'une certaine intimité convenait à ses desseins. Entre collègues, la politesse est de rigueur. Horace, pour lui plaire, le suivit dans la religion comme dans la morale, et, de converti, passa prédicateur officiel.

Celui qui, parcus deoruni cultor et infrequens^ disait librement à Jupiter : (( Assez de neige ! Assez d'éclairs ! )) celui qui plaisantait les Ni'dnts^fahulœ Manes^ et la barque fatale, se mit à vanter la justice des dieux, l'impartialité de la Fortune d'Antium, la majesté de junon. L'amant deLalagé, etc., chanta la pudique Diane, et la pure Minerve, et l'agile Mercure. Avec plus de gravité que d'enthousiasme, il composa l'hymne séculaire, Carmen^ en l'honneur d'Apollon. Nous savons, de reste, que cette dévotion de commande, si parfois elle gêna son talent, n'a guère embarrassé sa conscience. Desipere in loco resta sa devise ; il savait s'égayer à ses heures; et jusque dans ses Epitres, œuvre charmante de son âge mûr, il signe : Epicuri de i^rege poicus, (( un porc du troupeau d'Epicure ». Ces disparates ne choquaient personne.

Virgile, âme tendre, et génie d'une plus large envergure, entra plus avant dans les projets d'Auguste. Encore dans les Géorgiques^ il avait mis « sous ses pieds le vain bruit de l'avare Achéron » ;

mais dans V Enéide^ soit reconnaissance, soit admiration sincère de la grandeur lomaine, soit penchant naturel aux mystiques rêveries, il revêtit d'une majesté idéale la pensée habile, ingénieuse qu'on lui avait suggérée : la religion nationale aboutissant à l'apothéose des Jules ; Enée saluant aux champs élyséens le plus illustre de ses descendants ; la fortune d'Octave rattachée aux ori gines de Rome, la République préface de l'Empire. Ainsi, le christianisme saura se vieillir de tout le passé biblique, s'inféoder le dieu farouche et solitaire, se porter .légitime héritier du culte qu'il ve- ,, nait détruire .

C'était là pour Auguste ce qu'on nomme la pensée de derrière la tête ; et c'est pour la masquer décemment qu'il consacre des millions à l'embellissement et à la construction des temples, qu'il augmente le personnel sacerdotal et rétablit une foule de pratiques, de cérémonies oubliées. Il se rappelait que Varron, le théologien érudit, attribuait la décadence de la religion à l'ignorance et à l'abandon des anciens rites. Et il se faisait dire par Horace: Delicla majorum... ((Nous expierons les crimes de nos pères, jusqu'à ce que tu aies relevé les temples et les demeures ruinées des dieux ».

r^es sanctuaires les plus célèbres étaient noirs d'incendies. Jupiter Férétrien n'avait plus de toit ; Juno Sospita n'aurait su où poser le pied sur les dalles souillées de sa demeure ; l'araignée tissait un voile à Minerve. Auguste mit fin à cette déso lation. (( Pendant mon sixième consulat, dit-il dans l'inscription d'Aacyre, j'ai refait à Rome, par ordre du Sénat, quatre-vingt-deux temples, n'en négligeant aucun de ceux qui avaient alors besoin de réparations ». Il acheva le grand temple de Vénus genelrix, voué et construit par César en souvenir de Pharsale; il éleva un petit et un grand temple à Mars Ultor^ avec portiques, inscriptions, statues de grands hommes en costume triomphal. Entin

45 2 L'riALlE ANTIQUE

Apollon-Palalin, celui même qui, à Actium, (( avait tendu son arc et dardé ses traits inévitables )), fut somptueusement logé, entre deux portiques-bibliothèques, porte à porte avec son impérial protégé, ou protecteur. Enfin, disait Ovide, (( ce n'est pas assez d'être utile aux hommes, il oblige même les dieux. Sous lui, les édifices sacrés ne connaissent plus la vieillesse. O saint fondateur de temples, puissent les dieux te rendre tout ce que tu fais pour eux ! ))

Les vieilles cérémonies de VAuguriuin sahiiis^ où les Augures priaient pour l'Etat, ne se célébraient plus depuis la guerre de Mithridate ; on n'avait plus nommé de Flamine de Jupiter depuis Sylla ; on omettait le plus souvent de désigner un f( roi des sacrifices ». Auguste y pourvut. Le Sénat se réunissait dans les temples, sans autrement songer au dieu. Auguste ordonna qu'en entrant, chaque sénateur déposât sur l'autel une offrande de vin et d'encens. Lui-même ne négligeait aucune formalité de ce genre; il alla jusqu'à reproduire dans le temple de Bellone la mimique et les formules des Féciaux jadis envoyés à la frontière voisine pour déclarer la guerre aux petits cantons rivaux de Rome naissante. Tous les collèges sacerdotaux reprennent avec lui leur importance, Luperques, Saliens, Vestales, Arvales ; et non pour un jour, pour trois et quatre siècles. Il accroît le nombre des prêtres, il ajoute un jour aux Saturnales, encourage toutes les fêtes et réjouissances pieuses dans la ville et hors des murs, et surtout les jeux des carrefours, compitalia, en l'honneur des Lares et des Génies. Sans se montrer hostile aux cultes étrangers, puisque chaque divinité, avec sa ville ou sa nation, faisait partie désormais de l'empire, Auguste les éloigna volontiers de Rome, et réserva toute sa sollicitude aux dieux de la patrie.

Impuissant contre les mœurs, on peut dire qu'il remporta, dans le domaine religieux, un succès vé-

ritable. Non pas qu'il ait atténué en rien le scepticisme et rincrédulité des gens lettrés, non pas qu'il ait enrayé le mouvement qui emportait la foule vers les mystères de Cybèle et d'Isis ; mais il a certainement restauré les noms des vieilles divinités et perpétué, en les rajeunissant quelque peu, les formes de l'antique liturgie latine. La réussite ici lui était d'autant plus aisée que le titre de pontife et celui de grand pontife — qui lui échut après la mort de Lépide — lui donnaient légalement tout pouvoir sur les choses saintes, et aussi que toutes ces parades, ces édifices rétablis dans leur splendeur, réveillaient dans les âmes des souvenirs glorieux. Un retour sincère aux croyances frustes et naïves du vieux Latium aurait d'ailleurs moins bien répondu au plan d'Auguste, que ces manifestations demi-officielles, demi-populaires. On ne restaurait le passé que dans la mesure compatible avec la transfiguration du maître, dans le présent et dans l'avenir. On entendait que la religion reconnaissante rendît plus de services qu'elle n'en avait reçu. Et comment eût-elle été ingrate, puisque nul ne pouvait résister à la volonté d'Auguste P Car, pour le dire en passant, toutes ces coquetteries, toutes ces avances étaient comédie pure et superflue. L'adulation universelle eut suppléé à tous ces ménagements. Mais le cauteleux empereur jugeait prudent — il n'avait pas tort peut-être — doccuper ses contemporains, d'amuser les loisirs où le monde tombait tout d'un coup au sortir des tempêtes civiles. Il se fit donc ou se laissa revêtir peu à peu de toutes les dignités sacerdotales. Tout jeune, nommé pontife par le peuple à la place d'un Domitius mort à Pharsale, il fut ensuite associé aux collèges des Augures, des Quindécemvirs Sibyllins, des Septemvirs Epulons, des Féciaux, des Titiens, des Arvales. Il voulut bien attendre jusqu'à l'an 12 avant notre ère le grand pontificat, où l'ancien triumvir Lépide se

retranchait comme dans un asile inviolable. Mais on savait que Jules César avait eu la ferme intention de léguer ce titre à son fils adoptif, et cela suffisait. C'était une dignité nominale et inoffensive sous un régime entièrement laïque, où la religion se trouvait subordonnée au pouvoir civil. Mais quand, des mains d'une oligarchie variable et élective, toutes les magistratures, toutes les fonctions tombèrent aux mains d'un seul, cette sinécure devint un complément redoutable de la toute puissance. Elle ajoutait à l'inviolabilité tribunitienne une sainteté à laquelle nul ne pouvait porter atteinte sans sacrilège. Aucune attribution ne fut plus cliére aux empereurs et plus funeste à l'humanité ; c'est elle en effet^qui, usurpée par les papes et revendiquée par les rois, devait courber si longtemps les peuples sous le double joug de l'infaillibilité théocratique et du droit divin. Il est fâcheux qu'Auguste l'ait transmise à ses successeurs. Pour lui qui, — c'est une justice à lui rendre, — n'en fit pas mauvais usage, il n'en avait nul besoin. La légende julienne l'égalait aux dieux, et son titre de pater palriœ, père de la patrie, transformait ses ennemis en parricides. Divisum imperium cum Jove Ccesar habet, disait déjà X'irgile : (( César partage l'empire avec Jupiter ».

Virtuellement, comme fils du divin Jules — divus Julius — , Octave était dieu. Il le fut en personne lorsque, rejetant le nom obscur et sanglant d'Octavius ou Octavianus, il se fit décerner par le Sénat, lyav. J. Ch., le titre sacré d'/lz/^z/s/z/s, qu'on ne donnait qu'à la divinité, accrue pour ainsi dire [aiigere), exaltée, enrichie par les hommages et les dons des mortels. Il eut son mois à côté de César. Quintilis était Jitlius ; Sextilis devint Augiisius, Août. II eut ses évangélistes et ses hagiographes ; il laissait raconter que, tout enfant, on l'avait trouvé un matin au sommet d'une tour, regardant en face le soleil levant ; que, lorsqu'il commençait

à parler, il avait ordonné à des grenouilles de se taire ; quand il vint à Rome réclamer l'héritage de César, les rayons du soleil formèrent une couronne autour de sa tête ; et, dans la suite, tous les événements heureux de sa vie furent annoncés par des présages. Non seulement son nom fut ajouté à toutes les formules rituelles, à toutes les prières domestiques, inséré dans les actes des Saliens et des Arvales, mais la religion sanctifie et célèbre, par des fêles et des jeux toutes les circonstances de sa vie et de son règne.

On sacrifie le 16 janvier, parce qu'il a reçu en ce jour le titre d'Auguste ; le 4 février, celui de Pater patriœ ; le 6 mars, de Pontifex maxiinus. Le 12 octobre, la Fortune du retour (Fortuna redux) l'a ramené vainqueur d'Egypte et de Syrie. Le 4 juillet, c'est la Paix Auguste, Pax Augusla, qui l'accueille à son retour d'Espagne. Tous les cinq ans en souvenir d'Actium, tous les dix ans pour le renouvellement de ses pouvoirs. Pontifes, Vestales, magistrats, président à des solennités. Ces fêtes encombrent le calendrier, à tel point que Marc-x\urèle crut devoir réduire à 135 le nombre des jours fériés. Un jour, dans ce Sénat qui ne savait plus qu'inventer pour flatter le maître, un tribun, Sextus Pacuvius, imagina de se dévouer à lui, à la manière espagnole, paraît-il ; et comme Auguste essayait de le calmer, il s'élança hors de la Curie, et, courant la ville, par les rues, par les places, il invita le peuple à se dévouer avec lui. De là, sans doute, est venue la formule, qu'on rencontre si souvent dans les inscriptions : Devotus numiui inajestatique imperaloris (( dévoué ou dévot à la divinité et à la majesté de l'Empereur ».

Qui croirait que ces adulations d'un peuple qui se ruait à la servitude pussent être dépassées par les provinces, proches et lointaines > A Rome, Auguste affectait de les contenir dans les limites de la décence ; mais d'où qu'elles vinssent, il les savou-

rait sans dégoût. De tout temps, la manie de l'apothéose a sévi dans le monde, et sur ceux qui la donnent comme sur ceux qui la reçoivent. Née du culte des morts, elle a rapidement dégénéré en adoration des vivants. Dès qu'on admet la survivance des âmes, rien ne paraît plus naturel que d'anticiper leur divinité future. Par toute la terre, avec un merveilleux ensemble, les sorciers, les chefs, les rois, les vainqueurs, les sages ont exploité cette conséquence logique de l'animisme.

L'Afrique sauvage a ses hommes fétiches, la Polynésie ses Aréoïs ; le Pérou civilisé, la Chine, le Japon, l'Inde, eurent des rois sacrés, fils et a/ter ego du Soleil ou de la Lune; en Egypte, où chaque mort devenait un Osiris, les Pharaons et les Ptolémées prenaient place à la iois sur le trône et sur l'autel. Compagnons favoris et doubles d'Ammon, de Ra, de Phtah, on voit partout leurs statues associées à ces dieux ; on lit dans toutes leurs inscriptions le long formulaire de leurs titres divins. Lysandre, vainqueur d'Athènes, s'était fait adorer en Asie. Alexandre se déclara fils d'Ammon, et le souvenir d'Iskander aux deux cornes s'est perpétué jusque dans les Mille et une nuits et dans les chroniques malaises. Les Grecs, sincèrement évhéméristes, ne refusaient pas plus des temples à Flamininus que les honneurs divins à Mithridate. Le premier fut adoré en compagnie d'Hèraklès et d'Apollon. L'autre, qualifié de dieu sauveur, reçut tous les surnoms de Bacchus. Mais déjà Smyrne et Alabanda de Carie avaient institué le culte de la déesse Roma.

A Rome enfin, l'apothéose d'Enée et de Romulus Quirinus préludait à celle de César. Celui-ci, déclaré d'abord demi-dieu, puis dieu complet. Jupiter Julius, par décret du Sénat, eut des temples, desservis par des prêtres, les Luperques Juliens. De son bûcher, son âme s'élança vers l'empyrée. Octave se fit garant de cette ascension, il avait vu dis-

linctement son père monter au ciel et se changer en étoile, métamorphose chantée par Virgile dans son églogue, intitulée Daphnis, el dans les Géorgiqiies^ où il montre Vénus accueillant son divin fils. Auguste, pacificateur du monde, n'avait-il pas droit à des honneurs au moins égaux ? Sextus Pompée se donnait bien du Neptune, et x\ntoine se faisait appeler Bacchus.

Dés Actium, Octave se laissa dresser des temples à Pergame et à Nicomédie, sous la condition qu'il fût associé à la déesse Roma. L'exemple donné, des temples s'élevèrent dans toutes les grandes villes de l'Orient en l'honneur de Rome et d'Auguste. L'Occident se décida un peu plus tard, les Cantabres en i8 ou 17, les Gaulois en 10 ou 1 1 . A l'occasion d'un mouvement des Sicambres, soixante peuples de la Gaule, pour témoigner de leur fidélité, résolurent d'élever un autel de Rome et d'Auguste à Lyon, au confluent de la Saône et du Rhône. 10 av. J.-C., Narbonne s'engagea par un vœu solennel (( à honorer perpétuellement la divinité de César-Auguste, père de la patrie )). Le dieu vivant affectait parfois de sourire de cette idolâtrie. Des gens de Tarragone étant venus lui conter qu'il avait fait un miracle, qu'un figuier était né sur son autel ; u on voit bien, dit-il, que vous n'y brûlez guère d'encens ». Mais cette aimable boutade ne découragea pas les dévots. L'Italie, malgré les défenses un peu molles du tout puissant pince-sansrire, ne tarda guère à imiter les provinces. x\vant sa mort, Auguste — les inscriptions ne permettent pas d'en douter — avait des temples et des clergés, Flamines, Sacerdotes, à Pouzzole et à Pompéi et à Naples, à Pise, à Assise, même à Préneste, aux portes de Rome. Rome seule, croit-on, respecta les scrupules du maître. Mais, sans participer au culte direct, elle en était le centre, puisqu'elle associait Auguste à tous les dieux. Le palais même de l'empereur, situé entre Apollon et Vesta {« trois dieux

ensemble », disait l'ingénieux Ovide), avait toute l'apparence d'un temple, le fronton, le portique, et deux lauriers à l'entrée. Pax augiisla, Clémentia augusta^ nouvelles divinités sénatoriales n'étaientelles pas de simples prête-nom du dieu? Sa statue ne se dressait-elle pas depuis longtemps (27) sur le seuil du temple dédié par Agrippa à Jupiter, et qui devint le Panthéon ?

Auguste, en somme, se prêtait à la canonisation ; mais il avait trouvé mieux. Certes, ces hommages lui plaisaient, parce qu'ils sanctifiaient son pouvoir. Mais son esprit réfléchi n'y voyait que l'expression fragile, précaire, surtout factice, d'un engouement destiné à s'éteindre avec lui. Rêvant une divinité moins fictive et plus solidement assise que celles d'un Alexandre-Ammon ou d'un Bacchus-Marc-Antoine, il eut la chance et l'art de greffer la sienne sur la plus vieille et la plus vivace superstition des peuples latins. On sait qu'à Rome, ainsi qu'en toute autre ville de l'Italie centrale, chaque maison, chaque rue, chaque carrefour avait des Lares ou Pénates protecteurs, qui présidaient à la vie familiale et aux réjouissances de quartier. Ces dieux du foyer et de la rue représentaient des ancêtres, des mânes divinisés ; à côté d'eux était adorée leur variante, pour ainsi dire, les Génies — dont le christianisme a fait ses anges gardiens, — personnages très complexes, germes cachés au fond de chaque être, de chaque chose, même de chaque idée, compagnons et guides des vivants, qui existaient avant la naissance et subsistaient après la mort. Ces Génies, à vrai dire, descendaient, eux aussi, et en ligne directe, des fantômes révélés par le songe. S'il est vrai que la puissance des illusions réside dans leur antiquité, quelle invention mythologique avait des droits plus sérieux à la crédulité des hommes? Toujours est-il qu'en prononçant de façon congrue, avec accompagnement d'offrandes et mimiques appropriées, des

invocations telles que : « Salut, Génie de Jupiter, de Junon, de Mars. Génie de Rome ou de Pompée, ou de César, Génie de la Concorde ou de la Liberté ! )) les Romains croyaient atteindre et émouvoir le fond même de la divinité. Le Génie est plus que l'objet ou le dieu invoqué, c'en est la quintessence. Eh bien ! Auguste, dans la personne de ses Lares et de son Génie, bénéficia de cette métaphysique naïve. 11 avait eu soin de se faire associer à toutes les menues cérémonies et à toutes les fêtes intimes ou locales qui se célébraient chaque jour, à toute heure, autour des chapelles, des autels de ces divinités bénévoles ; partout reçus avec enthousiasme, les Pénates impériaux avaient pris rang à côté et au-dessus des Lares de foyer et de carrefour ; et le Génie de l'empereur devint la garantie des serments solennels, la véritable divinité de la patrie, le signe de l'unité politique, le lien de toutes ces provinces disparates qui se reposaient sous la tutelle de Rome.

Sans doute, l'apothéose et le culte du Génie sont deux produits de même nature, mais l'une est toute extérieure, toute verbale, l'autre est intime et profond. Les honneurs divins décernés à Jules César, ce temple, ces jeux, ces Sociales Augustaux voués à Auguste mort, et toutes les adulations prodiguées à ces dieux qui se sont appelés Caligula, Caracalla, Héliogabale, tout cela n'était que pompeuse formalité, consécration tout accessoire de la religion impériale.

Pour cette forme familière de son culte, aussi bien que pour l'apothéose officielle, Auguste n'avait eu qu'à laisser faire ; mais on ne peut douter qu'il en ait rapidement compris la portée. Il est probable qu'une flatterie domestique de l'impératrice Livie attira son attention sur les avantages d'une divinité unique, divinité propice, sans aucune visée dogmatique, tolérante pour tous les autres dieux — à condition d'en être respectée, — enfin d'une re-

ligion laïque et universelle. Livie avait institué dans l'atrium impérial ce culte privé des Lares augustes, du Génie d'Auguste. Ce fut un de ces traits inconscients qui frappent soudain les esprits avisés. La religion d'une maison qui était le centre, l'image même de l'empire pouvait, à ce titre même, devenir aisément la foi du monde entier. Une fois assimilé au culte fondamental de l'humanité, à la forme la plus durable de l'animisme, et particulièrement chère au.x Romains, sans être négligée dans aucun autre pays de l'univers, le culte impérial pouvait braver désormais le démenti des crimes et des inepties, le ridicule des apothéoses. Ce n'était plus, véritablement, un homme qu'on adorerait, mais une idée, le Génie de l'empire ; et l'empire, qui n'était qu'une domination, deviendrait une patrie.

Telles furent les réflexions et les espérances d'Auguste, les idées qu'il propagea dans toutes les classes, dans toutes les couches sociales, dont il fit la sauvegarde de toutes les institutions. A sa mort, se formait déjà toute une hiérarchie sacjrdotale : Flamine ou grand prêtre (Archiereus) ou Néocore de la province; Flamines des cités; Maîtres des bourgs et des rues, Magistri vicorum ; et Sevirs et Sodales augiistales, — hiérarchie préposée au culte du Génie impérial.

La plupart de ces prêtres civils, négociants, bourgeois aisés, investis de fonctions aussi onéreuses qu'honorifiques, en construisant dans les plus petites villes des temples, des basiliques, des théâtres, en donnant des jeux, en distribuant des vivres au nom de diviis Auguslus^ rendirent partout présente la divinité nationale.

Cette esquisse de l'œuvre tentée par le créateur de l'inévitable et funeste Empire romain, nous mettra du moins en garde contre l'adulation et le dénigrement historiques. Auguste a été porté au suprême pouvoir au moins autant par le désarroi et le vœu universel que par sa propre ambition. Il

a vuclairement les vices menaçants qui travaillaient l'immense édifice, l'avachissement des peuples ahuris, le caractère factice de l'agrégat gréco-latin, par dessus tout la disparition de la nation romaine, et la dépravation de ce qui en tenait lieu. Il crut remédier au mal civique et moral par l'évocation et l'éloge du passé, par des lois contre l'adultère, le célibat, le luxe ; mais il demandait à des sujets, à de plats esclaves des vertus qui ne peuvent fleurir que chez des citoyens libres. En désespoir de cause, il s'adressa aux dieux, et, parmi une foule de restaurations superflues, il eut le bonheur de tomber sur la seule croyance, la seule habitude, plutôt, qui pût donner à l'empire quelque chance de durée, quelque apparence d'unité : le culte du Génie d'Auguste, de i^ome et de la patrie. Maintenant, mesurez les conséquences, hélas ! formidables, de cette unité religieuse, de cette catholicité civile, et les cadres que la hiérarchie augustale préparait à certaine autre entreprise d'exploitation universelle, et vous vous direz que les meilleures intentions, les plus judicieuses et les plus grandes, ne peuvent prévaloir contre l'énervement mystique et l'épuisement des l'aces.

Il ne nous reste plus qu'à grouper dans un tableau final tous les facteurs, tous les agents de la décadence romaine.

Page 1