‹ L'Italie antiqueChapitre 7 sur 23 · I. — MARS DIVINITÉ ATMOSPHÉRIQUE ET PRINTANIÈRE · texte numérisé non relu

I. — MARS DIVINITÉ ATMOSPHÉRIQUE ET PRINTANIÈRE

Pour restituer les dieux et les mythes, il faut oublier la mythologie classique, clénaiurce par le christianisme et mal comprise par les humanistes eux-mêmes; il faut les replacer dans le milieu où ils sont nés. — Avant d'être un dieu universellement reconnu par les Italiotes, Mars fut un dieu sabellien, guide des tribus Marses, Sabines, Samnites. etc.

— Doué d'une puissance multiple et vague, il symbolisait la fécondité virile, l'orage, la jeunesse. — Son mois ouvrait le printemps. — C'est à lui que les Sabins sacrifiaient d'abord, puis vouaient, le ver sacrtiin, qui se changea en émigration annuelle sous la conduite du dieu printanier.

— Histoire phonétique et sens probable du mot Mars, — En arrivant dans le Latium, Mars rencontre une foule de dieux qu'ils'assimile, de déesses qu'il s'associe.

Faunus, Sylvanus, Picus, antiques génies de la campagne de Rome, des rives boisées du Tibre et du Numicius. Leurs légendes, leurs compagnes, leurs variantes (Picumnus, Pilumnus). Les Luperques. Le Lar agestis. Mars Sylvanus.

— Relations de Mars avec Quirinus. — Héré Martea, Nério, invoquée par Hersilie. — l''ormule de prière conservée par Caton. — Mars, dieu des saisons: son aventure avec Anna Perenna, déesse de l'année.

Nul, aujourd'hui, — et depuis longtemps, je crois, — n'ignore que Mars n'est pas le fantoche guerrie?, l'odieux et poncif époux de Bellone, dénaturé par les Romains eux-mêmes et plus encore, comme cela était inévitable, par les Néo-latins christianisés.

Naturellement les apologistes chrétiens du second siècle ont dépeint, avec la meilleure foi du monde, le personnel divin du paganisme tel qu'ils le voyaient autour d'eux, avili et méprisé par ses propres partisans. C'était leur droit et leur intérêt. Ils ont eu assez de peine à l'abattre ! La grande nuit de dix siècles et le poids des infolio théologiques n'ont pas réussi à l'étouffer ; il est sorti du tombeau, il s'est réveillé avec l'art et la pensée; mais il n'a pu retrouver qu'une vie posthume et décolorée, celle qu'il traînait déjà sous l'empire romain, aux environs de notre ère. La Renaissance et l'âge classique n'ont connu qu'une mythologie de décadence.

Pour rendre aux dieux antiques leur grandeur et leur poésie, il faut d'abord restaurer leur physionomie distincte, les dégager des amalgames où ils se sont lentement déformés, puis les replacer dans leur cadre original, au milieu des peuplades et des nations qui les avaient conçus et dont chacune, avec une admiration naïve pour son propre ouvrage, les regardait comme ses protecteurs et ses guides. Ce que nous avons essayé pour Saturne et pour Janus, nous allons le tenter pour Mars et l'immense cortège de dieux, de déesses, de génies qui se pressent autour de lui .

Assistons, par la pensée, à la marche des tribus ausoniennes, quand, descendues des Alpes, elles refoulaient ou écartaient lentement les masses des Liburnes, des Ligures, des Sicules, des Pélasges, entassés dans les vallées et les plaines.

Elles ont franchi l'Adige et le Pô, et s'engagent sur les versants de l'Apennin. L'avant-garde des Ausones, des Auronces, des Volsques, a même traversé la Toscane future, passé le Tibre et s'est échelonnée d'Antium à Salerne, du Latium à la Campanie où elle se mêle aux Opiques ou Osques. Les Latins, qui les suivent, le long des Apennins occidentaux, sur les deux rives du haut Tibre,

viennent se cantonner sur la rive gauche de ce fleuve, entre l'Anio et la mer, arrêtés ici par les Volsques, là par les Sicules et Sicanes de Tibur et de Saturnia, serrés de tous côtés entre d'anciens et nouveaux possesseurs du sol. Leur citadelle est le mont Albain. Puis, ce sont les Sabes, Sabelliens, Marses, Sabins, qui se frayent un difficile passage sur les pentes orientales et sur les sommets de l'Apennin central, dans la région des Abruzzes, poussant et débordant les Latins. Enfin la masse des Ombres ou Ombriens ferme, vers le XIV^ sièéle, ce long défilé qui a duré cinq ou six cents ans. Ces Ombriens passent où ils peuvent, lançant quelques colonnes le long de l'Adriatique, jusqu'au mont Gargano, peut-être des bandes hardies à travers le Latium, et jusque chez les Osques. Mais le gros de la nation occupe l'Etrurie future et rOmbrie, ayant son centre sur le haut Tibre, ses deux ailes, à l'ouest, dans la vallée de l'Ombrone, et, vers le nord et l'orient, entre le Pô et l'Aufidus.

Qui nous dira les nombreuses stations où chacune des peuplades, chacun des clans, s'est fixé pour vingt, pour cinquante ans, pour un siècle, et où leurs débris retardataires ont été rejoints, détruits ou asservis par une poussée nouvelle, tandis que leur population accrue allait chercher d'autres forêts de refuge, d'autres collines, d'autres pâturages, et déposséder ou soumettre à leur tour ceux qui les avaient précédés ? Tous ils avaient en commun un même fonds de langage, c'est-à dire d'idées, d'usages et de croyances, les grandes divinités des races indo-européennes, le ciel, la lumière, le foyer familial et national, le soleil et la lune, la terre mère, l'eau des sources et des fleuves. Mais chacun possédait, non seulement certaines coutumes, certaines pratiques, mais aussi des patrons spéciaux, des dieux favoris qui empiétaient plus ou moins sur les attributions dévolues à leurs congé-

nères. exactement comme les tribus, toutes appa-rentées et voisines en dépit du dieu Terminus, qui se disait immuable, en dépit du caractère sacré des limites, se mêlaient, s'intriguaient sans cesse, par les invasions réciproques, les rapts et les mariages exogamiques. Surtout aux confins des groupes les plus importants, il est bien difficile de déterminer, dans la population, dans les mœurs, dans les croyances et le culte, le contingent latin, sabin ou ombrien.

Nous avons été amenés cependant à considérer Janus, par exemple, comme le patron spécial des Tibérins, des bandes latines fixées sur le Tibre, entre Ostie et le Janicule, comme le plus ancien dieu de la Rome future, après Saturne. II est venu avec ces peuplades, laissant quelques traces de son passage en Etrurie, dont quelques villes ont placé sur leurs monnaies sa double effigie. De même, Jupiter et Juno, bien que divinités universelles, ont eu, nous le verrons, leur centre chez les Latins du mont Albain, d'où leur culte à rayonné au loin, absorbant tous les dieux locaux, à titre de parents et de suzerains indéniables. Mars aussi est, ou est devenu, un dieu universellement reconnu par tous les Italiotes, Mars pater, Mars piter \ mais, d'origine, il est avant tout Sabellien, Marse, comme le nom paraît l'indiquer. C'est lui dont le bœuf a conduit les Samnites à Bovianum, dont le Picus^ le pic Mai tins, a guidé les Picentins ; dont le loup, Hirpus^ a montré aux Hirpins leur route vers l'Apulie. Rapidement descendu dans le Latium par Tibur et la Sabine, il s'est associé la plupart des vieilles divinités champêtres des Latins et des aborigènes, Faunus, Sylvanus, Paies, etc. Les Ombriens semblent aussi l'avoir rencontré sur la route frayée avant eux par les Sabins. Il figure au premier rang dans les inscriptions fameuses d'Iguvium.

Maintenant qu'était-ce que Mars :> Un dieu guer-

rier, assuiément, mais non le dieu de la guerre. Son domaine primitif était beaucoup plus étendu et plus relevé. Son caractère belliqueux il le tient de ses adorateurs ; son emploi définitif, il le doit à l'encombrement du panthéon et à la nécessité de faire à chaque dieu sa place. Il a reçu la guerre en partage. Mais la tradition et le culte ont conservé bien des vestiges de sa grandeur évanouie.

Jupiter régne dans les hauteurs, sur l'atmosphère céleste ; Mars, Marspitei\ dans l'atmosphère la plus voisine de la terre ; il préside aux rapports de l'air, mâle et fécondateur, avec la terre humide et fécondée ; il amène le printemps, il commande à la végétation ; il multiplie les troupeaux domestiques et les bêtes des forêts ; il veille sur les unions humaines; il est la jeunesse, la virilité, la force. Jupiter, sans doute, a réclamé, sur toutes ces fonctions, ce qu'on appelle le domaine éminent. Mais Mars les exerce en maître immédiat. Il est le chef des dieux terrestres. Le premier mois de l'année antique lui reste attribué. C'est à lui qu'à chaque printemps les rudes aïeux des Sabins immolaient d'abord, puis consacraient, le Ver Sacrum^ l'élite de la jeunesse. De même que ces demi-sauvages offiaient tous les ans au dieu de la végétation et de la croissance une part des biens qu'il leur avait départis, fleurs, feuillages, fruits et moissons, ils lui vouaient une hécatombe d'adolescents. Mais soit que la férocité première eût cédé à des sentiments plus doux, soit que la jeunesse échappât le plus souvent par la fuite aux honneurs dont elle était menacée, le Ver Sacrum^ le printemps sacré, se changea en émigration périodique. Solennellement bannie, cette jeunesse vouée à Mars s'en allait à l'aventure, sous la conduite du dieu printanier, chercher des femmes et du butin et fonder des établissements nouveaux. C'est ainsi que, de proche en proche, essaimaient, se propageaient la race, la langue et les croyances ; et cette expansion

était, en quelque sorte, l'œuvre de Mars. Armé, comme ses jeunes troupes, de la lance, quiris^ et du javelot, pilum, il combattait avec elles ; mais à chaque halte, il déposait ces engins meurtriei's, ou les employait aux travaux de la paix, partageait le butin, distribuait les femmes, les pâturages et les cultures, assurait la prospérité du clan.

Le nom de Mars nous est venu sous plusieurs formes qu'il est bon d'expliquer : Maimar et Marmor^ Mamers, Mamercus et Mamurius, Mavors, Maurs (inscr. de Tusculum). Ce sont des exemples curieux de ce redoublement qui a laissé tant de .races à tous les stades du cycle linguistique, reste et assuré témoignage de l'origine animale du langage, de ce procédé primitif : la répétition du cri. Il n'y a pas que les animaux, les enfants, les sauvages et demi barbares qui se complaisent à ces interjections continues qui sont devenues des mots. On en citerait par centaines dans les langues classiques. Nous avons eu occasion de montrer, dans notre livre : Les races et les langues, l'ingénieux emploi du redoublement dans les conjugaisons sanscrite, iranienne, grecque et même latine. Mais c'est là un artifice qui est étranger à notre sujet. Le redoublement brut, dirons nous, se montre encore fréquemment en latin : inannar, marmor, barbarus, carcer, litïo, pipio^ purpura, turlur^ populus, meiuor .

Ce nom de Marmar évoque, en un tableau fugitif, ces hordes sabelliennes s'abattant sur les campagnes, comme un vol de grues, et jetant à tous les échos le cri national mille fois répété. La langue, en se fixant, l'abrège, ce cri d'appel et d'invocation. Puis elle le contracte ; le premier R est tombé. Ce n'est plus Marmar, Marmor, c'est Manier, Mamur, d'où Mamers, Mamercus, Mainurius, Mamurra. Le M central fléchit à son tour ; il s'atténue en V, la plus fluide des consonnes labiales, qui se fond et se vocalise en U ; et tandis que Ma-

mercus devient Marcus^ ce prénom si connu, Mavors^ Maurs ramènent la forme simple Mars, allongée de S substantif, résida lui-même du suffixe ti qui reparaît dans les dérivés Mai tins, Martea^ Martialis .

Cette formation, pour ainsi dire, du mot Mars ne nous en révèle pas le sens originel, qui reste fort obscur. A-t-il perdu, comme ineinnr^ un S initial : smarsmar, d'une racine qui signifie se souvenir. Ce serait alors l'appel, l'avertissement que s'adressent tous les membres du clan. Le R terminal peut aussi être le substitut d'un ancien S, comme dans maris^ maritiis, formes déclinées et dérivées de mas, iiiasculiis, mâle, viril ; c'est une étymologie qui conviendrait pailaitement au dieu de la force et de la génération. Si le R final est pi imitif, on sera tenté d'assimiler Mai-s aux Mar iils védiques, les génies de l'orage printanier, compagnons et alliés des dieux atmosphériques ou célestes, et au suffixe des noms gaulois înguiomaros^ IiidtLtioniarus.Q^uQlques esprits aventureux ont cherché si Mars et Ares ne pourrraient pas être rapprochés dans leur nom, comme ils le sont dans leurs attributs. Car le dieu national des Fhraces, Ai-ès, avant d'être réduit à son rôle de guerrier farouche et dévastateur, a été un dieu des orages et de la végétation : la légende le fait naître d'une fleur. Mais l'hypothèse linguistique reposerait sur une base trop hasardeuse. 11 faudrait supposer, ou bien qu'un M initial peut disparaître en grec : ou bien que M latin correspond quelquefois à un V primitif (latin mare, ssc. vari), et que ^rés en grec aurait laissé tomber le F, le digamma — [V] ares. Si douteuses que doivent nous sembler de telles conjectures, elles aident à entrer plus avant dans les pensées confuses des anciens hommes.

En pénétrant dans les forêts qui couvraient le Latium depuis le Tibre jusqu'aux versants de l'Algide, ce Mars, voix des feuillages et des vents, ce

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Mars pluvieux et fécond, mâle soulien de la famille, gardien pastoral des bœufs, des chevaux, des porcs de la peuplade contre les loups et contre les maladies (averruncus), trouva dans le pays des divinités semblables à lui-même, Faunus, Sylvanus, Paies, qui se sont ou résorbées en lui ou rangées dans son cortège. Nous avons cité déjà Faunus parmi les dieux aborigènes les plus primitifs, tout à fait analogue au Zeus de Dodone, et qui avait dans les bois, ou dans les roches, quelque grotte, quelque abri rustique où les cro^^ants allaient se coucher sur la toison des brebis immolées, sûrs d'entendre en rêve quelque oracle favorable. Faunus, roi antique, père des premiers habitants du Latium. nous est donné par Virgile pour fils de Picus, et petit-fils de Saturne ; il ne faut prendre, bien entendu, ces généalogies que pour ce qu'elles sont : des indices d'intime affinité. A sa puissance prophétique Faunus, joint la fécondation des troupeaux et la surveillance des loups, autres dieux anciens plus réels et plus redoutables. Il est donc principalement iimiis celui qui accouple les animaux, luperciis celui qui écarte les loups, adoré sous ce nom dans le Lupercal, une caverne du mont Palatin. Vous entrevoyez déjà pourquoi une louve et un pivert (picus) sont mêlés à la fable de Romulus et Rémus ; pourquoi Mars, qui, dansscn sanctuaire de la porte Capène, fut représenté entouré de douze loups, joue en cette histoire le rôle que vous connaissez, amoureux hardi de Sylvia ou Ilia, évidemment une fille des bois, père des pâtres errants qui ont fondé Rome. Dans les campagnes, la fête de Faunus revenait tous les mois, avec des danses très libres, des courses de chevriers tout nus frappant les femmes de leurs longs fouets en peau de bouc ; les Nones de décembre étaient la fête officielle. A Rome, au contraire, c'était à l'approche du printemps, vers le 15 février, que les Lupercales venaient rappeler, et de très près, les

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rustiques joies de l'âge de Faunus. Les Lupercales restèrent, jusqu'à la fin du paganisme, une cérémonie des plus révérées et des plus efficaces, purifiante et expiatoire au plus haut degré. On leur donnait le nom de Dies febriiatus^ jour qui chasse les miasmes, la fièvre (Jebris). Deux douzaines de jeunes gens d'anciennes, de très anciennes familles, des Fahiani et des Quinctiliani, étaient chargés de conduire et d'exécuter la cérémonie. Rien de plus curieux que les rites de ces Luperques. On commençait par tuer un bouc, en présence du Flanien dialis ; aussitôt, le sacrificateur, de son couteau sanglant, touchait au front deux jeunes nobles, qui devaient prendre une expression riante. 11 y avait là une allusion évidente aux anciens sacrifices humains. Après le banquet, les Luperques taillaient des lanières dans la peau du bouc immolé, pour en frapper les passants, surtout les femmes (comme dans le culte de Juno caprotina). Demi-nus, couverts de lambeaux sanglants, ils couraient la ville en procession joyeuse. 11 était de bon goût de tolérer toutes les farces que leur inspiraient l'ivresse et le sentiment religieux ; tout leur était permis ; et ce fut par eux que César, en 44, essaya de se faire offrir la couronne en plein marché ; Antoine avait institué à cette fin, l'année précédente, une troisième confrérie de Luperques, Lilpercijulii. Cette fois, la licence parut un peu forte, et le dictateur crut prudent de refuser la royauté ; il se contenta de Vimperiiim^ du commandement militaire, qui était déjà Vempire.

Outre le Lupercal, Faunus possédait un sanctuaire, ou un bois sacré, près de l'Aventin, où l'on conte que Numa réussit à le lier, ainsi que Picus, pour lui arracher le secret de la fortune romaine ; mais cette fable n'a été inventée que d'après les aventures connues de Protée et de Silène.

On tire volontiers Faunus et Fauna — sa compagne — ainsi que leur congénère Faustulus, de

fav-ere ; Favonius, le vent printanier, propice, ne serait qu'une variante de leur nom. Evandre (eu andros) en serait l'équivalent grec. Rien de plus admissible, même en tenant compte des formes ombriennes Fos, Fons, Fonus, qui permirent de confondre Faunus avec son fils Fontus, père des sources, des fontaines. Cependant le caractère prophétique de ces divinités, leurs surnoms de Fatuus^ tatuelus, Falum^ font songer à la racine/a d'où /a77*, parler, /as (ce qui est dit), faniLui, temple. Peut-être le moi /ab-ula et les noms des vers fauniques ou saturniens révèlent-ils d'ailleurs une parenté primitive entre les deux idées et les deux racines. Fab, Fav, Fan seraient trois variantes. Le dieu, en répondant, en parlant {/aJido, cï. favendo) favorisait le fidèle. De telles confusions sont fréquentes et expliquent les attributions diverses des personnages mythiques. Faunus était, en effet, le dieu bon, joyeux, amoureux de toutes les nymphes, qui, dans les bois profonds, au bord des eaux parle et chante avec l'air vivifiant des montagnes. Au printemps, il frappe de rameaux de myrte le sein de Fauna; à l'automne, il enivre la déesse de vin nouveau. Comme Mars, il l'est l'agent de la fécondité, Une de ses épouses est la nymphe Marica une forme féminine de Mars, et qui habitait encore, aux temps de Marins, les forêts marécageuses de Minturne. Marica aurait été la mère de Latinus. Au reste le nombre est grand de ces nymphes qui ressemblent à Fauna : Bona Dea, Vitula ou Vitellia, patronne d'une ville de ce nom, Anguitia, ou Angitia, déesse des Marses, Vacuna, Venilia, Circé, Carmenta, Paies, d'autres encore, qui ne sont pas des étrangères pour nous, et qui entretiennent toutes avec Faunus d'intimes relations. L'une, Bona Dea, passait pour sa fille, et il lui avait fait violence en la frappant du myrte, et sous la forme d'un serpent. Ainsi pour Fauna. Le serpent faunique était, ou la source qui s'échappe du sol,

OU un génie de la terre, en tout cas un souvenir d'une antique zoolâtrie. Une autre, Vitellia, mère des veaux et des vaches, était pareillement une compagne de Faunus, Une autre, Carmenta (de Carmen^ incantation, formule), que nous avons vue assise avec Lucine au chevet des accouchées, était la mère du dieu, ou celle d'Evandre, ce qui revient au même. Mais nous les avons déjà rattachées toutes au groupe des divinités spécialement agricoles, Ops, Tellus, Gérés, etc.

Nous en avons dit assez sur Faunus pour montrer l'antiquité de son culte, et son importance parmi les dieux latins primitifs de la nature, des bois, des eaux et des campagnes, mais non pas assez peut-être pour établir sa parenté avec Mars qui l'a, non supprimé, mais suppléé dans la plupart de ses fonctions. Ces affinités deviendront plus évidentes si nous produisons un aller eoo de Faunus^ Sylvaniis^ devenu épithète de Mars : Mars Sylvanus. (( Sylvain répond sur tous les points essentiels à Faunus ». Comme celui-ci, Sylvain èsTun génie favorable, parfois un spectre qui fait retentir les bois d'un cri terrible, et frappe l'ennemi d'une terreur dite faunique ; son activité, malgré son nom, ne se restreint pas au domaine sylvestre ; il sort de ses retraites cachées, il suit le défrichement, pour veiller sur les pâturages et sur le bétail. Solide vieillard armé d'un lourd gourdin, il écarte le loup des troupeaux ; il vient jusque dans les parcs, dans les jardins, procéder à l'arboriculture ; il entre dans les fermes ; il pousse jusqu'aux limites des propriétés, des tribus, là où des buissons, des clairières marquent encore la lisière des forêts disparues ; il s'y confond avec Terminus. Ami des troupeaux, des pasteurs, des chasseurs, il a partout des bois sacrés, partout de modestes autels où les gens de la campagne lui sacrifient des porcs et des boucs. Partout il a sa place dans les solennités et les divertissements que ramènent les

moissons, les vendanges. C'est, pour les fermiers, l'ancien maître du pays qui a cédé à la culture des parcelles de la forêt, et qui en même temps a posé la borne de chaque morceau défriché, le tutor jînium^ Sylvanus orientalis, conservaior, custos^ saluiaris. 11 est casatiiciis, viliciis, protecteur de la cabane, de la ferme ; il est agrestis^ gardien des terres, des bêtes, domesiicus^ l'ami du foyer. On l'associe aux Lares, on lui en donne le nom : Lar agrestis ; puis, comme Lare, il se rapproche des Mânes ; un cyprès ou un bouleau à la main, il préside aux funérailles, et les entreprises de pompes funèbres prennent le titre de Collegia Sylvani. Déviation bizarre, mais qui, vous le voyez, s'explique.' En principe, Sylvain est un autre Faunus ; il a, comme lui, pour compagnes, les nymphes de la sève et de la végétation, Virae, Vires, Viriles, que nous verrons associées à Quirinus, au Mars sabin.

Cette confusion entre Sylvain et les Lares et les Mânes n'est nullement étrangère à Mars, invoqué avec les Lares dans le chant des Arvales, et pourvu, comme les dieux des morts, d'un lapis manalis. Nous avons déjà parlé de cette pierre qu'on plaçait au fond du mundiis, du fossé funéraire, comme une porte de l'empire des morts. Nous avons dit comment, dans la pensée obscure, complexe, des primitifs, grâce à une double équivoque, d'abord entre mânes et manare, couler, puis entre la pierre et le carreau de foudre qui amène la pluie, cet objet sacré avait paru doué d'une influence humide et fertilisante. Tel était précisément le cas pour le Lapis manalis de Mars, situé près du temple de la porte Capène. Consacré sans cloute aux Mânes, puis déterré par suite d'un accident quelconque, il avait passé au dieu des sources et des averses fécondes. C'était une sorte de cylindre que les prêtres, dans les temps de grande sécheresse, promenaient par la ville, et qui attirait infailliblement la pluie, qui

soutirait l'eau du nuage, d'où aqiiilicium (aquam elicere).

Sylvanus n'était point seul à former transition entre Faunus et Mars. Picus, Picumnus, Pilumnus sont intimement unis à l'un et à l'autre. Au fond, ces trois dieux frappeurs n'en font qu'un : c'est le coup de foudre, arme, compagnon, épithète du Mars atmosphérique, orageux et printanier : Pic^ Picl^ Pisl^ avec addition du suffixe mniis (en grec menos) ne signifient pas autre chose. Voyons quels rôles on leur a distribués. C'est, naturellement, Picus qui est le plus honoré. Qu'il soit venu avec" Mars dans le Latium, ou qu'il l'y ait précédé, il est mêlé aux plus anciennes légendes du pays, tantôt comme chasseur, tantôt comme patron du labour, tantôt comme génie prophétique, ou bien comme fougueux cavalier et roi de Laurentum. Virgile nous le donne pour fils de Saturne et père de Faunus ; et il n'a certes pas inventé de toutes pièces la tradition laiirentine, lorsqu'il appelle le palais de Latinus Laurentis regia Pici^ et qu'il nous montre Picus, le dompteur de chevaux, vêtu d'une courte trabea, tenant d'une main le litiius augurai (sorte de bâton recourbé, origine de la crosse) et portant de l'autre un bouclier, Vancile sacré. Il ajoute que la jalousie de son épouse, Circé, lui a été fatale. Touché par la baguette d'or, métamorphosé par des philtres puissants, il est devenu oiseau ; et la déesse l'a peint de vives couleurs. C'est le pivert^ Picus Martiiis^ qui, grossièrement figuré au sommet d'un pieu ou pilier de bois — ■ Denys d'Halicarnasse a vu encore de semblables monuments, — représentait l'ancien dieu fatidique. Il est bien probable que le culte de l'oiseau est antérieur à celui du dieu. Les coups mystérieux frappés d'arbre en arbre par l'oiseau verdoyant avaient semblé un avertissement merveilleux. C'était du temps que les bêtes parlaient, presque aussi bien que les hommes ; où le loup, le cheval, le bœuf, le ser-

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pent, la corneille, cornisca, étaient des divinités hostiles ou bienfaisantes. La coïncidence des noms donna l'oiseau frappeur pour emblème à la foudre rapide, au dieu atmosphérique, fertilisant, et dont le cheval, dont la voix, se faisaient soudain entendre au dessus des bruits de la forêt. Picus est ravi, séduit par la mélodie sylvestre, par ce qui chante au fond des bois, la fille de Janus et Vénilia, Canens, la belle nymphe qui, partout, le cherche après sa métamorphose, et qui, épuisée de fatigue, expire aux bords du Tibre. Voyez combien sont anciennes et générales les données du folklore, des contes populaires ; Picus, l'oiseau-tonnerre, l'oiseau bleu couleur de temps, le perroquet-serpent du Mexique, le prince de Perse changé en oiseau par une princesse de la mer (dans les Mille et une nuits) : autant de variantes d'une même fantaisie éclose à la fois en cent régions diverses.

En sortant, ainsi que Faunus, que Syh'anus, de la forêt défrichée, Picus est, de même, appelé aux travaux agricoles. Il entre aussitôt dans l'esprit de ses fonctions nouvelles, et si à fond, peut-on dire, qu'il se présente comme fils du fumier, le dieu Stercutus, et élève des autels à ce père si utile. Lui-même prend volontiers le nom — identique — de Sterquilinus. Parfois il cède l'honneur de l'in--^ vention de l'engrais à sa doublure Piciunnus, d'ailleurs roi des huppes, croit-on, et époux tout désigné de la déesse des fruits Pomona. Le frère jumeau de Picumnus, Pilumnus, selon qu'on le regarde comme inventeur du javelot piliim, ou de la massue, du pilon^ est, ou bien un roi guerrier des Rutules, aïeul de Turnus, ou bien le broyeur de froment, patron des boulangers. 11 n'est pas hors de propos de rappeler ici une épithète de Jupiter, Pisioi\, qui a la même racine et les mêmes sens. Qui croirait que Picumnus et Pilumnus ont été invoqués et adorés comme protecteurs des femmes en couches et des enfants au maillot? Ils prési-

daient au mariage. On leur préparait un lit dans la chambre où le nouveau-né reposait ; et Pilumnus, avec sa massue, détournait du berceau les maladies qui auraient pu errer aux environs. Eh ! bien, ces fonctions ont aussi appartenu, précisément, à Mars, Conservatoi\ Pacijei\ Averriincus^ celui qui détourne, qui balaie au loin.

11 ne nous reste plus à rapprocher de Mars que Quirinus, le Mars sabin, établi, dés l'âge de Romulus, avec une partie de la nation sabine, sur le mont Quirinal, en face du Palatin où régnait le Mars latinisé, le Mars albain. Pas plus que Mars, Quirinus n'était, à l'origine, un dieu exclusivement guerrier. Père du fondateur de Cures, tout comme Mars du fondateur de Rome, il avait comme lui une fête annuelle aux approches du printemps, les Quirtnalia, 17 février. Son Flamen, institué à Rome par Numa, devait se joindre aux Pontifes et aux Vestales pour célébrer, le 7 juillet et le 21 août, les Cojisualia, fêtes agricoles; le 25 avril, il devait un sacrifice à Rubigus, dieu delà rouille, de la nielle, des moissons ; enfin, le 25 décembre, il célébrait une cérémonie sur le tombeau d'Acca Larentia^ soit déesse et mère des Lares du foyer, soit nourrice de Romulus, lui même assimilé à Quirinus et fils de Mars. Malgré certains traits autrement arrangés, il est visible que les deux dieux sont calqués l'un sur l'autre. Quirinus est un dieu du labourage et aussi de la végétation, du rapt conjugal et de la fécondité. Les deux myrtes, arbustes toujours verts qui ornent son sanctuaire, les Viriles, nymphes ou forces verdoyantes, virescentes, qui l'entourent sont les Virae de Sylvanus, et toutes ces déesses aimées de Faunus et de Mars. La principale, parmi ses compagnes, Hora Qiiirini, dont nous avons rapproché le héros Horatius, est-elle (( la saison favorable )), confondue avec Horta, déesse des jardins: V heure de Quirinus? Faut-il l'identifier aussi avec une déesse ombrienne : Hérè

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Martea (Hérè, féminin de herus), (( la maîtresse (de maison) de Mars », convertie platement en patronne des héritages (haerès) ? Je ne sais ; mais les deux divinités, fort voisines, s'unissent intimement dans Hersilia, la Sabine légendaire enlevée par Romulus. Après la disparition de Romulus, Junon, d'après Ovide (Métam. ), entraîne Hersilia dans le bois sacré de Quirinus ; frappée par une étoile du ciel, la reine est accueillie par Romulus dans son temple, sous le nom de Hora Quirini. Sans doute Ovide est si moderne — relativement à l'époque où nous nous maintenons, — qu'on ne peut accepter ses légendes qu'à titre d'indication; mais un fragment d'annales romaines, rajeuni bien entendu, tend à prouver que Hersilia n'était point sans relations avec Mars et l'une des compagnes de Mars. « Neria ou Nerio Martis (nous expliquerons ce nom), ô la Nério de Mars, je t'en supplie, puisque la volonté de ton époux nous a livjées chastes à des ravisseurs, afin qu'ils pussent donner à toi, à eux, à la patrie, des enfants et une longue postérité, permets que nous jouissions comme toi d'unions prospères ! » Si l'enlèvement des Sabines a été couvert de l'autorité de Mars, si la déesse invoquée a ellemême été, comme il semble (d'après quelques médailles), enlevée par Mars, si Romulus, Quirinus et Mars sont trois noms pour un même personnage, Hersilia^ l'épouse de Romulus, peut être identifiée sans crainte avec les épouses de Quirinus et de Mars.

Je m'arrête un moment à Nerio^ Neria, Neriene^ une de ces divinités antiques dont le nom s'est effacé peu à peu dans les vicissitudes de la mythologie. C'est le féminin de Nero, surnom fameux de la famille Claudia. Ner-va renferme le même thème, qu'il faut reconnaître dans le ssc. nara et dans le grec ùv-ho (avec prosthèse d'un a). Nério est donc (( la virile », ou celle qui aime la virilité. A qui s'attacherait-elle, sinon à Mars, au type de la

force mâle> Elle a pu se confondre avec la Fortuna virilis, qu'on adorait dans les bains des femmes comme déesse de la fécondation. Nous venons de la voir invoquée à ce titre par Hersilia. Nul doute qu'elle ne soit identique à Hère Martea, peut-être une Hèra pélasgique recueillie par les Ombriens. Ainsi s'expliquerait l'intimité de Junon avec Mars. Car Mars, dieu du mariage et delà vie conjugale, était invoqué par les matrones à côté de Juno Lucina, aux calendes de mars et à celles de juin .

Tout en s'attachant de préférence au Mars belliqueux, les Romains gardaient le souvenir du Mars pacifique, pacifer^ ami des pâturages et des cultures. Les chênes, les figuiers, les lauriers, d'autres arbres encore lui étaient consacrés. Caton, dans son De re rustica^ cite souvent Mars comme un des grands dieux du labour et de l'élève des bestiaux. L'éleveur de bestiaux doit implorer Mars Sylvanus, sans doute, comme nous l'avons dit, parce que les prairies, saltus^ étaient situées sur les lisières ou sur l'emplacement des forêts. Aux Ambarvalia, processions ou mieux lustrations champêtres, conservées par l'Eglise sous le nom de Rogations, le laboureur, après avoir honoré Janus et Jupiter, récitait la formule appropriée :

[Janiim Jovemque vino prœfamino . Sic dicito] :

Marspater, te precor qucesoque lUi sies volens propitiiis mihi domo Jamiliœ que nostrœ^ quojusrei ergo agrum terrain fiindum que meiim suovitaiirilia cir~ ctimagi jussi lit tu morbos visas invisosque viduitatem vastitudinem que calamitates intetnperantiamque prohibessis defendas averriincesque, iitique tufruges friimenta vineta virgulta que grandire beneque evenire stnas, pastores pascua que salva servassis^ duis que bonam salutem valetudinem que mihi domo familiœ que iiostrœ. Harume rerum ergo fundi terrœ agrique mei lustrandi lustrique faciendi ergo sicuti

dixi macte hisce suovitaurihhus lactentibus immoLindis esto.

Mars pater^ ejiis dem rei ergo macte hisce suovitaurilibiis lactentibus esto.

(Après avoir offert le vin à Janus et à Jupiter, dis ces paroles :)

(( Mars pater, je te prie et demande d'être bienveillant et propice à moi, à ma maison et à ma famille. A ces fins, j'ai ordonné de conduire autour de mon champ, ma terre et mon fonds des suovitaiirilia, pour que tu écartes, détournes et chasses les maladies visibles et non visibles, stérilité, sécheresse, calamités et intempéries et pour que tu permettes aux fruits de la terre, froments, vignobles et arbustes de grandir et venir à bien, pour que tu sauvegardes pasteurs et pâturages, pour que tu donnes à moi, à ma maison, à ma famille bon état et santé. A ces fins, en raison de cette lustration accomplie, comme je l'ai dit, autour de ces miens fonds, terre et champ, sois honoré par l'immolation de ces jeunes suovitaurilia. Mars pater, pour ces biens, sois honoré de ces jeunes victimes ».

Des formules analogues — nous le verrons quand nous étudierons les Tables Eugubines — se récitaient dans les Amburbia ou lustrations urbaines. Ambarvalia, amburbium^ vieux mots formés comme ambitio, ambulare à l'aide du préfixe ajiib, autour (gr. amplîi, ssc. abhi) : (( Autour des champs, autour de la ville )) Le sacrifice offert était significatif. Il se composait d'un porc, d'un bouc ou d'un bélier, et d'un taureau, les trois espèces d'animaux domestiques protégés par le dieu des champs. On appelait ces cérémonies siiovetaiirilia [sus^ ovis^ taurus).

Dieu des travaux champêtres et domestiques, Mars ne pouvait manquer d'être un dieu des sai-

sons ; nous savons déjà que son mois inaugurait l'année. A ces attributions, qui découlent aussi de son caractère atmosphérique, se rapporte Ici légende agréable de ses aventures avec une déesse, Anna Perenna, dont la fête populaire se célébrait aux Ides de mars, dans un bois sacré sur les bords du Tibre, prés de la Porta del Popolo. Ovide a consigné cette fable au livre III des Fastes, et, parmi beaucoup d'anachronismes, a conservé quelques traits antiques.

(( Aux Ides, c'est I» fête joyeuse d'Anna Perenna. Non loin de tes bords, ô Tibre, près de l'endroit où tu nous arrives, la foule accourt, et chacun avec sa chacune s'étend sur l'herbe pour boire et deviser : les uns en plein air, siih Jove\ quelques-uns sous des tentes — quelques pieux, humbles colonnes, couverts de leurs manteaux ; — d'autres sous une chaumière improvisée avec des branches et des feuillages. Cependant le soleil et le vin échauffent les têtes. On demande à la déesse autant d'années que l'on vide de coupes, et Ton compte. II s'en trouve là qui avaleraient toutes les années de Nestor ; telle intrépide, à force de boire, devient aussi vieille que la Sibylle. On chante, et les gestes suivent le sens des paroles. On quitte la coupe pour la danse, pour les chœurs rustiques, et les élégantes laissent flotter leur chevelure dénouée. Au retour, plus d'un couple chancelle, à la joie des passants qui s'écrient : (( Voilà des heureux! ))

(( Mais quelle est cette Anna "? Les avis sont partagés, et je ne veux négliger aucune tradition. Pour les uns, c'est la sœur de l'infortunée Didon (ici j'abrège), Elisa, Anna, chassée par les Numides, reçue par le pieux Enée, et qui, redoutant la jalousie de Lavinia, s'enfuit dans les bois, comme la biche qui a entendu les hurlements du loup. On dit que Numicius au front cornu l'enveloppa de ses oncles amoureuses et la cacha dans ses marais. On la cherche, et, du fond des eaux, elle parle ainsi : Je

suis la Nymphe du tranquille Numicius ; retirée dans le fleuve intarissable, je m'appelle Anna Perenna : Amne perenne iatens^ Anna Perenna vocor. A ces mots, la joie éclate dans les champs, on boit à longs traits et le jour s'écoule en festins.

(( Pour ceux-ci, Anna est la Lune, parce qu'avec les mois elle forme Vannée ; pour ceux-là, Thémis ; pour d'autres la vache Ino, ou bien une nymphe atlantide qui a nourri Jupiter enfant. Voici une légende que j'ai recueillie et qui ne me paraît pas éloignée de la vérité : Jadis la plèbe, qui n'avait pas de tribuns encore, s'enfuit sur le Mont Sacré. Les vivres s'épuisaient, lorsqu'une vieille, de Bovillae, dans les environs de Rome, pauvre, mais charitable, vint au secours des affamés. Ses cheveux blancs relevés sous une humble cornette, elle pétrissait de ses mains tremblantes des pains rustiques, et les apportait le matin, encore tout fumants. On l'appelait Anna (annona, nourriture). Après les troubles, le peuple reconnaissant éleva une statue à Perenna, qui les avait soulagés dans leur détresse.

« Maintenant, vous dirai-je pourquoi les filles, en son honneur, chantent des choses peu décentes? Elle n'était pas déesse depuis longtemps, quand Mars la prit à l'écart et lui dit : (( On t'honore dans le mois qui m'est consacré ; j'ai voulu confondre ton culte avec le mien. Eh ! bien, je confie mon espoir à tes bons offices. Guerrier, je brûle d'amour pour une guerrière, pour Minerve. Va la trouver, réunis deux êtres qui se ressemblent tant. Ce rôle est fait pour toi, aimable vieille (anus, anna) ! )) Elle promet, elle le traîne de délais en délais. Il la presse. (( Vos désirs sont accomplis, )) dit-elle enfin ; on vient de se rendre à mes instan- )) ces ». L'amant joyeux prépare tout. Cependant Anna voilée, comme une jeune épouse, s'est coulée au lit nuptial. Mars la reconnaît, trop tard, peutêtre. Jugez delà fureur du dieu mortifié ! Et comme la nouvelle déesse railla le galant de xMinerve ! Ja-

mais tour ne réjouit tant Vénus. Voilà l'origine de ces vieilles plaisanteries et de ces chansons grivoises )).

L'auteur de ce badinage a, sans y toucher, réuni toutes les opinions des érudits de son temps, sans oublier la bonne.

Anna, certes, n'a rien à voir avec Didon, ni avec les filles d'inachus ou d'Atlas, ni avec les vieilles qui fabriquent des gâte-aux ou qui tendent aux naïfs militaires des pièges inavouables. Non, mais c'est une divinité bienfaisante et nourricière de l'ancien Latium, longtemps invoquée aux bords du paisible et stagnant Numicius, à Bovillaenon loin d'Aricia, et encore sur l'Aventin, sur le Mont Sacré ; une déesse qui vieillit avec les mois, et, toute rajeunie au printemps, se glisse, nouvelle épousée, dans la couche de Mars. Alors tout s'éveille et s'épanouit dans les campagnes; les sillons verdoyants promettent aux humains l'abondance des moissons et des vins. FJt la joie, les rires, les danses, les chants rustiques célèbrent le retour perpétuel, perennis, des beaux mois qui rendent la jeunesse à la terre. Anna Pjreuna est la déesse de l'année, annus. "^ëtïé explication, certaine, et généralement acceptée, est confirmée encore par la légende bizarre de Numa et du bouclier tombé du ciel, qui, avec onze autres, fabriqués par un certain Mamurius Veturius, symbolise les douze mois. Ces boucliers, nommés Anciles, sont le trésor, le fétiche du collège des Saliens, prêtres danseurs du dieu Mars, dont l'histoire doit servir de transition pour passer du Mars atmosphérique et bienfaisant au Mars belliqueux et terrible.

Après avoir sommairement indiqué les causes qui ont fait de. Mars un synonyme banal delà guerre et du massacre, nous avons montré le grand dieu sabellien de l'orage printanier, de la pluie, des forêts, des champs et des troupeaux, marchant à la tête des tribus demi-sauvages qui l'acclament en

chœur ; avec elles, il envahit le Latium où il trouve établis des peuples parents du sien, des divinités semblables à lui-même, Faunus, Sylvanus, Picus et leur cortège patriarcal ; il s'allie ou se substitue aux dieux, séduit ou épouse les déesses, et protège à leur pJace ou avec leur concours la nature cultivée, le bétail, la propriété, la famille; il s'empare du premier mois de l'année, suit le cours des saisons et, toujours jeune, inaugure le cycle perpétuel des printemps.

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