CHAPITRE QUATRIÈME JANUS
— Apparence puérile des vieux mythes italiques. Janus, le portier aux deux visages, est simplement le jour, le Soleil, et la grande divinité des premiers envahisseurs latins, un doublet, localisé et spécialisé, de Joris-paier, né pareillement de la racine dyu div « éclat, lumière ». — Janus [Dianus] est le frè. e de Diana. — Ses deux \isages sont le matin et le soir. — Janus enlève le bas 1 ibre à Saturne et s'établit sur la Janicule en face de Saturnia. — Pourquoi il est appelé janitor, patulcus, clusivius, Matutinus pjter, duonus Keivs. — Pourquoi il est présent à tous les sacrifices et invdqué le premier. — Le mois Januarius et l'usage des étrennes, en l'honneur d'une déesse Sttejiua. — Janus pation des matelots dieu dessouices, des eaux, de la fécondité (sous le nom de Consivius). — Janus, ouvrant et fermant les portes de la guerre, est dit Junonius, Curiatius, Quirinus. — Explication de la iable des Horaces et des Cuiiaces. La déesse Quiris] la déesse Hoia, Her-Sdia. — Intelligente restitution du personnage par Ovide, au livre I des Fastes. — Diana; forme féminine de Dianus, est la lumière nocturne, la patronne du chasseur à l'afFûi, reine des nymphes et des génies des forêts et des sources. — Elle partage avec Junon le nom et l'office de Lucine [lucna^ Luna) . — La Diana de Némi et d'Aricie. — La Diana de l'Aventin. — Dès le VI* siècle peut-être IServius Tullius), Diana était confondue avec l'Artémis des Grecs.
Lorsque le groupe ausonien, suivi de prés par les tribus graïkes et achéennes, se mit en marche vers l'occident, l'esprit indo-européen, quoique tout imbu encore des plus humbles suggestions de l'animisme, commençait à imaginer au-dessus de ce menu fretin de revenants, d'esprits infernaux,
de génies champêtres, de lutins du foyer, quelques puissances de plus large envergure, noms personnifiés à peine d'aspects ou phénomènes célestes et atmosphériques, le ciel lumineux, l'orage, vaguement pourvues déjà d'attributs moraux, de volontés humaines, préposées au gouvernement des choses et des êtres. Ces divinités, ces ébauches archaïques, chaque tribu émigrante les emportait dans sa lente odyssée, et les achevait, les modelait pour ainsi dire, selon son propre génie. La Grèce, les animant de sa vie, de son intelligence, les revêtit de sa beauté. Les Italiotes, à la fois grossiers et austères, ne surent prêter à leurs dieux que de plates ou ridicules aventures; mais ils leur laissèrent je ne sais quelle majesté fruste et impassible, un caractère vraiment surhumain, qui manque souvent aux personnages capricieux et passionnés de 1 Olympe. Ces traits ont disparu dans la mythologie postérieure, dans la fusion malheureuse qui s'est opérée entre les deux panthéons, le grec et le latin. Hâtons-nous de les saisir avant que l'imitaiion des arts et de la poésie helléniques ait altéré la physionomie originale des divinités latines, sabmes et ombriennes. Nul dieuitaliote ne les a conservés plus fidèlement, dans leur puérilité et dans leur grandeur, que le vieux Janus aux deux visages.
Tout le monde connaît la glorieuse syllabe dont un rejeton, dieu, iddio, dios, etc., tient tant de place encore dans l'intellect des Occidentaux. Cette racine se présente sous deux formes, et sous deux formes doubles: T)yu-Div ; Dyau Diav. D'autre part, Dyu-Div s'allonge en Daiv-Dév ; Dyau- Diav (latin Diovis^ Jovis, Jupiter^ grec Zens, Zeiispater), outre un allongement de l'a (qui nous importe peu ici), peuvent recevoir divers suffixes, notamment a;ï, aiia : Diavan, Diavan>2 (formes très voisines du grec Zèn, Zènos^ Zèna^ dorien Zan et Dan^ Zanos et Danos). Div a fourni les cas indi-
rects du grec : Dios^ DU, pour Divos^ Divi\ et daiv (sanscrit c/ei'a) les mots si fameux divus, diiis, deuSj qui ne signifient rien autre chose que (( lumineux, éclatant » : ce sont des adjectifs qualifiant une impression des sens.
Il en est de même pour la variante principale de Dyav : {Dyavanas-Diavana) Dianiis-Dtana.
Dianus, Janus, en dépit de l'opinion courante, n'est à aucun titre plus ancien que Jovis ou Jupiter ; c'étaient deux u lumineux », deux « brillants )), voisins et distincts, et dontchacun tenait le premier rang dans une tribu ou un groupe de tribus.
Il semble que Jupiter, avant de devenir le dieu suprême des Latins, Latiaris, le dieu d'Albe la Longue, ait régné surtout, ainsi qutjuno, sur les Rutules et les Volsques : Jupiter- Anxnr, le dieu de Terracine, d'Antium.
Le Latium, depuis Aricia jusqu'aux bouches du Tibre, avait préféré Janus et Diana, qui ont eu à s'entendre avec de plus vieux occupants, Faunus et Picus dans les forêts de Laurentum, Saeturnus sur les rives du Tibre et parmi les collines de Saturnia, la Rome future. Janus, repassant le fleuve, ou se maintenant sur la rive droite malgré les Etrusques, s'établit sur le Janicule, en attendant le pont sacré qui devait la mettre en communication facile avec la ville, lorsque l'élément latin l'aurait emporté sur les Sicules et sur les Pélasges de Pallantée ; il se montra d'ailleurs, à l'égard de Saturne, plein de bienveillance, cherchant seulement à s'arroger le beau rôle dans leurs relations, à se donner pour le protecteur et l'hôte de Saturne fugitif, chassé du ciel par Jupiter. C'est ce qu'Ovide nous répétera tout à l'heure.
Fable visiblement suggérée par la mythologie grecque, lorsque Saturne et Kronos eurent été confondus, sans autre raison que la faucille de l'un et la faux de l'autre ; car le Saturne italiote, pas plus que son similaire Sabiiius pater (un faucheur en-
core), n'a jamais eu aucune parenté avec le Jupiter latin et n'a jamais été chassé par celui-ci, ni du ciel, ni même des campagnes où régnait, avant la venue des Ausones, le vieux dieu des laboureurs.
Il est vrai que l'exil et la fuite de Saturne éclairaient à la fois une étymologie très incertaine et un menu problème de numismatique. La contrée avait pris le nom de Latium (latere, se cacher) parce qu'elle avait servi de cachette à Saturne. Notez que le rapprochement lalere-Latium, s'il a quelque vraisemblance, s'expliquerait aisément par l'aspect mystérieux des forêts qui couvraient le pays. Quant à la question de numismatique, elle a trait au navire qui orne le revers d'anciennes monnaies romaines. On voulut y voir le bateau de Saturne fugitif, et non l'emblème, si naturel, delà navigation sur le Tibre.
Janus est le jour, et plus particulièrement le soleil, ou mieux la lumière du soleil. L'astre luimême était dieu sous divers noms : Ozeul, Ausel^ chez les Sabins, Auser^ Ausa}\, chez les peuples qui avaient précédé les Etrusques en Toscane, Aplu en divers lieux de l'Italie, enfin So/ chez les Latins et parmi les tribus qui ont donné son nom au mont Soracte^ plus tard à Apollon Sor-anus. O^eul, forme conservée dans un fragment de chant sabin : Ozeul adozio (( soleil vénérable », est, ainsi que ses congénères, Ausel^ Ausar, Ausosa (aurora, aurum), dérivé de iiso, uro, brûler, resplendir. So/, frère du védique Surya^ reproduit la racine Svar, éclat : d'où, entre autres, le sanscrit Svarga le ciel. Le dieu So/, Sol ortens, Sol aeterniis, a conservé des temples et un culte jusqu'aux temps du Mithra perse, avec lequel il s'est confondu. Mais son nom, adopté par la langue courante, n'a pu fournir qu'une divinité de convention. Un dieu est d'autant plus dieu que son nom se comprend moins. Tel fut le cas de Janus.
L'interprétation du nom et de la nature de Janus
JANUS .l}^
a été l'objet de nombreuses erreurs. Cicéron l'a tiré, je ne sais comment, de eundo (( allant », le dieu qui marche sans cesse, qui est l'origine du mouvement universel. D'autres ont été chercher lé verbe hiare^ hians^ hiatus ; ils ont assimilé Janus au Chaos, à l'abîme primordial. D'autres encore, moins profonds, ont ra^^oXè janitor t\..janua\ et en effet, mais non en vertu de l'étymologie, Janus est le dieu des portes, le grand portier qui ouvre et ferme le jour — patulcus^ de patere, clusivius^ de cludere. Nigidius Figulus est le premier, dans l'antiquité, qui ait vu dans Janus le masculin de Diana.
Toutes les attributions de Janus, les plus relevées comme les plus familières, procèdent, en somme, de sa fonction solaire, si bien précisée par Horace : Aime Sol^ curru nitido diem qui promis et celas ! (( Soleil bienfaisant, qui, sur un char splendide, montres et caches le jour ! )) Aussi, lorsque les Latins connurent les doubles Hermès des Grecs, ils adoptèrent pour représenter Janus cette forme symbolique ; ils lui donnèrent deux visages, tournés l'un vers l'orient, l'autre vers le couchant, l'un jeune, l'autre barbu, l'un triste et l'autre gai, d'où peut-être notre « Jean qui pleure et Jean qui rit », le plus souvent deux visages pareils, parce qu'il voit avec la même sérénité le commencement et la fin. Bifrons, et même quadrifons, geminus, devinrent ses épiihètes ordinaires ( i ).
Malgré cette représentation significative, le côté joyeux, favorable, a prévalu, et Janus n'apparaît guère, sinon jamais, comme divinité du soir.
(i) On ne trouve pas seulement la double tête sur les monnaies romaines, mais en.-ore sur les pièces étrusques de Volaterra et de Télamone, comme sur les monnaies de Capoue. Athénée rapporte que des villes nombreuses en Italie, en Sicile, en Grèce même, ont eu de ces monnaies à deux têtes. A Rome, les deux profils se ressemblent toujours. Elles sont imberbes à Capoue, barbues à Volaterra.
La force initiatrice demeure son caractère le plus "saillant. Tous les matins, il est invoqué sous le nom de Matiilinus pater, le pendant exact de Mater Matuta. Le jour des Kalendes, le premier de chaque mois, lui est consacré: et son mois, Jamiariiis, devint, mais assez tard, en 153 avant notre ère, le premier de l'année.
A ce recommencement du cycle annuel se rattache l'usage des étrennes, Strenae, coutume très antique qui se rapporte évidemment au culte d'une vieille divinité Sabine de la force, Strenua ou Strenia . On cueillait au bois sacré de cette déesse des rameaux de laurier, d'olivier, de chêne, sans oublier les glands, présage de bonheur, qu'on envoyait à ses amis le premier jour de Janus; puis vint l'habitude d'y joindre des cadeaux d'une valeur toujours croissante. A l'origine, ce nétait que des figues, des dattes, des gâteaux de miel, et quelques vieux as, ornés de la double tête et du bateau de Janus; puis ces modestes attributs furent figurés sur d'élégantes petites lampes d'argile ou de bronze, ornées d'une Victoire dont le bouclier portait l'inscription : annum noviim faiistinn felicem tibi, a an nouveau^ heureux^ prospère )). Déjà le pauvre client se privait pour offrir au riche patron ces hommages dont Tibère dut réprimer l'excès.
Janus bénéficiait de la joie universelle. Au simple gâteau, janiial, sa nourriture ordinaire, les magistrats et les pontifes ajoutaient sans doute, en ces occasions, des offrandes plus succulentes. Au reste, il était présent à tous les sacrifices, partout nommé et invoqué le premier, comme le dieu des origines, ya;2z/<? pater^ Divum deiis, comme l'appelaient dans leurs chants les prêtres saliens, et encore Duoniis Keriis^ le bon génie ou le créateur excellent.
Je ne m'arrête pas aux Saliens^ collège de prêtres danseurs que nous retroiiverons plus tard.
Mais je signale en passant une petite curiosité phonétique: diionus pour bonus. Duonus vient-il de duo, comme si pour être bon, il fallait d'abord être deux ; il y aurait là un indice, nullement invraisemblable, de l'antiquité du sentiment qu'on nomme aujourd'hui altruiste ; car il est évident que (( bonté )) implique sympathie pour un autre, puis pour plusieurs. Mais je voulais surtout attirervotre attention sur la genèse du b initial en latin. C'est une lettre qui n'a pas été prononcée sans difficulté, elle exige le contact momentané des lèvres, et l'on peut supposer que les Latins, comme beaucoup de sauvages le font encore, avaient longtemps parlé la bouche ouverte. Dans leur effort pour durcir la semi-voyelle v, ils produisaient un son compost dv disant dvis, duelhim., diionus avant d'atteindre g bis., belhiîn, bonus.
Si Janus (( forme tout, gouverne tout, régit tous les éléments », comme disait Val. Messala, un contemporain de Cicéron, il n'est pas étonnant qu'il présidât aux sources, puis aux fleuves et à la navigation. L'eau qui jaillit de terre ne pouvait s'ouvrii- un passage sans le concours de Janus ; aussi est-il l'époux des nymphes, tantôt de Juturna (la sœur de Turnus), tantôt de Venilia (variante de Venus et d'Ilia,) sous le nom de Portunus, gardien du port, tantôt de Camasena, la mère du Tibre, Tiberinus ; et par suite l'inventeur du bateau, le protecteur du matelot qui se risque sur l'élément liquide. Ce pouvoir sur les eaux est un très antique attribut solaire. Mais tandis que les poètes védiques peignaient, sans se lasser jamais, en images magnifiques, Agni s'élançantdu sein des eaux, Sourya, ou Savitri, ou Indra, et vingt autres pressant les mamelles de la nue, fendant les dragons qui retiennent les eaux prisonnières ; que les Grecs célébraient la fontaine Hippokrénè jaillie sous le sabot divin du coursier solaire, Pégasos, les Romains se rappelaient seulement que Janus,
pour les sauver de Tatius, avait jadis fait sortir de la terre un jet bouillant d'une eau sulfureuse. Pratiques et bornés à l'utile, ils avaient oublié le sens profond du mythe indo-européen, reconnaissable encore pourtant dans leurs légendes sans grandeur et sans lien.
Le père des eaux est aussi le père de la vie, végétale, sans aucun doute, mais encore animale, en vertu du symbolisme génésique si cher aux anciens hommes, et si vrai dans sa haute portée : pour tout ce qui réside sur la terre ou sur toute autre planète, le soleil n'est-il pas le grand générateur ? C'est donc à bon droit que Janus est invoqué dans les Indigitamenta^ comme indigète de la fécondité, sous le nom de Consivius, le dieu des semences, des germes; que beaucoup d'antiques familles honoraient en lui l'origine de leur race, patricus^ le genius familial. Les Hellènes pareillement avaient un Apollon palrôos.
Nous voici bien loin, ce semble, du dieu des rues, des passages, auxquels dans les carrefours sont élevées des chapelles à quatre ouvertures, arcs de Janus quadrifrons, bien loin de ce patron de toutes les portes des maisons et des villes ; et cependant tout se tient, disions-nous, dans ces emplois divers ; l'amant de la nymphe Carda ou Cardea qui veille aux portes de la vie et protège les enfancs, et le portier domestique ou urbain, est toujours le grand portier des deux et des quatre horizons ; et le patron des chemins, qu'invoquent les voyageurs, est toujours le duonus Kerus qui suit d'un œil bienveillant toutes les entreprises, toutes les affaires privées ou publiques. Ces deux thèmes se combinent encore, mais non pas seuls, dans une des fonctions les plus connues du dieu. Janus ouvre et ferme le temple de la guerre; et, avant qu'il y eût des temples, il ouvrait les portes de la citadelle au peuple armé pour la maraude ou la bataille, il les refermait sur les vainqueurs char-
gés de butin et de dépouilles. II présidait au début et à la fin des expéditions, comme de toutes choses. Une explication si simple et si évidente n'avait pas frappé les anciens ; il est vrai qu'elle semblait hors de proportion avec les cérémonies imposantes, le déploiement de processions et de sacrifices solennels qui accompagnaient, aux temps brillants de Rome, l'ouverture du temple de la guerre.
Virgile, considérant cet usage comme des plus antiques chez les Latins, l'a sobrement et fortement décrit au Vil* livre de l'Enéide : Mos erat hesperio in Latio . (( Il y avait en Hespérie, dans le Latium, une coutume, religieusement observée depuis par les villes albaines, et que Rome, maîtresse du monde, observe encore au moment de s'élancer au combat, soit que sa main redoutable menace les Gétes, les Hyrcaniens ou les Arabes, soit qu'elle regarde l'Inde et l'Orient, ou qu'elle redemande aux Parthes ses étendards. Il est deux portes jumelles, les portes de la guerre, ainsi les nomme-t-on, consacrées par la religieuse terreur qu'inspire le farouche Mars, portes closes d'invincibles ferrements, de cent verrous d'airain. Janus, gardien fidèle, ne s'écarte pas du seuil. C'est lë^consul lui même qui les ouvre aujourd'hui, tandis que résonnent à l'unisson les trompes de bronze. En ce temps-là c'était à Latinus d'obéir à l'usage, de pousser les portes lamentables et de déclarer la guerre aux compagnons d'Enée. Mais le vieillard, refusant sa main à une oeuvre de sang, s'est enfui, s'est caché dans les ténèbres. Alors, glissant du haut du ciel, Saturnia, la reine des dieux elle-même, fait tourner sur leurs gonds les vantaux de fer ; elle disjoint de sa main les terribles portes. »
Janus paraît un peu sacrifié dans ce morceau ; Virgile ne se doute guère que Junon, forme féminine de Jovis, est assez intimement liée à Janus pour que celui-ci ait compté Junonius au nombre
de ses épithètes. Virgile répète une tradition, mais il a quelque scrupule à faire de Janus un dieu de la guerre, comme si ce rôle ne seyait pas au gardien paisible des places et des marchés. Nous savons que cette fonction, tout au contraire, convenait parfaitement à celui qui préside aux débuts de toute chose, qui ouvre les jours, les mois, les années et les portes ; disons aussi au Soleil, combattant céleste. Fa puis, le long du Tibre, dans la campagne de Rome, vers Tibur à Test, vers la Sabine au nord, Janus avait rencontré beaucoup d'autres divinités locales, épousant les déesses, fraternisant avec les dieux pastoraux ou guerriers, Faunus, Picus, xMars, Quirinus, et prenant, à l'occasion, un peu de leur caractère belliqueux .
11 existait un Janus Quirinus, ainsi nommé, dit Macrobe, ab hastâ quain Sabini Ciirin vocant, (( de la lance que les Sabins appellent Cinis » ou Quiris et qui a donné son nom à la capitale sabine Ciues^ ainsi qu'aux habitants, latino-sabins de Rome, où les patriciens auraient siégé en armes : Quintes. C'est à sa confusion avec Quirinus que Janus a dû en partie son ministère guerrier.
Ce nom de Quir ou Cur, d'origine inconnue, est lié (comme celui de Janus) à l'une des plus célèbres légendes de la vieille Rome, celle qui présente d'une manière si dramatique l'abaissement et la ruine d'Albe la Longue. Les Curiaces n'ont, croyez-m'en, jamais existé, pas plus que les Horaces ; leur histoire n'est que l'arrangement, fort ingénieux, de lambeaux mythiques : Quelques explications sont ici nécessaires.
Lorsque les Sabins arrivèrent dans les gorges de l'Apennin central, c'étaient, sauf la langue, des demi-sauvages. Comme certains Sibériens adorent des perches plantées en terre, comme les Scythes d'Hérodote rendaient un culte au cimeterre, les Sabins, tout en connaissant des dieux plus relevés, avaient pour fétiche national la lance,
quir^ curis ; quand les Etrusques apportèrent en Italie les arts plastiques, cette lance fut placée entre les mains d'un porte-lance, Quirinus : puis ce porte-lance divinisé îfut assimilé graduellement à des personnages de plus haute volée, Mars, Jupiter. Janus, à mesure que les Sabins entraient en contact avec les Marses, les^Eques et les Latins. Il n'en garda pas moins son nom, à Rome, sur le mont Quirinal où s'étaient fixés les Sabins de Tatius, les Titienses ; et, ce qui indique une longue prépondérance de l'élément sabin, il se substitua au héros éponyme, à Romulus, transformé par l'apothéose en Quirinus, père des Quirites. Le Curiace ou les Curiaces albains sont des variantes, des compagnons ou des prêtres de Quirinus. Ils étaient d'ailleurs connus des Ombriens et des Osques sous la forme altérée ou dialectale korrediei\ qui équivaut au pluriel Koredies, Curiatii. Cette concordance prouverait tout au moins que le groupe ausonien tout entier avait pratiqué le culte de la lance ou curis. Maintenant, qui établira l'identité de Quirinus et de Curiatius ? C'est notre Janus.
Janus porte également l'un et l'autre surnom. (( À côté du Tigelliim sororium., dit Preller, à côté du Poteau de la sœur, si connu par la légende d'Horace, on voyait deux autels consacrés à Juno Sororia et à Janus Curiatius, l'un à cause du meurtre de la sœur, l'autre à cause du meurtre des Curiaces. )) C'est là l'interprétation consacrée; mais il est permis de douter qu'elle réponde à un fait réel, et de voir dans ce poteau et ces autels un antique monument dédié à Junon, sœur de Janus, et à Janus Quirinus ; d'autant que le nom d'Horace est tout aussi lié que celui de Curiace au culte de Quirinus. Il est difficile de ne pas le rapporter à une vieille divinité sabine : Hora, Hora Quirini, Hera (fort apparentée à cette Her-silia enlevée par Romulus), dont le teiiiple restait toujours ouvert,
pour marquer que la déesse était toujours à la disposition de ses adorateurs, qu'elle leur offrait un perpétuel appui. Si l'on admet que Hora (dont Horatius est une forme masculine), celte Hora, compagne, parèdre de Quirinus, était une divinité guerrière, si l'on se souvient en même temps que Janus était identifié à Quirinus, on comprendra mieux peut-être pourquoi le temple de Janus restait ouvert pendant la guerre, pourquoi il était fermé pendant la paix, ouvert tant que les armées avaient besoin de la protection du dieu, fermé aussitôt que son concours n'était plus nécessaire.
La conjecture, je ne le nierai pas, a sa large part en ces déductions sur la pointe, non d'une aiguille mais d'une lance. Il faut toutefois passer quelques hardiesses à ceux qui, remontant le cours des âges n'ont pour guides, à défaut de monuments écrits ou figurés, que des vestiges épars, recouverts, effacés, altérés par les Etrusques, les hellénisants et les historiens de Rome. Combien la tâche est hasardeuse, on en pourra juger, quand j'aurai rappelé que, des anciens dieux du Latium, Janus est celui qui a le plus fidèlem^ent gardé sa physionomie native. Tel je vous l'ai présenté, tel, à bien peu près, nous le retrouverons dans le premier livre des Fastes d-Ovide. Quelques passages de cet agréable morceau résumeront, pour ainsi dire, l'enquête à laquelle nous venons de nous livrer.
L'auteur explique d'abord qu'il veut tirer des antiques annales, des registres tenus par les pontifes, tout ce qui concerne le nombre et l'ordre des mois, les différents jours, fastes et néfastes, les comices, les marchés, les cérémonies du culte. Le jour néfaste est celui où ne se font pas entendre dans les tribunaux les trois mots sacramentels, do^ dico, addico, je donne, je prononce, j'adjuge. Le jour est faste (ouvrable) lorsque l'exercice de la justice et permis. Nef as ^ il est défendu ; yas, il est
permis (dt fart, parler; d'où viennent /'a-^z/Za et fabulait^ l'espagnol habitr).
Le poète, suivant l'ordre du calendrier Julien, entre dans Tannée par le mois de janvier ; sur le seuil, il doit rencontrer Janus, et l'interpelle, avec une familiarité qui bientôt va se changer en respect.
(( Quel dieu es-tu? Comment te définir, ô double Janus ? Car la Grèce ne possède aucune divinité qui te ressemble. Dis-nous pourquoi, seul des immortels tu vois ce qui est derrière et devant toi ». Je prends mes tablettes et voici qu'un jour plus vif éclaire ma demeure, devant moi paraît le dieu. C'est bien lui, un bâton dans la main droite, une clé dans la main gauche. .C'est bien son étrange et double tête ; ses deux visages me regardent. Je me sens frissonner ; mes cheveux se dressent d'épouvante.
(( Mais lui : « Cesse de craindre, chantre laborieux des jours ; apprends ce que tu désires et prête l'oreille. Les anciens — car je suis chose antique — ^ m'appelaient Chaos. Vois quel passé lointain je vais révéler. Cet air transparent, et les trois autres corps, le feu, les eaux, la terre, ne formaient qu'un monceau. La lutte de ces principes rompit la masse originelle, les éléments s'étagèrent selon leur poids, la flamme dans les hauteurs, l'air au-dessous, la terre immobile, au centre, avec les eaux. Alors moi, qui n'étais qu'un amas sans forme, je repris une figure et des membres dignes d'un dieu. Seulement, trace légère d'une confusion primitive, mes traits maintenant présentent encore, par derrière et par devant, le même aspect. Une raison d'ailleurs m'a fait garder cette forme ; en l'apprenant tu connaîtras mon office. Tout ce qu'embrassé ton regard, ciel, mer, nuages, terre, tout cela est ouvert et fermé par ma main. Sur moi seul repose la garde de l'univers immense. Le droit de faire tourner l'axe du monde m'appartient
tout entier. M'a-til plu d'ouvrir le calme asile de la Paix ? la Paix marche libre en des voies toujours unies. Si je ne tiens la Guerre enfermée sous de rigides verrous, le monde troublé sera couvert de sang et de carnage. Avec les Heures tranquilles, je garde les portes du ciel : Jupiter même ne peut sortir et rentrer sans moi. De là mon nom, Janus (dQ jaiîua). Quand le prêtre pose devant moi le gâteau de froment, la farine mêlée de sel, tu rirais des noms qu'il me donne : c'est Patulcius, c'est Clusiiis encore ; eh ! bien, par ces vieux mots, nos frustes aïeux ont voulu définir ma double mission. Mon pouvoir, que tu connais maintenant, explique ma forme, tu le devines déjà. Toute porte a deux faces, l'une pour les passants, l'autre pour le Lare domestique. Et de même que votre portier assis prés du seuil voit les sorties et les entrées, de même, portier de la cour céleste, je regarde à la fois l'orient et l'occident. Hécate possède trois visages divergents afin de surveiller trois voies qui se rencontrent ; moi, pour n'avoir pas à tourner la tête, sans me déranger, j'embrasse à la fois deux horizons )).
— Dis encore, repris-je encouragé par sa complaisance, pourquoi le nouvel an commence; dans la saison des frimas r Ne valait-il pas mieux choisir le printemps > Alors tout fleurit, tout renaît. Le bourgeon gonflé éclate sur la branche et l'arbre se revêt de feuilles fraîches écloses. La pointe de l'herbe monte et dépasse le sillon ; le bétail joue et s'ébat dans les prés. L'hirondelle, attirée par le doux soleil, revient suspendre à nos poutres sa maison d'argile. N'est ce pas là le renouveau, la jeunesse de l'année ? — ■ Moins prolixe que moi, le dieu répondit : u C'est en hiver que commence et finit le cours du soleil ; l'année part avec le soleil».
— Pourquoi, fis-je encore, lorsque je m'adresse à quelque autre dieu, te dois-je les prémices de l'encens et du vin > — Parce que je garde la porte ;
seul je t'ouvre un accès vers le dieu que tu cherches.
— Mais pourquoi, lors de tes kalendes,échanget-on des souhaits et des propos joyeux ? — S'appuyant sur le bâton que tient sa main droite : {( Tout commencement, dit-il, renferme un présage. C'est la première parole qu'il faut écouter ; c'est le premier oiseau que consulte l'augure. — Et pourquoi cette palme, ces figues ridées, ce miel blanc offert dans un vase blanc ^^ — Pour la même raison ; c'est un présage heureux que la douceur du miel et des fruits. — J'ai compris, mais quel besoin d'y joindre des pièces de monnaie ? — Eh ! quoi, dit Janus en riant, connais-tu si mal ton siècle ) Crois-tu l'argent moins doux que le miel r A grand'peine, sous le règne de Saturne^ voyais-je un homme à qui le gain ne fût doux ! En ce tempslà pourtant on couchait sur la dure, le consul quittait sa charrue pour dicter des lois. On ne pouvait posséder sans crime une lame d'argent. Mais avec la fortune s'est accrue la rage d'amasser. Plus on a, plus on veut. Plus le malade a bu, plus il veut boire. Et tu me demandes si une pièce de monnaie est un auspice bienvenu ? J'étais content jadis de vieux as que Ton offrait ; aujourd'hui un métal plus riche a remplacé l'antique airain ; l'or est d'un meilleurprésage. Nous autres dieux, bien que nous approuvions les vieux us, nous nous trouvons bien tout de même en des temples dorés. Un peu de majesté ne messied pas aux dieux. Soyons de notre temps ; la vieille mode est louable sans doute, mais la nouvelle a du bon ».
(( D'un ton soumis, je repris : (( Mon instruction est déjà fort avancée :, qu'est-ce, maintenant, que ce navire au revers de cette monnaie, et cette tête sur l'autre côté î^ — Dans la tête, tu aurais reconnu mon double profil si le frottement n'avait effacé le contour ; reste lebateau, c'est la nefdu dieu portefaux. Saturne, chassé du ciel, avait longtemps erré par le monde quand il débarqua sur les rives
du fleuve toscan. Je le reçus alors, et la postérité reconnaissante, en souvenir de l'hôte divin, grava un vaisseau sur ma monnaie. La contrée prit le nom de Saturnia, et encore de Latium, parce qu'elle avait caché un dieu. Oui, oui, j'habitais déjà les bords que rasent les eaux calmes du Tibre sablonneux. Là, où est maintenant Rome, verdoyait une forêt que la hache n'avait pas touchée ; la merveille du monde nourrissait quelques bœufs. J'avais pour citadelle une colline qui a gardé mon nom, le Janicule. Je régnais alors. Dans ce tempslà, la terre nous était hospitalière, les dieux vivaient parmi les hommes. Point de châtiments, alors ; la justice n'avait rien à dire à des justes ; l'estime de soi-même et non pas la crainte, tel était le seul guide des peuples ; de la guerre, je n'avais nul souci, veillant sur la paix et sur les portes ; et, montrant sa clé, voilà, dit-il, mes armes ! — Eh ! bien, maintenant, pourquoi te cacher pendant la paix, et ne paraître qu'au signal des combats ? — Afin que le retour soit libre au peuple parti pour les combats, ma porte demeure ouverte largement. a la paix, je la ferme, pour que la guerre n'en puisse plus sortir. Il dit, et relevant la tête, de ses deux visages il regarda le monde partout pacifié. » (La frontière du Rhin venait alors d'être franchie et conquise par Germanicus).
Bien que notablement abrégé, ce dialogue piquant et clair nous offre, ce semble, une assez fidèle image, un peu rajeunie, un peu affinée sans doute, du vénérable Janus, qui n'a vraiment qu'un tort, c'est de se croire plus ancien que Saturne ; il est vrai que ses souvenirs sont ici un peu confus, et qu'il s'attribue autant de part qu'au dieu portefaux dans les vagues délices et les vertus faciles de l'Age d'or, véritable temps d'anarchie où l'homme obscur vivait à sa guise et de peu, prenant ce qu'il pouvait, jusqu'au jour où il était pillé et massacré par le fort, temps d'innocence où le crime était
quelquefois atteint par la vengeance privée, temps de piété sincère où les grosses joies rustiques alternaient avec les sacrifices humains.
Diana, la forme féminine de Janus, a pu être avec lui une déesse du jour, comme l'indiquent le nom et les fonctions de Lucina qu'elle partage avec Junon. Comme cette dernière, elle préside auK accouchements, à la naissance. Elle ouvre au jour les yeux de l'enfant, elle protège et accompagne dans la vie les vierges et les adolescents. Mais diverses raisons lui ont assigné un rôle nocturne et mystérieux. La symétrie d'abord : Janus étant le flambeau du jour, il était naturel que son pendant féminin fût le flambeau des nuits. Ainsi de Phoibé et de Phoibos. Lucina, d'ailleurs, contractée en Losna. Louna (sur des miroirs étrusques), est devenu le propre nom de la Lune. Diana fut donc principalement celle qui brille soit dans la nuit, soit dans l'ombre, dans les ténèbres du ciel ou dans l'épaisseur des bois, l'éclat incertain et tremblant de la source cachée sous les feuillages ou dans les anfractuosités de la montagne, le guide du chasseur à l'affût, la compagne et la reine des nymphes, Carmenta, Angerona, Feronia, Egéria, dont il est souvent difficile de la distinguer
Le culte de Diane était d'ailleurs commun à tous les Ausoniens. Déesse sabine, d'après Varron, elle était également invoquée, chez les Aurunces, à deux lieues de Capoue, sur le mont Tifata, où s'élève aujourd'hui l'église San-Angelo de F'ormies. Dans toute la région intermédiaire, on la retrouve chez les Herniques, dans les bois sacrés d'Anagni et de Corne, lieu célèbre par la beauté de ses cornouillers et de ses hêtres, chez les Eques, derrière Tusculum, sur les pentes boisées de l'Algide. Mais le plus célèbre de ses sanctuaires était certainement dans le séjour primitif des Latins, sous Albe même, au bord du lac de Nemi. Nenii rappelle encore le nemiis sacré.
(( Dans la vallée d'Aricia, dit Ovide, au milieu d'une épaisse forêt, est un lac consacré par une religion antique. Des linges, des lambeaux d'étoffe pendent le long des buissons, avec nombre de tablettes votives offertes par des fidèles reconnaissants. Il n'est pas rare d'y voir quelque matrone y venir de la ville, couronnée de fleurs, pour y allumer des cierges. (La dévotion, comme on voit, ne change guère). Le sceptre de la forêt échoit aux hommes à la main forte, aux pieds rapides, et chacun de ces rois éphémères périt à son tour, victime de l'exemple qu'il a donné ».
Ce curieux vestige de l'antique sauvagerie nous est bien connu par une agréable fantaisie de Renan, le Prêtre de Némi. Le desservant de la Diane Aricine ne pouvait être que le meurtrier de son prédécesseur. Il fallait que le candidat, après avoir brisé dans le bois sacré un rameau désigné d'avance, tuât en duel le prêtre en exercice. Cette mission fut plus tard confiée à des esclaves fugitifs. Le vainqueur prenait le titre de rex nemorensis^ roi de la forêt.
L'institution de cette coutume était attribuée par la légende à un certain démon noir, Virbius^ proche parent sans doute des Vires, Virœ, sorte de dryades latines. C'était quelque Genius, quelque Indiges des bois et de la chasse, qui a passé pour le plus ancien prêtre de Diane, le T^ïtmitv Rex Nemorensis. Plus tard, quand Diane fut identifiée avec l'Artémis des Grecs, on voulut voir en ce Virbius, Hippolyte ressuscité, amant de la nymphe Aricie, et l'on écarta soigneusement du temple les chevaux qui avaient causé la mort du héros. Virgile, qui accepte pleinement cette fable, ne nous en montre pas moins Virbius à cheval parmi les alliés de Turnus. Mais ce n'est plus Hippolyte, c'en est le fils. Ibat et Hippolyti proies pulcherrima bello Virbius, envoyé par sa mère Aricie, qui l'éleva dans les bois sacrés d'Egéria, sur les frais rivages où Diane a ses autels propices ».
Pour accentuer davantage une confusion facile entre Diane et la Nymphe Egérie, déesse des sources, de la naissance et du salut, certains mythographes désignaient comme fondateur du culte de Némi un certain Manius Egérius, ancêtre d'une famille illustre. Ce que l'on peut admettre, c'est qu'après la ruine d'Albe, le bois sacré d'Aricia étant resté le sanctuaire commun de Tusculum, de Lanivium, de Laurentum, un dictateur tusculan, Egérius Laebius, consacra de nouveau l'endroit, au nom de la Ligue latine. Rome, plus lard, assuma la haute surveillance de cette retraite sacrée ; et le culte de Diane vit ses honneurs s'accroître. Une fête annuelle, peut-être aux ides d'août, y attirait la foule des femmes heureusement délivrées par la chaste Lucine, les jeunes vierges aspirant à la maternité, et les chasseurs pieux. Un trait antique y rappelait l'origine lumineuse de la déesse. On y célébrait cette course aux flambeaux qui fournit à Lucrèce sa belle comparaison : et quasi ciirsores^
Et les mortels, coureurs d'une route infinie, Se passent en fuyant le flambeau de la vie.
Diane n'était pas moins honorée aux bords du Tibre qu'aux pieds du mont Albain. Et parmi les nombreux sanctuaires et bois sacrés qui lui restèrent dédiés sur la plupart des collines fameuses, Viminal, Esquilin, Cœlius, plus d'un certainement était plus ancien que Rome. Sur l'Aventin notamment, bien qu'on en rapporte la dédicace à Servius Tullius, l'Etrusque iVlastarna, son temple datait de l'époque latine. Il avait été élevé à frais communs au nom de la Ligue, encore indépendante. Une paire de cornes puissantes suspendue dans le vestibule, et. que l'on vit durant plusieurs générations, était un emblème lunaire évident, malgré la sotte légende qu'on y rattacha. C'étaient, disait-on, les cornes d'une vache née dans la Sabine, et si belle
que l'hégémonie avait été promise à TEtat dont un citoyen offrirait cette vache à Diane. La fête de l'Aventin revenait tous les ans à la même date que celle de Némi, autre preuve d'une égale antiquité. Au reste, ce mont Aventin, si longtemps resté en dehors de Rome, si longtemps occupé par la plèbe que les patriciens excluaient du droit civil et religieux, était riche en traditions italiotes. L'ancien dieu du feu, Cacus, patron de Préneste sous le nom de Cœculus, fils de Vulcain, y faisait sa demeure ; et pour l'en déloger, il ne fallut pas moins que le héros grec Héraklès. A4ais c'est un mythe que nous conterons en son temps.
Encore un mot sur la Diane Aventine. Elle était adorée surtout par les esclaves, seri^/, en l'honneur, dit on, du roi Serviits, qu'ils regardaient comme leur patron, peut-être aussi pour rappeler la part dévolue aux esclaves fugitifs dans le sacerdoce de Nemi, et encore pour remercier la déesse des bois des asiles qu'elle leur accordait libéralement. Tout au fond, je crois que les esclaves représentaient ici les anciens Latins, le peuple réduit en servitude par l'aristocratie romaine.
En somme, à l'exception de quelques traces confuses, obscures, Diane perdit assez vite cette physionomie, cette allure italique si fidèlement gardée par Janus. On rapporte que déjà Servius avait installé sur l'Aventiii une copie de l'Artémis d'Ephése. Ce qui est plus certain c'est que, dès 399, tout au début du IV*' siècle, la véritable Artémis grecque, la sœur d'Apollon, figura dans une cérémonie romaine. Diane, plus célébrée que jamais, n'est plus qu'une déesse, charmante encore, mais sans caractère national, mélange d'Artémis, de Phœbé, d'Hécate, la Diane de Catulle et d'Horace, déesse de la nature, des bois et des montagnes, des ruisseaux, des lacs où elle se baigne, des apparitions, des lunes et des mois.