I. VARIANTES ET FONCTIONS DE JUPITER
Caractère impassible ei grave de Jupiter, qui est, avant tout, le dieu du ciel lumineux. — Conjectures sur le mot Vediovis et sur le dieu de ce nom, évidemment apparenté à Jupiter. — Jupiter dieu de la foudre. Superstitions latines et étrusques. L'interprétation des éclairs, Haruspicine. — Jupiter Lapis. Summanus. — Jupiter Tigillum. — Jupiter imhricitor, dieu des pluies, des moissons, des troupeaux, Jrugijer, fecvnia, luminus . Jupiter Liber et Libertas, dieu des vendanges, de la liberté, de la jeunesse : Juventas. — Jupiter penetvalis gardien du foyer domestique, défenseur de l'enclos : Terminus . — Parenté de Terminus avec Jupiter Lapis. — Sainteté de Terminus. — Jupiter soutien de l'Etat, arbitre des batailles. Stator^ Ferelrius. — Jupiter Fides, Fisius, dieu de la bonne foi, du serment. — C'est en son nom que le Père patrat ou Fécial déclare la guerre et atteste les traités. Antiquité de ces formules et cérémonies.
Pourquoi Jupiter vient-il si tai'd } Avons-nous oublié le conseil de Virgile : Ahjove principium > Et le grand chef des deux olympes, — le grec et le latin, — Zeiis ou Jovis-paler^ n'avait-il pas droit à la première place, en avant de tous ces dieux qui marchent au-dessous de lui ? Nous ne l'avons pas pensé. Non pas qu'il le cède en antiquité à aucun de ses collègues, à son quasi homonyme Janus, à
igô l'italie antique
Mars dieu des printemps, arbitre des batailles ; mais, comme eux, il a débuté par des prédilections locales, se fixant chez les Volsques d'Anxur ou chez les Latins d'Albe la Longue. C'est par degrés qu'il est monté au Capitole, après avoir conquis à peu prés tous les attributs, assumé tous les pouvoirs divins, le domaine éminent sur les hommes et les choses. C'est par ce travail de résorption qu'il s'est assuré le titre fameux do, Jupiter opiimus maximus, et cette grandeur qui l'égale au Zeus hellénique.
Le Jupiter et même la Juno des Latins et des Romains, quoique foncièrement identiques par le nom et par les attributions au couple suprême du plus ancien panthéon grec, Zeuspater et Dioné, ont toujours gardé, même après la fusion des deux mythologies, un caractère original et national. L'intelligence active et féconde, le génie artiste des Hellènes, avaient modelé Zeus à leur image, lui donnant, sans porter atteinte à sa giandeur, la beauté de la race, la vie et les passions humaines, enfin une personnalité indépendante des phénomènes qu'il dirige. Jupiter est impassible. Ses sentiments, lorsqu'on lui en prête, répondent à des variations atmosphériques. Sa colère est l'orage ; sa joie est la sérénité de l'air,
Hoc sublime candens quem invocant omnes Jovem,
« Ce rayonnement d'en haut que tous invoquent sous le nom de Jovis. »
L'auteur de ce beau vers, Ennius, dira bien : (( quand il rit, tout le ciel rit avec lui ». Mais Ennius est Messapien, Osque, demi-grec ; et, d'ailleurs, l'association du ciel et du dieu montre assez ici que le rire de Jupiter est l'éclat d'un beau jour.
Il agit, mais en force de la nature, éternelle et toute puissante, non pas en personne qui pense et qui veut. L'amour, la beauté, l'art, lui sont étran-
gers. Il est le père de toutes choses, mais il n'a pas d'enfants. Son union avec Juno, sa forme féminine, est stérile.
Est-ce donc à dire qu'il ne tienne rien de l'homme, et qu'il représente uniquement les divers aspects de l'espace ambiant?- Point du tout. Comme son collègue olympien, il est fait à l'efligie de ses adorateurs, qui sont à la fois simplistes et formalistes. Les Latins ont une conception très vague et très arrêtée tout ensemble d'une immensité où leur petitesse est noyée, d'une puissance inéluctable à laquelle tout est soumis. De là vient la majesté suprême de Jupiter : il est hors de toute proportion ; il n'y a point de commune mesure entre lui et les êtres qu'il enserre et qu'il gouverne.
Mais il se trouve que cqs Latins, si frustes, si peu déliés dans les choses de la pensée, sont les plus minutieux et les plus positifs des hommes dans tout ce qui concerne la vie pratique. Les alertes sans fin, les violences, les perfidies qui dérangent et brouillent incessamment les fils de leur existence privée et nationale, les pénétrent d'un impérieux besoin de sécurité, de règles fixes dans la famille, dans la cité, dans les contrats. Et quel en sera le garant, par dessus tous les Indigètes, les Génies, tous les menus dieux attachés à tous les actes, invoqués dans toutes les circonstances qui intéressent le pâturage, le labour, la moisson, la naissance, la jeunesse, le mariage, le foyer domestique, le sort de la peuplade > Qui r sinon le maître qui conduit et maintient le monde. L'idée d'ordre sert de transition entre la force infuse dans l'univers (où tout converge vers 1'^'";/, uni versus)^ et la puissance régulatrice des intérêts si urgents de la famille et de la cité, entre le dieu des choses et le dieu de l'homme.
Jupiter est l'autorité, la loi. Il préside aux traités, aux serments II protège, il doit protéger ceux qui les observent, ceux qui s'en réclament, ceux qui
souffrent de leur violation. Il est le gardien des bonnes mœurs.
De ces déductions, aucune assurément n'échappait aux Hellènes ; de toutes les attributions morales conférées à Jupiter, aucune ne manquait à Zeus. Mais les Grecs et Zeus, ondoyants et divers, avaient bien d'autres soucis que Tordre dans la nature et dansles choses sublunaires. L'un s'échappait sans cesse vers les aventures où l'entraînaient les mille inventions des poètes ; les autres s'occupaient et s'amusaient de tous les dieux que leurs artistes douaient de vie et de beauté. Les Grecs avaient toutes les idées ; les unes les distrayaient des autres. Le génie étroit et obstiné des Italiotes courait droit sur une piste et ne s'en laissait pas détourner.
Cette persévérance caractéristique, qui produisit dans l'histoire de si étonnants résultats, n'eut pas de moindres conséquences pour la religion. Bien plus vite que Zeus chez les Hellènes, Jupiter résorba tous les dieux. Il s'en fit, non pas des ministres, mais des épithètes, des attributs. Il coupa court à la mythologie, si pauvre en légendes vraiment italiques. Et, en dépit de vaines apparences, l'assimilation des dieux latins à ceux delà Grèce ne galvanise pas leur inanité. C'est ainsi que l'universalité de Jupiter, sa toute-puissance à la fois physique et morale fraya de loin la voie au monothéisme, doctrine plus simple que profonde, et à l'étroite orthodoxie de Rome catholique.
Cette résorption de la plupart des divinités ausoniennes dans le seul Jupiter et quelques-uns de ses homonymes : Diovis, Védiovis, Dius, etc., s'était accomplie à Albe et à Rome même dès le temps, à demi fabuleux, des rois étrusques, Tarquins, ou T^rchnaf. 11 y a tout au moins un collègue qu'il a dû respecter, Janus, presqu'un autre lui-même, témoin de l'origine des choses et spectateur bienveillant de la vie. Oui, Janus a gardé son bâton et
sa clé, la surveillance des portes, des rues et des marchés ; mais il a perdu cette haute main sur l'univers, qui lui est attribuée par Ovide et par quelques symbolistes du temps d'Auguste ; il est cl'ailleurs probable que le bon homme aux deux visages ne s'était jamais haussé aux grandeurs, et que, portier de la cour céleste, il ne s'était guère écarté du point où le ciel confine à la terre ; il restait le dieu des horizons. Mais le creux d'en haut « Koilon, Cœliim », l'air, le soleil aussi, voilà ce qui est Jupiter et ce qui lui appartient. Janus voit naître le jour, mais c'est Jovis, sous le nom de Dies piter, qui est le père du jour, le rayonnement solaire, — sublime candens, Liicetius, — comme Juno est I Aicina. Les Etrusques l'adoraient sous ce nom dans la région du Soracte, montagne du soleil, plus tard dédiée à un Apollon Soranus.
La présence, au même lieu, d'une nymphe Féronia {Lucus Feroniœ), antique déesse des sources et du printemps, intimement associée chez les Volsques de Terracine à Jupiter Anxur ou Anxurus, semble indiquer que, sur le Soracte, Apollon était un substitut de Jupiter. En effet, Anxur était un Dieu solaire ; sur les monnaies de la gens Vibia, sa tête est ceinte de rayons. De l'autre côté des Apennins, dans le Picenum, on a découvert la figure d'un beau jeune homme demi-nu, également couronné de rayons, avec une inscription très fruste où se lit encore le mot Juve (ailleurs Diuvei Verehasiu (( à Jovis adorable )) ou (v viril ))) ; forme dialectale, bien connue, de Jovis.
Un autre dieu jeune et qui porte à la main une poignée de tlèches (sagitice), de rayons sans doute, — car il a été assimilé à un Apollon Lukorès (lumineux) — ne peut guère être isolé de Jupiter ; c'est Védiovis, ou Véiovis, que Quintilien et Aulu- Gelle citent plus d'une fois en l'associant à Diiovis (une forme osque de Jovis). Ovide en parle, car ce dieu avait des temples à Rome, l'un notamment
dans l'île du Tibre, où il était invoqué avec Jupiter, l'autre entre les deux sommets du Capitole. En janvier on l'honorait comme un guérisseur, une sorte d'Esculape ; en Mars, aux Nones, comme une puissance redoutable ; il était bon de sacrifier à ce Véjovis dangereux une chèvre, et, dit Aulu- Gelle, ritu humano^ en souvenir d'anciens sacrifices humains.
On regardait comme image de Véjovis un enfant ailé assis sur une chèvre. A quoi cette chèvre faisait-elle allusion ? Plusieurs divinités italiques, Junon entre autres, portaient le surnom de Caprotina et recevaient volontiers le sacrifice de la chèvre, tenue, ainsi que le bouc, pour spécialement expiatoire.
Par une de ces coïncidences, fortuites sans doute, qu'il suffît de mentionner en passant, il se trouve que la chèvre, dans la mythologie grecque, est associée aux phénomènes atmosphériques, aux météores, aux dieux fulgurants. La Chimère, crête enflammée des montagnes de Lycie (des hauteurs lumineuses : Lukié) porte une tête de chèvre. Zeus est nourri par sa chèvre Amalthée ; en lançant le tonnerre, il secoue l'égide [Aigis^ peau de chèvre), qui devient un attribut fameux delà déesse Athènè, aurore jaillie du ciel ou foudre sortie toute armée de la tête du dieu tonnant. Aïgas est le palais de Poséidon (Zénoposéidon) autre dieu de l'éclair au triple dard (le trident). D'autre part, quantité de noms, JEjgtt (Aigeus), yEgion, /Egialè, doivent être rattachés à une racine Aig qui comporte à la fois, dans aigle le sens de (( splendeur», et le sens de (( bondir, s'élancer », dans aissô (pour aig-sô ; futur aixô^ parfait aikka). Il y a donc là une de ces confusions verbales qui ont donné lieu à tant de mythes. Aïx a cessé d'être l'éclat, rétincelle ; elle est restée la chèvre bondissante. Qui sait si de pareils dessous ne se dissimulent pas sous la prosaïque épithète dejuno Caprotina} Il n'est pas jus-
qu'à une remarque agricole de Virgile : (( iirentes culta capellas )) qui ne sugg<ire quelque relation de la chèvre avec le feu.
Parmi les minimes et insolubles énigmes que présente le culte de ce Véjovis, il n'en est pas de plus déconcertante que ce nom, si rapproché, du moins en apparence, de Jovis, mais précédé d'une syllabe fort difficile à expliquer. Ve doit-il être rapproché de vœ (vœ victis) ? Ceux qui penchent pour cette étymologie (Preller) voient en Véjovis un dieu qui poursuit ou un dieu qui secourt les malheureux, les condamnés ; lorsque ceux-ci lui ont sacrifié la chèvre expiatoire, il leur offre le refuge de son bois sacré ; on fait remarquer que le principal sanctuaire du dieu était situé entre VArx et le Capitole, dans l'endroit même où Romulus avait établi son refuge de proscrits, berceau de Rome. D'autre part Ve dans vésanus, vécors, vémens (pour vehemens), dénote tantôt la démence, tantôt la force, mais avec un sens péjoratif, qui expliquerait le culte rendu à Véjovis en mars, à l'époque où le soleil est violent et dangereux.
Enfin d'autres, considérant que Véjovis était adoré comme un Jupiter enfant, ou jeune, ou encore faible, rappelaient, avec Ovide, le mot vegrandia^ appliqué par les gens de campagne aux tiges minces des récoltes médiocres. Ce qui paraît surtout médtocre, c'est l'interprétation ; il en est une plus hasardeuse encore, mais plus séduisante : Véjovis s'appelait aussi Vedius, mot qui, d'après Varron, sent le dialecte sabin ; cette forme, évidemment, fait penser l'érudit romain à Fidius (Dius Fidius), dieu suprême des Sabins, dieu de la bonne foi Fides, ou peut-être plus anciennement de l'éclair, d'une racine ftd Jîndere, fendre, percer (tous les temples de Fidius avaient la voûte ouverte, percée, — perforata). Ce Fidius ne peut être séparé d'une divinité ou d'une épithète ombrienne Fisovins ou Fituvius, qui serait le prototype de Vedio-
vis, Vejovis ; et, dans ce cas, la terminaison ovius ovis, C. f. Pacuvius^ Vesuviiis^ Graboviiis {Fisuvius, qui appartient à Fisius, à la colline dite Fisienne) n'aurait rien à voir(Bréal) avecjovis. Mais comme Fidius n'est qu'une épithète de Jupiter, il s'en suivrait que Vejovis seiah Jovis lui-même, soit garant de la bonne foi, — nous le verrons plus tard dans ce rôle, — soit fulgurant, igné, et par suite infernal, comme l'insinue Varron, qui assimile Diiis Fidius à Dispater .
Telles sont les recherches, toujours suggestives en somme, sinon concluantes, où l'insuffisance des érudits latins et grecs entraîne aujourd'hui les mythologues et les linguistes. Vèjovis n'a point à en souffrir ; il demeure toujours un vieux dieu de la lumière, dont le nom se lit encore sur un autel trouvé à Bovillae, petite ville située au pied du mont Albain, où paraît avoir résidé, commandé, la famille des Jules.
Vediovei patrei Genteiles Juliei.
Leege albana dicata.
(( A Vediovis pater la gens Julia, autel dédié par une loi d'Albe »
Nous venons de faire allusion à l'un des attributs les plus ordinaires des dieux lumineux, l'éclair. Dieu de toute lumière, Jupiter ne l'est pas moins de la foudre que du soleil et même de la pleine lune, qui unissait le jour nocturne au jour solaire, et qu'on appelait pour cette raison Fiducia Jovis (( gage donné par Jupiter ». 11 a reçu, à ce titre, de nombreuses épithètes qui s'expliquent d'elles-mêmes : juphev Jiilgur^ ficlminans, altitonans, elicius (( qui jaillit )) ; ce dernier nom est mêlé à une bizarre légende où Numa joue le rôle de conjurateur. Numa supplie cet Elicius, vieille divinité de l'Aventin, de lui apprendre à conjurer les éclairs, et le dieu lui demande l'âme et la tête d'un homme: Numa lui offre un oignon, cepa^ et Jupiter, souriant, se dé-
clare satisfait. Nous citons cette fable parce qu'elle fait allusion à des sacrifices humains, et aussi à l'extrême terreur que la foudre inspirait aux Jtaliotes. Ils voyaient dans ce phénomène gênant un des signes les plus évidents de la colère, puis de la volonté et même de la justice des dieux. Ces flammes stupides, qui, passant, comme dit Lucrèce,
A côté du coupable, atteignent l'innocent
sont pourtant le dernier attribut dont on pût faire honneur à un dieu juste et sage. Ce serait plutôt la distraction d'un enfant aliéné. Eh ! bien, l'épouvante a divinisé l'éclair, et telle est la force de la tradition et de l'ignorance primitive que la foudre est demeurée pour beaucoup l'arme de la divinité. Boileau (( croit que c'est Dieu qui tonne », et, en dépit de Franklin et de la physique, il est aujourd'hui encore peu de paysans, même de citadins, qui pensent autrement que Boileau.
Dans l'ancienne Italie, la foudre était l'héroïne d'une foule de coutumes, de pratiques superstitieuses, qui avaient, d'ailleurs, leurs analogues chez tous les peuples. On sait quelle place tiennent l'orage et le feu céleste dans la poésie védique. Chez les Latins, ce qui était imagination grandiose aux bords de l'Indus est devenu plate et sotte dévotion . Les Etrusques en firent une science, et quelle science ! l'ylrs fulgitritorum « l'interprétation des éclairs )), à droite, à gauche, sur l'horizon ou dans les hauteurs du ciel. Les Latins leur ont certainement emprunté les Haruspices^ a interprètes des éclairs )) et tout un rituel fulgural ; mais ils n'ont certes pas attendu la nymphe étrusque Bégoé pour consacrer les endroits et les choses frappées par la foudre. Quand l'éclair avait pénétré dans la terre, le sol visité par Jupiter était religieusement enlevé et conservé ; c'est ce qu'on appelait fulgur condere (enfermer la foudre) ; on disposait en forme de
puits, puteal, l'ouverture par où était entré l'éclair, et ron y sacrifiait un agneau de deux ans, bidental. Les personnes que la foudre avait touchées sans les tuer voyaient dans cette faveur divine un heureux présage pour leur postérité. N'est-ce pas là l'expression d'un sentiment tout aussi naïf et primitif que l'admiration de certains sauvages des Pampas pour les hommes qui survivent aux morsures du jaguar?
Le culte de Jupiter Lapis nous reporte encore à des croyances tout à fait archaïques. Lapis, le caillou sacré, détaché de la voûte céleste, fulgurite, météorite, adoré d'abord pour lui-même, était devenu le trait, puis le symbole du dieu tonnant, silex de Thor, miolnir de Donar, un de ces carreaux de foudre lancés par tant de divinités du Mexique et du Pérou. Nous verrons ce Jupiter Lapis intervenir dans les traités et les déclarations de guerre, ainsi que d'autres épithètes du dieu tonnant, Pistor, Pïciis, Pihmtnus, Picuinnus.
Un autre dieu dont nous avons déjà signalé la parenté avec Jupiter, c'est Summanus, l'éclair nocturne ou du moins matinal. Le jour commençait à minuit. Dans les cas douteux, quand on ne savait si l'éclair était diiim ou nocturnum, on faisait un sacrifice aux deux divinités. Les Actes des Frères Arvales nous offrent un exemple de ce genre : la foudre frappe le bois sacré de Dea Dia ; on immole à Jupiter deux béliers blancs, deux noirs à Summanus. Des gâteaux en forme de roue, offerts à Summanus, font allusion au char du dieu fulgurant, peut-être à l'orbe solaire. C'était, si l'on en croit Varron, un dieu sabin, mais en tout cas bien maladroit : au temps de Pyrrhus, il foudroya sa propre statue d'argile, et du coup la jeta, décapitée, dans le Tibre. On repêcha Summanus et on lui décerna de nouveaux honneurs.
Nous venons de voir Jupiter dieu solaire et dieu tonnant. Il est, bien entendu, dieu et soutien de la voûte céleste, Tigillum^ Jupiter-poteau. Comme
lui, mais avec plus de majesté, les grands dieux védiques soutiennent, affermissent, unissent le ciel et la terre. La langue poétique, même courante, employait/or/set Divus avec le sens de ciel et d'air: Sub jove frïgicio, siib dtvo, en plein air; et Ovide : (( Tout ce qui est allô sub Jove, sous la voûte du ciel, sous le haut Jupiter, tout cela appartient à César )).
Comme dieu de l'air, Jupiter règne sur les nuages et envoie les pluies. Encore une fonction, et peut-être la plus ancienne, de Zeus et de toutes les divinités atmosphériques, un office que gardent encore tous leurs similaires et successeurs, tous grands manieurs de foudre et dispensateurs d'averses, bienfaisantes, quand elles ne sont pas nuisibles. Pauvres dieux ! pauvres humains ! Enfin, Jupiter est donc Imbricitor , pliiviiis, pluvialis ; il commande, avec et avant Neptune, au u favorable )) Favoniiis (même racine que Faunus) qui, vers le milieu de février, ramenait les hirondelles, au Sef)tentrio meurtrier, au noir Aquilon, à l'orageux Auster, au salubre Circius, à l'Africus fiévreux et lourd. Et le vigneron se jugeait bien heureux si les paroles magiques, si l'image bénite d'une grappe placée entre les ceps, avaient détourné de son vignoble le souffle, parfois trop peu ménagé, du dieu des tempêtes. « Assez de neige à la terre, s'écrie Horace, assez de grêle odieuse ! Assez, les traits de ta main flamboyante ont jeté la terreur sur le monde ! » C'est la mesure qui manque ; et les prières des mortels ont plus de peine encore à obtenir la cessation que la venue de la pluie et du vent.
Je m'arrête un moment au mot Septentrio, que nous ne retrouverons plus sans doute. C'est un des noms de la grande Ourse, une des belles constellations du nord. D'après les grammairiens, trio, de tero fouler, signifiait (( bœuf battant le grain » ; et le nom de Sept bœufs donné à sept
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étoiles ne convient pas mieux que celui d'Ardos (ourse) donné par les Grecs au populaire Chariot David. Mais de même que la linguistique a découvert dans Arktos et Arkas la racine ark (( resplendir », de même elle a trouvé dans trio le débris d'une racineS/r., mère de S/er-/a,S/e//a, de /ls/?-um, et encore de Strio ; de sorte que les sept bœufs ne sont autre chose que sept étoiles, auxquelles nous ne songeons guère quand nous nous servons des mots septentrion, septentrional. C'est par suite de confusions de ce genre que tant d'animaux habitent la voûte sidérale. Revenons au dieu des intempéries.
La terre se trouvant si mal aménagée qu'elle a besoin de pluie pour alimenter les herbes des prés et les moissons des champs, le pluvieux Jupiter, qui, selon l'expression de Virgile, descend en joyeuse pluie — Iceto descendit Jupiter iinbre, — est nécessairement almus, nourricier, (de alere, alimentum^ aliimnus), frugifer^ runiinus, peciinia. Vous connaissez, grâce aux intérêts pécuniaires, le mot pecunia, pour peculia (cf. peculium, pécule), qui, tout en signifiant richesse, n'avait aucun rapport avec l'argent ; la richesse primitive consistait en bestiaux, pecu, pecudes. Jupiter pecunia était un dieu rustique, protecteur des troupeaux. De même runiinus, celui qui allaite ou qui préside à l'allaitement. Ce nom est mêlé aux origines de Rome, à ce point qu'on ne sait si la légende n'est pas née du besoin d'expliquer les vieilles formes Ruma, Renia, Ramnenses, lorsqu'on prit l'habitude de rattacher le nom de Roma au grec Rome qui signifie force, ou du moins au latin robur. De fort bonne heure, assurément, il y eut sur le Palatin, tout près du Lupercal « enclos ou antre de la louve )), un figuier ruminai, consacré à Jupiter Runiinus et à Diva Rumina, et sous lequel la bonne mère Acca ou Atta Larentia, épouse du berger Faus /z//2^s(undérivéde Faunus), trouva les deux jumeaux
allaités par la Louve. Il est certain que tous ces noms appartenaient à ce canton ; des Ram-nes (Ruiiiiui) habitaient l'Aventin. la colline de Remus. Leur établissement principal ayant été transféré sur le Palatin, ils trouvèrent là le culte de Ruminus. de sa compagne et de son figuier, et adoptèrent pour leur cité nouvelle la forme intermédiaire i^o;»a. Les bergers, dit Varron, offraient à Rumina des jattes de lait pour les petits animaux encore à la mamelle ; et le Ruminai n'était pas oublié dans les lustratioiis^ aiuhurbia et autres rogations expiatoires.
En l'honneur du Jupiter des champs, le laboureur célébrait, à l'automne et au printemps, un festin largement arrosé ; et au temps des moissons, le sacrifice de la truie, de la força prœcidanea traditionnelle, non sans prières de la plus grande efficacité. Car dans le marché qui fait l'objet de toute pratique dévote, le dieu est //é, daiun.itiis, par les vœux convenablement appuyés d'oflVandes et génuflexions. Il a agréé le contrat, et doit s'exécuter ; il le doit, à moins que... à moins qu'il ne lui plaise de renvoyer le client aux Kalendes. Mais le bon laboureur en était quitte pour recommencer à la moisson suivante.
Le vigneron ne restait pas en arrière du laboureur, et Jupiter écrémait singulièrement la coupe offerte aux dieux du cep, de la grappe et du vin. Le nom propre du dieu buveur était en Italie Liber (comp. /zbare, /a^-rum. ou plus sûrement li-quor [hcr étant une désinence bien connue, variante de fer et de oer) : il avait sa sœur et sa compagne, Libéra: on l'appelait, lui. Liber pciter, comme tous les grands dieux ; mais il lui fallut céder le pas à Jupiter Liber, qui nous est connu par des inscriptions de Capoue, de Furfo. d'Amiternum. Dans le Latium, les vendanges étaient mises sous la protection de Jupiter, associé à Vénus, soit à la fête des Vinalia (19 août), soit aux Meditrinalia
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( 1 1 octobre) où l'on goûtait à la fois le vieux vin et le vin nouveau, en disant: Novum, vêtus, vifium bibo \ novo, veleri vino tnorbo medeor : (( Je bois le nouveau et le vieux vin ; j'oppose au mal le nouveau et le vieux ».
Le dieu des buveurs était par excellence le dieu de la libation, et comme tel invoqué à tout propos, dans les repas de chaque jour et les innombrables cérémonies de la religion. Mais, résultat assez imprévu, la libation donna naissance à une divinité d'abord mal définie, joie, bienveillance pour les faibles et les enfants, influence exhilarante du vin, Lîbertas, enfin, la Liberté, dont la figure idéale devait présider plus tard à tant de nobles actions. Chère à l'esclave que l'ivresse affranchissait momentanément des soucis de la servitude, elle donna son nom à l'affranchi, libertus; auxiliaire de l'amour, elle favorisait la fécondité, elle aidait le nouveau né à quitter la prison du sein maternel, elle le libérait.
C'est pourquoi l'enfant s'appela liber et libéra, aussi bien que/z/n/s etjilia, que nains et nata. Quoi qu'il en soit, cette déesse devint la parédre et l'épithéte de Jupiter. Il y eut à Rome un temple de Jupiter libertas.
Une autre divinité dut une pareille fortune aune ressemblance de nom, plus ou moins fortuite : c'est JiLventas, patronne de la jeunesse. Mais peutêtre à l'origine était-ce une forme féminine de Juvis, Jovis. On raconte qu'elle habitait le Capitole, lorsque les Romains y établirent Jupiter ; elle ne voulut pas se retirer, et il fallut lui réserver une chapelle dans le sanctuaire ou près du nouveau temple du dieu. Juventas, symbole de l'éternelle jeunesse de Rome, était, comme de juste, célébrée dans toutes les familles, lorsqu'un fils sortait de l'adolescence ; et le jeune homme devait à cette époque offrir un sacrifice à Jupiter et à la déesse. Au reste Jupiter, a/mws, juvenis, adultus, auteur de
toute vie et de toute croissance, veillait sur tous les âges et prenait part à toutes les joies de la famille. Assis au foyer, dans l'atrium, il était le pénate suprême, deiis penelralis^ et, comme tel, l'objet d'une vénération profonde. La maison, la propriété n'avaient pas de plus ferme défenseur ; en cet emploi particulier, il prenait le nom de Jupiter Terminus.
Terminus était une des plus antiques divinités du Latium. Selon la légende, comme la déesse Juventas, il refusa de céder le Capitole à Jupiter. C'était contraire à sa nature, et il prétendait bien (( ne bouger non plus qu'un Terme » (La Fontaine l'a dit). Derrière cette explication ingénieuse on entrevoit sans peine un passé que nous a révélé déjà le culte de Jupiter Lapis, un temps où la pierre, météorique ou terrestre, recevait des honneurs divins. Tous les peuples ont connu cette religion, antérieure aux conceptions polythéistes, et qui a laissé tant de traces dans les croyances populaires. Elle est encore en vigueur en divers lieux de la Sibérie, et il est probable que les La tins, comme les Celtes, comme les protohellènes, la tenaient des races mongoliques, auxquelles tant d'affinités originelles semblent et peuvent les rattacher.
Avant d'être le limes, la limite, la borne du territoire commun et du domaine familial ou personnel, Terminus était la pierre fétiche de la tribu. On n'en saurait douter lorsqu'on assiste à son installation. Voici les formalités qu'on remplissait avant de fixer ces pierres de démarcation : on commençait par les mettre debout à côté de la fosse qu'on leur préparait ; on les oignait de graisse et d'huile ; on les ceignait de guirlandes et de bandelettes ; puis dans la fosse, un sacrifice était célébré ; au sang de la victime largement répandu, on ajoutait des libations de miel, de vin, de fruits, d'encens. Quand la victime était tout à fait consumée, on
fixait la pierre sur les os et les débris fumants, puis on nivelait soigneusement la terre tout autour. Des Terminalia^ décriis par Ovide, réunissaient tous les ans les voisins à des sacrifices commémoratils, à des réjouissances communes, à de somptueux banquets où l'on chantait des hymnes en l'honneur de la pierre sacrée.
Rien n'égalait la sainteté de Terminus. « Malheur )), dit un ancien texte, qui nous a été conservé. (( malheur à celui qui y portera la main pour accroître son domaine ou diminuer celui du prochain. Ce méfait lui attirera la malédiction des dieux. Si le coupable est un esclave, ses maîtres doivent le juger sévèrement. Si les maîtres sont complices, leur maison sera bientôt renveisée, et toute leur race s'éteindra. Ceux dont la main a commis le crime seront éprouvés par des maladies et des blessures cruelles ; et leurs membres s'affaibliront. Leur domaine sera ravagé par des orages, leurs fruits seront abattus par la tempête et la grêle, brûlés par la canicule, rongés par la nielle, et le peuple sera en proie aux discordes. Voilà ce qui arrivera, si de pareils crimes sont commis. Ces limites, établies par Jupiter, les hommes les violeront dans la huitième génération [sœculum]^ lorsque le monde touchera à sa fin ! ))
Ainsi se reliaient à Jupiter les dieux et les usages antiques. Je citerai encore un exemple, la cérémonie du clou de la Cella Jovis. Tous les ans, aux Ides de Septembre, anniversaire de la fondation du culte Capitolin, et le jour le plus sacré des Jeux romains, le plus haut personnage de l'Etat [qui prœtor maximus sii) fichait un clou dans le temple de Jupiter. On rapportait cet usage aux Etrusques, qui chaque année aussi, à \'olsinies, consacraient un clou à Nortia, la déesse du Destin. Ce clou, disait-on, symbolisait le caractère irrévocable des arrêts du Destin ou de Jupiter : (( De là vient, ditPreller, avec mille légendes, la comparai-
son proverbiale du clou, pour désigner une affaire arrangée et conclue. (Gicéron, Vér . ¥,21,53) )) . Mais il est facile de découvrii- à cet usage une signification beaucoup plus antique ; dans la vie privée, où il était fort répandu, il répondait à des idées, qui n'ont pas disparu encore. On tichait un clou pour suspendre l'ex voto, et aussi pour attacher les bandelettes préservatrices, pour détourner de soi et fixer ailleurs les maladies et les maléfices. Cela est si vrai qu'en des temps où le clou annuel était quelque peu oublié, en cas d'épidémies ou de dangers publics, on désignait souvent un dictalor clavi fioendi^ un dictateur pour ficher le clou. En 391 de Rome, à l'occasion d'une peste, et, en 423, d'empoisonnements mystérieux, il fallut recourir à ce remède. Pareillement Auguste luimême envoya les censeurs porter un clou au temple de Mars Ultor.
Tout en nous efforçant de présenter dans un ordre logique les attributs dont Jupiter s'est peu à peu emparé en vertu de son origine lumineuse, solaire, céleste, puis atmosphérique et fécondante, nous nous sommes de plus en plus rapprochés de la terre et des choses humaines. 11 était inévitable qu'un dieu, si haut soit-il, imaginé par les hommes, fut mêlé par les hommes à leurs besoins et à leurs intérêts les plus pressants, physiques d'abord, la génération, la croissance des moissons, des troupeaux, des enfants, à la jeunesse, à la famille, à la propriété, à la santé enfin, puis aux événements sociaux et nationaux, aux institutions, aux lois, aux vertus nécessaires à l'ordre et à la durée de l'Etat.
Ces attributs, que nous appellerons moraux, au sens le plus général du mot, Jupiter les a acquis à l'occasion des rapports de toute sorte qui se produisaient entre les tribus, à mesure que leurs populations allaient cioissant. Homo liomini lupus. Qu'on subtilise autant que l'on voudra sur cet
aphorisme de Hobbes, la moindre connaissance de riiistoire suffit à démontrer, qu'à moins de subir la domination du voisin, tout peuple à l'étroit tend à se jeter sur les autres pour s'étendre et s'enrichir à leurs dépens. La guerre fut la première et la plus commune des relations internationales ; force fut donc au principal dieu de chaque tribu de combattre avec ses guerriers et de leur assurer la victoire. Jupiter, comme dieu local ou régional, fut donc appelé au commandement des armées, toutàcôté, bientôtau dessus de xMarset deQuirinus.
Saint-Augustin nous a conservé toute une série d'épithètes qui s'appliquent au Jupiter des combats : Victor, Invictus^ Impulsor, Opitulus, Centiimpeda^ Supinalis^ Stator, vainqueur, invaincu, entraînant, secourable, aux cent pieds, renverseur d'ennemis ; tous les mots s'expliquent d'euxmêmes : opilulus, de opem tollere (( porter secours» centiimpeda, (( celui qui se tient ferme sur cent pieds )), c'est le dieu des fantassins ; uipinalis, (( celui qui couche l'ennemi sur le dos )). Je n'ai point traduit s/a/o7-, parce que l'interprétation commune et ancienne est inexacte. Romulus, dit on, aurait élevé un temple à Jupiter Stator pour avoir arrêté la retraite des Romains ou le progrès de l'ennemi. Le plus probable est que Stator est celui qui se tient debout, et debout sur son char de guerre. La plupart des anciens ont ainsi combattu avant toute organisation militaire. Un autre titre bien connu, feretriiis, confirme ici le sens que nous donnons.
Jupiter possédait à Rome un feretrum (ferre, (( porter »), un brancard, plus sûrement un char, dont l'image d'argile formait, avec un vieux sceptre et le fameux caillou, Lapis, le fonds le plus précieux de son mobilier sacré. Comment Properce a t-il pu s'égarer en interprétations puériles } Feretrum dit-il, parce que le général a féru le chef ennemi... ou bien par ce qu'il a rapporté ces dé-
pouilles sur ses épaules (i) ». La légende était pourtant bien connue. h,t feretrum était le véhicule sur lequel Romulus avait rapporté les dépouilles opimes, les armes d'Acron, roi latin de Cénina. Ajoutons que, dans la pompe triomphale, le général honoré de cette apothéose paraissait sur un char, tensa, orné des emblèmes divins, la foudre, le sceptre ; enfin que ce quadrige, ce char, s'est perpétué jusqu au ]\ioyen Age dans le Carroccio des républiques italiennes. Le char de Jupicer passait pour avoir été transporté de Véies à Rome par un des Tarquins ; il n'est pas douteux que les Etrusques possédassent cet emblème ; mais pourquoi les Latins le leur auraient-ils emprunté, sinon comme œuvre d'art ? Le char ou le chariot n'est il pas le meuble de tous les autres indo-européens, héros des Védas ou des épopées indiennes, guerriers d'Homère ou barbares Teutons ?
Le Jupiter des Latins La/z'an's, celui dont le temple couvre encore de ses débris les sommets sudouest du mont xAlbain, et plus encore le Jupiter Capitolin, après la défaite successive de toutes les peuplades ou nations que leurs propres Jupiters n'avaient point protégées, finirent par se confondre en un seul arbitre suprême des combats, d'autant plus vénéré que la victoire s'habituait à accompagner le plus souvent les armes romaines. Ce maître de la guerre devint en même temps, mais au nom et en faveur des plus forts, le garant de la bonne foi, des traités et du serment, à ce point que Ennius considère comme dérivées du nom Ju — ou Jov — pater, le serment, jous-jurandum et la justice. C'est d'ailleurs avec une conviction parfaite, un sérieux profond, que les Romains (non moins que Latins ou Sabins, ou Samnites) deman-
(i)Nunc spolia in templo tria coii:liia, causa I''ereLii : Omine quod certo dux ferii ante ducem, Seu quia vica suis humeris haec arma ferebat. Hinc l*""eretii dicla est ara superba Jovis.
daient au plus grand, au plus juste des dieux, la consécration de leurs promesses tant de fois éludées ou enfreintes, et invoijuaient sa vengeance, méritée, contre les rébellions et les perfidies des vaincus. Ils étaient persuadés qu'eux seuls rendaient un culte correct à la déesse Fides (la bonne foi), jadis sabine, cédée par le Jupiter sabin Dius Fidius au Jupiter du Capitole, et si intimement liée à Jupiter Lucetius et à Terminus.
11 y avait à Rome, en effet, un très antique sanctuaire de cette Fides publica ou popiili romani, où le Sénat se réunissait souvent. Les alliés du peuple romain, par flatterie sans doute, gravaient parfois sur leurs monnaies l'efiigie de la tides romaiia. Tite-Li ve nous a conservé sur le culte de cette déesse de curieux détails (I, 21). D'après la législation attribuée à Numa (pour dire que cette religion avait été apportée par les Sabins), les trois fiamines de Jupiter, de Mars et de Quirinus, chargés du service divin, montaient au Capitole dans un char couvert d'un dais, et devaient, pour le sacrifice, envelopper leur main droite d'un linge blanc ; Fidés elle-même portait un voile blanc, couleur de lumière et de pureté, et sa main droile étendue semblait confirmer sa parole.
Je rappelle ce que j'ai dit déjà de la racine Jîd, Jînderc, rompre, fendre, éclater. Je suis bien tenté d'y rapporter la blanche Fidès, tout comme fidius ; ses affinités avec Diespiter tijovis Lucetius décèlent assez ses origines lumineuses ; c'était quelque aurore, ou quelque déesse du jour, très naturellement détournée vers des fonctions morales, transformée en fiducia Jovis, patronne de la clarté, de la sincérité, du respect de la foi jurée.
Pour terminer l'énumération et rassembler tous les attributs et tous les noms du dieu de la bonne foi romaine, je décrirai rapidement la pantomime et les rites observés par les envoyés que le Sénat chargeait de traiter avec les peuples du voisinage,
OU de leur déclarer la guerre, (^es délégués formaient le collège des Féctaux, nom très contracté sans doute, et dont l'origine est obscure ; leur chef, nommé patei- patratus^ chef constitué, se mettait en marche vers les limites, les confins du territoire, précédé d'un verbenarius qui portait une touffe d'herbes avec sa motte (sagmina, verbenas, a chose consacrée », racine sac^ sjg cf. sacer, verveines sauvages). Cette motte, arrachée sur le Capitole — mais cette coutume est plus ancienne que Rome — symbolisait le sol de la patrie et rendait le Fécial inviolable, comme nos ambassadeurs dans leur hôtel. Lepèrepatrat tenait dans ses mains le Jupiter Lapis et le sceptre du dieu. Sur la frontière, il prononçait un serment solennel, ainsi rapporté par les historiens : (( Si je dis la vérité, puisse le dieu me prêter secours; si j'ai commis quelque perfidie, que Jupiter, sans porter dommage à la Ville, me précipite hors de ma demeure et de mes biens, conformément au droit divin et humain, comme je précipite moi-même celte pierre loin de moi ». On procédait ensuite à la négociation. Tite-Live a décrit le cérémonial d'une alliance conclue entre Rome et Albe. Le texte du traité est lu ; ensuite le patratus récite lecarmen ou precatïo, la formule ou prière: (( Ecoute Jupiter, écoute, toi, représentant d'Albe et vous, peuple albain. Les clauses du traité viennent d'être lues d'un bout à l'autre, sans ruse, sans supercherie ; elles ont été clairement comprises, et le peuple romain les respectera religieusement. S'il y manquait jamais, par perfidie et par méchanceté, puisses-tu, Diespiter, frapper le peuple romain, comme je frappe moi-même ce porc, et frapper Rome d'autant plus fortement que tu es toi-même plus puissant et plus fort ». Puis le Fécial touche le porc avec le caillou sacré, Lapis, emblème de la foudre vengeresse. L'Albain répète la formule, et le sacrifice du porc cimente l'alliance.
S'agissait-il d'un éclaircissement, clartgatio,
2i6 l'italie antique
d'une satisfaction demandée, le Fécial se transportait sur le territoire des violateurs de la trêve et demandait un tribut ou des otages : (( Ecoute Jupiter, écoutez, dieux des limites, écoute, oracle sacré du droit (fas). Je suis le messager du peuple romain; je viens en toute justice, et mes paroles méritent toute croyance. Si c'est contre le droit et ma conscience, ô Jupiter, que je demande qu'on me livre ces personnes et ces choses, à moi le messager du peuple romain, ne me laisse jamais rentrer dans ma patrie ». Si les objets et les otages n'étaient pas livrés dans un délai de trente-trois jours, le Fécial menaçait de répression : (( Ecoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus, et vous tous, dieux du ciel, de la terre et des enfers, je vous invoque comme témoins que ce peuple est injuste et viole le droit. Comment vengerons-nous notre droit outragé? Nos vieillards en décideront ». Il retournait à Rome. La guerre résolue et décrétée, il revenait au territoire ennemi, et là, en présence de trois hommes adultes, il déclarait la guerre ouverte, et lançait la pique traditionnelle, la lance de Quirinus.
Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce formalisme un véritable souci de la Justice. Mais nous savons qu'il est avec Jupiter des accommodements.