II. — JUPITER OPTIMUS MAXIMUS, TRIADE CAPITOLINE
Prééminence du Jupiter albain, latiaris. — Les Fériés latines survivent à la déchéance d Albe, sous les rois étrusques et la république romaine. Le Latiar et le taureau blanc de Paieries. — Le triomphe albain. — Les Tarquins fondent sur le Capitule le temple de Jupiter Optimus Maximus qui, brûlé et rétabli bien des ft)is, existait encore au ix* siècle de notre ère. — Sainteté du Flainen dialis — Jupiter Capitolin préside aux Jeux (Ludi Capitolini, Magni, Plebeii, etc.) et aux pompes triomphales. — Trésor et inscriptions du temple capitolin. — Les parèdres de Jupiter : Junon et Minerve. — La Junon de Lanuvium, sospita, regina. — La Junon de Préneste, fille de Fortuna primigénia, sœur de Véjovis. — La Junon dWrdée : Juturne. — La Juno virgo du Soracte {Feronia), de Paieries et du Picenum (Kupra). — Inscription falisque. — La Junon sabine, Quiritis, Curitis. — La Juno Lucina préside aux Calendes, au mois Junius, au mariage et à l'accouchement, — Junon caprotina met fin à la stérilité des Sabines enlevées. — Matronalia. — Compagnes ou épithètes de Junon Lucine. — Minerve. Sa forme étrusque : Mnrfa. — Grandes et petites Quinquatries .
Le culte de Jupiter ou de quelqu'un de ses homonymes lumineux et célestes, Jovis, Dius, Diespiter, Véjovis, Summanus, etc., était généralement répandu dans tout le groupe ausonien ; mais il semble bien qu'il ait eu son principal centre dans le Latium ; et il faut entendre le Latium au sens le plus étroit du mot ; parmi les nombreuses bourgades éparses sur les pentes et au pied du mont Albain. Si vous passiez l'Algide et l'Anio, vous trouviez d'autres patrons, Caeculus à Préneste chez les Herniques, Mars chez lesEques, les Marses et les Samnites, Quirinus et Fidius chez les Sabins ; si vous descendiez vers la mer tyrrhénienne, c'était Anxur chez les Volsques, Faunus dans les forêts marécageuses de Laurentum, sur le cours inférieur du Tibre Janus et Saturne. Sans doute, en un territoire si restreint, tous ces dieux avaient
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des relations de voisinage et d'hospitalité, mais chacun était l'objet d'une prédilection locale. C'est l'accroissement de la puissance albaine qui détermina, qui établit la prééminence religieuse et politique de Jupiter.
11 suffit de lire les historiens romains pour entrevoir sous les fables traditionnelles le rôle important qu'Albe-la-Longue a joué dans les temps antérieurs au VI'' siècle. C'est à des rois d'Albe que la légende a soin de rattacher les fondateurs de Rome. Albe commandait à trente villes ; c'était cette laie blanche (alba) entourée de ses trente petits que Virgile montre à Enée, comme un présage, un signe, de la cité future. Lorsque, vers le huitième siècle, au moment même où de nombreux fugitifs se fortifiaient au milieu des sept collines, les Etrusques se répandaient -dans le Latium, occupant sans doute Ardea, comme le font supposer certains objets trouvés dans le sol, et l'alliance légendaire du chef rutule Turnus avec Mézence, roi de Caeré, oui, dans cette époque troublée, Albe, plus que Rome naissante, fut l'asile et le rempart de l'indépendance latine. Ses Medix ou Metius étaient les chefs suprêmes de la Ligue, à laquelle Rome fut d'abord affiliée ; et son dieu, sous le nom de Jupiter Laiiaris^ était le souverain protecteur du Latium tout entier. Rome, ayant derrière elle toute la nation sabine dont elle était devenue le poste avancé, favorisée d'ailleurs par sa situation sur les deux rives du Tibre, s'empara de sa métropole. Le meurtre du Métius, Fufétius ou Fabidius (l'ancêtre des Fabius ou Fabiani), lui livra le commandement et la présidence de la Ligue latine. Mais la décadence et même la ruine totale d'Albe (la date en est incertaine), ne portèrent pas atteinte au prestige et aux honneurs de Jupiter Latiaris. Son temple, élevé sans doute par les rois de Rome, et dont les vastes ruines couronnent le plateau du mont Albain, resta le centre de la religion nationale. Ces débris se
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voient dans l'enceinte d'un couvent de frères de la Passion; sur le versant de la colline, on distingue encore les traces de la voie sacrée par où les processions montaient au sanctuaire.
Il est curieux de voir le culte /a//ans rétabli, ou. plutôt restauré par les Tarquins, dynastie évidemment originaire de Tarquinies, et notoirement étrusque. Ces rois, qui paraissent avoir été fort habiles (Rome recula de cent ans, après leur chute), ces rois qui introduisirent tant d'usages et tant d'arts étrusques dans le Latium, n'avaient garde de froisser leurs alliés et vassaux latins, dont le concours leur était nécessaire pour assujettir ou maintenir tout au moins le sud de l'Etrurie. Selon Denys d'Halicarnasse, la première fête de la ligue latine, reconstituée sous la présidence de Rome, fut célébrée après une victoire remportée sur les Etrusques par Tarquin l'ancien. Un second jour férié fut ensuite ajouté après la chute des rois, diversement accueillie, mais considérée avant tout comme une délivrance par les aristocraties locales {510). Un sentiment contraire accrut encore la fête d'un jour, lorsque, après l'institution du tribunat, victoire notable des plébéiens, le consul Sp. Cassius renouvela l'alliance latine (494). On parle d'un quatrième jour institué après un nouvel accord entre patriciens et plébéiens (361 ou environ). Ces fêtes avaient lieu entre avril et août, mais non à des époques fixes ; on en arrêtait la date au commencement de chaque année, et on le proclamait dans tout le Latium. C'est ce qu'on appelait Concipere Latiar ou Ferias Latinas. Fériés latines, c'était la durée des fêtes, une période de paix, durant laquelle on se serait fait scrupule de déclarer la guerre ou de livrer bataille. Latiar, c'était la cérémonie proprement dite, dirigée soit par les consuls avant leur départ pour leur commandement, soit par des dictateurs spéciaux, Ferianim Latiiiarinn causa ; quand le consul présidait en personne, accompagné de tous
les magistrats, à quelque ordre qu'ils appartinssent, il était suppléé à Rome par un Préfet des Fériés latines.
L'office religieux, dans ces fêtes semi-politiques, consistait, comme toujours, en un sacrifice solennel suivi d'un grand festin. La victime était un jeune taureau blanc, à peine arraché à sa mère et dont la tête ne s'était pas encore courbée sous le joug. On élevait ces animaux de choix dans les prairies de Paieries, sur le versant oriental du Soracte, région où se conservaient de très anciennes dévotions ombro-sabines. Beaucoup d'autres animaux, d'autres offrandes, agneaux, lait, fromage, gâteaux sacrés, étaient présentés par des particuliers — c'était à la fois pour chaque notable une charge et un honneur. — Mais le taureau était fourni, à frais communs, par tous les membres de la ligue ; toutes les corporations, tous les représentants des villes assistaient au grand sacrifice, les délégués de Rome chantant des hymnes en l'honneur des Latins, ceux-ci formulant des vœux pour la prospérité de la Ville éternelle. Et tandis que le Latiar s'accomplissait sur la montagne sainte, chaque ville de la ligue fêtait le dieu national. « D'après le témoignage de nombreux écrivains, on célébrait à Rome une solennité de ce genre, avec course de quadriges sur le Capitole. La victime offerte à Jupiter Latiaris était un homme, un condamné, plus tard nommé bestiarius, après l'institution des Jeux du cirque )) (Preller).
Au temps où florissait la Ligue latine, le triomphe se célébrait sur le mont Albain ; et même lorsque Rome lut assez grande pour mettre de côté les traditions qui ne flattaient pas assez sa vanité, un triomphe albain était jeté comme consolation aux généraux qui n'obtenaient pas de triompher dans Rome. Ces triomphateurs de province ne portaient pas la couronne de laurier, mais celle de myrte, où il faut voir une allusion à Murcia ou
Mnrtea, antique divinité albaine, identique à Vénus. En passant, notons le culte de Vénus à Albe, une des origines de la légende troyenne et julienne acceptée par Naevius, Ennius, Virgile, et qui prédestine César à l'empire.
Nous venons de voir Jupiter Latiaris survivre bien des siècles à sa puissance évanouie. Laissant aux lieux où fut Albe le dieu honoraire, Rome s'était approprié le dieu réel, le Jupiter optimus maximus du Capitole, contemporain aussi des Tarquins. Le temple, voué par Tarquin l'Ancien dans une guerre contre les Sabins, exigea de grands travaux ; il fallut, pour en établir les fondations, niveler une partie de la colline. Fut-il achevé ou remplacé par Tarquin le Superbe ? On ne sait ; mais les historiens racontent les menus prodiges et miracles ordinaires qui se produisirent en ce temps-là, et, chose peu surprenante cependant, la tête trouvée dans le sol de la montagne. De cette tête, Caput, on a fait dériver le nom de Capitolium^ sans doute beaucoup plus ancien. Le temple de Jupiter Capitolin est resté jusqu'à l'arrivée des Barbares le plus saint des sanctuaires romains, et le caractère du dieu a traversé les siècles sans être altéré par aucune influence étrangère. Cette solidité du Jupiter italiote, est, à mon sens, un des faits qui démontrent le mieux que les Etrusques ont moins donné qu'emprunté. Leur influence a été surtout extérieure, et n'a rien changé aux croyances fondamentales. Construit par des artistes étrusques pour des rois d'origine étrusque, décoré d'une statue et d'un quadrige étrusque, en terre cuite, le temple n'a point déteint sur le dieu. Détruit en 83 par un incendie, — il était resté debout quatre cents ans, — reconstruit sur l'ancien plan par Lutatius Catulus en 78, et décoré d'une copie du Jupiter Olympien — statue d'or et d'ivoire exécutée par le grec Apollonios, — il fut un moment éclipsé par le monument qu'Auguste
fit élever sur le Capitule à Jupiter Tonnant (22). Comme l'affluence des dévots attachés au prince se portait vers le sanctuaire nouveau, Auguste, ami des vieux usages et habile à détourner les moindres mécontentements, fit suspendre au fronton du temple neuf de nombreuses sonnettes, comme pour dire, ou plutôt en faisant dire que ce Jupiter Tonnant n'était vraim.ent qu'un portier au seuil du vénérable Opt. Max. Il est à croire que les deux dieux et les deux cultes n'eurent guère de peine à se confondre. Au reste le temple élevé par Auguste périt avec bien d'autres dans l'incendie qui inaugure le règne de Vespasien. Tacite a décrit cette épouvantable bagarre entre les Vitelliens et le général révolté Primus. A peine relevé par Vespasien 80, dévoré sous Titus par un nouvel incendie, restauré par Domitien 82, il survécut à l'empire
(( Stilicon enleva les plaques d'or de ses portes. Genséric et le pape Honoriusy commirent des vols importants. Jusqu'au IX'' siècle, la tradition parle du temple de Jupiter. )) Il disparut dans la» confusion du Moyen Age, et ses raines dispersées muraillérent sans doute quelque forteresse féodale. On pense que son emplacement correspond à celui du palais Caffarelli, sur la colline la plus rapprochée du Palatin et de l'Aventin. C'est de là que le culte de Jupiter Capitolin se répandit dans le monde romain tout entier.
On peut dire que ce culte avait commencé avec Rome elle-même ; car le Jupiter O. M. des Tarquins, le rival et l'héritier du Latiaris, avait eu sa période Sabine. Taîius et Numa, les représentants légendaires de cet âge reculé, l'avaient connu sous ses noms de Jovis et de Dius et lui avaient consacré les trois divisions du mois, les Kalendes, les Nones et les Ides, qui s'ouvraient par un sacrifice et un banquet, epuliim. Le Jupiter des Ides était le plus honoré. Son prêtre et sa prêtresse lui offiaient
un agneau blanc, et présidaient en son honneur à des processions expiatoires sur la voie qui en a pris le nom de sacrée. Rien n'égalait la pureté, la sainteté de ce couple pontifical, le Flamen dialis et la Flaminica. Le dialis était le premier dans la hiérarchie. Son costume, sa tenue en public étaient pleins de dignité, de grandeur. Seul de tous les prêtres, il était exclu des fonctions civiles. 11 lui était interdit de monter à cheval, de voir des troupes armées en dehors du pomœiiujn, de prêter aucun serment, de porter une bague (un anneau, signe peut-être de servitude) ; ses cheveux et sa barbe ne pouvaient être coupés que par un homme libre. Une foule d'obligations minutieuses, imposées tant à lui qu'à sa femme, témoignaient toutes de la sainteté exemplaire qui Télevait au-dessus des mortels.
Puisque nous rencontrons ici le plus important des prêtres honorés du titre de Flamen^ il est à propos de nous arrêter quelque peu à ce nom sacré. Signifie-t-il le personnage inspiré, affla-tus, le souffle et l'émanation du dieu ? Sa syllabe radicale est elle contractée comme dans flamma pour Jlagma (le grec phlog-s ? Le flagmen serait-il celui qui allume le feu sacré, ou bien l'hymne vivant, brachman, celui-là même qui, dans l'Inde, à la fin de la période védique, a pris le nom de Brahmane ? Il n'y a pas lieu d'insister sur ces hypothèses. Mais elles n'ont rien d'invraisemblable, pour qui connaît et le caractère contracte du parler latin et le rôle capricieux du son F dans tous les dialectes italiques, où il répond tantôt au b, teje pour tibi (ombrien), tantôt à une aspiration forte ou douce thiimos, fumus ; bhumi^ hinnus ; gharma^ Formies ; harena^ farina; et à la semi-voyelle v.
Mais Jupiter nous rappelle. L'Opfimus Max. des Tarquins paraît avoir succédé particulièrement au Jupiter idulius, au Jupiter des Ides. Les sacrifices, les festins et les luxueuses cérémonies qui lui
étaient dédiées partaient ordinairement du jour des Ides ; ainsi des Jeux que Tarquin l'Ancien y avait ajoutés. Ces Jeux du cirque, d'origine étrusque, prirent, comme on sait dans la vie des Romains une importance croissante. Ce n'étaient d'abord, disons-le, sous Romulus (Ennius),quedescourseset des pugilats rustiques sur des peaux graissées, étendues à terre ; mais peu à peu l'art des savantes tueries se développa largement. Toutefois, l'origine religieuse de ces spectacles ne fut jamais oubliée. Les Liidi capitoUni^ du 1 5 octobre, sont peut-être les plus anciens. Après eux, vinrent les Ludi romani^ ides de septembre ; ]ts Ludi plebeii, ides de novembre, sans doute institués après une victoire du peuple sur l'aristocratie; puis, à des dates variables, en des occasions solennelles, des Ludi magjii ou maximi, inaugurés, pense-t-on, après la victoire du lac Régille, remportée sur les Eques et les Latins (496 av. J.-C). Tous étaient ouverts par une procession solennelle, pompa^ qui descendait du Capitole, escortant les voitures, tensa (couvertes d'un dais) où, sur un pulvinar « coussin », reposaient les exuviœ^ les insignes de Jupiter, le foudre, le sceptre, la couronne d'or, la tunique palmée, la toge brodée (picia) et le trône — la chaise curule, — et les emblèmes de Junon et Minerve, parédres du dieu. Devant les tensa marchait le magistrat chargé de présider les jeux, entouré de sa famille, dé ses amis et de ses clients; un esclave public lui tenait sur la tête une couronne de chêne ornée d'or et de pierres précieuses. Derrière les exiiviœ et autres objets du culte se pressaient les baladins, les danseurs, les prêtres et les images de tous les dieux qui avaient envahi le Capitole et dont les temples, les chapelles, les autels encombraient les abords du temple de Jupiter.
Le dieu suprême de l'Etat présidait, comme son collègue honoraire du mont Albain, aux triomphes, mais aux vrais triomphes décernés par le
Sénat. Cette cérémonie, qui montait au Capitule, au lieu d'en descendre, présentait un caractère aussi religieux que guerrier. Le triomphateur y figurait comme une image vivante de Jupiter capitolio. Son char était le quadrige divin ; sa tunique, sa toge, sa couronne, son sceptre d'ivoire rappelaient les insignes sacrés. Arrivé au sommet, il mettait pied à terre, montait les degrés du temple et déposait entre les mains du dieu le laurier ou la palme du triomphe. Suivaient le sacrifice, l'hécatombe solennelle et le festin, auquel prenait part tout le Sénat.
Jupiter était le gardien des richesses et des gloires romaines. Aux riches cadeaux, aux parts de butin, qui lui étaient apportés par les magistrats et les généraux, les chefs, les rois étrangers, les villes ne cessaient d'ajouter des lingots, des ustensiles ornés, des Victoires d'airain, d'argent ou d'or. Dans les caves, sous le trône même, s'accumulait un trésor, plus d'une fois utilisé ou volé. Les monuments commémoratifs, boucliers, trophées, tablettes, faisaient du temple un musée d'une incomparable valeur. 11 n'en reste rien. Et de tant de pertes, la plus douloureuse n'est pas la disparition des objets les plus riches, c'est l'anéantissemenl complet des affiches triomphales et des inscriptions qui célébraient les grandes actions, les conquêtes, les magistratures des Romains fameux. Les colonnes, les murailles en étaient couvertes, à ce point qu'il fallait de temps à autre les gratter et les remettre à neuf. Les auteurs ont recueilli bien peu de ces textes précieux; celui, entre autres, où Cincinnatus rend grâce à Jupiter et aux autres dieux de ses victoires sur les Prénestins, du temps où un rayon de dix lieues atteignait presque aux limites du futur empire.
Nous avons dit, déjà, que sur le Capitole, Jupiter était entouré d'une cour de dieux, parmi lesquels il figurait lui-même sous les noms de Feretrius,
Victor, Ultor, Stator, Juventas, Fides, Terminus, etc. Dans son propre temple, il avait deux compagnes, Junon et Minerve.
Ces déesses suprêmes — leur adjonction à Jupiter le prouve assez, — siégeaient au fond des deux nefs latérale?, modestes parèdres, à droite et à gauche du roi géant des dieux ; elles étaient associées à son culte ; mais en dehors de ce sanctuaire commun, elles reprenaient leur indépendance et leurs fonctions particulières.
La Junon italique n'a rien à voir avec la quinteuse et vindicative Héra. En lui prêtant des fureurs jalouses, des discours farouches, Virgile a dénaturé le caractère de Junon ; il obéissait, et à son sujet, et à son éducation hellénique, qu'il partageait d'ailleurs avec tous les Romains instruits du temps d'Auguste ; mais, très habile à relier aux vieilles traditions nationales les légendes factices qui plaisaient à la vanité des Jules, il avait été heureux de donner un rôle en son poëme à l'une des plus antiques divinités du Latium et de la Sabine.
Le centre du cuhe de Junon dans l'ancien Latium paraît avoir été le bois sacré et le temple de Lanuvium, dans les environs du mont Albain. Il y avait là un serpent sacré auquel une vierge apportait tous les printemps un gâteau ; si le serpent agréait l'offrande, c'était signe que la jeune fille était pure, et promesse de fertilité pour l'année (i). Ce serpent, j'oubliais de le dire, passait pour la forme passagère de Junon, ou plutôt du génie de Junon, de la Juno Junonis : car, la déesse représentait le principe féminin, opposé ou associé au principe mâle (Jupiter), enfin, l'essence même de la femme,
(i) Lanuvium annosi vctus est tutcla draconis. . . Ille sibi aclmotas a virgine corripit escas. . . Si fuerint castas redeunt in colla parentum, Clamantque agricolas : « fertilis annus erit. »
Properce. IV, 7.
de chaque femme; elle était à la femme ce qu'est à l'homme le genius. Toute femme donc, et la déesse elle-même, avaient leur Junon. Maintenant, quelle était, au fond, cette divinité serpentine > D'abord, l'héritière d'un ancien animal fétiche que les primitifs érigeaient en juge des questions délicates : (( Telle fille est elle pure ? » (( La moisson sera-t-elle bonne?)); rien n'est plus familier que cette méthode aux sauvages et aux attardés de nos jours. Ensuite, cette Junon de Lavinium ressemble plus à une déesse de la terre qu'à l'incarnation de la lumière céleste. Cela tient à une confusion que nous avons notée mainte fois dans l'Inde et en Grèce. Si Jovi-no, comme Dioné, est bien, de par son nom 'A l'éclatante )), la « lumineuse )), elle est aussi la moitié, le complément de Jovis. Et quelle peut être l'épouse du Ciel sinon la Terre ? Tout de suite, nous allons voir notre Junon assimilée à la Luné, comme épouse et complément du Jovis Soleil.
Ici même, elle empiète sur l'office de Diane; sa statue fut armée d'un épieu qu'elle brandit, et d'un bouclier échancré ; ainsi, chasseresse, et encore pastorale — elle est couverte d'une peau de chèvre — , elle est considérée comme guerrière et protectrice, Sospila ou Sispita (forme difficile à expliquer). Elle est en même temps par excellence mater^ soit mère du matin, Matiita, soit déesse des matrones, des mères de famille, et de la naissance. La Juno Lanuvina était honorée à Rome, où elle avait deux temples ; les consuls devaient lui faire à Lanuvium un sacrifice annuel. Antonin le pieux, né dans les environs, lui éleva un temple nouveau. Le titre Juno Sospita mater regina^ qu'on lit sur les inscriptions dédicatoires, permet de voir dans la Junon de Lanuvium le prototype de la/iinon reine de l'Aventin et du Capitole, comme elle le fut de la Juno caprotina, fort en honneur à Rome après une bizarre aventure des Sabines
enlevées par Romulus. Nous en parlerons à propos de Lucina.
Un culte également très antique, et dans les régions toutes voisines, c'est celui de Fortuna^ à Antium, et de Fortuna primigenia à Préneste, chez les Volsques et chez les Eques. Il est très probable que Fortuna, celle qui porte, celle qui est favorable n'a pas été, dans le principe une divinité abstraite de la destinée. C'était la terre qui produit tout, la mère universelle, une Juno archaïque. Puis, le Protogénès, la Protogeneia des doctrines orphiques ayant pénétré par la Campanie dans le pays des Aurunces et des Volsques, des Berniques et des ^ques, ces entités cosmogoniques seront venues se greffer sur la Fortune de Préneste, déjà considérée comme une déesse de la fécondité. Ce mélange se serait opéré vers le temps de la première guerre punique, ou vers l'âge de Pyrrhus. Ne sachant que faire de Véjovis, sorte de soleil jeune et radieux, les Prénestins le donnèrent pour fils à leur Primigenia sous le nom de Jupiter puer.
Junon ne pouvait être séparée de son frère et de son époux. C'est ainsi que Fortuna primigenia devint la mère de Jupiter et de Junon. Mais cette trinité locale n'eut jamais d'accès à Rome, et n'y fut d'ailleurs connue que pendant la seconde guerre punique après la réconciliation de Rome avec Préneste. Chez les Latins, les grandes divinités n'ont pas d'ancêtres, ni Saturne, ni Faunus, ni Mars, ni Janus et Diana, encore moins Jupiter et Juno.
Nous avons montré que Junon n'était pas sans affinité avec la Terre ; à titre de puissance féconde, elle n'a pu être étrangère à la végétation, au principe humide, aux sources. La nymphe Jutiirna^ que Virgile donne pour sœur à son Turnus, paraît être une variante de Junon, une Junon d'Ardea, protectrice des Rutules. Les poètes nous racontent sur elle toute sorte de vieilles fables latines, où elle est rapprochée de Janus, de Jupiter et de Ju-
non. Ici, dans Virgile, elle est l'amie, la favorite de Junon ; ailleurs, elle est épouse de Janus et mère de Fonius (le dieu des fontaines) ; ou bien, aimée de Jupiter, qui lui donne l'empire de toutes les eaux du Latium. Bien que descendue au rang des nymphes, elle reste longtemps chère aux Latins. Aux bords du Numicius, puis à Rome même, diverses sources portent son nom, et toujours celles dont l'eau est réputée la plus pure, la plus appréciée dans les sacrifices, la plus salutaire aux malades — (on dérivait son nom dQJuv-are, aider, adjutor, qui peut-être eux-mêmes procèdent de Jiivis^ dQ Jupiter). Elle avait à Rome une fête annuelle, les Juturnalia ( 1 1 janvier), fête de tous les métiers qui emploient l'eau.
Il a déjà été question ici d'une autre divinité qu'on apparente d'ordinaire, et non sans raison, à Vénus, mais qui, plus d'une fois, semble suppléer Junon : c'est Feronid, la parédre du dieu du Soracte et, chez les Volsques, de Jupiter Anxur ; ses variantes, Ferentina, Herentatis, issues, comme elle et comme Fortuna, de la racine/e?- (( porter )) c. f. fertilis, étaient honorées chez les Latins et chez les Osques. Selon Servius la Feronia du Soracte s'appelait aussi Juno Virgo ; elle était donc identique à la Juno des Falisques, des gens de Faléries, au pied oriental du Soracte. On sait que les prairies de cette région nourrissaient les taureaux blancs destinés aux autels de Jupiter. La Junon de Faléries était célèbre ; sa fête annuelle, décrite dans \qs Amours d'Ovide, attirait un grand concours de population ; les colons envoyés de Rome se donnèrent même le nom de Colonia Junonia.
Le nom de Faléries est latinisé. Il s'en est conservé une forme plus antique, Halesus, héros fondateur et éponyme, que Virgile fait venir de Grèce. L'erreur est ici palpable. L'aspiration initiale et le S médian témoignent précisément d'une origine italique ; et quelques fragments d'inscriptions fa-
lisques semblent déceler une étroite parenté avec les dialectes latins :
MENERV/E. SACRU.
A. COTENA. LR. F. PRETOD (r). DE
ZENATUO. SENTENTIAD. VOOTUM
DEDET. CUANDO. DATUM. RECTED
CONCAPTUM.
[Alinervœ Sacrum. Aldus Colejia^ Lartii films., de Senatus senteniia votum dédit. Quando datiim, recte conceptum).
Consacré à Minerve. Aulus Cotena, fils de Lartius, préteur, en vertu d'une sentence du Sénat, a accompli ce vœu. L'offrande a été faite correctement.
Ce n'est là ni de l'osque ni de l'ombrien. C'est à peu de choses prés du latin de Duilius ou des XII Tables. La fourniture annuelle du taureau sacré n'est pas non plus une coïncidence négligeable. Virgile a eu ses raisons pour placer les Falisques, avec les gens de Fescennium et ceux de Capéne, parmi les contingents latins, non loin des Herniques, avant les Sabins (Ai.n. VIL 696). Il les nomme jEquos que Faliscos . Faut-il traduire Eques ou justes} Se hasarderait-on beaucoup, en considérant ce petit groupe falisque, si curieux par ses privilèges et ses dévotions surannées, comme une arrière-garde latine, restée sur sa montagne au milieu de l'invasion ombrienne et sur limite de l'occupation étrusque?"
Le Picenum, sur l'Adriatique, avait aussi sa Junon, d'origine étrusque, a-t-on dit, mais plus probablement Sabine ; le pays avait été peuplé par un Ver sacrum des Sabins. Cette déesse, certainement une Bona dea., unQ Feronia^ s'appelait /^z</)7 a. En sabin, paraît-il, Kuprus voulait dire bon, favorable. Peut-être encore était-ce une Aphrodite, une Kupris (quQ nous prononçons à tort Cypris),la
déesse de Chypre, importée par les Phéniciens, les Pélasges ou les Etrusques.
La Sabine, que nous traversons pour revenir à Rome, rendait à Junon un culte fervent. Elle l'associait à Quirinus, le dieu viril et guerrier, qui tient à la fois de Mars et de Jupiter. On l'adorait sous le nom de Quiritts, Curitis, déesse de la Curie, Ciiria, la tribu en armes ; sa lance, la hasla celibaris des Romains, lance du jeune homme prêt à se marier, symbolisait des idées complexes, facilement associées dans l'esprit des anciens, force, virilité, protection, fécondité. Junon Quiritis était aussi dea niipta, l'épouse par excellence, la patronne du mariage, et par suite des jeunes mères. Cette fonction, que nul Italiote ne songeait à lui contester, prit à Rome une telle importance que Junon s'en trouva pour ainsi dire dédoublée en Regina, reine du ciel, adorée (Junones montanae) sur toutes les hauteurs, compagne du Jupiter Capitolin, op/nnns ?iîaximtis, et en Lucina obstetrix^la déesse des femmes et des accouchements ; la Junon majestueuse qui préside aux destinées de l'Etat, Juno moneta, qui conseille, qui pense, ainsi l'entendaient LiviusAndronicus et Nasvius,et,par un jeu de mots très explicable, gaiantit l'aloi de la monnaie et garde le trésor public ; et d'autre part la Junon familière, celle qui veille avec une minutieuse tendresse à toutes les phases de la grossesse et de la première enfance.
Il est facile de suivre les transformations qui ramènent Junon du ciel sur la terre. Lucina, nous le savons, n'est pas un nom nouveau. Tout au contraire. 11 n'en est pas de plus antique; c'est l'épithète première de la voûte céleste, d'un Jovis féminin. Jiino Lucina répond exactement à Jupiter Luceiius ou Diespiter ; elle est Mater Matuta, la mère du jour. Mais comme il est arrivé à Diana, par une symétrie et une opposition naturelle, comme sœur et pendant de Jupiter solaire, auteur de la lumière
diurne, elle est le flambeau des nuits, liicna, lima, la lune. Cet emploi a fait oublier l'autre. Et ce n'était pas une déchéance. Aux yeux des anciens, il n'existait pas d'astre plus puissant et plus utile que notre humble satellite. La lune, par ses phases inquiétantes mais régulières et facilement observables, fournissait la mesure du temps. Juno Lucina fut donc la régulatrice des mois et des saisons. A Rome, les premiers jours de chaque mois lui étaient consacrés; c'est pourquoi on l'appelait à Laurente Kalendaris. Dès que le croissant s'était montré au ciel, un prêtre nommé Pojiti/ex ininor avertissait le Rex sacrorum, directeur des choses sacrées. Celui-ci montait au Capitole et offrait un sacrifice à Junon dans la Cvrta Calabra {Cinia^ Ciiritis)^ [Calabra, calendœ, de calare, crier, annoncer, Kériix) ; dans le même temps, la femme du Rex, la Regina saaorum, immolait dans la Regia un mouton ou un porc ; puis on annonçait au peuple [calare], combien il y aurait de jours jusqu'aux Nones dans le mois qui s'ouvrait. Ainsi, Jupiter avait les ides, Juno Lucina les calendes. Elle était donc incessamment mêlée à toute la vie des Romains. Elle avait même un mois tout entier, junius, juin ; c'est du moins avec beaucoup de bonnes raisons qu'elle le réclame, au Vl^ Livre des Fastes ;
(( Je m'appelle l'épouse du dieu tonnant, et mcn temple a été joint à celui de Jupiter tarpéien. Et quand une concubine, Maïa, a pu donner son nom au mois de mai, on m'envierait le même honneur ! Pourquoi donc m'appeler reine et la première des déesses P Les jours composeraient les mois, je tiendrais des jours (liices) le nom de Lucina, et aucun mois ne porterait mon nom ! Ah ! ce serait à regretter d'avoir soumis à la domination romaine et le vieux Tatius et les Falisques, mes adorateurs fidèles. Non, point de regrets, aucune nation ne m'est plus chère ; je suis adorée sur cent autels.
Mais je prise à l'égal des plus grands honneurs la possession de ce mois. C'est mon droit, et je ne le tiens pas de Rome seulement. Consulte les fastes de la sylvestre Aricia, ceux du peuple laurentin et de mon Lanuvium. Là, ce mois est celui de Juno,Ju7ioiiius\ consulte Tibur et les murs sacrés de la déesse Prénestine ; tu y verras que ce temps appartient à Junon, Junonale tempus. Et Romulus n'a pas fondé ces villes ! ))
Bien plaidé ; et la déesse a gardé pour la fin les meilleurs arguments.
Maintenant rappelleraije de quel intérêt sont les mois pour les femmes, et surtout pour celles qui comptent les jours en attendant leur délivrances^ Aussi, de quelles invocations pressantes elles assiègent la déesse qui commande au mois, Lucina qui aporte le jour à l'enfant qui va naître, Juno, la première des épouses, celle qui a béni le mariage des Sabines, en ces temps reculés où l'on couchait sur des peaux de bouc et de chèvre étendues sur la terre hailuQ, Juno Caprotina !
A propos des Sabines, Ovide raconte une légende saugrenue et d'autant plus antique. Le rapt de ces femmes était parfaitement conforme aux coutumes du mariage exogame, c'est-à-dire contracté en dehors de la tribu. Mais, dans un temps moins barbare, cet acte brutal était regardé comme criminel, et l'on supposait, on contait que l'intervention de Junon avait été nécessaire pour le régulariser. Vainement on avait recours aux herbes les plus efficaces, les unions étaient demeurées stériles ; et Romulus s'écriait : (( A quoi donc m'a servi l'enlèvement) Ne valait-il pas mieux nous passer de femmes ^ »
(( Alors s'élevait, au pied de l'Esquilin, un bois sacré de Junon, bois antique dont la cognée avait respecté les ombrages. C'est là que se rendent femmes et maris ; tous tléchissent un genou suppliant. Et la cîme des grands arbres frémit, et la déesse
remplit la forêt de paroles étranges : (( Mères du Latium, qu'un bouc velu vous féconde ! )) Une stupeur muette règne sur la foule consternée. Mais un augure, dont le nom s'est perdu, s'avise d'immoler un bouc et faire toucher, d'un fouet taillé dans la peau de l'animal, les matrones dociles. O merveille ! Pour la dixième fois la Lune rentrait ses cornes, lorsque l'époux reçut le nom de père et que la maternité vint réjouir l'épouse. O Lucina, à toi l'honneur de ce prodige ! Daigne secourir, bonne Lucina, les jeunes mères et enlève doucement le fardeau de leur sein ! »
Et comment douter du miracle r Ovide a vu encore, aux Esquilles, le bois sacré et le sanctuaire où les dévotes accouchées vont couper leurs sourcils en l'honneur de Lucina. Leurs sourcils, vous avez bien entendu, parce que Lucina protège le jour et que les sourcils protègent l'oeil, lumière du corps. C'est Varron qui nous transmet cette judicieuse explication .
La plus grande fête de Lucine avait lieu en mars, au premier mois de l'année ancienne, dont les calendes semblaient annoncer la renaissance universelle. Cette coïncidence était certainement sentie, comme le prouvent certaines médailles où Junon paraît tenant dans la main droite une fleur, symbole d'espérance, dans la gauche, un enfant au maillot.
La fête du mois de mars, les Matronalici, était célébrée uniquement par les vierges et les femmes mariées pures. Les courtisanes en étaient rigoureusement exclues; si l'une d'elles, par malheur, touchait l'autel, il lui fallait faire à Junon, les cheveux épars, le sacrifice d'une brebis expiatoire. Dans ces grandes réjouissances, les femmes servaient les esclaves comme les hommes aux Saturnales, les maris faisaient des cadeaux aux femmes, et la déesse était assourdie de vœux pour la prospérité des ménages.
En se rapprochant si intimement du lit conjugal Juno Lucina avait rencontré cette foule de menues divinités qui président aux plus minimes rapports de l'homme avec ses semblables et avec les choses, ces génies des Indigitamenta qui nous sont à peu près connus par les extraits de Varron recueillis dans les Pères de l'Eglise. Comme l'ambre frotté attire les poussières voisines, ainsi Lucine rallia toutes ces minces puissances qui lui fournirent une riche moisson d'épithètes. Nous en avons énuméré quelques-unes par avance, mais il y en a bien d'autres, avant le mariage, pendant la conception, la grossesse et les relevailles : nous sommes avertis d'abord des fonctions générales de notre Junon par Popnlona ou Populonia, celle qui multiplie la population. Ce nom gardé par une des cités les plus industrieuses de l'Etrurie (Pupluna) est un indice de plus des emprunts très nombreux faits par les Etrusques aux Latins. Juno virao vient ensuite, nous la connaissons, avec Fluonia, ou Fluviona ; mais il est question de mariage, aussitôt la déesse paraît en Afferenda qui apporte la dot, en Pronuha qui prépare les noces, en Ahipia^la mariée voilée du flammeum, en Domiduca pour conduire celle-ci à la maison, en Unxia pour oindre, pour huiler les gonds de la porte et fléchir Cardea qui les garde. Ce rite sacramentel a donné aux deux époux le nom qui leur est commun, uxor, pour unctor. iVlais les préliminaires sont achevés. Virginensis ou Cinxia détachent la ceinture; /«oa, celle qui unit, Prema^ Pertunda, Perfîca accomplissent la tâche que Lucina leur a confiée. Nos casuistes ne sont pas plus habiles que les prêtres latins à scruter les secrets du mariage. Il s'agit maintenant de conduire l'enfant à la clarté du jour. Niimeria compte les mois ; mais c'est Noua, c'est Décima^ la Neuvième, la Dixième, qui redouble desoins; et Partula donc ! il lui faut souvent faire appel soit à Egeria.^ soit à Candelifera qui se penche avec son
cierge, soit même aux deux Carmentes Prosa et Postversa, selon que l'enfant se présente plus ou moins heureusement. Entin, voici le nouveau-né posé à terre, sur le sein de la vieille Ops ou de sa fille Jimo Opigena, sous les yeux de la vénérable Natio, antique déesse des naissances. C'est alors que Viriplacay qui apaise les maris, et Levana engagent le père à relever l'enfant et à le prendre dans ses bras, pendant que Cunina chauffe les couches, que Rumina et Alemona font abonder le lait dans le sein de la mère ou de la nourrice. Tout est bien. La Junon du neuvième jour, Niindina, n'a plus qu'à recevoir les offrandes et les remerciements de la jeune mère, dûment purifiée par de saintes eaux. Ce dernier trait, si antique, et qui s'est perpétué jusqu'à nous, rappelle les plus naïfs, les plus grossiers sentiments de l'homme encore animal ; la maternité était une souillure. Ce neuvième jour, des relevailles, et de la lustration [liistriciis) était notable dans la vie de l'enfant ; des devins tiraient le pronostic, l'horoscope; la bulle, à la fois jouet et signe du rang, était suspendue au cou du petit patricien, avec divers talismans et amulettes des plus efficaces (comme les médailles et menus fétiches ou reliques encore aujourd'hui en usage). Junon ne quitte pas l'enfant avec Niindina, et il est bien certain que Ediica^ la première maîtresse, Ossipaga qui fortifie les os, et quelques autres encore, mais vous les connaissez déjà, travaillent sous ses ordres, et s'ingénient pour remettre l'adolescent en bon état à Jiiventas et à la Fortune barbue^ la jeune fille à Diana et à Jiino virgo. Et c'est un cercle qui toujours recommence. La grandeur de Junon Regina n'avait été nuPemement diminuée par les occupations intimes et si utiles de Juno Lucina, qui ne formaient toujours qu'une seule et même déesse. Les oies et les vaches qu'on sacrifiait à la Junon du Capitole n'étaient-elles pas tout aussi bien appropriées à la
déesse lunaire et cornue, à la gardienne des maisons bien réglées? Les oies, qui sont encore si mal apprivoisées, devaient être une précieuse et récente conquête des tribus italiotes ; et la ménagère, frappée de leur fécondité, s'était fait un devoir de les vouer à Junon ; et elles ont fait honneur, certes, à la déesse, en sauvant, comme on le sait, le Capitole. Cet événement fameux et ridicule s'était fixé, enraciné, sous le crâne du Romain, au point de s'imposer à l'histoire, qui n'en peut mais. Rien ne prouve mieux la pauvreté, la puérilité intellectuelle des primitifs Italiotes.
Juno regina était adorée encore, sur l'Aventin, et sans doute plus anciennement que sur leCapitole, bien qu'on la représente comme la déesse apportée de Véies après la destruction de cette cité. Nous savons, d'une part, que Rome a reçu toutes les images de ses dieux, d'artistes Véiens ; d'autre part, que tous les cultes de l'Aventin appartiennent aux plus antiques périodes du Latium. Cette Junon passait pour fort puissante. Lors de l'approche d'Annibal, les matrones romaines se cotisèrent pour faire une offrande à la Junon aventine et lui préparer un lectisteninim^ procession et exposition des châsses et emblèmes. Plus tard, sur l'ordre des pontifes, trois chœurs de neuf jeunes filles allèrent lui chanter un hymne de Livius Andronicus. Tite-Live fait mention d'une cérémonie à l'occasion d'un éclair tombé sur son temple. Jupiter était distrait sans doute. Un troisième sanctuaire fut coiisacré à Junon reine, en 179, dans le quartier populaire du Cirque Flaminius.
La troisième divinité du Capitole, Minerve, nous arrêtera moins longtemps que le grand couple auquel est confiée la garde, la grandeur de Rome. Non pas qu'elle lui cède en renommée, en véritable gloire ; non pas que le haut rang où l'ont placée les organisateurs du culte romain n'atteste son antique origine, antérieure, selon nous ,à l'invasion
tyrrhénienne. Mais elle a rapidement perdu son caractère italique, pour devenir une pâle et froide copie de Pallas Athénè.
Ses fonctions primitives ne paraissent pas d'ailleurs avoir été nettement déterminées. Comme déesse des hauteurs, elle se rapproche de Juno moneta. Le vieux verbe qui dérive de son nom, proinenervare, nous montre en elle celle qui avertit, qui signale soit l'approche de l'ennemi, soit les signes et les présages de l'atmosphère, par suite celle qui veille tout ensemble à la défense des citadelles, et à cet ordre intérieur qui évite les surprises du dehors. Elle est la pensée active et persévérante, Mens, qui invente et améliore, qui inspire les vaillants et les habiles.
Elle siège dans la tête de l'homme. Capta, comme sur les cimes de la terre, où les Etrusques envahisseurs 1 ont partout rencontrée et adoptée. (Telle est du moins notre opinion. Leur Menrfa n'est que la transcription imparfaite de Menerva). Suprême sagesse, elle est inséparable de la toute puissance, du couple Capitolin ; et c'est pourquoi les Tarquins l'ont installée ou laissée à côté de Jupiter Optimus Maximus, séparée de lui seulement par le clou sacré. Ils devaient d'ailleurs la considérer comme une déesse commune auxltalioteset aux Etrusques.
Mais elle est aussi la mère de tous les arts, la patronne de tous les métiers, c'est pourquoi nous la voyons honorée par les joueurs de fifre et par les foulons, plus tard par les poètes, les acteurs, les grammairiens, les maîtres d'école, les savants et les philosophes. Et à ces divers titres elle recevait sur l'Aventinet le Cœlius un culte populaire et joyeux, le cinquième jour des ides de Mars et de Juin.
Ces fêtes, les grandes et petites Quinqiiatries, attiraient les femmes et les jeunes filles, qui saluaient en Minerve la patronne des industries domestiques, les écoliers en vacances, et leurs mai-
très qui touchaient en ce jour leurs honoraires, le ininerval.
Pour l'importante corporation des foulons, les Quinquatries étaient une époque de divertissement. Les cordonniers, les menuisiers, les médecins, les -peintres, les sculpteurs, bref tous ceux qui vivaient du travail des mains et de l'esprit célébraient la fête avec fureur.
Les fifres s'étaient pour ainsi dire approprié les petites Quinquatries, celles de Juin. Le fifre, sans doute, tient à sa place dans nos orchestres ; mais l'admiration qu'il excitait à Rome marque bien l'indigence de l'antique musique italienne. Les joueurs de fifre étaient l'objet de faveurs extraordinaires. Aux Quinquatries notamment, tout leur était permis ; ils avaient droit à un festin copieux dans le temple même du Capitole, et la déesse ne recevait qu'une très petite part de leurs libations. Ces artistes exigeants s'enfuirent un jour à Tibur, il fallut les griser et les ramener en voiture jusqu'à Rome où ils daignèrent oublier leur frasque de la veille.
Minerve indulgente tolérait ces caprices d'artiste, gaîtés du vieux temps dont l'écho résonne encore dans ces vers d'Ovide (mais il n'est plus question des fifres) :
(( Enfants et fillettes, ornez la statue de Pallas ; il faut plaire à Pallas pour devenir savant. C'est elle, jeunes filles, qui vous apprend à assouplir la laine, à épuiser vos quenouilles pleines, à lancer la navette, à serrer la trame avec le peigne d'ivoire ; honorez-la, vous qui détachez les vêlements salis, vous qui plongez les toisons dans les chaudières. Personne, fut-il plus habile que Tychius, personne en dépit de Pallas ne réussira une chaussure. Sans elle, eût-il surpassé, vaincu le fabuleux Epéus, le charpentier ne sera qu'un manchot. Vous aussi qui chassez les maladies, élèves d'Apollon, portez à la déesse une faible part de vos gains. Et vous, maîtres dont cette fête^ souvent frustré l'espérance,
ne dédaignez point, pour si peu, la déesse ; elle vous enverra de nouveaux élèves. Vous qui étudiez les mouvements célestes ; toi qui répands sur le panneau la cire brûlante et les couleurs variées, toi qui donnes au marbre la souplesse de la vie. C'est la déesse de tous les arts, la déesse de la poésie, enfin. Puisse-t-elle, si j'en suis digne, me regarder en amie » !