CHAPITRE QUATRIÈME JANUS
— Apparence puérile des vieux mythes italiques. Janus, le portier aux deux visages, est simplement le Jour, le Soleil, et la grande divinité des premiers envahisseurs latins, un doublet, localisé et spécialisé, de Jovis-paier^ né pareillement de la racine dyu div a éclat, lumière ». — Janus [Dianus] est le fièie de Diana. — Ses deux visages sont le matin et le soir. — Janus enlève le bas 1 ibre à Saturne et s'établit sur la Janicule en face de Saïuinia. — Pourquoi il est appelé jansfor, patulcus, clusivius, Matutinus paUr^ Juonus herus. — Pourquoi il est présent à tous les sacrifices et invoqué le p?emier. — Le m'»is Januatius et l'usage des éirennes, en l'honneur d'une dcesse SUenua. — Janus patron des matelots dieu dcssouices, des eaux, de la fècondite (sous le nom de Consivtus), — Janus, ouvrant et fermant les portes de la guerre, est dit Junonius, Curiaiius, Quiiinus. — Explication de la table des Horaces et des Cuiiaces. La déesse Quiris\ la déesse Hoia, Her-SiUa. — Intelligente restitution du personnage par Ovide, au livre I des fastds. — Diana; forme féminine de Dianus, est la lumière nocturne, la patronne du chasseur à l'affûi, reine des nymphes et des génies des forêts et des sources. — Elle partage avec lunon Je nom et l'office de Lucine (lucna^ Lunat. — La Diana de Némi et d'^ricie. — La Diana de l'Aventin. — Des le VI* siècle peut-être IServius Tullius), Diana était confondue avec l'Ariémis des Grecs.
Lorsque le groupe ausonien, suivi de près par les tribus graïkes et achéennes, se mit en marche vers l'occident, Tesprit indo-européen, quoique tout imbu encore des plus humbles suggestions de l'animisme, commençait à imaginer au-dessus de ce menu fretin de revenants, d'esprits infernaux,
de génies champêtres, de lutins du foyer, quelques puissances de plus large envergure, noms personnifiés à peine d'aspects ou phénomènes célestes et atmosphériques, le ciel lumineux, l'orage, vaguement pourvues déjà d'attributs moraux, de volontés humaines, préposées au gouvernement des choses et des êtres. Ces divinités, ces ébauches archaïques, chaque tribu émigrante les emportait dans sa lente odyssée, et les achevait, les modelait pour ainsi dire, selon son propre génie. La Grèce, les animant de sa vie, de son intelligence, les revêtit de sa beauté. Les Ilaliotes, à la fois grossiers et austères, ne surent prêter à leurs dieux que de plates ou ridicules aventures: mais ils leur laissèrent je ne sais quelle majesté fruste et impassible, un caractère vraiment surhumain, qui manque souvent aux personnages capricieux et passionnés de 1 Olympe. Ces traits ont disparu dans la mythologie postérieure, dans la fusion malheureuse qui s'est opérée entre les deux panthéons, le grec et le latin. Hàtons-nous de les saisir avant que Timitaiion des a:ts et de la poésie helléniques ait altéré la physionomie originale des divinités latines, sabines et ombriennes. Nul dieuitaliole ne les a conservés plus fidèlement, dans leur puérilité et dans leur grandeur, que le vieux Janus aux deux visages.
Tout le monde connaît la glorieuse syllabe dont un rejeton, dieu, iddio, dios, etc., tient tant de place encore dans l'intellect des Occidentaux. Cette racine se présente sous deux formes, et sous deux formes doubles: T>yu-Div \ Dyau Diav. D'autre part, Dyu-Div s'allonge en Daiv-Dév \ Dyau- Diav (latin Diovis, Jovis, Jupiter , grec Zeus, Zenspater), outre un allongement de l'a (qui nous importe peu ici), peuvent recevoir divers suffixes, notamment an, aiia : Diavan, Diavana (formes très voisines du grec Zèn, Zènos^ Zèna^ dorien Zan et Dan, Zanos et Danos), Div a fourni les cas indi-
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rects du grec : Diof . Z)ri\ pour Dtros^ />in ; et Jmï* (sanscrit t/érj) les mots si fameux -jiirus^ Jsus. Jeus. qui ne signifient rien autre chose que « lumineux, éclatant » : ce sont des adjectifs qualitiant une impression des sens.
Il en est de même pour la variante principale de Dyav : (Dyaranas-Diavana) Dianus-Dtanj.
Dianus, Janus. en dépit de Topinion courante, n'est à aucun titre plus ancien que Jovis ou Jupiter; c'étaient deux n lumineux ». deux i( brillants », voisins et distincts, et dont chacun tenait le premier rang dans une tribu ou un groupe de tribus.
Il semble que Jupiter, avant de devenir le dieu suprême des Latins, Latùtis, le dieu d'Albe la Longue, ait régné surtout, ainsi qutjuno. sur les Rutules et les Volsques : Jupiter- Atixar, le dieu de Terracine, d^Antium.
Le Latium, depuis Aricia jusqu'aux bouches du Tibre, avait préféré Janus et Diana, qui ont eu à s'entendre avec de plus vieux occupants, Faunus et Picus dans les forêts de Laurentum, Saeturnus sur les rives du Tibre et parmi les collines de Saturnin, la Rome future. Janus, repassant le fleuve, ou se maintenant sur la rive droite maljïré les Etrusques, s'éiablit sur le Janicule, en attendant le pont sacré qui devait la mettre en communication facile avec la ville, lorsque l'élément latin l'aurait emporté sur les Sicules et sur les Pélasges de Pallan tée ; il se montra d'ailleurs, à l'égard de vSaturnc, plein de bienveillance, cherchant seulcmtnl A s'nrroger le beau rôle dans leurs relations, i\ se donner pour le protecteur et l'hôte de Saturne fugitif, chassé du ciel par Jupiter. C'est ce qu'Ovide nous répétera tout à l'heure.
Fable visiblement suggérée par la mythologie grecque, lorsque Saturne et Kronos cuicnK^tr. confondus, sans autre raison que la faucille de ruti et la faux de l'autre ; car le Saturne italiote, pas plus que son similaire Sahitius paler (un faucheur en
core), n'a jamais eu aucune parenté avec le Jupiter latin et n*a jamais été chassé par celui-ci, ni du ciel, ni même des campagnes où régnait, avant la venue des Ausones, le vieux dieu des laboureurs.
Il est vrai que l'exil et la fuite de Saturne éclairaient à la fois une étymologie très incertaine et un menu problème de numismatique. La contrée avait pris le nom de Latium (latere^ se cacher) parce qu'elle avait servi de cachette à Saturne. Notez que le rapprochement laiere-Latium, s'il a quelque vraisemblance, s'expliquerait aisément par Taspect mystérieux des forêts qui couvraient le pays. Quant à la question de numismatique, elle a trait au navire qui orne le revers d'anciennes monnaies romaines. On voulut y voir le bateau de Saturne fugitif, et non lemblême, si naturel, delà navigation sur le Tibre.
Janus est le jour, et plus particulièrement le soleil, ou mieux la lumière du soleil. L'astre luimême était dieu sous divers noms : Ozeul, Ausel^ chez les Sabins, Ausc7\ Ausar^ chez les peuples qui avaient précédé les Etrusques en Toscane, Aplu en divers lieux de l'Italie, enfin So/ chez les Latins et parmi les tribus qui ont donné son nom au mont Soracte^ plus tard à Apollon Sor-anus. O^eul, forme conservée dans un fragment de chant sabin : Ozeul adozio (( soleil vénérable )), est, ainsi que ses congénères, Awse/, Ausar, Ausosa (aurora, aurum), dérivé de iiso^ uro^ brûler, resplendir. So/, frère du védique Surya^ reproduit la racine Svar^ éclat : d'où, entre autres, le sanscrit Svarga le ciel. Le dieu Sol^ Sol oriens. Sol aeternus, a conservé des temples et un culte jusqu'aux temps du Mithra perse, avec lequel il s'est confondu. Mais son nom, adopté par la langue courante, n'a pu fournir qu'une divinité de convention. Un dieu est d'autant plus dieu que son nom se comprend moins. Tel fut le cas de Janus.
L'interprétation du nom et de la nature de Janus
a Clé rc'bfec ii z>:3Lr'nîi.5<£S irri-,:^^ ^\.::;rrz -j tiréf je r.e «.i:* zz'HZL'td. z^ i.irLz: ( i. xr: • .^ dieu qci mirz'z't 5Ar5 ;i<se. ^.i is: .::'x..*i -* mouvemea: uai^ir^^:. D l»r^i^ :z: iii :*î.\:.*i.- Li verbe nijn^ tijti. ^z^^j^ : :.5 :*: Iï^.ji .; "i.:;:* aa Chaos, à L'a'rim; pr.nrr-.i. Ta -::--:> e2j:r*. moins profonds, on: rxrre.ê /jt:-' tz • z-'.li . c: tz. effet, maïs n:r. en Terr^ is '. irr":i:i:.*. ji::«> ec>: le dieu des portes, le grini rr.iier o- ou:^ e: ferme le four — rj*i.'ji5. ie r-:^^'-'. ,'.-:f;' r^..*, ie cludere. Nigiiius Fi^lus e<: le rrev.:e:\ i,-r.< 1 a.:tiquiié. qui ait vj dans jinus le r/Làscul:,! de Diana.
Toutes les attributions de Jà'.us. les rtus relevées comme îes plus fa mi Libres, procçîdc:it, en somme, de sa fonction solaire, s: bien prCvi>cc par Horace : Aime SoL curru tiitiAo ÀUm qui r'c^*'îfs et celas ! « Soleil bienfaisant, qui. sur u:i char spîendide, montres et caches le jour ! ^^ Aussi, lorsque les Latins connurent les doubles Hermès des Grecs, ils adoptèrent pour représenter Janus celte t'orme symbolique ; ils lui donnèrent deu\ visajyes, tournés l'un vers l'orient, l'autre vers le Cv>uchant, l'un jeune, l'autre barbu, l'un triste et l'autre jrai, d'oO peut-être notre « Jean qui pleure et Jean qui rit », le plus souvent deux visafjes pareils, p»ircc qu'il voit avec la même sérénité le comnienccnieni ot la fin. Bifrons, et même qiiJidn'/hns, i»ctfi{mts, devinrent ses épilhètes ordinaires ( i ).
Malgré cette représentation si^nilicnlive, le côté joyeux, favorable, a prévalu, et Janus n'appa raît guère, sinon jamais, comme diviiiilé du 'loii
(i) On ne trouve pas sculcmtni \n flouliN: iftfiî uni kn monnaies romaines mais en orc sur los pic'CH ^iiin«|iir : 'In Voln terra et de Tclamonc, Cimmc sur l»«t frioiiri.ii'-» '1*; f .n\iii*tn Athénée rapporte que des villcv noniJifruî-r^ ''u Imliw, ««n Sicile, en Crrèce mtme. otI eu rlç #rv rnoriiiiiir: .'i «I'^'m 1^1*^1 A Rome. Ic-i dei'jf orofils se r'-.Hcribl'îfi» fo'jjoui:-.. Ml/n i;'#m< imberbes a Capouc, barbues a VolmnitH.
La force initiatrice demeure son caractère le plus saillant. Tous les matins, il est invoqué sous le nom de Matiilinus pater, le pendant exact de Mater Matuta. Le jour des Kalendes, le premier de chaque mois, lui est consacré: et son mois,ya«wariiis, devint, mais assez tard, en 153 avant notre ère, le premier de l'année.
A ce recommencement du cycle annuel se rattache l'usage des étrennes, Strenae, couiume très antique qui se rapporte évidemment au culte d'une vieille divinité Sabine de la force, Strenua ou Strenia. On cueillait au bois sacré de cette déesse des rameaux de laurier, d'olivier, de chêne, sans oublier les glands, présage de bonheur, qu'on envoyait à ses amis le premier jour de Janus; puis vint l'habitude d'y joindre des cadeaux d'une valeur toujours croissante. A l'origine, ce n'était que des figues, des dattes, des gâteaux de miel, et quelques vieux as, ornés de la double tête et du bateau de Janus; puis ces modestes attributs furent fif^urés sur d'élégaïUes petites lampes d'argile ou de bronze, ornées d'une Victoire dont le bouclier portait l'inscription : annum novum faiishifn felicem iihi, (( aji nouveau^ heureux^ frospère )). Déjà le pauvre client se privait pour offrir au riche patron ces hommages dont Tibère dut réprimer l'excès.
Janus bénéficiait de la joie universelle. Au simple gâteau, jamial, sa nourriture ordinaire, les magistrats et les pontifes ajoutaient sans doute, en ces occasions, des offrandes plus succulentes. Au reste, il était présent à tous les sacrifices, partout nommé et invoqué le premier, comme le dieu des origines, /(^««vS pater^ Divum deiis, comme l'appelaient dans leurs chants les prêtres saliens, et encore Duonus Keriis^ le bon génie ou le créateur excellent.
Je ne m'arrête pas aux Saliens, collège de prêtres danseurs que nous retrouverons plus lard.
Mais îc 5!gr aie s- rx<^=r: ::-t r^rre :. ."5 :r phoncîiqui : fi.^is rczr rmi Ti-'r:.,- is"::! de itto . c ; ir sic s: r : .:r * :ri "r : = , : . :"= : : ~ :. r ." :r! être deux: :1 y £T:r=:: z zz :rz:-e. rj ;~z : :: vraisemb a'r t. de 1= = ::^:: :t zu st: r.-:?: j.:*; ^ nomme s-iiurz'hz: â.:r-:5:t : j = r :! i<: -:■ jer: eue " boE:c é icz'iz-t sy:rrE:r:e r:.;: ur :. :-. ru< pour p!u5:£crs. .Va:s 't v:ul£:5 5U':: .: . : ::^- -• .^ve atlenîicr. sur 'a gezésc eu r -r: :.- tr =. r ^ t<: UEC lettre cj: n'c ras cte prc:::2:èe <sr< .~ .r-ci: :i\ elle eige '.e cccac: Tc.ZTr.zrL'.c.Tt zts- ' t •;.<. il or» peut ?Lprc5erçi:e 'es La::rs. jjnr/i be. i:.\ rr o"e sauvages !e fcc: erccre. a* -:en: \ ri::er ;. s r;-: c: a bouche :u\er:e. Dans îevr ef ,?!: pour s."^;::\:v.- îa semi-vcyeile r. i!s pucuisaiecî un sor con^pose.iV disant d\is. du eî.u m . du ■ niis a \ £ n î c a : : c : r c. :e ù bis. hélium. bonus.
Si Jarus " foi me tout, gou\e:ne tout, rc^ii tv^us les éléments >«. comme disait Wi!. Messa'a, un coniemporain de Cicéron, il n*esl pas donnant qu'il j" résidât aux scurces. puis aux tlouvcs et ;\ la navigaiion. Leau qui jaillit de terre ne pouvait s'ouvrir un passage sans le concours oc Jjnus ; aussi est-il l'époux des nymphes, lanlôt do Juiurna (la sœur de 'lui nus), tantôt de \ enilia (\ananle de Venus et à'Ilîj,) sous le nom de Porlunus. ,«i;n\lieo du port, lanlôt de Camasena, la mOre du Tibie, Tiberinus: et par suite l'invenleur du baleaii. le protecteur du matelot qui se risque sur roliMnent liquide. Ce pouvoir sur les eaux est un tiOs antique attribut solaire. Mais tandis que les potMes \(^ diques peignaient, sans se lasser jamais, vu inia ges magnifiques, Agni s'élanyanl du «-ein des eaux, Sourya, ou Savitri, ou Indra, el vinj^l aulies pies sant les mamelles de la nue, fendant le^ diajjnns qui retiennent les eaux prisonnic^res ; (pic !«•■; ôrecs célébraient la fontaine Ilippoki(*nr jaillic sous le sabot divin du coursier solaiie, iN^^jasns, les Romains se rappelaient sculcmcnl (|uc JanuM,
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pour les sauver de Tatius, avait jacirs fait sortir de la terre ua jet bouillant d'une eau sulfureuse. Pratiques et bornés à Tulile, ils avaient oublié le sens profond du mythe indo-européen, reconnaissable encore pourtant dans leurs légendes sans grandeur et sans lien.
Le père des eaux est aussi le père de la vie, végétale, sans aucun doute, mais encore animale, en vertu du symbolisme génésique si cher aux anciens hommes, et si vrai dans sa haute portée : pour tout ce qui réside sur la terre ou sur toute autre planète, le soleil n*est-il pas le grand générateur ? C'est donc à bon droit que Janus est invoqué dans les Indigitamenta^ comme' indigéte de la fécondité, sous le nom de Consivius, le dieu des semences, des germes ; que beaucoup d'antiques familles honoraient en lui l'origine de leur race, patricus^ le genius familial. Les Hellènes pareillement avaient un Apollon patrôos.
Nous voici bien loin, ce semble, du dieu des rues, des passages, auxquels dans les carrefours sont élevées des chapelles à quatre ouvertures, arcs de Janus quadrifrons, bien loin de ce patron de toutes les portes des maisons et des villes ; et cependant tout se tient, disions-nous, dans ces emplois divers ; l'amant de la nymphe Carda ou Cardea qui veille aux portes de la vie et protège les enfants, et le portier domestique ou urbain, est toujours le grand portier des deux et des quatre horizons ; et le patron des chemins, qu'invoquent les voyageurs, est toujours le diionus Kerus qui suit d'un œil bienveillant toutes les entreprises, toutes les affaires privées ou publiques. Ces deux thèmes se combinent encore, mais non pas seuls, dans une des fonctions les plus connues du dieu. Janus ouvre et ferme le temple de la guerre ; et, avant qu'il y eût des temples, il ouvrait les portes de la citadelle au peuple armé pour la maraude ou la bataille, il les refermait sur les vainqueurs char-