ENÉE ET VIRGILE
Contraste entre le rôle secondaire d'Knée dans Tépopàc nmi • que et le rang où relève la légende romaine. -- Gnumcni ce Dardanien fugitif a-til piis le pas sur louH Ich hOros achéens que les colonies de la Grnnde-lîrtîcc honornirnt comme fondateurs.- — C'est lorsque Komc se vil nux prif«('H avec les Grecs de Taienie et d'Kpire, ci d'uuiro part avoc les Carthaginois, qu'elle accepta pour pairon un Troycn devenu, par grand hasard, ennemi d'une reiiu* de C'ni'lluiKr. — I/hisioire d'Knée, s'avançani avec le culte d'Aplirodiic. de Phrygie en Macét-loine, A Cyihcre, dans lo l'rlojM» nèse (Arcadie), linalemcnt en Sicile, H'i'tnii fixco h Si^nciic et sur le mont Eryx. — Dès le VI* siècle, le drbiiriiuctnciii d'Enée à Cumes, dès le IV* l'origine iioycntw de» inl>un latines, circulent dans le monde f<rec cl pénèireni dan'i la vallée du Tibre. — En 380, 'l'imcc do rnurotncninm ra conte l'aventure de fJidon. — Nœvius, en j^-j, y ihnntli»! le germe d'une rivalité inexpiable Cfdr<: l<oiiic «M Carili/ij^f, La fable, développée par Ennius, chI drhoirnai'» riabhr rf revêtue d'un caractère national. - 0»i'y '•-• il "•» ^""d de cette « vérité » ofïicicller Une épiiliclc pcrionnilirfî de la dées>e Aphrodite /l/;/«it/5 ; ou tout au rrwnfi»» unr diviiiit<* locale de l'Ida. — Pour Homère déi'i, Knrc, bien t\u'iuU: rieur à Achille, est un favori dcn (lieux, un pM'd/;«»iin/;, Pendant que ce per.Honnage voyageait Icriicrricni v^i ;-, l'occident, sur le» traces d'L'IyHnc. un'- m'/d^m»; riyrriphc des bois, Venilia^ Venu», «tc df^(<a((/-aii (/Cu a (/Ci 'lu j^rouj»»; >ylve->tre et pastoral qui pré'»idai' a Ic'.f/ariPi'/f» i)i- l.i vie cian-» la nature tl dan% rhurnaruff;. ■ Iri'./iofPie h \'f/tni: avant les Tarquins, clic et ai' regafdee a Alb'-, a (m\>,'ù, a La- ;nium, comme la paffwi.'.*; 'le U Luc i fi la'it.n \*.\«',^.*»iX
associée n Mars^ à Lib^r, elïe prîr dan?^ le panihéon romain une si haute place qye Vêmus^ VeneriM, donna naissance au verbe ventror, vcrfl^rari^ « vénérer^ adorer o* — Noms, sur- ' noms, attributs de Vénus. — Complètement assimilée el substituée à rApbrodite protectrice des Troyens, elle se trouva èirc lamé c d Enéi;, qu'elle naturalisa laiin. — Knéc» reconnu comme Paier Indigés, ancêtre des Romains, Ht de sa mère la parëdre nécessaire de la déesse Rome, Dca Roma^ dont elle partage désormais les autels et les honneurs. — Culte national rendu aux Pénates de Troie et au tombeau d'Enée. — Les Jules, originaires de Bovillae, bourg voisin d*Albela*Longue, attribuant leur nom, lulus^ à Ascagne, fils d'Enée« purent se déclarer héritiers de Vénus, descendants de Jupiter, prédestinés à l'empire de Rome et du monde. — Tous les éléments de l'Enéide étaient donc rassemblés, lorsque Virgile entreprit de fondre en un vaste poème les légendes d*Ilion, de Carthage, de Rome et de la famille Julienn:, les aventures d*Enée et l'apothéose des Césars. — A force de génie et d'art, Toeavre réfléchie et érudite du poète raffiné se fait lire, se fait aimer, à côté des chants naïfs et insoucieux des rapsodes homériques. — Les six derniers livres manquent sans doute d*éclat et de fougue; mais combien ils rassemblent de traditions ! d'allusions exactes ou du moins vraisemblables qui flattent et amusent l'orgueil du lecteur romain. — Les En/ers latins sont une création de Virgile. S'il en emprunte la topographie à l'imagination hellénique, il en renouvelle les personnages; il aborde ces régions mystérieuses avec une mélancolie tendre, une sérénité sublime. — Rien de plus grandiose que le tableau des Champs-Elysées, de plus délicieux que le bain des âmes dans le fleuve d'Oubli.
Rien, nous l'avouons," ne saurait èti'e plus indifférent que l'histoire d'Enée. Ce personnage pieux, c'est-à-dire ennuyeux, qui sent le pensum et la récitation classique, peut bien, par religion, avoir commis un certain nombre de vilenies, comme d'abandonner la trop aimable Didon, et d'épouser malgré elle une jeune fille dont il a tué l'amant. Cela s'est vu plus d'une fois. Il peut bien, avec une troupe de fugitifs, s'être tailUé un royaume minuscule, au bord d'un ruisseau, dans un étroit canton de l'humble Latium. C'est une aventure des plus ordinaires, et qui, si elle s*est produite, n'a fait qu'ajouter un appoint insignifiant aux cent tri-
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bus sicules, osques, latines, sabines, étrusques, de l'Italie antique.
Rien de plus inutile qu'Enée. Chaque ville de ritalie centrale avait son héros éponymc ou fondateur, réel ou fabuleux : Anlium, Anliajs, — 'J'ibiii , Tiburtus ou Télégone, — Praenesie, Cacculus, Laurentum, Latinus, — Cures. Quirinus. - Iwile ries, Halésus, — Pallantée, Palias ou l'ulés, - Rome, Romulus, etc. Que venait faire cet inlrun dans une contrée si richement pourvue de patrons et de divinités 7 Par quelle fortune singulière ce propriéluire f d'un assez beau domaine au pied du moiu Ida, ce guerrier trop sage dont le mérite s'effarait devant l'audacieuse bravoure d'Hector, s'étaii~il trouvé rattaché aux origines de Rome et des Césarn, et installé dans le panthéon national à côté d'une an tique déesse des sources et des bois, Vénus, Venilia > Et cela tout d'un coup, sept ou huit siècles après les événements lointains qui avaient servi de thème aux légendes homériques, mais si fortement, si profondémÉ»nt, que la croyance populiiirc elle-même l'avait imposé aux historiens c<iininc aux poètes, voire aux érudits et aux sceptiques, dé signé enfin, comme ancêtre incontesté, comme héros nécessaire, au chantre pensif de la ^nindeur romaine > Ces questions ne font-elles pas succéder à notre indifférence un peu de curiosité r
C'est de Cumcs d'abord, et bientôt des diverses colonies achécnnes, ioniennes et doriennes établies du XII* au VI* siècle sur les côtes de l'Italie méridionale que, soit par rinlermédiairc des Etrusques, soit par infiltrations directes, les Kaiins rc curent leurs premières notions sur le monde oriental. Les Grecs apportaient dans leur nouvelle patrie les dieux de leur race, llèrakk;^, Apollon, Castor et Pollux. les r^atron^ et les k:f<end<:s lièroi ques de leurs nomU<!:u>cs in'';f;opol';»»- Chaque groupe d'aventuriers h'Jlèncs ^oiiiplait j/aiini ^c<»
aïeux quelqu'un des rois et des chefs célébrés par Homère. La dispersion des vainqueurs de Troie, les récits de VÔdyssée donnaient une suffisante vraisemblance au^ voyages de Diomède, d'Idoménée, de Philoctète, d'Epéos, le long de l'Adriatique et du golfe de Tarente. Ces noms fameux vieillissaient et accroissaient la gloire des villes dont la fondation leur était attribuée. Le souvenir d'Ulysse s'attacha aux rivages occidentaux, depuis le détroit de Messine où la tradition plaçait les gouffres de Charybde et de Scylla, jusqu'au mont Circello et pénétra, par TEtrurie, jusqu'au pays des Vénétes. Les Etrusques avaient reproduit assez exactement la forme grecque Odusseus : Uthuyi ; les Latins en firent Ulysses, Ulyxès, comme Pollux de Pultuke, (comme lacrii-ma, larme, de dakru^ et lympha de V osq\x& diumpa) . Hésiode savait déjà que Latines, Agrios, sans cloute Faunus, et Télégonos étaient fils d'Odusseus et de Circè.
Quelle raison auraient eue les Latins de contester ces fables et ces généalogies ? Ignorants de leur passé, à peine sortis de la barbarie et de l'obscurité, ils s'en rapportaient aisément à des peuples plus cultivés; ils étaient fiers de ces relations antiques avec la race qui remplissait la terre de sa renommée. Ils acceptaient Ulysse en l'honneur de Kerka, l'une de leurs divinités les plus vénérées, Kerka reine de la mer et des enchantements, fille du Soleil. Enée leur était inconnu. C'était un Phrygien, un vaincu ; les cités de la Grande-Grèce n'en avaient que faire ; et Rome, leur élève, Rome tournée vers Delphes, vers l'IIellade, qui envoyait des commissaires étudier les lois de Solon, ne se souciait aucunement d'une origine troyenne.
Mais lorsque ses démêlés avec la Campanie hellénisée, avec Tarente, et plus encore les incursions d'Alexandre lé Molosse, roi d'Epire, et la guerre de Pyrrhus, lui eurent fait voir dans les Grecs des rivaux et des ennemis, elle se chercha d'autres pa-
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rents, et prêta Toreille à certaines rumeurs répétées de proche en proche et qui s'étaient répandues en Macédoine, en Grèce, en Sicile.
C'est dans ce dernier pays que s'était arrêtée et fixée, dès le VI* siècle, la légende d'un exode troyen et des exploits du héros Aineias, fils d'Aphroditè et d'Anchise. On pense que Stésichore, mort en 560, y a fait allusion, et même au débarquement d'Enée sur le territoire de Cumes. Thucydide considère les Elyméens qui habitaient au pied du mont Eryx, à Ségeste, comme issus des Troyens. Aristote déjà (330 >), Callias, biographe d'Agathocle, parlent de l'origine iroyenne du Latium ; Rome y croyait puisque, en 283, elle envoya des ambassadeurs à llius minor \ et, vers 280 (aux temps mêmes de Pyrrhus), l'historien sicilien Timée de Tauroménium raconta les aventures que Virgile embellira, sans en oublier l'épisode africain, les amours de Didon et la trahison d'Enée. Sur le point d'entamer avec Carthage une lutte de deux cents ans, ce conte fut avidement accueilli et commenté. Rome se plut à voir, dans la fuite d'Enée et le désespoir de la reine, la cause, le ferment d'inimitiés inexpiables. Naevius, vers 23$, dans son poème sur la première guerre punique, donna pour raison à la rivalité de Rome et de Carthage l'histoire des fondateurs des deux empires. Celait, en vérité, pour Rome, une chance heureuse que de rencontrer dans une haute antiquité des ancêtres ennemis à la fois des deux rivales de la puissance romaine, la Grèce et Carthage.
En 241, la Sicile, arrachée aux Carthaginois, était restée entre les mains de Rome, au moins toute la grande moitié occidentale, qui est terminée par le mont Eryx, siège d*un célèbre sanctuaire d'Aphrodite. Il n*est pas besoin de rappeler qu'Aphrodite est le nom grec, indo-européen peutêtre (apradita > (( qui voyage sur les eaux »), d'une divinité phénicienne, sémitique, Istar, XsV'àtVt, .\s-
chéra, Phrulï, etc.. déesse de i humidité féconde che?. les peuples coûtioeniaus (Cbaldéens, Assyrieos), déesse de k mer ei des rapides jouissances chez les hardis marins de Sidoo et de Tyr, Partout les Phéoicieiis ' rs colonisaieursdu bassin de la Méditer! tachaient leurs navires au pieu d'Aschéra [ue pierre dressée, emblème de leur pp -- partout ils élevaient à cotte amie, dont ' es cypriotes nous ont conservé le sour, lutels, des sanctuaires desservis par q\. ^^é^resses indulgentes. Les côtes de TAsic e, de TArchipel^ de la Gréccj de la Sicile, u Hquc étaient jalonnées de ces temples, où le^ es avaient succédé aux Phéniciens. Cest avec A^-x^rodité que s était peu à peu avancé vers l'occident le pieux séducteur de Didon ; les Romains le trouvaient établi, et sans doute de temps immémorial, chez les Elyméens du mont Eryx. La ville de Ségeste ou Egeste adorait une Aphrodite Aineias, et possédait un autel consacré à Enée. Preller fait remarquer qu'avant la conquête romaine, il n'existait aucune inimitié entre les Elyméens et les Carthaginois ; bien loin de là — ces derniers étaient les alliés et les protecteurs de Ségeste, — et pas davantage entre Didon, Elissa ou Hanna, divinité nationale de Carthage, et Aphrodite Aineias. L'une et l'autre avaient la même origine phénicienne, asiatique. Ce fut la rupture des relations longtemps pacifiques entre Carthage et Ronie qui changea en tragédie Thistoire amoureuse de Didon et d'Enée, qui en fit le présage, fort ingénieux, des rivalités futures.
Avant de montrer comment la Vérius latine prit dans la légende la place d'Aphrodite, il est bon de remonter, d'étape en étape, au point de départ d'Enée. On n'en saisira que mieux les vraisemblances qui ont permis à Virgile de calquer sur l'Odyssée \a pvemVèt^ partie de l'Enéide, et de
transporter à son héros les aventures et les exploits d'Ulysse. Si nous passons de la Sicile aux terres grecques les plus voisines, à Zante (Zakuntos), à Leucade, à Corfou (Gorcyre) et, sur la côte d'Epire, à Buthrotum, à Actium, nous voyons des temples voués à Aphrodite Aineias, et dont la fondation est attribuée à Enée, son fils. De Cythère, une des premières conquêtes de Cypris, la déesse de Chypre, le souvenir d'Enée et d'Anchise a pénétré profondément dans le Péloponèse, en Laconie et jusqu'en Arcadie. Certains poètes cycliques, imitateurs et successeurs d'Homère, ont même supposé que Dardanus, un des ancêtres d'Enée, était parti d'Arcadie pour se fixer au pied de l'Ida. Anchise était venu mourir au berceau de sa race et, du temps de Pausanias, on montrait son tombeau près du mont Anchisius et d un ancien sanctuaire d'Aphrodite. La Macédoine était un autre centre de mythes œnéens \ la ville d'Ainéia reconnaissait Enée pour son éponyme et célébrait chaque année un sacrifice en son honneur. D'après Leschés dans sa Petite Iliade^ Enée, prisonnier de Néoptolème, aurait été emmené avec Andromaque et Hélénus en Macédoine et en Epire. Enfin, si Ton en croit Arktinos (Vil" ou VI" siècle), après la destruction de Troie, soit défendue, soit livrée par lui, il se serait réfugié avec ses compagnons sur le mont Ida, c'est-àdire dans le domaine ou royaume de sa famille, là même où Aphrodite l'avait conçu et enfanti. Un fil presque ininterrompu court donc de Y Enéide à 17liade^ et à l'Hymne homérique où sont racontées avec complaisance les amours d'Anchise et de la déesse. C'est à Homère que Virgile a emprunté le caractère grave et sacré de son héros.
D'après Homère et l'Hymne homérique combinés, Knée reçoit le jour sur Tlda . Elevé soit par sa sœur Hippodamie, soit par les nymphes de la montagne, il gouverne les riches troupeaux de son ^à\^ ^ tout comme Paris et Lycaon surve\V\'dvet\l \es p^Wii-
rages de Priam. Quand la guerre de Troie éclate, il n'y prend d*abord aucune part, malgré son étroite parenté avec les princes d'Ilion. Mais, traqué par Achille qui lui enlève ses bœufs, il se réfugie à Troie avec une troupe de Dardaniens. Priam l'accueillit assez mal, mais le peuple Thonora comme un dieu (//., XI, 58). Enée, bien que personnage de second plan, est TAchille des Troyens. Comme Achille, dit M. de Ronchaud, il est né d'un mortel et d'une déesse ; comme lui rapide à la course, il a, comme lui, des coursiers de race divine. Il est pour Priam, comme Achille pour Agamemnon, un objet de jalousie. Mais Hector le regarde comme son plus ferme soutien et son plus sage conseiller. H est vrai que ses forces n'égalent point son courage. Un poète achéen devait le sacrifier aux guerriers achéens. Blessé d'une pierre par Diomède, il est sauvé par sa mère qui le couvre d'un manteau invisible ; il n'échappe aux coups d'Achille que grâce à l'amitié, assez inattendue, de Poséidon. Mais il faut penser que ce dieu des eaux n'élait pas sans affinité avec l'Aphrodite marine ; Poséidon savait, d'ailleurs, qu'Enée, par ordre du destin, devait remplacer sur le trône la race condamnée de Priam. Lorsqu'il supplie Athènè et liera de secourir JEnùc aux prises avec Achille, (( craignons, leur dit il, le courroux de Zeus, s'il périt en ce combat ; le destin veut quil échappe, La race de Dardanos ne doit pas s'éteindre. De tous les fils nés de ses amours avec des mortelles, Dardanos était le plus cher au fils de Kronos. Oui, bientôt régneront à jamais sur les Troyens, Enée et les fils de ses fils, et ceux qui naîtront ensuite ».. Achille déjà, provoqué par Enée, lui avait crié : (( Est-ce que ton cœur t'entraîne à me combattre, parce que tu espères régner sur les Troyens avec les mêmes honneurs que Priam "^ » Et lorsque Enée, enlevé par Poséidon, a disparu soudain : (( Grands dieux î Quel prodige \ Voici z. terre ma grande javeline, et
je ne vois plus Thomme à qui je l'ai lancée... Ah ! sans doute, Enée aussi est cher au\ immortels )).
Enée est donc, pour Homère, un favori des dieux, un héros prédestiné. Mais sa grandeur, sa fortune, sont limitées à la Troade ; et nulle part il n'est fait allusion à ses voyages vers l'occident. Pourquoi > Nous le devinons sans peine. Enée était un dieu du sol, ou plutôt une déesse.
Lorsque, vers le XI*" siècle, les colonies éoliennes s'établirent au milieu des Pélasges, des Thraces et des Phrygiens, Dardanes et Teucriens, qui les avaient précédés sur les côtes de l'Hellespont, il s'opéra entre les peuples et entre les dieux des mélanges faciles, grâce à l'affinité des races et des croyances. Les rapsodes, dont les chants devaient former Vlliade, s'emparant des mythes de la Troade, leur appliquèrent les procédés de l'anthropomorphisme hellénique ; ils dédoublèrent les divinités, personnifiant les attributs et les épithètes, imaginant des mères, des fils, des aventures, comme il convient dans un Olympe où les dieux sont ramenés à la figure et aux proportions humaines. Aineias, un qualificatif de TAphrodité de rida, la favorable, la vénérable — si tant est qu'une étymologie grecque, ainéô, ainèmi, puisse être ici invoquée, — fut converti en parèdreet en fils de la déesse. Il est donc infiniment probable qu*un individu appelé Enée n'a jamais existé. C'est un privilège qu'Enée partage avec nombre de dieux et de héros, avec Latinus et Romulus, par exemple. 11 n*en est que plus intéressant. Simple création, simple amusement de l'esprit humain, il a vécu, il vit encore d'une vie beaucoup plus intense sinon plus glorieuse que t^ant d'hommes r Jels, de rois et de peuples oubliés. Cet adjectif est devenu le père des Romains.
Venu d'Asie avec Aphrodite, il entre à Rome avec Vénus, et au grand avantage de celle-ci^ c\\3lv paraît avoir occupé longtemps un rang mod^ç^v^.
Nécessairement» à Tépoque où Enée lui a été donné pour fils, Vénus était déjà hors de pair; elle 8*était détachée de tout ce peloton de nymphes: Carmenta, Feronia, Marica, Circé, Juturna, Angitia, Angerona, Vacuna, Fauna, Fatua, Flora, qui présidaient à la fécondité des bois, des prairies arrosées par les sources et les fleuves, à l'expansion de la vie dans le monde animal et dans le genre humain. Elle s'était fait une place assez incontestée dans le panthéon latin, pour revendiquer, tout en gardant son propre nom, la beauté, les amours et la grandeur d'Aphrodite. Mais son élévation relative ne semble pas avoir commencé avant la chute des rois. C'est, en somme, grâce à son nouveau fils qu'elle s'est égalée à Romeelle-méme et qu'elle a partagé les honneurs de Dea Roma,
D'après le témoignage authentique d'hommes qui font autorité, Cincius Alimentus, par exemple, et Varron, le nom de Vénus ne figurait ni dans les Chants Saliens, ni dans ceux des Arvales, ni dans aucun des monuments religieux de la période royale. Mais ce n'est pas, dit Preller, une raison pour refuser à ce culte une haute antiquité. Vénus pouvait être adorée — et elle Tétait — sous d'autres noms, elle pouvait, avant d'être adoptée à Rome, s'être fort répandue dans le pays des Latins, des Rutules et des V^olsques ; en effet à Albe, à Gabies à Ardée, à Lavinium, on la trouve citée comme patronne de la Ligue latine. Elle n'était déjà plus ^exclusivement une déesse du printemps et de 'amour; elle présidait à tous les rapports sociaux, aux fraternités et fédérations, ce qui lui valut plus tard le nom de Concordia,
Le nom de Vénus est purement italique : aucun mot grec ne commence par la lettre V, du moins à l'époque où les Grecs ont été connus des Latins. Il se rattache à une racine indo-européenne, Fa/i, Ve«, qui signifie désirer, aimer : d'où vemislus^ venustas. Vana^ en sanscrit, veut dire désir. On
pourrait rapprocher encore vana^ la fordt. Ces deux idées ont fort bien pu se confondre chez des tribus qui cherchaient dans les bois leur retraite, leur nourriture et leurs plaisirs: aucun peuple plus que les Latins, d'Albano, d'Aricia, n'a révéré les forêts et les humides ombrages. Enfin je m'étonne de ne pas voir citer plus souvent deux mots qui, étant dérivés de Vénus, attestent son antériorité. L'un de ces mots est le verbe veneror, vencr-ari {« vénérer, adorer»); l'autre est Vénilia. Or, Venilia figure dans les Indigilamenta parmi les déesses qui aiment et caressent les enfants ; elle est aussi déesse des sources et des mers, épouse reconnue de Janus, le plus ancien des dieux latins dans la vallée du Tibre. Si l'on se souvient que
ianus a été identifié de bonne heure à Quirinus, le lars sabin, devenu un surnon de Romulus, on devinera que les relations de V^enilia- Vénus avec iMars et avec Rome étaient bien antérieures à la légende d'Enée. Parmi les noms et les titres qu'elle a portés à Rome, il en est un qui attire notre attention : c'est Miircia ou Murtea\ qu'on le rattache à mulgere^ traire, à mulcere, caresser, amollir, d'où mul-ier, femme, et peut-être Mulciber ( Vulcain) ; où bien à myrtns^ le myrte; qu'on fasse de Vénus celle qui trait ou allaite, ou celle qui amollit les cœurs [Verticordia), ou celle qui aime les myrtes ou les arbrisseaux fleuris, on ne trouvera rien qui l'éloigné d'un dieu sylvestre, pastoral et générateur, tel que fut le Mars primitif. Rappelons en passant les deux myrtes placés à Cures dans le temple de Mars Quirinus, et la baguette de myrte que portait Faunus. Mais les afïînitcs seront plus marquées si miircia^ murtea est une simple variante de inarci'j, jiiartea, commQ Ma w m tus est une variante de Maimaî'y Ma-mers, de Mars enfin. Tout un quaitier de Rome entre le Palatin et l'Aventin, lieu peuplé de Latins par Ancus xMarcius, était consacre î\ N\uvv:\v.\, et en portait le nom, Vallis Miircia \ d>\ï\s \^ Vo\s '\*i
Murcia, on faisait, en avril et en août, des offrandes de fleurs et de fruits ; avril était le mois de Vénus, non pas d'Aphrodite, niais de celle qui ouvre les bourgeons, — quod ver omnia aperit — apen're, Aprilis. Les Vinalia^ fête des Vendanges, associaient aussi Vénus au Bacchus italique, à Liber pater.
11 semble que le plus ancien temple de Vénus, à Rome, ait été celui de Cluacina, Cloacina, près du Comitium, élevé, selon la tradition, par Romulus et Tatius, en mémoire de leur alliance ; les deux chefs s'y purifièrent avec des rameaux de myrte. Cloacina était la déesse, non des cloaques, des égouls, mais des eaux cachées et profondes, ce qui nous explique un usage, un rite de très ancienne origine : le i^*" avril, après avoir invoqué la Forlune \^irile, patronne des mariages, les femmes déshabillaient l'image de Vénus et la plongeaient dans l'eau. Au sortir de ce bain, la déesse était ornée de guirlandes fleuries et de branches de myrte.
Le caractère voluptueux commun à toutes les nymphes du Latium est, sans doute, inséparable de Vénus. En elle se sont réunies ces déités des Indigitamcnta^ Voluplas^ Voleta^ Liibia^ Liibentiiui (l'anglais love], de signification très variable, la bonne volonté, l'acquiescement, le désir, ce qui plaît aux hommes et aux dieux, fortune, la chance. Toutes ces nuances se sont fondues dans le personnage de Vénus, avec d'autres encore, qui lui viennent de ses fonctions telluriques et nourricières. Aussi, bien au-dessus des Vénus vulgaires, viilgivaga, campestris^ on concevait peu à peu une Vénus plus haute, Valma païens, la mère universelle. C'est à celle-ci que pensait Lucrèce, dans la fameuse allégorie qui ouvre son poème :
Mèie des fils d'Enée, A Vénus, volupic
Des hommes et des d\ev\\\ c'esv va (cconditc
Qui peuple, sous la voûte ou glisssent les étoiles,
La terre aux fruits sans nombre et l'or^de aux mille voiles ;
C'est par toi que tout vit, c'est par toi que l'amour
Conçoit ce qui s'éveille à la splendeur du iour.
Tu parai*, le vent tombe, emportant les nuages.
La mer se fait riante: à tes pieds les rivages
OfiFrent des lits de fleurs suaves, et les cieux
Ruissellent inondés d'un calme radieux.
A peine du printemps la face épanouie
Par la brise amoureuse éclate réjouie.
Les oiseaux, tout d'abord, chantent, frappés au cœur.
Ta venue: 0 déesse, et ton assaut vainqueur.
Partout, au sein des mers, des tleuves. des montagnes,
Sous les bois pleins d'oiseaux, d^ias les vertes campagnes,
A travers tous les cœurs secouant îe désir.
Tu fécondes Thymen par Tattrait du plaisir.
Un trait achèvera cette figure qui ne manque pas de grandeur. La puissance qui anime tout est aussi celle qui détruit toute chose, et qui par la mort renouvelle la vie. Par une confusion, certainement très antique, Lubentina, sous la forme de Libitina^ était devenue la déesse de la mort, et abritait dans son bois sacré les ustensiles nécessaires aux funérailles. Pareil contraste se remarquerait dans les cultes de Mana Genita^ de Fero- 7iia, d'Acca Larentiaj toutes déesses de la vie et de la mort qui alternent dans la nature.
Telle était Tantique divinité latine qui s'offrit, tout naturellement, pour mère au fils de l'Aphrodite Ainéias ; et ce fut celte rencontre qui décida l'ambitieuse famiUe d^s Jules à se réclamer de Vénus. Sans doute, ils ne l'auraient pas fait, si Vénus n'avait pas eu des autels dans leur petite patrie d'Albe et de Bovillae. Mais leur choix, en vertu même de leur nom, Julius, Jovilius, aurait pu se porter sur Jovis, sur Jupiter lui-mômc. Ils préférèrent se rattacher à la mère du héros prédestiné à l'empire du monde ! ils imaginèrent un liiliis, (ils d'Énée, ancêtre des Césars; ei Vénus régna, avec eux, sur Rome et sur l'univers. Laissons donc de côté, malgré certains détails curieux to\xvtv\s v'^x
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hommage à ce précieux p^:;; moi ne :ies f.atins honorer sur les bords du Nu m ici us un prctendj tombeau d'Ence. A parti i- ^\.i \\\' siècle, i'irna;?:: d'Enée portant son pcre. le f^aiadium 'jt les Pénates, se multiplie sur les i^impcs d'ar-^ile. les pierres gravées, surt.jut ceile^ :îc :a r,i rj-ji;;<: Jij.i?i : mais bien d'autres maisi'^ns ;■ jiririines, jin j.i^int-j environ vers ia lin de ia Repu.::; jue, prétend a lent à une origine éncenne ou îrrenne. f-c m-inument le plus curieux, parce :iu'ii e-.t n itaKîemcnt anté rieur à Virgile (If' siàole-, e^: :ir.e ;i^tede bronze trouvée à Prénestc, et -n ^l:i ,::"«"] res au l;-^;*. représentent les pri;. :ip::i': . ■■.■:r\'i-. 'ir. I^i future I\néide : Enée et \ m\\:,-* . : i.-.i-.-ixr/- ine -i-iian^e solennelle: lecomr;a'. v. I '.'.■^.■\-. j.eril e.. prèseisCe delà nymphe Juturna e' -i i lleiive Numiciu-. : ies funérailles du roi des Wutu!e-..
Avant \'irgile, Njiviu-.. r. >us l'avons dit, avait expliqué les guerres puni jues '^rw 1 histoire d'ICnée et de Didon. P-nniu-», au d;'Mit 'ie se-, Ann.ilcs. retraça toute la iégcnde c->mnje \r\ préface de l'histoire romaine, .\biis !''i;-d-e de-, Tnils étai:. encore indécis et llvita.:t. i'-.ij; I'/-:n;u-. et .N.e.iu-, i j'rirrivée de- Tr-i^ens. A 'e '.-il .n:.^\\c existait déjà : Enée était le père d*i i-i. >i Syivia [Ili.i rappelait mieux ///o;z), et par •. .ite. iaiéu! immédiat de R.omulus. <^aton, le pre-nier. irna.L^i:-ia. contre toute vérité, qu'AIbe était une -oîonie de F^a'.inium. Il fallut, dés lors, remplir le vide qui s'.,'uvrait entre fînée et I<omu!us. C est à .juoi pour/urent les traditions fabuleuse^ 'ipp ^rtées r'i Rome par les familles albaines rêfucfiées sur le Cœlius. D'Enée à Numitor fut intercalée une longue suite de rois albains, souver.t anonyme-, qui défileront dans les Enfers devant F-^iée et Anchi<e. On n'en eut pas moins quelque peine a combler cette lacune obscure, de tr<»is "U quatre cents ans, entre la chiito de IVoie et la fondation de Rome. Virgile ne nomme que cinq descendants d*Eaée 'r-.'S^xV
^gS L ITALIE ANTIQUE
viiis «fruit tardif de la vieillesse du héros.,, élevé dans les forêts... père des rois de la race d*Anchise M, Procas, Capys et Niimitor, enfin Sylviusilinéas V illustre r*, comme son aïeul, a par sa piété et par soa courage ». 11 ajoute, faute de noms four nis par la traditioa, ((ceux dont le chêoe civique couronne le front, fondateurs de Nome n tu m, de Gabies, de Fidénes, de Collalie, dePoraictium, d'ImiuR, de BoUi et de Cora ih 11 arrive ainsi à Romulusi tiis de Mars, dont la môre iiia (ici forme fémioÎQe d llion) est du sang « d'Assaracus i). 11 est vrai qu'il ne sait plus que faire d'Iule, le fondateur d 'AI bêla-Lunguc^ le chef de la famille Julienne dont, précist^^ment, FEnéide doit préparer et consacrer Tapoihéose. Rien pourtant n'était plus aisé que de confondre les deu\ histoires de Torigine trojenne^ 11 su (lisait de marier Iule à Lavinie pour rattacher directement César à Romulus.
Enfin Virgile se trouva en possessicn de tous les éléments qu'il allait mettre en œuvre. L'heure était solennelle. Actium venait de clore la première période de l'histoire romaine (29 av. J.-C.) ; le retour de la République- était impossible ; et Textrême morcellement de cette apparente unité, tout autant que la fatigue publique et Tambition triomphante d'Octave, imposait au gouvernement du monde une forme nouvelle. C'est alors que Virgile conçut le plan d'une épopée politique où Rome pût voir son glorieux passé relié par une chaîne fatale au régime du principat. Virgile n'était pas Romain; Ligure, Vénète, Etrusque, Gaulois (i), comme pouvait l'être un humble cultivateur des environs de Mantoue, il avait seulement des obligations personnelles vis-à-vis d'Octave. Avec une très grande impartialité, une admiration véritable
(i) On est tenté de voir un souvenir celtique dans la description du rameau d'or (le gui, viscutn quod non sua seminat arbor)^ talisman qui ouvre aux héros J'accès des Enfers.
pour les rudes vertus des vieux âges, il résolut cependant d'afFermir, de consacrer la toute-puissance de son protecteur, qu'il avait déjà divinisé dans sa première églogue ; (i Ces loisirs, Mélibée, un dieu nous les a faits ; oui c'est un dieu pour nous». La mythologie de la famille Julienne lui fournissait une fable devenue populaire ; il s'y attacha uniquement et consacra aux aventures d'Enée et à Tapothéose des Césars, choisis par les destins pour l'empire du monde, les onze dernières années d'une vie déjà chancelante. Le sujet est d'ailleurs annoncé au i*"^ livre, dans ces vers que Jupiter adresse à Vénus :
Alors viendra César, fils des dieux et de Troie! Jusques à l'Océan son pouvoir se déploie, Sa gloire jusqu'au ciel ; au ciel où, quelque jour, Lui-même rassurant ton maternel amour, Riche de l'Orient vaincu, ce divin Jule Viendra le rappeler le nom du grand liile. Alors, d'un temps cruel s'adoucit la rigueur; Où régnaient les combats rè^ne l'antique honneur; Vcsta maintient les lois; Quirinus et son frère Ferment de clous d'airain les portes de la guerre. * Au dedans, sur un lit de glaives et de faux, Ceinte de nœuds de fer, les bras liés au dos. Horrible, l'on entend la Discorde domptée Tordre en rugissements sa gueule ensanglamêc.
Nul ouvrage n'excita une atlenle plus vive. Au guste, sentant que Virgile travaillait pour lui, ne cessait de réclamer la primeur de quelque morceau achevé, le « Tu XLircclIus cris », par exemple, dont l'émouvante lecture a suggéré à Ingres une belle composition. \^irgile était une sorte de personne sacrée, inviolable, une divinité nationale. Les poètes s'écriaient, avec Properce : « 11 naît je ne sais quoi de grand, et riliadc est dépassée ! » Quand il venait à Rome, au théâtre, le peuple se levait ; dans la rue, la foule le suivait avec enthou siasme ; et souvent, pour éviter les ovation?,, \\ ^>3i\. se réfugier dans quelque maison. ^sc\p\es, où v^
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résidait, Thonorait comme son unique gloire, et pour le faire sien, elle lui donnait un nom grec où se trouvaient à la fois le nom de la cité [Parikénofe), une sorte de traduction du nom de Virgile (vir^^o), et une allusion à la pureté du poète : on l'appelatl Parlhénias,
De tels hommages montrent bien de quel crédit jouissait, d*un bout à l'i^utre de Tltalie, le cycle légendaire des origines troyennes. Virgile pouvait attribuer à son héros toutes les aventures compatibles avec les récits d*Homére et des Cycliques ; il parlait à un public d'avance convaincu. On a dit et redit que 1 Enéide est une œuvre de seconde main, une imitation constante d'Homère. Ce sont là de ces jugements dont la brièveté n'exclut pas l'inexactitude. Que Virgile ait attribué à Enée la plupart des aventures d'Ulysse, qu'il ait eu toujours Homère sous les yeux, c'est là la part du vrai. Mais il n'existe entre Enée et Ulysse aucun rapport de caractère, aucune ressemblance entre la langue sonore et flottante des rapsodes et le style coloré, condensé, de Virgile, entre le pensif et profond génie virgilien et la large insouciance homérique. Les poèmes d'Homère, surtout riliade^ malgré les retouches du VI* siècle, sont à peine des compositions. L'Enéide, au contraire, est une œuvre réfléchie (inachevée au gré de Virgile, qui voulait la détruire), mais où le chantre national ne s'écarte guère de son but. Dès qu'Enée, poussé par la tempête et le destin, a mis le pied sur le sol où s'élève Carthage naissante, rinlérêt s'éveille chez le lecteur romain. Le récit des derniers jours de Troie, si beau en lui-même et trop connu pour que nous insistions, met en relief les vertus et la vaillance d'Enée, justifie sa retraite par l'intervention de Vénus, supprime décemment Creuse qui gênerait fort les destinées et le second mariage de son pieux époux, et montre le Palladium, les Pénates sauvés de l'incendie, emporVès ^ itavers les flots vers les
lointains rivages où les attend la vénération du peuple-roi. Dans le troisième livre sont rassemblés tous les incidents du voyage légendaire. Les Troyens fugitifs s'avancent d'île en île à travers l'Archipel. Pour eux point de repos, le destin les pousse, l'oracle de Délos renouvelle les vagues promesses d'une nouvelle patrie. Ils s'arrêtent en Crète ; un songe leur crie : plus loin, toujours plus loin ! Voici les pointes de la Laconie, puis les îles Ioniennes, Zacynthe, Ithaque où régne leur plus cruel ennemi, l'artificieux Ulysse, et Leucade et l'Epire, Buthrotum où se sont retirés Ilélénuset Andromaque, délivrés par la mort de Néoptoléme. Nous avons conté déjà cette touchante réunion des épaves d'ilios, et les conseils prophétiques d'IIélénus. Enée touche un moment la terre italienne et fuit ces rivages de la Grande Grèce future où sont fixés déjà les plus rudes adversaires de sa race, Idoménée, Dioméde, Philoctéte ; il évite le détroit fatal où Charybdeet Scylla ont happé les matelots d'Ulysse ; il voit de loin l'Etna qui vomit le souffle embrasé d'Encelade enfoui vivant sous la montagne. Ailleurs, au pays des Cyclopes, se dresse l'effrayant Polyphéme, l'aveugle monstrueux dont Ulysse a trompé la fureur. Le fils de Vénus aborde dans une terre amie, au pied du mont Eryx où régne le culte de sa mère. 11 confie Anchise à son hôte Acestes, chef des El y mes. Quant à lui, sa destinée l'entraîne, et la tempête emporte vers l'Afrique sa flotte dispersée.
L'épisode passionné qui remplit le quatrième livre, n'est pas une digression ; tout au contraire. Si Virgile l'embellit des plus riantes cl des plus fortes couleurs, c'est qu'il veut symboliser la grande crise de la fortune romaine, les relations longtemps cordiales de la colonie phénicienne et de la cité latine, et la lutte formidable qui, de l'Occident conquis, a lancé Rome sur l'Orient. Les ha\t\v^s ^wVuv^^ éclatent avec une .suprême énergie dans \'a vn^\c-
diction de Dîdon mouranle : a Exoriare aligins ! Que de mes os consumés sorte le vengeur qui portera le fer et le feu che^ les colons dardaniens! Rivages contre rivages, flots contre Ilots, que tout s'arme pour la lutte inexpiable. A travers les âges^ je lègue ma haine à mes derniers neveux l >> Ne scmble-t-il pas que, sur la fumée du bûcher^ se dessine la figure menaçante d'Annibal ?
Mais quelque rdpit est "nécessaire après des cuiotions si violentes. Enée retourne en Sicile, où il a laissé son pcre et une partie de son peuple* La mort d^Anchise permet au poète de décrire par avance les Jeux troyens, Liidî îrojani, plus tard célébrés à Rome, en y faisant figurer quelques ancêtres, fort apocryphes, des grandes familles latines : le jeune Atys, ancêtre des Atius :
Pannt.'i Atys^ ^i^nuK un de Atiî duxert hthii, V- ^ÔB.
Mûesllieus, italien bientèt sous le nnni de MemmiuSt
Mox ii^itis Mft4sih:!u$ ;>ejius j ^utj uumine Memmi, V. 1 17. Serpeâlun ^uc^ dùnius ttn£t d quo Serais IVoman^ \. iji. ..,..............>... Scylîa que Cîtjajiihus
et Sergeste, origine de la maison Ser^fia, et Gloantbe dont tu descends, ô Honiaîo Clueutius.*,
Et puis, c est du mont Eryx qu'est venue en Italie la légende d'Enée; il faut y établir une colonie troyenne. Il faut qu'Enée fonde la ville de Ségeste et le culte d'Ainéias, I^ourquoi ne pas rester sur cette terre amie > Les femmes troyennes ne veulent plus courir les hasards. Elles brûlent la flotte. Vainc résistance ! Cumes et la Sibylit! réclament le héros \ comme Ulysse, il doit descendre aux régions infernales. Nous y pénétrerons après lui. Mais il a terminé .son Odyssée, il lui reste à accomplir son Ilùde.
La seconde partie de VEfiéîJe a été diversement jugée. Elle n'a po\CLl \-^ Sl^^m%\x^ et la splendeur des poèmes homériques. Oïvi cVï^tOïv^kîCw^^n places
physionomies si vivantes, si tranchées, des rois achéens, encore moins Hélène qui fait tressaillir le cœur des vieillards, ni la touchante Andromaque, ou même la naïve Briséis. Evandre n'est pas Nestor. Laiinus reste loin de Priam, Enée d'Achille, d'Hector, d'Ulysse ou de Dioméde. Il est facile d'expliquer cette infériorité, il est impossible de la nier. Chez les Hellènes, l'individu, homme ou femme, est d'une autre pâte que chez les Latins ; il est pétri d'une argile non plus forte, mais plus sonore et plus belle, en des moules plus divers, sur des types plus finement frappés. Virgile, poète national, ne pouvait pas changer ses modèles. Fidèle à la vérité, il a peint les anciens peuples du Latium, de TAusonie et de la Sabine, tels que la tradition les lui présentait, tels que les voyaient ses contemporains, consultant des divinités obscures, au bord des sources et des marécages, dans l'épaisseur des forêts hantées, suivant avec minutie des coutumes immémoriales, des rites barbares ou puérils dont ils ne comprenaient plus le sens, guerriers courageux et inexpérimentés, pâtres ignorants qui se délassaient du labeur par des danses primitives et des joies animales, toute une humanité archaïque sans arts et sans aspirations vers le beau. C'est là un effort qui a dû coûter à sa nature affinée. Nul doute que les Romains ne lui en aient su gré, qu'ils n'aient reconnu dans ses peintures leurs dieux, leurs ancêtres et leurs souvenirs, qu'ils n'aient goûté le contraste si frappant de leur glorieux apogée et de leurs humbles commencements, qu'ils n'aient regardé avec un légitime orgueil, en face de leur Palatin et de leur (^apitoie couverts de temples et de palais, enrichis des dépouilles du monde, la bourgade du patriarcal Evandre, et son pauvre sénat, et ces statues de bois, ces trophées de chasse qui décoraient la regta, la cahute de Picus, tableau achevé dont Properce nous a laissé une agréable réduction :