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L'Italie au travail

L'Italie au travail» par L.~"BoNifBFON-CRAPONriiï, conseiller du commerce extérieur de la France, président de ia Fédération industrielle d'Italie, a6 photogr. hors-texte et i carte (5' éd.). La France au Travail. — I. Lyon, Saint-É tienne, Dijon^ Grcnoble, par Victor Cambon, ingénieur E. G. P., ao photogr. hors texte et i carte; II. En saivant les côtes : de Dunkerque à Saint-l\lazaire, par M. -A. Hérubel, docteur es sciences, 20 photogr. et i carte; IlL Bordeaux, Toulouse, Montpellitr, Marseille, I^ice, par Victor Gambon, ing. E. G. P., 22 photogr. et I carte.

La Belgique au Travail, par J. Izart, ingénisur civil, ao photogravures hore texte et i carte (6* édition). La Russie et ses richesses, par Etienne Taris, ing., ancien él^ve de l'École polytechnique, a^ phologr. hore texte et 1 carte (4* éd. revue «t x»x^ymentée).

Aux Pays balkaniques après les guerres de 1912-19 13, par A. MuzET, ingénieur civil, a6 photogravures hors texte, i carie. (I^ouv. édit. 1914.) L'Allemagne au Travail, par Victor Gambon, Ingénieur E. G. P.,

ao photogravures hors texte (17* édition). Les derniers progrès de l'Allemagne, par Victor Gambon, ingénieur E. G. P., ai photogr. hors texte, graphique et plans (iS" édition).

Le Canada : Empire des blés et des bois, par A. -G. Bradley, traduit par G. Feuilloy, ao photogravures hors texte et 1 carte (11" édition).

L'Amérique au Travail, par J. Foster Fraser, traduit par

M. Saville, Sa photogravures (17* édit.). Le Mexique moderne, par Bigot, ingénieur A. M., 26 photogravures hors te-xte (5* édition).

Panama : L'œuvre gigantesque, par J. Fostkr Fraser, adapté de l'anglais par G. Feuillot, ao photogravures hors texte et î carte (5* édition).

Les Cinq Républiques de l'Amérique centrale, par le comte M. de PÉRiGNY, 36 photogravures hors texte, i carte. (Epuisé.) L'Argentine moderne, par W. H. KaiBEL, traduit de l'anglais par M. Saville el G* Feuilloy, a4 photogravures hors texte (7* édition).

Aux Pays de l'or et des diamants, par H. H. Fyfe, Cap, Natal, Orange, Transvaal, Hkodésie, adapté de l'anglais par G. Feuilloy, aa photbgravures hors texte et i carte (5* édition). L'Australie : Comment se fait une nation, par J. Foster Fras»», adapté de l'angl'iis p^ir G. Feuilloy, ao photogr. hors texte, I carte (5* isdition).

La Chine Moderne, par Edmond Rottach, a6 photogravures

hors texte, i carte (5* édition).

Etats Unis — France, par Victor Gambon, a6 photogravures

hors texte, carte et plan (10* édition). Ail Maroc, Fès, la capitale du Nord, par lecomte M. dePaaiGNY,

'ib photO}.'tavure9 hors texte, i carte. Au Maroc, Marrakech et les Ports du Sud, par le comte Mau. rice de FjKiuGNy« chargé de xnis&ions, at> photogiav. et a cartes

La Sériciculture

Le plus grand marché de cocons de l'Italie. — Ce que représente la soie pour l'Italie. — La décadence de la sériciculture. — L'espoir d'un réveil de l'Italie méridionale. — Une visite à la station séricicole de Padoue. — Ascoli et l'industrie du grainage.

Si jamais vous avez roccasiôn de vous trouver en Piémont dans la première semaine du mois de juillet, allez à Coni assister à un marché de cocons. Le spectacle est curieux, caractéristique.

Il faudra vous lever de bon matin : à cinq heures, on ouvre le marché et vers sept heures, même quand il y a eu 200 000 kilogrammes sur la place, tout est terminé.

Bien avant le jour, par toutes les routes de la province qui convergent sur le chef-lieu, les paysans arrivent avec leur récolte. Une longue théorie de charrettes, aux attelages variés, se développe lentement dans la nuit claire. Les lanternes, au bruit cadencé des sonnailles, montent sans interruption, en file indienne, à la ville 011 se tient le plus grand marché de cocons de l'Italie.

Sur les chars les familles sont installées : les femmes et les enfants sommeillent, accroupis sur de grands paniers cylindriques, tressés en jonc — les gorboni — qui contiennent la précieuse marchandise. Le père, le mari, conduit par la bride l'âne ou le cheval.

3o CHAPITRE n

Des lignes à la craie ont été tracées sur le sol de la

place. Les paniers sont rangés, à leur arrivée, d'après ce plan régulier. Derrière eux, les vendeurs s'installent. Ils attendront ainsi silencieusement, avec patience, que le drapeau, hissé au pavillon du poids public, à cinq heures précises, donne le signal du début des opérations.

Les gorboni sont recouverts par des linges très blancs : Tacheteur ne peut faire, à l'avance, le choix des lots de meilleure qualité. Défense absolue de soulever la serviette ou le drap, défense de toucher, sous peine d'amende.

Pour mieux résister à la tentation, dans un coin de la place, sous les arcades, le bataillon des acheteurs est groupé. On discute avec animation les prix du marché de la veille, on évalue l'importance de celui de la journée.

Dans la première lueur du jour naissant, les chars continuent à arriver, les paniers à s'aligner.

Là-bas, dans le lointain, les cimes des Alpes se dorent aux rayons du soleil qui se lève, les brumes légères qui estompaient Thorizon se dissipent : le cadre de la grande place s'anime dans Tair frais du matin.

Les paysans ont endossé leurs habits du dimanche, les femmes ont noué sur leur tête le foulard aux couleurs les plus éclatantes. Un détail du costume, une coiffe, une jupe bordée de rouge, dénonce celles qui sont venues de loin, de la montagne, du côté de la frontière. Les vieilles sont assises par terre à côté d'un petit panier qui représente leur part personnelle, celle qu'il est d'usage de leur abandonner et qui leur permettra, tout à l'heure, après la vente, quelque achat dans les boutiques de Coni. Ce n'est pas, du reste, la plus belle partie du lot. La dîme traditionnelle de la femme est généralement constituée par ce que l'on appelle (( l'hôpital », ramassis des cocons produits par 8-3 vers malades ou paresseux, cocons faibles ou tachés.

LA SÉRICICULTURE 3l

La place est maintenant presque pleine : à gauche, les paniers et leurs propriétaires ; à droite, la forêt des brancards, des attelages vides. Il fait grand jour, il fait beau.

L'horloge de la mairie a sonné lentement les cinq coups attendus : le drapeau tricolore claque dans le ciel pur^le marché est ouvert. Un frémissement houle la masse : les paniers sont découverts. Et l'ennemi avance. L'ennemi, c'est l'acheteur. Quoique les cours du marché de la veille soient afhchés, les paysans — ne sont-ils pas pareils dans tous les pays? — ont la conviction que l'on essayera de les tromper. Rarement le premier amateur réussit à s'entendre avec le vendeur.

Les cocons font sur le brun uniforme des paniers des taches éclatantes et diverses. Il y a toute la gamme des jaunes. C'est la couleur pâle, rosée, des races pures du Piémont ; l'or brutal des croisés de Chine ; le safran, à reflets verdâtres, des croisés du Japon. Quelques gorboni, de plus en plus rares, de cocons blancs, plaquent leur note immaculée sur la masse dorée qui coule entre les doigts experts des acheteurs.

Dès l'ouverture du marché, les discussions battent leur plein. Un bourdonnement confus, un bruissement sans éclats de voix emplit la place. A chaque partie, — c'est ainsi que l'on nomme le lot camposé de deux, trois, dix, vingt paniers, — il y a un acheteur. Le carnet à souche à la main, le crayon sur l'oreille, il essaye de convaincre le paysan.

L'acheteur parle beaucoup : le vendeur écoute et surveille du coin de l'œil son voisin. Il accepte difficilement le prix qui lui est offert avant de s'être rendu compte de celui que l'on propose à côté de lui.

Son incertitude oblige l'acheteur à l'abandonner II passe à un autre lot, non sans se retourner plusieurs fois pour surprendre, si possible, un geste de rappel, de consentement. Il est immédiatement remplacé devant les paniers par un concurrent qui guettait son départ. Et les palabres recommencent.

Quelques affaires sont enÊLii conclues : des paniers se recouvrent des mêmes linges blancs qui les protégeaient à leur arrivée. Gomme tout à l'heure, on ne peut y toucher.

Les ventes se succèdent, se pressent. Les discussions sont moins longues : elles deviennent plus animées, le diapason des voix monte rapidement. Les femmes s'en mêlent. Quelques-unes engagent le mari à céder, d'autres prennent à partie l'acheteur. Il n'est; pas raisonnable; la veille on a payé 1/2 lire de plus un lot bi'en moins beau, le voisin a obtenu une fraction de lire au-dessus de l'ultimatum offert.

Et peu à peu les vides augmentent. Emportés sur les chars, les paniers se dirigent vers les magasins des ûlateurs ou du côté du poids public. Les derniers groupes se forment autour des lots qui restent. Ils se dissipent à leur tour.

A sept heures, la place, inondée de soleil, a repris son aspect monotone de place trop grande d'une petite ville de province : quelques gamins cherchent les cocons tombés par mégarde, les balayeurs font disparaître les papiers, la paille qui traînent.

C'est fini jusqu'au lendemain matin.

On traite ainsi à Coni, en l'espace de quinze jours environ, dans les années de récolte normale, de 800000 à I 200000 kilos de cocons. Cela représente une valeur moyenne de 3 millions et demi de francs.

Les mêmes ventes se répètent du 1 5 juin au 10 juillet dans tous les centres ayant quelque importance du Piémont, de la Toscane, de la Vénétie, de la Romagne. En Lombardic, où la production séricicole est cependant plus intense, les marchés sont moins nombreux et moins itnportants. Les filateurs ont pris l'habitude, dans cette région, de s'assurer à l'avance les lots des grands propriétaires fonciers. Les prix ne sont pas fixés au moment de l'achat, mais sur des moyennes auxquelles viennent s'ajouter des primes correspondant non seulement à la qualité des cocons, mais à certaines conditions de vente et de livraison.

LA SÉRICICULTURE 3â

En Tespace d'un peu moins d'un mois on vendait ainsi en Italie, il y a quelques années à peine, plus de 55 millions de kilos de cocons, représentant, suivant les cours, de 200 à 25o millions de lires. Les récoltes diminuent chaque année et l'on n'atteint plus, depuis trois ans, 5o millions de kilos.

C'est encore une quantité énorme : elle est cependant insuffisante à la consommation des bassines de la filature italienne. Les industriels doivent importer plus de 20 millions de kilos de cocons, ce qui équivaut à une soixantaine de millions de lires.

Il serait donc naturel, à première vue, de croire au développement prospère de la sériciculture italienne.

La réalité est cependant tout autre. Dans de nombreuses régions, dans les provinces de Turin, d'Alexandrie, de Coni, par exemple, en Toscane, en Calabre, chaque année accuse une nouvelle réduction. Les filateurs se demandent s'ils seront obligés, dans un avenir plus ou moins rapproché, de limiter leur production, faute de matière première.

La question n'est pas seulement intéressante au point de vue de l'industrie de la soie : elle représente un problème très grave, peut-être vital, pour l'économie de toute la nation.

Il ne faut pas oublier, en effet, ce qu'est la soie pour l'Italie. Dans le chiffre total de 2 milliards environ que représentent ses exportations, la soie figure pour 600 millions, soit pour plus d'un tiers.

C'est de beaucoup la première des exportations italiennes, celle qui distance facilement toutes les autres. Dans la classification douanière le chiffre le plus important, après la soie, est fourni par la seizième classe qui comprend les céréales, les farines, les pâtes alimentaires, le riz, les légumes, raisins, fruits, conserves, etc., et, avec tout cet ensemble de produits agricoles variés, ne réussit pas à atteindre 3oo millions, c'est-à-dire la moitié de celui de la soie.

Que deviendrait le budget du royaume si cette

rrlLT ^'°"°*n' '^^ constater, en présence de cette royale suprématie, que le gouvernement italien n'ait a.qu en ces dernières années, témoigné que dé 1 Hidifference pour les intérêts de la sériciculture II en ItaTe°'e?S'' ^'^ '^ verrons par la suite, de crée drirf;» ' f/^if^^'* ^'^'^- "n «^tam nombre d'in- 1 afrirnl "'"L'"' "«dépendant en aucune sorte de

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L Autriche a imité notre système de primes • elle prépare l'instruction séricicole dans les cksses des eco es primaires. La station de Trente, organisation parfaite de recherches scientifiques et dé vulga sa on pratique, contrôle les graines distribuées par k so m"

LA SÉRICICULTURE 35

de l'Etat aux paysans : des inspecteurs surveillent les éducations, en assurent la bonne réussite.

La Hongrie a élevé la sériciculture à une véritable fonction de l'Etat. Le gouvernement produit et distribue les graines, surveille les éducations, a le monopole de l'achat et de la vente des cocons.

Que sont encore ces preuves de bienveillante sollicitude en comparaison de l'œuvre gigantesque accomplie en dix ans par le gouvernement du plus formidable concurrent de l'Italie, le Japon?

En 1872, l'Empire du Soleil Levant exportait en Europe et en Amérique 720000 kilos de soie. Ce chiffre a passé à 11 millions de kilogrammes. C'est le résultat d'un programme parfaitement établi et merveilleusement réalisé que je ne puis analyser ici. Qu'il me suffise de rappeler, à titre d'exemple, que pour la seule instruction séricicole le Japon dépense plus d'un million et demi par an.

L'Italie occupait, il n'y a pas bien longtemps encore, la première place dans le monde comme production soyeuse : le Japon l'a détrônée.

Devrait-elle, après avoir perdu sa suprématie, envisager la possibilité de se voir un jour rayée de la carte séricicole?

Je ne le crois pas; mais je ne puis m'empêcher de douter aussi de l'efficacité d'une intervention directe de l'Etat. L'exemple de la France, est frappant. Malgré les primes, la production des coco,ns n'a pas augmenté depuis vingt ans : chaque année îiiarque, au contraire, une nouvelle diminution. Les d»'fd'. ,60 qui viennent s'ajouter pour les cultivateurs îiu pf'l'^'payé par les filateurs servent à l'équilibrer, à assurer^ à l'à^^riculture un modeste bénéfice dans les années" -a^sez ncyr^breuses oij les cours des soies ne pourraient /permettre des limites rémunératrices. ^" , ' ,-

Les éducations des vers à soie^il^én aeni'eurent pas moins l'une des cultures les moins prospères,, celle que l'on remplace sans regret toutes loà^^^fçisl que l'occasion se préi^entç. La pxita^ n% fait (|4è4?ietm h frein

à la dégringolade rapide de la sériciculture française : c'est l'oxygène que l'on donne à un malade dont l'état est déjà fort grave lorsque l'on n'a presque plus l'espoir de le sauver.

Il aurait été, du reste, impossible à l'Italie d'adopter le système des primes dans une mesure efficace. Où aurait-elle pris les 25 à 3o millions nécessaires? La production italienne est au moins sept fois supérieure à celle de la France et le budget de la Péninsule n'a jamais présenté de larges disponibilités permettant un tel luxe de protection directe.

Les sériciculteurs italiens n'ont jamais osé demander à l'Etat de leur venir en aide.

Ils fondent leurs espoirs sur le développement dans l'Italie méridionale de la production de la matière première qui leur fait défaut.

La Calabrc, les Abruzzes, la Campanie, la Sicile, les Fouilles pourraient devenir rapidement, à leur avis, les meilleurs centres d'approvisionnement de leurs usines. On limiterait ainsi les importations sans cesse croissantes des cocons du Levant et l'on comblerait éventuellement le déficit que provoquerait une nouvelle diminution des récoltes de l'Italie septentrionale.

Les souvenirs du passé justifient cet espoir. Si les Fouilles et la Basilicate n'ont fait autrefois que de timides essais séricicoles, les Calabres, la Campanie une partie des Abruzzes, et la côte orientale de la Sicile eurent, jusque vers ""la" moitié du dix-neuvième siècle, une place assez importante dans cette production.

• Sur les 69 millionià de^ucats qui représentaient le chiffre de l'exportation générale du royaume des Deux- Siciles, la soie, se réclamait d'un bon quart. Cette production locale de i5 millions de kilos de cocons est actuellement réduite à moins de 3 millions de kilos.

J'ai eu l'honneur de faire partie d'une commission qui, nommée en 1967 par le gouvernement, a étudié le problème -séricicole italien.

Nous avons essayé de nous rendre compte des

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causes de cette rapide décadence dans des régions où le mûrier est plus qu'ailleurs prospère et où les conditions économiques, fort peu brillantes, ne légitiment pas l'abandon d'une ressource peut-être modeste, mais non méprisable.

Nous nous sommes convaincus que l'industrie méridionale de la soie — celle de la Calabre avait une certaine renommée — ne prospérait autrefois que grâce à un régime de protection et de privilèges. Quand il vint à lui faire défaut, elle se trouva trop faible pour la lutte contre la concurrence. Vaincue d'avance par la production manufacturière moderne, cette industrie aux traditions et à l'organisation vieillottes se replia sur elle-même et se laissa mourir. Les métiers cessèrent de battre : la production locale des filatures et des cocons, désemparée, éloignée de tout centre de consommation, essaya péniblement de se créer de nouveaux débouchés.

La pébrine et les maladies des vers à soie survinrent pour donner le coup de grâce à la sériciculture méridionale, déjà fort affaiblie. Elle ne se donna pas la peine de réagir : les découvertes de Pasteur et de Cornaglia ne pouvaient avoir de prise sur un organisme qui dépérissait depuis longtemps.

Le mirage des cultures plus rémunératrices, l'engouement pour la viticulture correspondant à la crise du phylloxéra en France, détournèrent les paysans et les propriétaires des éducations des vers à soie. C'était cependant la récolte la plus sûre, celle qui demandait le moindre effort, celle qui répondait le mieux aux conditions naturelles et sociales de ces régions peu fortunées.

La loi de 191 2 qui fut, le résultat pratique de nos travaux, a mis à la disposition des intérêts de la soie en Italie une somme annuelle d'environ i million de lires. Elle marque un réel progrès : le budget italien ne disposait, avant la promulgation de cette loi, que de 9000 lires en faveur de la plus grande production nationale 1

Une bonne partie du million dernièrement accordé servira, sans doute, à tenter le réveil séricicole de ritalie méridionale. On se propose d'y créer des pépinières de mûriers qui seront distribués gratuitement aux agriculteurs. Des étouffoirs pour les cocons seront installés en Calabre, en Campanie, dans les Fouilles. Ils permettront aux agriculteurs, réunis en coopératives, de résister aux rares acheteurs qui exploitaient leur désorganisation et leur éloignement de tout centre industriel. L'instruction séricicole sera développée dans les écoles primaires, des éducations modèles instituées par les chaires ambulantes d'agriculture. C'est un beau programme : ce sera certainement de la bonne semence pour l'avenir.

En attendant la moisson méridionale, que deviendra la sériciculture dans les régions qui, actuellement, alimentent la filature en Piémont, en Lombardie, en Vénétie? J'ai constaté tout à l'heure la tendance prononcée au fléchissement des chiffres de la production. A quelles causes peut-on attribuer cette décadence en dehors de celles auxquelles j'ai déjà fait allusion?

Un député socialiste, M. Samoggia, a déclaré à la Chambre, il y a quelques années, qu'il fallait s'opposer à tout essai de sauvetage d'une production que tout bon Italien devait plutôt souhaiter de voir rapidement disparaître de son pays.

L'industrie de la soie, s'est-il écrié, est l'industrie des peuples pauvres!

Cette boutade a soulevé les protestations indignées des intéressés : j'ai probablement fait chorus avec eux.

Et cependant, est-ce que M. Samoggia avait réellement tort? Lorsque je parlerai de la filature et du moulinage de la soie en Italie, tout en en constatant les progrès, je serai obligé de reconnaître que c'est la seule industrie de la Péninsule qui ait conservé le triste privilège des salaires de misère. N'en est-il pas de même en France?

L'agriculture n'est pas mieux partagée. L'a concurrence asiatique^ la démocratisation de la soiei oni eu

LA SÉRICICULTURE Sç

pour conséquence la diminution presque constante du prix de ce textile. Si l'on consomn c deux fois plus de soie qu'il y a quarante ans, on la vend aussi la moitié moins cher. Cette dépréciation qui s'est naturellement reportée sur la matière première a durement éprouvé le paysan.

On évaluait autrefois en Italie le bénéfice de l'agriculteur s'adonnant à l'éducation des vers à soie, à I fr. 5o par journée de travail, pour une once de graines. Malgré les progrès réalisés par l'application des méthodes scientifiques, ce bénéfice est actuellement réduit de 3o p. lOO. Il peut être encore intéressant pour le budget familial quand ce sont les femmes et les enfants qui s'occupent des éducations : il est insuffisant pour toute exploitation devant avoir recours à de la main-d'œuvre salariée.

La cueillette de la feuille du mûrier représente souvent des frais que le prix de vente du cocon ne permet pas de supporter. Je connais, en Piémont, de nombreux propriétaires qui, après avoir laissé pendant plusieurs années la feuille sur leurs mûriers, ne trouvant pas à la vendre à une limite qui compensait le coût de l'effeuillage, se sont décidé à couper les arbres qui gênaient les labours et les autres cultures.

En Vénétie et en Frioul on a essayé par un nouveau procédé d'éducations d'éliminer en partie cet obstacle.

Sans entrer dans des détails techniques, il me suffira de dire que cette méthode consiste essentiellement à remplacer les claies sur lesquelles en Piémont et en Lombardie, con^me en France, on dispose les vers, par des plans inclinés reliés entre eux de manière à former de longs chevalets. Les branches de mûrier, non effeuillées, sont placées contre ces chevalets. C'est un retour à la nature, au système primitif des régions oii la chenille du bombyx cherche sa nourriture elle-même sur les arbres.

On évite par ce procédé non seulement la dépense de la cueillette, mais aussi celle du délitage, opération qui consiste à enlever les déchets de feuilles qui

restent sous les vers. L'économie réalisée est évaluée à 6i lires par once de graines mises à Téclosion.

A Portici, près de Naples, le professeur Leonardi est arrivé aux mêmes résultats par l'essai des éducations en plein air sous des cabanons constitués par des toits de chaume soutenus par de simples montants en bois. C'est la reproduction des « tiiimbars » employés en Perse et dans le Turkestan. La feuille est aussi donnée dans ce cas aux vers directement sur les branches du mûrier.

La sériciculture italienne s'efforce ainsi de réduire le coût de sa production ayant renoncé à tout espoir d'augmentation des prix de vente des cocons. N'est-ce pas une confirmaticti de la thèse exposée par M. Samoggia ? La France, d'autre part, ne lui donne-t-elle pas raison par la décadence de cette culture qui ne trouve plus sa maison d'exister dans un pays plus riche que ITcalie ? Les progrès formidables du Japon ne peavent-ils être expliqués par le défaut d'autres ressources industrielles plus rémunératrices, par la supériorité qui lui donnent des salaires de moitié inférieurs à ceux de l'Italie ? Si pendant deux années nous avons assisté à un arrêt imprévu de la progression jusqu'alors constante de la production japonaise, peut-on s'empêcher de rapprocher ce fait de la constatation d'une amélioration générale des conditions économiques de l'Empire asiatique ?

Les progrés de l'Italie moderne constituent la cause plus certaine du déclin de sa prospérité séricicole.

Une maladie des mûriers, encore peu connue en France, la diaspis pentagonay menace aussi sérieusement l'avenir de la sériciculture. La diaspis est un insecte, un parasite importé du Japon, paraît-il. Les branches des arbres malades sont recouvertes d'une sorte de farine blanche formée par des follicules qui entourent le mâle, peu nuisible sinon en sa qualité de reproducteur. Les femelles, qui s'abritent sous un boucher, sorte de carapace très dure, de la grosseur

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d'une tête d'épingle, se fixent par un aiguillon dans le bois et épuisent la plante en se nourrissant de sève.

Le terrible insecte ne limite pas ses ravages aux mûriers : on le retrouve sur les arbres fruitiers, sur les plantes légumineuses, sur la vigne. Une loi spéciale a été votée par les Chambres italiennes contre la diapis. Les propriétaires des zones infestées sont tenus, sous peine d'amendes, à faire subir aux arbres des raclages avec des brosses spéciales et à les soumettre ensuite à des aspersions de liquides à base d'huiles lourdes de goudron. Les paysans trouvent que le jeu ne vaut pas la chandelle. Les régions oii les autres cultures prospèrent, appliquent le remède radical : on coupe les mûriers et l'on ne parle plus de vers à soie.

Depuis deux ans on essaye d'acclimaier en Italie la frospaltellay autre insecte venant aussi du Japon et qui se nourrit exclusivement de diaspis : le parasite du parasite. Les expériences paraissent concluantes.

Je me demande, me disait M. le sénateur Gavazzi, Tun des plus distingués « soyeux » de la Lombardie, comment la sériciculture italienne a trouvé la force de résister à la coalition des éléments divers qui conspirent contre elle. Nature, vie sociale, gouvernement, tout paraît avoir juré sa perte !

Il faut chercher la réponse à la question de M. Gavazzi dans les progrès des méthodes scientifiques réalisés et appliqués par la sériciculture italienne, dans le développement de l'instruction et dans l'amélioration du grainage.

Le paysan italien ne suit certainement -pas encore toutes les règles des méthodes scientifiques. Malgré la bonne croisade des chaires ambu]an:es, d'agriculture, la routine triomphe souvent et l'on croit encore dans les provinces les moins arriérées que la précieuse chenille est soumise à des influences occultes qui en assurent la réussite ou en consomment la perte. On ne se, déciderait pas, en Piémont, à placer les graines à l'incubation avant de les avoir promené en procession et les avoir fait bénir ie jour de ^ Saint-Marc,

Il est encore difficile de décider les campagnardes à ne pas faire éclore les petits vers dans leur corsage ou sous la paillasse de leur lit.

Que de progrès ont été néanmoins réalisés sur les procédés empiriques d'il y a une trentaine d'années ! Si dans les magnaneries les thermomètres et les hygromètres sont encore rares, on y a enfin compris que la meilleure prophylaxie contre les maladies était la propreté.

Le paysan craint encore le tonnerre qui fait a tomber » l'éducation, mais il a appris à désinfecter les chambrées, à y laisser largement pénétrer l'air et la lumière.

Le nombre des éducateurs de vers à soie a peutêtre diminué en Italie, depuis quelques années, dans une proportion beaucoup plus inquiétante qu'on ne le suppose. L'augmentation du rendement des graines mises à l'éclosion compense heureusement, en le masquant, une bonne partie du déficit.

Les progrès des sériciculteurs et les meilleurs résultats qu'ils obtiennent sont dûs à l'œuvre patiente d'enseignement des titulaires des chaires ambulantes d'agriculture et des observatoires séricicoles. Leur travail de pénétration a été fait timidement, presque à l'insu des intéressés, sans grands frais pour l'État, sans la collaboration de l'industrie. Les preuves de l'efficacité de leurs efforts sont évidentes : en France une once de graines donne en moyenne 89 kilos de cocons : dans l'Italie du Nord ce rendement dépasse depuis trois an^ 5o kilogrammes.

La station séricicole de Padoue et l'industrie du grainage ont droit spécialement à la reconnaissance de l'agriculture et de la filature italiennes.

Je suis allé rendre visite à M. le professeur Verson qui depuis 1871 dirige la station de Padoue.

La vieille ville, où l'herbe pousse dans les rues silencieuses, a la paisible tranquillité chère aux savants, aux penseurs. La fièvre de notre époque avide de luttes et de jouissance paraît l'avoir épar-

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gnée ; elle s'abandonne, heureuse, à sai paix solitaire.

Les frais pour Tentretien des locaux très modestes occupés par la grande station séricicole italienne n'ont jamais dû grever lourdement le budget de l'État. On a loué une maison à l'aspect fort bourgeois et on a transformé, très économiquement, les appartements ensalles d'étude, en laboratoires, en musée. Contre les parois blanchies, il y a longtemps, les vitrines les plus disparates de style et de forme s'alignent... la salle des expériences a un petit air de cuisine assez modeste. On sent partout, dans l'outillage, dans les meubles, l'effort économe et lorsque Ton songe à l'œuvre accomplie, un sentiment de tristesse pèse sur l'admiration que l'on éprouve pour ces hommes qui, tout en consacrant leur vie à une mission profondément nationale, ont dû souvent la sentir entravée par la plus mesquine question d'argenL.

M. Verson est un savant et un modeste. Il est heureux lorsque l'on vient le voir;il est ravi de trouver quelqu'un s'intéressant à ses travaux.

Les visites ont cependant l'air de l'étonner : elles ne doivent pas être fréquentes, il s'est habitué à vivre ignoré. Il a trop longtemps végété dans l'ombre sans que l'on parût vouloir se douter de son labeur patient et utile.

Je me souviens de l'avoir vu à Rome, aux séances de la Commission d'enquête séricicole. Il paraissait inquiet, troublé d'avoir été arraché à ses études. Son bon regard clair s'affolait derrière les verres de ses lunettes quand on lui demandait un avis, un conseil. Sa physionomie s'illuminait lorsqu'il pouvait pressentir que l'on allait enfin s'occuper sérieusement de la station de Padoue, de cette institution que seule son énergie inlassable a empêché depuis si longtemps de sombrer dans la disette.

Depuis la promulgation de la loi de 191 2 il a rajeuni : c'est un autre homme qui voit l'avenir rempli de promesses, qui bâtit de grands projets.

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— Voyez, me dit-il, nous avons vécu depuis 1871 au jour le jour, sans espoirs en le lendemain. On nous avait alloué, au début, une somme annuelle de iSooo lire qui devait nous suffire non seulement à rétribuer le personnel d'enseignement de la station, mais à en constituer le matériel scientifique, celui des laboratoires, celui des écoles. Ne vous étonnez donc pas de la simplicité qui a présidé à notre installation. Notre bonne volonté n'a toujours pas suffi à combler les lacunes d'un outillage imparfait.

C'est le refrain de M. Verson en me servant de guide à travers les locaux de la station de Padoue.

— - Nous ne pouvions mieux faire, s'excuse-t-il. La jeunesse, la certitude que nous avions de poursuivre une œuvre bonne, patriotique, nous a soutenu, le sentiment du devoir nous a permis de surmonter de nombreuses difficultés matérielles.

Je lui demande quelques détails sur cette œuvre de quarante années de recherches et de vulgarisation.

— La station de Padoue, me dit-il, devait, dans ma pensée, représenter un centre d'activité purement expérimentale et scientifique. Nous devions, après les avoir établis, populariser dans la masse des éducateurs de vers à soie les résultats pratiques de nos travaux. L'avenir appartient à ceux qui savent appliquer au travail les données de la science, à ceux qui savent faire produire à leur travail le plus d'effet possible. Tout mon programme se résume dans cette vérité essentielle.

Les observatoires séricicoles ont permis la diffusion en Italie des méthodes rationnelles d'éducation, de la prophylaxie contre les maladies des vers. Ces excellents collaborateurs, généralement anciens élèves de notre école, se sont multipliés rapidement. Nous sommes arrivés à en compter soixante-dix.

M. Verson a ouvert une porte qui donne sur une salle bien illuminée, assez vaste. Une vingtaine d'auditeurs se pressent autour de grandes tables. Le proesseur Qu^j^^t développe une leçon sur l'évolution

LA SÉRICICULTURE 4^

(lu tube intestinal du ver à soie. Les préparations Linatomiques passent sous les microscopes et l'attention des élèves n'est pas troublée par notre brève apparition. Ils observent, commentent, tandis quelle maître expose sa théorie avec la cadence chantante que donne l'accent vénitien.

— Nous possédons plus de soixante-dix mille préparations microscopiques, avoue, avec une sorte dç ûerté, mon aimable guide, et il me montre cette collection unique où tous les organes du ver à soie, dans toutes les phases de sa métamorphose, de l'embryon à la larve, de la chrysalide au papillon, sont morcelés, sectionnés presque à l'infi'ni.

Je ne puis m'empêcher de regarder avec une admiration respectueuse ces deux hommes qui seuls, malgré tout, malgré tous, ont su et voulu fournir un effort aussi intense.

On surprend mon regard et la modestie s'effarouche.

— Nous avons reçu des dons importants, rectiâe M. Verson. Voyez notre musée.

Il m'entraîne dans les salles où dans des vitrines s'alignent des bocaux contenant des cocons de toutes les provenances : dans des cadres sont piqués les papillons de toutes les races connues. Plus loin, des modèles^en plâtre reproduisent les organes des vers à soie, démontrent les ravages de la pébrine, de la muscardine, de la ilacherie, de la grasserie.

Ce monstre devant lequel je m'arrête curieusement, n'est que le sprectococcus fastorianus agrandi. C'est le microbe découvert par Pasteur. M. Verson m'explique les derniers travaux de Saivamura, un savant japonais, qui a continué les recherches du grand Français.

Dans une chambre que l'on entr'ouvre, une surprise m'attend. Quoique nous soyons à la fin d'octobre, sur des claies, une éducation de vers, fort prospères, dévore des feuilles de mûrier.

Le directeur qui s'amuse de mon étonnement me

dit comment il peut obtenir ces résultats hors saison. La station possède une pépinière de mûriers qui couvre deux hectares. Toutes les espèces de l'arbre à soie y sont cultivées et Ton réussit à avoir de la feuille jusqu'à la fin de Tautomne. L'éclosion des graines est obtenue en les soumettant à un courant électrique.

Nous causons longuement du passé et surtout de l'avenir.

M. Verson m'avoue que pendant un certain nombre d'années, son collaborateur et ami Quajat a été détaché de la station de Padoue pour aller prêcher la croisade de la sériciculture dans ITtalie méridionale. Ce n'était pas dans le programme et Padoue a souffert de ces absences répétées : des travaux utiles ont été retardés, quelquefois môme abandonnés.

— Nous ne pouvions refuser : c'était une question trop importante pour l'industrie, pour l'avenir de la soie en Italie. Les résultats obtenus étaient satisfaisants. Nous avons réussi à décider de nombreux paysans des Pouilles, de la Campanie à essayer la nouvelle culture. Le ministère mettait à notre disposition le matériel nécessaire aux éducations. Actuellement, dans de nombreuses écoles, chaque année, les instituteurs continuent à prêcher par l'exemple. On apprend aux enfants à se familiariser avec Tes méthodes scientifiques de l'élevage : on leur prouve que la sériciculture, surtout dans ces régions peu favorisées, peut donner des bénéfices d'une réalisation rapide et facile. La curiosité attire au début de nombreux visiteurs, ils s'intéressent à la précieuse chenille et les éducations modèles, placées sous les yeux des paysans, à leur portée immédiate, valent bien mieux que les plus éloquentes conférences.

Notre œuvre dans l'Italie méridionale a été à peine ébauchée : il s'agit de la continuer, de la parfaire. La loi de 191 2 a prévu l'organisation à Ascoli d'une nouvelle station céricicole qui devina s'occuper spécialement de cette mission.

LA SÉRICICULTURE 47

— Est-ce qu'elle ne constituera pas une sorte de concurrence à Padoue ?

— Oh non, répond vivement M. Verson, Padoue va être rendue à son but essentiel, au programme scientifique et expérimental, en vue duquel avait été créée la station et que nous avons été obligés de négliger involontairement.

Il y a cependant dans le regard du savant une nuance de regrets : est-ce le serrement de cœur instinctif, jaloux, de l'homme d'action qui sent lui échapper une forme de son activité ? N'est-ce pas plutôt la pensée qu'on enlèvera à Padoue le collaborateur fidèle, l'ami des mauvais jours, qui sera certainement désigné pour présider à l'organisation de la nouvelle institution?

M. Ouajat ne se trouvera pas à Ascoli en pays inconnu, dans un milieu hostile à la sériciculture. La jolie petite ville des Marches qu'un vol et la générosité de Pierpont Morgan ont rendu célèbre, est fort connue dans le monde des sériciculteurs. C'est le centre le plus important de l'industrie du grainage. Plus de quatre mille ouvrières sont occupées, au moment de la récolte, aux éducations des vers, aux triages, à l'examen et à la sélection des graines, puis, au printemps, à leur expédition dans les différentes régions de l'Italie et de l'étranger. Plus de 370 000 onces de graine sont produites chaque année dans la province d'Ascoli : il y a quatre ou cinq ans, on arrivait à Sooooo onces. Le chiffre actuel représente la moitié de la consommation italienne, le reste est importé de France.

Nous demandons à M. Mari, le propriétaire de l'un des plus importants établissements de grainage, quelles sont les causes de la concentration à Ascoli de cette branche de l'activité séricicole. Il y a bien en Piémont et en Vénétie des graineurs qui ont su acquérir une renommée méritée, il n'en est pas moins exact que les Marches défendent avec succès cette prépondérance dans une industrie qui a constitué, pendant

de longues années, pour cette région, un véritable monopole.

— Il y a cinquante ans, nous répond-il, nous avons échappé, presque miraculeusement, à l'épidémie de pébrine qui sévissait en France et en Italie. Cette immunité, probablement due à des conditions spéciales et très favorables de climat et aux systèmes de culture employés dans les Marches, a développé rapidement ici l'industrie du grainage alors que Ton était obligé de chercher en Asie des races non atteintes par le terrible fléau. Nos industriels avaient compris de suite tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette situation privilégiée et, en adoptant les découvertes de Pasteur, ils ont organisé rapidement à Ascoli la sélection cellulaire, alors que les autres centres séricicoles perdaient un temps précieux à en discuter l'efflcacité.

Nous avons ainsi pris de l'avance et depuis lors nous luttons pour ne pas nous laisser distancer.

Le système Pasteur a pour base deux règles essentielles : sélectionner les chambrées de vers à soie, afin d'opérer l'exclusion des éducations atteintes de flacherie et sélectionner les papillons pour éliminer les . pontes des sujets corpusculeux.

En appliquant le premier de ces principes les graineurs d'Ascoli font des éducations spéciales de vers. L'une des magnaneries de 1' « Istituto Bacoiogico E. Mari » est située au sommet d'une colline qui domine la jolie vallée du Tronto. Nous y montons. La course est charmante, le paysage ravissant. Tout autour de nous les oliviers moutonnent : la monotonie de leur feuillage triste est, çà et là, rompue par des champs de mûriers. On y développe la culture en arbustes, à souche, d'après le système japonais. Au fond, dans le lointain, la ligne verte de l'Adriatique se confond avec les brumes du ciel.

La magnanerie est organisée de façon à pouvoir isoler les chambrées les unes des autres : la nourriture des vers est particulièrement soignée. Une obser-

LA SÉiaCICULTURE 49

vation attentive permet de relever tous les cas de muscardine, de flacherie, de pébrine qui pourraient se présenter. •

La production locale de cocons ne suffit pas à la consommation des graineurs d'Ascoli : les industriels sont obligés de faire des achats importants dans les provinces d'Ancone, de Teramo, de Macerata. La partie des cocons destinée à la reproduction est soumise à toute une série d'investigations et d'analyses microscopiques, dans le- but de séparer les sujets sains des sujets malsains ou seulement douteux. Les cocons triés sont alors mis en chapelets ou « fitanes » et portés aux établissements d'Ascoli dans des pièces bien aérées, fraîches et inodores.

Dans la cour de l'Institut séricicole Mari, lorsque nous y pénétrons, une cinquantaine d'ouvrières travaillent en plein air. Assises à l'ombre d'un ormeau séculaire, elles disposent dans des cadres, formés de cellules, les cocons.

Ce sont ceux dont la métamorphose de chrysalide en papillon est imminente. En voyant le jour, le papillon se trouvera isolé, dans l'impossibililc de communiquer avec ses semblables. Il lui est défendu de choisir le compagnon de sa brève existence. L'accouplement sera tel que le voudra le graineur qui obtient par le choix des sujets et le croisement des races, les résultats que nous avons constatés en parlant de la supériorité dès rendements des éducations italiennes.

Nous assistons à la sortie d'un papillon : à l'intérieur du cocon la chrysalide a rejeté sa dépouille. Mouillés par un liquide alcalin, sécrété par l'insecte, les fils de la prison s'écartent peu à peu sans se rompre. On aperçoit bientôt la tête et le thorax qui s'engagent dans l'orifice qui s'est ouvert : encore quelques efforts et le papillon aux ailes froissées, meurtries, sort lentement de la coque. Il ne s'envolera pas:lburd, marchant avec peine, il bat désespérément le sol de ses ailes inutiles qui n'ont pas la force de

5o CHAPITRE II

Tenlever. Il est saisi par une ouvrière qui procède à raccouplement.

Le mystère de la fécondation s'accomplit dans des cellules où mâles et femelles sont isolés. Ce gynécée est constitué par des carrés de toile montés sur des cadres assez éloignés les uns des autres pour éviter toute tentative d'émancipation de la part de quelque papillon à l'humeur indépendante.

Après deux ou trois heures on sépare les couples. Le mâle a fini sa courte existence, sa raison d'être La femelle est enfermée dans un sachet de tarlatane fine où elle effectuera la ponte et mourra de sa belle mort à côté de ses œufs, de la graine. Quand il s'agit de graines destinées à la reproduction des races, le mâle est épingle à côté de sa compagne.

Quel est le but de toutes ces précautions? Nous allons nous en rendre compte en suivant M. Mari dans les salles d'examen microscopique. Faisant face à de larges baies vitrées, les ouvrières sont assises devant de longues tables. Chaque femme dispose d'un microscope donnant des grossissements de quatre à cinq cent diamètres.

Les papillons, sortis de leurs cellules, sont piles dans des mortiers en porcelaine — un mortier pour chaque papillon — au moyen d'une machine inventée par le fondateur de l'établissement. Un peu d'eau distillée est placée dans chaque mortier. Deux ou trois coups des minuscules pilons suffisent à transformer le corps de l'insecte en bouillie aqueuse.

L'ouvrière prend au bout d'une baguette de verre une goutte de cette i^ouillie, la place sur une lame de verre en la recouvrant d'une seconde lamelle très mince et l'examine au microscope. Elle note immédiatement sur une feuille épinglée à chaque sac, le résultat de son investigation. Mais on ne s'en tient pas là. Une seconde catégorie d'expérimentateurs, plus habiles, contrôle l'examen et les premiers opérateurs féminins sont obligés de recommencer leur besogne chaque fois que la surveillance constate des

LA SÉRICICULTURE 5l

différences entre leurs appréciations et celles données par les contrôleuses.

Lorsque les résultats de ce double examen sont suspects, lorsque le microscope dénonce la présence des corpuscules, source de contagion, la graine du sachet de l'animal vérifié est écartée. Celle qui est reconnue saine est conservée, après de nombreux et méticuleux lavages, dans des chambres frigorifiques jusqu'au printemps suivant. Malgré la complication, la minutieuse précision du grainage cellulaire, on examine dans l'établissement Mari plusieurs millions de cellules sans compromettre la rigueur de la méthode. Une division rationnelle du travail, une surveillance étroite et constante, assurent la bonne exécution et la sûreté de ces manipulations délicates et multiples.

Ascoli n'est pas seulement le fournisseur du marché italien : de JO à 25ooo onces de graines sont expédiées chaque année en Autriche-Hongrie, en Espagne et dans le Levant.

La Soie

Une visite à la Condition de Milan. — Une filature moderne en Lombardie. — Les progrès d'une industrie qui ne prospère pas. — L'industrie du moulinage. — Côme et les soieries italiennes.

Pour avoir une idée de ce que représentent pour l'Italie le commerce et l'industrie de la soie, il faut aller faire une visite à la Condition de Milan.

C'est rétablissement oii l'on essaye, oii l'on titre la soie, celui oii l'on détermine officiellement le poids commercial du précieux textile.

Milan a deux conditions; celle de la rue Moscowa, la Société anonyme coopérative, est de beaucoup la plus importante.

Dès le matin, de bonne heure, 1'affluence commence : elle ne cesse que le soir, très tard. De tous les côtés de la grande ville des ballots de grèges et d'ouvrées y sont amenés : les camions du chemin de fer y transportent les balles énormes de cocons de toute provenance.

Dans la salle de réception des marchandises oii le directeur, M. Corti, nous accueille aimablement, dans l'immense cour vitrée, l'animation est comparable à celle d'un marché, d'une bourse.

La première impression est un peu celle d'un grand désordre, d'un affolement général. Parmi les saches de toile grise qui laissent entrevoir l'or vif et brillant

des soies italiennes, bousculant les paillassons éventrés qui livrent la blancheur nacrée des grèges de Chine et du Japon, une nuée d'employés va, vient, s'agite, s'affaire.

On pèse, on examine, on enlève des échantillons, on déplie des flottes, on coud, on corde des balles. L'on se demande comment on s'y reconnaîtra quand il faudra rendre les soies à leurs légitimes propriétaires !

Le désordre n'est cependant qu'apparent. Chaque opération est vérifiée, étiquetée, numérotée. La subdivision du travail assure la précision, le contrôle. Rien n'est fait au hasard, tout est réglé d'après un système parfaitement établi et coordonné.

Acceptons de suivre M. Corti dans une visite rapide de l'immense établissement. Il nous donnera quelques détails, quelques indications qui pourront intéresser même les profanes.

Et puisque nous sommes dans la cour encombrée par un arrivage de cocons, arrêtons-nous un instant.

Marseille avait, il n'y a pas bien longtemps encore, l'exclusivité presque absolue des entrepôts de la matière première que se disputent les Êlateurs.

Milan a su Lattirer après s'être assuré la première place parmi les marchés de la soie du monde entier.

Ces balles que l'on décharge et que des ascenseurs montent aux deux étages qui entourent le hall, viennent d'Andrinople, de Brousse, de Syrie, de Salonique, de Perse, du Turkestan, du Caucase.

En 191 2, nous dit M. Corti, la Condition en a reçu et pesé 3 658 000 kilogrammes. Cela représente une cinquantaine de millions de lires.

Une bonne partie de ces cocons reste dans les magasins de la Via Moscowa pendant. plusieurs mois. Depuis 1900, la coopérative est autorisée à émettre des warrants sur les cocons, les soies et les déchets dont elle accepte le dépôt. ~

Le mouvement général de ces magasins a été, en 19x2, de 14700000 kilogrammes environ. La valeur

moyenne des dépôts correspond à une trentaine de millions de lires.

Les cocons arrivent généralement à la Condition en contenant une proportion d'écarts, de tachés, de doubles, qui les rendrait difficilement vendables. Une armée de jeunes ouvrières procède, dans des salles spéciales, aux triages.

Devant des tables immenses sur lesquelles sont vidés les sacs de cocons, les trieuses sont installées. Chaque cocon est saisi, tourné, secoué, retourné puis lancé à droite dans le gros tas des premières qualités, ou à gauche dans celui des seconds choix. La rapidité avec laquelle ces femmes opèrent est extraordinaire.

Quelques propriétaires surveillent eux-mêmes l'opération fort délicate. Je remarque un petit homme à l'air satisfait, qui dans un jargon où le plus mauvais français se marie à un italien très fantaisiste, presse le mouvement et encourage les travailleuses.

C'est un gros commerçant d'Andrinople.

Nous causons et il me fait admirer ses cocons — des vrais Souffli, m'assure-t-il. Je m'étonne qu'ils aient pu être expédiés malgré les événements qui se déroulaient" là-bas, au moment de la récolte. Nous parlons de son pays. Il a été, en l'espace de quelques semaines, turc, puis bulgare. Le voilà redevenu turc.

La (( guierra », nous explique-t il, m'a fait gagner beaucoup d'argent, car on m'a laissé tout seul pour acheter les cocons. Les autres avaient peur et j'ai gagné beaucoup, beaucoup!...

Il rit, se frotte les mains d'un air satisfait, puis nous quitte brusquement. Il a aperçu là bas, dans le fond, une ouvrière qui a levé le nez et il court la rappeler à l'ordre.

Nous nous étonnons avec M. Corti delà quantité de cocons qui s'entassent de tous les côtés, des piles de balles qui montent jusqu'au toit. Il nous avoue — il y a une nuance de regret dans sa voix — que la Caisse d'épargne de Milan, la concurrence, a des magasins presque aussi importants. L'année dernière on y ^

PB

reçu, en effet, plus de 2700000 kuos de cocons et plus de Sooooo kilos de soie.

Dès qu'un lot a été vendu, la Condition se charge d'en déterminer le rendement. Le prix des cocons est proportionné à la quantité de soie que l'on peut en retirer et elle est fort variable suivant les qualités et les provenances. Des échantillons sont envoyés à des filateurs désignés par le sort : ils transmettent à la Condition les résultats obtenus. Celle-ci les contrôle, en certains cas en filant elle-même un type du lot en question.

Nous voici dans la filature oti Ton procède à cette opération importante. Les bassines sont du dernier modèle, les fileuses choisies parmi les plus habiles de la région. Gn file dans cette petite salle de 10 à 12000 échantillons par an.

Une batterie de sept fours d'étouffage permet à la Condition, au moment de la récolte, de répondre aux nombreuses demandes des agriculteurs que les prix offerts par la consommation ne tentent pas. Ils peuvent, en évitant ainsi la transformation de la chrysalide en papillon et en "stérilisant les chrysalides mortes, attendre que les fluctuations des cours leur permettent de réaliser un bénéfice plus important.

Nous montons à la salle des essais de dévidage.

Quoique l'heure soit avancée, il y fait grand jour. La galerie immense est inondée par une lumière très douce.

Les globes électriques qui Téclairent sont munis à à leur partie inférieure de réflecteurs qui projettent la lumière au plafond. Pas d'ombres avec cette clarté diffuse : les ouvrières peuvent, sans fatigue, surveiller les tavelles légères sur lesquelles ont été disposées les flottes soyeuses aux reflets d'or ou d'argent.

De temps en temps la flotte s'arrête : le fil est cassé. Avant de renouer les deux bouts, l'ouvrière marque la rupture sur une feuille. Les bonnes grèges ne doivent pas casser plus de cinq ou six fois dans une heure de dévidage.

56 Chapitre m

A côté, l'on procède aux titrages. Des flottillons de 5oo mètres de longueur sont pris sur les flottes ; la mesure exacte est assurée par un arrêt automatique du dévidoir et par le signal d'un timbre.

Ils sont pesés sur des balances de précision. Voici une de ces flottes minuscules, un écheveau de poupée. Il pèse, paraît-il, lo deniers.

Le denier est Tunité de mesure et équivaut à o gr. o53i.

Un kilogramme de cette soie aura donc la longueur formidable d'eaviron un million de mètres!

La Condition de Milan essaye en moyenne 140000 échantillons de soie par an. Chaque essai est composé de 20 à3o flottillons : c'est un total de pesées variant entre 3 et 4 millions.

J'admire la perfection de l'outillage et cherche à en découvrir la provenance. M. Corti sourit :

Tous nos appareils, me dit-il, sont construits ici, dans nos ateliers. Nous avons l'honneur d'être les fournisseurs des autres Conditions du monde. Nous nous sommes créé cette spécialité.

— Il n'ajoute pas, par modestie, qu'il est l'inventeur des nombreux perfectionnements apportés à la plupart de ces instruments, aux séricimètres, dynamomètres, compteurs d'apprêts, dévidoirs, balances de précision, guindres à arrêt automatique électro-magnétique.

Notre guide nous entraîne dans la salle du conditionnement. C'est là que l'on détermine, chaque année, le. poids commercial de plus de 7 millions de kilogrammes de soie. L'appareil dans lequel le textile est porté à un état de dessiccation complète est d'un système nouveau, dû encore au directeur de la Condition de Milan.

Le brevet Corti, qui a marqué un progrès important, aussi bien au point de vue technique qu'à celui économique, sur l'ancien système Talabot, a été adopté par les Conditions de Lyon, de Saint-Etienne, de Crefeld, d'Elberfeld, deBâle, de Zurich, de Turin, de Côme, de New- York.

L'heure passe. Nous traversons rapidement les bureaux où les nombreuses dactylographes établissent les bulletins officiels de poids et d'essais, les salles 011 l'on procède aux opérations de contrôle des apprêts (torsions) des soies ouvrées, où Ton mesure l'élasticité, la ténacité du fi.1 au dynamomètre et nous entrons dans le laboratoire des expériences.

C'est le bijou de l'établissement : la section à laquelle on tient le plus, probablement parce que c'est celle qui n'a aucun but commercial, qui a un caractère exclusivement scientifique. Des chimistes distingués y sont attachés.

Leurs études, publiées chaque année, prouvent l'intérêt de leurs recherches patientes sur la nature des soies, des soieries, sur la composition chimique des eaux de filature, sur leurs corrections artificielles. C'est ici que l'on dévoile les secrets de la teinture, les fraudes des industriels qui essayent d'incorporer à la soie des matières susceptibles d'en augmenter le poids, les charges des étoffes. Les avis du laboratoire de Milan sont précieux : souvent la filature italienne a recours à lui : elle lui doit une partie des progrès réalisés en ces dernières années.

En prenant congé de M. Corti, nous lui demandons quelques détails sur le personnel qu'il emploie.

— Nous avons actuellement, nous est-il répondu, go commis et 35o ouvriers. Ce nombre est souvent insuffisant et il nous arrive d'avoir à occuper i3o employés et 400 ouvrières. Tout notre personnel est intéressé sur les bénéfices de la Société. Son avenir est assuré par une caisse de prévoyance et par des inscriptions à la Caisse nationale des retraites.

Nous sortons : devant la grande porte le mouvement est aussi intense qu'il y a deux heures : il se presse, car la nuit est tombée. Bon nombre des balles amenées devront attendre à demain leur tour d'opérations.

Par toutes les rues qui amènent au centre, les charrcl'es transportent les ballots pesés et plombés parla Condition. Du côté de la gare, les camions des grandes

entreprises d'expéditions se hâtent, se succèdent. Dans quelques heures toute cette soie partira pour Lyon, pour Zurich, pour Gênes : c'est elle qui fera battre les mille et mille métiers de France, de Suisse, d'Allemagne, d'Amérique.

C'est une exportation qui représente un demi-milliard de lires !

Après avoir été pendant de longues années le premier marché du monde de la soie, Lyon a dû céder le rang à Milan. La rupture douanière de 1887 a marqué le commencement de sa déchéance.

Nous avions fermé la porte, par*un droit prohibitif de trois francs par kilo, non seulement aux soies ouvrées italiennes, mais à toutes celles qui, venant de l'Asie, étaient moulinées dans les usines du Piémont et delà Lombardie. De nombreuses maisons françaises, au lieu de recevoir à Lyon les soies qu'elles importaient du Levant ou de l'Extrême Orient, se décidèrent à les diriger directement sur Milan, où se centralisa avec rapidité tout le commerce pour l'Italie, la Suisse et l'Allemagne.

Est-ce que l'activité fiévreuse que l'on y constate est symptôme de richesse, de prospérité ?

Hélas ! non. Comm^ en France, l'industrie de la soie n'a pas en Italie une existence brillante. Quoique chaque année marque une nouvelle augmentation de la production — elle a doublé en trente ans — la filature et le moulinage y traînent une vie presque misérable, sans grands bénéfices. Ils vivent péniblement, espérant des jours meilleurs qui tardent à poindre, luttant héroïquement pour ne pas faiblir d'une façon définitive.

J'ai rappelé, en parlant de la sériciculture, les causes de cette situation commune aux deux nations européennes qui ont la plus glorieuse trardition de cette noble industrie. Il y a cependant entre elles une grande différence.

La filature française ne se soutient qu'artificiellement, grâce à un système de primes qui représente

pour l'industriel des Cévennes un avantage d'environ 5 francs par kilo de soie produite sur son collègue italien.

La filature italienne n'a pu continuer à vivre que grâce à ses propres ressources, à son intelligente transformation.

Elle se trouvait cependant dans des conditions tout à fait analogues aux nôtres. Elle avait vu sa matière première décimée pendant longtemps par les maladies des vers à soie : les récoltes de la péninsule avaient diminué dans des proportions fantastiques. Elle se trouvait, à peine sortie de cette crise, isolée dans un pays au début de sa renaissance économique, obligée de subir la hausse imprévue des salaires, privée d'une bonne partie de sa main-d'œuvre entraînée à la désertion par la prospérité d'industries concurrentes. A cette même époque — comme si toutes les circonstances avaient voulu se conjurer contre son sort — • elle se voyait trahie par sa clientèle portée à délaisser les belles soies italiennes, dont la réputation était l'égale des belles soies françaises, pour ne consommer que des genres secondaires et à bon marché, ceux que l'Extrême-Orient commençait à offrir en quantités sans cesse croissantes.

La démocratisation du « noble textile )> entraînait l'augmentation de la consommation, mais était une entrave puissante à la production d'après les anciennes méthodes.

Comment l'Italie a-t-elle pu mieux résister à la crise que la France? Comment a-t-elle pu sauver la première de ses industries sans avoir recours aux remèdes que l'on n'a pas hésité à appliquer chez nous et qui, nous pouvons bien l'avouer, n'ont pas eu grand succès ?

Nous avons constaté les progrès dus à l'évolution moderne des sériciculteurs de la Péninsule : l'énergie des filateurs ne fut pas moins admirable. Ils étaient cependant les sacrifiés de l'emballement protectionniste, ils auraient eu le droit de se déclarer vaincus par l'hostilité de la nature et par l'injuste abandon

6o CHAPITRE m

de l'Etat. Ils se trouvaient dans la nécessité de se créer une clientèle nouvelle au moment où la crise sévissait, il fallait recommencer l'œuvre, devenue inutile, de siècles de rapports amicaux avec le grand marché lyonnais qui leur était brusquement interdit. Dans leurs recherches de nouveaux débouchés, ils allaient se heurter contre la concurrence des soies françaises, favorisées par une protection qui, logiquement, aurait dû leur assurer à l'avance la victoire.

L'Italie exportait 2817 000 kilos de soie en France en 18S7 : ce chiffre était tombé à lOOÔQOO kilos en 1S89. Cela donne la mesure de l'influence désastreuse qu'avaient eu, pour cette industrie, les événements de 1887.

Après une brève période de découragement, on reprit cependant vite le dessus : les chiffres de la production qui avaient faibli sont rapidement ramenés au niveau précédent : on dépasse le total atteint en 1886, on le double !

A quoi faut-il attribuer cette victorieuse combativité ? Les filateurs italiens, au point de vue de la maind'œuvre, du charbon, des frais généraux, sont-ils placés dans des conditions privilégiées qui puissent expliquer ce fait ? Pas le moins du monde. Les observateurs les plus optimistes évaluent la différence qui peut exister, à qualités égales, entre le prix de revient d'un kilo de soie, filée en France, et d'un kilo de soie, filée en Italie, à 2 francs.

Les cinq francs de prime que l'Etat octroie généreusement au filateur français devraient lui assurer un bénéfice de trois francs quand son collègue d'au delà des Alpes arrive péniblement à joindre les deux bouts.

Les Italiens ont su prendre à temps les dispositions les plus propicesàparer au danger qui les menaçait. La lutte se présentait sur le terrain du bon marché et, s'y plaçant avec résolution, ils ont dirigé de ce côté leurs efforts comprenant qu'il était de toute nécessité pour eux de produire à bas prix.

Le coût des cocons était impossible à réduire : toute tentative en ce sens aurait condamné à mort les éducations nationales déjà assez compromises. ^- Les salaires ^ ils se voyaient tous les jours obliges de les augmenter pour ne pas perdre toute leur main-d'œuvre. La seule possibilité résidait dans une reforme de l'outillage permettant d'augmenter rapidement le rendement des usines. Sans hésitation, sans faiblesse, au prix de nombreux sacrifices, ils se décidèrent a la transformation.

Et si mon aimable lecteur veut bien me suivre, nous allons nous rendre compte de la situation actuelle en visitant une filature de la Lombardie.

11 faudra nous éloigner des grandes villes, aller la chercher en pleine campagne, dans ces petits^villages où les grandes organisations du cocon n ont pas daigné pénétrer. Nous y retrouverons 1 industrie de la soie blottie, presque heureuse d'être ignorée. Les calaires qu'elle peut distribuer ne lui permettent pas de parader orgueilleusement dans les centres importants. Il est rare, par contre, de ne pas la découvrir partout où il y a une agglomération de quelques centaines d'habitants et où font défaut les autres

industries. , i- t

Aussi il y a 36ooo bassines en Lombardie, g 5oo en Vénétie, 8 700 en Piémont; ce qui représente, pour ces trois régions, un total de 54 000 bassines sur les 60 000 de l'Italie entière.

Plus de cent mille ouvrières y sont employées.

Dans le premier village de la Brianza que nous traversons, la haute cheminée de la filature — la seule du pays naturellement — nous arrête.

Frappons sans crainte à la grande porte : nous serons bien accueillis : le Lombard est hospitalier et le soyeux n'a pas de grands secrets de fabrication a

dissimuler. • t u'^

L'usine ne paye généralement pas de mine. La bâtisse a un âge respectable : elle en porte les traces. Aucune construction moderne, point de luxe, pas de

dépenses inutiles. C'est l'industrie de la sage écono mie, de l'organisation très pratique.

Un immense bassin occupe la moitié de la cour : de l'eau semble y croupir. C'est l'eau de la filature qui mûrit au soleil. Le directeur, qui est venu aimablement-se mettre à notre disposition, nous explique l'influence de la qualité de l'eau sur le bon rendement des opérations. Elle ne doit pas être trop calcaire : le fil obtenu serait cassant : elle doit être de préférence siliceuse et contenir beaucoup d'oxygène en dissolution.

En face de nous, de l'autre côté de la cour, sous un vaste portique, nous apercevons des immenses cubes en maçonnerie munis de vantaux.

Ce sont les fours pour l'étouffage des cocons. Ils ne servent qu'au moment de la récolte, lorsque les arrivages amènent à la filature les provisions de matière première.

Il y a quelques années à peine, on se bornait à tuer les chrysalides en les soumettant pendant quelques heures, dans les fours, à des températures très élevées. Les cocons étaient ensuite étendus sur des claies dans les coconnières. Ils y restaient pendant les deux ou trois mois nécessaires à leur dessiccation complète. Ce séjour prolongé présentait des dangers. Souvent les cocons moisissaient et- leur soie ne valait plus grand'chose. On était obligé de les brasser, de les retourner deux ou trois fois par jour; ce qui représentait une dépense de main-d'œuvre assez importante.

Les fours modernes permettent l'étouffage et la dessiccation : les cocons en sortent prêts à être emballés. Voici une première économie réalisée. Nous montons à la filature. L'odeur acre et caractéristique nous guide. C'est une grande salle d'une soixantaine de mètres de longueur sur dix de large. De chaque côté, près des hautes fenêtres, s'alignent les bancs des fileuses.

Nous allons vite constater les perfectionnements de l'outillage basés sur le grand principe de la division dtt travail.

LA SOIE 6i

En quoi consiste l'opération de la filature ?

Les cocons subissent d'abord une cuisson partielle dans une eau chauffée à 90 degrés : pendant cette cuisson qui a pour but le ramollissement du grès — sorte de gomme qui entoure la ûbre soyeuse — on imprime aux cocons, à l'aide d'un petit balai nommé escopette, un mouvement rapide de rotation sur euxmêmes. L'ouvrière (( bat » les cocons pour détacher les couches supérie ures qui sont formées d'un fil ayant une contexture im parfaite et qui ont été sécrétées par le ver dès le début de la formation de sa prison future .

L'ouvrière poursuit ce «battage», cette ((purge », jusqu'à ce qu'elle juge qu'elle a rencontré un fil assez résistant pour assurer le dévidage des cocons sans crainte de rupture. A ce moment, ejle les place dans de l'eau à 60 degrés, et passe dans une filière un nombre de brins proportionné à la grosseur — au titre — du fil commercial à obtenir.

On fait subir à ce fil une croisure qui soude, par le frottement, les divers brins entre eux, il passe sur les crochets ou barbins d'un va-et-vient et on l'attache au dévidoir.

Sous l'influence de la traction exercée par la rotation du dévidoir, le fil s'enroule et forme la flotte.

Autrefois en Italie, et il a y cinq ou six ans à peine en France, les opérations de battage, de purge et de filature étaient faites par une seule ouvrière, dans une même bassine. On perdait ainsi un temps précieux et la fileuse éprouvait de très grandes difficultés pour alimenter soigneusement ses (( bouts », c'est-à-dire les différents groupes de cocons constituant un fil.

Dans la filature que nous visitons, comme d'ailleurs dans toutes les filatures italiennes, le travail a été divisé.

Chaque bassine fileuse a en face d'elle une bassine batteuse. L'escopette manœuvrée à la main a été remplacée par une batteuse mécanique. C'est une brosse circulaire, mobile autour de son axe, ayant environ le même diamètre que celui de la bassine.

L*ouvrière place les cocons dans l'eau, abaisse la brosse et la met en mouvement. Ils sont battus régulièrement : au bout d'un certain nombre de tours, préalablement réglés suivant la qualité des cocons, la brosse s'arrête. On la relève et les cocons, recueillis sur une passoire, sont tendus à la fileuse.

Celle-ci a, au-dessus de sa bassine, de six à huit filières. Elle lile donc à six ou huit bouts surveillant de 20 à 40 cocons qui dansent et tournoient dans Teau chaude. Le -squ'un brin vient à casser, l'ouvrière éloigne le cocon détaché et le remplace rapidement en « jetant » dans le faisceau des brins, un nouveau brin qui, entraîné, se soude aux autres.

La division du travail de la batteuse et de la fileuse a permis à celle-ci de doubler sa production.

Lorsque le fil casse au-dessus de la filière, il faut le rattacher en arrêtant le dévidoir. En France, la fileuse est chargée de cette opération qui lui fait perdre pas mal de temps. Ici, nous trouvons une nouvelle catégorie d'ouvrières : les noueuses qui, circulant entfe les bassines et les dévidoirs, rattachent les fils qui viennent à se rompre.

Malgré la température élevée de l'eau des bassines, il ne fait pas chaud dans la grande salle : aucune buée, aucune trace d'humidité sur le sol cimenté.

Nous nous en étonnons : le directeur nous explique le système d'aspiration installé sur les bancs des fileuses et communiquant avec de puissants ventilateurs.

Le silence le plus complet règne dans la filature oii cependant plus de deux cents femmes travaillent. C'est un personnel jeune, robuste, campagnard, de belles filles de quatorze à vingt-cinq ans.

— Dès qu'elles se marient, nous explique notre guide, elles renoncent au métier. Ce sont toutes des filles de paysans, de petits propriétaires, pour lesquelles le salaire assez modeste qu'elles touchent n'est qu'un surplus de bien-être. Elles ne gagnent pas ici leur pain quotidien, mais le a companatico » — ce que Ton mange avec le pain.

— Vous devez être alors obligé de renouveler souvent votre main-d'oeuvre?

— C'est une des plus grandes difficultés de notiîe industrie. Nous avons à peine eu le temps de former une ouvrière habile qu'elle nous quitte.

Attention et dextérité sont les principales qualités d'une bonne fileuse. Ses yeux ne doivent pas quitter un instant les fils et les cocons qu'elle surveille. Quelques secondes de distraction suffisent pour provoquer des erreurs de titre qui causent des dommages importants. La matière est précieuse.

Aussi, défense de parler. De temps en temps, cependant, une voix s'élève :

C'est une ouvrière qui entonne une chanson; les autres reprennent en chœur. Ce sont des complaintes, des litanies religieuses au rythme très lent, grave, triste...

— Que produit par jour une ouvrière? demandonsnous au directeur.

— De 5oo à 600 grammes, selon le titre.

C'est la réponse à la question que nous nous posions tout à l'heure, quand nous nous demandions comment l'industriel italien réussissait à lutter avantageusement contre son collègue français et sa prime. En France, dans les vieilles filatures, la moyenne de production ne dépasse pas 3oo grammes.

Nous le faisons remarquer à notre guide. Il sourit, hoche mélancoliquement la tête et réplique :

— N'empêche que si cette filature était située sur les bords du Rhône, nous toucherions du gouvernement plus de 60000 francs par an! le montant des salaires que nous payons!

L'usine oii nous sommes entrés ne représente pas encore le dernier mot du perfectionnement. L'emploi des jette-bouts mécaniques, qui augmentent sensiblement la production, se généralise en Lombardie.

Qu'est-ce que le jette-bout?

C'est un appareil destiné à remplacer le travail de la fileuse lorsqu'elle jette le brin d'un cocon, non

encore en dévidage, sur les brins des autres cocons qui se dévident déjà. C'est l'opération qui exige la plus grande adresse : on est arrivé à la faire mécaniquement.

Le jette-bouts a non seulement Tavantage de supprimer les erreurs d'une ouvrière peu habile, mais celui de réduire le temps d'apprentissage des Êleuses dont le travail est limité à une sorte de surveillance. On peut, par conséquent, confier à chacune d'elle un nombre plus important de bouts, de filières.

La production d'une bassine munie de jette-bouts atteint de 700 à 800 grammes par jour.

L'installation et la manutention de ces appareils est coûteuse : seuls les fileurs qui ont de graves difficultés à s'approvisionner de main-d'œuvre habile se décident à réformer leur outillage d'après ce système très moderne.

Il est probablement destiné à jouer un rôle important dans l'avenir. -

Est-ce que l'augmentation de la production ne nuit pas à la qualité de la soie?

C'est la théorie soutenue par bon nombre de filateurs français. Les Italiens répondent victorieusement que leur expérience prouve le contraire. Les soies du Piémont, celles de Messine, celles d'une bonne partie de la haute Lomb^rdie trouvent preneur à des prix supérieurs à ceux que l'on paye pour les soies filées d'après les anciens systèmes.

Voici, il me semble, la meilleure réponse à ceux qui prêchent la spécialisation avec une production réduite.

La filature italienne a eu tout à gagner en améliorant le rendement de son outillage et en traitant dans des bassines perfectionnées des cocons auxquels des procédés de sériciculture bien entendu ont conservé toutes les qualités qui les distinguent aujourd'hui.

La production des grèges italiennes, fort importante, a pour débouchés principaux l'Amérique et la France. Au marché de Lyon sont spécialement des-

tînées les plus belles qualités du Piémont, de la Toscane, de Messine. Les filatures des provinces de Bergame, de Vicence, de Crémone exportent un article meilleur marché qui va faire concurrence à New- York aux premières qualités de l'importation japonaise.

La soie, telle qu'elle est obtenue à la filature, n'est pas propre à tous les usages industriels auxquels on la destine; la résistance qu'elle offre à la rupture est trop faible. Les caprices de la mode ont poussé, d'autre part, les fabricants à lui faire subir des opérations qui modifient son aspect extérieur et, par suite, l'aspect des étoffes qui sont tissées avec elle.

Ces opérations prennent le nom d'ouvraison ou de moulmage.

Elles consistent essentiellement en doublages ou réunions de deux, trois, quatre fils en un seul, et en torsions.

Les moulinages sont nombreux en Italie : le moulin à tordre a, paraît-il, été inventé par un Lucquois

en 1272. .^^^- .

Les usines sont disséminées dans les mêmes régions 011 se trouvent les filatures. Malgré une production intense, l'Italie exporte de 3 5ooooo à 4000000 de kilos de soie ouvrée, l'industrie du moulinage est encore moins prospère que celle de la filature. Elle a plus durement souffert de la rupture douanière entre la France et l'Italie. Le droit prohibitif de 3 francs par kilo a fermé définitivement HOtfe^màrthé aux soies ouvrées italiennes. L'Amérique et la Russie ont adopté des mesures aussi fatales aux exportations de la Péninsule.

La crise a beaucoup nuis à l'amélioration nécessaire de l'outillage bien plus coûteux que celui de la filature. De nombreux mouliniers ont préféré, ces derniers temps, fermer leurs usines plutôt que de s'exposer à de nouvelles pertes.

J'ai constaté un exemple impressionnant de cette décadence dans la province de Bergame. En i885, il y; existait 120 moulins disposant de 457856 broches

Leui nombre s'est réduit en 1913 à 76 usines avec 3i7i38 broches. C'est en vingt ans la fermeture de 46 fabriques et l'arrêt définitif de 140720 broches.

Les petits industriels, les façonniers, ont été les premières victimes. Ne disposant ni d'un outillage perfectionné ni de capitaux importants, ils n'ont pas su s'adapter à suivre les caprices de la mode qui exige souvent des ouvraisons fort spéciales.

Il s'est opéré une concentration dans un nombre de plus en plus réduit d'établissements importants. Certaines organisations se sont spécialisées dans le moulinage des soies asiatiques, assez difficiles à ouvrer et qui entrent pour plus d'un tiers dans la production actuelle des moulins italiens.

Les deux plus grandes installations dépendent de maisons françaises. Ce sont les usines de Borgomanero appartenant à la Générale Soies et celles de Castelletto Ticino qu'exploite la firme lyonnaise Armandy et C'^. De nombreuses maisons de Lyon ont du reste des intérêts dans l'industrie de la soie en Italie. Parmi les plus importantes, je signalerai Chabrières, Morel et C'®, Veuve Guérin, Terrail et Payen, Louis Payen, Boutet frères, etc.

N'y a-t-il pas une contradiction entre les progrès réalisés par la filature de soie italienne et la situation peu enviable que nous avons constatée? La dépression de cette industrie a des causes générales indépendantes du pays : elle en a cependant de nationales auxquelles il est nécessaire de faire allusion.

Deux grands défauts pèsent sur la première industrie italienne : un manque de concentration d'une part et l'insuffisance de capitaux disponibles de l'autre.

Il y a dans la péninsule une quantité de petits filateurs qui n'ont pas les moyens nécessaires à l'exercice normal de leur installation. Les facilités de crédit que trop généreusement, à l'époque des achats de matière première, les banques leur consentent, permettent df tenter chaque année une véritable spéculation et

non une opération industrielle. Au moment de réchéance des traites signées à leur banquier, si le marché traverse une période de marasme, si la baisse s'accentue, les industriels trouvent généralement leur bailleur de fonds peu disposé à renouveler les effets : obligés de faire face à leurs engagements, ils vendent, vendent à n'importe quel prix, en provoquant la débâcle des cours.

Les avances que les filateurs peuvent obtenir, en déposant leurs soies ou leurs cocons dans les nombreux magasins généraux qui se prêtent à ces opérations, les mettent en mesure de continuer l'exploitation de leurs usines même quand l'argent leur fait absolument défaut. Il en résulte, une condition endémique de faiblesse, un état d'anémie de tout le marché qui est incapable de supporter quelques semaines de mévente : la résistance des maisons solides et financièrement bien établies ne suffit toujours pas à endiguer le courant des ventes forcées qui déborde, qui entraîne et ruine les positions les meilleures.

La solution industrielle de la question séricicole italienne est essentiellement financière.

C'est à ces mêmes préoccupations matérielles qu'il faut attribuer la crise qui a sévi, pendant de nombreuses années, sur l'industrie de la soierie, du tissage^ Logiquement elle était bien placée pour se développer admirablement dans ce pays qui fournissait à toute l'Europe et à l'Amérique la meilleure matière première, où la main-d'œuvre était habile, nombreuse et peu chère. Les fabricants italiens devaient être mieux placés que leurs concurrents Français, Suisses ou Allemands pour produire à bon compte des étoff<^s auxquelles le sens artistique traditionnel de la Péninsule assurait un cachet que la consommation ne manquait d'apprécier.

La fabrique de soieries italienne a eu peut-être le tort d'être trop moderne. La transformation des métiers à bras en métiers mécaniques a été affrontée

70 CHAPITRE IIÎ

par elle avec une rapidité audacieuse mais imprU-( dente. Elle ne disposait que de capitaux limités et elle n'hésita pas à les immobiliser dans des organisations coûteuses, en appliquant les perfectionnements réalisés à l'étranger et en se lançant dans des installations très belles... mais dont elle devait, pendant longtemps, supporter le poids trop lourd pour ses épaules. En poursuivant le maximum de rendement possible, l'industriel s'exposa involontairement au danger de la surproduction qui vint malheureusement coïncider avec la crise financière et avec le rétrécissement de la consommation nationale.

La période de défiance et de découragement paraît cependant avoir pris fin.

Les Indes, la Perse, la Chine, marchés qui, il y a quelques années encore, étaient exclusivement tributaires des exportateurs anglais, allemands et hollandais, ont été visités avec patience par les représentants de la fabrique italienne qui n'ont pas tardé à affirmer les noms de leurs maisons par une concurrence victorieuse. Les marchés de l'Amérique latine, le Pérou, le Chili, sont devenus des clients fidèles et importants qui ont comblé les déficits causés par la fermeture des marchés du Canada et des Etats-Unis par des tarifs douaniers prohibitifs.

La guerre de Tripolitaine et les événements turcobalkaniques auraient porté un coup fatal à la soierie italienne si celle-ci n'avait réussi, avant ces graves perturbations qui venaient troubler un centre important de ses débouchés, à consolider, par une œuvre patiente et laborieuse, sa situation compromise par une crise longue et intense.

Les fabricants de Côme — c'est au bord de ce lac enchanteur que s'est concentrée l'industrie — améliorent d'année en année leur position : les bilans des sociétés anonymes donnent la preuve de la solidité des organisations industrielles : les pertes du passé sont amorties, des réserves importantes se constituent, des dividendes sont régulièrement distribués

aux actionnaires. Cette prospérité a été obtenue au prix de sacrifices considérables, silencieux, sans appui du gouvernement qui dans les dernières conventions douanières ne s'est même pas préoccupé de conserver à l'Italie les avantages obtenus par les Etats concurrents.

Le sénateur Scalini a rappelé dernièrement aux industriels la possibilité d'un nouveau danger qui les menace : celui de la fermeture du marché anglais.

Les fabricants de soieries d'Angleterre n'ont jamais cessé, en effet, de réclamer un régime de protection. Ils n'ont pu y réussir tant que les courants libre-échangictesont nettement prévalu : les tendances opposées semblent aujourd'hui gagner du terrain. De même que le gouvernement anglais encourage par des primes la culture du coton dans ses colonies pour émanciper les fabriques anglaises de la production américaine, de même, les fabricants de soieries insistent pour obtenir l'exemption de droits sur les matières premières et l'imposition d'une taxe de 5 p. 100 sur les marchandises ayant subi une première ouvraison et de 10 à i5 p. 100 surjes tissus finis. La soierie de Côme serait cruellement frappée, car elle a intensifié son exportation vers l'Angleterre qui constitue l'un des principaux débouchés de ses exportations directes ou indirectes. Sur les 106 millions de lires qui représentent le total de l'exportation italienne en soieries, plus de 40 millions ont été portés en 191 3, par exemple, au compte de l'Angleterre.

Le cri d'alarme poussé par M. Scalini est très opportun surtout à la veille de l'échéance des traités de commerce avec l'Autriche, l'Allemagne et la Suisse. Dans les précédents accords avec ces trois puissances, accords qui datent de 1904, l'Italie a été obligée de faire de nombreuses concessions pour favoriser ses produits agricoles. Trop souvent elle a été obligée de sacrifier les intérêts de l'une de, ses plus belles industries.

7^ CHAPITRE IIÎ

Les 19000 métiers de la soierie italienne ont droit à plus d'égards : sans réclamer de l'État une protection comparable à celle qu'il a généreusement accordée à des industries moins importantes, les fabricants de soie deii...ndent simplement la possibilité de vivre.

Le passé de la soierie italienne est marqué par des étapes glorieuses. Pendant plus de trois siècles, elle a occupé la première place en Europe, distançant facilement les productions espagnole et allemande qui n'étaient qu'une imitation de son travail et luttant avec avantage contre l'importation des articles orientaux.

L'industrie italienne n'a pas dû uniquement cette supériorité au savoir-faire de ses ouvriers et à l'influence exercée sur l'éducation artistique de ses dessinateurs par les maîtres de la Renaissance, elle en est aussi redevable à l'esprit d'initiative et à l'activité de ses commerçants.

En défendant les intérêts de la plus nationale de leurs industries, les Italiens défendent une noble tradition, une tradition dont ils ont le droit d'être flers, car elle constitue le lien indissoluble qui rattache leur activité manufacturière moderne aux plus lumi neuses manifestations du passé artistique de leur patrie.

Le Coton et la Laine

Brillant et rapide développement de l'industrie cotonnière en Italie. — Les causes de cet essor et celles de la cri3e actuelle. — L'Institut cotonnier. — La laine. — Bielle et ses vallées. — Le commerce des laines. — La filature et le lissage.

L'industrie du coton n'a pas, en Italie, la tradition séculaire de celle delà soie. C'est un fruit de la serre chaude du protectionnisme. Les disciples de Cobden, de Bastiat et de Chevalier la considèrent comme une parvenue : ils l'accablent de leurs sarcasmes méprisants en lui reprochant de n'avoir pris rang parmi les productions plus importantes de la Péninsule que grâce à un favoritisme peu honorable au point de vue de leurs théories.

Les « cotonniers » protestent et continuent leur chemin qui, malgré tout, n'est pas exempt de ronces et d'épines. *

J'ai déjà parlé de la nette tendance protectionniste de l'Italie moderne. On lui doit de nombreuses initiatives industrielles au développement plus ou moins factice. Je dois ici reconnaître et signaler la croissance rapide de ce jeune fils de l'activité italienne. La filature et le tissage du coton constituent une preuve évidente de la puissance génératrice de la nation dont ils représentent un élément peunégligeable de travail et par conséquent de richesse.

Depuis trente anslamarche ascendante s'est effectuée avec une rapidité vertigineuse.

En 1876, on comptait en Italie 745 000 broches pour la filature du coton ; en 1900 on avait déjà atteint le chiffre respectable de 2 1 11 000, qui s'élevait à 2 933 935 en 1903 et à 4 582 000 en 1912.

Nous assistons à une progression aussi rapide dans le tissage.

Les métiers qui n'étaient que 26 000 environ en 1876, sont, actuellement, plus de 145 000.

L'industrie du coton utilisait, en 1900, 78000 chevaux de force : elle en absorbe 225 000. En 1876, 65 000 ouvrieis et ouvrières étaient occupés dans les filatures et les tissages : leurs salaires ne dépassaient guère ceux de l'industrie de la soie. Le coton emploie aujourd'hui une armée formidable de 220000 personnes qui touchent des salaires souvent doubles de ceux que peuvent péniblement consentir les « soyeux ».

Quelles sont les causes de ce progrès incontestable?

A première vue il paraît incompréhensible dans un pays auquel font défaut tous les éléments qui servent de base à cette grande industrie manufacturière : le fer, le charbon, le coton.

Si vous posez la question à M. le député Edoardo Giretti, il vous répondra que, seule, la protection douanière a permis à la filature de coton de devenir ce qu'elle est et ce qu'il regrette qu'elle soit.

— Tout le monde sait, vous dit-il, que les industriels cotonniers italiens ont joué un grand rôle dans 1& mouvement protectionniste qui a abouti à la réforme douanière de 1887 et à la rupture des anciens traités de commerce.

Grâce à une coalition très habile qui réussit pour un moment, tous les intéressés à un relèvement de tarifs et grâce surtout, il faut bien le dire, à l'état de désorganisation où se trouvait la grande masse des consommateurs et des exportateurs de denrées et autres produits relevant de l'agriculture nationale, il fut alors possible à une minorité très peu nombreuse de manu-

facturiers, les politiciens s'en mêlant, d'obtenir des Chambres législatives tout ce qu'elle voulait.

Les (( cotonniers », parmi lesquels, il est juste de l'avouer (c'est presque une concession de la part de M. Giretti), se trouvaient et se trouvent encore quelques personnalités d'une intelligence très haute et très distinguée, purent, sans trop de peine, se'faire la part du lion dans les grâces et les faveurs qui allaient être distribuées.

Il suffit de quelques chiffres pour le prouver; en comparant les droits moyens perçus par 100 kilogrammes de marchandise importée en Italie avant et après la réforme du tarif (loi du 14 juillet 1887).

(Lires italiennes.)

Filés et chaînes de coton ^7)59 Si

Tissus purs et mélangés 98j3i I23,i5

Autres articles manufacturés. . . . 128,64 209,47

La prospérité de l'industrie cotonnière présenta, à cette époque, un contraste frappant avec la crise où se trouva plongée l'Italie entière à cause du renchérissement général des articles manufacturés et du refoulement de ses exportations agricoles par suite des représailles françaises.

Si l'on remarque que la protection déjà énorme assurée par les droits à la filature et au tissage du coton en Italie, a encore été augmentée d'une manière automatique par la baisse de valeur de la matière première de l'industrie, savoir, le coton brut ou en masse, et par les nouvelles inventions qui ont sensiblement accru la productivité des machines industrielles, on s'explique aisément que les gros bonnets du coton aient pu empocher de très ronds et brillants bénéfices.

Ainsi parlait, en 1897, M. Giretti. Que ne doit-il pas dire aujourd'hui ! Ses collègues en libre-échange font chorus avec lui : ils ont certainement raison, mais ils oublient, volontairement peut-être, plusieurs autres

j6 CHAPITRE IV

éléments qui devaient contribuer au succès rapide, presque fatal, de l'industrie du coton en Italie.

Je n'en citerai que deux, les plus importants du reste : la force hydraulique abondante, la houille blanche, d'une part, la modicité des salaires d'une main-d'œuvre déjà dégrossie, presque habile, de l 'autre,.

Ces facteurs de développement facile ne pouvaient échapper à l'attention des industriels entreprenants, surtout à une époque où l'industrie du coton intensifiait son essor dans tous les pays.

Nous ne devons pas oublier que cette prospérité italienne — si prospérité équivaut à augmentation de production — ne constitue pas un fait isolé. Le même phénomène s'est manifesté, dans les mêmes années, partout oii l'industrie du coton avait déjà des racines profondes.

De 1900 à 1908, le nombre des broches augmente en Allemagne de 23 p. 100, en Belgique de 26 p. 100, aux Etats-Unis de 41 p. 100, au Mexique de 55 p. 100. L'Italie détient le record avex: une augmentation formidable de 106 p. 100. Sous l'influence du « boom » américain, le monde textile entier a paru être gagné, à celte époque, parla folie de l'accroissement illimité, san? se soucier de le proportionner à la production de la matière première.

En Italie des trésors d'énergie hydraulique étaient à la disposition du premier arrivé, une pépinière d'ouvrières formées par les filatures et les moulinages de soie lombards et piémontais étaient toute prêtes à c,bandonner une industrie qui se lefusait à suivre la hausse générale des salaires, exigée par l'amélioration constante des conditions jéconomiques de la nation et par le renchérissement de la vie. Ces ouvrières gagnaient de o 1. 60 à i lire par jour.

En Angleterre, en Belgique, en France les journées de travail étaient déjà limitées à un maximum de dix heures ou de dix heures et demie. En Italie, on travaillait encore dans les fabriques douze, treize

heures, quelquefois plus. Tout laissait donc prévoir aux installations nouvelles une production d'un coût inférieur à celui de la concurrence. Le terrain était favorable à des semailles abondantes : la récolte devait être bonne, car TEtat n'hésitait pas à prodiguer les engrais !

Ce furent naturellement les régions où Tindustrie de la soie était développée qui subirent l'invasion cotonnière. Les filatures et les tissages de coton poussèrent comme des champignons en Lombardie et en Piémont. Dans les provinces lombardes on compte actuellement 2 200 000 broches et 93 700 métiers, en Piémont I 25oooo broches et 80400 métiers.

L'Italie cotonnière est arrivée, en peu d'années, à suffire aux besoins de la consommation nationale qui n'a pas manq^ué de croître sous la poussée du bienêtre progressif. L'abondance de sa production l'a bientôt obligée à chercher des débouchés à l'étranger. Elle s'y est heurtée à la concurrence des cotonnades anglaises, allemandes et françaises, depuis longtemps solidement installées et fort appréciées.

La lutte était impossible sur un bon nombre de marchés : les Italiens surent rapidement découvrir ceux où ils avaient quelques chances de succès. Ils intensifièrent leur effort de ce côté.

— Dans les Balkans, me disait dernièrement un industriel, nous avons, sans trop de difficultés, su acquérir rapidement une situation prépondérante. C'est le marché le plus rapproché de l'Italie. Les transports de marchandises, a cause dé la modicité des frets, nous coûtent moins cher qu'à tout autre producteur. Dans la seule Roumanie nous avons exporté en 1912 pour 5 millions de lires : dans la Turquie asiatique pour 7 Sooooo lires.

— Et le crédit? les payements? objectai-je. Mon interlocuteur haussa les épaules :

— Nous sommes habitués à la clientèle méridionale : les échéances éloignées, les traites plusieurs " fois renouvelées ne sont plus faites pour nous eJÏrayer.

L'essentiel est de vendre, de diminuer les stocks qui s'accumulent.

Les évv:ncmenls turco-balkaniques de 191 3, après la guerre italo-lurque, ont certainement contribué à aggraver la situation, déjà assez compromise, de l'industrie cotorinière italienne.

En 1900, l'Italie n'exportait que pour 64000000 de niés et de cotonnades, -en 191 2 elle avait sciteint le joli chiffre de 200 000 000.

Ainsi que le confirmait l'industriel dont je viens de rapporter les théories de vendeur à n'importe quelles conditions, non seulement l'exportation mais la vente au marché intérieur sont faites à une clientèle aux habitudes un peu spéciales. Les payements au comptant ou à trente jours sont ignorés, ceux à trois mois deviennent de plus en plus rares et difficiles.

L'industrie doit, par conséquent, disposer d'un capital qui lui permette non seulement la production intensive mais l'immobilisation d'un long crédit à |ia clientèle.

Cette nécessité fut une des premières causes de la transformation des entreprises privées en sociétés anonymes. Les industriels qui, nous l'avons vu, avaient réalisé de beaux bénéfices, trouvèrent, facilement en 1906-1907 l'appui des banques pour effectuer cette transformation. C'était l'époque où il suffisait, en Italie, de lancer une affaire pour l'avoir prendrec Le public, séduit par les promesses du passé, que l'on faisait habilement miroiter à ses yeux, ne se faisait guère prier pour répondre aux nombreux appels qui lui étaient adressés.

En 1900, il existait 18 sociétés anonymes avec un capital de 53 millions : elles devenaient 5.4 en 1906 avec un capital de 200 millions et 210 en 191 1 représentant un capital de 400 millions.

Les fabriques modernes de la filature de coton ont eu l'avantage de se créer en Italie avec un outillage très perfectionné. C'est du reste l'un des traits caractéristiques communs à toutes les industries qui se

développent rapidement sous l'influence de forces indépcndanies de celles qui en légitimeraient la croissance normale. Cette organisation technique parfaite constitue une supériorité sur celle des installations qui se transforment d'une manière moins homogène sous la simple impulsion de la puissance lentement conquise, mais c'est une supériorité qui coûte cher : . Hypnotisés par le désir de bien faire, d'appliquer immédiatement les derniers perfectionnements techniques, de dépasser la concurrence, les industriels cotonniers ont dépensé sans compter, en immobilisant une bonne partie du capital mis à leur disposition par les actionnaires.

Plus que dans tout autre pays, les installations étaient onéreuses en Italie : l'industrie métallurgique nationale ne pouvant répondre à la demande et fournir les machines nécessaires, il avait fallu s'adresser à l'étranger, supporter les droits de douane. Environ 90 p. 100 des machines de la filature italienne est de ■fabrication anglaise.

Le but de la transformation était donc ainsi manqué. Les conditions de l'industrie avaient simplement été aggravées par l'augmentation énorme du nombre de broches et par la raréfaction du capital disponible. Le manque de régularisation des prix et de la réglementation des débouchés ne furent pas les seules causes du changement survenu dans Ja situation de l'industrie cotonaière. Les conditions mêmes de la production s'étaient modifiées rapidement. Sous la pression de la demande toujours plus intense la maind'œuvre avait singulièrement renchéri.

La Ligue industrielle du Piémont a interrogé, en 1909, les principaux manufacturiers de la région pour se rendre compte de la hausse subie par les salaires pendant les trois dernières années. Les données fournies et contrôlées sont intéressantes.

En 1905, les ouvriers (hommes) gagnaient de 2 à 4 lires par jour suivant les catégories : de 2 à 2,20 aux cardes, de 2,80 à 3, 10 à la filature, de 2,40 à

8o CHAPITRE IV

4 lires airx métiers. Pour ces mêmes ouvriers en 1908 on obtenait des moyennes de 2,5o à 5,25 soit 2,20 à 3 lires aux cardes, 3,5o à 4,25 à la filature, 3,25 à 4,80 aux métiers.

Le minimum de i,o5 pour les ouvrières employées aux machines à carder montait en trois ans à i, 58 : le salaire moyen des ourdisseuses de 1,75 à 2, 40^ celui des tisseuses de 1,87 à 2,90.

Avant 1905, il n'y avait pas en Piémont une filature ou un tissage où la durée du travail journalier effectif fût inférieure à onze heures.

On les prolongeait souvent à douze, quelquefois même à treize et à quatorze en cas de commandes pressées ou de retards de Livraisons.

En 1908, la majorité des industriels ne pouvait même plus conserver le m.aximum de onze heures consenti par la loi de 1906 sur le travail des femmes et des enfants et était obligée, par les grèves qui se succédaient, de limiter la journée à dix heures.

Depuis 1908, les choses n'ont fait qu'empirer... au point de vue patronal. De nouvelles augmentations de salaires ont dû être accordées. Le coût de la production a été grevé par les nouvelles charges des lois sociales, assurances contre les accidents, caisse de maternité, etc., etc.

L'accroissement précipité de ia production avait eu pour but de remplacer les importations de la concurrence étrangère gênées par la protection douanière : le renchérissement inévitable du prix de vente des produits manufacturés provoqua un rétrécissement de la consommation nationale qui vint surprendre l'industrie cotonnière au moment où elle aurait eu besoin de donner librement tout l'effort dont elle était capable.

L'épouvantail de la surproduction ne tarda pas à être agité.

En 1905, on produisait en Italie 148 millions de kilos de filés de coton, dont 108 millions étaient absorbés parle marché de la Péninsule. Cette proportion se maintient en 1907. Si 189 millions sortent des

LE COTON 8ï

filatures, la consommation en achète 154. Mais c'est l'apogée du rendement utile.

A partir de ce moment, sous l'influence des conditions économiques générales du pays, tandis que la production continue sa marche ascendante, la puissance d'absorption nationale se restreint.

En rgog, l'Italie ne consomme plus que 12S millions de kilos sur les i65 qu'elle produit et en 191 1, le chiffre de la production restant le même, celui de la consommation tombe à io5 millions.

Les organisations qui avaient les reins moins solides supportèrent mal l'ébranlement de la crise.

Seules les anciennes installations, celles qui avaient pu profiter des bonnes années pour pratiquer de larges et sages amortissements se trouvèrent en mesure de résister au choc. On les découvre facilement en jetant un coup d'œil sur les bilans des sociétés anonymes. Si les dernières venues, et elles constituent, hélas, le plus grand nombre, ne distribuent aucun dividende, les autres, solidement établies, malgré la crise mondiale, ne trahissent pas la confiance qu'avaient placée en elles leurs actionnaires.

Les filatures Cantoni, Cova, de Milan, oelle de Busto Arsizio en Lombardie donnent sans faiblir un minimum de 6 à 7 p. 100, le Cotonificio Valli di Susa, de Turin, le 8 p. loo, la manufacture de Rivarolo, celle de Cuorgné en Piémont, le 7 p. 100. Ce ne sont que des exemples.

Les pertes subiQS par la majorité ont cependant fait craindre pour l'avenir de toute l'industrie.

Les « cotonniers » sont réunis en une forte association qui a son siège à Milan ; M. Mylius en est le président distingué.

La nécessité de diminuer les stocks importants constitués par la surproduction, avait imposé, dès 1909, une réduction de travail.

L'Association cotonnière, qui s'était mise à la tête du mouvement, sut recueillir l'adhésion d'industriels représentant deux millions de broches environ. Elle

organisa un essa,i de short-Ume qui parut concluant.

En 1910, toujours sous les auspices de la même organisation, la réduction proportionnelle de l'horaire de travail fut étendue à 71 maisons représentant 3 millions de broches, distribuées dans 106 filatures qui occupaient 70000 ouvriers. Pendant soixantesept jours, dans le cours de dix mois, ces usines chômèrent. Ce fut, pour la main-d'œuvre une perte de 4 millions et demi de salaires.

L'exemple avait été donné à l'Italie par les nations concurrentes. En Angleterre, l'année précédente, le travail avait subi une réduction de 14 p. 100, en Autriche de 20 p 100, en Allemagne de 10 p. 100. La France, seule, avait adopté plus difficilement cette tactique, s'astreignant à contre-cœur à une diminution volontaire de 4 p. 100.

En Italie, on s'aperçut que le remède était pire que le mal : le short-time augmentait le prix de revient de la production. Or, la consommation nationale avait déjà faibli devant la majoration des prix de vente, la diminution, nous l'avons constaté, s'accentuait rapidement. L'exportation, d'autre part,, était gênée par la hausse imposée : la concurrence battait à plate couture les filés et cotonnades de la Péninsule.

Quand on ne sait plus que faire — en Italie comme en France — on s'adresse au gouvernement. L'Etat, dans l'esprit des industriels désemparés, est le sauveteur naturel qui a le devoir de repêcher les affaires qui sont entraînées à la dérive.

Les « cotonniers )> s'adressèrent donc à Rome dans le but d'obtenir une augmentation des droits d'entrée sur la matière première. Ce droit est actuellement de 3 lires par quintal. I^'Etat n'aurait pas dû, naturellement, profiter de ce supplément : la différence perçue par la douane en plus du rendement actuel aurait été transformée, d'après le projet des industriels, en augmentation du drawback appliqué aux exportations. Ce drawback est de 4 lires par quintal pour les opsluoel 5 ret 4 p, sée fitissu^,

Le consommateur national — comme toujours — se contentait d'être le dindon de la farce.

Le gouvernement eut la sagesse ne ne pas accepter les propositions de l'industrie : il discuta longuement, puis finit par répondre par une question préjudicielle : l'organisation définitive des intéressés.

Prévoyant les luttes, les oppositions, les récriminations, il dit en substance aux industriels cotonniers : Prouvez-moi, par une solide entente, que la grande majorité de vos collègues est d'accord pour régler la production en la proportionnant à la consommation et nous reprendrons nos conversations.

On a souvent reproché l'individualisme aux classes industrielles latines.

La réponse du ministre du commerce italien allait permettre de se rendre compte si seules les races anglo-saxonnes ont en elles les forces de renoncement et de discipline indispensables à l'abdication de l'individu mis en présence des nécessités de la collectivité.

Les (( cotonniers » affrontèrent le problème avec résolution. Dès le début des études que le sénateur Ponti, le baron Cantoni et M. Mylius poursuivirent avec une ténacité inlassable, on se rendit compte des difficultés qui devraient être surmontées. On discuta, on accepta des transactions, on finit par se mettre d'accord.

L'Institut cotonnier fut fondé en 191 3.

Qu'est-il ? Un trust? Certainement non. Un kartell dans le genre de ceux que l'Allemagne industrielle affectionne ? Pas tout à fait. Ce n'est qu'un syndicat qui aurait pu, dans l'idée de ses promoteurs, néanmoins se transformer rapidement en une de ces formes de concentration industrielle dont il contenait tous les germes.

J'en exposerai les bases fondamentales : l'avenir dira bientôt si elles sont pratiques et suffisantes pour répondre à son but.

L'institut cotonnier se propose d'après ses statuts :

Ô4 CHAPIÎRE tV

i^ D'obtenir du gouvernement, des institutions de crédit, un appui efficace permettant de développer et d'améliorer les conditions de l'industrie cotonnière ;

2" D'assurer d'une manière permanente la connaissance exacte de l'état de l'industrie par des statistiques établies d'une manière précise. D'après les lègles établies par la direction, les industriels doivent transmettre au secrétariat toutes les données qui peuvent leur être demandées. Le secrétariat, qui ne peut communiquer à personne (on sent ici la crainte légitime du fisc) les renseignements reçus, établira, d'après eux, des tableaux généraux qui seront envoyés aux intéressés ;

3° De proportionner la production à la consommation :

a) En favorisant l'exportation par l'institution éventuelle de consortiums ou sociétés de vente à l'étranger, en établissant des primes à l'exportation et en adoptant les mesures de caractère temporaire susceptibles de donner à l'exportation un développement plus intense et plus rapide ;

U) En organisant, d'après l'avis de la direction, ou en cas de nécessité prouvée par les statistiques, la réduction organique de la production :

Soit par le short-time (réduction proportionnelle de l'horaire de travail) ;

Soit par l'arrêt prolongé d'une partie des machines existant dans les fabriques ;

Soit par la fermeture complète des usines.

La possibilité d'accorder à cet effet des indemnités spéciales aux industriels n'est pas exclue;

A^ D^unifier les conditions de vente et de payements, la durée des marchés à livrer, d'organiser les contrôles indispensables en créant, en cas de besoin, des bureaux de vente et d'encaissement uniques;

5° De fixer éventuellement les prix de vente et de créer à cet effet des syndicats ou maisons de vente ;

6° D'adopter tous les moyens que conseilleront l'expérience et les circonstances.

LE éOTOT* È5

Je ne puis m*empêcher d'interrompre ce rapide exposé de l'organisation nouvelle pour exprimer mon étonnement. Te suis le premier à reconnaître les bienfaits de Tesprit d'association, mais de là à envisager la possibilité de supprimer toute personnalité de l'individu, il y a un fossé que les cotonniers italiens me paraissent avoir franchi avec une grande légèreté. Je comprends très bien que les industriels dont les affaires ne battaient que d'une aile, aient pu accepter les conditions de l'accord telles qu'elles étaient formulées. C'était pour eux la dernière chance de salut. Mais comment a-t-on pu réussir à faire avaler la pilule très amère aux organisations qui continuaient, malgré la crise, à marcher normalement, à celles qui avaient prouvé avoir la force nécessaire pour là surmonter? Comment ont-elles été amenées à renoncer au droit non seulement de produire, alors que production pour elles équivalait à bénéfice, mais à celui d'établir leurs prix de vente? Ces derniers ne^ sont-ils pas toujours étroitement liés aux conditions particulières de chaque production? Comment ces industriels qui ont péniblejfient réussi, après de longues années de travail, à se créer une clientèle fidèle, peuvent-ils envisager la possibilité non seulement de la dénoncer à la concurrence, mais de la perdre?

Et si l'Institut cotonnier ne tenait pas ses promesses? Si la nouvelle initiative aboutissait à un échec, qu'arriverait-il au bout des cinq années qui constituent le premier engagement?

Je reprends ma tâche de rapporteur en m'excusant de la parenthèse dictée probablement par un individualisme trop latin!

L'Institut cotonnier devait être, dans la pensée de ses promoteurs, divisé en différentes sections : filature, tissage, impression, teinture et finissage. Seule la section filature a réuni le nombre nécessaire d'adhésions et a été régulièrement constituée.

Par quels moyens poursuivra-t-on les buts que j'ai transcrits?

Je n'insisterai pas sur toute l'organisation des statistiques et passe aux charges que l'on a imposées aux membres adhérents, aux contributions pécuniaires qui doivent servir à tenter de rétablir l'équilibre entre production et consommation.

Les membres de la section filature se sont engagés à verser une contribution financière annuelle dont le montant, ûxé par le conseil de direction, ne peut dépasser o fr. 5o par broche.

La somme ainsi recueillie est destinée à favoriser l'exportation.

Les industriels se sont aussi obligés, dans le but de réduire la production et de limiter le short-time, à verser une seconde cotisation annuelle qui sera employée pour indemniser les filateurs qui recevront l'ordre d'arrêter une partie de leurs broches. Le même maximum de o fr. 5o par broche est établi pour cette deuxième contribution.

Les industriels qui veulent se soustraire à cette seconde cotisation ont le droit de le faire en arrêtant, sous le contrôle des inspecteurs du syndicat, qui en plombent les machines, un nombre de broches correspondant à la somme qu'ils auraient dû verser.

Les adhérents devront se soumettre à la réduction proportionnelle de l'horaire de travail (short-time) d'après les dispositions données par le conseil de direction, toutes les fois que 'les statistiques prouveront que les stocks de filés dépassent une moyenne de 2 kilos et demi par broche et toutes les fois que, en prévision ou par effet de perturbations du marché, un nombre de syndiqués représentant les trois quarts des broches inscrites à la section, jugera indispensable l'application de cette mesure.

Le short-time ne pourra jamais dépasser deux jours par semaine.

; Pour la section de tissage, des dispositions à peu près identiques avaient été prévues : elles ne seront très probablement jamais mises à exécution.

Passons aux engagements contractés par les membres

LE «OTON 87

de rorganisation nouvelle, en ce qui concerne les conditions de vente et de payement.

Ils se sont engagés à ne pas faire de ventes avec des délais de payement dépassant les termes suivants :

Règlement comptant avec un délai ne dépassant pas quatre-vingt-dix jours de la date de la facture;

Payement contre traite ne dépassant pas sept mois de la date de la facture.

Le conseil de direction s'est réservé le droit, à partir du mois de juin 1914, de réduire les délais cidessus consentis. Il fixera encore la mesure maximum des escomptes, il pourra organiser un bureau qui sera chargé de procéder au contrôle des factures et aux encaissements pour le compte de tous les membres adhérents (!).

Enfin, il est prévu la constitution de syndicats de vente qui agiraient pour le compte des syndiqués en se chargeant du placement collectif de toute la production et de la répartition proportionnelle des commissions obtenues.

Cette dernière partie de l'organisation ne serait pas facile : de nombreux filateurs n'ont adhéré à l'Institut cotonnier qu'en faisant des réserves formelles sur ce détail important ainsi que sur celui des syndicats de prix, et sans douter de la bonne volonté de la direction de l'Istituto cotoniero, on peut croire qu'elle ne parviendra pas à mettre en pratique ces points importants du programme.

J'ajouterai, pour en terminer avec cet exposé, que l'on a sagement prévu la possibilité de la non-exécution des engagements signés et, pour éviter toute contestation immédiate, chaque industriel a déposé une caution en rente italienne ou des traites sans date à l'ordre du président.

Je crois avoir donné exactement les grandes lignes de cette forme nouvelle de syndicat en Italie. Elle a soulevé des critiques violentes, des discussions pas- £ on nées.

M. Cabiati, dans un article fort bien fait de l'excel-

lente revue la Riforma Sociale y auquel je renvoie ies lecteurs que plus de détails ou la polémique pourraient intéresser, a donné de l'Institut cotonnier une définition brutale :

« C'est, dit-il, une organisation qui tend à faire supporter par les industriels sérieux, forts et prévoyants, les erreurs et les fautes de ceux qui ont prouvé ne pas posséder ces qualités. »

Si l'entente industrielle des filateurs de coton a des détracteurs acharnés, elle a aussi des défenseurs éloquents et convaincus.

M. Mylius, que j'interrogeais dernièrement, m'affirmait que les débuts suffisent largement à prouver son utilité pratique et à en assurer l'avenir.

J'aurais pu lui faire remarquer que quelques services à peine, et non les plus importants, avaient pu fonctionner.

On s'est, en effet, jusqu'à ce jour, limité à régulariser le système des payements et à organiser le shorttime, La première de ces mesures est excellente, elle était même indispensable au développement normal de l'industrie et du commerce. N'aurait-elle pas pu être réalisée cependant sans échafauder la lourde machine aux rouages compliqués? Une simple entente entre les producteurs n'aurait-elle pu suffire?

Quant au short-time, n'en avait-on pas reconnu les graves inconvénients, il y a quelques années? Le nombre assez limité de broches qui acceptent de s'y soumettre ne prouve-t-il pas, encore une fois, que le remède est pire que le mal pour bon nombre d'industriels, qui pressés par leurs commandes, par leurs engagements, doivent se refuser à l'exécuter en payant l'indemnité prévue?

Quel est donc le but atteint par l'Institut cotonnier?

Mais il est peut-être trop tôt pour le juger définitivement; il a le droit de réclamer une période d'essai qui donnera la mesure de son influence bienfaisante.

Ne considérons pour le moment cette initiative que comme une nouvelle preuve de la force vitale de la

tA LAINE ^9

classe industrielle italienne. Il n*est pas veille, sans énergie, le peuple oui cherche en lui-même, en ses propres ressources, la possibilité de résister à une crise grave. Il y a dans le geste que l'Institut cotonnier représente, quelque chose de hardi, de fort, qui s'imposa à l'admiration de ses propres adversaires. Le coton, cette branche importante de l'activité industrielle italienne, expie, en ce moment, sous l'influence des conditions générales du marché international, son excès d'optimisme. La surproduction pèse lourdement : avec décision on a voulu combattre le mal : sans faiblesses on s'est décidé à l'amputation nécessaire. Ne cherchons pas s'il aurait été préférable de laisser agir simplement le temps, ce grand destructeur des choses périssables. Les remèdes, préparés par l'Institut cotonnier, sont peut-être d'une efficacité discutable : leur application volontaire n'en constitue pas moins la résolution virile d'une race qui a confiance en elle-même, en son essor, qui ne se laisse pas abattre et accepte la lutte sans défaillances.

L'industrie de la laine est loin d'atteindre en It:ilie le développement qu'elle s'est assuré dans les autres pays qui sont plus avancés au point de vue manufacturier.

Les 300 000 broches de peigné qui existent dans la péninsule sont peu de chose quand on les compare aux 2800000 broches de l'Angleterre et aux 2000000 de l'Allemagne et de la France. Là, des armées de 25oooo ouvriers travaillent dans les filatures et dans les tissages de laine; ici, la main-d'œuvre occupée par cette industrie ne dépasse pas le chiffre beaucoup plus modeste de Soooo.

La laine est cependant la plus ancienne branche de l'activité textile italienne : son développement serait logique dans une nation agricole. Elle s'est contenté de se transformer lentement en suivant avec patience les progrès manufacturiers, sans hâte, sans poussée brusque de fièvre. Si elle a traversé des moments dif-

90 CHAPITRE lY

ficiles, elle n'a jamais subi des chocs de la brutalité de ceux que j'ai dû rappeler pour le coton.

Industrie tranquille, elle a paru vouloir se blottir de préférence dans des régions paisibles, au pied des montagnes. C'est à Bielle et dans les vallées qui l'entourent que nous trouverons les plus grands et les plus anciens établissements.

Pays pittoresque, centre de belles excursions, le Biellais n'a rien à envier à la Suisse, si ce n'est le confort des hôtels.

Guglielmo Ferrero, l'historien que la France connaît et apprécie, a écrit une jolie page sur cette contrée.

« Je ne connais pas, dit-il, de pays oii la terre soit aussi verte. Il y a dans toutes ces vallées une intensité tranquille et ordonnée de végétation, une force génératrice immense, cachée dans le sol. Elle se manifeste par des bois, des prés, des ruissea.ux. Ils sont disposés avec ordre, presque méthodiquement. La nature a voulu s'abstenir ici de ces monstruosités informes qu'elle préfère souvent dans la création des montagnes. »

Ce lieu de repos est cependant aussi un centre de travail. L'abondance des eaux, les bois touffus dont les essences étaient nécessaires aux procédés de teinture alors en usage, avaient probablement décidé les premiers artisans de la laine à s'installer dans le Biellais.

La population y est laborieuse, douée des meilleures qualités industrielles et commerciales. Elle a, dand toute l'Italie, une renommée bien établie d'intelligente finesse. Le Biellais est le Normand de la Péninsule. Il faut deux juifs pour rouler un Génois, dit-on, mais il faut deux Génois pour rouler un Biellais.

C'est dans les qualités du' peuple et de la bourgeoisie de cette région que le grand homme d'Etat, Quintino Sella, trouvait les raisons de la prospérité des vallées qui lui avaient donné le jour.

(( L'amour du travail, écrivait-il, la fermeté dans la poursuite du but proposé sont des qualités fojt communes dans ces provinces. »

tA LAINE 91

Depuis de longues années, Tindustrie de la laine a séduit ces travailleurs tenaces. On a retrouvé, dans les archives de Bieîle, toute une réglementation, datant de Tan mille, établie pour les lainiers et les drapiers de la contrée. Ils fréquentaient au quinzième siècle les marchés de France, et la ville de Lyon, en i558, avait accordé à ces commerçants « toutes les exemptions et distinctions » dont jouissaient ses propres citoyens.

La cordialité des rapports avec la nation voisine ne \ fit que se développer lors des succès des armées françaises en Piémont. L'industrie commença à prendre plus d'ampleur, la laine achetée dans le pays ne suffit bientôt plus à la consommation des fabriques. L'organisation était cependant encore très primitive. Aucune des premières opérations sur la matière première n'était faite par l'industriel. Il achetait la laine et la distribuait aux artisans qui, chez eux, dans leurs demeures, la cardaient, la filaient, la tissaient.

L'apprêt, le foulage, le tondage, la teinture s'effectuaient dans des usines à l'outillage fort rudimentaire. Pour le tondage on employait, par exemple, une énorme paire de ciseaux fort difficiles à manier. Léonard de Vinci les remplaça par une tondeuse de son invention constituée essentiellement par un cylindre muni d'une lame hélicoïdale tranchante. Il modifia ensuite ce système peu pratique et l'auteur de la— Joconde dota l'industrie de la laine d'une tondeuse mécanique qui fût employée jusque vers la fin du dixneuvième siècle.

Pour teindre les étoffes avec les procédés de l'époque on avait recours aux produits végétaux que fournissaient en abondance les bois des environs : des genêts, des noix, l'écorce des hêtres et des châtaigniers. La routine, la connaissance parfaite de la matière que l'on travaillait, suppléaient au défaut des moyens et des idées scientifiques modernes.

En 1801, le maire de Bielle, dans un rapport adressé à Napoléon, constate que le nombre des ouvriers

92 CHÀPITRB Vf

occupés dans les fabriques de drap de la ville est de 36o. Il existait alors dans toute la province 340 fabriques, employant 4 5oo ouvriers.

Ce fut un de nos compatriotes, M. Laclaire, qui apporta de Reims en Piémont, quelques années plus tard, les perfectionnements de l'industrie qui se développait en France.

Vers la moitié du dix-neuvième siècle, l'industrie de la laiue prit son véritable essor en Italie, en se transformant. En 1864, une statistique constate l'existence, dans le Biellais, de 94 fabriques de drap avec 2 166 métiers, 6 5oo ouvriers et une production d'une valeur de 20 millions. La routine cédait le pas à la science, l'industrie domestique faisait lentement place aux installations qui appliquaient les progrès de la mécanique et de la chimie. Le travail se concentrait dans les usines 011 il se développait sous la direction technique de contremaîtres venus du nord de la France.

Les premières a mule-jenny )> de 400 broches, pouvant fournir une production journalière de 100 kilos, avaient été importées en 1840 : ce ne fut qu'en i885 que l'on adopta le selfacting à trois vitesses.

L'outillage actuel est fort perfectionné. Les machines de filature viennent d'Allemagne, d'Alsace, de Belgique. Les constructeurs les plus appréciés sont les firmes de Verviers, la Société anonyme Célestin Martin, de Chemnitz; Hartmann, de Guebv/iller; Griin, de Mulhouse; la Société alsacienne de constructions mécaniques.

Avant de donner un rapide aperçu de l'organisation lainière en Italie, voici quelques détails sur le commerce de la matière première.

On a un peu chez no3 voisins transalpins la manie des commissions d'enquête. C'est souvent un excellent prétexte pour le gouvernement de retarder la solution de questions importantes et embarrassantes à trancher. Les rapports que ces commissions sont tenues de présenter constituent, en tout cas, un excellent matériel d'études. La laine n'a pas échappé à la mode des

LA LAINE f3

enquêtes. En 1907, une commission a été nommée pour proposer au ministère les mesures qu'elle jugerait utile de prendre, en vue d'assurer le développement de la production des laines naturelles en Italie. Après plus de trois ans de travaux, de voyages et de réunions, ayant mené à bonne fin la mission dont ils avaient été chargés, les commissaires ont présenté leurs conclusions. On y apprend que le nombre des moutons continue à augmenter rapidement en Italie. En vingt-sept ans, il a passé de 8 Sgô 108 à 1 1 162 926. Cet élevage est fort répandu en Sardaigne et dans le Latium. Après ces deux régions, la Toscane et l'Italie méridionale élèvent les troupeaux les plus nombreux. Une loi du 17 juillet 1890 a ratifié quelques-unes des propositions faites par la Commission d'enquête. Celle-ci considérant les résultats déjà obtenus par le croisement rationnel des races et se basant sur ce qui avait été fait en France, en Angleterre et en Autriche pour l'amélioration de l'espèce ovine, avait demandé au gouvernement de créer dans le Latium et dans les provinces méridionales, des établissements zootechniques spécialement destinés à la production de types répondant aux desiderata du marché. L'eugénisme... chez les moutons!

La Chambre a, en effet, voté l'installation de l'Institut zootechnique du Latium aux frais de l'Etat, de la province, des communes. On devait y expérimenter tous les croisements et les reproductions des différentes races : Rambouillet, Port Philip, Mcrinos Soissonnais, Southdown €t Disshler.

Je me suis laissé dire que la réalisation de ce pjrojet subissait de nombreux empêchements et qu'il se pourrait que pendant de longues années les améliorations espérées aient plus de chance. de se vérifier n'importe où plutôt que dans l'Institut du Latium.

La Commission d'enquête a encore formulé d'autres demandes que le gouvernement s'est réservé d'étudier. Parmi ces dernières, je signalerai l'institution de coopératives entre éleveurs pour la vente en commun

des laines et la création de marchés à l'instar des marchés régionaux français. L'Etat devrait favoriser ces sociétés coopératives en leur assurant des facilités de crédit quand elles pourraient prouver avoir réuni un capital minimum de 200000 lires. Les membres associés auraient le droit de déposer leurs laines dans des magasins généraux qui leur délivreraient des warrants escomptables à un taux de faveur.

Les sociétés seraient en outre exemptées de tout impôt pendant une période de dix années.

La laine italienne ne sufût pas à la consommation de la ûlature. Elle en importe près de 25oooo quintaux de l'étranger potir une valeur de 85 millions. La France en fournit le quart, l'Angleterre, l'Allemagne, la République Argentine, l'Australie et la Belgique sont les autres provenances les plus importantes.

Mais revenons à l'industrie. Les installations sont identiques à celles que l'on visite facilement en Frc.nce, en Allemagne, en Angleterre. Je crois inutile d'en répéter une description détaillée.

Il n'existe en Italie qu'une usirie qui se soit spécialisée dans le peignage. C'est la Pettinatura Italiana Limited, société dont le siège est à Bradford. L'établissement a été fondé en igoS, dans le Biellais, à Viglino. L'initiative a dû être courojinée de succès puisqu'on est entrain de doubler l'outillage pour être mieux en mesure de répcjidre aux besoins de la consommation annuelle qui se monte à environ 10 millions de kilos. On y pratique le lavage et le peignage des laines d'après les systèmes anglais et français. La production actuelle dépasse 3 millions de kilos de « tops » (rubans de peigné).

La filature italienne dispose de 23oooo broches de cardé et de 260 000 broches dépeigné. La production des premières suffit à la consommation nationale : on révalue à 1 7 000 000 de kilos, représentant une valeur de 5o millions de lires. Le peigné est par contre insuffisant et l'on en achète en France de 75 à 80000 quintaux, soit les trois quarts de la quantité totale importée.

XA LAINS 9^

La manufacture de Borgosesia est la filature la plus importante de laine peignée. Son installation grandiose date de iS/S. Elle occupe une superficie de 200 000 mètres carrés. Soooo broches y produisent chaque année plus d'un million et demi de kilogrammes de laine filée. L'outillage des ateliers de lavage, de carde, de peignage et de teinture y es complet et très perfectionné. Trois centrales hydrui liques fournissent une force de 3400 HP qui peuvei: être substitués par 4000 HP donnés par une réserv;: thermique. La société de Borgosesia est une de celles qui, devançant le mouvement social qui a caractérisé ces dernières années, s'est occupée le plus sérieusement de l'amélioration des conditions économiques et morales de ses deux mille ouvriers. Elle a créé autour des usines une véritable ville modèle : des maisons ouvrières coquettes, propres, agréables, des écoles, un cercle pour ses employés. Sous ses auspices et par sa générosité, on a constitué non seulement des caisses de secours et de retraites, mais un corps de pompiers, une fanfare ouvrière, des magasins coopératifs. Tout rappelle ici les meilleures organisations patronales de l'étranger. C'est un exemple assez rare en Italie et digne d'être signalé. Nous en retrouvons un second dans un autre établissement de filature et tissage de laine, dans le Lanificio Rossi de Schio.

L'industrie de la laine n'a pas échappé à la tendance moderne qui développe l'esprit d'association. L'individualisme indiscipliné et quelquefois brouillon se transforme et s'incline devant les bienfaisantes conséquences de l'entente commune.

Les plus grands filateurs de laine peignée se sont réunis en igoS en un consortium. Ce syndicat, qui a pour but de protéger et de développer la production, en veillant à l'amélioration de ses conditions économiques, réunit 195 000 broches. La production annuelle du consortium est de 7 millions de kilos de filé dont 5 millions sont soumis à des règles et à des conditions de prix et de vente fixées par la direction.

f9 CHAPITRE IV

C'est en somme un kartell qui permet à là filature de lutter contre la concurrence nationale et étrangère. Il agit comme élément modérateur dans les périodes d'emballement du marché ou de dépression exagérée.

Les progrès de l'industrie du tissage sont marqués par la rapide diminution du nombre des métiers à main et par l'augmentation des métiers mécaniques.

En 1876, il y avait encore 5 989 métiers à main contre 2864 métiers mécaniques. En 191 1, les premiers n'étaient plus que i 900, tandis que le nombre des seconds montait à 1 1 000.

•La diminution de l'importation des tissus de laine prouve la place importante qu'a su conquérir l'mdustrie de la draperie dans laconsommation nationale. En 1 880-1 884, on introduisait en Italie près de 52 000 quintaux d'étoffes de laine. En 1912 on n'a guère dépassé 3oooo quintaux. Cette conquête du marché italien n'a pas été commode : la concurrence anglaise est encore actuellement difficile à battre. Par snobisme ou parce qu'il n'a pas grande confiance dans la qualité des étoffes italiennes, le public continue à •réclamer des draps anglais. Les tailleurs de Milan, de Turin et de Rome n'hésitent pas, il est vrai, à baptiser comme venant d'outre-Manche, les tissus qu'ils reçoivent du Biellais ou de la Vénétie. Le bon client est ainsi satisfait, il trouve la marchandise excellente et le marchand lui fait payer sa satisfaction en majorant les prix. -

Plusieurs commissionnaires d'étoffes ont pris l'habitude d'expédier des lots importants de pièces de drap, fabriquées en Italie à des agences installées en France. Elles les leur retournent et la douane les munit naturellement du plomb qui en constate la provenance étrangère. Ce cachet d'authenticité facilite la vente sous le nom de fabrication anglaise qu'une partie de la clientèle s'obstine à exiger.

CHAPiriiE V

Ni Fer ni Houille

La création d'une industrie artificielle. — Les progrès delà sidérurgie italienne. — Le trust sidérurgique et la crise. — L'industrie mécanique italienne. — Une visite aux aciéries de Terni.

Le fer et la houille manquent à l'Italie. Le défaut presque absolu de ces deux éléments essentiels au développement de la grande industrie métallurgique interdit à la Péninsule de pouvoir aspirer à un avenir de prospérité manufacturière.

Voilà les termes d'un axiome que nous avons été habitués à lire, enfants, dans nos traités de géographie économique. Cette idée s'est ancrée dans notre esprit et comme beaucoup d'autres, nous nous sommes habitués à la considérer comme immuable dans son exactitude.

L'Italie moderne a cependant donné un formidable ■c' menti à la déduction logique d'une vérité indiscu- • jbie.

La nature et les progrès de la science lui ont permis

j remplacer le charbon par la houille blanche. La volonté de son peuple, de nombreux sacrifices, imposés par un régime de protection intense, ont essayé d'avoir raison de la pauvreté minière de la Péninsule et ont créé une industrie sidérurgique que l'on a le droit de qualifier d'artificielle, mais qui n'en est pas moins puissante et dont le développement rapide frappe et impressionne.

ÇS CHAPITRE V

Ultalie n'a presque pas de minerais de fer. L'île d'Elbe, en 1860, avait une producti-on de i million de tonnes environ, dont plus de la moitié était exportée à l'étranger. Les autres exploitations ne fo)irnissaient pas, dans leur ensemble-, 200000 quintaux.

Il y a trente ans à peine, nous aurions vainement cherché, en Italie, les traces d'un réveil quelconque de l'industrie métallurgique. S'abandonnant à la destinée que la nature paraissait lui avoir imposée, la jeune nation semblait renoncer à prendre part au mouvement général sidérurgique qui a été l'une des caractéristiques du dix-neuvième siècle.

La production de la fonte ne dépassait pas 25 000 tonnes par an : on ne pouvait s'empêcher de la trouver excessive ; c'étaient les forêts, déjà trop ravagées, du royaume, qui en faisaient les frais.

Benedetto Brin est le plus grand artisan de la sidérurgie italienne. Ministre d,e la Marine, il fut le véritable réorganisateur de la flotte de sa patrie. Les plans des premières grandes unités, du Duilio, du DandolOy du LefantOy les dreadnoughts de l'époque, furent établis par ses soins.

ri aimait à répéter le mot de Napoléon : La première condition de l'existence de l'Italie est sa grande puissance maritime.

Brin était préoccupé par la dépendance qui liait l'Italie aux chantiers étrangers. Elle constituait, d'après lui, une condition d'infériorité qui aurait pu se traduire par un échec de tout son programme et aboutir, en cas de guerre, à un désastre. Il voulait non seulement des cuirassés, mais des cuirassés construits en Italie .avec de l'acier italien.

Le réseau des chemins de fer commençait, d'autre part, à resserrer ses mailles : un matériel nouveau et important était nécessaire.

Les aciéries de Terni devaient répondre au but que le ministre s'était imposé à lui-même. Il lança l'idée de la fondation du grand établissement en 1884. Un mdustriel d'une haute valeur technique, M. Breda,'^

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