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qui avait courageusement défendu à la Chambre le projet de Brin, se mit à la tête d'une entreprise que Ton n'avait pas hésité à traiter de chimérique.
Deux ans après, en 1886, le premier rail était laminé à Terni et le premier lingot d'acier pour blindage, coulé.
Ce fut un événement national. Le beau-frère du roi, le duc de Gênes, assista à la cérémonie d'inauguration oii les premiers essais de la sidérurgie italienne étaient officiellement produits.
N'aurait-on pas été en droit de croire que, malgré tout, il s'agissait plus de la réalisation d'une satisfaction d'amour-propre patriotique que des débuts d'une véritable exploitation industrielle et commerciale ?
Tout aurait porté à le supposer.
L'acier s'obtient, on le sait, soit par le procédé Bessemer, soit par le procédé Martin.
Le procédé Bessemer, c'est la décarburation partielle de la fonte, le procédé Martin, la fusion de débris de fer et d'acier auxquels on ajoute une certaine proportion de fonte.
Si l'Italie venait 'd'être dotée d'une usine à l'outillage perfectionné, elle manquait non seulement de fer, de fonte, de charbon, mais d'une main-d'œuvre habile. Après l'inauguration de Terni-tout restait encore à faire, tout devait être encore créé.
Le premier soin de l'Etat fut d'envelopper le nouveau-né avec les langes très ouatés d'une généreuse protection douanière. Il devait, plus tard, de gré ou de force, lui témoigner à mainte reprise sa haute bienveillance.
Terni adopta, dès ses débuts, la production de l'acier par le procédé Martin ; on n'avait pas de fer en Italie, les vieilles ferrailles du monde entier constitueraient une mine que l'on n'épuiserait pas de sitôt !
L'exemple de l'aciérie de l'Ombrie fut rapidement suivi par de nombreuses installations sur le littoral de la Méditerranée et de l'Adriatique, en Ligurie, en Sicile, à Ancône.
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En 1902, un financier de Gênes, le comte Raggio, donna le dernier coup d'épaule à l'industrie sidérurgique qui, chancelante sur ses béquilles, hésitait à marcher droit. Une société, dont les principaux actionnaires étaient des banquiers belges, l'Elba, avait, en 18S9, installé ses hauts fourneaux à Portoferrajo et produisait de l'acier en traitant le minerai de l'île.
Après en avoir acheté toutes les actions, Raggio les revendit à la Société Siderurgica de Savone, succursale de Terni. Un premier groupement des intérêts sidérurgiques se forma, une entente fut esquissée. C'était l'aurore d'un trust qui devait se consolider définitivement en 191 1, six ans après la constitution d'une nouvelle société, plus puissante que les autres, rilva, qui, avec 20 millions de capital, prit nettement la direction de tout le mouvement de concentration.
Le kartell, signé en 191 1, comprend non seulement un accord industriel et commercial, mais a pour base une entente financière qui est intéressante à étudier, car elle donne la note exacte des conditions actuelles de la grande industrie sidérurgique italienne.
Notons, en passant, que les aciéries de Terni ne font pas partie du trust en question, qu'elles ont conservé leur position indépendante.
Au point de vue industriel, les aciéries se sont divisé le travail d'après la situation géographique des usines et leurs systèmes de fabrication.
L'Elba, rilvaet Piombino traitent le minerai provenant des gisements de l'île d'Elbe. La concession des mines est faite gratuitement par l'Etat, qui en est le propriétaire.
Ces mêmes sociétés, qui produisent la fonte dans leurs hauts fourneaux et la transforment en acier, sont largement intéressées dans de nombreuses installations industrielles de Ligurie et de Sicile qui s'occupent de la seconde fabrication. Les (t Perrière Italiane », la « Metallurgica de Sestri », la « Siderurgica de Savone » doivent utiliser l'acier produit par le premier groupe pour les laminés, les barres, les tubes
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et les nombreux autres articles qui sortent de leurs usines : cela ne les empêche cependant pas de continuer à produire, pour leur propre compte, de l'acier, avec le procédé Martin, en important de l'étranger des débris de fer et d'acier.
L'Ilva a été chargée de la direction industrielle du" trust. Ce mandat lui a été confie pour une période de douze années. On a voulu essayer de mettre un frein à la surproduction en répartissant entre les producteurs les commandes que l'on destine à l'un plutôt qu'à l'autre, suivant l'outillage qu'il possède et en tâchant de pousser les industriels à la spécialisation.
On espère, en outre, que la direction industrielle unique permettra de réduire le coût de fabrication, en diminuant non seulement la concurrence ruineuse, mais les frais excessifs d'administration.
Un accord commercial a complété l'entente technique. Le groupe sidérurgique a fondé, à Milan, un comptoir de vente, sous le nom de « Sociétà Ferro e Acciaio ». Cette société a l'exclusivité absolue de la vente de toute la production du kartell. Ayant réussi à s'assurer de nombreuses représentations de sociétés qui ne font pas partie du kartell, elle peut effectivement contrôler le marché. Son conseil d'administration, indépendant, fixe les prix de vente qui ne peuvent être discutés par les producteurs.
L'entente n'aurait pas été possible entre les grandes sociétés sidérurgiques si on ne l'avait fait précéder par un accord financier qui a tout l'air — que l'amourpropre de la sidérurgie italienne me pardonne — d'un concordat péniblement obtenu. Voici en quoi il consiste.
Les grandes banques de la péninsule, la Banque d'Italie en tête, les caisses d'épargne les plus puissantes, les capitalistes ayant d'anciens rapports avec cette industrie, ont mis à la disposition du kartell la somme assez coquette de 96 millions.
Devait-elle servir de fonds déroulement, de capital
pour l'amélioration, pour le perfectionnement des installations, des outillages?
Non; cette centaine de millions a tout simplement été employée à régler les passifs, préexistants; elle a permis au groupement nouveau de renvoyer à une échéance ultérieure le payement des dettes contractées par les sociétés qui adhéraient au kartell. En d/autres termes les créanciers ont transformé ce qui leur était dû en emprunt.
Les 96 millions doivent être i^emboursés par le trust au groupe financier dans un terme de cinq années et par annuités progressives.
Défense absolue de songer à de nouvelles installations : des dividendes ne pourront être distribués aux actionnaires (pauvres actionnaires !) qu'après le versement des annuités. En admettant la possibilité de bénéfices supérieurs à cette redevance, un maximum a été prévu pour les dividendes qui pourraient éventuellement être distribués.
Je m'empresse d'ajouter, avant de terminer cet exposé rapide des accords sidérurgiques italiens, que les actionnaires n'ont pas touché un centime depuis 191 1. Les actions de l'Elba (valeur d'émission 25o lires) qui valaient Syo, en 1907, sont tombées à 170, celles de Piombino de 320 à io5, celles de Savona de 460 à 202.
Les chiffres de la production marquent cependant une progression constante.
Actuellement, les forges et fonderies italiennes importent chaque année près de 4 millions de quintaux de débris de fer, d'acier et de fonte réprésentant une valeur de plus de 3o millions de lires.
Laproductionnationale de la fonte a atteint, en 191 2, un chiffre supérieur à celui des années précédentes, soit 373 000 tonnes. Elle ne représente encore que la moitié environ de la consommation, qui a dû supporter pour le reste le droit protecteur de 10 lires par tonne.
La production nationale de l'acier a dépassé en 191 2 goo 000 tonnes. Elle est aussi insuffisante, et l'importa*
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tion n'a fait que croître, malgré les droits de 60 à 90 lires par tonne.
Quelle est donc la situation économique exacte de l'industrie sidérurgique italienne ?
Pour s'en rendre compte j'essayerai de reproduire, sans parti pris, les deux sons de cloche.
Voici le tableau présenté par les intéressés.
Cette industrie occupe actuellement, en Italie, près de 35 000 ouvriers et dispose de 1966 moteurs d'une puissance de 189000 chevaux dynamiques.
L'Italie unifi.ee possède une armée et une marine puissantes. Sa flotte marchande est proportionnée au développement de ses côt*ss. Le tonnage de ses navires de guerre dépasse 270000 tonneaux; celui des navires marchands, i 200000 tonneaux.
'Le réseau des chemins de fer, appartenant à l'État ou à des sociétés privées, mesure 17000 kilomètres sans compter les doubles voies et celles des gares : le réseau des chemins de fer à voie étroite et celui des tramways peut être évalué à 10 000 kilomètres environ.
La construction du matériel roulant, les installations de la nouvelle industrie électrique, celle des constructions en ciment armé, les lignes télégraphiques et téléphoniques, les automobiles, les machines agricoles, les machines outils, tout l'ensemble de l'outillage des industries manufacturières qui depuis vingt ans ont pris un développement considérable, marquent, chaque année, une progression ininterrompue et une consommation sans cesse croissante de quantités importantes du plus utile de tous les métaux.
Les grandes usines métallurgiques italiennes sont déjà en mesure de répondre à toutes les exigences des cahiers des charges pour les fournitures de l'armée et de la marine. L'industrie privée peut fournir les profilés, les plaques de blindage, les tôles d'acier, les machines pour les cuirassés, les canons, les affûts, les projectiles. Cette production procède en harmonie
avec les constructions des arsenaux, des chantiers des aciéries de TEtat.
Quand, en 191 2, on a adopté, pour renouveler l'artillerie italienne, le modèle du canon inventé par le colonel Déport, le gouvernement s'est contenté d'acheter le brevet et la fabrication a été divisée entre les grandes usines natic-nales. Il y a quelques années à peine, l'Italie aurait été forcée de s'adresser- à la France, son fournisseur attitré, Krupp, ayant été éliminé dans les essais du concours.
La Péninsule, ajoute-t-on, a, non seulement, l'orgueil de se suffire à elle-même, mais elle a l'honneur de produire pour les autres nations. De 1901 à 1909, on a construit, dans les chantiers italiens et vendu au Japon, au Mexique, à la Grèce, à la Turquie, 6 cuirassés, 10 torpilleurs jaugeant plus de 32 000 tonneaux et ayant une valeur de 80 millions de lires environ.
L'effort n'a donc pas été inutile, les sacrifices n'ont pas été stériles.
Tout le monde ne raisonne cependant pas de la même façon en Italie, où il y a pas mal de gens qui envisagent la situation créée et les résultats obtenus sous des couleurs beaucoup moins claires et riantes.
Les conditions spéciales qui ont permis la création de la nouvelle industrie, l'oxygène qui lui a été prodigué par l'Etat et par certains groupes financiers, devaient fatalement soulever des objections de la part de ceux qui considèrent comme un élément de faiblesse économique nationale la vie des industries non naturelles.
Les libre-échangistes, avec M. Einaudi en tête, livrent des assauts répétés à ceux qu'ils ont baptisé spirituellement les a trivellatori dello Stato » (la trivella est la vrille, la tarière).
Le prétexte de rendre la marine et l'armée indépendantes de l'industrie étrangère ne leur paraît pas suffisant à compenser les nombreux millions que coûte aux contribuables et aux consommateurs le « luxe » d'une industrie sidérurgique nationale-
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Voici leur raisonnement, qu'il n^est pas facile de détruire.
L'Etat perd, ou, plus exactement, ne réalise pas, un bénéfice d'environ 3 millions par an sur les 5oo et quelques mille tonnes de minerai que l'on extrait de l'île d'Elbe. Avant 1902,1e trésor encaissait, en effet, 7,25 par tonne de minerai exportée.
L'Etat perd en plus une soixantaine de millions par an qu'il verse à la sidérurgie par suite de la majoration des prix de vente sur lesquels pèse la protection douanière, une soixantaine de millions qu'il économiserait dans ses achats s'il pouvait librement s'adresser à l'étranger. Ce n'est encore cependant que le moindre méfait dont on accuse la sidérurgie et le rég'ime qui en a permis la naissance. Les calculs établis par un ingénieur des mines, M. P. Riboni, font mxonter à 260 millions la somme payée, annuellement, par la nation pour avoir la satisfaction de produire des canons, des clous et des épingles avec de l'acier italien.
Je ne suivrai pas l'ingénieur Riboni dans ses calculs. Il a certainement raison quand il affirme que la protection accordée à la sidérurgie a nui au développement de l'industrie mécanique en Italie.
La cherté de la matière première a paralysé cette branche de la métallurgie que favorisait spécialement une main-d'œuvre abondante, habile et pendant de longues années moins onéreuse que partout ailleurs. La Suisse qui, pas plus que l'Italie, n'a de fer ni de charbon, a prouvé les résultats que pouvait obtenir dans la construction des machines, un peuple entreprenant qui n'était pas gêné, dans son effort, par les droits d'entrée sur les fers et les aciers.
On comptait, en 1903, en Italie, i 5i2 usines ou ateliers occupant 82 3// ouvriers. En 191 1 , ces chiffres sont devenus i 838 et 140 36o.
Le nombre des usines a crû moins rapidement que celui de la main-d'œuvre employée : il y a eu concentration. La grande industrie mécanique tend à remplacer et à détruire les petits ateliers.
La statistique nous donnera une idée approximative des capitaux qui sont engagés dans ces installations qui utilisent l'acier produit en Italie et celui que l'on y importe.
Les sociétés, qui étaient 26, en 1904, avec un capital de 56 368 000 lires se sont élevées à 52, enigi i , avec un capital de 191 960000 lires.
Sans tenir compte de la fabrication des machines électriques (industrie qui, en 1910, était exercée par 8 sociétés avec un capital de 25 35oooo lires), sur ces 52 sociétés exploitant l'industrie mécanique, 22 s'occupent de constructions navales et de matériel de chemins de fer.
En 1887, l'industrie mécanique ne représentait que des intérêts qui ont paru négligeables aux négociateurs des traités de commerce.
Ne songeant qu'à la nécessité de voir rapidement croître la sidérurgie italienne, ils ne se sont pas préoccupés outre mesure de l'avenir de l'industrie mécanique qui aurait cependant pu rendre, en se développant librement, de grands services à l'économie ^*énérale de toute la nation.
Les progrès de l'Italie industrielle et agricole ont été, en effet, naturellement marqués par une augmentation constante de l'emploi des machines. Les manufacturiers, aussi bien que les agriculteurs, n'ont pas pu faire pro&ter de leurs installations nouvelles la production nationale, qui, gênée, n'a eu ni la force ni la possibilité de lutter contre la concurrence étrangère.
De 1888 à 1892, la moyenne des importations de machines se chiffrait par 297982 quintaux : celle de ces derniers cinq ans dépasse i 200000 quintaux !
Il serait cependant injuste de ne pas signaler que, malgré l'entrave constituée par les droits sur la matière première, l'industrie italienne a su prendre une place importante, surtout en ces dernières années, dans l'approvisionnement du marché de la Péninsule. Quelques chiffres marqueront la puissance de l'effort accompli.