L ITALIE DU MIDI
La misère physique et la misère morale, premiers objets d'attention dans l'Italie du Midi. — Ce que la race y a cependant conservé des réserves latentes. — Le problème qui s'impose.
Les cercles vicieux. — Le mauvais état des régions et la dépopulation. — L'usure. — L'émigration du midi plus ruineuse pour le pays que celle du Nord.
Un mal profond : point de villages, point de hameaux, point de fernoes. — Concentration urbaine, éloignement des lieux de travail rural.
Salaires et chômages. — Grande et petite propriété. — Reconstitution inévitable des latifundia avec obstination dans la routine. — Jugements divers sur les résultais de l'unité. — Situation foncière aggravée par la domination oppressive d'une classe nouvelle.
Insuccès des interventions gouvernementales. — Rareté des œuvres sociales. — Les succès dus à des libres entreprises.
Le clergé méridional. — La réforme à peine commencée. — Son impérieuse nécessité I
Que dans le royaume d'Italie, le Midi forme comme un Etat très différent de celui du Nord, ceci a été telle-
ment établi et répété qu'il est à peine besoin de le rappeler. Mais on peut s'en inspirer, et tout d'abord pour adopter dans l'étude des provinces méridionales une méthode spéciale. Les provinces du Nord ont, en somme, une vie sociale très intense, très riche en manifestations diverses : on a pu commencer par étudier leurs efforts heureux et leurs illusions, leurs succès et leurs épreuves et n'aborder qu'en dernier lieu l'examen de leur criminalité considérée comme l'ultime résidu de ce qu'elles n'ont pas pu socialement utiliser. Quand on arrive à l'ancien royaume de Naples et à ses annexes naturelles, le phénomène qui s'impose avant tout, c'est sa misère, sous son double aspect, misère physique et plus encore misère morale. Ici donc il est permis de débuter par une esquisse de la criminalité de la région et d'y chercher la caractéristique d'un état commun aux sept provinces, très proches parentes l'une de l'autre, quitte à remonter bientôt aux causes de toute nature qui portent cette criminalité à un taux si élevé.
La statistique criminelle de l'Italie, fort bien faite d'ailleurs et intelligemment analytique, ne va pas très yite. La dernière année étudiée est l'année 1904. Rapprochons-la de la période qu'elle clôt et dont elle donne une idée très suffisamment exacte : la différence qui existe entre les deux grandes parties de la péninsule
éclate aussitôt. La moyenne des crimes et délits dénoncés et ayant occupé la justice est, pour le royaume entier, de 2438, 7 par 100 000 habitants. Cette moyenne, les sept provinces méridionales (1) la dépassent toutes, depuis la Galabre qui atteint tout près de 3000, en passant par la Campanie (3816) jusqu'à la Sardaigne (4644 et une fraction).
Mais décomposons cet ensemble. Pour les attentats à la « foi publique « {fcde puhlica), c'est-à-dire pour les émissions de fausse monnaie et les faux de toute nature, toutes les provinces du Sud, à l'exception de la Campanie, dont Naples est le chef-lieu, sont au-dessous de la moyenne du royaume. On s'explique très bien que, la grande ville mise à part, les tentatives de ce genre soient plutôt rares en ces régions où le commerce et l'industrie sont à l'état rudimentaire. Dépassent au contraire, la moyenne : pour les homicides, 6 provinces sur 7 ; pour les lésions personnelles volontaires, 7 sur 7 ; pour les violences, outrages, résistances à l'autorité, 6 sur 7 ; pour les vols, 7 sur 7 ; pour les escroqueries, 2 sur 7 seulement, mais alors ces deux-là montent à une hauteur invraisemblable ; car la moyenne du royaume étant 17 par 100 000 habitants, la Sicile arrive à 170 et la Sardaigne à 230. Dans les délits contre les mœurs, on ne voit que 3 provinces au-dessus de la moyenne et d'assez peu. Enfin, à la colonne des « rapines extorsions et rançon-
(1) Rapelons-en la liste: la Campanie (avec Naples), les Abruzzes, la Pouille, la Basilicate, la Calabre, la Sicile et la Sardaif:(ne.
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nements », une certaine surprise nous attend. L'ensemble de la nation donnant 10, 55, il n'y a que trois provinces méridionales qui soient plus affligées : la Sardaigne (avec 13), la Sicile (avec 26,4) et la Campanie (avec 27), Les quatre autres sont notablement plus indemnes. La Calabre et les Abruzzes, si célèbres par leurs brigands historiques, sont ici beaucoup mieux placées que le Latium et que la Ligurie, que la Ligurie de la route de la Corniche, la rivale de notre Côte d'Azur et de ses villes parfumées. Il paraît décidément que les rats d'hôtel, les femmes galantes en robes de soie et leurs protecteurs en habit noir sont encore plus dangereux pour la bourse et quelquefois pour la vie, que les classiques détrousseurs de diligences : ceuxci, d'ailleurs, on les fuit, tandis qu'il ne manque pas de gens peu à plaindre qui cherchent toujours une bomie occasion pour se livrer gaiement à ceux-là.
Il résulte évidemmentdecette comparaison que la criminalité de l'Italie du Midi est une criminalité de violence et de misère beaucoup pi us qu'une criminalité de corruption, d'astuce et de raffinement. A l'emportement naturel despremiers mouvements s'ajoute sans doute une irritation causée par un état social illogique et par des déceptions difficiles à supporter, difficiles aussi à éviter par des moyens réguliers : ce n'est encore là pour nous qu'une hypothèse. Les faits nous éclaireront bientôt sur ce point.
Les provinces qui nous occupent ont-elles donc une population abâtardie, frappée de ces dégénérescences et de ces tares physiologiques où une célèbre école a
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prétendu rencontrer l'explication de la plupart des crimes ? Jusqu'à présent il ne le semble pas. La malaria y sévit certainement plus qu'ailleurs et y entraîne plus de décès qu'ailleurs. Le chiffre moyen du royaume s'est abaissé de 56 décès par 100 000 habitants à 24. Dans la Campanie, nous ne le voyons plus qu'à 19 ; mais, en revanche, il va jusqu'à 87 dans les Fouilles, 153 dans la Sardaigne et 175 dans la Basilicate. Les proportions étaient encore plus élevées avant 1890. Les terres sujettes à la malaria ont.elles été assainies par les progrès du génie rural, comme elles l'ont été dans les maremmes de Toscane ? Ou bien ont-elles été abandonnées par la masse des émigrés ? Nous aurons à nous le demander bientôt. Mais enfin, la malaria est une maladie où l'action la plus décisive revient à la virulence d'agents extérieurs dont il est souvent difficile à l'organisation la plus robuste de se préserver. Dans d'autres maladies, comme la tuberculose, qui en résume et en clôt si radicalement par la mort un si grand nombre, la part de l'organisme lui-même et de sa propre débilité apparaît, au contraire, comme prépondérante. Or, ici, le Midi est loin d'être mal placé. Dans la colonne des décès par tuberculose pulmonaire ou disséminée, je vois que, seule, la Sardaigne a un coefficient supérieur à l'ensemble du royaume. Les six autres provinces restent au dessous. La triste Basilicate et la province, plus triste encore, de Calabre s'arrêtent à 61 et à 70, tandis que la douce Toscane monte à 152 et la belle Ligurie à 175. Les tableaux des conscrits réformés pour infirmités et maladies précisent encore la signifî-
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cation de ces chiffres. En 1905 les provinces du Sud avaient toutes, sans exception, une proportion de réformés moindre que la moyenne générale, laquelle, d'ailleurs, est en continuel accroissement partout.
Allons-nous trouver maintenant dans nos rapprochements un argument pour ou un argument contre la proposition d'Arsène Dumont, que la criminalité d'un pays est toujours sous la dépendance de sa démographie, c'est'à-dire avant tout de la vigueur ou de l'affaiblissement de sa natalité ? Dans le sud comme dans le nord, l'émigration apporte, en cet ordre de phénomènes, un élément perturbateur dont il est malaise de doser exactement l'action, caries pourcentages sont établis sur une population dont le recensement n'est jamais bien siàr de pouvoir faire le compte des émigrations temporaires. D'une manière générale, cependant, il faut constater que la mortalité du midi est supérieure à celle du nord. Sur les sept provinces, il en est quatre qui dépassent la moyenne, tandis que sur les neuf provinces septentrionales ou centrales, il n'en est que trois qui soient dans ce cas. La haute et surtout la moyenne Italie rachètent, il est vrai, ce désavantage, en conservant un nombre d'enfants plutôt supérieur, ce qui leur donne des familles composées d'un nombre au moins égal de personnes vivantes. Mais enfin la moralité familiale et conjugale se mesure mieux au fait volontaire de la natalité qu'à la bénignité ou à la malfaisance des conditions climatériques agissant plus ou moins heureurement sur la vitalité des nouveaux-nés. Les provinces méridionales ont donc là une supériorité
morale évidente, et cette supériorité, le calcul des enfants « illégitimes et exposés (1) » la confirme. En 1905, le royaume tout entier en comptait 5, 4. Cette proportion est dépassée — de très peu d'ailleurs — par la Galabre (5,5) et par la Sardaigne(5,7). Mais nous la voyons descendre dans la Sicile à 4,19, dans la Campanie à 3, 7, dans la Fouille à 3,3, dans les Abruzxes à 3, dans la Basilicate à 2, 4. Ce sont également les Abruzzes et la Basilicate qui ont la plus faible proportion de séparations de corps ; et leurs voisins immédiats, quoique moins bien partagés, gardent aussi à cet égard une très grande supériorité sur les provinces septentrionales. Cette supériorité, les proportions respectives des enfants mineurs envoyés en correction par décision du tribunal achèvent de la consolider. Si nous nous rappelons maintenant que la basse Italie a moins de délits contre la famille et contre les mœurs, ne serons-nous pas de plus en plus autorisés à conclure que le surplus de sa criminalité totale ne dépend pas du tout d'une infériorité de son état démographique ? Elle fait au moins exception.
Verrons-nous dans le suicide un fait démographique ? C'en est un, certes quoiqu'il ait un autre caractère encore ; car c'est bien celui des faits démographiques qui confine le plus au fait criminel. Or les provinces du
(1) Exposés, c'est-à-dire mis autour, là où le tour subsiste. H est évident, et nous y reviendrons, que, dans les enfants ainsi abandonnés, doivent se trouver, à côté des enfants nés hors mariafj;e, des enfants adultérins. Il est, en somme, très intelligible qu'on les réunisse Ioub en un môroe ensemble.
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nord ont un coefHcient de suicides qui va de 8 a 13. Parmi les provinces méridionales, l'île quasi sauvage et abandonnée, que nous voyons toujours se placer au dernier rang avec une uniformité si monotone, la Sardaigne elle-même, n'enregistre que 5, et les six autres oscillent entre 2 et 4.
Donc, ici, la race n'est malheureusement pas assez maîtresse d'elle-même et de son tempérament ; le nombre bien connu de ses analfabeti, qui, en 1904, allait, chez les enrôlés, jusqu'à 50, 55, 60 pour 100, contre 31,2 dans l'ensemble du pays, témoigne également d'un état d'ignorance et de laisser-aller qui ne peut qu'aggraver ce qu'il y a en elle de primitif, d'impulsif et, s'il faut le dire, d'insuffisamment civilisé ; mais enfin cette race est résistante ; elle ne laisse pas tarir ou s'altérer en elle, aussi gravement que bien d'autres, les sources de la vie. Elle doit, ce semble, conserver des réserves dont on peut être surpris que l'Etat auquel l'a incorporée la seconde moitié du siècle dernier n'ait pas su tirer un meilleur parti.
Il avait cependant beaucoup promis. Au mois d'août 1910, lors des cérémonies officielles du centenaire de Cavour, on rappelait un écrit — l'un des derniers di célèbre ministre, où il était dit : a Les provinces napolitaines peuvent devenir les plus riches de l'Italie ; mais|
ii faut pour cela que l'agriculture y prospère et que l'industrie s'y développe. »
Pourquoi — une ou deux exceptions mises à part — l'industrie ne s'y développe-t-elle pas? Les bras y sont nombreux : les chutes d'eau pouvant suppléer aux combustibles minéraux y promettent beaucoup, au moins dans certaines parties ; car si la Sicile manque d'eau, les Calabres en ont. Là où les étrangers veulent bien apporter leur expérience, leur outillage et leurs capitaux, à Naples, à Bari, les entreprises industrielles prennent un certain essor. D'autre part, nul n'a jamais contesté ni la fertilité de ces terres, ni tout ce qu'on peut attendre de bienfaits de leur beau soleil. Il fut un temps où on pouvait y espérer au moins de certaines cultures des profits considérables. Telle était celle des agrumes (oranges et citrons), telle était celle de la vigne au moment où la France, voyant ses vignes ruinées par le phylloxéra, laissait entrer sur son territoire, avec des facilités exceptionnelles, les vins d'Espagne et d'Italie. On sait que, notre vignoble une fois reconstitué, nous avons relevé nos barrières et que l'espoir fondé par l'Italie sur de nouveaux débouchés en Allemagne et en Autriche a été bientôt découragé ; on sait aussi que la partie méridionale des États-Unis, notamment la Floride, s'est mise à développer largement, — à l'américaine, c'est tout dire, — la culture des agrumes.
Les conséquences de ces changements ne pouvaient être que ruineuses, d'autant que l'Italie méridionale avait fait comme nos départements du Languedoc. La
vigne rapporte plus que l'olivier, y disait-on de part et d'autre, et c'était vrai, à un moment donné ; mais le moment fut court. Quand chacun fait le même raisonnement et le prend pour base d'une même spéculation, ce qui pouvait être avantageux pour les premiers calculateurs ne tarde pas à être une source de déceptions pour ceux qui les suivent ; car, par le seul fait qu'ils se multiplient, leur raisonnement cesse d'être juste. A force de couper des pieds d'olivier pour les remplacer par des ceps de vigne, on finît par avoir énormément de vin au moment où on ne pouvait plus le vendre, précisément parce qu'il y en avait de trop '■> or, comme on avait beaucoup moins d'huile, on ne pouvait plus profiter, comme on l'eût voulu, de la hausse que lui valait en grande partie sa raréfaction.
Tous ces faits étant bien connus et la misère de ces provinces ayant été mille fois décrite, j'épargnerai au lecteur le dénombrement des statistiques de détail. Je me bornerai à dire que si les ventes judiciaires d'immeubles par suite d'expropriations forcées sont tombées dans le royaume de 12,3 à 11,5, puis à 10,9 par 100 000 habitants, ce dernier coefficient est bien dépassé dans le Sud, puisqu'il atteint 15,1 en Calabre, 15,4 en Sicile, 22,0 en Basilicate et 23,2 dans les Fouilles. Ceci établi, on ne sera pas surpris d'apprendre que pour l'importance des dépôts aux caisses d'épargne et plus encore pour le nombre des affiliés à des sociétés de secours mutuels, les sept provinces qui nous occupent sont beaucoup au-dessous de la moyenne.
Un voyageur qui ne se borne pas aux grandes villes
et aux sites pittoresques, mais pénètre un peu dans ces campagnes si dépourvues de voies de communication, si peu riches, non seulement en chemins de fer, mais en routes passables, a bien des occasions de toucher du doigt la fâcheuse situation des paysans. On lui démontre avec une triste lucidité que la population tourne dans une série de cercles vicieux dont elle a le plus grand mal à sortir.
On lui apprend que les taux d'emprunt atteignent des proportions q^ui dépassent l'usure la plus flétrie : 100, 200, 300 0/0 même ne sont pas des exceptions bien rares. 11 est vrai que les prêteurs perdent souvent leur capital : c'est une conséquence de l'élévation exorbitante des taux : mais cette élévation, disent à leur tour les prêteurs, est une conséquence de la gravité de nos risques. Peut ' être alors ceux qui s'acquittent de leurs obligations doivent-ils payer pour ceux qui violent les leurs et qui s'en vont sans laisser de gages. Somme toute, ce sont les premiers, c'est-à-dire les plus nombreux (sans quoi il n'y aurait plus de préteur), qui souff'rent le plus dans ce cercle que les autres s'appliquent à resserrer davantage.
De même, on nous dit que beaucoup de petites gens ne pouvant plus vivre, se voyant plus d'oppression à redouter que d'aide à espérer, entrent dans de fausses associations, telles que la trop célèbre Mafia, toujours existante, toujours agissante. Mais par là ils augmentent l'insécurité des campagnes, découragent les propriétaires et les poussent à l'émigration : ils di-
minuent ainsi les chances qu'ils conservaient encore de les voir s'intéresser de plus près aux entreprises agricoles, demander plus de travaux et, par conséquent, offrir plus de salaires. Le crime et la misère sont ainsi cause et effet l'un de l'autre.
Troisième cercle vicieux et plus redoutable encore que les deux précédents. En Calabre, en Basilicate, le paysan s'en va parce que les conditions topographiques se sont malheureusement modifiées : déboisements, éboulements, transformation des rivières en torrents irréguliers qui se déplacent, terres entraînées de la montagne, sans que la plaine y gagne, sous les accumulations d'eau sédentaire et marécageuse qui, par surcroît, deviennent des foyers de malaria, tout cela chasse un très grand nombre d'habitants. Mais ces départs, à leur tour, aggravent l'état des choses, car la masse des petits efforts quotidiens, moins coûteux et plus efficaces que les grands travaux administratifs diminue d'année en année ; et là où il ne s'en fait plus les agents naturels, dont l'action n'est plus ni contenue ni rectifiée, multiplient leurs ravages. Alors pourquoi se dit-on en haut lieu, essayer tardivement de gigan tesques entreprises de consolidation, de redresse ment... pour une population qui est partie? Pourquoi tant élargir et consolider des chemins, alors qu'on voit s'approcher le moment où il n'y aura plus de produits à y faire circuler ? Voilà donc encore deux genres de calamités — l'altération du sol et l'exode des habitants — qui s'engendrent et qui s'aggravent indéfiniment l'un l'autre, sans qu'on sache bien quel est celui des
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deux qu'il est le plus expédient d'enrayer pour enrayer aussi l'autre.
Je viens de parler d'exode et d'émigration. C'est le moment d'y revenir.
L'émigration des provinces méridionales diffère, à plusieurs égards, de l'émigration des provinces du Nord : elle est plus forte et elle est plus souvent définitive. Sur leurs 13 millions d'habitants, il paraît bien que les sept provinces sont maintenant en voie d'en laisser partir à peu près 1 million en trois ans,
Voici, en effet, les chiffres officiels :
En 1907, 327 950 émigrants connus ;
En 1908, 180 274;
En 1909, 315 883.
Le total est donc, pour ces trois années, de 824107. Mais, comme je l'ai fait observer dans une étude antérieure, l'année 1908 a été marquée, en Amérique, par une crise très intense, qui a considérablement diminué les appels de bras européens. En 1909, cette crise est terminée, l'émigration commence à reprendre. 11 n'est pas douteux qu'elle n'aille bientôt en augmentant : c'est l'avis de ceux qui vivent dans la région, comme noire compatriote M. Combes de Lestrade, qui passe six mois sur douze en Sicile, et qui, à l'heure oii j'écris ces lignes, dit assister à un véritable dépeuplement, menaçant même de supprimer de la liste des provinces italiennes l'île tant célébrée.
En second lieu, l'émigration des provinces du Nord est. en majeure partie, une émigration européenne ou méditerranéenne, et plus volontiers temporaire. Les
membres des nombreuses familles du Piémont et de la Vénétie, qui vont chercher du travail en d'autres Etats, laissent plus souvent au foyer des femmes et des enfants, dont ils soulagent de loin la misère. Bien qu'en général ils ne rapportent pas de leurs pérégrinations un grand esprit d'entreprise, ils en rapportent tout de même un peu plus que leurs compatriotes méridionaux revenus de cette Amérique où ils s'engouffrent. De ces derniers, on estime que, jusqu'ici, la moitié à peu près peut bien rentrer dans la mère-patrie. Peutêtre même cette proportion diminue-t-elle ; car un article tout récent de la Itassegna estime qu'en Calabre, l'émigration est définitive pour 65 sur iOO. Mais, d'autre part, ceux qui sont le plus à même de le savoir sont convaincus qu'il y a un bien grand nombre de départs inconnus des autorités, et ils les estiment à 50 000. 11 y a peu de chances pour que ceux-là reviennent, s'il est vrai que ce sont surtout des gens qui ont commis quelque délit et qui trouvent là un moyen commode pour éviter les poursuites. L'avocat de notre consulat, à Palerme, m'affirme que sur ceux qui gagnent (très facilement) la Tunisie et s'y établissent, 30 0/0 doivent être dans ce cas.
Dans la haute Italie, les jugements recueillis sur les avantages et les inconvénients de l'émigration sont très nets et presque unanimes : on se félicite des avantages économiques, on se plaint des inconvénients d'ordre familial et moral. Les jugements du Sud ne sont pas absolument opposés : ils se distinguent néanmoins par des nuances assez importantes. On ne se
plaint pas autant de voir les anciens émigranls rapporter avec eux des idées irréligieuses, socialistes et des habitudes vicieuses, contractées de chantier en chantier, de mine en mine, à travers les ouvriers instables du vieux monde. Un de nos consuls français, ancien dans son poste, m'aflirme môme que les rapatriés d'Amérique ont généralement perdu l'habitude de boire et celle déjouer : la première, parce que, dans le Nouveau Monde, ils trouvaient le vin trop cher ; la seconde, parce que le souvenir de la misère originaire et le sentiment qu'il leur était enfin possible d'en sortir, à la condition d'économiser, les retenaient plus énergiquement. Ils envoient donc, eux aussi, de l'argent à ceux qu'ils ont laissés au pays, et, certes, on s'en félicite ; mais il paraît assez évident qu'ils envoient plutôt moins que les émigrés piémontais, lombards ou toscans, alors que leurs familles auraient besoin qu'on leur envoyât plutôt plus. L'auteur d'une monographie de l'émigration dans la province de Bari (l) fait de la situation ainsi créée un tableau où les ombres sont bien noires. Il affirme, — et rien de plus vraisemblable, — que les membres de la famille qui restent ne peuvent rien recevoir tout de suite, et que souvent
(1) Parue en 1909, donc postérieure à la plupart des statistiques f^énérales et concentraut ses observations sur un ciiamp restreint, vu de plus près. Ajoutons que la province de lîari émigrait très peu ;1 y a quelques années : l'émigration y est donc un fait assez nouveau et dont les effets ont dû être plus aisés à iboler, grâce aux changements brusques qu'ils ont déterminés.
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les mois d'attente voient se produire des maux irréparables : les femmes et les enfants s'épuisent dans des travaux au-dessus de leurs forces en souffrant de dures privations. Au bout de quelque temps, les envois arrivent ; mais au bout de quelque temps encore, ils diminuent, parce que les liens de famille sont relâchés et que, peut-être, le mari a contracté au loin quelque liaison. Or, de 1901 à 1905, dans la région étudiée ici avec un soin tout spécial, la proportion des femmes sur 100 émigrants était tombée de 26,03 à 18,46, et celle des émigrants partant par groupes de famille, de 50,90 à 29,29. L'auteur du travail attribue à ce fait le nombre croissant des enfants naturels ou adultérins, et il croit surtout à une sensible augmentation des cas d'avortement ou d'infanticide. 11 ajoute toutefois qu'aux vengeances sanglantes d'autrefois ont succédé ignobili accomodanienii e immondi mercali, l'honneur familial étant devenu l'objet d'un marché.
Quand des groupes familiaux s'en vont ensemble, il faut s'en louer pour eux ; mais il ne faut pas s'en louer pour la mère-patrie ; ils ne reviendront pas et il est certain que c'étaient les meilleurs. En général, du reste, les partants, surtout depuis les exigences sévères des ports d'arrivée, sont les travailleurs les plus robustes et les plus capables de se tirer d'affaire. On voit donc ce drainage incessant et croissant faire peu à peu de cette partie du royaume un réceptacle d'enfants et de vieux, de femmes et de malades, les valides se bornant à y revenir de temps en temps pour s'y reposer et s'y refaire sous l'action du soleil natal. On
s'en aperçoit, dit l'observateur que je cite, au nombre croissant des réformés militaires et au nombre des déserteurs. On ne saurait s'étonner, dès lors, qu'il prédise à l'agriculture nationale une décadence de plus en plus marquée. Il ne s'agit pas ici d'accidents nés d'un chômage temporaire, d'une crise de surproduction ou de mauvaise récolte. C'est surtout de la population agricole qui s'en va et qui s'en va dans des proportions certainement plus fortes que celles qu'indiquent les statistiques : car beaucoup d'émigrants, qui ne connaissent pas très bien le sens des mots, se laissent classer comme ouvriers journaliers, comme terrassiers, ou bien mettent en avant quelque pauvre petit métier annexe, et ne sont, au bout du compte, que des travailleurs de la terre enlevés au sol natal. Les salaires de ceux qui restent ont beaucoup augmenté, cela est vrai. Ce serait un phénomène bienfaisant s'il était contenu dans des limites acceptables, c'est-à-dire proportionnées aux forces des employeurs. Mais avec l'étendue qu'il a prise, il a provoqué une crise redoutable de la main-d'œuvre môme ; de l'aveu universel, elle ne suffit plus à la culture : les petits, les moyens propriétaires surtout en pâtissent, dès qu'ils ne peuvent pas tout faire par leurs bras et ceux de leur famille. Dans une publication toute récente (i), M. Combes de Lestrade nous apprend qu'en Sicile les fermes qui devaient employer des travailleurs salariés ont rompu leurs engagements, retiré leurs promesses
H) La vie internationale. Paris, Gabalda 1910.
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et laissé incultes une partie de leurs terres, tandis que d'autres sont exploitées à perte. Ainsi les revenus des fernniers et ceux des propriétaires diminuent ; l'épargne s'arrête et s'arrêtent aussi, — ce qui est plus grave pour tout le monde, — les travaux destinés à relever, tout au moins à maintenir, la valeur du sol cultivable. Une telle crise, si elle se prolonge, reprendra bien vite aux ouvriers agricoles restés dans leur pavs presque tous les avantages qu'elle avait paru leur faire obtenir. Est-ce toujours une nécessité si dure, si pressante, (|ui détermine les départs? Très souvent, oui, le plus souvent, si l'on veut, mais pas toujours. 11 doit certainement y avoir ici beaucoup d'engouement, beaucoup d'entraînement d'imagination. M. Combes de Lestrade .nous cite des familles siciliennes qui lui ont très clairement avoué leurs motifs. Arrivées à une certaine aisance, elles voulaient aller dans des Etats où il leur serait possible d'en jouir davantage, en l'accroissant encore, de manière à devenir des gens tout à fait cossus, faisant porter de belles toilettes à leurs femmes et à leur$ filles, sans que le souvenir de leur passé induise des voisins jaloux à les railler. D'autres réclament un pays où, même au prix de plus de travail et de fatigue, ils pourront courir les concerts et les bals publics. Ceux-là rappellent tout à fait un si grand nombre de nos paysans qui veulent à tout prix venir chercher fortune... et plaisir dans nos grandes villes, à Paris surtout. Je me souviens toujours d'un artisan des Alpes que je voulais dissuader de se déraciner. J'avais beau lui décrire les épreuves de la capitale, ses
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logis sombres et surtout ses chômages fréquents qui dévorent les économies. A toutes mes objections, il répondait invariablement en son style provençal : « Eh bien, oui, mais au moins on est comme des gens. » Je crois volontiers ceux qui me disent avoir entendu de bouches italiennes des variantes de ce raisonnement simpliste.
J'étais en chemin de fer, dans ce qu'on appelle la terre d'Otrante, beau pays où les constructions font éclater sous le soleil leur blancheur laiteuse au milieu de la verdure et où les haies d'aloès qui bordent la voie du chemin de fer rappellent à s'y méprendre notre Afrique et le sud de l'Espagne. La région paraît prospère... ou apte à le devenir : les villes non loin desquelles le train s'arrête n'ont point l'aspect misérable. Tout d'un coup, je vis déborder, sur le quai d'une gare, une vague humaine où se mêlaient jeunes enfants, jeunes hommes et vieilles femmes, vieilles femmes surtout, très peu de jeunes. Toutes les physionomies étaient empreintes, non d'une tristesse morne, mais d'une agitation douloureuse ; les bras se tendaient de tous côtés pour des adieux, et je n'oublierai jamais la physionomie d'un garçon d'une vingtaine d'années qui, la figure littéralement inondée de larmes, montait sur le marchepied du wagon pour embrasser une dernière fois, avec une tendresse émouvante, l'un des partants. C'était, en effet, un départ d'émigrants. Dans une séparation, ce sont toujours ceux qui restent qui souffrent le plus. Ceux qui partent ont pour se distraire et pour se consoler, sans qu'ils
s'en doutent, le mouvement et le changement rapide des horizons, des horizons physiques qui se succèdent sous leurs yeux et aussi de l'horizon moral du milieu nouveau où ils se rendent. Ce jour-là, les partants étaient peu nombreux, quatre seulement. Je profitai de l'arrêt pour monter dans leur compartiment et pour causer quelques instants avec eux. Certes, ils ne partageaient pas la douleur de ceux qui venaient de les reconduire. Tout d'abord je fus frappé par les allures de l'agent d'émigration qui les accompagnait, homme jeune, coquettement habillé d'un complet de couleur claire, avec une fleur à la boutonnière, le chapeau sur l'oreille, la figure enluminée, la langue leste. Les quatre recrues, qui avaient de vingt-cinq à trente-deux ans, étaient des gens de « divers métiers » qui se rendaient aux Etats-Unis. Ils ne ressemblaient en rien à ces loqueteux que nous voyons souvent passer par trains entiers sur les lignes menant au Havre. Ils étaient de noir habillés, comme pour un dimanche ou comme pour une cérémonie, et surtout ils manifestaient une joie exubérante, criant à qui mieux mieux à la bella America^ eux qui abandonnaient cette terre si souvent chantée, et si proche de Viinbelle Tarentum, où Horace et les riches Romains de son temps aimaient à aller se reposer. J'appris bientôt que sur ces quatre jeunes gens, deux étaient mariés. Leurs femmes ne les avaient pas reconduits jusqu'au train. J'aime à croire qu'elles avaient voulu s'éviter des émotions trop violentes en vue du public.
De ces faits très apparents essayons de remonter à ceux dont la statistique ne nous instruit que d'une façon bien vague ou que le voyageur n'est pas toujours à même de constater de ses propres yeux.
Ce serait bien inutilement que dans lllalie méridionale vous chercheriez soit la ferme isolée, soit même le hameau. Il n'y en a pas. Rien n'étonne davantage un Français habitué à ces villages et à ces sections de village que signale, à travers les arbres et les cultures, le clocher pointu de la petite église, à ces modestes agglomérations où l'esprit de travail, de paix, de probité, de sagesse sociale, se conserve presque toujours mieux que dans le bourg dont ils forment des fragments disséminés. On me signale une province de la Sicile qui compte 300.000 habitants : c'est exactement le chiffre de mon département d'origine. Or celui-ci à plus de 300 communes, et la province en question en a 60. Ces communes sont donc de gros villages de 25,000, ou de 30,000 habitants, sans aucune subdivision, et les gares sont souvent situées à 3 ou 4 kilomètres (quelquefois plus) des centres dont elles portent le nom. Dans l'ancien royaume de Naples, c'est la même chose.
J'ai visité très en détail deux de ces groupes, l'un dans la Fouille, l'autre en Sicile : ils se ressemblaient
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comme deu?^ frères jumeaux. L'un s'appelle Ruvo di Puglia. J'y étais attendu par la famille d'un médecin propriétaire, dont le fils, membre de notre Société d'Economie sociale, a suivi en France les cours de l'école d'agriculture de Montpellier, a visité la Bourgogne et Paris où il est devenu un fervent de Frédéric Le Play. Il a même donné, en 1908, à la collection des Ouvriers européens, une excellente monographie d'une famille de cultivateurs de Ruvo. Cette dernière est toujours dans les conditions que le jeune agriculteur nous a décrites, je l'ai visitée à mon tour, et j'ai pu admirer sur tous les points l'exactitude minutieuse de l'analyse offertes a notre Société.
L'autre centre est Caltagirone, dans la province de Catane : j'y étais reçu par les Lazaristes français que le Souverain Pontile a chargés de la direction du grand séminaire. La seconde ville est assurément plus pittoresque que la première ; ses maisons en pierres grises se serrent les unes contre les autres et s'étagent sur une haute et large colline qui domine de loin l'horizon. Elle est agrémentée d'un jardin public où l'on a plaisir à regarder de jolis vases façonnés jadis par une céramique locale, tombée en décadence, comme y sont tombées bien d'autres choses. Bœdeker prétend que la ville est remplie de fondations dues à la générosité des classes riches et à l'aristocratie du pays. Cette phrase, bien connue dans la localité, y fait rire, je ne dirai pas précisément de bon cœur, mais enfin fait rire ceux à qui je la rappelle. C'est généralement une des premières questions qu'on leur pose en arrivant chez eux.
Non, « l'aristocratie » ne fait pas beaucoup pour relever des ruines auxquelles trop souvent elle ajoute les siennes. S'il y a ici des propriétés appartenant à des personnes vraiment riches, les maîtres vivent ailleurs et dépensent leur argent ailleurs. Quelques familles cependant se cachent encore dans des débris de vieux palais décorés d'intéressants souvenirs et quelquefois de belles œuvres d'art. Les influences administratives et politiques sont toutes aux mains d'hommes nouveaux dont les parents se sont enrichis dans tel ou tel genre de commerce. On en trouve d'ailleurs qui se font un plaisir de recevoir l'étranger avec une élégante courtoisie et une obligeance qui a son prix. Mais presque partout ce ne sont que maisons délabrées, rues en escalier avec des marches disjointes. Le grand séminaire ressemble assez à un ensemble de décombres mal odorants où l'on se logerait, comme on pourrait, après un siège et un bombardement qui aurait bouleversé une partie de l'édiiice. Par bonheur il va déménager.
I^ ville, ou plutôt le grand village de Ruvo, est situé sur une ondulation percée de larges routes, avec une église qui, quoique plus petite, rappelle sans désavantage l'église bien connue de Saint-Nicolas de Bari. Une maison seigneuriale, dont les maîtres sont généralement absents, eux aussi, donne à visiter un véritable musée, fort intéressant, de vases antiques. SiCallagirone a une école d'agriculture, munie de tout ce que les programmes de semblables institutions supposent, Ruvo a un syndicat antiphylloxérique groupant 2023 proprié-
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taires qui, pour leurs 7000 hectares, paient ensemble 7000 lires de cotisations.
Mais ce qui frappe le plus dans ces deux centres (et combien y en a-t-il qui leur ressemblent !) c'est le mode de logement des travailleurs. L'un vaut l'autre, ou plutôt l'un semble la copie exacte de l'autre. Tout le long des rues, ce sont des rez-de-chaussée ou des demi sous-sols comprenant une pièce, une pièce unique, où loge toute la famille, avec ses bêtes, si elle en a. Les privilégiés seuls ont une cheminée. Chez les autres, la fumée sort par la porte. Le loyer n'est pas très cher, malgré la hausse générale : ordinairement 60 francs par an. C'est un prix en harmonie avec beaucoup d'autres, et notamment avec celui des domestiques qui se paient de 3 à 5 francs par mois. La famille décrite dans les Ouvriers européens, et qui a été prise comme représentant une bonne moyenne de vie paysanne, est un peu mieux. Elle paie 120 francs. Sa demeure est plus saine, il faut quelques marches pour y arriver. J'y suis introduit au moment où la femme, qui a dû être jolie et qui a un air de bonne mère de famille, prépare le macaroni à son mari, un homme d'une forte tête, trapu, solide, attentif: il est raisonnablement satisfait de recevoir la visite d'un étranger qui, lui dit-on, a lu ce qui le concerne dans un livre écrit par son propriétaire. La principale pièce est assez grande : elle a le luxe d'une fenêtre, et elle est suivie d'une sorte d'alcôve semblable à une grotte : y couchent deux ou trois enfants déjà grands, dans des lits superposés comme les lits bretons et comme les couchettes des navires. Mais, je
le répète, ici habite un paysan particulièrement laborieux et économe. A Ruvo comme à Caltagirone, c'est un signe d'aisance relative et d'amélioration sérieuse que d'habiter à des étages supérieurs. Moins on est pauvre, plus on monte. On trouve alors moins d'humidité, plus d'air et de lumière ; je pense aussi que cette ascension est un signe qu'on peut s'offrir un abri spécial et supplémentaire pour son bétail. A Ruvo plus qu'à Caltagirone, la population, si bas situés que soient les gîtes dont on me fait les honneurs, m'a donné l'impression d'une population gaie. Je n'en excepte pas les gens que j'ai visités dans un ancien couvent de capucins où la municipalité loge gratuitement un certain nombre de familles indigentes. C'est comme une succession de dortoirs, où les divers lits conjugaux et ceux des enfants sont séparés par de simples tentures. Cette promiscuité appelle très souvent la descente de la police qui vient essayer de calmer des conflits trop bruyants. Tous ceux que j'ai vus ainsi sur place étaient au repos. Pour se faire une idée de leur existence de labeur, qu'on sache qu'ils doivent aller travailler dans toutes les directions, aussi loin que s'étend le territoire de leur commune. Avec ces 25,000 paysans, soit de Ruvo, soit de Caltagirone, nous aurions en France plus de 25 villages, sans compter les hameaux et les fermes isolées ; les espaces à parcourir en nos campagnes, pour aller à la culture, sont donc courts, et le voisinage immédiat de la maison fournit presque toujours du travail et des produits. On comprend combien les espaces il franchir sont plus longs dans la Sicile et dans les
Fouilles. Faites en quelque sorte la contre-épreuve. Figurez-vous que les 25 ou 30 petites agglomérations connues de vous dans un certain rayon de votre province soient toutes évacuées, que leurs habitants soient tous obligés de se concentrer dans un même bourg, sans un coin de terre, sans le moindre jardin potager, pour aller de là travailler dans leurs anciens champs, si éloignés qu'ils puissent être. Ce simple rapprochement vous en apprendra plus que des volumes de statistique. Pour suivre le labeur d'un ouvrier de la terre, placé dans de semblables conditions, il faudrait se lever de bien grand matin ; car lui, pour se rendre au lieu de sa tâche, il lui faut faire un certain nombre, un nombre souvent considérable de kilomètres. Aussi, me dit-on qu'il en est qui partent à 2 heures du matin, quand ils veulent revenir chez eux, au moins le soir ; quelquesuns, dans les régions exposées à la malaria, s'imposent môme la fatigue épuisante de revenir à leur logis au milieu du jour pour n'avoir pas la tentation de s'endormir à proximité du pernicieux marécage. Mais alors quelles sont leurs heures de sommeil? Un grand nombre partent pour huit, quinze, vingt jours, pour le temps enfin que durera leur travail. Dans ce cas, ils auront pour résidence temporaire une cabane, une remise, un chenil, et ils y vivront comme ils pourront.
Entre Lecce et Bari, à peu de distance de la gare où j'avais assisté à un départ d'émigrants, je voyais une escouade d'hommes portant sur leurs dos de véritables tours qui dépassaient notablement leurs tètes. Ils marchaient courbés, d'un pas lent et difficile, bien que
poussés par les employés du chemin de fer. Je me demandais si on n'allait pas les faire monter dans des wagons spéciaux, et je regrette d'en avoir été réduit à ma conjecture, car il devait leur être bien malaisé d'entrer dans des voitures ordinaires avec le chargement sous lequel ils pliaient. Celaient leurs outils de travail, leurs eifets de campement, peut-être aussi leurs provisions qu'ils emportaient ainsi avec eux. « Us vont travailler la terre », me dit un Italien, voyageant dans le même compartiment que moi. « Pour combien de temps ? — Pour tout le temps que durera leur tâche. » Je ne sais quel trajet ces pauvres gens auront eu à faire à partir de la gare où ils sont descendus. Encore ceux-là avaientils pu proHter du chemin de fer pour une partie de leur route. Combien d'autres, aussi chargés, ont à faire complètement à pied tout l'espace les séparant de la propriété de leur patron.
Telle est la condition de la plupart des paysans de ces provinces, où la viabilité est détestable et où le brigandage est très loin d'avoir disparu (i).
(1) Baîdeker, ordinairement plus exact, affirme qu'on peut voyager en parfaite sécurité sur toutes les routes de la Sicile. Ceci est de pure fantaisie. Quand j'allais de Catane à Syracuse, rn avril 1909, je lisais le récit d'une attaque à main armée et masquée qui venait d'être signalée tout près de Catane. Au moment où j'écris le résultat de mes enquêtes, un journal italien m'apporte, en deux jours, les récits de semblables attaques qui ont eu lieu, coup sur coup, à Travara, à San Cataldo, à San Ciuliano, dans la province de Trapaui et près de Caltanisetia : ils s'ajoutaient, disait la feuille turinoise, « à la série déjà longue » des attentats dont l'île avait été désolée dans ces temps derniers.
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Pour quels salaires travaillent ainsi ceux qui n'ont que leurs bras et que les propriétaires ou fermiers emploient, soit à la journée, soit à la semaine ? Le prix courant a été longtemps de 0 fr. 50 par jour, avec un supplément de quelques fèves ou d'un peu de pain. Il est aujourd'hui de 2 francs par jour, mais, bien entendu, quand il y a du travail. Or, comme on l'a dit, les bras manquent pendant trois mois, pour se croiser pendant neuf : propriétaires, fermiers, ouvriers, tout le monde y perd. Sont-ce les travailleurs qui ont manqué les premiers aux propriétaires ? ou sont-ce ces derniers qui ont commencé par manquer aux ouvriers en ne leur donnant ni assez de travail ni des salaires suffisants? De l'aveu général, c'est aux propriétaires qu'incombe la responsabilité première, mais, actuellement, ils se manquent réciproquement. Beaucoup voudraient remettre en meilleur état telle ou telle partie de leurs domaines, qu'ils ne le pourraient pas, parce que la condition du sol a empiré, comme nous l'avons vu, et parce que la main-d'œuvre à émigré. L'eau est devenue telle-
D'autre part, un article de laNiiova antologia du 1*"^ juillet i910 parle de la Basilicate comme d'une région infestée de brigandage. Un article de la Rassegna du 1"" janvier en disait autant de la Calabre. Un touriste étranger, qui passeau vol, n'a pas autant à craindre, sans doute, car les auteurs de ces coups sont des gens qui exercent souvent des vengeances semi-privées, semi-politiques, ou bien qui ont mis toute leur ruse à se tenir au courant des époques prévues où le! vendait sa récolte, touchait un fermage, etc. Il ne faut cependant pas, sous prétexte d'encourager les voyages, dire le contraire de la vérité.
ment rare ou irrégulière, par suite des déboisemenls, qu'on peut voir, en certaines régions, des wagons citernes qui distribuent l'eau, de poste en poste, aux gardesbarrières de la voie. Si donc on visite la Sicile en mai, qu'on se hâte de repaître ses yeux (!e la verdure : on touche vite au moment où tout sera brûlé et desséché.
En ces provinces méridionales, le métayage — sauf en quelques parties de la Fouille où l'on commence à l'introduire et où l'on s'en félicite — n'existe, pour ainsi dire, pas.
Les petits propriétaires émigrent volontiers et facilement ; car en vendant le peu qu'ils ont, ils peuvent se procurer les ressources nécessaires au départ et à l'arrivée. Il est vrai qu'avant de s'en aller, ils cèdent leur petit bien très bon marché à des gens qui le leur revendront peut-être très cher, s'il leur prend fantaisie de le racheter huit ou dix ans plus tard ; mais ils comptent sur les économies d'Amérique qui leur donneront, espèrent-ils, de quoi vivre de peu sans grand peine.
Ces propriétés, d'ailleurs, sont souvent si minuscules, que c'est une sorte de dérision d'en faire état. Dans la Sicile, dit M. le sénateur Villari, ancien ministre, le nombre despetites propriétés est assez grand ; mais il ne faut se faire aucune illusion sur leur valeur. J'en ai vu, ajoute-t-il, qui payaient, — ou étaient censées payer, — des redevances de 1,89, — i,61, — 0,94 centimes. Il y en a, en Sicile, qui paient une redevance de 0,20 centimes. Pour poursuivre celui qui
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ne paie pas, il faudrait dépenser beaucoup plus que la « somme « à recouvrer.
Ces parcelles proviennent de l'abus fait d'une institution dont d'autres provinces de l'Italie fLucrjues, par exemple), disent se trouver très bien : l'emphytéose. L'avocat du consulat de France à Palerme m'explique ceci. Telle propriété est louée à perpétuité pour une rente fixe. Les héritiers du propriétaire (i) se partagent le sol cultivable, mais en gardant simplement les titres qui en représentent la valeur, absolument comme on se partage des titres représentatifs de telle ou telle fraction d'une valeur industrielle. Il arrive donc que la subdivision des héritages multiplie les parcelles et que la difficulté où est le propriétaire de faire rentrer de si petites redevances encourage souvent le locataire à se considérer comme propriétaire définitif. C'est une sorte d'usurpation qui entretient beaucoup de querelles et d'inimitiés sans bénéfice pour personne. Si encore la parcelle était à la porte du logis, on en tirerait parti ; mais nous avons vu à quel point l'agglomération dans les villes, et le vide fait dans les campagnes, rend chimérique ce petit bénéfice. Il n'est pas étonnant que l'usage de l'emphythéose en soit profondément discrédité.
En face de cette fragmentation indéfinie aboutissant
(1) Si le fermier ou locataire perpétuel meurt sans héritiers, l'Etat hérite de la location et devient le débiteur du propriétaire. Si l'Etat ne veut pas prendre la peine de payer, tout (possession, jouissancei retourne au propriétaire comme ayant la concession.
h des accaparements sans excuse et sans profil, s'étend néanmoins, et de plus en plus, la très grande propriété ; et aucun de ces deux extrêmes n'est à même de compenser les désavantages de l'autre. Avec quoi, en eflét, le gros propriétaire déjà riche opérera-t-U des concentrations nouvelles ? Ce n'est pas avec ces particules insignifiantes et disséminées : c'est avec des propriétés déjà un peu étendues et valant qu'on fasse les frais d'un achat régulier. Après la dépossession des Bourbons, le gouvernement unitaire a accordé, comme un grand bienfait renouvelé de notre opération révolutionnaire des biens nationaux, la vente des grands domaines de la couronne, de la noblesse et de l'Eglise. Il est bien établi que rien n'est allé, ou, du moins, n'est resté à la petite et à la moyenne propriété. Un député radical, économiste de grande érudition, professeur à l'Université de Naples et représentant de la Basilicate, M. Francesco Nitti, me dit : « Au moment de l'unité, le pouvoir central, pour battre monnaie, a vendu les forêts du domaine royal et du domaine ecclésiastique. Elles ont été achetées par des gens qui n'avaient pas d'argent et qui s'en sont fait en coupant à blanc ou en défrichant à outrance. De là, les déboisements qui ont ruiné nos provinces. » Dans la suite, il est clair qu'avec toutes les causes réunies de pauvreté, pour ne pas dire de misère, qui poussent à lémigration, la concentration se fait presque toujours au bénéfice des gros domaines : l'absorption des petites propriétés par les latifundia existants est inévitable. M. Villari explique très bien d'autres faits qui accélèrent encore le mouvement.
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Au premier rang est la rareté de l'eau. Telle prairie, et il yen a beaucoup dans ce cas, ne peut plus donner qu'une seule récolte de foin : avec 10 hectares soumis à l'assolement, c'est à peine si un propriétaire qui n'a que cela peut nourrir une paire de bœufs. Il aura donc intérêt à vendre ses 10 hectares. Qui les lui achètera, si ce n'est le grand propriétaire voisin? Car si dans l'étendue de son domaine, celui-ci a, comme il est à croire, une source pour abreuver son bétail, il est, parce seul fait maître du territoire des divers coins duquel les bêtes viennent boire à sa source. On aura donc beau diviser et dépecer, le latifundium se reconstitue de luimême.
Je n'ai pas encore parlé de ceux qui souffrent le plus, parce que ce sont eux qui font le plus d'efforts et ont le plus de déceptions : je veux dire les petits fermiers ; mais peut-on donner ce nom à ceux qui souslouentpour un temps, le plus souvent court, une fraction du grand domaine pris tout entier à location par un fermier général appelé le gabelloto ? Ces sous-locataires ont toujours besoin de quelques avances : la plupart n'en ont pas, ils en empruntent au gabelotto et l'usure dévore les fruits de leur travail au point de ne leur laisser le plus souvent que bien juste de quoi ne pas mourir de laim.
Cette fonction parasite du gabelloto est un des abus les plus haïs du peuple de ces provinces et particulièrement du peuple de Sicile. M. le sénateur Yillari plaide, assez timidement du reste, en sa faveur les circonstances atténuantes : il insinue que ce n'est pas un
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parasite, puisqu'il délivre le propriétaire de beaucoup de soucis. Oui, et de beaucoup de devoirs. Mais c'est précisément là le tort et le malheur. A Ruvo dî Puglia, dans la famille Lojodice, dont j'ai parlé plus haut, 150 hectares de terre ('c'est une propriété moyenne pour le pays) sont loués par fractions, à quatre-vingtsix paysans. Mais le docteur Lojodice et son fils sont imbus des principes de Le Play et ils savent exercer le patronage. Partout ailleurs, le propriétaire touche son revenu, et c'est tout. Ceux qu'on appelle les fermiers ou plutôt sous-fermiers sont simplement ceux qui souslouent un petit coin de terre pour essayer d'en tirer de quoi vivre : c'est sur eux, en définitive, que retombe, sans qu'ils aient la force nécessaire pour le porter, le poids des soucis dont on ne veut pas au sommet de la hiérarchie.
Le fermier principal ou gabelloto, que fait-il donc ? S'il s'agit de terres sèches comme il y en a beaucoup en Sicile et de plus en plus dans la Basilicate et les Calabres, il loue de plusieurs propriétaires de grands espaces à pâture et mène ses troupeaux de l'un à l'autre au fur et à mesure que le bétail a épuisé les herbages. Ensuite, quand la terre semble suffisamment préparée par l'engrais des animaux, il la sous-loue à des paysans auxquels il avance des semences, et qui le paient à tant pour cent de la semence confiée. Là où il y a de l'eau, son rôle est encore plus simple. Il prend une terre à bail : c'est généralement pour trois ou quatre ans au plus. Les propriétaires ne veulent pas de plus longs engagements, parce qu'ils espèrent toujours, à
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chaque renouvellement, obtenir un prix supérieur. Mais alors le gabellotto ne se voit aucun intérêt à introduire des améliorations qui serviraient à augmenter le prix de son loyer. Il se borne donc à subdiviser son gros lot et à sous-louer chaque partie, et il épuise tout à la fois la terre et le paysan, car il multiplie à l'égard de ce dernier toutes les formes de l'usure appliquée à toutes sortes d'avances et de services (1), à la réparation de prétendues pertes ou diminutions de valeurs dont l'appréciation variable et arbitraire est toujours forcée par le plus maître des deux. De prélèvements en prélèvements, le pauvre homme qui a peiné voit sa part fondre à vue d'œil. Considérons maintenant que ces grands domaines sont généralementdes terres à blé, où le paysan n'a de travail que pendant quelques mois de l'année. On ne saurait trop revenir et insister sur ce point que l'agglomération dans les villes ou dans les très gros bourgs rend impossibles toutes ces petites cultures variées dont vit si souvent la population de nos hameaux. La monoculture — ici par le blé, là par les vignes, ailleurs par l'olivier — est de règle dans cette partie du royaume. Aussi quand une crise atteint Tune d'entre elles, ceux qui s'y adonnent se voient sans autre ressource que l'émigration. Même en temps ordinaire, et, si on peut dire, normal, M. Villari faisait le calcul que si l'homme gagnait 3 francs par jour, en réalité, avec la longueur des chômages, il ne pouvait
(1) Il faut que le sous'locu taire paippourlegurdiendela sécurité (qui ne j^arde rien), qu'il paie pour le prêtre venant à certains intervalles dire la njesse, etc., etc.
compter, somme toute, que sur 1 franc... pour vivre lui, sa femme et ses enfants qui, vu l'éloignement des lieux du travail, ne peuvent lui rendre aucun service. N'ouljlions pas que les impôts, et particulièrement les octrois, font que la vie est ici plus chère que partout ailleurs. Le gabelloto trouve seul son compte à un tel système. S'il a épuisé une propriété, il en louera une autre, à moins qu'il ne soit dans ce cas que M. Combes de Lestrade dit fréquent : « Il arrive en six ou sept ans à tripier son capital ; il achètera aux enchères un latifundium vendu après saisie et deviendra ainsi l'un de ces gi-ands propriétaires contre lesquels il continuera à faire croître la haine des travailleurs. » Bref, imaginez qu'en nos campagnes quelques usuriers aient hérité de tous les droits féodaux ou les aient usurpés, puis les aient exercés uniquement à leur avantage contre des travailleurs sans défense et sans leur rendre vraiment aucun service, vous aurez à peu près une image de la plus grande partie de l'Italie méridionale d'aujourd'hui même.
Le voyageur qui s'arrête à Agrigente ou à Palerme, celui qui remonte de cette dernière ville, à travers la Conca d'Oro, jusqu'à la splendide cathédrale de Montréal, peuvent croire qu'ils sont dans un pays merveilleux ; merveilleux, il l'est, en effet, par la beauté de ces rivages que baigne le flot bleu et tout le long desquels le sol disparaît sous une forêt continue de verdure légère et de fruits chaudement colorés. Mais qu'on se renseigne, et on apprendra que, vers 1894, les mille citrons !>e vendaient 40 francs et que les ré-
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coites étaient abondantes ; ceux qui ont acheté alors les propriétés sur ces données se trouvent maintenant avec des récoltes très diminuées et des prix de 4 francs le mille.
On ne saurait s'étonner dès lors que le courage et l'esprit d'initiative manquent à ces populations rurales. Je ne suis pas surpris, pour ma part, que des observateurs impartiaux, renseignés par un séjour de six mois sur douze, dépeignent le paysan sicilien comme ignorant, abruti, servile et haineux, dissimulé, toujours prêt à la révolte ou s'y préparant par des moyens dérobés. Comment ne serait-il pas routinier ? Il laboure avec la charrue de bois, il ne sait pas ce que c'est que la brouette ; il ne connaît pas le tombereau à bascule: pour vider le contenu d'une voiture, il est obligé de dételer le cheval ; même quand on lui fait adopter une innovation, il la pratique avec ses anciennes habitudes routinières en exagérant ce qu'on lui fait faire et en s'y tenant étroitement. Ainsi, le détermine t-on à employer des engrais nouveaux, à user des phosphates tunisiens ; il ne veut plus autre chose, dédaigne ce qu'il avait, ce qu'il a encore sous la main. Or, rien de tout cela n'est particulier à la grande île. Au MontCassin, les bénédictins ne peuvent plus donner l'exemple des belles cultures : on ne leur a permis de rester dans leur célèbre monastère, dépouillé des trois quarts de ses revenus, qu'à la condition de s'y réduire à un petit nombre et d'y entretenir un collège. Mais je trouvais là un jeune religieux hollandais, très intelligent, venu comme professeur d'art et comme
chef d'une escouade de travailleurs occupés à la restauration des vastes édifices. Avec l'esprit d'observation et l'expérience de son pays d'origine, il me rendait exactement le même témoignage des procédés arriérés du sud de l'Italie continentale.
Ce n'est pas faire un rapprochement forcé que de dire : ce que le paysan de ces contrées est en agriculculture, il l'est en toutes choses, non pas seulement respectueux, mais esclave de l'autorité et de la tradition, telle qu'il est à même de les voir, se laissant conduire et même opprimer sans résistance, tant qu'il n'est pas aiguillonné et entraîné par une inlluence nouvelle qui l'a piqué au vif de son être ; mais alors il part avec une sauvagerie et une brutalité allant jusqu'à dépasser ce que ses excitateurs attendaient de lui.
Il y a en effet un singulier contraste entre ce que l'ensemble de la population a de passif et d'abandonné dans sa routine et quelquefois dans son immoralité de tous les jours et ce qu'un certain nombre de ses habitants ont d'audace dans les entreprises criminelles, quand il s'agit, par exemple, de préparer un coup savant, de frapper de terreur un ennemi, de faire disparaître un faux-frère, de pratiquer avec impunité toute une série de vols, avec le concours depick-pokets, de ruffians, de souteneurs et de bravis, sans oublier les traficants d'influences électorales (1). Tout cela, insouciance et laisser-aller des uns. ruse et violence
(1) Ce tableau est surtout en Sicile, dans les provinces de Païenne et de Trapauie.
malfaisante des autres, est passé dans les moetirs ; et )e tout continue, simplement parce que nulle force saine et sainement organisée ne travaille à Tenrayér en fournissant des moyens corrects et honnêtes de sortir de la misère héréditaire.
De ces phénomènes redoutés on cherche les causes. Elles ne sont pas, je l'ai montré, dans un vice essen- \ tiel et dans des tares fondamentales de la race. Qu'elle | passe le détroit et colonise en Tunisie, on trouve bien en quelques endroits qu'elle aime trop à se rapprocher des indigènes, à prendre leufs habitudes plutôt que les nôtres, à parler même plu» volontiers leur langue ; mais elle leur est incontestablement très supérieure. Aussi les Siciliens qui, sous notre protectorat, se créent de belles fermes et îoM prospérer de belles entreprises, ne sont-ils pas rares.
Dans sa patrie d'origine, le paysan italien avait souffert de l'absence d'une vie rurale le mettant, lui et les siens groupés ensemble, à proximité de son gagne-pain, la terre. C'est là ce qui ruine son tempérament ; c'est là ce qui l'empêche de faire des économies, c'est là ce qui altère profondément sa vie de famille ; c'est là ce qui réduit en quelque sorte à néant tout effort sérieux pour constituer de petites propriétés à culture intensive, donc entretient le système de la
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très grande avec ses nombreux abus. Mais cette cause d'infériorité, d'où vient-elle donc ? On nous répond : des habitudes contractées dans les innombrables invasions grecques, orientales, sarrazines, normandes, espagnoles, françaises, qui contraignaient les gens à se serrer autour du châleau féodal. Mais pourquoi la cause ayant été visiblement écartée, l'effet a-t-il persisté? Pourquoi le changement opéré par tant d'autres Etats dans le peuplement des campagnes ne s'est-il pas produit ici? La monarchie des Bourbons, c'est entendu, avait tenu à conserver un état féodal, un état digne du Moyen Age. Et ni l'absence de gros impôts ni celle d'un service militaire organisé ne pouvaient compenser un tel scandale ! mais enfin, il y a cinquante ans que cette monarchie a été renversée. Une nouvelle classe bourgeoise s'est développée et enrichie : elle s'est constitué des espèces de fiefs avec des propriétés qui, après un semblant de division, sont revenus bien vile entre ses mains : elle s'en est fait d'autres avec les fonctions administratives, avec les sièges de sénateurs et de députés. D'où vient qu'en se targuant d'avoir libéré ces populations, elle ne les ait ni éclairées ni servies et ne leur ait pas mieux assuré sur le sol natal la sécurité du pain quotidien ?
Je sais bien que c'est une question controversée — mais c'est déjà beaucoup qu'elle le soit — de savoir si l'unité italienne a été profitable ou non aux provinces méridionales. Ni M. Georges Goyau dans ses Lendemains d'imif.è, ni M. Combes de Lestrade dans sa Sicile sous la monarchie de Savoie, ne le pensent,
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ni le sénateur ancien ministre, M. Villari, ne le donne à penser. A l'époque tout à fait actuelle et au moment ' (le la présente enqu(^te, s'ofire à moi un conlrasteL assez piquant (bien qu'il n'ait rien de très inattendu] pour ceux qui vont souvent en Italie;. Le jugement le i plus favorable à l'unité italienne (sans être enthou-L siaste) me vient d'un jésuite, supérieur d'un grand séminaire. Il est vrai qu'il est Piémontais et que, bon gré, mal gré, il doit voir dans l'unification de la péninsule le triomphe mérité de sa province maternelle. Puis, je suppose que, comme beaucoup d'ecclésiastiques, il s'attache à la dynastie siégeant à Rome comme à un dernier rempart contre une nouvelle et plus redoutable révolution. En tout cas, il estime que M. Georges Goyau a poussé les choses un peu trop au noir, que l'union a été un bienfait pour le midi et que ce n'est pas seulement son avis personnel. Il ne croit pas que la bourgeoisie ait pu exploiter la dernière ré volution « plus qu'elle ne l'a fait ailleurs et en tous temps 0, j'ai soigneusement noté ces dernières paroles. C'est ce qu'on appelle plaider coupable, en ré clamant une grande indulgence.
Le jugement le plus défavorable, qui me le fournit La manifestation concertée, le 10 août 1910, à h Chambre du travail de Rome, entre socialistes purs syndicalistes révolutionnaires, anarchistes et étudian libertaires ! C'était à propos des incidents de Bari, où le peuple ayant réclamé en masse et bruyamment contre le renchérissement de la vie, les carabiniers ti? rèrent, sans provocations bien redoutables, et tuèren
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une ou deux personnes. Là, sans doute, on pouvait s'attendre à cet état d'esprit qui, depuis quelques années, lait fi de l'ancien patriotisme, met les intérêts des prolétaires fort au-dessus des combinaisons gouvernementales, au-dessus môme Hes destinées nationales et croit enfin que la véritable unité, c'est celle des classes en révolte contre la société capitaliste. Mais le langage tenu dans cette séance n'en est pas moins à noter.
Les déclarations du syndicaliste avaient, en effet, beaucoup de précision et de portée : « S'il y a, s'écriat-il, une question méridionale, cela vient de l'énorme erreur de l'unité italienne, dont le Midi n'a rien retiré, que l'unité de la fiscalité [che l'imita del fiscalismo). L'unité italienne n'a pas été l'œuvre de la fraternité des populations, elle a été simplement une conquête de l'armée piémontaise secondée par de mystérieux accords internationaux. » Il ajoutait : « Les Fouilles (il aurait tout aussi bien pu dire toutes provinces du Midi) sont livrées à l'anarchisme individuel, car elles ont été abandonnées par la troisième Italie, monarchico-democratico-socialiste, qui n'a eu d'autre plan que de les initier à de ténébreuses compétitions électorales. Je sais bien qu'on s'est toujours tué dans les Fouilles, pendant les processions, pendant les divertissements, pendant les élections. On dit toujours au prolétariat que les carabiniers, commandés par de meilleurs préfets, devront n'user de leurs armes qu'avec une extrême prudence. Toutes les promesses du gouvernement sont des chansons. La Fouille est
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au point où elle était il y a cinquante ans, et la foule qui s'y fait égorger pour un cafididat politicien se donne l'illusion d'être aujourd'hui dans un pays civilisé ! »
Que le gouvernement italien mérite, avant tout, le reproche d'avoir négligé la viabilité des campagnes méridionales, c'est ce qui ne saurait être nié. Les chemins de fer construits ont de l'utilité pour le royaume dont ils complètent le réseau et auquel ils prolongent le trafic. Mais outre qu'ils sont peu nombreux et passent dans des délilés sujets à malaria, il faut se rappeler qu'une région ne peut guère proûter ellemême des voies ferrées qui la traversent, si elle n*a pas de bons chemins pour y aller et en revenir. Or, sous ce rapport, l'état de ces provinces est lamentable. Est-ce pour s'épargner la formation d'une classe d'ouvriers d'usines, comme un socialiste de la Chambre du travail de Rome en accusait le ministère"' Non I car beaucoup d'autres leur reprochent, au contraire, d'avoir voulu fonder à tout prix des industries peu viables, de les avoir favorisées par des moyens factices. Les lois protectionnistes adoptées, disent ces critiques (et ils ne manquent pas d'autorité), ont pu aider certaines usines du ^'ord, mais sans réussir à développer une industrie vraiment nationale et, en ame nant les nations étrangères à prendre des mesures de '^ représailles, elles ont atteint gravement la source la plus naturelle de la richesse de l'Italie, l'agriculture. Elles l'ont atteinte en l'empêchant d'exporter avantageusement ses produits; elles l'ont atteinte aussi en la
contraignant à tout acheter plus cher, depuis ses machines et ses outils jusqu'aux objets les plus indispensables à la vie quotidienne de ses travailleurs. C'est là ce que disait très liautement un journal très estimé, la Stampa (nuance du Temps), dans le numéro même où il insérait les discours de la Chambre du travail de Rome. « A chaque nouvelle rupture des rapports commerciaux, à chaque nouveau traité de commerce, disait.il pour son propre compte, les Fouilles agricoles et maritimes ont reçu un coup qui a misérablement paralysé le peu d'audace et dinitiative qu'on trouve dans le Midi ; on a ainsi détruit en bloc des économies suées péniblement {ben sudaii risjiarmi). Jl est clair que dans une telle lutte ce sont les provinces méridionales qui doivent perdre le plus. »
Perdant davantage, elles ont encore plus de peine à supporter ce que le syndicaliste appelait « l'unité fiscale », mot très expressif, qui résume tout un autre aspect illogique et artificiel du royaume, jusqu'à présent du moins. Se prêter aux dépenses d'un grand état militaire, les provinces du Nord le peuvent, celles du Midi ne le peuvent pas. L'égalité môme, l'égalité mathématique qu'on leur applique dans le budget comme ailleurs, devient une injustice criante, aussi bien dans l'ordre des impôts qu'on peut appeler intérieurs que dans ceux que prélève la douane. L'homme du sud récolte moins, vend moins, est obligé d'acheter plus et plus cher, et il paie sur le même pied ; car il faut que tous concourent également aux dépenses de la guerre, à celles de la marine, etc. Voici longtemps déjà qu'on a
mis cette situation en pleine lumière: tout ce qui en a été dit est de plus en plus vrai.
Cette situation est encore aggravée par la mauvaise administration. Si dans les provinces septentrionales il suffit d'une élite sociale forte, indépendante, éclairée pour créer une presse à son image et tenir en respect l'autorité, on ne peut compter au midi sur une pareille protection. Le mal sans doute est atténué autant que possible dan? tout ce qui touche à l'administration centrale dirigée par les pouvoirs nationaux ; dans l'administration régionale et communale, il paraît profond. On a mis d'abord ces populations dans une passe difficile par le seul fait que l'Eiat a commencé par prendre tous les biens collectifs, tous les domaines qui conslituaientd'admirables réserves etque, dans l'organisation à laquelle on les a soumis, rien ou presque rien, nous l'avons vu, n'est revenu aux communes, au peuple même encore moins. Il a donc fallu que ces communes se créassent des ressources : elles en ont cherché dans des taxes locales particulières, notamment dans les octrois qui, au dire des hommes les plus au courant de ces choses, sont quatre fois plus lourds dans la Sicile toujours appauvrie que dans le Piémont ou la Lombardie, toujours enrichis.
Ces taxes du moins sont-elles, là ou elles sont prélevées, équitablement réparties, équitahlement recueillies, équitablement employées ? Dans son dernier écrit, dont j'ai donné plus haut un extrait, Cavour, après avoir dit qu'il fallait assurer la prospérité de l'ancien royaume de Naples et qu'on le pouvait, ajoutait : « La régéné-
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ration de l'Italie dépend en grande partie de la force et de l'iionnèteté du gouvernement; mais il est nécessaire de savoir résister aux passions et aux influences politiques, dût-il en rejaillir sur le ministère une forte dose d'impopularité. II faut encore que nos populations envoient à la Chambre des députés honnêtes et indépendants, ayant en vue l'intérêt général plutôt que les intérêts particuliers. » Belles paroles à méditer en d'autres pays que l'Italie ! Beau programme dans lequel se glissait, ce semble, un aveu, on peut presque dire une prophétie : car pour avoir une juste idée de ce qui se passe en ces provinces que le célèbre homme d'Etat mettait ainsi sous sa protection, — et il le leur devait bien, — il faut prendre à peu près le conlrepied. Avec la meilleure volonté de ne rien forcer, on ne peut faire autrement que de noter avant tout le fait capital que voici : les classes qui ont accompli la révolution et ont constitué l'unité, l'ont fait à leur profit à peu près exclusif; et ce sont elles qui, dans le Midi, sont à peu près seules à voter ; ce sont donc elles que le pouvoir central doit ménager quand les décisions viennent de lui ; c'est à elles qu'il doit inévitablement laisser tout faire quand c'est d'elles que dépendent les décisions et la manière de les exécuter.
« Elles sont seules à voter. » — Ceci étonnera peutêtre plus d'un lecteur. Est-ce que le suffrage universel n'existe pas en Italie ? — En principe, oui, mais d'abord les classes très élevées et les familles vraiment religieuses sont le plus souvent retenues par lésion expedit et s'abstiennent ; puis le peuple proprement dit vote très
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peu parce que le droit de suffrage est retiré aux illettrés. Ces derniers sont déjà, dans la réalité, très nombreux. En 1872, ils formaient les trois quarts de la population masculine de vingt et un ans. Au dernier recensement, ils étaient encore plus de la moitié. Or, les municipalités au pouvoir ne se gênent pas du tout, paraît-il, pour déclarer dénué de l'instruction primaire nécessaire et, en conséquence, rayer des listes électorales, un citoyen dont l'opinion leur est suspecte.
A Tarente, on me montre la place sur laquelle, au l"mai précédent, ont évolué les ouvriers manifestants. Ils étaient au nombre de 5 ou 6000 : leurs drapeaux, leurs attitudes, leurs cris, les affiches qui les avaient convoqués, les discours qu'ils avaient applaudis, tout exprimait de leur part des sentiments socialistes probablement très peu clairs, mais non douteux. Or, aux élections, quelles qu'elles soient, il n'y pas plus de 250 voix socialistes. Pourquoi? Parce que sur les 5 ou 6000 manilestants il y avait trop peu d'électeurs, non seulement votants, mais inscrits. S'ils sont contents de leur sort, — tout en n'étant défendus ni par une aristocratie traditionnelle, ni par une dynastie acceptant des responsabilités, ni par eux-mêmes, — à leur aise ! Mais s'ils ne le sont pas, le sécurité des élus peut être trompeuse, comme elle l'a été en d'autres nations. Quand le second Empire a rétabli d'un seul coup le suffrage universel, certes il y eut beaucoup d'objections à faire, et il en reste plus d'une, appelant des réformes profondes. Mais du moins, en faisant son coup d'Etat, Napoléon III s'était-il mis dans la nécessité de satisfaire le peuple
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des campagnes qui allait voter, et il le satisfit jusqu'au moment de ses rêveries et de ses indécisions également mortelles. Avec le système en vigueur chez elle, la nouvelle monarchie de Rome est vraiment trop encouragée à négliger et à laisser négliger les intérêts populaires. Dans cette ville de Tarente, tous les conseillers munici' paux sont des « libéraux », traduisez des « radicaux » de la nuance des nôtres. Le député, lui, doit être pour Tarente, agir et voter pour Tarente, c'est-à-dire, bien entendu, pour ceux qui l'y ont élu et qui sont minorité. Quant au reste, on lui permet d'être tout ce qui lui plaira. Telle est l'image, non seulement de Tarente, mais de sa province et de chacune de ses voisines.
Cette classe, qui vote à peu près seule et pour elle seule, est d'autant plus portée à cet égoïsme calculateur, ami des démonstrations artificielles et fausses, ami surtout des privilèges et des faveurs, que sa situation est encore instable. Avec des restes de vieilles familles habituées à la générosité du patronage et des familles moyennes heureuses d'exercer une action savante, utile, honorable, patriotique, le Piémont, la Lombardie, la Toscane réussissent à faire de belles et bonnes choses. Dans le Midi conquis et exploité, rien de pareil. En partie par sa faute, en partie par celle des événements, l'aristocratieest absente ou annulée; les classes moyennes sont ou besogneuses ou encore à la joie personnelle des aubaines que leur ont procurées soit l'usure, soit la caplation de privilèges d'ordre politique, soit l'une et l'autre rurauléeis.
Voici la ville de Bari, chef-lieu de la province du
même nom et capitale de toute la Pouille (1). Au moment de la grande exportation des vins et des huiles, elle s'est beaucoup enrichie. Elle a pu se croire à la veille du plus brillant avenir. Autour de la vieille cité court un boulevard qui rappelle les grandes villes industrielles ou commerçantes en développement. On y voit ici un énorme théâtre, comme celui de Palerme, là la résidence d'un banquier qui, sur une voie poudreuse, au milieu de constructions vulgaires, s'est élevé un palais vénitien, dont la seule façade, copiée sur la plus fastueuse du Grand Canal, a coûté 300 000 francs. La France est pour beaucoup dans cette prospérité. Au mois d'avril qui précédait ma visite, neuf grand voiliers étaient partis pour Nantes avec des chargements composés tout entiers d'huiles d'olives destinés à la fabrication des conserves de Bretagne. La maison Gazagne, de Marseille, a introduit de plus la fabrication d'huiles industrielles avec le traitement des résidus par sulfure de carbone. On estime qu'elle a ainsi procuré au pays un produit annuel d'environ 6 millions. Le commerce des amandes est aussi très actif. Malheureusement la spéculation gâte ici bien des choses. Beaucoup de petits propriétaires, m'explique notre vice-consul, spéculent sur leurs propres produits en passant avec les maisons d'exportation des marchés à terme. Mais les gros propriétaires spéculent encore davantage en achetant aux petits, qui sont souvent des débiteurs à leur merci,
(1) La Pouille se compose de? trois provinces de Bari, Lecce, Foggia.
des paquets d'engagements à livrer qu'ils revendent. Chaque année ces marchés sur les olives et sur les amandes amènent des déconfitures. Seuls, les très grosses maisons et les banques sont sures de toujours gagner.
A un moment de lajournée, je demandais mon chemin à un franciscain que je croisais dans la rue. A ma manière de parler, il sursauta joyeusement et me dit : « N'êtes-vous pas Français? » Puis il me raconte qu'il a passé neuf mois à Paris, rue des Fourneaux, et six ans en Egypte où il visitait surtout la colonie française. Je le questionne donc à mon tour. 11 me fait l'éloge des habitudes laborieuses du peuple de Bari, supérieur en cela au peuple de Foggia qui est lui-même plus travailleur que celui de Lecce. Mais il déplore, lui aussi, les récents et considérables progrès de l'émigration qui amène dans les familles une désorganisation dont il ne me cache aucune misère. 11 voit grandir l'irréligion, non par cause, mais effet. — il tient à me le bien répéter, — de l'immoralité croissante. Quand je l'interroge enfin sur les classes sociales de la région, il me dit qu'il n'y en a, en somme, que deux, les riches et les pauvres : peu ou point d'intermédiaires ! « Ceux que vous appelez, en France, les hommes des classes moyennes, me dit-il, les fonctionnaires, les avocats, les médecins, sont eux-mêmes de pauvres gens. « Après l'avoir quitté, je puis m'entretenir avec le chef d'une grosse maison provençale. Il me confirme absolument ce que vient de me dire le franciscain : ici, à proprement parler, pas de classe moyenne ; « la bourgeoisie est pauvre » ,
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On ne sera pas surpris dès lors qu'elle se divise en deux portions assez inégales : celle des résignés, qui ne font rien, pas plus pour eux que pour les autres, et celle des intrigants, qui ne font rien que pour eux* mêmes. Ni pour les premiers, ni pour les seconds, il ne s'agit d'être républicain ou royaliste, homme de droite ou homme de gauche : ces dénominations peuvent être courantes, elles n'ont pas plus d'importance que la couleur ou la forme des chapeaux ou, si vous voulez quelque chose de plus relevé, que la préférence donnée historiquement, soit à Garibaldi sur Cavour, soit à Cavour sur Garibaldi. Il s'agit de faire partie de ceux qui réussissent à mettre à leur disposition le pouvoir local, voilà l'essentiel. Les résignés ou les impuissants subiront donc tout ce dont les autres se feront décharger. Ce sont les premiers qui perdront les procès et les autres qui les gagneront : ce sont les premiers qui paieront le maximum de tout impôt, tandis que les seconds seront exonérés, s'il le faut, des taxes, des plaintes et des poursuites. On ne serait pas embarrassé pour citer tel autre pays qui descend sur cette même pente, mais enfin avec certaines résistances qui laissent espérer de meilleurs jours. L'Italie, et surtout l'Italie du Sud et dans cette dernière, surtout, la Sicile ont roulé depuis longtemps jusqu'au fond. Ceux qui ne peuvent pas s'en accommoder et qui ont encore quelque énergie partent. Comment les retenir et comment retenir les générations futures? Comment les faire remonter à un état plus digne de la civilisation dont nous sommes si orgueilleux ?
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L'universitaire distingué, l'homme politique obligeant avec qui j'ai pu m'entretenir assez longuement à Naples m'a développé trois idées tout à fait caractéristiques de l'esprit qui règne dans le monde gouvernemental où il jouit d'une si légitime autorité.
En premier lieu, « l'émigration est le salut économique de l'Italie ». C'est là, convenons-en, un expédient qui peut sembler facile : laisser les gens aller gagner en Argentine, au Brésil aux Etats Unis, de l'or qu'ils expédieront en Italie... Mais outre que ceci équivaut à ne rien faire, on a vu, par tout ce qui précède comment l'émigration italienne a atteint et même dépassé les proportions en deçà desquelles elle était utile. N'y revenons pas.
Mon interlocuteur, toutefois, a un autre plan paraissant prévoir des interventions positives. C'est, comme la plupart des plans italiens, un projet, je n'ose dire un rêve grandiose où louta été prévu, tout, sauf les moyens d'exécution. A première vue, c'est très simple: enBasi. licate, tout reboiser de manière à faire de la province une vaste forêt ; en Calabre, aménager toutes les chutes d'eau pour en mettre la force à la disposition de nombreuses usines. A coup sur, ces deux idées se justifient d'elles-mêmes et elles n'ont rien d'essentiellement utopique. Elles ressemblent à l'un de ces plans de bataille
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OÙ l'on se propose d'enfoncer le centre ennemi, puis d'envelopper sa droite ou sa gauche. Seulement où sont, encore une fois, les moyens d'en venir à bout?
Trois modes d'action peuvent être mis en mouvement : l'action du gouvernement central, l'action des municipalités, l'action des entreprises libres attirées par l'espoir d'un important, mais juste bénéfice. Il va sans dire qu'aucun des trois ne pourrait rien sans le concours d'actions individuelles répondant avec une certaine confiance.
L'action gouvernementale à l'égard des provinces déshéritées ne brille pas beaucoup par l'esprit de suite. La Nwjva Anlolugia, dans des articles très étudiés, très lucides, rappelait tout récemment qu'en 1904, le Parlement avait voté en faveur de la Basiiicate un certain nombre de mesures promettant des effets sérieux. Reboisements, routes, chemins de fer, travaux hydrauliques devaient d'abord transformer la face matérielle du pays. Puis se dressait toute une forêt... de projets de loi sur les emphytéoses, sur l'exploitation des domaines publics par les cultivateurs, sur l'organisation des caisses de petit crédit... Pour éviter les abus et les mécomptes, l'Administration allait se faire partout intermédiaire, partout tutrice et protectrice ; elle allait veiller — c'était prévu — à ce que les nouvelles familles eussent toutes des contrats équitables en bonne et due forme. Enfin, les millions étaient volés libéralement. Mais bientôt deux ordres d'objections s'élevèrent, dans la province même de Basiiicate et dans les autres, h^n Basiiicate, on trouva que le gouvernement
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central en faisait à la fois trop et trop peu. il voulait retenir les habitants sur des terres « bonifiées » ; mais y réussirait-il, si, après avoir rectifié, régularisé les cours d'eau fertilisants, il n'avait pas soin d'amener des dérivations d'eau potable à côté des habitations, s'il n'aidait pas les cultivateurs à acheter des instruments de travail ? Pourquoi des caisses rurales, pourquoi des banques de crédit, si elles ne sont pas à la portée des 125 communes de la province ? Tout cela était très spécieux ; mais alors les fonds votés devenaient insuffisants, sans compter que si le pouvoir devait intervenir partout pour empêcher le moindre écart, il faudrait mettre un inspecteur à côté de chaque famille : le tout pourrait mener loin et conduire à une déperdition à peu près complète des bénéfices de l'opération.
Toutefois, si on avait concentré les études et les eflbrts et les millions sur la même province en un temps sagement mesuré d'après des calculs bien établis, on aurait certainement obtenu des résultats qui en eussent appelé et facihlé d'autres. Le mal était tel qu'il fallait agir promptement et vivement, donner de toutes ses forces sur les points les plus compromis. JMais d'autres provinces avaient presque aussitôt réclamé, et on eut la faiblesse de les faire profiter tout de suite de pareilles mesures (1). Alors il fallut allonger
(I) C'est ce qu'on a fait en France pour les travaux des ports ; aussi les plus importants sont-ils toujours devancés par les ports concurrents de l'étranger.
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les délais et, au bout de peu de temps, tout s'arrêta, excepté l'action dévastatrice des déboisements, des glissements et éboulements de terrains et des départs multipliés d'émigrants.
Le pouvoir central voulut, d'autre part, assurer luimême la fameuse « colonisation intérieure », en établissant lui-môme des groupes de population dans les contrées qu'il avait le regret de voir dépeuplées. Ici encore le problème est facilement résolu, — sur le papier, — par une foule de gens : trop de travailleurs d'un côté, pas assez de l'autre, prenez en donc là pour en mettre ici, quoi de plus simple ? Ceux qui raisonnent ainsi sont ceux qui se demandent tous les jours pourquoi l'Italie, qui envoie des millions de ses enfants en Amérique, ne peuple pas son Erythrée et ne submerge pas la Tripolitaine, pourquoi elle ne réserve pas pour ses propres navires les 12 ou 45 millions que ses émigrés versent chaque année aux flottes de commerce de l'étranger. Ils doivent se demander également pourquoi l'industrie de l'Italie ne fait pas plus chez elle, alors qu'elle vient d'entreprendre et de faire aboutir seule, au Monténégro, sans subvention du gouvernement, toute une série de travaux publics, port d'Antivari, navigation sur le lac de Scutari, chemins de fer, le tout couronné par l'organisation du monopole des tabacs. Avant de répondre à ces dernières questions, recueillons ce témoignage des Italiens eux-mômes : 0 Les projets de placement des familles agricoles par les soins de l'administration n'ont donné que des résultats quasi nuls. »
Alors, il faut décentraliser, intéresser les municipalités aux travaux, les charger de diriger les opérations!... A coup sûr, les municipalités ne demanderaient pas mieux. Mais dans quel esprit, dans quel but, avec quelles perspectives ? Je ne ferai pas la réponse moi-même ; je ne la demanderai même à aucun de mes compatriotes, ni à aucun de ceux qui ont soutenu avec tant d'énergie, depuis vingt ans, les griefs de la partie la plus éprouvée, peut-être, par les scandales municipaux, la Sicile. Je me borne à dire que tout ce qu'ils ont pu exposer se résume admirablement dans ce passage de la Nuova Atitnlogia, du 1*"^ avril 4910 : « Les municipalités de la Basilicate [et de la Calabre] sont absolument inférieures à leur tâche ; elles ne sont que des champs de bataille pour la prédominance d'une classe sur une autre ; l'autorité n'est dans leurs mains qu'un moyen d'exploitation. Leur confier une œuvre quelconque d'intérêt public, c'est se condamner à un avortement absolu. »
Il est cependant des travaux de bonification qui ont réussi dans la Basilicate et y ont renouvelé les succès des entreprises des Bouches du Pô et des Maremmes. Près du lac de Montichio s'étendaient 5168 hectares ayant appartenu jadis aux Bénédictins, puis à l'Eglise, puis à l'Etat, qui, à son tour, les avait vendus ; et, depuis cette dernière opération, ils avaient encore changé plusieurs fois de propriétaires. A toutes ces transmissions successives le domaine n'avait point gagné, tant s'en faut, et le territoire revenait à l'état sauvage. Depuis 1892 il s'est transformé. Vingt familles y sont
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d'abord venues, presque toutes de la province d'Ancône et de la ville d'Aquila, puis vingt autres de la Fouille et d'Avellino, puis enfin cinquante familles de différentes parties de la province même de Basilicate. A la plupart de ces familles ont été constitués des fermages ou des métayages variant de 13 à 16 hectares (un seul a été porté à 60). Installées là, elles ont travaillé, amorti les prêts du début, racheté la moitié de leur bétail, constitué des épargnes variant, assure-t-on, de 1000 à 3000 lires par famille. A côté de celles qui ont été ainsi fixées au sol, il en est qui travaillent à la journée dans des opérations de voirie, dans des constructions, ou bien encore dans la mise en valeur de certains terrains non allotis et exploités directement... par qui ? Par les sociétés qui ont entrepris lœuvre, librement, à leurs risques et périls I
En effet, tout le territoire de Montichio, après les péripéties que j'ai esquissées, est tombé entre les mains de plusieurs sociétés, la société Lanari, une société immobilière et des sociétés d'assurances. Là où le gouvernement a du laisser reconnaître son impuissance et les municipalités leur inaptitude, pour ne pas dire leur indignité, ces sociétés ont donc réussi. Pourquoi ? Parce que chacune a préalablement mesuré le rendement probable de son entreprise, qu'elle a étudié méthodiquement, économiquement dans le sens le plus complet du mot), quelquefois par projets mis au concours et primés, tous les détails de l'exécution ; parce qu'ensuite elle a choisi, en vue du résultat à obtenir, les familles qu'elle a jugées les plus capables d'assurer les
bénéfices à partager. L'aiguillon de la responsabilité, le bienfait de la liberté, la fierté de réussir par soimôme là où un gouvernement aurait échoué, l'attrait enfin d'un gain bien gagné, autant de causes qui ont produit ici leurs effets accoutumés.
Quels que soient néanmoins les mérites et les bienfaits de pareilles entreprises, elles ne suffisent pas. Des milliers de familles en demeurent forcément exclues. On dit : « celles-ci prennent modèle sur les privilégiées » ; oui, quelquefois ; mais plus souvent elles les jalousent, et si l'on veut que le premier sentiment l'emporte sur le second, il faut que les plus heureux s'y prêtent. Enfin, ceux-là mêmes qui ont répondu aux appels exceptionnels, ont donné leur collaboration et en ont été récompensés, ne resteront pas longtemps à l'état de pupilles ; mais en s'émancipant, ils voudront tro\iver les moyens de ne pas retomber dans un état analogue à celui d'où on les a sortis, ou pire encore. C'est là un fait qui s'est reproduit si souvent !
A tout cela, il y a un obstacle d'ordre psychologique. Ici, le syndicaliste Orano est absolument d'accord avec les observateurs de toute opinion, de toute croyance, pour signaler l'individualisme obstiné du paysan méridional. C'est bien le cas de dire que le meilleur moyen de rapprocher les hommes n'est pas toujours de les réunir. Ces paysans entassés, serrés les uns contre les autres, dans d'énormes bourgs, sont infiniment plus réfractaires à l'association que ceux des communes plus disséminées de la Lombardie et du Piémont. Il est superflu d'expliquer comment cette ré-
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pugnance à l'association discutée, raisonnée, méthodique, à ciel ouvert, n'exclut pas du tout, mais appelle les relations cachées, l'abandon aux usuriers, l'entrée dans quelque secte occulte ou dans quelque bande. Cette apparente contradiction se retrouve partout. Ce qu'il y a au fond de cette double tendance est sans doute un mélange d'apathie ne se prêtant qu'à des efforts intermittents et de méfiance. L'apathie peut s'expliquer par le climat et par la dureté des conditions de vie ; la défiance ne peut venir que du souvenir de tant d'injustices anciennes et du sentiment d'injustices nouvelles. L'homme du peuple voit d'ailleurs les gens des classes plus élevées se défier les uns des autres. Dans une ville relativement très tlorissante de l'extrême sud, à Lecce, on en dit : « I^s grandes familles ne mettent pas elles-mêmes leur argent en circulation ; elles le déposent dans des banques qui, elles, le font fructifier dans des placements à l'étranger, ou, depuis quelque temps, vu l'énorme élévation des loyers, dans des constructions et achats de maisons. Le commerce local se réduit au strict nécessaire : les familles aisées se fournissent par les colis postaux venus de France ou par des commandes aux dépôts que les grands magasins du dehors ont établis à Turin, à Milan, à Rome. » Le gouvernement affecte de vouloir régénérer les rapports sociaux et les institutions économiques, comme il avait promis de régénérer les forêts et les cours d'eau. 11 aurait voulu, ce qui est bien naturel, hâter le développement d'une grande industrie nationale. Il a même fait des efforts de diverse nature pour éliminer
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les entreprises étrangères. S'y est-il toujours bien pris ? A Naples, le service des tramways avait été concédé à une compagnie l)elge. Peu avant l'expiration du contrat éclatait une grande grève. Dans l'opinion générale, elle était soutenue par la municipalité désireuse de rebuter les concurrents et d'écarter au moins ceux de l'étranger. Mais au bout de trois semaines, la population en avait assez ; elle prenait visiblement parti contre les grévistes, et l'ancien contrat était renouvelé. L'esprit d'association et l'esprit d'entreprise, si nécessaires l'un à l'autre, manquent donc également à ces populations, tant qu'elles demeurent dans le milieu héréditaire ou qu'elles en subissent les longues influences. Il y a bien çà et là des syndicats ouvriers, à Bari, par exemple, où aujourd'hui tous les ouvriers sont syndiqués ; mais l'action de ces groupements est limitée : elle se borne à des commencements de grève, à des manifestations passagères ou encore à quelqu'une de ces interventions comme celle qu'on me dit s'être produite dans l'une des dernières années à CérisoUes, pays des fameux vignobles La Rochefoucauld de la Bisaccia et Paloncelli. Les propriétaires étaient encombrés de vins qui ne se vendaient pas : les caves étaient pleines et les caisses vides. Effrayés de plus par la hausse des salaires et ne voulant pas dépenser pour la récolte plus que la vente ne pouvait leur rapporter, ils ne se décidaient pas à vendanger. Alors les ouvriers vinrent en masse, pénétrèrent de force dans les vignes, firent la vendange et contraignirent les propriétaires à les payer sur le tarif antérieurement adopté.
De pareilles tentatives ne sauraient mener bien loin, et encore sont-elles isolées. Elles le sont surtout dans le monde agricole, car le syndicat antiphylloxérique de Ruvo est communément appelé « le miracle du phylloxéra » et il n'a réussi, me dit-on, à Ruvo que parce qu'il avait le contrôle du gouvernement.
Ce gouvernement a bien essayé d'user des grands moyens, c'est-à-dire des subventions. Il a offert des primes allant jusqu'à 2 francs par hectolitre aux associations agricoles se formant pour la vente des vins ; mais les acheteurs, — car ce sont eux qui sont désirables, — n'en ont pas été touchés. Il a offert aux distillateurs des réductions de droits considérables qui leur eussent permis de vendre leurs produits à des prix très inférieurs et pourtant rémunérateurs pour eux. L'eau-de-vie d'Italie allait se substituer partout au cognac. Comme on pouvait s'y attendre, le pays se couvrit de distilleries ; mais le gouvernement, se voyant obligé à trop de sacrifices, abrogea ses propres lois, et les distilleries se fermèrent.
Cherchons-nous maintenant des exemples de ces caisses rurales, de ces assurances agricoles, de ces banques de petit crédit comme nous en avons admiré dans la haute Italie? Jusqu'à présent, il n'y en avait nulle part, L'Etat a mis à la disposition de la Banque de Naples une somme d'environ 40 millions, donnés en pur don, pour aider àla formation de ces institutions. Les 10 millions sont encore là. Ils ne pourraient servir à la population vraiment intéressante qu'à la condition qu'il y eût en maint endroit de petites ins-
titulions s'alimentant près de la grande et canalisant l'aide reçue, la distribuant, la faisant parvenir sûrement aux mains les plus capables d'en tirer parti. Or, ce sont précisément ces œuvres secondaires qui manquent, soit qu'on n'ait même pas pu les créer, soit qu'on les ait laissées succomber, faute de gens voulant bien s'en servir. J'ai trouvé à la Chambre française de commerce, à Naples, des hommes bien au courant de l'état économique du pays : car ils représentent de grosses entreprises vivant, en grande partie, de capitaux français, services d'éclairage (dont le traité va jusqu'en 1937), fabriques de conserves alimentaires travaillant pour la Belgique, l'Angleterre, les Etats- Unis, Tous me disent : « Les institutions aimées de M. Luzzati ont ici peu de succès, sinon près de ceux qui auraient pu à la rigueur s'en passer et qui y gagnent de quoi faire encore mieux leurs affaires. Les petits sont défiants et inspirent de la défiance. La banque de Naples, — et ce n'est pas de sa faute, — ne rend pas les services qu'on attendait d'elle. Les effets lui sont présentés par des gens d'affaire qui profitent de l'escompte à 5 pour 100 et qui s'en font ensuite payer 25, quand ce n'est pas bien davantage. Une autre plaie, c'est la loterie. Plus on est pauvre, plus on y a recours ; et c'est surtout dans le Midi qu'elle constitue un gros revenu pour le gouvernement. »
Telle est la situation : une population contenant des réserves de vigueur qu'aucun pouvoir n'a réussi jusqu'à présenta instruire et àformer. Elle n'a pluslepatronage d'autrefois, celui des vieilles familles, celui de
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l'Eglise, celui d'un gouvernement qui laissait au moins subsister les biens collectifs et n'affligeait les pauvres gens ni par les gros impôts, ni par le service militaire universel. Par ses opérations d emiettement des gros territoires ecclésiastiques et domaniaux, le gouvernement nouveau n'a réussi qu'à constituer, au profit exclusif de ses partisans, une propriété égoïste qui, par les déboisements, a compromis de la façon la plus grave le sol cultivable ; on a ainsi poussé à une émigration devenue excessive et, par conséquent, pernicieuse. Pour couronner le tout, il s'estvite reconstitué une série de latifundia, se contentant de la culture extensive et arrêtant tout progrès. Ce n'est pas à sa pauvreté ainsi imposée que le Midi doit le surcroît de criminalité qui le met à part dans le royaume : sa pauvreté et sa criminalité sont des effets distincts de cet état d'individualisme et d'abandon qui rend ses enfants incapables, en Italie, d'efforts suivis, prudents et concertés.
Je laisserais dans cet exposé une très grosse lacune si je ne prenais la responsabilité de dire quelques mots du rôle du clergé, de son rôle d'hier, qui se prolonge encore, puis de celui auquel il semble heureusement se préparer en acceptant plus ou moins volontiers une réforme trop peu connue.
A défaut d'un saint Pierre Damien, d'un P. Eudes ou d'un P. Bourdoise, celui qui a été à même d'ap-
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dû, si on ne dit rien de la profondeur du mal auquel il a eu le courage de s'attaquer. J'ai vu et admiré le grand séminaire régional de Lecce où l'on a concentré la population de 14 ou 15 séminaires. La supression de ces derniers a dû être singulièrement douloureuse : mais on a groupé ainsi 200 élèves formés enfin selon des méthodes non plus italiennes, mais romaines (car, au point de vue religieux, il y a quelques différences entre ces deux termes), me permettra- 1- on d'ajouter avec des emprunts à la France catholique? Ceci n'est pas une assertion dictée par l'amour-propre national ni une hypothèse complaisante. Au séminaire de Lecce, j'étais reçu par un supérieur piémontais accompagné par un professeur de théologie qui est un jésuite français. Enfin il y a présentement en Sicile 4 grands séminaires (à Agrigente, à Noto, à Piazza Armerina et à Caltagirone), dirigés par des Lazaristes français qui ont seuls assumé, de par la volonté du Pape, la charge de la réforme : c'est bien une charge, en effet, et qui n'est pas petite.
Ceux qui me font l'honneur de me parler avec le plus de franchise et de simplicité me disent : « les jeunes gens qui nous arrivent sont, au point de vue religieux, dans un état qu'on peut caractériser par ces deux mots, superstition et paganisme. Comme ils ne paraissent pas s'en douter, nous devons nous appliquer d'abord à leur former une conscience, une conscience, d'hommes, entendez bien, sachant discerner ce qu'il faut entendre par la probité et par les mœurs : puis, nous leur apprenons ce que c'est que la religion (1), et
(I) Mes Ilotes m'apprenaient qu'ils venaient d'avoir un suc-
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enlin ce que c'est qu'un prêtre. La plupart s'y prêtent; mais pour obtenir quelques résultats, il nous faut persuader chaque année à une vingtaine d'entre eux qu'ils n'ont aucune idée de la vocation sacerdotale. Autrefois, ils seraient restés sans scrupules. »
J'avais lu avec intérêt, mais aussi avec quelque défiance, qa et là, l'analyse ('1) d'une enquête faite sous le patronage du vénéré M. Villari, par trois hommes distingués qui s'étaient partagé les divers champs d'étude (agriculture, économie sociale, etc.). Lorsque, déplorant la décadence des populations, ils s'en prenaient à l'insuffisance du clergé, ils n'avaient pas de peine à me convaincre. Ils en avaient un peu plus, je l'avoue, quand, à propos des émigrations, ils semblaient l'accuser, eux aussi, de trop favoriser quelquefois le départ des maris s'en allant seuls. J'ai donc questionné l'un de nos religieux qui m'a répondu : « Que voulezvous ? Dans les conditions qui subsistent encore, pas de science, pas de dévouement, pas de dignité dans la vie, pas de conscience sacerdotale, on peut s'attendre à tout. » J'efface ici plus d'un témoignage rendu officiellement au zèle de nos compatriotes et à ses premiers résultats, mais chargeant par là même le passé invraisemblablement. Quelqu'un dira peut-être que j'en fais ainsi supposer plus qu'il n'y en a. Je répondrai simplement : non, c'est impossible ; mais il y a de ces choses
ces inespéré ; ils avaient, en ville, obtenu que les enfants se préparant à la première communion fissent trois mois de catéchisme.
(1) La Hassegna du l*»" janvier 1909.
prendre quelques vérités doit les dire, clairement et sans rélicences. Quand notre P. Bourdoise écrivait, au sortir de nos grands troubles du seizième et du commencement du dix-septième siècle : « Je crois que tout ce qui se fait de mal se fait en ce moment par les ecclésiastiques » ; il forçait peut-être un peu la note, comme tous ceux qui tiennent à se faire écouter ; mais, par sa rude franchise, il préparait pour sa part un état de choses oii, après l'Oratoire, après M. Olier, après saint Vincent de Paul, après Bossuet et tant d'autres, on aurait pu dire : « Tout ce qui se fait maintenant de meilleur et de plus immortel se fait grâce au concours de l'Eglise. »
Dans un livre que j'ai déjà cité, M. Combes de Lestrade, après avoir insisté à plusieurs reprises différentes sur l'état d'abrutissement et d'immoralité des trois quarts des Siciliens restant dans leur île, ajoute : « Nous n'avons parlé nulle part de l'influence du clergé : il n'y a rien à en dire, en effet, tellement ses membres diffèrent peu des autres paysans. » Pas un mot de plus. J'avoue que la tâche est difficile. Entamons-la tout de suite en disant que le mal, le très grand mal de l'Eglise d'Italie a été jusqu'ici la multiplicité énorme des petits évechés, des petits diocèses, de 40 ou 50.000 âmes, et, en conséquence, la multiplicité de leurs séminaires étroits, anémiés, sans émulation, sans vues d'ensemble et payant un trop large tribut à cet esprit de mauvais municipalisme qui, par dessous la couche superficielle d'un patriotisme désireux d'attirer les regards, est la plaie du royaume.
Le futur prêtre arrive au séminaire profondément ignorant et ignorant de la religion, veux-je dire, car l'enseignement du catéchisme existe à peine en Italie (1). Affirmerai-je qu'il y reste et en sort aussi peu instruit ? Il en sort en tous cas bien insouciant de ce qu'exige la vocation sacerdotale : car il a pris ce sacerdoce comme une carrière facile, comme un moyen de rester chez lui, dans sa ville et dans sa famille. Celle-ci a fait, le plus souvent, des sacrifices pour lui assurer cette situation qui la relève et qui doit surtout lui procurer des avantages. Il reste donc attaché à son lieu et à sa maison d'origine comme un mollusque à sa coquille, et tout son zèle s'exerce en intrigues destinées à améliorer la situation des siens, à satisfaire à leurs exigences. Cette méthode de recrutement tout local et cette obstination dans l'immobilité font qu'il v a entre les paroisses d'étranges inégalités. Telle de 20 à 25.000 habitants comptera 75 prêtres, tandis qu'à quelque distance telle autre, d'égale importance, en aura 4 ; d'où il résulte que les uns ne font rien parce qu'ils sont trop, et les autres rien parce qu'ils sont trop peu.
Remédier à cet état de choses est un des titres de gloire du Souverain Pontife d'aujourd'hui ! maison ne peut rendre à ses efforts tout l'hommage qui leur est
(1) Voir dans le Correspondant de 1909 mes deux études sur la Suisse et les jugements si sévères d'un haut prélat catholique sur les immigrants italiens, et particulièrement sur les prêtres de leur pays qui viennent soi-disant les évangéliser.
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sources, sont ceux qui — comme nos prêtres de Bretagne, d'ailleurs — s'affligent de n'avoir plus — ils le croient du moins — le moyen d'être utiles au peuple. Mais l'interdiction pontificale a besoin d'être interprétée. Elle ne saurait être en contradiction a\ec les exhortations répétées de Pie X à fonder des œuvres ouvertement, nettement catholiques. Est-il donc impossible que le prêtre soit le promoteur et le conseiller d'une œuvre, tout en préparant des laïques à en être seuls les administrateurs responsables ? l.à évidemment est la solution de la difficulté Fonder, une œuvre n'est pas simplement ouvrir un bureau et y recueillir des fonds à distribuer : c'est obtenir le concours de volontés désireuses de s'éclairer mutuellement sur les conditions d'un succès durable. Or, une telle éducation, qui la fera, dans des villages arriérés, si ce n'est le prêtre ? Et ne peut-il y présider sans s'exposer à quoi que ce soit de suspect ou de compromettant ?
Création d'un meilleur clergé, création, dans les faits, d'une meilleure économie sociale pratique, il me paraît absolument évident que les deux doivent aller de front. Les radicaux et les anticléricaux le sentent parfaitement : car lorsqu'on leur parle de l'introduction dans le Midi de ces œuvres si florissantes dans le Nord, ils vous répondent, avec un dédain affecté ou avec une impatience mal dissimulée, que ce ne sont là que des procédés de réaction politique et religieuse : cela, je l'ai entendu ! Et, en effet, je m'explique très bien ce sentiment. Après avoir été si opprimé, si déçu, réduit à une telle misère et contraint à ne voir de solution
que dans l'émigration, le paysan de l'ancien royaume de Naples, très religieux au fond, ne peut plus s'en rapporter et se confier qu'à un seul homme, au prêtre, si c'est un bon prêtre. Si donc Pie X réussit à régénérer le clergé qui le préoccupe à bon droit, il n'aura pas seulement prouvé une fois de plus à l'Eglise de sa patrie d'origine, un amour efficace, il aura rendu, à la vie temporelle, à la vie sociale, à la vie nationale de l'Italie du Midi, le plus grand service qui lui ait jamais été rendu.
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qui ne peuvent pas s'écrire. Je transcris cependant la conclusion que j'ai recueillie : « Pour régénérer celte Eglise, il faudra cinquante ans d'efforts suivis et suffisamment secondés. » Mais j'ai hâte de répéter aussi que déjà le jeune clergé formé dans les nouveaux sémiminaires et délivré du contact des camarades éliminés, vaut beaucoup mieux. On travaille même à le rendre aussi apte que l'élite du clergé septentrional à diriger des œuvres sociales. On sent très bien que là seulement serait pour ces provinces le gage d'une véritable rénovation. Par là seulement on le dégagera de ce qu'un journal italien appelait avec tristesse un état dame « balkanique et sud-américain ».
Si je n'ai point encore trouvé dans le Sud d'hommes ayant à leur actif des services comparables à ceux de Mgr Bonomelli, de Mgr Cerutti, de l'abbé Portaluppi, de l'abbé Pisani et de tant d'autres, en Lombardie ou en Romagne, j'y ai cependant rencontré de jeunes apôtres qui font tout ce qu'ils peuvent pour être dignes d'eux : l'abbé Scrofani, qui veille aux intérêts des pauvres ouvriers des mines de soufre ; l'abbé Stowzo, qui, entre Catane et Caltagirone, implante quelques fermages collectifs. Très prudemment, lui et ses amis s'en tiennent, quant à présent, à l'idée fondamentale du système : suppression de l'intermédiaire si onéreux du gabelloto. La défiance que tous les Siciliens ont réciproquement les uns envers les autres, rend les essais très difficiles : quelques-uns ont réussi et ont abaissé le prix de la location pour les travailleurs, tout en laissant aux propriétaires un plus gros bénéfice. Pour hâ-
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ter la réussite de ses méthodes, il faut des caisses rurales. La banque catholique de Palerme, encouragée par l'évêque (venu de Milan avec un secrétaire général toscan), en a déjà plus décent. Sur le continent, je sais que le nouveau supérieur de Lecce, don Quirico, est en train d'organiser une société catholique d'agriculture qui groupera les diverses institutions de crédit dont l'absence arrête tout progrès.
Au moment où j'écris ces lignes (novembre 1910} parait, il est vrai un document pontifical qui semble plutôt de nature à décourager ce mouvement : Le Souverain Pontife interdit aux ecclésiastiques d'accepter aucun maniement de fonds dans les œuvres sociales. Les lecteurs des journaux italiens ne pouvaient être surpris de cette défense ; car, exactement à la même époque, ces journaux enregistraient, soit la preuve authentique des embarras graves avec lesquels était aux prises un haut dignitaire ecclésiastique de la Toscane en face de prêtres se plaignant d'avoir perdu leurs petites économies, soit — mieux encore — cette condamnation d'un archiprêtre des environs de Ferrare à douze années de réclusion pourcent trente cinq faux ou détournements commis dans l'administration d'une caisse rurale. Le décret du Vatican va-t-il donc ouvrir 'un quatrième cercle vicieux, en excluant des œuvres sociales les seuls hommes qu'on aurait pu croire à même de les implanter dans les populations du midi? L'émotion produite par cette interdiction a été vive. A côté des prêtres qui regrettent surtout de ne plus retrouver, sous une forme un peu élastique, un petit supplément de res-
TABLK DES MATIERES
Chapitrk I. — L'esprit public en Italie 1
» II. — Les luttes de la grande propriété dans
l'Italie du Nord 63
» 111. — Le métayage et la petite propriété dans
la Haute-Italie 88
>) IV. — Les prix et les salaires en Italie. — Les
conditions essentielles de la vie . . . » V. — A la recherche du progrès économique . 139 » VI. — A la recherche du progrès économique
{Suite). — Les œuvres sociales de l'Italie
du Nord 164
• VIL — Un essai de réforme rurale en Italie. Les
fermages collectifs ....... 193
» VIII. — L'état moral de la criminalité de l'Italie
du Nord 211
» IX. — L'Italie du Midi 245
Saint-Amand (Cher). — Imprimerie Bussière.