‹ L'Italie contemporaineChapitre 8 sur 9 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L ETAT MORAL ET LA CmMlKALlIE DB L ITALIE DV NORD

Démographie et criminalité. — Lacriminalité italienne a-t-elle perdu autant qu'on le dit son caractère de violence ? Les extorsions, les rapines les rançonnements ont-ils cessé? — Progrès de l'immoralité.'— Progrès du suicide. — Instruction et criminalité. — Emigration et criminalité. — La distribution de la criminalité dans les différentes provinces du Nord.

Un écrivain fort estimé pour ses travaux sur la population, M. Arsène Dumont, a écrit quelque part : « Le critérium de la bonté des mœurs d'une population, c'est sa valeur démographique. » Il y a là beaucoup devrai. Qu'on aille du mouvement démographique à celui de la criminalité, ou bien que l'étude de la criminalité d'une nation amène à y rattacher son état familial et sa natalité, il y a toujours, entre les deux, des relations à regarder de très près. Il est vrai qu'elles sô manifestent plus particulièrement dans certains faits intermédiaires comme le suicide, le divorce, etc. Il est vrai aussi que

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ces relations peuvent toujours être modifiées par des faits intercurrents ; mais il est bien certain qu'il y a la deux ordres de phénomènes sociaux agissant l'un sur l'autre. Nous pouvons donc consacrer un même chapitre à la démographie et à la criminalité de l'Italie septentrionale.

Un trait qui frappe tout d'abord et que l'on retrouve d'ailleurs dans la plupart des Etats contemporains, c'est que les mariages y ont une tendance à augmenter et les naissances une tendance à diminuer.

Pour les mariages il y avait eu plutôt un certain ralentissement de 1888 à 1898. La proportion qui avait souvent atteint ou dépassé 8 par 1.000 habitants était tombée en 1898 à 6.9. Depuis lors, elle s'est relevée à 7.2, à 7.5 (en 1905) à 7.7. Ici l'Italie reste un peu au dessous de la France et de la plus grande partie des nations européennes ; elle n'a au-dessous d'elle que les Etats du Nord, le Danemark, la Suède et la Norvège, l'Ecosse et l'Irlande.

Pour le nombre des naissances vivantes, elle reste, au contraire, une des plus fécondes, n'étant dépassée, dans l'année 1905, que par la Prusse, la Bavière, l'Autriche et la Russie. Elle est surtout supérieure à la France. Malgré tout, elle contribue pour sa part à mettre en relief ce fait bien connu, que la diminution du nombre des naissances marche de pair, à notre époque, avec l'accroissement du nombre des mariages. On se marie plus, parce qu'on est plus aisé. On a moins d'enfants, parce qu'on veut être plus aisé encore, et à son tour l'habitude prise de n'avoir que le nombre d'enfants

que l'on veut bien avoir réagit sur la nuptialité ; car celle-ci n'est plus arrêtée ou retardée par l'épouvantail des nombreuses familles.

De 1872 à 1875, la proportion des naissances vivantes était dans le royaume de 36. 8 par 1.000 habitants. De 4901 à 1905. elle est tombée à 32.6. Elle n'est en 1905 que de 32.5.

Si l'on ne savait que les progrès du malthusianisme et de ses divers procédés s'étendent aux unions temporaires tout aussi bien qu'aux unions légales et que, réagissant sur ces dernières, ils contribuent à accentuer partout la régression de la natalité, on pourrait féliciter l'Italie de l'abaissement de ses naissances naturelles. Sur 1.000 naissances, combien en signale-t-on d'illégitimes dans les diverses nations de l'Europe, de 1896 à 1900 ? En Prusse, 75 ; en Autriche, 121 ; en Saxe, 127 ; en France, 88, L'Italie n'en a alors que 62. N'en ont moins qu'elle que la Suisse (45) et les Pays-Bas (26). De plus, la Péninsule suit une marche nettement décroissante. Elle avait eu son maximum dans la période de 1881 à 1890. Le^nouvement a faibli depuis lors. 11 a faiblide 1891 à 1900, faibli plus encore de 1901 à 1905. De 1872 à 1875 la moyenne demeurait à 71 par 1.000 naissances; de 1901 à 1905, elle n'est plus que de 56.

On pourrait croire, étant donné la réputation plutôt mauvaise des différentes provinces de l'Italie au point de vue de l'aisance et de l'hygiène, que les décès d'enfants nés vivants et de moins d'un an sont particulièrement nombreux. Ce serait cependant une erreur. Ils le sont beaucoup moins que dans les divers états de l'em-

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pire allemand ;ils le sont un peu plus qu'en France ; mais ils diminuent d'une manière assez remarquable. En 1872 on en comptait 227. 885. En 1905, ils ne sont plus que 180, 204. Le mouvement de décroissance est même plus rapide que chez nous, sans douteparce que, sous ce rapport, il y avait plus à faire. Sans vouloir ici multiplier les statistiques et en subdiviser les calculs, nous pouvons résumer cet aperçu démographique du royaume en disant que l'excédent des naissances sur les décès s'y tient, depuis 1880, aux environs de 106 par 10.000 habitants, alors que de 1872 à 1875, il ne dépassait pas 76. Il tend surtout à plus de stabilité, malgré les soubresauts notés de 1872 à 1880. Le niveau actuel est, à peu de chose près, celui de la Suisse et de la Belgique. Bref, l'Italie a réalisé sous ce rapport des progrès d'autant plus à remarquer, que l'émigration a sur ces phénomènes une influence très sérieusement déprimante.

Telles sont les variations que nousofl"rent les populations italiennes dans ce qu'on peut appeler leur quantité. Est-ce possible d'en apprécier la qualité avec quelque exactitude?

Prenons l'ensemble des actes délictueux dénoncés et dont la justice a eu à s'occuper depuis vingt ans. Dans ces vingt années ils ont monté de 1851, 35 par 100.000 habitants à 2528, 54, soit une augmentation de 676, 95.

Ce mouvement n'a pas été continu et régulier. C'est

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de 4890 à 4898, mais surtout en 1898 qu'il a atteint son point culminant (2038, 42 en 4898). De 1894 a 1905 il recule, pour reprendre en 1900 (4), La France elle aussi, avait eu vers 4890 et 4897 une certaine remis» sion, qui a pris (in en 4900. On peut essayer, si l'on veut, d'établir une relation entre ces mouvements de la criminalité générale et ceux de la prospérité du pays ; mais il est difficile d'obtenir de ces rapprochements des indications bien claires, Une année vit à la fois sur la récolte de Tannée précédente, qu'elle achève de consommer au cours de son premier semestre, puis sur sa propre récolte qu'elle commence de consommer dans le second. Or, en Italie la récolte de 4897 avait été très mauvaise et celle de 1898 excellente ; et la preuve que^la misère ne sévissait pas dans cette dernière année, c'est que l'émigration y était plus faible que dans les trois précédentes. Il est hors de doute qu'on eut à déplorer de graves atteintes à l'ordre public, sans qu'on sache exactement si la mauvaise récolte avait vraiment excité plus de colères que la bonne n'avait excité de convoitises et de jalousies envers les patrons (2).

(1) I^'année 1906 a un total de 843. 580 crimes ou délits dénouées contre 81 1 .487 en 1903 et une moyenne de 640.608 dans la période 1890-92

(2) La moins chargée des cinq dernières années de la statistique aujourd'hui connue est Tannée 1904. Elle a 10.000 délits de moins que l'année précédente. Or, lu récolte du froment y avait baissé de six millions d'hectolitres. La récolte du riz y avait été plutôt inférieure, celle de l'huile beaucoup plus faible. La récolte du vin était seule supérieure : il est vrai que celle de 1904 avait été très faible.

Les Italiens qui veulent plaider en faveur de leur pays ont le droit de faire observer que ce qui a le plus contribué à augmenter les chiflres de leur statistique criminelle, c'estl'accroissementdes contraventions etdes délits prévus par des lois générales, par des règlements généraux et locaux. Le fait est indubitable. Dans l'augmentation globale, qui est de t>76, cette catégorie compte à elle seule pour 449. 11 en est ainsi dans la plupart des Etats européens : un grand nombre de lois nouvelles et de règlements nouveaux, appliqués au monde du travail, à l'hygiène, à la préservation des faibles, ont introduit dans les codes des incriminations que l'on ne connaissait pas. Vouloir les retrancher toutes des calculs pour assurer une comparaison plus équitable avec le passé, serait cependant d'une idulgence excessive : car enfin, si beaucoup de ces règlements témoignent chez les législateurs d'un souci plus délicat du bon ordre public et d'une protection plus efficace des déshérités, il en est aussi beaucoup qui ont été rendus nécessaires par des désordres, par des abus, par des actes de cupidité préexistants. Négligeons-en, si l'on veut, la moitié ; il en resterait encore au bout de la période un accroissement d'environ 400 méfaits par i 00. 000 habitants (1),

(i) Dans ces vingtannées,raccroissement des contraventions a été de 204, 32, l'accroissement des délits de 196,24. Dans l'année si troublée de 1898, l'acci'oissement sur l'année précédente avait été de 39, 9o pour les contraventions, de 54, 64 pour les délits.

En [talie. les troubles publics entraînent tout de suite le recours à la violence,

11 s'agit maintenant de déconnposer l'ensemble des vrais crimes et de voir quels sont, dans ces traits de la physionomie nationale, ceux qui s'atténuent peut-être et ceux qui vont en s'accentuant.

Le crime par excellence de l'Italie prise en bloc a toujours paru être le crime sanglant, l'homicide. Or, ici, les statistiques accusent une diminution réelle ; car dans la période que nous analysons, la proportion tombe graduellement de 13,76 par 100.000 habitants à 7,81. La colonne consacrée aux coups et blessures volontaires ne diminue pas la portée de ce premier fait ; car elle aussi, elle signale une amélioration, moins forte, il est vrai, et agitée par quelques soubresauts, mais qui, finalement, tombe de 295 à 255.

Je n'hésite pas, quant à moi, à attribuer une grosse part de cette amélioration — plus apparente peut-être que réelle — à la multiplication des associations et des ligues. L'individu n'est plus aussi isolé, il compte sur son groupe, surtout si l'ennemi auquel il en veut appartient à un autre parti, à une autre classe ; il peut alors, en un pays si passionné, masquer sa haine personnelle de dissentiments d'ordre social ou politique auxquels prennent part tous ses associés. Pour se satisfaire, il compte donc sur le sabotage, sur le boycottage et sur la grève. Il attendra peut-être plus longtemps, mais il sera plus sûr et de sa vengeance et de l'impunité. Les crimes ainsi commis sont en effet bien plus difficiles à poursuivre et à juger. L'Etat en ménage, le plus qu'il peut, les auteurs et les nombreux Complices, et les magistrats actuels les exciisent avec

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une certaine alFectation scientilique de complaisance, au noni de la psycliologie des foules.

M. deNegri, qui dirigeait encore la statistique en 1009, ne se donne d'ailleurs pas comme très rassuré par les chiffres que j'ai cités. Dans un opuscule paru en 1908, il g'exprime comme il suit : « On a dit plusieurs fois que notre criminalité se transformait de violente et brutale en frauduleuse et astucieuse, mais ce jugement ne parait pas confirmé par les données des deux dernières années où l'on remarque une forte tendance à un plus grand mépris de l'autorité et à une moins grande résistance à l'entraînement des passions, » Nous verrons dans un instant ce qui est de nature à justifier ces doutes du regretté fonctionnaire.

Les vols proprement dits, les fraudes et les escroqueries ont bien monté de 1887 à 1904, Depuis cette dernière année, ils demeurent à peu près au même ni» veau. En revanche, les rapines, extorsions et rançonnements, qu'on aurait pu croire abandonnés ou toml)és à l'état d'exceptions, dans un royaume libéré des vieilles habitudes de brigandage, n'ont pas cessé d'augmenter depuis 1887. 11 se sont successivement élevés de 1.977 à 2.852, à 3.67(j, à 4.39i, soit de 6,55 à 13,13 par 100.000 habitants ; en d'autres termes ils ont doublé. S'il y avait eu, une certaine année, un saut brusque, suivi d'un état stationnaire, on pourrait l'attribuer, soit à une commotion d'ordre politique, soit à une modification brusque dans la jurisprudence ou dans les lois ; mais cet accroissement est à la fois trop considérable et trop continu, pour qu'on ne soit

pas contraint d'y voir un mal se propageant par son propre essor. C'était déjà là la conclusion de l'un des chefs de la statistique judiciaire, prématurément décédé, M. Bosco. Ainsi, le vieux, personnel, qui arrêtait les \ oyageurs au coin d'un bois ou au détour d'un chemin, peut avoir changé de champ de bataille ou de tactique ; il n'en a pas moins continué à former des recrues nombreuses et à les entraîner à des violences d'une forme à peine différente de l'ancienne.

Les délits contre ce que les Italiens appellent la jede publica (1) sont plutôt en légère diminution depuis 1894, tout en restant très supérieurs à ce qu'ils étaient en 1887, 1888, 1889, D'autrepart, les violences, résistances, outrages à l'égard de l'autorité, ont la tendance inverse ; de 12,531, en 1890, ils ont monté à 16.254, en 1906.

Vient enfin l'ensemble des délits contre les mœurs qui en vingt années ont passé de 15,4 à 24,77 par 100.000 habitants, soit une augmentation de 69 pour 100. Les années qui y ont le plus contribué sont les années 1903 et 1904, signalées comme ayant eu, en vin et en blé, les récoltes les plus riches que l'Italie eut vues en vingt ans. Devant cette aggravation si significative, on serait tenté dépasser condamnation sur celle des cas de diffamations et injures, qui ne laisse pas cependant d'être assez importante.

(1) Faux de loule nature et fausse monnaie, distincts des délits « contre la sécurité de l'Etat et l'ordre public » : ces derniers donnent les proportions suivantes : 1 pour 100 000 habitants en 1907, 0 dans l'année si troublée de 1898 et 3, 3 eu 1904.

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Somme toute, il est bien vrai de dire que la diminution de certaines formes de la violence ne suffit pas à compenser l'accroissement de l'immoralité. L'esprit de vengeance individuelle s'est évidemment adouci ; mais ni la violence des convoitises, ni l'esprit de lutte contre la société en général, n'ont participé à cette amélioration. Sera-ce faire preuve enfin d'un pessimisme subtil, que de dire que l'affaiblissement île la moralité a aussi sa part — et ce n'est pas la meilleure — dans la diminution des homicides? M. Bosco avait remarqué que, ^armi les homicides, en général, les infanticides surtout avaient baissé. Certes, il faut s'en féliciter, comme il faut admettre avec satisfaction cette hypothèse, très vraisemblable, que plus d'une famille renonce à se venger par le coup de fusil ou le coup de poignard de la séduction d'une fille ou d'une sœur. Mais enfin, qu'on s'en félicite avec ou sans restriction, le fait est à noter.

J'y ajoute l'explication qui me vient de certains personnages marquants. J'ai, en effet, demandé si cette baisse des infanticides n'était pas due à la diminution de la honte chez la fille-mère comme dans sa famille, ou si elle tenait plus heureusement aux progrès des œuvres philanthropiques. Je transcris ici, à titre documentaire et telle que je Và'i reçue, cette réponse d'une dame de Vérone, bien connue en Italie pour le charme dont elle revêt ses études sociales et pour l'éloquence entraînante de ses conférences. (Elle me déclare, d'ailleurs, qu'elle a échangé à ce sujet des idées avec un illustre professeur de l'Université de Pise et s'est

mise d'accord avec lui) : « Je crois, m'écrit-elle, que la première supposition est vraie. Les théories socialistes pour lesquelles le mariage est un acte sans valeur, aident à la diminution de cette honte. L'organisalion des œuvres philanthropiques est aussi de nature à encourager la lille-mère. Tandis que la mère légitime, bien des fois, connaît toutes les horreurs de la misère et n'a pas de quoi nourrir ses enfants, la fille-mère sait que les siens seront nourris par les instituts publics, et elle-même, touche des appointements pour le lait qu'elle donne aux nourrissons qu'on lui confie. »

Ceci observé, notons que les avorlements connus ne diminuent pas : ils augmentent au contraire ; on comprendra facilement les raisons qui expliquent les divergences de ces deux mouvements.

Malgré la diminution notable des infanticides, la criminalité de la femme est encore un peu plus élevée en Italie qu'en France ; elle y oscille autour de 18 0/0 de la criminalité générale, alors que chez nous elle ne dépasse pas 14. Mais nous ne savons que trop comment la femme dévoyée influe sur la criminalité par les méfaits qu'elle fait commettre beaucoup plus que par ceux qu'elle commet elle-même, Ceux dont le sexe féminin est directement responsable dans la péninsule sont surtout les délits de diffamations et injures, très fréquents dans certains milieux populaires où les prises à partie verbales sont faciles et ne tirent pas beaucoup à conséquence. Il n'y a pas là de quoi compromettre bien gravement la bonne réputation de la femme italienne. Sans doute il est deux périls qu'on a bien des

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motifs de redouter pour elle et qui vont croissant. C'est celui de l'émigration qui rompt les liens traditionnels et travaille à la désorganisation de la famille ; c'est aussi celui de l'extension des travaux d'usine. Mais enfin jusqu'à présent elle est jugée à peu près partout très supérieure à son mari en délicatesse et en moralité.

Celte supériorité de celle qui est plus particulièrement chargée de l'éducation des jeunes n'empêche pourtant pas la criminalité juvénile de se développer comme partout. D'un récent opuscule (1908) du chef de la statistique générale, il ressort que, de 1890 à 4905, le nombre des mineurs condamnés s'est élevé successivement de 30.108 à 35.602, puis à 44.G05 et que finalement, d'après l'estimation du statisticien officiel, les chiffres de l'année où il écrivait (1908) devaient se tenir aux environs de 50.000 : il ajoutait que presque tous (1) étaient condamnés pour de vrais délits.

Ici plus d'un lecteur s'écriera : « Voilà le résultat du peu de fréquentation scolaire et de la faiblesse de l'instruction primaire dans l'immense majorité du pays. » Il paraît en effet bien difficile que les habitudes si connues d'oisiveté errante et curieuse comme aussi de mendicité de tant d'enfants italiens ne multiplient point les occasions dangereuses et les mauvaises tentations. Mais il ne s'agit pour nous en ce moment que de comparer à lui-même le pays qui nous occupe. Or, tout

(1) Par exemple en 1900 ; 43.684 sur Tes 14. 60.«) condamnés.

voyageur (jui a eu le plaisir d'y aller souvent, a pu, depuis trente ans, constater que les rues et places ne sont plus tout à fait aussi encombrées et que le passant n'est plus aussi souvent assailli : l'amélioration est certaine. On nous démontre de plus que le nombre des analfabeti a beaucoup diminué. Dans l'ensemble de la population il serait tombé de ()8 0/0 en 187'2, à 48,05 en 1901. En tous cas, il est descendu chez les conscrits de ()7,9 à 52,8 et chez les conjoints des deux sexes réunis, de 65,8 à 39,4, puis à 36,9 (1). Si Ton voulait tout ramener à des comparaisons de chiffres bruts, en un ordre de faits séparé, il faudrait donc dire que plus augmentait le nombre des petits écoliers, plus augmentait le nombre des petits délinquants et que l'école est, en conséquence convaincue de corrompre l'adolescent. Une lecture attentive des comparaisons faites à Rome achèverait ici de troubler les données du problème ; il semblerait résulter de ces calculs que c'est peut-être l'empire allemand qui présente la plus forte criminalité de mineurs de toute l'Europe. Conclusion fort curieuse et peu prévue, bien de nature, elle aussi, à réprimer ce qu'il peut y avoir de trop ambitieux dans les espérances de ceux qui ne croient qu'à l'école, à l'école seule, et veulent qu'elle civilise l'enfant par sa vertu propre. Mais le problème est infiniment plus complexe, et, pour être équitable en de telles comparaisons, il est bien d'autres données dont il est indispensable de tenir Compte : telle, par

(1) Chèi les hommes de 56,2 à 32,7 et à 30,3.

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exemple, la sévérité plus ou moins grande des mœurs nationales et de la justice à l'égard de l'adolescence insuffisamment surveillée. Or, on conviendra qu'il y a ici entre les deux pays du sud et du nord des Alpes de sensibles différences.

Il semble également certain que plus une nation prouve, non par des démonstrations oratoires et des ordres du jour généralement stériles, mais par des sacrifices continus, qu'elle a vraiment le souci de l'éducation des masses populaires, plus elle a de chances — toutes choses égales d'ailleurs — de leur inculquer un respect habituel del'ordrepublic.Acet égard, des efforts sérieux ont été faits en Italie, ceci est incontestable. Mais après des progrès, dont les plus saillants datent de la période 1892-1898, il y a eu un ralentissement, pour ne pas dire un certain recul. D'un côté, les écoles privées ont diminué et, de l'autre, le nombre des élèves des écoles normales a baissé, surtout dans les écoles normales de garçons où, en 1902, il était inférieur de plus de 700 à ce qu'il était en 1892. U y a donc eu quelque découragement, comme en d'autres pays d'ailleurs, chez ceux qui attendaient tant, soit de l'instruction à recevoir, soit surtout de l'instruction à donner. De toutes parts, les instituteurs réclament une augmentation de leurs émoluments. Peut-on les leur élever comme ils le désirent ? Il était officiellement établi en 1909 qu'il manquait au royaume de 11 à 18 mille écoles primaires. Le Ministre de l'instruction publique, dans un interview du 8 avril 1910, essayait de pallier le mal en disant qu'il allait multiplier les écoles

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mixtes (confiées très souvent à des femnties) et recourir au système de la coéducation (1) : les résistances obstinées de son collègue du Trésor ne lui permettaient pas de faire davantage.

Il resterait à discuter la qualité morale de cet enseignement scolaire encore si réduit. Le Parlement et la Presse se sont grandement échauffés sur la question de l'enseignement religieux dans les écoles. Y sera-t-ii obligatoire ou non? Sera-t-il plus ou moins facilité? Des gens qui me paraissent on ne peut mieux renseignés me disent « Ne prenez pas cette passion verbale au tragique. Quelles que soient les discussions, quels que soient les votes, quelles que soient les lois et les circulaires, ce sera toujours la même chose, c'est-à-dire pas plus sérieux après qu'avant, pas moins, mais pas plus (2). »

(1) Il invoquait l'etpérience des Etats-Unis, fort satisfaits, disait-il, de ce système. Il ignorait qu'il y a en ce moment

laux Etats-Unis une campagne contre la coéducation (expédient économique et temporaire). On l'accuse de trop féminiser les garçons et de trop masculiniser les filles... sans compter le reste.

(2) Ce ne sera pas nous écarter de cet ordre d'idées que de dire ici quelques mots sur le problème de l'enseignement secondaire. Ce problème, les hommes politiques et les hommes d'étude l'agitent périodiquement et toujours très académiquement. Ainsi, un congrès consacré à ces questions se tenait à Florence en septembre 1909, et on ne peut pas dire que toutes les faces de la difficulté n'y aient pas été, de part et d'autre, exposées avec beaucoup de lucidité, d'esprit et d'éloquence. Un de ceux qui entrèrent le plus avant dans le fond des choses citait à propos ce passage d'un des discours de M. Luzzati : « toutes les nations ci-

Si l'action de l'école plus ou moins fréquentée demeure difficile à bien caractériser, il en est une sur j laquelle tout ce qui compte au-delà des Alpes m'a '

vilisées nous avertissent que c'est dans leurs écoles moyennes beaucoup plus que dans leurs écoles primaires et dans leurs universités que se jouent leurs destinées ». Mais comment l'élite du pays veut-elle constituer cet enseignement? Les défenseurs de la tradition classique veulent naturellement qu'on fortifie les études grecques et latines, comme étant la meilleure des préparations à des succès supérieurs dans la carrière, quelle qu'elle soit, que le jeune homme choisira facilement plus tard. Seulement, il ne faut pas encombrer ces études de sujets qui ne peuvent pas y réussir et qu'on semble n'y appeler que pour avoir un prétexte de plus de les discréditer comme trop difficiles et de les affaiblir chaque jour davantage. En vue de la sélection nécessaire, maintiendra t-on une première école, commune à tous, ni trop littéraire, ni trop savante, ni trop théorique ni trop pratique, d'où les uns et autres es.>^aimeront dans la direction où les porteront leurs ^oûts, leurs aptitudes, leurs conditions familiales ? ou faut-il que chacun soit le plus tôt possible imprégné des idées, de l'inspiration, des méthodes directrices de l'enseignement auquel il semble plus particulièrement destiné?

11 est à remarquer que parmi les champions des différentes causes, aucun n'a paru vouloir imiter le système actuel de la France. On sait que ce système — si c'en est un — mêle tous les types d'enseignement dans une même maison ; et il oblige les mêmes professeurs à s'occuper, en courant, de classes ou plutôt de cours hétéroclites, le tout dans une inexprimable contusion. Les congressistes de Florence

paru remarquablement d'accord, je veux parler de l'émigration.

Il est toutefois évident, qu'ici aussi une distinction s'impose suivant qu'on pense aux départs ou qu'on envisage les retours. Assurément, on peut dire que l'émigration est une soupape de sûreté, qu'elle éloigne à temps du pays bien des gens qui y deviendraient victimes de la misère et des entraînements des jours d'émeute ; il est non moins probable que beaucoup d'entre eux sont des hommes ayant quelque grave méfait sur la conscience et qui préfèrent de beaucoup entrer en rapports avec une agence d'émigration qu'avec la police judiciaire. Ces deux catégories sontelles aussi nombreuses que celle des gens dont on peut dire, au contraire : ils sont entreprenants, ils

avaient bien soin de distinguer le lycée classique, le lycée moderne, le lycée scientifique.

Mais enfin qu'est-il sorti de ce congrès? Quelle est la réforme mise à l'épreuve ? Aux yeux du corps enseignant, la première de toutes serait d'améliorer la situation de ses membres ; et certes ceux-ci ne sont guère ambitieux, car le congrès dont je viens de parler nous apprend que les professeurs des gymnases (correspondant à nos collèges communaux) doiveni se contenter, quant à présent, d'un traitement de 800 lires. En résumé, grande analogie entre le mal dont souffre l'enseignement laïque et celui que le pape actuel travaille énergiquement à guérir dans l'enseignement ecclésiastique : trop de maisons d'éducation classique, avec trop de professeurs disséminés, mais pas assez de maiçons classiques bien pourvues d'élèves de choix et de professeurs de choix : hors de là, rien d'organisé sérieusement ; telle semble avoir été la conclusion du congrès qui d'ailleurs a repoussé par 80 voix contre 26 la théorie de l'école unique.

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sont laborieux, ils veulent trouver n'importe où le moyen de faire vivre leur famille ? Nous ne pouvons rien en savoir ; mais où l'on me paraît de tous côtés fort bien renseigné, c'est sur les deux points que voici.

En premier lieu, l'émigration désorganise la famille. Les femmes qui restent des cinq, six, huit, dix années dans leur solitude sans se laisser aller à l'infidélité envers l'absent ne sont heureusement pas rares ; mais celles qui n'ont pas cette vertu ne sont pas quantité négligeable. L'exemple en est désastreux pour les enfants, déjà fort exposés par l'absence si prolongée de celui qui leur devrait l'exercice de l'autorité sous sa forme la plus ferme. L'Italie ne connaît pas le divorce, qui est ailleurs l'une des causes les plus actives de la décadence des mœurs familiales et de la perversité des enfants : mais cet avantage est malheureusement bien compensé par ces divorces temporaires qui se comptent, on l'a vu, par centaines de mille. Je ne méconnais pas la différence de ces deux genres de séparation, dont un seul est définitif et condamné positivement par la loi religieuse ; mais il ne faut pas qu'on essaie de méconnaître l'analogie des résultats.

Je dirai de plus que les retours des maris sont quelquefois accompagnés de drames de famille, dont il est aisé de comprendre et les causes et les caractères. La femme qui a fait une faute en l'absence de son mari réussit de temps à autre à en dissimuler les suites. La plupart des asiles réservés aux enfants des fillesmères refusent, il est vrai, de recevoir ceux de cette catégorie ; mais on peut arriver à les faire passer pour

enfants naturels. Là où il y a un tour ou l'équivalent, le subterfuge est encore plus facile. Là, enfin, où le mari pardonne, on peut croire qu'il se sait coupable de la même irrégularité. Des hommes politiques du royaume ont émis l'idée ingénieuse... et ingénue, qu'il faudrait obtenir en faveur de ses émigrants le privilège de la double nationalité. Pour le plus grand avantage de l'expansion nationale, ces émigrants seraient américains en Amérique, ils seraient brésiliens, argentins, etc., mais en môme temps ils resteraient italiens. Je ne sais s'il existe également une théorie de la double famille. Je ne pense pas qu'on ait encore recommandé celte combinaison ; mais elle est pratiquée, ce qui ne contribue pas peu à ramener des hommes dont la moralité est très compromise, sans qu'ils rapportent le moins du monde le surcroît d'initiative et de courage qui les relèverait. Beaucoup de curés, beaucoup d'évêques en sont de plus en plus préoccupés. « C'est notre plaie la plus douloureuse », me dit un curé de Venise, et combien d'autres me tiennent le même langage ! Importation de maladies contagieuses et d'habitudes alcooli(jues, diminution du patriotisme comme de l'esprit religieux, affaibhssement des liens de famille et particulièrement des liens conjugaux, voilà qui est constaté partout.

L'auteur d'une monographie très étudiée de l'émigration dans une petite commune (Pergola) croit que l'émigration qui y est très forte a du moins l'avantage d'y diminuer les suicides. L'assertion est vraisemblable, quoique difficile à contrôler. Que nous apprend à ce sujet

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la statistique générale de Ja nation ? Sans doute l'Italie reste un pays où ce cas de pathologie sociale sévit avec le moins d'intensité. Les suicides y sont six à sept fois moins nombreux que dans les cantons protestants de la Suisse et trois fois moins nombreux qu'en France; mais si nous comparons l'état actuel à celui d'autrefois, le rapprochement ne laisse pas que d'être lugubre. Il fut un temps où, quand on dressait les tableaux du suicide on ne réservait même pas une petite place à l'Italie, tant les chiffres de cet heureux pavs semblaient insigniKants et négligeables. Il ne saurait en être de môme aujourd'hui, non seulement parce que les petits royaumes ou duchés ont fait place à un grand Etal ; mais, parce que le mal en question v a pris des développements qui forcent l'attention. En 1872, on ne comptait encore dans la péninsule tout entière que 890 suicides. En 1905 on en a compté 2.379. C'est surtout depuis 1897 que le mouNement ascensionnel a pris les plus fortes proportions. La population totale a augmenté, nous ne l'oublions pas ; mais n'oublions pas non plus que quand on évalue présentement les morts volontaires à 7 au lieu de 4 par 100,000 habitants, ces sept sont prélevés sur une population légale dont il faudrait maintenant retirer ces émigrés toujours comptés dans les recensements malgré la longueur de leurs absences. N'omettons pas enfin cette observation, si prévue qu'elle puisse être, que dans une même période, de 1887 à 1905, tandis que les suicides sont stationnaires dans la pauvre Calibre, Où ils restent à 2 par 100.000 habitants, ils se

sont surtout accrus dans la riche Ligurie, où ils ont monté de 9 à 43 : ce dernier chiffre est le plus élevé du royaume. 11 est vrai que c'est aussi en Ligurie qu'à défaut du divorce (1) encore proscrit par les lois, se voit la plus forte proportion de séparations légales (44,5 par 100.000 habitants alors que la moyenne de la nation n'est que de 14,1). Ici comme ailleurs, rien donc ne porte au dégoût de la vie comme le trouble, à plus forte raison, comme la désorganisation de la famille.

Ce relâchement général, cette espèce de desserrement de toutes les mailles qui devaient retenir la jeune génération dans la régularité du bon ordre social, l'impunité croissante d'une trop grande quantité d'actes délictueux ne peut, ici comme ailleurs, que l'accentuer plus encore. Combien les crimes et délits dont les auteurs restent inconnus sont nombreux en France, nous ne le savons que trop ; mais notre pays est loin d'être le seul à souff'rir de cette infériorité des moyens de recherche de la police à l'égard des moyens de fuite et de dissimulation des malfaiteurs. Chez nos voisins du Sud-Est, la moyenne annuelle de ces aveux d'impuissance oscillait de 11190 à 1894 entre 69.000 et 70.000. En 1905 le chiffre en était de 98.291. Sont commis par des mains restant inconnues, 49 0/0 des vols et 39 0/0 des rapines, extorsions et rançonnements.

(1) On sait que la coutbe des dîvorces (là où le divorce existe) et la courbe des suicides coïncident généralement. Voir notre étude de la Uéforme sociale de juillet 1908.

De tels insuccès ne peuvent qu'encourager les professionnels du délit. Aussi l'accroissement de la récidive est-il régulier. De 1891 à 1895 la moyenne des récidivistes était de 25 0/0 ; en 1896 elle est de 29 ; elle dépasse 30 dans les années qui ont suivi.

Quand on étudie la moralité, ne fût-ce que la moralité légale, d'un pays, il est difficile de démêler, par delà les effets généraux, les causes qui les décident, si on ne descend pas aux divers états plus ou moins localisés de la vie sociale. En pays étrangers, quelque soin qu'on y mette, on ne peut descendre à toutes les petites causes ; et cependant elles ont souvent plus d'effet que celles qui paraissent exercer une action à plus longue portée : du moins contribuent-elles beaucoup, ici à amortir, là, au contraire, à développer la force de ces dernières. Mais enfin, on peut diminuer peu à peu les obscurités et donner des exemples qui suffisent à recommander la méthode aux chercheurs mieux à même de l'employer jusqu'au bout.

Des grandes régions de l'Italie, celle qui est incontestablement la meilleure à presque tous les points de vue (1), c'est le Piémont. C'est là qu'il y a la plus

(1) Je concentre mes comparaisons sur la période la plus récente (1902-i906), tout en évoquant de temps à autres certains cliifTies auléiieurs. Je laisse aussi de côté les pro-

faible proportion de délits dénoncés et ayant occupé la justice (1258,10 pour 100.000 habitants alors que la moyenne du royaume est de 2.847,71). C'est aussi la population qui a le moins d'iliétrés, le moins d'enfants illégitimes et le plus de gens affiliés à des sociétés de secours mutuels. Est-ce parce que c'est elle qui compte le plus de petits propriétaires et de cultivateurs travaillant leur propre bien? 11 est permis de le conjecturer, en ajoutant qu'à coup sûr, c'est aussi celle qui montre le plus de religion instruite et raisonnable.

La principale ombre au tableau, ce n'est pas la faiblesse toute relative d'ailleurs de la natalité (nous l'avons expliquée par les longues absences des émigrants toujours comptés dans les recensements), c'est le fait que, pour le nombre des suicides, le Piémont n'est dépassé que par la Ligurie. On pourrait être tenté d'invoquer ici précisément l'âpreté au gain du petit propriétaire et l'amertume de ses déceptions, et c'est en effet lui qui a le plus de ventes par expropriations forcées (rien de plus facile à comprendre). Mais il faut tenir plus de compte encore de ce que la province de Turin doit à la nombreuse population de son chef-lieu un accroissement considérable de ce genre de misères, comme de plusieurs autres. Malgré ses épreuves et la pauvreté de ses prolétaires, malgré ses agitations périodiques, la province de Novare est

vinces méridionales qui demandent une étude à part, tant les conditions de toute nature qui leur sont faites diffèrent de ce qu'on trouve dans le Norci,

beaucoup meilleure que celle de Turin et vaut a peu près la province montagneuse de Cunéo.

Kaut-il revenir sur le grand nombre d'élections socialistes qui se sont succédées dans la plupart des arrondissements piémonlais ? J'ai déjà expliqué que dans les éleclions politiques, le non eapedit fait rester chez eux les électeurs catholiques; mais l'été de 1910 a vu les socialistes dépossédés de municipalité ou ils se croyaient les maîtres, et ils otit tous attribué publiquement leur échec à la - résistance ravivée des petits propriétaires auxquels ils avaient beaucoup trop promis.

Pour le second rang, on peut hésiter entre la Lombardie ou la Vénétie qui ont, la première 1.557, 8 délits et la seconde 1.527,81 et exactement la môme proportion de suicides. Faut-il tenir compte, ici aussi, de l'action du chef-lieu? Mais Venise, qui est quatre fois moins peuplée que Milan, a de 8 à 900 délits de plus et plutôt un peu plus de suicides.

La Lombardie olï're d'ailleurs un ensemble de qualités sociales, une somme d'activité utile de dévouement, d'esprit de bienfaisance, très supérieure à ce que l'on peut rencontrer dans la région la plus orientale. Nous avons longuement analysé les œuvres deBergame et de Brescia ; la floraison est plus riche encore à Bergame, et sa province esta tout point de vue meilleure ; c'est elle qui offre le maximum de naissances vivantes avec le minimum de naissances naturelles, de toute la Lombardie.

La Vénétie a une population très vive, très légère.

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très amie du grand âir et très causeuse. La femme, es* prit d'ordre mis à part, est bonne mère de famille. Elle compromet gravement, il est vrai, la réputation de ces provinces aux yeux des statisticiens par le très grand nombre des délis de « diffamation et injures ». C'est la rubrique sous laquelle on totalise les prises à partie et les disputes à la pointe, non du couteau, mais de la langue, qu'a illustrées Goldoni ; or, elles animent fréquemment les rues si étroites où tous les ménages sont, en quelque sorte, les uns chez les autres. Ces querelles le plus souvent sans malice et sans gravité ressemblent à ces apostrophes bien connues des gondoliers qui s'interpellent modérément quand leurs barques sont rapprochées, puis s'invectivent avec des menaces de plus en plus terribles à mesure que la distance fait évanouir tout péril de rencontre. Mais on me dit que l'alcoolisme s'y développe. Alors ces disputes traditionnelles ne risqueront-elles pas de se gâter beaucoup? Jusqu'ici c'est la Vénétie qui a le moins d'homicides, le moins de « résistances à l'autorité », comme le moins de délits contre les mœurs. C'est elle aussi qui a le moins de vols. La partie la plus riche et la partie la plus pauvre de la Haute Italie se rencontreraient ici comme pour déjouer certaines explications trop simplistes du mouvement criminel. N'était la ville de Venise, les suicides y seraient au-dessous de la moyenne du royaume : en tout cas aucune des grandes régions de la Haute Italie n'en a moins.

Si la violence y est heureusement superficielle, il faut dire que la morale et la religion le sont peut-être plus

encore. Un religieux que je rencontre au monastère tenant à l'église de San-Zanipolo me raconte qu'il a longtemps habité le midi de la France, que le peuple do Venise rappelle par un certain nombre de traits celui de Toulouse ; « mais celui-ci, dit-il, était moins indifférent, je voyais plus d'hommes à l'église. Ici personne ne nous insulte ni ne nous méprise, on nous accueille, on nous désire même pour la visite et la bénédiction des maisons : hors de là nous n'avons aucune influence. »

Les provinces secondaires de la Vénétie les plus à l'abri de la criminalité semblent être les plus éloignées, celles de Bellune, de Trévise, d'Udine ; elles confinent pourtant à des frontières, mais à des frontières par lesquelles ne se font pas de bien grands échanges. Le délit augmente à mesure qu'on descend, à Venise d'abord, mais aussi vers les régions plus agitées de Vérone et surtout de Rovigo (ici on est tout près des Romagnes). Jusqu'à présent le socialisme n'a pas eu de prises bien sérieuses sur la pojmlation ; mais les vicissitudes des élections montrent que la bataille y devient asse? rude, Tout récemment les socialistes ont été dépossédés de la ville de Vérone. Les classes dites supérieures leur avaient fait, il est vrai, la partie belle par la naiserie vaniteuse de leur optimisme, par leur éloignement des œuvres catholiques, par leur manie de gaspiller toute leur énergie et tout leur argent dans des plaisirs futiles, etenfinpar un amour jaloux de leurs privilèges qui leur rendait suspect tout mouvement en faveur du peuple. Les socialistes étaient donc arrivés au pouvoir par une sorte de surprise que leur avait facilitée l'indolence à peu près

universelle. Mais à la suite des élection s les plus récentes ils crurent pouvoir atticher sans réticence leur programme antireligieux; ils raillèrent toutes les croyances, particulièrement les pèlerinages de Lourdes. « C'était, m'a dit un témoin, frapper le peuple au cœur et provoquer une réaction. Elle fut certainement soutenue par l'autorité d'un clergé qui paraît heureusement renouvelé et par les sentiments qu'a dû répandre autour d'elle et dans les familles des treize cents enfants qui lui sont confiés, une œuvre dont j'ai beaucoup admiré l'organisation. J'y retrouvais tous les procédés des Salésiens (1). avec celte différence qu'ici, c'est un simple externat doublé d'un patronage et que les adolescents déjà un peu grands qu'on achève d'instruire et de former, sont mêlés, une grande partie de leur temps, à la vie commune.

Si Vérone s'affranchit ainsi, Venise fait craindre un mouvement en sens inverse. L'habitude de vivre au jour le jour, en comptant sur les étrangers et sur les bienfaits des vieilles institutions charitables, enlève à la meilleure partie du peuple tout ressort et la rend facile à mener tantôt par les uns, tantôt par les autres. Si les conservateurs se divisent, les socialistes très unis ont bien des chances de l'emporter. (2) Les campagnes, de leur côté, subissent de plus en plus l'influence corruptrices des émigrés rentrant de toutes

(1) f/œuvre appartient tlle est à une congrégation italienne (les Stiiiiales).

(i) Voir plus haut page 60.

'l'.iH l'italip contbmpûbaixe

sortes de pays dont ils ont pris les vices beaucoup plus que les vertus.

On sera surpris peut-être de me voir placer ici l'Emilie (avec les Romagnes), où domine une population très laborieuse, il est vrai, très éprise de solidarité ouvrière, mais très fruste, très ignorante, très grossière, passionnée pour les discussions politiques et n'y prenant que ce qu'elle y trouve de germes de division et d'exaspération. Il faut bien reconnaître cependant que la criminalité dénoncée descend là au-dessous de la moyenne du royaume, 1 .736 contre 2.487 et ce qui étonne encore davantage, contre 2.126 en Toscane. Voici, pour nous, le moment de nous rappeler que l'action coopérative, entendue d'une certaine manière, pousse à bien des désordres ou bien des violences sur lesquelles les autorités sont invitées, par raison politique, à fermer le plus possible les yeux ; c'est un motif de plus pour que les affiliés se laissent maintenir par la discipline et par leur confiance en la force de leur groupe. On a observé en France que dans les années de révolutions, les chiffres de la criminalité baissaient... dans les statistiques. Ce qui se passe là à un moment donné, dans le temps, a bien des chances de se réaliser en une portion déterminée d'un territoire. Les homicides volontaires, qui étaient encore nombreux à Ravenne dans la période de 4390^1895, ont été trois fois moins fréquents en 1905 et n'ont repris qu'assez légèrement en 1906, et d'après les documents officiels l'Emilie serait la province la moins chargée de lésions personnelles et volontaires, alors que les journaux at-

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testent à chaque moment la violence des luttes comme celles que nous avons racontées. C'est peut-être le cas de répéter : qui veut trop prouver ne prouve rien. Dans ces moments où tous les esprits sont les uns surexcités, les autres effrayés, les uns méditant, les autres, redoutant toutes sortes de vengeances, les témoignages sont difficiles à trouver.

En revanche les suicides sont nombreux dans la province. La Ligurie seule dans l'Italie du Nord en a davantage. A Ravenne, de 1887 à 1905 ils ont doublé. Il faut croire que la confiance envers le groupe derrière lequel on s'abrite aux jours troublés a ses limites et ses désenchantements.

Arrivons à la Toscane. Aurons-nous ici l'explication de l'espèce de mystère que la statistique, prise en gros, oppose à nos pronostics ? Comment ? cette région si heureuse, si lumineuse, où la vie est si facile, où le métayage n'a occasionné que des conflits vite apaisés, où les gens sont si modérés — car ce sont eux qui ont le moins de délits pour diffamations et injures — cette Toscane enfin qui se ressent encore de l'administration si vantée de ses Grands-Ducs, occupe un rang si bas ! elle est l'avant-dernière des grandes provinces du Nord ! Disons tout de suite que la majorité de ses crimes et de ses délits se commet dans la province de Florence et surtout dans celle de Livourne. Dans cette dernière abondent les ouvriers braccianti, les nomades, les employés aux transports. Les délits contre la foi publique (fausse monnaie et faux de toute espèce) y atteignent une proportion qui est à peine dépassée par la capitale

et qui est le double de celle que l'on constate à Milan et à Bologne, dix lois plus forte qu'à Bergame, etc. L'écart est donc très considérable, par exemple entre la province de Sienne qui, avec i.109 délits par 100.000 habitants, est mieux placée que Brescia, môme que Bergame, et d'autre part la province de Livourne qui arrive à 4.224. Cette dernière proportion n'est dépassée que par Rome, Naples etCagliari.

Malgré toutes ces explications et ces réserves, il faut bien reconnaître que notre surprise n'est pas entièrement dissipée. Si la province de Sienne, dont sainte Catherine vantait déjà la douceur, a une très faible criminalité, on est étonné de voir que les province dePise, de Grosseto, de Lucques, d'Arrezo, tout en étant meilleures que la moyenne de la nation, sont inférieures aux provinces de Reggio d'Emilie, de Ravenne, de Parme et de Forli. La Toscane a environ trois fois plus d'enfants naturels que le Piémont et que la Lombardie. Pour les délits contre les mœurs elle n'est dépassée que parla Ligurie. Ceux enfin qui font d'assez fréquents et surtout d'assez longs séjours ontdû remarquer que ceuxlà même qui devraient le mieux aider les autres à surmonter ces faiblesses ne sont pas toujours les derniers à y céder eux-mêmes ; sous ce rapport encore la belle province n'est pas à donner en exemple a ses voisines. Donc une vie plus aisée, sous un plus beau ciel et avec des habitudes extérieures où se sent encore le raffinement des belles époques de l'histoire de l'art, rien de tout cela n'assure une moralité meilleure, ni, avouonsle, un attachement plus viril à la vie. La moyenne des

suicides toscans est supérieure (8 au lieu de H) à la moyenne générale. Si Livourne tient ici la tcte, Florence, la ville de Florence surtout est parfois signalée pour de véritables épidémies de suicide. Au mois d'août 1909, les journaux de la belle cité en enregistraient cinq en un seul jour, suicides de misère et suicides prétendus d'amour. Sienne même a une proportion de morts volontaires qui contraste avec la modération du nombre de ses délits.

Dans tout ce qui précède on a du souvent prendre la Ligurie comme terme de comparaison de toutes les provinces du Nord. C'est elle qui a la criminalité la plus chargée dans tous les genres de délits. C'est aussi celle qui a la plus forte proportion de suicides, la plus forte proportion de séparations judiciaires.

Si je rappelle maintenant que la Ligurie comprend deux provinces, la province de Gênes et la province de Port Maurice, il est probable que plus d'un lecteur se dira : c'est évidemment la première qui doit à sa grande ville, à son port de commerce, à ses industries de toute nature, une criminalité surabondante. De plus, elle comprend dans son territoire le grand port militaire de la Spezzia qui doit encore faire monter son coefficient au taux le plus élevé de la Ligurie. — Eh bien ! non, c'est l'inverse. Je n'attache pas plus d'importance qu'il ne convient à ce fait que dans la division très tranchée des socialistes et des cléricaux, ce sont les cléricaux qui, depuis quelques années au moins, occupent la municipalité du gros chef-lieu. On me dit cependant que là la vieille aristocratie doit l'ascendant qu'elle exerce —

dans les élections notamment — à sa fidélité aux traditions et à sa bienfaisance, tandis que les classes moyennes, loin d'imiter celles de la Lombardie et du Piémont, se distinguent surtout par leur amour de la spéculation, par leur âpreté au gain et une véritable « idolâtrie » à l'endroit de l'argent ; il en sort dans les partages de famille (on m'a donné des exemples caractéristiques) non seulement des difficultés poussées jusqu'au ridicule pour des sujets futiles, mais des hostilités violentes. Quant à l'ouvrier génois, il gagne de belles journées, mais il joue et il dépense sans compter.

Mais si la province de Gônes paie à ces misères un gros tribut, celle de Port-Maurice est encore plus atteinte. Si Gênes a plus de délits commerciaux, plus de délits contre les mœurs et plus de résistances à l'autorité, un peu plus de rapines, extorsions et rançonnements, Port-Maurice a plus d'homicides, plus de lésions personnelles et volontaires, plus de vols simples ou qualifiés, plus de délits contre la foi publique, plus de suicides enfin (1).

N'est-ce pas cependant, dira-t-on, cette province qui, avec Vintimille, Bordighera, San-Remo, continue la côte d'azur? Oui, en effet, et la population apprécie les avantages de ce beau ciel ; car elle est stable, ayant toujours du travail, et trouvant dans l'exploitation du luxe contemporain une source de gain qui peut lui paraître inépuisable. La montagne comptait beaucoup de petits propriétaires ; mais de plus en plus on descend à

(1) Dan» l'une et dauâ l'autre, ils ont doublé de 1890 à I90'i.

la côle pour y servir les étrangers de passage et pour y cultiver en grand les fleurs partant ensuite, non seulement par wagons, mais par trains entiers expédiés en grande vitesse. On coupe des oliviers séculaires pour planter de la vigne, mais plus encore, des œillets et des roses... Aussi, les dépôts aux caisses d'épargne sont-ils abondants. Mais c'est ici que le revers corn* mence à se dessiner : cette épargne est toute individualiste, et elle se pratique sous la forme, généralement passagère, de la caisse d'épargne postale. Le mouvement coopératif y est encore nul, me dit le plus compétent des juges, celui qui, dans une ville très voisine des Alpes-Maritimes, travaille comme personne au développement des institutions de petit crédit. Il est donc bien à croire que nous avons ici exactement l'inverse de ce que nous avons constaté dans les Romagnes et dans l'Emilie : d'un côté une population besogneuse et grossière, mais relativement améliorée par la coopération, d'un autre, une population à la vie facile, mais gâtée par l'individualisme. N'est-ce pas le cas de rappeler que c'est en renversant l'expérience qu'on vérifie le mieux une hypothèse ? Par-dessus tout cependant, il faut reconnaître que la région qui nous retient en dernier lieu, est bien corrompue par le contact de ce luxe dont elle vit, par le contact de tous ceux comme de toutes celles qu'attire une existence brillante et oisive. C'est, disions-nous, une prolongation de la côte d'azur. Mais ignore-t-on que celle-ci est précisément un lieu de prédilection pour la criminalité contemporaine et que ce séjour si parfumé, si élégant, si

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paré, si recherché par les heureux des deux mondes, a remplacé dans nos statistiques les maquis de la Corse qui lui font face ?

Ce n'est pas seulement du côté de la criminalité lé. gale que cette belle province de la Corniche méditerranéenne est mal partagée. C'est elle qui a la plus forte proportion de conscrits réformés pour infirmités et maladies, la plus forte proportion aussi de morts par tuberculose. Elle ne connaît cependant que très peu la malaria ; mais elle a une proportion vraiment énorme de contraventions pour ivresse, près de H3 pour 100.000 habitants, alors que la moyenne du royaume est de 43 1/2.

Qu'on se rappelle ces rapprochements et qu'on sache bien qu'ils ne constituent rien d'exceptionnel, rien d'anormal ou du moins, rien qui ne puisse se vérifier dans un grand nombre de régions (1).

(1) Dans ces études comparatives, j'ai laissé de côté Home et le Latium parce que la population y est (surtout dans la capitale) trop disparate, trop hétérogène et, en ce moment surtout, trop mouvante. Y faire la part des anciens éléments et des nouveaux y est difficile. Pour n'en donner qu'un exemple je dirai que dans le Latium et dans l'Ombrie, les statistiques enregistrent une forte proportion de naissances naturelles. Pourquoi ? Parce que là nombre de mariages se célèbrent encore, comme sous le gouvernement du Pape, uniquement selon le rite religieux. Le pouvoir civil, les ignorant officiellement tient les enfants de ces familles comme « nés hors mariage ».

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