LA SITUATION FINANCIÈRE IQI
Ferait du même coup la situation du cliange. Encore une fois, le remède à cette situation dépend beaucoup moins du Parlement que du pays lui-même. Encore une fois le remède n'est pas dans des réglementations administratives dont l'effet est, le plus souvent, soit illusoire, soit temporaire. Pour rendre à la monnaie italienne sa vraie valeur, il faut s'attaquer non aux effets du mal, mais à toutes les causes diverses qui engendrent celui-ci.
I. L'organisation ouvrière et les lois sociales. — II. L'agitation ouvrière et paysanne en 1919 et en 1920. — III. Le fascisme. — IV. L'émigration. — V. L'avenir social de l'Italie.
Pendant la guerre, un grand mouvement de solidarité patriotique a uni tous les Italiens. Il se constitua dans tout le pays, dans les villes comme dans les compagnes, des œuvres d'assistance civile extrêmement nombreuses et diverses qui, matériellement et moralement, eurent les plus heureux etîets.
La paix venue, la situation économique empira notablement, malgré les prévisions contraires qui avaient été faites. Le prix de la vie, déjà démesurément grossi, s'accrut encore. Le travail, bien qu'abondant, fut inférieur à la demande. Les démobilisés rentrèrent dans leurs foyers avec l'inquiétude du lendemain.
Le gouvernement tenta de prendre des mesures. Il élabora un vaste plan pour le placement rapide de ces démobilisés. Les offices de placement communaux et provinciaux reçurent d'importantes subventions. Des fonds de chômage furent votés. Mais le remède ne guérit pas le mal. Les patrons, après avoir fait montre, un peu imprudemment, des fortunes acquises pendant la guerre et constitué des entreprises nouvelles, durent ralentir la pro-
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(ludion. Beaucoup fermèrent ou firent faillite. Les secours allou(^s aux ouvriers sans emploi furent jugés par ceux-ci insuffisants et illusoires.
La mauvaise humeur grandit vite. Les mauvais bergers n'eurent pas de peine à se faire entendre et écouter. Les organisations socialistes intensifièrent leur activité.
Le parti socialiste se réunit en de nombreux congrès. A Bologne, à Livourne, la fraction la plus avancée l'emporta. La Confédération générale du Travail, constituée à l'issue du Congrès des syndicats et des Chambres de Travail tenu à Milan le l^"" octobre 1906, et qui, pendant la guerre, à raison du grand nombre de mobilisés parmi les travailleurs agricoles et les ouvriers du [bâtiment, avait vu le chiffre de ses adhérents diminuer d'environ 80.000, fit une formidable propagande, et prit en quelques mois un immense développement. En 1919, 43 fédérations professionnelles, 72 chambres de travail et 3 groupes isolés, formant un total de 1 .375.000 membres, s'inscrivirent à C. G. L. Au début de 1920, la C. G. L., qui comptait en 1914 320.858 membres, en comptait 2 millions. Elle comprenait ainsi la plus grande majorité des syndicats italiens. Seuls n'en faisaient pas partie les syndicats catholiques, qui étaient groupés dans la Confédération des travailleurs italiens, divers syndicats indépendants qui avaient formé, les uns l'Union italienne du Travail, les autres l'Union syndicale italienne, enfin certaines organisations entièrement autonomes, comme le Syndicat des cheminots,
La C. G. L., étroitement unie au parti socialiste, vit sa force s'accroître encore par l'adhésion de la Ligue nationale des Coopératives, le plus important des organismes centraux de la coopération en Italie. La ligue, fondée par Antonio Maffi, l'un des premiers ouvriers entrés au Parlement, groupait 3.765 groupes locaux. Elle avait été dirigée autrefois par des éléments démocrates et républicains, et peu à peu s'était laisséegagner au socialisme. Sonsecrétaire
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était en lî'20 Antonio Vergnanini, un socialiste qui avait consacré sa vie à la diiïusion des principes coopératifs. Mais, bien que l'élément socialiste y fût prédominant, la ligue n'était pas jusqu'alors sortie d'une relative neutralité politique. Au début de 1929, elle accentua et précisa sa nuance, et fît alliance ouvertement avec la C. G. L. et le parti socialiste. Ain.>i, la majeure partie des coopératives italiennes se rallia ofûciellement au socialisme (1). Seules l'organisation blancbe et l'organisation neutre — la coopérative ouverte à tous les individus sans distinction d'opinion politique ou confessionnelle — demeurèrent indépendantes. Et encore la coopération blanche s'unit-elle au parli catholique, dont les tendances sociales, pour n'être pas communistes et révolutionnaires, n'en étaient pas moins extrêmement avancées.
Le gouvernement essaya de calmer les esprits par une large politique sociale^ accordant aux masses ouvrières de nouvelles et précieuses garanties.
Au début de 1919 fut votée la journée de huit heures.
Le 21 avril suivant, était également votée l'assurance obligatoire contre l'invalidité et la vieillesse. La loi, qui entra en vigueur le l*"" juillet 1920, garantit une pension viagère dans leur vieillesse, ou par suite d'invalidité, à plus de onze raillions d'individus qui étaient privés jusqu'alors de tout secours. L'assurance fut stipulée obligatoire pour les individus des deux sexes prêtant leurs services en qualité d'ouvriers, de travailleurs agricoles, d'employés, de domestiques, d'attachés à des services publics, d'intituteurs, etc. Elle assura également la délivrance d'une allocation temporaire mensuelle à la veuve ou aux orphelins des assurés, ainsi que l'exécution des mesures préventives et médicales
(1) V. sur la Ligue nationale des coopératives et l'importance du mouvement coopéralil actuel en Italie, une étude publiée par La Réforme sociale, mars 1921.
contre l'invalidilé. Très libérale, celte loi était une nouvelle pierre apportée au grand éditîce, en voie de construction, de la prévoyance et de l'assistance sociales. Le gouvernement (it savoir à la même époque qu'il espérait pouvoir couronner sous peu cet édifice en faisant voter par le Parlement l'assurance obligatoire contre la maladie.
Mais le prolétariat ne témoigna aucune satisfaction des avantages qui lui étaient ainsi accordés.
Les ouvriers, fascinés par ce qu'ilsavaient vu ou entendu au lendemain de l'armistice, croyant les patrons toujours démesurément riches, gênés aussi par la cherté de la vie et le chômage^ organisèrent des grèves bruyantes, reclamèrent d'incessantes augmentations de salaires. Ils se heurtèrent à une mauvaise volonté formelle, et la résistance qu'ils rencontrèrent eut pour conséquence l'union à la C. G. L., des trois grands groupements prolétariens, demeurés jusqu'alors indépendants d'elle, l'Union italienne du Travail, l'Union syndicale italienne, nettement extrémiste, et la Confédération des travailleurs italiens, de tendance catholique.
L'action combinée de ces groupements obtint d'abord de nouvelles indemnités de vie chère, puis en février et en juin 1919 des contrats collectifs avec les organisations patronales, contrats réglementant la durée du travail et la fixation des salaires de base et instituant dans chaque usine une « commission interne » chargée de veiller à l'exécution de la convention intervenue.
C'est de cette dernière création que dépendit par la suite tout le mouvement ouvrier.
Les conventions conclues ne furent pas, en efîet, toujours respectées par les usiniers. En Lombardie, en Ligurie, ceux-ci réclamèrent de l'Etat, pour pouvoir, affirmaient-
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ils, continuer à travailler dans les conditions nouvelles auxquelles ils avaient du céder, des tarifs protectionnistes nouveaux, qui alarmèrent les ouvriers.
Au début d'août, la Fédération industrielle des ouvriers métallurgistes déclencha une grève, qui fut immédiatement suivie par trois cent mille salariés. Deux mois durant, des pourparlers eurent lieu, sans succès. Finalement, le président du conseil, M. Nitti, intervint et les industriels durent céder.
En même temps, le prolétariat agricole montrait la même irritation. Au mois d'août, un véritable mouvement révolutionnaire éclata: lespaysans, soutenus par l'Association nationale des anciens Combattants, s'emparèrent des terres. Le mouvement commença dans la campagne romaine et les arrondissements de Viterbe et de Frosinone. Le partage des latifondi était la cause officielle de la crise. Le gouvernement, effrayé, intervint, mais dans les conditions plus fâcheuses.
Un décret du 5 septembre, mal rédigé, autorisa le gouvernement à faire profiter les associations agraires et les oro-anismes légalement constitués de certains terrains déterminés. La durée de l'occupation ne pouvait pas dépasser quatre ans. Un décret devait être rendu dans chaque cas, et une juste indemnité payée au propriétaire. Ce décret^ dû au ministre Visocclii, ne tit que surexciter les convoitises paysannes. Malgré l'emploi de la force publique, les ouvriers aoricoles continuèrent d'occuper les terres, notamment en Sicile et dans les Rouilles. Au mois d'avril (1920), un conférés du Parti Populaire, tenu à Naples, discuta de la question. Une résolution fut adoptée demandant l'expropriation de tous les grands domaines dans le cas où l'utilité sociale, reconnue par un collège arbitral, l'imposerait. En même temps, les socialistes, allant plus loin encore, réclamaient l'expropriation sans condition et l'attribution des terres à la collectivité.
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Le gouvernement déposa, au mois de mai, par l'organe de M. Falcioni, successeur de M. Visocclu au ministère de l'Agriculture, un projet de loi pour régler définitivement le sort des lalifondi. Expropriation, enipliythéose, envoi en jouissance temporaire sous des formes diverses (fermage, métayage, bail collectif ou individuel) étaient prévus selon les cas. Le projet gouvermental était souple et assez habile. Mais la chute du ministère Nitti en empêcha la discussion, et la question resta sans solution.
Dans le nord de l'Italie, l'agitation prit une forme différente de celle qu'elle avait revêtue dans le Sud. En mars 1920, à Novare, les braccianti (journaliers) réclamèrent des employeurs, propriétaires ou métayers, la journée de huit heures, déjà accordée aux ouvriers de l'industrie. Ils l'obtinrent, aux termes d'un accord signé le 10 mars par la Fédération des Travailleurs de la terre (8 heures en mars, avril, mai, septembre, octobre ; 9 heures en juin, juillet, août; 6 h. 1/2 en novembre et février ; 0 heures en décembre et janvier). Cet accord ne s'appliquait qu'aux braccianti engagés à l'année ; la journée de travail des journaliers était fixée à 8 heures pour tous les mois indistinctement.
Les métayers suivirent le mouvement et s'en prirent à leur tour aux propriétaires. Réunis à Bologne en congrès le 22 mars, ils réclamèrent une modiQcation complète des contrats existants. Le colon aurait droit à 60 0/0 du blé, C5 0/0 des châtaignes, 60 0/0 du raisin, 66 0/0 des cultures industrielles. Les bénéfices donnés par le troupeau seraient, comme par le passé, partagés, mais les pertes seraient subies parle propriétaire seul. Les contrats proposés contenaient encore diverses autres clauses non moins draconiennes. Les propriétaires refusèrent.
D'autres projets furent alors préparés. Les métayers proposèrent de substituer le fermage au métayage, et de passer les contrats de fermage non à des particuliers,
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mais à des coopératives agricoles, ouvertes à tous les colons alors en possession.
Ce projet, qui se heurta à l'hostilité des braccianti, ne fut pas plus réalisé que celui issu du congrès de Bologne. En maints endroits, l'agitation persista, extrêmement vive. Un grand nombre de propriétaires allèrent jusqu'à proposer de diviser leurs terres en petits domaines qu'ils alîermeraient. Mais les ouvriers exigeaient qu'on tentât, comme à la ville, l'expérience communiste. Les grands domaines devaient être, non pas [morcelés, mais gérés d'ensemble par des « conseils d'exploitation ». Tous les pourparlers entrepris échouèrent successivement.
•L'une des causes de la chute du ministère Nitli fut précisément soii impuissance à enrayer cette agitation agraire. Ligues blanches des catholiques et ligues rouges des socialistes prêchèrent constamment le même désordre, et employèrent presque toujours les mêmes moyens. En mars, avril et mai 1920, la situation fut véritablement, à certaines heures, critique. Si la révolution n'a pas éclaté alors, ce fut que catholiques et socialistes n'osèrent pas conclure entre eux une entente ouverte et définitive. Les catholiques n'osèrent pas aider à installer en Italie le régime bolcheviste. Ils portent néanmoins une lourde responsabilité pour les mesures violentes auxquelles, trop souvent, ils se sont associés, et le désordre et l'anarchie qu'ils ont ainsi favorisés.
Si on veut se rendre un compte exact de ce que furent en Italie les premiers mois de 1920, pendant lesquels la menace de la révolution gronda chaque jour, il faut lire la brochure intitulée : Dans l'engrenage de la tyrannie rouge dans la province de Ferrare. C'est un exposé, sous forme de procès-verbaux sans commentaires, des vexations, des violations, des attentats commis. Les faits relatés sont autant de délits restés impunis. La terreur, à proprement parler, régnait. Les engagements, les contrats restaient
lettre morte ; propriétaires, fermiers étaient boycottés par les ligueurs révolutionnaires ; les amendes pleuvaient, — et il fallait les payer, sous peine de se voir privé de maind'œuvre. Ceux qui cultivaient eux-mêmes, aidés de leur famille, étaient menacés, frappés, traqués, assiégés chez eux, et devaient verser des pénalités importantes fixées par les Chambres du travail. Les incendies étaient continuels. Dans l'année 1920, il y eut pour 11.376.620 lire de dommages causés, dans les campagnes ferraraises, par le feu. Non seulement de grandes fermes, mais des propriétés moyennes et petites furent ainsi brûlées.
Ce qui se passa dans la province de Ferrare se répéta dans le pays tout entier.
Dans les industries, mômes violences. Les rapports des chefs d'usine de la Fiat à Turin, par exemple, sont à ce point de vue tristement édifiants. Entre la direction et la « Commission intérieure» d'ouvriers, les confiits naissaient sans cesse : les cessations temporaires de travail pour des motifs variés: convocations, assemblées ouvrières, grèves de protestation ou de solidarité, se renouvelaient chaque jour. Aux diverses portes, pas de contrôle. Les surveillants fermaient les yeux, quelquefois même se faisaient les complices de détournements et de vols. Les cartons de présence n'étaient plus signés. Les ouvriers renvoyés revenaient, ou se refusaient à quitter l'atelier. Dans les soussols, des cibles au revolver où les ouvriers s'exerçaient.
Aucune usine n'échappait à la contagion. Chaque jour, les ouvriers affirmaient davantage, parla force, lear prepotenza. Le pays récoltait ainsi, pour son malheur, ce que certains de ses dirigeants avaient eu l'imprudence de semer. En décembre 1919, la Chambre n'avait-elle pas voté, avec l'assentiment de M. Nilti, l'ordre du jour suivant, déposé par le député Rejna : a Le gouvernement et le Parlement devront hardiment et promptement affronter le problème de l'expropriation des terres non cultivées ou mal culfi-
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vées, pour en confier la gestion aux travailleurs de la terre constitués en coopérative, et instituer, en maintenant la discipline nécessaire, le contrôle des travailleurs et de l'Etat, qui marquera une étape vers la socialisation des grandes industries ». Forts de cet encouragement officiel, les ouvriers s'étaient préparés à livrer le grand assaut.
La révolution ouvrière, suite de la révolution paysanne, fut déclenchée fin août 1920 (1). Dans tous les grands centres, les ouvriers s'emparèrent des usines et arborèrent le drapeau rouge. A la têto du mouvement étaient les secrétaires des organisations prolétariennes et des bourses du travail. L'un des plus violents fut Enea Malla, vicesecrétaire de la Caméra del Lavoro de Turin. Aux 'côtés de ceux-ci, un assez grand nombre d'intellectuels, groupés autour du journal communiste VOrdre nouveau, remplaçant VAvcmti, jugé trop modéré. Le leader de ces derniers était le citoyen Gramcci, petit bossu rêveur et idéaliste dangereux.
, Mais les ouvriers ne tardèrent pas à subir eux-mêmes les effets de leur coup de force. Un groupe de leaders socialistes, MM. Turati, Trêves, Prampolini, etc., se réunit à Bologne, s'éleva contre « la dangereuse démagogie » et déclara qu'il était urgent d'abandonner des programmes qui conduiraient fatalement à une catastrophe. Le 3 septembre, ils lançaient un manifeste invitant les patrons à discuter avec eux de la situation.
En effet, partout, la production avait baissé presque instantanément. Les ingénieurs, malgré les attentats dont quelques-uns avaient été victimes, étaient restés fidèles aux industriels, qui avaient annulé par téléphona et télégraphe toutes les commandes de matériaux et de matières pre-
(1) V. le récit détaillé des événements d'aoùt-septembre 1920 dans une communication faite par M. Stéphane Piot à la Société d'économie sociale le 10 janvier 1921, et publiée par la Réforme sociale (février 1921).
mi ères. Et le premier samedi de paie était arrivé... Les coffres-forts, brisés au ciseau ou au chalumeau, ne contenaient presque rien, les fonds des usines étant en banque. Les ouvriers durent créer de la monnaie factice. Mais nul ne voulut l'accepter. Et les défections commencèrent parmi eux.
C'est à ce moment que le gouvernement se décida à intervenir. Le ministre du Travail, M. Labriola, reçut les délégués ouvriers, mais, contrairement à l'attente générale, les assura de sa sympathie. Il leur annonça en même temps le dépôt de trois projets de loi favorables à leurs revendications.
Cependant le mouvement de défection continua. Les leaders annoncèrent que le prolétariat ne réclamait plus l'expropriation totale des patrons, mais se contenterait d'un contrôle syndical sur les usines.
M. Giolilti jugea l'heure favorable pour une action personnelle. Il réunit patrons et ouvriers. « L'évolution historique impose, déclara-t-il, un changement complet dans les rapports entre industriels et salariés ». Dès le lendemain, la Stampa faisait savoir que le gouvernement avait décidé de constituer « une commission paritaire pour organiser l'industrie sur la base de la participation des ouvriers au contrôle technique et financier de l'entreprise ».
Ce fut chez les patrons de la stupeur. La commission, cependant, se réunit. Elle examina tous les points du programme proposé, fixa les augmentations de salaire, les congés, les indemnités de renvoi et ordonna aux ouvriers, en attendant lee. textes législatifs promis, de rendre les usines à leurs propriétaires. Ils acceptèrent ces décisions, à une énorme majorité, le 27 septembre, et reprirent le travail. C'était, il est vrai, le quatrième samedi sans paie.
Les extrémistes, battus, se livrèrent alors à une campagne d'une violence inouïe. Attentats à main armée, coups de force se répétèrent. Des réunions tumultueuses furent or-
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ganisées pour prêcher la conlinualion do l'occupation. Peine perdue. Le gouvernement envoya contre les agitateurs des soldats et des mitrailleuses, qui produisirent le plus salutaire effet.
Les pouvoirs publics changeaient ainsi de manière. Sans doute, au début du mouvement, M. Giolitti avait-il eu la prescience que la tentative ne pourrait être qu'infructueuse. Confiant dans le bon sens du prolétariat, il avait voulu lui montrer les limit-es matérielles de ses revendications possibles. Mais il n'entendait point que ces limites fussent dépassées (I).
Le devoir du gouvernement était, au surplus, clairement indiqué par l'opinion. De partout des prolestations s'étaient élevées contre les agitations ouvrières. Les ligues industrielles, les grands syndicats agricoles, les organisations mutualistes avaient vu et montré le danger. De plus un élément nouveau était intervenu. Sous le nom de « fascis- . tes » s'étaient groupés en quelques jours, sans distinction de partis politiques, tous ceux qui s'effrayaient de voir TTtalie glisser au bolchevisme.
Encadrés d'anciens officiers, les « fascistes » comprirent des membres d'associations de combattants, des étudiants, des employés, des ouvrier^. Ils achetèrent des armes : grenades, fusils, C'irtouches, mitrailleuses, et entreprirent de faire la besogne que le gouvernement leur paraissait ne pas vouloir faire pleinement lui-môme. Partout où l'ordre sembla menacé, ils intervinrent par la force. Des collisions sanglantes se produisirent. Depuis le début d'octobre 1920, il ne se passa guère de dimanche où fascistes et communistes ne se soient airrontés. Le plus souvent, les fascistes
(1) Le Ciouverneraent a déposé devant le Parlement le projet de loi qu'il avait promis sur le contrôle ouvrier dans les usines. V. une intéressante élude sur ce projet et les délibérations préliminaires du Comité permanent du travail dans La France et le marché ilalieii (mars 1921).
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sortirent victorieux. Mais leurs victoires furent presque toujours chèrement acquises, et ils perdirent un assez grand nombre des leurs.
Le fascisme prit en Italie un développement considérable. Il reçut une organisation propre, semblable à celle d'un véritable parti politique. Il fut dirigé par un Comité Central composé de 21 membres, ayant son siège à Milan, 20 via Paolo da Cannobio. Sur ces 21 membres, 10 devaient résider à Milan même, et 1 1 dans les autres régions. Les membres résidant à Milan formaient le Comité exécutif du Comité Central, qui avait la charge d'administrer le patrimoine des divers fasci et de prendre les décisions urgentes. Chaque fascio élisait un représentant au Conseil National, lequel était constitué par tous les représentants régionaux des /a^ci Ce conseil national devait se réunir au moins deux fois par an, et toutes les fois que la situation politique semblait l'exiger.
Le fascisme eut son programme qui fut répandu à plusieurs millions d'exemplaires dans des brochures de propagande, comme celles-ci : Vademecum del fascista italiano; Orientamenti teorici, poslulati pratici. Dans celte dernière brochure l'évangile fasciste était exposé en détail. Voici quelques-unes des maximes de cet évangile :
« Politique intérieure. — Les fascine veulent pas être un nouveau parti, parce qu'ils ne se sentent liés à aucune doctiineni à aucun dogme traditionnel ; parce qu'ils se refusent à enserrer, dans les limites étroites et arliticielles d'un programme intangible, tous les courants multiformes de la pensée et les expériences diverses que l'œuvre et la réalité des choses suggèrent et imposent. Les lignes générales de l'œuvre immédiate sont celles-ci : la défense de la dernière guerre nationale ; la valorisation de la victoire; la ré-
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sistance et l'opposition aux dégénérescences théoriques et pratiques du socialisme politique. A noter : le facisme n'est pas opposé au socialisme en soi, en tant que mouvement et doctrine discutable, mais il est opposé à ses dégénérescences théoriques et pratiques qui se résument dans la formule : bolchevisme. — La question du régime politique est subordonnée aux intérêts moraux et matériels, présents et futurs, de la nation, entendue dans sa réalité et son devenir historique : aussi le fascisme n'est-il a priori ni pour ni contre le régime actuel. — Le fascisme n'a que du dégoût pour les hommes et les organismes de la bourgeoisie politique, hostiles à tout changement profond et à toute reconnaissance spontanée du droit du peuple, et disposés seulement aux concessions et aux renonciations imposées par le calcul parlementaire. — Le fascisme se place sur le terrain de la réalité qui ne connaît pas un type unique en matière d'économie politique, et se déclare favorable à toutes les formes, qu'elles soient individualistes, collectivistes ou d'autre nature, qui assurent le maximum" de production et le maximum de bien-être. — Le fascisme est favorable et doit apporter son aide à tous les groupes prolétariens qui ont pour but la défense des droits populaires, en tenant compte des intérêts de la nation. H conseille au prolétariat de se servir de tous les moyens de lutte et de conquête capables d'assurer le développement de la collectivité et le bien-être des producteurs. Le fascisme demande la constitution d'une milice nationale avec de brèves périodes d'instruction et en vue d'assurer seulement la défense du pays. « Polilique exlcrieure. — Le fascisme ne croit pas aux principes qui inspirent la soi-disant société des nations. — Il ne croit pas davantage à l'Internationale rouge — . 11 necroit pas à la possibilité immédiatedu désar mement universel — . îl estime que l'Italie doit faire actuellement une politique européenne d'équilibre et de conciliation entre les diverses puissances. — En conséquence, il estime que les traités de
paix doivent être modifiés dans les parties où leur application est reconnue impossible ou susceptible d'engendrer des haines et des guerres nouvelles ; que l'Italie doit obtenir l'annexion économique de Fiume; que l'Italie doit s'éloigner graduellement du groupe des nations ploutocratiques occidentales à mesure que se développeront ses forces productives internes ; qu'elle doit se rapprocher des nations ex-ennemies, mais avec dignité, et le souci que soient toujours respectées ses frontières septentrionales et orientales ; qu'elle doit étendre et améliorer ses relations avec tous les peuples de l'Orient, y compris ceux gouvernés par les soviets et ceux du sud-orient européen... »
La brochure à laquelle sont empruntées les maximes ci-dessus se terminait par deux chapitres intitulés : « Tactique et moyen d'actioii » et « Qui peut dcvcnii' fasciste ».
« Tactique et moyen d'action. — Le fascisme n'est pas légalitaire à tout prix niantilégalitaire a p7'iori. En temps normal, moyenslégaux ; en temps anormal, moyens adaptés aux circonstances. Le fascisme ne prêche pas la violence pour la violence, mais il repousse toute violence en passant à la contre attaque.
« Qui peut deveni?' fasciste. — Il est relativement facile de devenir fasciste, mais il est plutôt dilïicile de le rester. Il faut, pour être fasciste, être tout à fait dépourvu d'idées préconçues ; il faut savoir qu'on agit élastiquement dans la réalité, s'attachant à la réalité et attachant la réalité à ses efforts ; il faut se sentir dans le sang l'aristocratie des minorités, qui ne cherchent pas la popularité, légère d'abord, pesante ensuite ; qui vont contre le courant, qui n'ont pas peur des mots et ont horreur des lieux communs. — Le fascisme est mouvement ; il n'est pas repos. Il est une action continue ; il n'est pas une attente inféconde. Il ne devra durer que le temps strictement nécessaire à remplir sa mission et atteindre son but... »
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Le fascisme a eu en Italie une action particullèremenl féconde. Il a été pour le gouvernement un point d'appui suret solide. M. Giolilti, en prenant le pouvoir, était — on ne saurait le nier — nettement favorable aux tendances socialistes. 11 avait tenu au concours de M. Turati. Il cro3'ait à la force de l'organisation prolétarienne Bien que le groupe pai-lementaire socialiste se fût confiné depuis la ,2;uerre dans une opposition systématique, qu'il n'eût présenté aucun projet de loi important, ni rien apporté au prolétariat, non plas que proposé aucune orientation politique vraiment nouvelle (1), M. Giolitti lui faisait cependant confiance. A ses yeux le groupe avancé Bombacci-Graziadei n'était qu'une minorité turbulente. La majorité répudiait le bolchevisme, et devait être la base nouvelle surlaquelle l'Italie se transformerait peu à peu en une grande démocratie ouvrière. Sa confiance dans le prolétariat, M. Giolitti la prouva surtout quand il institua le contrôle ouvriersurles usines. 11 crut possible de rétablir l'ordre parles masses elles-mêmes. Mais, peu à peu, il aperçut combien était grande son erreur. Le mouvement socialiste n'avait rien d'organique ni d'organisé. Capable de détruire, il s'affirmait incapable de reconstruire. Et le gouvernement reporta sur le fascisme la sympathie qu'il avait vouée d'abord au socialisme. Le fascisme fut pour le pays un élément d'ordre. Il seconda le gouvernement dans sa politique d'ordre. Il arrêta le peuple sur la pente dangereuse du bolchevisme, où le poussaient ouvertement, plus ou moins consciemment, la majorité socialiste. Pardessus tout, il joua un grand rôle moral : il groupa et réveilla les énergies (2).
(1) Bien au contraire. Sous le ministère Niiti, il avait fait alliance secrète avec le gouvernement, qui passait pour avoir aussi partie liée avec la « ploutocratie ».
(2) Les fascistes ont signé un accord avec les socialistes, en juillet 1921, après les dernières élections, chez M. de Mcola, président de la Chambre. Les deux partis se sont engagés à cesser la lutte et à
Le ministère du Travail, dans le cabinet Giolitti, avait pour titulaire un socialiste, M. Arturo Labriola, député de IVaples. M. Labriola continua, malgré les événemenls elles leçons qu'ils comportaient, de faire confiance à la prétendue sagesse ouvrière et prépara trois grands projets de lois inspirés manifestement des plus purs principes socialistes (1). L'un tendait à la réorganisation du Conseil supérieur du Travail : cet organisme aurait la faculté de légiférer en matière de rapports économiques ayant pour cause une entreprise capitaliste : ainsi le pouvoir législatif cesserait d'appartenir en totalité au Parlement. Un autre projet tendait à la réglementation des conseils internes de fabrique auxquels seraient donnés des facilités et des droits pour le contrôle de la discipline économique des établissements industriels. Enfin un troisième projet tendait à la transformation coopérative des entreprises privées : ainsi serait assurée la faculté pour les salariés d'une entreprise privée de se constituer en coopérative, à l'effet de racheter ou de louer cette entreprise. Commentant ce projet de loi, dont les conséquences désastreuses apparaissent cependant sans peine, au cours d'une interview au Manchester Guardian, M. Labriola indiquait que « la loi sanctionnerait le principe de la souveraineté de l'Etat en matière économique, en établissant sa participation aux bénéfices des entreprises coopératives constituées selon le nouveau régime ». L'in-
remellre au Parlement le soin exclusif d'orienter la politique nationale. Des députés fascistes sont, en effet, entrés au Parlement et le mouvement fasciste est aujourd'liui nettement parlementarisé. Le fascisnoe tend à présent à devenir un parti politique comme les autres. Certains Italiens pensent que, de ce ctief, il acquerra une force plus grande et pourra jouer un rôle plus décisif. Cette opinion est le plus souvent combattue. En devenant un parti politique, il semble bien le fascisme ait sinon signé son arrêt de mort, du moins que perdu une grande partie de sa liberté d'action.
(1) Sans parler du projet de loi sur le contrôle ouvrier dans les usines indiqué supra.
tervention de l'Etat devait donc inévitablement se manifester toutes les fois que le propriétaire se refuserait à vendre ou à louer son usine à une coopérative. Le gouvernement ne manquerait, pas en ce cas, d'exproprier l'usinier, de décréter propriétaire la coopérative, et de prélever pour l'État une partie des bénéfices de la gestion.
La politique étatiste de M. Labriola souleva de très vives protestations. Elle pouvait, au besoin, correspondre au sentiment des pouvoirs publics avant le mouvement fasciste, quand ceux-ci faisaient encore confiance à l'organisation socialiste. Mais elle s'est heurtée à l'hoslilité de la majorité du pays quand celle-ci eut vu les dangers du bolchevisme et l'effroyable et totale anarchie dans laquelle, si elle ne réagissait pas, elle tomberait fatalement.
La guerre avait supprimé l'émigration. Le mouvement a, peu à peu, repris depuis 1919. En 1920, l'émigration transocéanique a donné le chiffre de 211.227 expatriés, dont 169.3^79 pour les Etats-Unis. 28.035 Italiens ont émigré en Argentine et 8.593 au Brésil. L'émigration européenne a donné le chiffre de 153.717 expatriés, dont 119.831 pour la France et 19.931 pour la Suisse. Le chiffre total de l'émigration fut ainsi de 364.944 individus.
Sans doute ce chiffre est sensiblement inférieur à ceux d'avant-guerre. En 1913, on avait compté 900.000 éraigrants. Cependant, il témoigne d'une reprise certaine du courant migratoire. Fait curieux, ce courant est plutôt contrarié qu'aidé par un assez grand nombre d'organisations syndicales. La Fédération du bâtiment, par exemple, qui est la plus puissante des organisations syndicales italiennes, a volé en 1920, au cours de son congrès de Milan, un ordre du jour hostile à l'émigration, vers la France
notamment. « Le Congrès, était-il dit, déclare que la classe ouvrière italienne, au lieu d'émigrer et d'affaiblir ainsi la pression socialiste et prolétarienne sur les pouvoirs publics et gêner la lutte syndicaliste des camarades d'autres pays, doit aujourd'hui demeurer en Italie pour y réaliser pleinement ses propres aspirations. » De toutes façons, l'ouvrier italien ne s'expatrie plus à présent sans certaines garanties qu'il juge indispensables. Le gouvernement italien a précisé, dès le lendemain de la guerre, auprès des gouvernements alliés, et du gouvernement français notamment, les garanties que devaient trouver ses nationaux quand ils prennent du travail à l'étranger. Ces garanties ont été inscrites dans la convention que les gouvernements français et italien ont signée le 30 septembre 1919, et qui servira de modèle aux autres traités de travail que l'Italie pourra négocier dans l'avenir.
La convention du 30 septembre 1919 a eu pour objet de compléter et d'améliorer les divers accords sur la politique sociale, ayant chacun un but particulier et assez étroit, conclus précédemment entre la France et l'Italie, les 15 avril 1904, 20 janvier et 9 juin 1906 et 15 juin 1910. Le traité de 1919 a réglementé toute la matière du travail étranger dans chacun des deux pays, en statuant d'une part sur le mouvement de l'émigration, d'autre part sur la protection des travailleurs immigrés. Conçu dans un esprit très libéral, il a écarté la vieille conception de la réciprocité spécifique et de l'équivalence des avantages; son critérium a été l'égalité de traitement des immigrés et des nationaux quant à l'assistance et à la prévoyance sociales.
En ce qui concerne l'émigration proprement dite, le traité a adopté le système de la liberté surveillée. L'émigration est libre ; cependant des précautions sont établies afin d'éviter que la force que l'émigration représente ne soit gaspillée ou perdue. Ainsi, si le pays destinataire ne peut pas placer certains émigrants, à raison de ses condi-
Lémohoi». — Italie. 14
tions économiques, il en avisera le pays expéditeur afin delui permettre de prendre les mesures nécessaires. Une commission mixte se réunira au moins deux fois par an à Paris à l'elFel d'éviter que les embauchages collectifs nuisent au développement économique d'un des deux pays ou aux travailleurs de l'autre pays. Celte commission évaluera approximativement le nombre des ouvriers susceptibles d'ôtre embauches et celui des ouvriers susceptibles d'être occupés ; elle indiquera les régions où de préférence les ouvriers pourront être dirigés.
Au point de vue économique et social, le traité a posé en principe l'égalité du salaire des ouvriers étrangers et des ouvriers nationaux. L'article 3 a ajouté que les ouvriers^ étrangers jouiraient de la protection accordée par la législation et les usages du pays aux ouvriers nationaux pour tout ce qui aurait trait aux conditions du travail et d'existence. L'application de ces règles sera, en fait, surveillée par un technicien spécialisé, qui pourra être établi par chacun des deux gouvernements auprès de leurs ambassades respectives pour les questions du travail.
En ce qui concerne les pensions, l'égalité a été également établie entre ouvriers étrangers et nationaux. Ainsi se trouve aboli le régime différentiel auquel jusqu'alors étaient soumis les uns et les autres, les étrangers ne bénéficiant pas des contributions patronales et de la contribution de l'Etat.
Môme égalité de traitement en ce qui concerne l'assistance médicale à domicile et l'hospitalisation. La dépense d'assistance est supportée par l'Etat de résidence et n'est pas sujette à remboursement par l'Etat de nationalité quand l'assistance est nécessitée par une maladie aiguë ; dans les autres cas, il y a lieu à remboursement pour les frais postérieurs aux 45 premiers jours de maladie. L'Etal de résidence supportera aussi, sans remboursement, les frais d'a'îsistance pour les vieillards, les infirmes, les incurables-
ayant au moins 13 ans de résidence continue, ou pour les malades, les aliénés et autres assistés ayant cinq ans de résidence continue.
Le traité décide, en outre, que les travailleurs et entrepreneurs des deux pays pourront faire partie des comités de conciliation et d'arbitrage dans lesdiiïérends collectifs entre entrepreneurs et salariés où ils seront parties intéressées.
Enfin, l'accord prévoit que, dans les régions où seront occupés de nombreux ouvriers étrangers, il sera institue un comité mixte dont feront partie des représentants du gouvernement, un inspecteur du travail, le consul étranger, le représentant d'une société d'assistance étrangère, un représentant des syndicats patronaux et ouvriers de lu région, et un ouvrier de chacune des deux nationalités.
Ce traité, malgré l'esprit très libéral qui l'a inspiré, a soulevé d'assez nombreuses critiques. On lui a reproché notamment de ne s'appliquer qu'aux territoires métropolitains de la France et de l'Algérie, et de laisser en dehors de son action la Tunisie où résident plusieurs centaines de mille Italiens ; on lui a reproché également de ne pas avoir réglé la question de l'enseignement pour les enfants des éraigrants ; on lui ]a reproché enfin de ne pas avoir statué sur l'admission de délégués italiens dans les conseils de direction et d'administration des syndicats français. Cette dernière question a été longuement discutée au cours des négociations qui ont précédé la conclusion du traité : pour des raisons d'ordre juridique et politique et non, comme on l'a dit, à cause du chauvinisme français, l'accord ne s'est pas fait entre les deux délégations, mais, sur les deux autres questions qui préoccupaient l'opinion italienne, des assurances précises ont été données qui sont, semble-t-il, de nature à la rassurer pleinement. L'article 22 du traité a indiqué que les deux gouvernements, qui négocieront une convention générale relative à l'enseignement, y inséreraient les mesures nécessaires pour faciliter
l'iastruclion primaire et l'instruction professionnelle des travailleurs immigrés et de leurs familles. De même larlicle !25 a prévu que les gouvernements entreraient en négociations, si possible dans le cours de l'année qui suivrait la ralilîcation du traité, en vue de conclure pour - leurs colonies, possessions et pays de protectorat respectifs, une ou plusieurs conventions spéciales à l'elîet de régler sur ces territoires les questions de travail conformément aux principes du traité et à son esprit.
Le traité du 30 septembre 1919 a donné jusqu'ici d'heureux résultats. 11 n'est pas douteux qu'avant la guerre la législation allemande protégeât beaucoup mieux les émigrés étrangers que la législation française. C'était l'une des causes pour laquelle l'émigration italienne se portait en beaucoup plus grand nombre vers l'Allemagne que vers la France. Depuis 1918 le mouvement migratoire vers l'Allemagne n'a pas repris, et, c'est on l'a vu, la France qui absorbe maintenant presque toute l'émigration italienne continentale. Les ouvriers italiens qui viennent en France sont à présent certains d'y être traités dans les mêmes conditions que les ouvriers nationaux, d'y avoir les mêmes garanties quant aux assurances sociales, et surtout d'y recevoir — contrairement à ce qui se passait souvent avant la guerre, oii le travailleur étranger était embauché à prix réduit — un salaire exactement égal à celui alloué aux nationaux.
Malgré les facteurs qui sont actuellement de nature à la développer, il ne paraît pas cependant probable que d'ici longtemps l'émigration italienne redevienne aussi abondante qu'en 1914. Certains ouvriers peuvent être, en eftet, davantage tentés de rester sur le sol natal. Non pas qu'ac tuellement il y ait plus d'offres de travail qu'alors. Bien au
contraire. La produclion est notablement moins intense. D'autre part, si de grands travaux publics sont prévus et annoncés, il faut de l'argent pour les exécuter, et les caisses du Trésor ne sont pas inépuisables. Mais il n'est pas douteux que les tendances actuelles de la politique italienne, les espérances qu'elle suscite ne soient, dans une certaine mesure, de nature à diminuer l'émigration. La classe ouvrière, toute inorganisée qu'elle soit encore, prend de plus en plus conscience d'elle-même. Et les pouvoirs publics sont prêts à lui reconnaître un rôle de plus en plus grand dans l'Etat, sous la seule condition que son évolution se fasse dans l'ordre. La politique de M. Labriola, si elle a été mal vue par la majorité du paA'-s, a été cependant approuvée par d'assez nombreux milieux ouvriers, à l'exception des milieux bolchevistes, où elle a été trouvée, naturellement, encore insuffisante. On comprend sans peine que l'ouvrier songe moins à s'expatrier quand il voit certains des groupes politiques qui détiennent le pouvoir disposés à lui reconnaître plus de droits que n'en eût jamais la bourgeoisie capitaliste, même dans les périodes où elle semblait véritablement souveraine.
Tl serait téméraire de prévoir ce que serait exactement l'Italie si, non contente d'être une démocratie, elle devenait un jour, à proprement parler, une démocratie ouvrière... Si des craintes peuvent être émi.ses, c'est que précisément la démocratie italienne manque à la fois encore d'éducation politique et d'organisation. Il n'apparaît pas que, dans l'état où elle se trouve actuellement, elle puisse, sans danger pour le pays, y exercer la prépondérance. Ce qui est d'autre part certain, c'est que la diminution de l'émigration serait un mal profond. Elle appauvrirait le budget national, elle aurait effet aussi sur les exportations qui trouvent chez les émigrés un placement assuré, elle ne serait pas enfin sans nuire, et gravement peut-être, à la situation de l'Italie dans le monde. Car l'émigré n'est plus à présent
2i4 l'italie d'après guerre
l'être pauvre et misérable de jadis, qui n'ajoutait rien, bien au contraire, au prestige moral du pays auquel il appartenait. L'émigré vend maintenant son travail dans les mêmes conditions qu'un commerçant sa marchandise. Il témoigne à sa façon de la vitalité et de la force de sa nation... A vouloir avancer trop vite sur la route du progrès social, l'Italie peut risquer de compromettre et d'affaiblir des ressources qui ont été, dans le passé, l'un des meilleurs éléments de sa prospérité.
1. La politique de Pie X. — II. Benoit XV et la guerre : les directives de sa politique. — III. L'impartialité de Benoit XV. — IV. Son action charitable. — V. Son action en faveur de la paix. — VI. Le Saint Siège et l'après guerre.
Pie X mourut le 21 aoiit 1914. La lâche de son successeur ■ne pouvait être que particulièrement lourde. \J^ne guerre, qui s'annonçait déjà comme l'une des plus vastes que le monde ait vue, était ouverte depuis quelques semaines; d'autre part, la situation diplomatique de la Papauté était gravement atteinte ; enfin son influence sur la vie morale était partout si diminuée qu'on parlait couramment, même dans les milieux caiholiques, de la décadence dans laquelle tombait l'Eglise de Rome.
Pendant les deux premières années de son pontificat, 4e 1903 à 1905, Pie X, par sa bonté, avait conquis tous les cœurs. Mais son esprit rigide lui avait, par la suite, aliéné bien des .sympathies. Il avait été, contrairement à Léon Xïlf , un pape exclusivement religieux. Il ne s'était soucié que de l'idéal. Comme l'a écrit Emile Boulroux, il avait été « le témoin de la réalité de la puissance et de la souveraineté de l'Esprit ». Son pontificat avait été tout entier tendu vers la conservation du dogme. Jamais il n'avait tenu compte des contingences humaines : il n'avait eu en vue que les droits intangibles et immuables de l'Eglise. Instaiirare
2i6 l'italie d'après guerre
omnia in Christo avait élc sa devise. 11 l'avait écrite dans la première encyclique adressée à la Chrétienté au lendemain de son ascension au trône pontifical. Etranger à la politique, il s'était refusé à en connaître les combinaisons et les intrigues. Vis-à vis de l'Etat, raulorité de l'Eglise était, à son sens, sans limites « Qui se soustrait à l'autorité de l'Egli-se, disait-il à des pèlerins français en avril 1*J09, sous l'injuste prétexte qu'elle envahit le domaine de l'Etat, met un terme à la vérité ». Et peu de jours après, dans renc3'^clique C omrnunium rernm du 21 avril, il déclarait: « L'Eglise est une société parfaite, parfaite par nature et parfaite en droit». II. n'avait cessé d'affirmer cette suprématie de l'Eglise. La question romaine, que Léon XIII avait volontairement laissé sommeiller, il la posa de nouveau, et à maintes reprises, devant le monde. La première manifestation en fut, un an après son élévation au Pontificat, lors de la visite à Rome du Président Loubet, la protestation violente qu'il éleva contre : Coliii che conlro ogtii diritto detiene il principato civile, protesta lion transmise secrètement par la voie diplomatique, et révélée par le Prince de Monaco. Sans doute, la protestation fut ultérieurement démentie ; sans doute, les catholiques italiens furent officieusement autorisés à prendre part aux élections par l'encyclique // fermo proposito du 1 1 juin 1905 ; sans doute le drapeau tricolore flotta certains jours sur le palais pontifical ; sans doute la marcbe royale fat permise aux musiques des associations catholiques. Mais le20 septembre 1910, Pie X, dans une lettre au Cardinal vicaire, en réponse à un discours à la Porta Pia, du maire de Rome, M. Nathan, affirmait énergiquement et à nouveau « l'intollerabilita » de la situation créée par les événements de 1870; le 4 juin 19H, lors de l'inauguratioii du monument de Victor Emmanuel, il écrivait au prince Lancellotti et lui disait « le grand deuil de l'Eglise ». Dans plusieurs encycliques postérieures, il parla encore avec in-
sislance de « la liberté et de l'indépendance de l'Eglise», « des droits sacrés de la religion et du Saint Siège apostolique. »
Vis-à-vis de la France, il laissa s'accomplir, le 11 décembre 1905,1a rupture diplomatique, et à aucun moment il n'essaya d'empêcher le mal qui allait se consommer. Le 11 avril 190G, par l'encyclique Veheynenter adressée aux cardinaux français Richard, Lecot, Coullié et Labouré, il condamnait l'Etat laïque et repoussait le principe de la séparation. L'évoque de Crémone, MgrBonomelli, dans sa «leltre pastorale : La Chiesa ei tempi nuovi s'efforce- t-il de prouver que l'Eglise n'a rien à perdre à la séparation : Pie X le condamne et refuse de le recevoir.
Le modernisme trouva en lui un adversaire farouche. L'encyclique Pascenii du 8 septembre 1907, le Motu proprio du 18 novembre suivant, l'encyclique Communia rerum de mai 1910, les condamnations de Loisy, Fogazzaro, Murri, Semeria, Tyrrell, Bergson, celle du Sillon, inscrite dans la lettre aux évêques de France du 30 août 1910, les innombrables avertissements au clergé, le choix des évêques témoignèrent manifestement de l'esprit qui animait Pie X. Il préféra toujours, comme on l'a écrit justement, « à une armée nombreuse, mais indisciplinée et compromettante^ quelques fidèles, d'esprit rigide et intransigeant ». Mais, en déclarant contraire à la doctrine catholique l'application de la critique scientifique à l'histoire du dogme et aux livre» saints, Pie X éloigna brutalement de l'Eglise un grand nombre d'hommes intimement mêlés à la vie intellectuelle. Autour de lui, autour de l'Eglise qu'il voulait étrangère au mouvement de la civilisation et de la culture, le vide se fit peu à peu.
Grise morale, crise politique aussi, née des difficultés existantes avec le gouvernement italien et le gouvernement français notamment, voilà ce que trouva, dans l'héritage de Pie X, Benoit XV quand il monta sur le trône
2i8 l'italie d'après glerhe
pontifical. La guerre européenne aggravait encore lourdement le fardeau qui lui était confié.
Pie X, en mourant, avait recommandé la prière au monde catholique. L'un des plus fermes soutiens de la Papauté, l'Autriche-Hongrie, était l'àme même de la lutte qui s'engageait. Pie X, abîmé dans la douleur, près de la mort, n'avait pris parti ni pour elle et son alliée l'Allemagne, ni pour ceux sur lesquels les armées austro-allemandes s'étaient jetées. Benoit XV, le jour même de son élection, s'entretint longuement avec le Cardinal Mercier, primat de Belgique, qui, pendant le Conclave, avait fait ouvertement campagne pour lui. 11 choisit comme secrétaire d'Etat le Cardinal Ferrata, qui avait ét(j|>nonce à Paris sous le pontificat de Léon XlII et passait pour francophile. Après le décès de celui-ci, Benoit XV appela pour lui succéder le Cardinal Gasparri, qui avait habité la France pendant plus de 20 ans et ne cachait pas son aflection pour elle. La Papauté, avec Benoit XV, allait-elle prendre politiquement parti dans le conflit européen ?
Benoit XV, comme Pie X, invita d'abord les catholiques à se tourner vers Dieu, source de toutes les miséricordes. En même temps il s'efforça d'aider le ciel par une diplomatie agissante. Il entama une action politique secrète vis-àvis des gouvernements de tous les pays belligérants. Sa pensée essentielle était d'empêcher l'extension du conflit et d'en abréger la durée.
En France, l'élection de Benoit XV avait été favorablement accueillie. Mais la France était officiellement absente du Vatican. Pour lui faire connaître sa pensée, pour recevoir ses informations, le Saint Siège devait se servir de missionnaires officieux et irresponsables.
La Belgique n'était représentée à Rome que par un diplomate de second plan, le baron d'Erp, âgé et malade. Le ministre de Russie, M. Nelidow, n'avait aucune inQuence et n'était que peu apprécié : on lui reprochait de ne faire aboutir aucune des plaintes qui lui étaient transmises contre la persécution des catholiques dans son pays. Quant à la Serbie, avec laquelle, malgré les efforts du comte Berchluld, un concordat avait été signé dans les derniers jours du. pontificat de Pie X, son ministre, M. Michel Gavrilovich, nommé le 20 janvier 1915, n'avait pas encore rejoint son poste.
Si Benoit XV ne pouvait que difficilement causer avec l'Entente, il avait par contre toutes facilités pour converser avec l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne. M. de iMiihlberg, ministre de Prusse, conseiller intime de Guillaume II, élevé à l'école de Bismarck, secondé par ses collègues bavarois et autrichien, avait au Vatican une situation de premier plan.
Cette situation était soigneusement entretenue par les innombrables missions soi disant savantes qui avaient peu à peu envahi le palais pontifical, sous le prétexte de travaux d*archives aussi variés que problématiques.
Feu le cardinal deHohenlohe avait jadis donné l'exemple : il avait même profité de la libéralité pontificale pour voler deux précieuses lettres de Bismarck et les offrir à l'Allemagne; Depuis, les méthodes s'étaient encore améliorées, en même temps que compliquées. Les Anglais, les Français, les Espagnols n'avaient vu, dans les archives et les bibliothèques vaticanes, qu'un vaste champ d'études historiques généreusement ofiert par LéonXHI; les Allemands et les Autrichiens, eux, y avaient trouvé un merveilleux terrain d'espionnage.
L'Autriche, en 1880, avait fondé V Institut historique Qi l'avait installé via délia Croce. M. von Sickel, premier directeur de l'Tnslilut, s'était montré un zélé fonctionnaire
3 20 L ITALIE D APKES GUERRE
(le police. Plus tard, le professeur Pastor, les docteurs llanthuler et Starzer avaient été, eux aussi, presque exclusivement des missionnaires politiques. Le gouvernement de Vienne avait également créé la Leogesellschaft, installée à Rome [)arle docteur Pogatscher, collaborateur de la revue Kullur. VInstilut hongrois dépendait de l'épiscopat de la Double Monarchie, et avait à sa tête le très germanique cardinal Schlanch.
Les Autrichiens n'avaient, au surplus, jamais cessé de travailler, ea commun avec les Allemands, dont Y Institut romain avait été l'œuvre do feu le cardinal Hergenrœther.
L'Allemagne avait également au V^atican une annexe de la Gœrresgesellschaft, société tentaculaire célèbre, fondée pour la soi disant défense de la religion catholique. Le collège teutonique du Campa santo publiait à Rome une revue, VOriens christiayuts^ instrument de propagande allemande pour la Palestine et la glorification de Guillaume H.
La Bavière encombrait les palais apostoliques de ses missions volantes, à savants toujours renouvelés. Le grandduché de Bade avait installé six professeurs aux archives vaticanes. Le Wurtemberg avait expédié le docteur Schneider ; la Saxe les docteurs Grotefend, AVagner, von Bippen.
Si on ajoutait les cent dix-huit prélats austro-allemands, les deux cent soixante-treize religieux de race germanique, vivant à Rome, le collège bohème de la via Sistina, le collège germano-hongrois de la via San Nicola, le collège allemand de Santa Maria dell' Anima, le collège non moins allemand de la via délia Sagreslia, on comprend sans peine de quelle formidable influence les puissances centrales pouvaient, au début de la guerre, disposer au Vatican.
L'Entente ne tarda pas à s'apercevoir de l'infériorité dans laquelle elle se trouvait. Le gouvernement belge remplaça le baron d'Erp par un de ses plus éminents hommes d'Etat, M. Van den Ileuvel; sir Edward Grey, se souvenant que, malgré la rupture du xvi« siècle due à la proclamation de la
Réforme par Heari VIII, des relations étroites n'avaient cessé d'exister entre l'Angleterre et le Vatican, décida l'eavoi à Rome d'un envoyé extraordinaire, SirHenry Howard, qui appartenait à une des familles catholiques les plus estiméesdu Royaume'Uni. Les liens noués entre les deux gouvernements lors des missions à Londres, pour le couronnement du Roi George, du cardinal Granito di Belmonte et, pour le Congrès eucharistique, du cardinal Vincenzo Vannutelli, se resserrèrent encore grâce à l'intelligente activité du nouveau ministre, et aussi du cardinal Gasquet, qui jouissait dans les milieux du Vatican d'une faveur méritée. Leurs efforts aboutirent à un premier et heureux résultat. Poussée par l'Allemagne, la Porte souhaitait vivement envoyer auprès du Saint Siège un représentant ; les capitulation-; étant, par le fait de la guerre, 'abolies, la protection des missions catholiques ne pouvait plus se faire par l'interméJiaire de l'Ambassadeur de France à Constantinople : dans les vues ottomanes, un ministre à Rome s'imposait. Benoît XV, à la demande de l'Angleterre, en jugea différemment. Il envoya à Constantinople un nouveau délégué apostolique, Mgr Dolci, avec mission de faire comprendre à la Porte que, malgré la guerre, il n'entendait rien modifier quant au protectorat catholique.
La France qui, absente du Vatican, avait officieusement confié à la Belgique, et surtout à l'Angleterre, la défense de ses intérêts, se réjouit du succès remporté par Sir Howard. On crut davantage encore que la diplomatie pontificale allait s'orienter contre les Austro-Allemand'^, et que l'Entente allait bénéficier au moins d'une neutralité très bienveillante. Mais les événements ne devaient pas tarder à démentir ces prévisions.
Les lettres adressées par Benoît XV aux cardinaux Luçon, Sevin et Mercier, arides et sèches, produisirent en France et en Belgique une douloureuse stupeur. Le cardinal Mercier vint à Rome : il exposa au Saint Siège les
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atrocités commises par les Allemands ot le régime odieux qu'ils imposaient à la lîelgique. Benoît XV assura les fils de ce pays de son immuable aiïeclion, — mais ne crut pas devoir prononcer une condamnation spéciale contre ceux qui étaient les auteurs de leur martyre. Il se contenta de désapprouver haulamont toute injustice, de quelque côté qu'elle fût commise. Fixer les responsabilités de la guerre lui parut de nature à compromettre son autorité morale. C'est alors que le, primat de Belgique écrivit, pour les fêtes de Noël, une admirable lettre pastorale, qui restera parmi les plus nobles pages que la guerre ait inspirées, où il stigmatisait l'agression germanique et s'écriait: « La guerre pour la guerre est un crime. La guerre ne peut être juste que pour assurer la paix... »
La mauvaise liumeur contre le Vatican grandit vile en France et en Belgique. Mais Benoit XV ne s'en émut point. Le 10 janvier 1915, il ordonnait que le 7 février suivant des prières pour la paix seraient dites dans toutes les églises d'Europe, afm que Dieu inspirât aux souverains et aux peuples d3S sentiments de modération et que s'apaisassent les différends qui avaient jeté les nations les unes contre les autres. Le gouvernement français interdit la publication de celte prière, trop nettement pacitiàte ; il ne l'autorisa par la suite qu'à raison d'un commentaire qu'on fit le Cardinal Amette, archevêque de Paiis, commentaire qui fut lu en chaire en même temps que la prière elle-même. Celte prière, maladroite dans sa forme, accrut encore l'irritation catholique. Mgr Chapon, évêque de Xice, dans une interview au correspondant du Russkoie Sloioo (15 février iOio), dit bien que, comme l'avait exprimé le Cardinal Amette, « le Saint Père n'avait eu en vue que la paix solide et durable qui ne pouvait être que l'œuvre de la justice triomphante », la majeure partie des catholiques de l'Fntente n'en continua pas moins de désapprouver violemment la politique pmlificale. Dans le Figaro, M. Ju-
LA POLITIQUE DU S\i:\T SIEGE 2 23
lien de Narjoa exprima sans ambages les désillusions de ceux-ci; M. Charles Benoist, au cours d'un voyage à Rome, déclara que l'allocution pontificale n'élait pas assez claire, et que « le monde sentait à présent la nécessité d'une parole apostolique et non de synthèses diplomatiques. »
En présence de cette mauvaise humeur croissante, le Saint Siège crut néce:isaire de se justifier. Le cardinal Gasparri écrivit au cardinal Sevin ; Mgr Deploige, président de l'Institut supérieur de philosophie de Louvain, reçut au Vatican un accueil particulièrement chaleureux ; le 22 janvier, dans un consistoire, Benoît XV déclara que « la pensée du père commun des fidèles se portait plus spécialement vers ceux qui l'imploraient avec le plus de foi, notamment vers le peuple aimé de la Belgique, » auquel il avait voulu déjà donner tant de preuves d'affection. Mais ces assurances ne parvinrent pas à désarmer les mécontents.
Vis-à-vis de la Russie le Vatican ne paraissait guère plus favorable qu'au temps de Pie X. La mission à Rome du général Youssouw, grand chambellan du Tsar, n'eut pas de résultats appréciables. Des incidents nombreux, se produisirent qui envenimèrent encore les rapports. Quand le gouvernement de Pétrograd fit arrêter l'archevêque de Léopold qu'il soupçonnait de tractations avec l'Allemagne, le Saint Siège se plaignit violemment.
En même temps, Benoit XV et son entourage semblaient, volontairement ou non, favoriser les intrigues allemandes. Dans un but de propagande facile à deviner, l'Allemagne, par l'intermédiaire de sa légation et du Père Fonck, jésuite, directeur de l'Inslilut biblique et professeur à Innsbriick, attirait chez elle tous les prêtres irlandais que le Collège irlandais de Rome pouvait lui procurer. Le ministre de Prusse près le Saint Siège se rendit, un certain jour, auprès du recteur de ce Collège pour le remercier officiellement du concours qu'il donnait ainsi à la cause allemande. Forte de l'appui qu'elle escomptait au Vatican, l'Allemagne se dé-
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clarait sans cesse « très chrétienne » et profondément dévouée au trùne de Pierre. Le cardinal Hartmann fit chanter un Te Deiim pour célébrer les victoires allemandes en Prusse orientale. Le député Erzberg-er se rendit à Rome et fut reçu secrètement par Benoît XV, qui lui fit don de sa photographie ornée de la plus flatteuse des dédicaces.
La politique pontificale continuait ainsi d'apparaître à la majeure partie des catholiques de l'Entente comme profondément partiale. Malgré les assurances données à la France, à la Belgique, à l'Angleterre, l'opinion publique, dans ces trois pays, estimait que le Saint Siège s'était officiellement placé dans le camp des puissances centrales, et cela — on le disait ouvertement — parce que ces puissances étaient alors victorieuses et que leur force semblait inattaquable.
Cette mauvaise humeur, quasi générale, était cependant loin d'être justifiée. Beaucoup de faits, peu connus alors ou mal interprétés, prouvent a présent que la réalité n'était nullement telle qu'on la supposait. Benoît XV n'avait qu'un souci — et ce souci il le conserva pendant toute la guerre : l'impartialité. Il n'était pas acquis à la cause allemande : certains documents prouvent au contraire qu'il était personnellement favorable à l'Entente. Mais il eut souci de ne manifester aucundes sentimentsqui pouvait l'animer. Le 22 janvier 1915, il déclarait qu'il ne devait « tenir pour aucun des deux partis ». Il le déclara à nouveau le i*"" août 1917 dans sa note aux chefs des nations belligérantes, a Dès le début de notre pontificat, écrivait-il, au milieu des horreurs de la terrible guerre déchaînée sur l'Europe, nous nous sommes proposé trois choses entre toutes : garder une parfaite impartialité vis-à-vis de tous les belligérants, comme il convenait à celui qui est le Père commun et qui aime tous ses enfants d'une égale affection... » Benoît XV définissait ensuite les deux autres buts qu'il avait eus en vue : « Nous efforcer sans cesse de
procurer à tous le plus de bien possible, sans acception de personnes, sans distinction de nationalité ou de religion, comme l'exigent aussi bien la loi universelle de la charité que la suprême charge spirituelle à nous confiée par le Christ ; enfin, pour répondre également à notre mission pacificatrice, ne rien omettre, autant qu'il était en notre pouvoir, de tout ce qui pourrait contribuer à hâter la fin de cette calamité... »
Impartialité, charité, paix, telles furent, en effet, pendant toute la guerre les trois directives de la politique pontificale, les trois « buts de guerre » de Benoît XV.
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Impartialité : le Saint Siège n'a à aucun moment pris o!ficiellement parti pour l'un des groupes belligérants. Il a condamné toutes les violations du droit, d'où qu'elles viennent.
Le 22 janvier 1915, dans son allocution consistoriale, Benoit XV déclarait qu' « il n'est permis à personne, pour quelque cfuse que ce soit, de violer la justice. » Et il ajoutait : « Et ce» violations du droit, quelles qu'elles soient, en quelque lieu qu'elles soient commises, nous les réprouvons hautement et de toutes nos forces ».
Malgré son caractère général, cette condamnation visait manifestement la violation de la Belgique par l'Allemagne. Celle-ci s'en aperçut si bien que, par l'intermédiaire de son ministre M. de Miihlberg, elle demanda au Saint Siège des explications. Le ti juillet 1915, dans une note au ministre de Belgique, le Cardinal Gasparri précisait au surplus la pensée pontificale ; « L'invasion de la Belgique, écrivait-il, est directement comprise dans les paroles de condamnation de l'allocution consistoriale du 22 janvier... » Le gouvernement belge remercia officiellement le Cardinal Gasparri de ses déclarations. A plusieurs reprises, parla suite, Lbmohon. — Italie. 15
226 l'iTAME d'aPUKS GUERRE
il exprima au Saint-Siège sa gratitude pour l'intérêt que celui-ci portait à la nation si cruellement et injustement frappée. Le 10 octobre 1917, le Cardinal Mercier écrivait à Benoît XV : « Dès le début de la guerre, votre Sainteté proclama à la face du monde qu'elle réprouvait l'injustice, et daigna assurer ensuite notre gouvernement qu'en formulant cette réprobation c'est principalement notre chère Patrie qu'elle avait eu en vue... »
Toujours, le Saint Siège condamna les moyens de guerre contraires au droit, par quelque belligérant qu'ils fussent employés.
Le 25 mai 1915, dans une lettre au Cardinal doyen, I3 Cardinal Gasparri écrivait : « La guerre se poursuit... et on ne recule ni sur terre ni sur mer devant l'emploi de moyens olîensifs contraires aux lois de l'humanité et au droit international ». Dans une lettre du l^"" juillet de la même année au ministre d'Angleterre, le cardinal assurait celui-ci que « le Souveram Pontife (1) ne s'était pas prononcé « contre la légitimité du blocus de l'Allemagne par les Alliés et ne l'avait pas condamné ». Ce qu'il avait au contraire condamné, c'était la guerre sousmarine telle que l'Allemagne la poursuivait, et notamment le torpillage récent du Lusiiania, qui avait provoqué dans tout le monde civilisé une si profonde émotion.
Le 4 décembre 1916, dans son allocution consistoiiale, Benoît XV disait: « Que voyons-nous, de toutes parts, dans cet immense conflit des peuples? Les choses saintes profanées et les ministres du culte, même revêtus des plus hautes dignités, indignement outragés, au mépris du droit divin et du droit des gens ; des citoyens paisibles sont arrachés à leurs foyers et déportés au loin, malgré les larmes de leurs mères, de leurs épouses et de leurs enfants ; des villes ouvertes et des multitudes sont exposées sans
(1) Au cours de l'interview Latapie, v. infra.
lA POLITIQUE DU SAINT SIÈGE 227
•défense aux attaques de bombardements aériens sur terre et sur mer : tant de forfaits remplissent l'ame d'indignation et de douleur ». Cette prolestalion visait tout ensemble, et sans aucun doute possible, les attentats odieux commis par les Allemands dans le nord de la France et en Belgique, et aussi les forfaits dont se rendaient alors coupables, au cours de leur retraite, en Prusse orientale et en Galicie, les armées russes.
A plusieurs reprises, Benoit XV a expressément condamné les bombardements aériens de villes ouvertes, ainsi que les bombardements de monuments non utilisables pour Il guerre, de quelque belligérant qu'i's vinssent. En décembre 1917, au lendemain des bombardements de Padoue ; le Vendredi-Saint de l'année 1918, au lendemain du bombardement de l'église Saint-Gervais à Paris ; le 18 mai 1918, au lendemain du bombardement aérien de Cologne, il a officiellement protesté. Sur la demande du cardinal Hartmann, il a obtenu des Alliés qu'aucun bombardement n'eut lieu sur Cologne le 30 mai 1918, date de la célébration de la Fête-Dieu en Allemagne. Mais Paris fut également épargné le 2 juin suivant, et la Fête-Dieu put y être célébrée sans aucun raid aérien ennemi.
Le Saint Siège n'a pas cru devoir préciser quels étaient à ses yeux les responsables mêmes de la guerre. Au moins à trois reprises, dans son encyclique du l'"" novembre 1914 dans son allocution du 10 décembre 1916, à l'occasion des décrets pour la béatification des vénérables Cottoleugo et Garicoïto, dans une audience accordée le 19 février 1917 aux prédicateurs du Carême, Benoît XV aseulement indiqué que « les malheurs privés sont des châtiments mérités, ou au moins un exercice de vertu pour les individus, et que les fléaux des peuples sont une expiation des fautes dont se rendent coupables les autorités publiques^ dès qu'elles s'éloignent de Dieu ». On a souvent prétendu qu'il fallait voir dans ces paroles une allusion directe à la politique laïque delà France.
Mais Benoit XV rappelait bien plutôt une doctrine essentiellement générale, qui est au surplus dans la tradition même de l'Eglise catholique : à savoir que la cause de tous les malheurs, publics ou privés, est et ne peut être que l'abandon des maximes chrétiennes, c'est-à-dire le péché. Il n'entendait pas donner un certificat de moralité à telle ou telle nation. Son but était évidemment d'inviter tous les peuples, indistinctement, à la prière et à un retour vers la vie chrétienne, source de toute prospérité publique ou privée. Au surplus, comment aurait-il pu ignorer que l'Allemagne, bien qu'elle n'aflichât pas comme la France sa laïcité, s'était^ depuis de nombreuses années, plus éloignée encore que celle-ci des principes du catholicisme ? La réalité fut Que Benoit XV estima, durant toute la durée des hostilités, qu'il sortirait de l'impartialité, dont il avait fait l'une des règles do sa conduite, s'il déclarait officiellement que les auteurs responsables de la guerre étaient tels ou tels belligérants. Encore une fois, il ne pensa pas qu'il lui appartenait de donner un certificat de probiîé à certains d'entre eux, alors que chez tous il comptait des sujets, puisque chez tous il y avait un nombre important de catholiques.
Si les puissances de l'Entente ont jugé partiale la politique du Saint Siège, les puissances centrales ne se sont pas moins plaintes que celui-ci se montrât trop favorable à leurs adversaires.
. A maintes reprises, le gouvernement allemand ou l'opinion publique ont protesté contre la politique pontificale. Après le consistoire du 4 décembre 1916 qui portait à huit le nombre des cardinaux français contre deux cardinaux allemands ; après la publication de la note pontificale du i^' aoùl 1917 aux chefs des nations belligérantes ; après la prise de Jérusalem par les Alliés, en diverses autres circonstances encore, les Allemands ont critiqué violemment la politique de Benoît XV. Le 22 mai 1918, l'Empereur, recevant un bénédictin, reprocha en termes très nets au Saint Siège
son évidente partialité en faveur de l'Entente. Les critiques qui furent dirigées contre la politique pontificale par tous les belligérants indistinctement sont la meilleure preuve de l'impartialité de celle-ci, ou plus exactement de ce fait que le Vatican ne s'est, à un moment quelconque, soucié de favoriser une puissance quelconque. Aucune n'a pleinement approuvé l'attitude prise par lui à son égard.
On a, de même, souvent reproché au Saint Siège les interviews qu'il donna. Benoît XV et le cardinal Gasparri reçurent, surtout au début de la guerre, d'assez nombreux journaliste?, des français notamment. Mais les déclarations qu'ils firent à cesjournalistesfurenttoujours, volontairement ou non, altérées ou dénaturées. Les propos publiés reçurent, tous, des démentis. Le 22 juin 1915, M. Latapie publiait dans la Liberté des déclarations qu'il disait lui avoir été faites par Benoit XV. Un communiqué de V Osservatore romano fit savoir qu'aucune partie de l'interview ne reproduisait exactement la pensée du Pape, que certaines la dénaturaient complètement et que d'autres étaient, de toutes pièces, fausses. Le 31 août 1916, le Journal publiait de même une interview soi-disant donnée à M. Edouard Helsey par le cardinal Gasparri, qui fut immédiatement démentie par le cardinal Gasparri et par M. Edouard Helsey lui-même, qui déclara qu'on lui avait fait écrire ce qu'il n'avait nullement voulu dire. Dans aucune interview, de même que dans aucun acte ou aucune manifestation officiels, la Papauté ne prit parti pour tel groupe de belligérants contre tel autre.
Le Saint Siège a recommandé au seul journal sur lequel il pouvait exercer un contrôle étroit et précis, V Osservatore romano, la plus absolue neutralité. Dans la rubrique non officielle de ce journal, certains articles tendancieux furent assez souvent insérés. Dès que ces articles furent connus de la Secrélairerie d'Etat, celle-ci tit immédiatement publier des rectifications. Au surplus, afin de bien marquer le carac-
USO l/lTALÏE d'aPRÎ;S GUERRE
1ère du journal, celui-ci, à partir de 191G, porta en première page de chaque numéro la mention suivante : aL'Osservalore romano, en conformité avec le programme de stricte impartialité qu'il s'est imposé dès le commencement, en présencedu conflit actuel, publie les télégrammes qui lui sont communiqués par l'Agence Stéfani, au sujet de la guerre, à simple titre d'information pour ses lecteurs, sans assumer en rien la responsabilité des nouvelles qu'ils contiennent, ni les faire siennes en aucune façon. »
On a encore fait grief au Saint Siège de la partialité de certains journaux ou revues italiens, de tendances catholiques, comme le Corriere d'ilalia de Rome, VUnila Catlolica de Florence, la Civilta Catlolica, etc. Ces journaux furent, en etTet, à certains moments, nettement aniiententistes. Malgré les rapports existants entre eux etla Secrétairerie d'Etat, celle-ci ne pouvait cependant, en toute équité, être rendue responsable des articles qui y étaient publiés. La politique de ces journaux n'engageait que la responsabilité de leurs propres conseils d'administration. Au surplus, à plusieurs reprises, ils ont été blâmés officiellement par le Saint Siège, qui déclara, dès novembre 1914, au cardinal Sevin, archevêque de Lyon, qu'il avait recommandé d'une façon péremptoire l'impartialité la plus stricte et la plus absolue à la presse dite catholique, et à celle de Rome en particulier. Deux journaux humoristiques, soidisant catholiques, nés de la guerre et morts avec elle, le Baslone et le Mulo, ont été plus sévèrement encore désavoués par le Saint-Siège, qui, le 15 janvier 1915, par une note dans VOsservatore romano, déclara leur refuser tout crédit.
Impartial, Benoît XV s'est elTorcé, comme il le dit luimême le i*""" août 1917, « de procurer à tous le plus de bien
possible». Dans son œuvre de charité il ne s'est soucié ni de la nationalité ni de la religion de ceux qu'il entendait sou iager. Sansdoule lia pensé d'abord aux prêtres catholiques mobilisés. Dans une lettre du 18 octobre 1914 au Cardinal Hartmann, il remerciait celui ci d'avoir obtenu de l'Empereur que les prêtres-soldats français, prisonniers de guerre, fussent traités comme des officiers. Mais, dans celte môme lettre, il ajoutait: « Nous sommes également convaincu que votre ardente charité ne sera pas limitée aux prisonniers français ecclésiastiques, mais que, dans la mesure du possible, elle s'étendra, sans distinction de religion ou de nationalité, à tous ceux que vous pourrez approcher, et surtout aux blessés et aux malades, afin que leurs souffrances soient adoucies ». Et il terminait ainsi : « Nous avons confiance que votre noble exemple sera suivi... et cela non seulement en Allemagne, mais aussi dans les autres pays où, réfugiés, prisonniers et surtout malades et blessés sont dans la douleur ».
Quelques jours plus tard, le 8 novembre, dans une lettre à Mgr Dobrevic, Archevêque d'Antivari, il demandait à celui-ci d'avoir soin et d'aimer de tout son cœur les soldats qui, prisonniers de guerre, étaient aux mains du gouvernement monténégrin. Et il recommandait encore spécialement les blessés et les malades.
Dès le début de décembre 1914, il sollicitait des gouvernements belligérants le rapatriement des prisonniers grands blessés, et il consacrait à cette question, à laquelle il attachait si justement une importance particulière, l'allocution qu'il prononçait le 24 décembre suivant devant le collège des cardinaux.
Benoit XV s'est encore constamment intéressé, d'une manière toute spéciale, au sort des disparus, et nombreuses ont été les recherches entreprises sur ses instances.
Pendant toute la durée des hostilités, non seulement il a appelé les bénédictions célestes sur ceux qui souffraient,
mais encore il s'est efforcé d'apporter à leurs souffrances aide matérielle et reconfort moral.
Le rétablissement de la paix a été l'une des pensées les plus constantes de Benoit XV^. Dès le 8 septembre 1914, pur une exhortation aux catholiques du monde entier, il recommandait, comme Pie X, la prière « afin que Dieu, arbitre de toutes chose», dépose dans sa miséricorde le fouet de sa colère, par lequel il punit les péchés des nations ». Sans cesse, il a demandé aux peuples de prier pour la paix. L© 10 janvier 1915, il décrétait qu'une prière serait dite le 7 février suivant dans toutes les églises c< afin que les hoinmei se donnent le baiser de paix et que le monde convulsé retrouve la tranquillité». Quand, en décembre 1916, l'Allemagne essaya d'entamer des pourparlers de paix, le Saint Siège favorisa de tout son pouvoir la tentative. Le 1" août 1917, il s'adressa directement aux chefs de toutes les nations belligérantes et il les adjura de conclure « une paix juste et durable ». De cette paix la note pontificale ne posait que les grandes lignes ^1). Inopportune à l'époque où
(1) D'après un article de P. Leiber, jésuite allemand, paru dans la revue bavaroise Stimmeii der Zeit, en avril 1921, et une conférence donnée par celui-ci à Kaisersiautern, reproduite dans le Pfaelzixche Volksbote, le Saint-Siège aurait fait approuver le contenu de la note par le Chancelier de Bethmannllollwei; el par Guillaume II :
« Le nonce Pacelli, de Munich, fut envoyé en mission secrète à Bt-rlin, auprès du chancelier Bethmann-Hollweg, et lui soumit les points ci-dessus énumérés. Le chancelier les approuva. Là- dessus, Pacelli se rendit au grand quartier général, à Kreuznach, pour s'en- Iretenir de la question avec l'empereur Guillaume lui-même. L'empereur aussi se déclara prêt à des négociations sur cette base, car il reconnaissait, comme le chancelier, qu'il s'agissait là d'une démarche pontificale qui devait être considérée comme très sérieuse, et qui peut-être promettait un succès prochain. L'Allemagne ayant
elle était présentée, elle reçut de la part des Alliés mauvais accueil (1). Mais le Saint Siège se défendit très vivement
consenti, la partie paraissait gagnée. U" semblait que les négociations de paix fussent sur le point de s'ouvrir... »
La manœuvre échoua, d'après le P. Leiber, pour les raisons suivantes :
«. Un événement imprévu vint troubler les choses. Le pape, dans ses efforts, partait de l'espérance que la situation politique et économique ne changerait pas sensiblement, chez les belligérants, pendant la durée de ses démarches. C'est pourquoi il pressait tous les pourparlers. Mais il n'arriva pas au but. Un événement de politique intérieure, en Allemagne, renversa en un clin d'oeil tout l'ouvrage de la diplomatie pontificale. Les débals du Reichstag allemand, la résolution de paix, la chute du chancelier Bet.imann-HoUweg, tout cela fit apercevoir les déchirements intérieurs de l'Allemagne, le manque d'une volonté unique et serrée, la faiblesse de l'Autriche. Du coup, un revirement se produisit en France. Le Parlement français obligea le gouvernement à formuler un programme de paix extrêmement âpre, qui réclamait la restitution de l'Alsace-Lorraine. »
Rien n'a permis jusqu'ici d'établir l'exactitude des allégations du P. Leiber.
(1) Le 6 août 1919, le sous-secrétaire d'Etat anglais aux Affaires Etrangères déclara en réponse à une question écrite du député Gecil Amsworth :
« Le gouvernement a l'intention de soumettre au Parlement le plus tôt possible des documents concernant cette affaire. Le 21 août 1917, le ministre britannique au Vatican reçut des instructions l'invitant à informer le cardinal secrétaire d'Etat que le gouvernement britannique ne pouvait dire quelle réponse serait faite, le cas échéant, aux propositions de paix du pape, car il n'avait encore pu consulter ses alliés et que, de toute façon, il semblait inutile de chercher à réaliser un accord entre les belligéaants avant que les puissances centrales aient donné quelques indications sur les buts pour lesquels elles poursuivaient la guerre.
« Dans sa réponse, le cardinal Gasparri restreignit le champ de la discussion en annonçant que le gouvernement allemand avait fait connaître son intention de restaurer l'indépendance de la Belgique en s'appuyant sur la résolution du Reichstag, en faveur d'une paix sans annexion.
« Le comte de Salis fit remarquer que le gouvernement britannique ne possédait pas un texte authentique de ce document qui, d'ailleurs, n'était pas suffisant, car le Reichstag n'avait pas le pouvoir de décider sur ce point.
d'avoir voulu faire le j'U de l'Allemao^ne et de l'Aulriche- Honjjrie : il affirma n'avoir eu pour seul souci que la cessation de l'elîroyable carnage qui dévastait l'Europe. Les principes qu'il avait exprimés étaient, au surplus, ceux là mêmes que devaient reprendre plus tard M. Lloyd George et le Président Wilson. En février 1918, le député italien Lucci disait justement à la. tribune de la Chambre: « Entre
« Le 24 août, le cardinal demanda que le télégramme suivant fût envoyé en réponse au télégramme du gouvernement britannique : « Le cardinal secrétaire d'État se réserve de répondre au téléf^ram me après avoir reçu de l'Allemagne une déclaration formelle qu'il l'a invitée à faire au sujet de la Belgique. » Le cardinal demanda au comte de Salis son opinion au sujet de cette réponse. Ce dernier, pensant que rien ne s'opposait à ce qu'il exprimât son opinion personnelle, répondit qu'une déclaration au sujet de la Belgique semblait désirable, car la question était importante, en particulier pour la Grande-Bretagne, mais que le cardinal devait se souvenir que ce n'était là qu'un des nombreux litiges entre les belligérants.
« Lorsqu'il reçut le compte rendu de cette conversation du comte de Salis, le gouvernement britannique jugea qu'il était inopportun de se laisser entraîner dans une discussion fragmentaire de celte question, et que, ?i les puissances centrales éiaient disposées à négocier, elles devaient faire connaître leurs conditions de paix en détail. Le comte de Salis reçut, par conséquent, des instructions lui enjoignant de n'intervenir en aucune façon dans les négociations entre le Vatican et l'Allemagne. »
De son côté, M. Ribot, président du Conseil et ministre des Affaires Étrangères français en avril 1917, fit a un correspondant du Temps, le 28 août 1919, les déclarations suivantes :
« Il est exact que le gouvernement français et le gouvernemeut britannique ont été d'accord pour ne pas répondre â la note du Saint-Siège avant que l'Allemagne n'eût elle-même fait savoir à quelles réparations et à quelles garanties elle était disposée à consentir. Le ministre britannique auprès du Saint-Siège fut invité à saisir l'occasion d'expliquer au cardinal Gasparri qu'aucun pas sérieux ne pourrait être fait tant que les puissances centrales n'auraient pas fait savoir leurs desseins, notamment en ce qui concerne la Belgique. Lorsque le gouvernement français connut les instructions données au ministre britannique auprès du Saint-Siège, il exprima le désir que ce diplomate fût également chargé d'associer verbalement la France à la réponse du gouvernement britannique.
la note du Pape et les derniers discours do Wilson et de Lloyd. George il n'y a pas de différence fondamentale. » Les idées de Benoît XV se retrouvaient, en effet, en substance dans le discours qu'avait prononcé le mois précédent M. Lloyd George (l^"^ janvier) et dans le message solennel du Président Wilson (16 janvier).
Les efforts faits par le Saint Siège en faveur de la paix ont été, surtout par la presse alliée, constamment dénaturés et déformés. Dans les premiers mois de 1915, des conversations indirectes s'engagèrent entre le Saint Siège et le gouvernement américain. La pensée dominante du Pape était que le Président Wilson usât de son influence pour hâter la fin des hostilités. Sur la foi d'un journaliste, Karl von Wiegand, que le Pape avait reçu, on imagina que le Saint Siège s'efforçait d'attirer l'Amérique dans le camp allemand : on prélendit que Benoît XV avait invité le gouvernement américain à interdire toutes exportations à l'Entente de vivres ou de matériel de guerre. L'Osservatore romano eut beaudémontrerl'inaniléd'unepareille assertion, celle-ci, développée, grossie, commentée par un grand nombre d'organes de la presse française, n'en demeura pas
Le ministre britannique prit sur lui de laisser une note au cardinal Gasparri.au cours de cette conversation, qui ne pouvait être que purement officieuse.
« Le cardinal Gasparri s'en autorisa pour adresser au nonce à Munich la dépêche qui vient d'être publiée. Conformément aux vues exprimées par le gouvernement français, le gouvernement britannique sentit qu'il pouvait être dangereux de nous laisser engager dans une discussion tout au moins prématurée, et il donna, en conséquence, des instructions à son ministre auprès du Saint- Siège.
« Voilà à quoi se réduit l'incident. Ce qu'il faut en retenir, c'est que l'Allemagne, pressée par le Saint-Siège de s'expliquer nettement sur ses intentions à l'égard de la Belgique, a refusé de le faire. Il est trop clair qu'en aoiH et septembre 1917 l'Allemagne n'était aucunement décidée à nous rendre l'Alsace et la Lorraine^ ni même à restituer à la Belgique son entière indépendance. »
^36 LITAME d'après GUERRE
moins enracinée pendant longtemps dans beaucoup d'esprits.
On a également prétendu que le Pape se serait employé à empêcher, après la catastrophe du Lusiiania, une rupture «nlre l'Allemagne et les Etats-Unis. Or, rien n'autorise à penser que cette assertion goit exacte. Aucune intervention officielle n'a eu lieu auprès du Président Wilson ni de l'Empereur Guillaume. Les interventions indirectes qu'on suppose n'ont été appu)'ée8 par aucun oon.mencement de preuve «érieux. Par contre, ce qui est exact, c'est que le Saint Siège, «n 1915, a vivement souhaité que l'Italie n'entrât pas dans la guerre, au moins en qualité d'offenseur. « Les catholiques italiens furent neutralistes, écrivait en juillet 1916 VOsse?'vaiore romano, parce que la guerre offensive en thèse générale s'accorde mal avec le haut idéal de fraternité humaine qui constitue l'essence môme du christianisme. » Sans parler de ces raisons d'ordre général, il n'était pas douteux •que l'intervention italienne ne pouvait avoir, pour l'exercice même de la mission du Saint Siège, que des inconvénients graves. Cependant, contrairement à ce qu'on a pré tendu, le Saint Siège n'est intervenu ni auprès de l'Autriche ni auprès de l'Italie pour éviter U conflit. H n'a fait pression ni sur celle-là pour qu'elle cède ce qui lui était demandé, ni sur celle-ci pour qu'elle modère ses revendications. L'Italie entrée dans la guerre, le Saint Siège a lui-môme invité les catholiques à remplir tout leur devoir patriotique et à répondre aux appels du gouvernement. Il a accepté, en 1915, que les ambassadeurs, ministres et envoyés extraordinaires des pays en guerre avec l'Italie, accrédités auprès de lui, quittassent Rome en congé régulier, et il a confié au tribunal de la rote le soin d'expédier les affaires courantes entre lui et ces pays. 11 a accepté qu'en 1916 M. Meda fit partie du cabinet Boselli. 11 a peu à peu éloigné du Vatican tous les prélats et les laïques allemands qui l'avaient envahi. En Belgique et en France notamment, on a prêté au
Vatican d'innombrables campagnes pacilîstes, qu'il n'a à aucun moment menées. Un démenti formel donné par le Cardinal Mercier, au début de 1H19, a établi qu'à aucun moment le Saint Siège n'avait envoyé en Belgique, ainsi qu'on l'avait préten lu, des agents officieux chargés de prêcher la paix séparée La plupart des vues diplomatiques qu'on attribuait au Saint Siège étaient, de même, appuyées sur des renseignements erronés ou incomplets. Ainsi, on fit grand bruit sur l'hostilité de la Papauté vis-à-vis de la Russie. Mais on déforma les buts que le Vatican visait. Le Saint Siège redoutait l'effet de certaines des promesses que l'Entente, avec quelque imprudence du reste, avait faites à Pétrograd, celle-ci surtout : la possession de Gonstantinople et la permission tacite d'y établir un patriarche unique pour toute l'orthodoxie, relevant directement de l'Empereur. Ainsi Sainte-Sophie serait devenue un autre Vatican. Le Saint Siège s'émut. Il fit demander à la France que ces promesses fussent revisées et que la célèbre basilique, affectée pendant lort longtemps au culte catholique, fût restituée à celui-ci, si elle était enlevée à l'Islam. Il indiquait que la possession de Sainte Sophie devrait être, dans ce cas, reconnue à la France, nation catholique et protectrice traditionnelle des intérêts catholiques dans le Levant. Un acte solennel aurait même définitivement consacré ce droit de protectorat. On a soutenu que, ce faisant, le Saint Siège avait eu pour but de rompre, au profil de l'Allemagne, l'alliance de la France et de la Russie. Mais l'un des ctmfidenls de la pensée de Benoît XV, M. René Bazin, a aisément détruit pareille légende. Ce qu'avait voulu seulement le Pape, c'était d'une part protéger les intérêts catholiques en Orient, de l'autre y asseoir définitivement l'inQuence française. Il est regrettable que ce soient des Français surtout qui lui aient fait grief de pareils dessein?...
Le Saint Siège n'a pas été invité à prendre part à la
Conférence de la Paix. Des éludes nombreuses avaient paru, au cours des hostilités, les unes favorables, les autres hostiles à sa participation au congrès futur. Des raisons précises et probantes avaient été émises en faveur de l'admission, pour le cas où des puissances neutres seraient invitées. Dans un excellent article de la Nuova Antologia (l"^"" mars 1916), Mgr Umberto Benigni avait fait justement remarquer que le Congrès recevrait obligatoirement bien d'autres chefs d'église que Benoît XV, plus exactement tous les chefs d'église autres que celui de l'église catholique : le lloi d'Angleterre, chef de l'Eglise établie, le Roi de Prusse, summiis episcopus de l'Eglise évangélique de son royaume, le Tsar de Russie, chef de l'Eglise orthodoxe, le Sultan de Turquie, padishah, vicaire d'Allah pour l'Islam, l'Empereur du Japon, fils des dieux et chef de la religion shintoiste. Cependant, pour des raisons purement poliliques, par crainte notamment des susceptibilités italiennes, plus encore à raison de ce fait que le Saint-Siège, si on le supposait un état au sens juridique du mot, était demeuré neutre pendant les hostilités, aucune invitation ne fut adressée à Benoit XV, en 1919, lors des négociations de paix. Aucune protestation ne fut au surplus élevée par la secrétairerie d'Etat, quelque désir que celle-ci ait pu avoir d'une participation qui lui eût permis de poser ofliciellemenl, devant le Congrès^ ainsi qu'elle le souhaitait, la question romaine.
Au lendemain de la paix, Benoit XV est demeuré fidèle aux sentiments qui avaient dirigé sa politique durant la guerre, il s'est efforcé de rapprocher les ennemis d'hier; il a demandé que la haine s'éteigne, et que commence le règne de la concorde. 11 a donné lui-même l'exemple et, dans son encyclique du 23 mai 19*20, il a
modifié, en fait sinon en droit, certaines des règles que ses prédécesseurs avaient posées comme conséquence de la question romaine.
Dans cette encyclique, Benoit XV rappelait d'abord qu'aujourd hui plus que jamais « l'humanité a besoin d'élargir les limites de la charité et de l'amour sincère pour le prochain, car les ruines laissées par la guerre sont immenses... Un mouven^ent vers l'union universelle des peuples, disait-il encore, se dessine. Le Saint Siège apostolique n'a jamais cessé, au cours de la guerre, de prêcher le pardon des offenses et la réconciliation fraternelle des peuples. Ces principes sont proclamés maintenant encore plus hautement par l'Eglise, qui n'a pas permis qu'ils fussent oubliés au cours de la guerre. » Appliquant ces principesà la situation même du Saint Siège. BenoîtXV déclara : « Puisque, pour maitenir et augmenter la concorde entre les peuples civilisés, les visites réciproques entre chefs d'Etat et chefs de gouvernement (étant donné les changements survenus dans les circonstances et la marche des événements) contribuent à la fraternisation des peuples, nous ne serions pas opposé à atténuer d'une manière quelconque les conditions qui, après l'abolition de la souveraineté civile du Saint Siège, ont été justement établies par nos prédécesseurs pour empêcher le voyage à Rome sous une forme officielle des princes catholiques ».
Sans doute, aussitôt après, Benoît XV proclamait — et proclamait solennellement — que « cette altitude, conseillée ou mieux voulue par la gravité des temps présents, ne devait pas être interprétée comme une renonciation tacite aux droits du Saint Siège, tt comme si le Saint Siège était satisfait de l'état anormal dans lequel il se trouve actuellement » ; sans doute, il renouvelait les protestations que ses prédécesseurs avaient fait entendre plusieurs fois, et il demandait, « avec une insistance plus grande, que, la paix ayant été faite entre les nations, cesse aussi pour le chef de
2 4o l'italie d'après guerre
l'Eglise cette situation anormale qui nuit grandement à la tranquillité même des peuples », mais Benoit- XV n'en acceptait pas moins, en vue de la restauration complète de la paix, que le souverain d'Italie pût à Tavenir recevoir les visites des autres chefs d'b^tat catholiques, de même qu'il recevait celles des chefs d'Etat non catholiques. Désireux de ne pas empocher ces rencontres nécessaires, le Pape levait donc, en ce qui concernait les chefs d'Etat catholiques, le veto que ses prédécesseurs avaient formulé. Acte de politique large, témoignant d'un évident esprit d'entente, sans cependant, par une renonciation formelle, diminuer en rien les droits traditionnels du Saint Siège.
Ce même esprit d'entente vis-à-vis du gouvernement italien, qui animait Benoît XV, s'était déjà manifesté lors des élections générales de 1918. Le 20 janvier lUi9, le « parti populaire» s'était ofllciellement constitué, et son secrétaire politique. Don Luigi Sturzo, indiquait, dans une interview au Messaggero, que ce parti de tendance catholique se formait» avec l'appui du Saint Siège ». De fait, les journaux publièrent les lettres qu'avaient échangées à cette occasion le comte délia Torre et le cardinal Gasparri.
Le parti populaire était, à proprement parler, né de la guerre. Quand, en 1915, Benoit XV avait séparéles services non italiens du Vatican des services proprement italiens ; quand il avait dit aux catholiques italiens qu'ils se devaient à la patrie italienne, le Saint Siège avait reconnu implicitement, par là même, l'autonomie politique de ces catholiques. Celte reconnaissance n'était que l'aboutissant de longs etforts poursuivis depuis plus de quarante ans. D'abord ces efforts avaient échoué, le nonexpedit avait été maintenu — et, dans un article de la Nuova Antologia (16 février 1919), l'écrivain catholique Filippo Crispolli a montré excellemment que le maintien du non expedit avait eu, alors, les plus heureux elTets, notamment celui d'empêcher que les catholiques, en siégeant au Parlement à
l'extrême droite, ne retardent ou môme n'entravent l'évolution catholique vers le programme social et démocratique. Mais peu à peu, la sévérité initiale, légitime et nécessaire, s'était adoucie; d'abord en 1904, puis en 1909, ensuite et surtout eu 1913, de nombreux tempéraments avaient été apportés au non expedit. Non seulement les associations catholiques, officiellement constituées, avaient été autorisées à voter, mais elles avaient élu des candidats qui leur étaient propres, candidats dont la situation avait élé soigneusement examinée par le Saint Siège qui, sans prendre aucune mesure générale, avait cependant donné à chaque cas une solution particulière. Les élus ne s'étaient pas intitulés « députés catholiques », le Saint Siège ne les ayant pas autorisés à former un groupe portant l'étiquette de catholique, mais ils n'avaient jamais dissimulé leurs origines et leurs tendances. Quand, en 1916, leur chef, J\l. Filippo Meda, fut appelé au gouvernement, il y fut appelé comme catholique.
Le nouveau parti populaire, qui groupe maintenant, ofticiellement cette fois, tous les députés catholiques, n'a pas affiché son catholicisme. C'est que l'idée qui est à sa base est moins strictement religieuse que philosophique et sociale. M. Giulio De Rossi l'a appelé justement « le parti des libertés chrétiennes ». Ce qui le distingue des autres partis, qui eux aussi mettent sur leur drapeau le mot Liberté, c'est qu'il entend cette liberté — liberté individuelle, liberté politique, liberté sociale — selon les principes mêmes de la religion chrétienne. Pour le parti populaire, la liberté individuelle, par exemple, ne doit pas être quelque chose de négatif, « ce doit être quelque chose de positif, qui, en donnant à l'individu la plénitude de la responsabilité dans les limites de la loi, lui commande des devoirs constamment plus élevés. » « Dévelop, er les énergies spirituelles » tel est l'un des buts du nouveau parti. Dans le manifeste qu'il a publié lors de sa constitution, il a déclaré qu'il lutterait Lémobor. — Italie. 16
avec énergie « contre le matérialisme de fait, dans lequel tombe si fréquemment le libéralisme sectaire, contre les démocraties sociales qui tentent sans cesse de matérialiser tout idéal. »
Le parti populaire a pris très vite, on l'a vu, une grande place dans la vie de l'Italie, Partisan de la liberté politique dans son sens le plus large, c'est-à-dire de la liberté de toutes les institutions organiques de la société (Eglise, communeset autres groupes locaux, écoles, syndicats, etc.)» partisan de la liberté sociale, hostile à toute extension des pouvoirs de l'Ctat, le parti a vu venir à lui un très grand nombre d'adhérents, non seulement des catholiques militants, mais aussi des libéraux sans nuance religieuse marquée, attirés par son programme de réalisations pratiques et de larges conceptions philosophiques. Il a joué dans le Parlement un rôle plusieurs fois prépondérant.
Malgré le rapprochement qui s'est ainsi opéré entre le Vatican et l'Etat italien, et du lait surtout de celui-là, il n'est pas douteux que la question romaine reste posée. Mais il n'est pas douteux non plus qu'elle ne soit plus actuellement posée dans les mômes termes qu'avant la guerre. Déjà l'encyclique Ad Bentissinii, de novembre 1914, avait indiqué le désir de Benoit XV que « cesse la situation anormale dans laquelle se trouvait le chef de la catholicité. » On a parlé, au début de 1919^ d'entretiens qui se seraient poursuivis entre le Baron Monti, Directeur général dés Fonds pour le Culte au Ministère des Finances, et la Secrétairerie d'Etat du Saint Siège. Mais ces entretiens n'eurent jamais un caractère ofticiel. Le Saint Siège n'a encore engagé aucune négociation. Il s'est borné jusqu'ici à indiquer — mais à indiquer nettement — qu'il ne répugnerait pas, bien au contraire, à de telles négociations.
Quand les relations diplomatiques ont été reprises entre la France et le Vatican, plusieurs journaux italiens, de
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nuances diverses, ont exprimé le vœu que, dans l'avenir le plus proche, l'Italie ail elle aussi sa représentation auprès de la Papauté. IjOsservalore romano a répondu par une fin de non recevoir. Cependant le ton du journal fut extrêmement modéré, et tout à fait ditlérent de celui employé habituellement avant la guerre. « Le AJessaggero, Vldea Nazionale, le Tempo, à l'occasion de la reprise des rapports diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, éciivait l' Osservatore romano^ ont parlé, interprétant un sentiment populaire du reste très explicable, de l'utilité d'un pareil événement aussi pour Tllalie. Le fait, cependant, que les écrits de ces journaux aient été recueillis et commentés par d'autres qui ne combattent pas dans les mêmes canjps, pourrait induire l'opinion publique, et plus particulièrement les catholiques, à une évaluation inexacte des conditions différentes qu'une pareille entente devrait affronter et vaincre en Italie. Il y persiste en réalité d'insolubles résolutions d'idées primordiales qui n'existent ni avec le Portugal, ni avec la France — pour citer les deux derniers Etats qui ont rétabli leurs propres relations avec le Saint Siè.e. H est donc objectivement juste que l'opinion publique et, surtout les catholiques, se rendent compte, d'une façon claire et précise, de cette nature diverse des situations existantes, par lesquelles deviennent intempestifs non seulement l'examen des particularités, mais même la désignation des deux pouvoirs compétentsen cette affaire. Car, loin d'être à la veille d'événements concrets, il s'agit seulement, aujourd'hui comme autrefois, de simples hypothèses et d'expre.ssions de pensées personnelles suggestives. »
Ainsi, le Saint Siège parle actuellement, lui-même, « de la nature différente des situations », « de l'intempestivité des choses », alors qu'avant la guerre il se bornait à décla-^ rer, presque brutalement, qu'entre lui et le Quirinal aucun contact n'était possible... A plusieurs reprises, il a encore
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affirmé et précisé ces niêines intentions conciliantes. Au mois de juin 1921, VOsservatore romaiio est revenu, avec insistance, sur la question romaine. Dans un long article intitulé: u Nous prenons acte », i'05*^ry«/ore indiquait que, « des de'mocrates aux conservaleurs, la grande majorité du pays était unanime pour reconnaître que la loi des garanties n'était plus suflisanle » et, que la question romaine devait être maintenant résolje. Sans doute, tous les Italiens ne partagent pas encore ces sentiments. h'Osservalore romano exagérait un peu en parlant d' « unanimité dans le pays ». Un certain nombre d'Italiens, en eiïet, estiment encore que la loi des garanties doit être strictement maintenue, tout en indiquant qu'il ne faut plus voir dans cette loi, comme jadis, une arme dirigée parleQuirinalcontre le Vatican. iVl. le sénateur Huffini, ancien ministre, l'un des partisans du maintien intégral de la loi, qui adonné, au début de 1921, dans laiVw>t'rt Anlologia, une suite d'études fort intéressantes sur la question romaine, né voit dans cette loi qu'un instrument de concorde et de pacification. La guerre a prouvé l'excellence de la loi. Le pouvoir tempoiel des Papes est définitivement aboli. Entre le Vatican et le Quirmal aucun conflit de fait ne s'est produit, et aucun ne doit à l'avenir se produire. Le Vatican possède la liberté qui lui est nécessaire, et le Quirinal ne pense nullement à restreindre celle-ci. Les articles de M. Ruflini ont prouvé que les Italiens qui entendaient le plus maintenir la loi des garanties avaient cependant souci qu'on l'appliquât et l'interprétât à l'avenir dans l'esprit le plus libéral.
Mais VOsservatore romano ne se trompe pas quand il estime qu'une importante majorité entend aller plus loin. L'expression « pouvoir temporel » peut avoir des sens différents. VOsservatore écrivait récemment : « La liberté et l'indépendance en toute leur plénitudt3, qui font partie intégrante d'un pouvoir spirituel universel, ne peuvent >e réaliser d'un manière concrète que par le moyen de la sou-
veraineté ». Le Pape devrait donc être souverain, mais sa souveraineté « pourrait ne s'étendre que sur un centimètre carré», selon l'expression du Tempo, a Ne lût il, écrivaitle Tempo le 4 juin dernier, que d'un centimètre carré, l'espace nécessaire à l'autorité suprême du catholicisme pour l'exercice de son pouvoir, il faut que ce centimètre carré ne lui soit pas gracieusement accordé par une puissance étrangère ; il faut que la politique italienne se persuade que le fait d'abandonner à la pleine possession du pontificat la zone de territoire qui lui est nécessaire n'est pas une diminution des droits de l'Etat, parce qu'il faut que la papauté apparaisse, aux yeux de tout le monde croyant, parfaitement à l'abri de toute intervention et de toute domination de la part d'une nationalité particulière. »
Cette idée de la reconstitution d'un territoire pontifical indépendant, si petit soit-il, i'idea Nazionale du 10 juin a reconnu qu'il fallait l'admettre « sans hostilité préconçue, et avec le plus grand intérêt ». Et le Messaggero^ de tendances radicales, a précisé à son tour, peu après, ce que pourrait être ce centimètre carré reconnu en toute souveraineté à la Papauté. « Si l'hypothèse d'un prochain concordat, écrivait le AJessaggcro, pouvait se fonder sur la reconnaissance ofe ///?•«? de la souveraineté du Saint Siège par l'Italie, le territoire nécessaire à rendre parfaite cette conception de souveraineté pourrait se trouver dans ces mêmes palais du Vatican, dont aujourd'hui, selon la loi de 1871,1e Pa[)e ne possède que l'usage. »
Tout permet de penser que le Quirinal, comme le Vatican, ne répugne pas à présent à cette idée. Le gouvernement, pour montrer le changement qui s'est opéré dans la plupart des esprits quant à la question romaine, a publié une sort^> de Livre vert contenant 61 articles de journaux, italiens ou étrangers, se référant à cette question, et écrits à l'occasion de la reprise des relations entre le Saint Siège et la France. Et de son coté, le Vatican laisse dire que Don
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Slurzo, le leader des populaires, fréquente assidûment la Consulta et fait la liaison entre les deux gouvernements. M. Bonomi et le marquis délia Torrelta sont, personnellement, désireux d'un accord officiel et définitif avec le Saint Siège.
Hier, cet accord semblait impossible. On disait couramment que, si la question romaine n'existait' pas, il faudrait l'inventer. On prét-mdait qu'elle était aussi indispensable à l'Italie qu'au Saint Siège, Le Saint Siège résidant dans la capitale du royaume — et il ne pouvait pas plus résider ailleurs que la capitale ne pouvait être installée dans une ville autre que Home — le conflit entre le Quiiinal et le Vatican représentait, disait-on, la seule garantie que le Pape ne subirait jamais aucune influence italienne. Si ce conflit était officiellement apaisé, le soupçon et la défiance s'éveilleraient dans cliaque nation : et chacune ne manquerait pas de supposer que tel ou tel acte de la Papauté aurait été inspiré par l'Italie. Et cela, qui nuirait grandement à la mission et à l'influence universelles du Pape, ne nuirait pas moins à l'Italie elle-même, contre laquelle se tourneraient toutes les puissances qui pourraient se croire lésées par son action auprès du Saint Siège. Aussi un homme politique italien écrivait-il spirituellement : « Un seul, concordat est possible entre le Roi d'Italie et le Pape : c'est celui-ci qui necomprenJrait qu'un seul article : « Les deux hautes parties contractantes s'engagent à maintenir intégralement leur dilîérend. »
Il semble difficile aujourd'hui de parler encore de la sorte. Les temps sont changés. La guerre a modifié elle-même l'état de choses créé en 1871. Des tendances nouvelles sont nées. Un parti politique nouveau s'est constitué, qui désormais jouera un rôle prépondérant dans les affaires de la nation. On ne peut plus afiirmer que la loi des garanties ne sera pas révisée. Mais, même si elle ne l'était pas en droit, elle le serait certainement, elle est déjà revisée, en fait.
Entre le Vatican et le Quirinal il est possible, dans 'les faits, soit d'agrandir, soit de restreindre les surfaces de friction. Il y a, pour traiter les affaires, deux manières : la manière rude et la manière douce. Le Vatican et le Quirinal se sont mis dès maintenant d'accord pour n'employer plus que la seconde. Kt l'avenir prouvera certainement que, ce faisant, ils ont fait de sage politique.
L'avenir mettra aussi en pleine lumière la diplomatie du Saint Siège pendant la guerre. A cette diplomatie il sera avec le temps rendu justice. Les pages qui précèdent, dépourvues de toute tendance confessionnelle, n'ont d'autre but que d'essayer dès maintenant de redresser certaines erreurs d'appréciation, de montrer le mal fondé de trop nombreuses et injustes critiques. Sans doute la politique du Vatican n'a pas été exempte de fautes : la Secrétairerie d'Etat « fait de la politique », comme n'importe quel autre ministère des Affaires l^trangères. Elle peut se tromper. Elle s'est trompée certaines fois. i\Jais ses détracteurs systématique?, animés le plus souvent par un esprit de parti, se sont trompés plus souvent encore. Ils ont dénaturé ses desseins et ses actes. Le Saint Siège n'a été ni francophile, ni germanopliile. Il a été neutre, et presque toujours strictement. Et il ne pouvait pas ne pas être neutre, puisqu'il y avait des catholiques paimi tous les belligérants. On lui a reproché de n'avoir pas « dit le droit », de n'avoir pas expressément et solennellement condamné les violations du droit par l'Allemagne, par exemple la violation de la neutralité belge, le meurtre de Miss Cavell, ou le torpillage du Lîisilania. Mais comment ceux qui lui font pareille critique n'aperçoivent-ils pas que, s'il avait « dit le droit », c'eut été, pour lui, prendre parti, et cela pour le plus grand dommage des intérêts spirituels dont il avaitla charge. Que certaines grandes ou petites nations aient eu tort de demeurer au-dessus de la mêlée, que les individus qui, à la «lanière de M. Romain Rolland, se sont déclarés « neutres
2^8 l'italie d'apuls guerre
devant le crime », ne méritent aucune estime, rien de plus vrai. Mais rien de plus vrai aussi que la situation spéciale du Saint Siège, qui n'est pas un état comme les autres, ni celle du Pape, qui n'est pas une quelconque personnalité. Encore une fois, si la diplomatie pontificale a commis des fautes, si surtout sa « manière » n'a pas toujours été celle qu'on eut pu souhaiter, elle mérite cependant d'être déchargée d'un grand nombre de torts qui ne lui sont pas^ en toute justice, imputables. Avec le recul du temps, nul doute qu'on ne comprenne mieux les desseins qu'elle a poursuivis et les idéals dont elle s'est constamment inspirée.
I. Résumé statistique de la situation actuelle de l'Ilalie. — II. L'avenir les réformes morales et matérielles.
Malgré la crise qu'elle traverse à présent, l'Italie demeure dans le monde une grande force.
Un court résumé statistique des éléments contenus dans les chapitres précédents fera apparaître en pleine lumière les ressources dont elle dispose actuellement.
L'Italie compte 38.180.000 habitants, soit 123 habitants par kilomètre carré. En 50 ans, sa population s'est augmentée de plus de 11 millions d'mdividus, soit de 40 0/0. A ses 38 millions d'habitants, il faut ajouter 7.450.000 Italiens résidant à l'étranger. L'Italie représente donc en bloc une masse de 50 millions d'hommes, intelligents, actifs, d'une grande capacité de travail. Celte force, longtemps mal instruite, ne connaît plus à présent la plaie de l'analphabétisme. Alors qu'en 1881 l'Italie avait encore 68 0/0 d'analphabets, la proportion est maintenant descendue à moinsdeSOO/O.
Au point de vue proprement économique, des indices nombreux témoignent des forces du pays. L'Italie compte aujourd'hui près de 5.500 sociétés par actions, représentant un capital de plus de 18 milliards. Ces sociétés s'étendent à toutes les branches de l'activité commerciale : une mention spécialedoit être faite des organismes bancaires, qui sont au
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nombre de 277, avec un capital de près de 2 milliards et denù.
La production industrielle a des ressources incomparables. Si certaines matières premières manquent, comme le -charbon, la houille blanche reçoit déjà une utilisation importante. Le capital des sociétés ayant pour objet les industries électriques est passé, de 1913 à 1920, de 549 millions à 1.800 : le pays dispose actuellement de 1.899.555 chevaux dynamiques. La force motrice utilisable dépasse 11 millions de chevaux. D'autre part, l'Italie a une rnaind'œuvre abondante et habile. Enfin elle possède de larges disponibilités en capitaux, comme en témoigne l'augmentation constante du nombre de ses sociétés par actions.
La guerre a industrialisé, fort heureusement, l'agriculture. La preuve en est dans le fait que les sociétés par actions a but agricole ou œnologique sont à présent 222, avec un capital de 430 millions, tandis qu'elles n'étaient en 1913 que 80 avec un capital de 84 millions. Les concessions d'eau à usage d'irrigation, les travaux de bonification ont pris, eux aussi, un important développement. Si le latifondisme existe encore, on peut espérer, sans même parler de l'action que peut et doit exercer l'Etat en cette matière, que la richesse actuelle des classes paysannes et les fortes « rimesse » des émigrants seront de plus en plus employées à racheter et à fractionner les grands domaines du midi et de la Sicile. Comment négliger ce fait particulièrement significatif que, de 1915 à 1920, le seul Banco de Naples a reçu des émigrants plus de 2 milliards 300 millions?
La guerre a donné une grande difTusion à l'emploi des machines agricoles. Des méthodes nouvelles de culture ont été appliquées. Les hauts prix ont encouragé la production. Ce mouvement n'est pas, semble-t-il, près de s'arrêter, même si une baisse importante se produit sur les matières alimentaires, à raison de la quantité considérable d'argent <iont dispose la classe paysanne.
l'avenir de l'italie 25 1
La situation de la marine marchande est actuellement difficile. La guerre a entraîné la perle de 338 vapeurs et de 372 voiliers. L'Italie n'a à présent que 495 vapeurs. La flotte marchande tout entière (vapeurs et voiliers) représente 1.754.000 tonnes de jauge brute. Mais d'importantes constructions se poursuivent (364.000 tonnes de jauge brûle au 31 décembre 1920) qui amélioreront assez rapideuient cette situation. On sait que l'Iitat se préoccupe d'apporter à l'œuvre de reconstruction son appui financier.
La guerre a également modifié profondément la balance commerciale qui, en 1913, marquait un déficit de seulement un peu plus d'un milliard, déficit que comblait le mouvement touristique et l'argent des émigrants. Depuis 1914, le déficit a été en moj^enne annuellement de 12 milliards, et cela pour partie à raison de l'état défavorable du change. Mais actuellement ce déficit accuse une baisse notable (il n'a été que de 4 milliards et demi en 1920), d'une part par suite de la diminution des importations, de l'autre par suite de l'augmentation des exportations, qui de 3.345 millions en 1918 sont passées à 6.065 en 1919 et 7.803 en 1920. L'augmentation a porté non seulement sur les matières premières, les denrées alimentaires et les produits mi-travaillés, mais aussi sur les produits travaillés : l'exportation de ceux-ci est passée de 2.192 millions en 1919 à 3.292 en 1920.
Le mauvais état du change esl l'une des causes les plus importantes du trouble économique dont souflre à présent l'Italie, mais les bas cours ne tiennent pas seulement à des facteurs économiques. Ainsi le déficit du Trésor, dans le 2'= semestre de 1919, était de 17 à 18 milliards, et le change moyen sur New-York de 162 à 252 0/0. Dans les derniers mois de 1920, le déficit du Trésor n'était plus que de 10 milliards, et le change moyen sur New-York atteignait 535 et 867 0/0 ! Même phénomène si on considère les oscillations du change par rapport à la balance
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commerciale: le déficit de celle-ci en 1918 avait dépassé 12 milliards et le plus haut cours du change avait ^été de 252 0/0 ; en 1920, le déficit ne fut plus que de 8 milliards, et le change monta jusqu'à 551 et 679 0/0 1 Ces deux faits prouvent manifestement que le mauvais état du change n'est pas dû uniquement aux conditions proprement économiques du pays. D'autres facteurs entrent encore en jeu; à côté du facteur économique, le facteur politique et la s^ émulation jouent en même temps. L'amélioration du change se fera automatiquement quand, d'une part, la situation économique sera consolidée, de l'autre, quand le pays aura recouvré pleinement sa tranquillité intérieure.
La circulation fiduciaire (billets des banques et billets d'Etal) atteignait à la fin de 1920 23 milliards, avec une réserve métallique de seulement 1522 millions. iMais, depuis, une amélioration s'est produite. A présent, la circulation n'est plus que de 18 milliards et la réserve métallique se chiffre par 2.170 millions.
Le chiffre des dépôts — dépôts d'épargne, comptes courants, bons du Trésor — dans les banques d'émission et les banques privées est considérable et en progression constante. Il atteint aujourd'hui plus de 20 milliards et demi. Dans le seul premier semestre de 1921, les dépôts dans les seules caisses d'épargne postales ont dépassé 7 milliards.
Les finances publiques ont été, on le sait, lourdement obérées par la guerre, qui a coulé au Trésor plus de i8 milliards. A cette somme doivent être ajoutés 12 milliards, à rembourser à l'étranger. Les emprunts (y compris la circulation bancaire) ont fourni, du 1®' juillet 1914 au 31 octobre 1920, 78 milliards et demi. La dette publique (consolidée, perpétuelle et amortissable), qui était de 14 milliards et demi au 31 décembre 1913, est à présent de 74 milliards et demi. Le budget, qui pour l'exercice 1913-14 présentait un excédent de 31 millions, était encore
■en déficit, le 30 juin 1920, de 8 milliards. Cependant, dans -ce domaine encore, des améliorations notables se sont produites ces temps derniers, et l'horizon, loin de s'assombrir, a plutôt tendance à se dégager. Le déficit de l'exercice 1920-21 n'a été que de 4 milliards. Peu de contribuables sont autant surtaxés que le contribuable italien, mais aucun ne remplit plus courageusement son devoir fiscal. D'autre part, il faut retenir que les revenus annuels • du pays dépassent 100 milliards : un budget de plus de 12 milliards peut donc être établi, sans qu'il y ail des craintes sérieuses de voir tarir les sources de la richesse publique. Mais, pour que ce budget puisse être supporté 5ans gêne grave | ar le contribuable, il faut, bien évidemment, que l'activité du pays aille sans cesse en s'amplifianl, et que la paix sociale soit solidement établie.
Ce court tableau de la situation économique actuelle de l'Italie comporte, on le voit, des clartés et des ombres. L'avenir peut être plus favorable encore que le présent, si le gouvernement d'une part, le pays de l'autre ne négligent aucun des devoirs qui leur incombent.
Dans un très beau discours prononcé à Rome à l'Augusteo le iO mai 1921, le professeur Rocco disait : « Les prémisses indispensables de la reconstruction qui s'impose à l'Italie, cruellement touchée par la guerre, c'est le rajeunissement total des esprits, dans les masses, chez les dirigeants, partout ».0n ne saurait mieux dire. « Il faut, ajoutait M. Rocco, modifier les consciences, former les volontés. Depuis des siècles, la vraie, la grande plaie de l'Italie a été l'absence d'une conscience nationale, de l'esprit de sacrifice et de devoir, et au contraire la diffusion partout de l'égoïsme le plus étroit, du matérialisme le plus cynique », C'est ce que les fascistes, ces deux dernières années, ont compris — et
leur action a été profondément salutaire. Quand l'esprit public sera modifié, la paix sociale sera mieux assurée. Les syndicats comprendront davantage leurs devoirs, et tous pourront ôtre légalement reconnus. Les fonctionnaires, dont la situation est trop souvent précaire, rempliront plus exactement leur tâche, et devront recevoir les améliorations définitives auxquelles ils ont droit : les indemnités de vie chère, temporaires et toujours révocables, grèvent lourdement le budget, sans profiter suffisamment à ceux qui le» reçoivent. Seule la diminution du nombre des agents publics permettra d'améliorer le sort de ceux laissés en fonctions : mieux pénétrés de leur rôle social, moins nombreux, plus rémunérés, ils rendront vraiment les services que la colleciivité attend d'eux.
La modification de Lesprit public n'assurera pas seulement la paix sociale et la renaissance morale du pays. Elle assurera aussi le développement constant de son activité économique. La première condition de cette activité est que cessent les mouvements révolutionnaires de ces deux dernières années. Comme les pouvoirs publics, comme les milieux bourgeois, les milieux ouvriers doivent moralement se transformer. Une autre condition est que la politique commerciale de l'Etat ait pour but direct non d'entraver» mais de favoriser le développement de toutes les forces nationales. Une autre encore est que les impôts ne détruisent pas les sources de la richesse.
Il faut à l'Italie une politique financière saine. Quel que soit l'etîort fiscal qu'elle puisse supporter, il est nécessaire que prenne fin au plus tôt la folie de dépenses qui, chez elle comme chez nous, a sévi depuis 1914. Les pensions civiles, qui grèvent si lourdement le budget, devraient être soigneusement revisées. Les employés, on ne saurait trop insister sur ce point, sont beaucoup trop nombreux, et les indemnités de vie chère exagérées et allouées inconsidérément. N'est-il pas excessif que le salaire
l'avenir ne l'italie 255
minimum, augmenté de ces indemnités, d'un employé de chemins de fer soit de 9.000 lire? Mais la plus lourde et la plus inutile dépense de l'Etat — après celle du pain, qui a été, heureusement, mais tardivement supprimée — ^est celle qui résulte de son exploitation du réseau ferré, et aussi, bien qu'à un moindre degré, de l'exploitation des postes et des télégraphes. L'opinion publique se refuse à admellre que les dépenses de personnel dans ces deux administrations soient proportionnellement plus élevées que dans n'importe quel autre pays. Elle s'indigne que l'Etat doive payer chaque année quelque 60 millions de lire, pour rembourser les vols commis par ses employés. Les ferromeri sont presque tous animés d'un assez mauvais esprit, et la gestion de l'Etat ne paraît avoir été heureuse ni financièrement, ni moralement. Rendre les chemins de fer à l'exploitation privée, céder à des entreprises privées l'exploitation des services postaux, télégraphiques et téléphoniques est une réforme, réclamée par la majorité de l'opinion, qui aurait pour effet d'alléger le budget de charges improductives.
S'il lui faut une politique financière saine, il faut encore à l'Italie une saine politique commerciale. De cette politique le programme peut être résumé d'un mot : l'Etat doit empè< her toute action de nature à troubler les libres activités individuelles ; d'autre part, il doit stimuler ces activités par tous les moyens en son pouvoir.
L'agriculture est et doit demeurer pour l'Italie la base môme de sa vie économique. Le latifondisme est une plaie profonde, mais qui peut être, quelque ancienne qu'elle soit, soignée et même guérie. Mais ce n'est pas en s'associant, directement ou non, au système inique des expropriations forcées que les pouvoirs publics pourront arrêter le mal. Ce qui s'est passé en 1919 et en 1920 est, à ce point de vue, significatif. Le seul résultat obtenu a été un malaise générul, une agitation qui s'est aggravée, une hostilité violente
«ntre grands propriétaires dépouillés ou menacés de l'être, et contadini nantis, mais toujours, selon eux, insuffisammont. Le partage brutal de la terre ne peut en rien améliorer son rendement, bien au contraire. L'avenir de 1 agriculture italienne est dans l'industrialisation, et l'industrialisation n'est et ne sera possible que par le moyen de grandes sociétés, qui apporteront à l'exploitation du sol de vastes capitaux, et aussi une expérience technique et une organisation commerciale qui font presque toujours défaut à l'exploitation individuelle, quelle que soit la condition sociale du propriétaire.
Le devoir de l'Etat est de favoriser la constitution de ces grandes sociétés qui auront pour objet la terre, comme tant d'autres ont eu, depuis 50 ans, pour objet l'usine. A la formule « socialisation de la terre », l'Etat doit opposer la formule de l'association, qui est la seule capable d'assurer aux diverses catégories sociales qui vivent de la terre, et au pays tout entier, le plein rendement de leur capital.
Parmi les travaux que ces grandes sociétés pourraient entreprendre, ou poursuivre, il n'en est pas de plus urgent que toutes les œuvres de bonification (travaux hydrauliques, bassins en montagnes) que le sol italien réclame. Elles sont d'une im(iortance primordiale pour l'avenir agricole du pays. Ces travaux, semble-t-il, devraient être accomplis, non pas directement par l^tat, ce qui n'aurait pour elîet que d'élever nécessairement leur prix et de créer de nouveaux fonctionnaires, mais par des entreprises privées, travaillant sous la surveillance de l'Etat et, au besoin, quand cela serait indispensable, avec sa garantie financière. Dans cet ordre d'idées un vaste champ est ouvert à l'activité italienne, et le devoir des pouvoirs publics est d'orienter I. s capitaux et les initiatives vers ces grands travaux d'intérêt général. Si, d'autre part, ces pouvoirs publics favorisaient la constitution d'un Institut central de crédit agraire, autorisé à émettre des titres, et auquel devraient se rattacher obli^a-
toirement les nombreux établissements locaux qui pratiquent actuellement celte forme de crédit, l'agriculture trouverait à sa disposition de larges moyens de développement nouveaux, qui lui fout à présent presque '.otalement défaut.
En matière industrielle, il apparaît à tous que l'Etat a, comme devoir primordial, d'enrayer l'épidémie de grèves dont souffre, depuis trop longtemps déjà, le pays. Si le droit de grève est légal, il en est, par contre, un autre que les pouvoirs publics ont l'obligation de faire également respecter : l'opinion publique réclame qu'àl'avenirla liberté du travail soit strictement sauvegardée, atln que les ouvriers, qui ne veulent pas participer à une grève qu'ils jugent injuste, aient la possibilité de s'adonner à leur tâche quotidienne en toute sécurité. Le jour où la liberté du travail sera vraiment assurée, les grèves seront moins nombreuses, et en tous cas moins étendues — et on devine aisément les bénéfices qu'en retirera la production. Si, d'autre part, la législation s'orientait dans le sens de l'arbitrage obligatoire en matière de grèves, la sécurité reviendrait peu à peu dans les milieux industriels, pour le plus grand profit non seulement de ceux qui vivent directement de l'industrie, mais du pays entier. Encore une fois, le mal le plus grave dont souffre actuellement l'industrie italienne est l'agitation, ouverte ou sournoise, que ne cessent d'entretenir certains milieux ouvriers, agitation qui est organisée et alimentée par les socialistes et les anarchistes, quia.àlafois, un caractère politique et un caractère économique, et dont la manifestation quasi-régulière est la grève, qui est devenue, comme le disait récemment V Econoinisla iV Italia^ la « peste de la vie industrielle et du travail en général. »
Pour aider, pratiquement et utilement, au développement industriel, le pays demande encore que les pouvoirs publics opèrent, dans la législation relative aux associations, un certain nombre de réformes, simples, mais dont l'effet LiMonOK. — Italie. 17
serait, sans nul doute, salutaire. Henforcer celle législation de manière à rendre plas sévères les formalités relatives à la constitution des sociétés commerciales, plus elîectivela responsLibilité des fondateurs et des administrateurs, plus pratique le système de publicité sur lequel est fondé le contrôle des intéressés, et cela afm d'éviter une ingérence quelconque, directe ou indirect'», de l'Etat, sous la forme d'autorisation ou de surveillance sur ces sociétés ; fixer, dans certains cas, des règles plus restrictives, notamment pour la constitution des petites banques, qui sont devenues trop nombreuses, et cela afin de j)rotéger l'épargne publique ; ne pas retomber dans l'erreur commise quand on a décidé la nominativilé obligatoire des actions, mesure si funeste qu'on a été obligé d'en suspendre presque aussitôt l'application — telles sont quelques-unes des directives qui, d'après l'opinion presque unanime, s'imposent en ce moment aux pouvoirs public-s s'ils veulent favoriser, comme ils le doivent, le développement industriel du pays, qui est l'une des sources de sa prospérité. L'opinion, en Italie comme en France, attend du gouvernement surtout des réalisations pratiques.
Dans l'œuvre d'assainissement qui s'impose en ce moment à l'Italie, le gouvernement et le pays ont chacun des devoirs distincts. L'avenir dépend à la fois et de celui-là et de celui-ci. Celui-là doit poursuivre des réformes selon un programme, et non pas selon les besoins ou les désirs d'une majorité parlementaire flottante, instable et changeante. Celui ci doit vraiment prendre conscience de luimèuie, avoir, à proprement parler, cet « esprit de sacri ice et de devoir» dont parlait le professeur Rocco à TAugusteo et qui lui a fait parfois défaut. La rajeunissement des esprits, la formation d'une conscience nationale ne sont pas moins indispensables que l'élaboration et la mise en praque par les pouvoirs publics d'un programme précis et stable de politique économique et financière. 11 est à peine besoin d'ajouter que ces différents termes du problème
sont élroiiement liés les uns aux autres, et que le gouvernement ne pourrait remplir son rùle sans le concours du pays, de même que la modification de l'esprit public ne pourrait se faire sans l'activité vigilante du gouvernement. Le gouvernement et le pays sauront — nous' en avons la ferme conviction — accomplir les devoirs qui s'imposent à eux. L'ascension d'un peuple ne se fait jamais sans heurts. Celle de l'Italie n'a pas échappé à la règle générale. Mais ce que ce pays a fait depuis 1870 te'moigne de ce qu'il saura faire encore. Et ses progrès seront d'autant plus rapides qu'il saura mieux se préserver d'un mal, endémique chez tous lés peuples latins : la politique. Moins il fera de « politique », mieux et plus vite il comprendra et réalisera ses intérêts matériels. Sans doute, les Italiens ne sont pas près de ne plus s'intéresser aux luttes de partis. Gomme nous-mêmes, ils aiment ces luttes. Maison peut souhaiter que, chez nous et chez eux, sous l'empire des circonstances et des nécessités, d'autres habitudes, d'autres goûts s'implantent peu à peu. Nous y serons amenés, les uns et les autres, si nous voulons tirer un plein profit de notre victoire militaire commune. L'Italie sort de la guerre, comme la France, atTaiblie. Mais, encore une fois, elle a en elle d'admirables forces latentes qui lui assurent l'avenir, si elle sait les employer. Elle saura les employer. Elle saura montrer au monde que l'Italie de l'après guerre a conservé toutes les traditions de son glorieux passé, et que la Rome moderne est, comme la Rome ancienne, la personnification d'une grande nation.