SANTA MARIA NOVELLA
L'église aux murs tout glorieux de peintures, aux murs couverts de fresques d'Orcagna, de Paolo Uccelli, de Taddeo Gaddi, de Ghirlandajo.
Orcagna. — Dans la fresque du vieil Orcagna, de chaque côté de Jésus et de la Vierge, montent au ciel des échelles sans fin, où sont étages des saints et des saintes, toute une population de personnages nimbés, un monde dans lequel, de distance en distance, se tient debout un ange sonnant de la trompette ou jouant du violon : un maigre ange blanc, autour duquel court et flotte un ruban bleu, et ce monde de saints et de
saintes a, comme les yeux clignotants devant le spectacle de la Splendeur divine, apparaissant dans le haut de la toile. En bas, c'est l'enfer, où un diable de féerie, à Ténorme mufle rouge, mange des damnés qui nagent sur une mer de feu, et des bords de laquelle, des centaures les percent de flèches et de lances, les renfonçant dans le liquide ardent : un enfer chrétien, où les trois académies nues, portant un bouclier et une massue, jouent les trois juges des enfers païens.
Paolo Uccelli qui a exposé aux Dffizi, ce choc de chevalerie au moyen âge, ce combat qui est le heurt simultané de mille duels à l'arme blanche, cette agglomération furieuse d'armures, de lances, de casques, où de grandes plumes rouges et noires se balancent sur cette mystérieuse mêlée masquée, sur ces faces d'hommes voilés de fer, et au milieu desquels des chevaux, à la croupe énorme, sont cabrés, ruant sur les cadavres, ou perdant le pied dans le sang : un tableau qui a le mou vementé des colères de la guerre corps à corps, un tableau dont s'est peut-être souvenu Eugène Delacroix, dans sa Bataille de Nancy; — ce même Uccelli peignait, dans le même temps, pour Sainta Maria Novella, une curieuse fresque : c'est le « Paradis terrestre » représenté par un verger plein de l'exubérant feuillage d'orangers, de figuiers, de pommiers, tout rougissants de fruits. Ici, Dieu tire de la côte d'Adam une Eve
qui sort de l'homme, les mains jointes, comme dans le remerciement d'une prière. Là, Eve, dans le gracieux hanchement du tableau du Guide, qui est à Dijon, tend la pomme à Adam au moment où, entre eux, un long serpent vert s'est enroulé autour de l'arbre de la science : un serpent à tête de femme, les cheveux rejetés derrière les oreilles, et non sans ressemblance avec les sphinx femelles meublant les jardins du dix-huitième siècle.
Mais le vrai grand peintre de cette éylise Santa Maria Novella, c'est Taddeo Gaddi, qui a peint les fresques de la chapelle des Espagnols.
Taddeo Gaddi. — Thomas d'Aquin, le moine noir, tenant un livre ouvert, sur lequel est écrit : Opîavi, et datas est mihi sensus, et invocavi, et venit in me spiritus sapieniiœ... est entouré d'apôtres, d'évangélistes, de prophètes, contournés dans le ramassement des saints scribes, que Ton voit sur les miniatures des manuscrits.
En un rêve d'architecture gothique idéale, dans un chœur ouvert sur le ciel, aux quatorze niches encadrées de colonnettes torses de marbre rouge, couronnées d'aigus clochetons et de feuillages de pierre, sont de jeunes femmes souriantes, les allégories des Vertus et des Sciences, vêtues de virginales couleurs, et sur lesquelles viennent mourir des lumières assoupies,
ainsi que sur des corps qui les boiraient; — de la luminosité doucement gaie à l'œil, et qui a quelque chose de frais, de pareil à l'éclairement blanc de la floraison d'amandiers, dans un jour levant.
La première des Allégories, qui tient le monde dans sa main, est la Loi civile, ayant sous elle l'Empereur Justinien; la seconde, le Droit canonique avec le Pape Clément V, sous elle ; la troisième, la Théologie spéculative avec Pierre, maître des sentences, sous elle; la quatrième, la Théologie pratique avec Severio Boece, sous elle. Puis c'est la Foi, l'Espérance, la Charité, etc. Viennent ensuite les Allégories des Arts libéraux, avec sous l'Arithmétique, Pythagore; Euclide, sous la Géométrie; Ptolémée, sous l'Astrologie; Tubalcain, sous la Musique; Aristote, sous la Dialectique; Cicéron, sous la Rhétorique; Prisciani, sous la Grammaire.
Et aux pieds de Thomas d'Aquin, du divin maître de la théologie, les Empereurs, les Papes, les clefs de saint Pierre aux mains, les Évêques, sont assis et rangés dans cette salle du trône du Très Haut, où Jean Damascène, surmonté d'une croix, tient, d'une main, une flèche, de l'autre, un arc détendu.
Le sacre allègre de l'intelligence en l'ordonnance recueillie d'une représentation religieuse. Sous ces niches habitées par ces espèces de saintes, transformées en patronnes des Arts et des Sciences, et dont l'une tient un instrument de musique, l'autre un compas
d'architecte, et qui appellent la bénédiction du ciel sur chacun de ces attributs, dont elles sont les divines porteuses, le Moyen Age fête, de sa grâce encore maigriote, de ses épaules serrées, de ses tailles allongées jusqu'au pubis, de ses corps anémiés par la prière et les dédains de la vie d'ici-bas, fête, ce que l'homme tire de son cerveau pour la parure et l'enjouement de cette vie — et ces fresques sont une apothéose chrétienne du pinceau du peintre, du ciseau du sculpteur, delà plume de l'écrivain, et comme une annonce, en avance de près de deux siècles, du pontificat d'art de Léon X.
Oh ! l'original et l'étrange peintre, que ce Taddeo Gaddi, en ses fresques de Santa Novella, de ses peintures des Uffizi ou de Sainta Croce. Voyez ces morts du Christ, où la croix s'élève sur un ciel d'une pourpre assombrie jusqu'au noir, et où cette bizarre et déchiquetée vierge, à la robe couleur de flamme vive, selon l'expression du Dante, a la main tendue en avant, comme pour écarter le calice douloureux du spectacle; — Voyez ces théories de saintes et de martyres, dans leurs longues robes, fleuries d'étoiles d'or, filant comme une gaine pudique du cou aux pieds ; — ces files de guerriers, montés sur des chevaux pompeux, aux casques où des oiseaux de fer battent des ailes; — ces processions de Rois, les pieds nus, portant un petit morceau de la vraie croix; — ces terrains accidentés, ces sortes
de portes de fer de la nature, ces fleuves à l'eau ver-
dâtre, ces arbres fantastiquement ramifiés, ces cavernes, à l'entrée desquelles sont assis des lions : ces paysages d'une Bible dramatisée, terrorisante, avec les beautés de miniatures indiennes, et avec ces teints basanés, dans l'enveloppement des tons clairs d'étoffes tendres.
Ghirlandajo. — A côté de Taddeo Gaddi, dans les peintures du chœur de Santa Maria Novell a, il est curieux de suivre, avec Ghirlandajo, l'évolution de la peinture sortie du cadre conventionnel et abstrait des tableaux primitifs, et appelant le spectacle de la nature dans ses compositions : peinture qui a l'air de venir du regard d'un contemporain, accoudé sur le rempart de la ville, un regard porté sur les choses d'en bas.
C'est l'entrée dans la peinture, des beautés matérielles de la femme et de ses humaines coquetteries ; l'entrée des gravités de vieillards, montrant les préoccupations mondaines d'intérêts terrestres ; l'entrée des tenues hautaines des jeunes éphèbes, au solide appuiement des torses sur les jambes. Ce sont les patriciens, au bonnet violet en forme de corno, au chaperon noir retombant sur l'épaule, au manteau de pourpre sombre, les mains, en un geste monacal, les mains dans leurs manches, croisées et entrées l'une dans l'autre, ou bien la main avançant sur la hanche, entre les deux plis de la tombée de leur manteau, la crevée blanche de leur coude en
saillie. Ce sont les femmes, dans leurs robes à taille courte, dans leurs jupes de brocard à larges plis, toutes raides d'or, les manches plates et serrées avançant sur les mains, qu'elles recouvrent presque.
Ainsi chez ce maître, l'action de l'humanité est associée, mise à la cantonade de l'histoire du Dieuhomme, autrefois n'ayant pour témoins que deux ou trois personnages hiératiques; et les tableaux d'une anecdote de la foi sont devenus des tableaux historiques, où les détails de la vie privée du temps font irruption dans la légende céleste : tableaux peints sous une telle domination de la réalité humaine, que les anges descendus du ciel, marchent sur la terre, presque avec des entrechats, et où la vierge parade, comme une gentille dame, dans une cérémonie, où elle se sent le régal des yeux.
Oui, chez Ghirlandajo, le naturisme d'une aristocratique humanité, choisie, triée, est montré dans le bel ensemble de plis tranquilles, qui semblent les plis retrouvés de la toge, et qu'embellit et illustre encore la résurrection, autour d'elle, des beautés de l'art antique, des morceaux d'arcs de triomphe, des statues,
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des bas-reliefs, racontant les victoires de la vieille Rome,
ainsi que dans les futures écoles d'Athènes, et des colonnes tronquées et des cénotaphes ruinés, dont Ghirlandajo, dans la Crèche, fera la mangeoire de l'âne et du bœuf, le berceau de l'enfant Jésus, — lavé à grandes eaux de la fange d'une basse maternité.
Là , devant ces peintures de Ghirlandajo, on se rend bien compte de la dissemblance des peintures italienne et flamande de ce temps : dissemblance résultant de toutes les différences produites par le climat, le gouvernement, la vie sociale de ces deux peuples.
La peinture flamande, une peinture de triptyque de chapelle, une peinture à la deslination d'honnêtes et de petites gens, de bourgeois vivant dans l'ombre d'intérieurs res- >
serrés, une peinture parant Dieu, la Yierge et les Saints de son mieux, par la représentation des étoffes les plus chères, par la couleur la plus riche, mais ne songeant pas à leur donner un festival, un concerto, à les entourer d'une cour de courtisans, agenouillant tout au plus, au bas de ses panneaux et de ses toiles, une famille, les mains jointes, tandis que la peinture italienne conseillée par le soleil, sous lequel son peuple vit dans la rue ou la campagne, exaltée par le jaillissement, hors de son sol, presque sans fouilles, de ces tronçons d'art antique, qui vont faire l'art de la Renaissance, encouragée au luxe des spectacles fastueux par les fêtes de ses patriciens, est lancée, dès ses débuts, par la richesse
de ses petites républiques, à la prise de possession de
chapelles entières, de toute la surface des murs d'une basilique.
En ce pays de ferronnerie artistique garnissant les angles des palais, de torchères faites par des chimères ou des êtres fantastiques, sous lesquelles d'ordinaire est un anneau admirablement travaillé, l'anneau où s'attachaient les mules des visiteurs, le souvenir s'est conservé d'un célèbre ouvrier en fer, de Niccolô Grosso Caparra, qui fit les magnifiques ferrures du palais Strozzi.
Un original artiste, qui n'entendait faire crédit à personne, quelque puissante que cette personne fût, et voulait de suite la caparra (le dépôt de l'argent) d'où le nom lui avait été donné par Laurent de Médicis, allant lui faire une commande lui-même, et ne pouvant obtenir qu'il abandonnât un travail, qu'il avait commencé pour de petites gens, mais qui l'avaient payé d'avance.
Il avait fait appliquer sur sa boutique une enseigne, où l'on voyait des livres qui brûlaient, et quand quelqu'un lui demandait du temps pour le payer, il lui répondait, en montrant son enseigne: « Ça m'est impossible, vous voyez, mes livres sont brûlés, non posso più iscrivere debitori (je ne peux plus inscrire de débiteurs).
En qualité de catholique fervent, il ne voulut jamais travailler pour les juifs, disant que leur argent était fratricide etputivano,et en dépit de son amour de l'ar-
gent, il ne consentit jamais à quitter Florence, quelques magnifiques offres que lui firent les autres villes d'Italie.