CAMPO SANTO
Le plus beau cimetière d'art du monde, un monument décoratoire de la Mort, qu'il a fallu deux cents ans, pour parachever, une triomphale arcature de 250 pieds de long sur 140 de large, aux murs entièrement revêtus de peintures, une œuvre peinte formidable, une œuvre, dit Vasari, de nature à épouvanter toute une légion de peintres [opéra terribilissima e da metter paura a un légion di pittori.)
Sur le mur du Midi, sont les compositions des deux frères André et Léonard Orcagna : « Le Triomphe de la Mort » et « Le Jugement dernier » par André, « L'Enfer » par Léonard1.
Chez les deux Orcagna, la tradition byzantine s'est
1. Ces compositions auraient été attribuées à tort, sur la foi de Vasari, aux frères Orcagna : elles seraient, à ce qu'assurent MM. Crome et Cavalcarella, des frères Pietro et Ambrogio Lorenzetti.
conservée à ce point, que les crinières des chevaux sont tressées sur le modèle des entrelacs des chapiteaux des églises hâties dans ce style, et la peinture des deux frères, sous des accoutrements de leur temps, a gardé sur les figures, un peu du charbonnage et de l'expression anti-humaine des mosaïques de Saint-Marc.
« Le Triomphe de la Mort » , on dirait un chant macabre du Dante!... Sous un bosquet d'orangers, où, pareils à des zéphirs, volètent deux petits amours, des couples amoureux s'enivrent de douces paroles et de musique, qu'un troubadour tire de sa voix et de son violino, pendant que la Mort descend rapide sur ces heureux vivants, pour les faucher en plein bonheur, en pleine jouissance de la vie. Et la Mort, n'est pas la Mort-squelette des danses d'IIolbein, elle est une vieil larde aux cheveux blancs, qui a le corps musclé d'une figure allégorique du Temps, en même temps que les diables à son service, sont des figurations un peu carnavalesques des satyres de l'antiquité.
Au-dessous de la Mort, c'est un abatis de cadavres, un charnier de rois, de bourgeois, de prêtres, de guerriers, de femmes. Et de toutes ces bouches ouvertes, les âmes sortent, comme si les morts accouchaient douloureusement de leur immortalité, et des diables hideux, aux écailles de crocodiles, et des anges, couleur de feu, tirent des bouches ces âmes, qui sous le pinceau du peintre, ont pris l'aspect matériel de gros garçons aux
hanches d'hermaphrodites. Et la dispute, et le partage, et la revision des âmes, se continuent au ciel, où il y a une bataille, au sujet de l'âme abominablement porcine d'un moine grassement entripaillé, qu'un diable tient par les cuisses, qu'un ange tire par les bras.
Tout en bas de la composition est un chœur d'aveugles, d'infirmes, d'estropiés, de béquillards, demandant à la Mort de finir leurs maux, l'implorant dans ces vers :
Dà che prosperitade ci ha lasciati 0 Morte, medicina d'ogni pena Deh ! a darne ormaï l'ultima cena.
Mais la Mort, sourde à leurs sollicitations, ne va qu'aux heureux, et c'est à la joyeuse cavalcade descendant sur la gauche de la peinture, qu'elle va offrir son image et l'annonce de sa venue.
Au pied d'une montagne, d'une Thébaïde, au haut de laquelle des moines prient, au-dessous d'un plateau où dorment deux cerfs, et où un lièvre fait chandelier, une joyeuse cavalcade de gentes damoiselles et de jeunes gentilshommes, le héron sur le poing, revient de la chasse, leurs varlets chargés de canards sauvages. Et voici qu'à leurs yeux se présentent trois cercueils : le premier, contenant un cadavre hideusement boursouflé; le second, un cadavre, dont la pourriture a déjà mangé la figure ; le troisième, un cadavre, à peine habillé de quel-
ques guenilles de chair et de peau : trois cadavres à la décomposition rapide, qu'amenait, selon la croyance populaire, la terre sainte rapportée de Jérusalem sur les vaisseaux de Venise, et dont on avait fait la terre de sépulture du Campo Santo.
Et l'odeur de ces trois cadavres faisait se bouclier les narines aux hommes et aux femmes, tendre aux chevaux le cou dans un hennissement inquiet, et aux chiens flairer le sol, le nez en terre.
Dans « le Jugement dernier » d'André Orcagna, aux côtés du Christ, la main droite levée dans un maudissement des damnés, que repousse, avec de grandes épées d'argent, la gendarmerie des anges, la Vierge, dans sa robe blanche aux reflets roses, a un geste de tendre commisération pour les maudits : double pantomime qu'a reprise et introduite Michel Ange dans son « Jugement dernier » de la chapelle Sixtine.
« L'Enfer », de Léonard Orcagna, c'est la coupe de ce carcere duro, qui aurait quatre étages de tourments, et pour pilier de l'immense palais de douleur, un gigantesque monstre jaune et vert, cornu comme un bœuf, aux entrailles de braise, toute braisillantc.
Sous sa direction, des malheureux, mîtrés de blanc, tournent à une broche, passée à travers deux bouches de damnés, et en attendant l'heure de rôtir, des paquets de damnés sont ficelés avec des serpents qui leur mangent le sein, pendant que des diables assis à cali-
fourchon sur eux versent du plomb fondu dans la bouche gourmande de celui-ci, tenaillent avec des tenailles rouges les lèvres impudiques de celui-là, déroulent, dévident les entrailles impures de cette femme, inventent je ne sais plus quels supplices pour les autres, qui tous, dans la soif qui les brûle, ont la tentation de tables servies de rafraîchissements, auxquels ils ne peuvent toucher.
Etxe sont des puits, des puits tout entiers, remplis jusqu'aux bords, de morts à la souffrance toujours vivante, parmi lesquels des coups de lances et de harpons font des remous douloureux.
Cet enfer de Léonard Orcagna, c'est bien la conception de l'Enfer au Moyen-Age, mais encore plus entièrement la conception d'un peuple méridional, qui sous son soleil, ne connaît ni les mélancolies, ni le spleen du Nord, vit dans une ignorance un peu enfantine de la souffrance morale, et n'imagine pas de supplice plus cruel, plus ingénieusement barbare, en un mot plus infernal, que celui d'un homme qui rôtit à la broche.
Le mur du Nord, en vingt-six grandes peintures, est comme l'exposition d'un panorama du Vieux-Testament.
Et tout d'abord trois compositions, longtemps attribuées à Buffalmacco, et seulement depuis quelques années à Pietro di Puccio d'Orvieto. Ces trois compositions sont « La Création », « La Mort d'Abel », « La sortie de l'Arche » .
Dans ces fresques de la fin du quatorzième siècle, un commencement du sentiment anatomique en peinture, le corps de l'homme et de la femme sorti de l'embryonnat hiératique des formes, les vrais contours de la nudité étudiés pour la première fois; — les anges, plus les anges incorporels des mosaïques, avec leurs ailes de grands volatiles, des anges emplissant leurs robes de rondeurs humaines; — des têtes encore un peu byzantines, aux yeux touchant le nez, aux cous n'en finissant pas : toutefois un ensemble de formes et de traits, comme s'adoucissant, s'humanisant dans l'étude de la nature, ainsi que cela est très visible dans l'Eve de « La Création ».
Et sans aucun doute, dans cette composition, l'archange est la prise exacte d'un modèle humain : cet archange, dont le costume est un compromis entre le costume moyenâgeux et le costume romain, et dans lequel le peintre a introduit la cotte du légionnaire de la vieille Rome, que Raphaël va bientôt faire entrer dans le vestiaire de ses costumes peints.
Dans la « Mort d'Abel » une peinture plus primitive, des têtes petites, relativement au développement des corps, et des formes mannequinées, des enveloppements de membres dans des lignes droites, sans le ressaut et le cabossement des muscles, brisant la rigidité de bois de ces lignes.
« Le Déluge ». Après la retraite des eaux, la recon-
naissance envers Dieu de l'Humanité, et de l'Animalité, au sortir de l'arche de Noé, se témoigne, des deux côtés de la composition, par l'agenouillement des hommes, à droite, par l'agenouillement des bêtes, à gauche.
Les vingt-trois autres compositions, qui sont de Benozzo Gozzoli, continuent cette grandiose illustration de la Bible, et deviennent sur ce mur du nord du Campo Santo, sous le pinceau imaginatif de ce maître, une sorte de poème lyrique peint du saint livre.
Dès la première composition : « l'Adoration des Mages », il semble qu'on se trouve devant une peinture qui a sauté plusieurs siècles. Ce sont les couleurs suaves d'un élève de Fra Angelico da Fiesole, la grâce et la vie des corps dans des tons doucement harmonieux, au milieu de pittoresques aspects de la nature, de paysages, où les cavalcades blanches se détachent sur les palmiers et les pins parasols, avec des lointains montagneux, dominés par une petite ville à la découpure fantastique, et vers laquelle monte en serpentant, droit dans le ciel, le fer d'un millier de lances.
A « l'Adoration de Belus », à « la Tour de Babel », où seraient portraiturés les portraits de Cosme l'Ancien, de son fils Pierre, de ses neveux Julien et Laurent le Magnifique, enfin, d'Ange Politien, sous toujours le vrai coloris de Benozzo Gozzoli, apparaît et perce la réalité humaine qui caractérise le dessin de Masaccio, en une
matérialité, avouons-le, plus contenue, plus resserrée. Et voici les poses prises sur le vif, et le naturel des attitudes, et voici l'élégant balancement des jeunes hommes sur leurs torses, et voici les jolies retrouvailles d'équilibre des femmes, portant une cruche sur la tête, et de l'autre main, du côté de la hanche qui creuse, traînant un enfant, et avec toutes les coquetteries de leurs têtes sur la souplesse des cous, — et voici la vivace mobilité des enfants, de toute cette population d'enfanfs, animant et faisant comme le premier plan de ses tableaux.
« La Femme de Loth changée en statue de sel » une composition curieuse, rappelant le changement un peu effrayant d'acteurs, métamorphosés soudainement en statues blanches.
Mais parmi ces compositions, il en est une tout à fait supérieure, c'est la « Destruction de Sodome » sous les souffles de feu des anges vengeurs. Impossible de donner un plus saisissant spectacle de la ruée d'une population épouvantée, fuyant l'incendie, et de mettre dans ce sauve-qui-peut éperdu de bras et de jambes, la variété d'impressions morales qu'y a mise Benozzo Gozzoli. Ici, la frayeur stupide : cet homme qui fuit, les bras en l'air, la tête baissée, craignant de regarder derrière lui; là, la révolte, dans cet homme à l'anatomie contractée, et au redressement colère de la tête contre le ciel. Un vieillard à barbe blanche, qui s'en va
à pas lents, réfléchis, nous donne l'idée de la résignation religieuse. Et le désespoir profond et calme, le désespoir bien humain, est représenté de la manière la plus intelligente, par l'arrêt de ce père, qui, une main sur la tête de son fils, encore enfant, l'autre dans ses cheveux qu'il tortille, en la fuite de son foyer, en le deuil de sa femme qui n'est pas à ses côtés, ne sait pas s'il veut marcher encore.
Dans« l'Ivresse de Noé » Gozzoli a retrouvé, pour la vendange, pour le cadre de cette ivresse, la grâce des frises antiques, l'envolée de ces enlacements dansants de nymphes aux pieds légers. En effet, ne semblentelles pas détachées d'un bas-relief grec, ces deux femmes, dont Tune, un pied soulevé derrière elle, une main sur la hanche, et l'autre tenant sur sa tête le panier à raisin, s'avance avec un ballant dans la démarche, comme si le peintre avait vraiment trouvé le moyen de rendre la marche en peinture. L'autre femme, posant sur ses deux pieds assemblés, l'un en retraite, calant le talon du premier, la tête renversée, le visage fuyant, les seins projetés en avant, ses deux bras élevés au-dessus de sa tête pour recevoir le panier, que tend le vendangeur perché sur une échelle, sa jupe doucement carminée, relevée et passée dans sa ceinture, un bout de chemise blanche au-dessus du genou.
Cette « Ivresse de Noé » est connue en Italie sous le nom de la vergognosa, tirant ce nom de la femme, qui
tout en ayant l'air de se couvrir le visage avec sa main, afin de ne pas voir la nudité de Noé, regarde entre ses doigts. De là, le proverbe pisan : corne la vergognosa ai Campo Sanlo.
Dans l'élévation de la Tour de Babel, Gozzoli fait preuve d'un dessin anatomique des musculatures très savant, et parmi toutes les poses des bâtisseurs du monument surhumain, c'est plaisir à voir le contournement bossue des corps, le raidissement cordé des nerfs, les beaux raccourcis des eiïorts de la Force.
Cette composition a un autre intérêt, elle renferme une représentation de Babylone, et cette représentation nous donne l'idée qu'on se faisait alors de cette cité, pour ainsi dire légendaire. Elle est représentée avec des portes crénelées, comme celles d'Aigues-Mortes, avec une tour, comme celle du Vieux Palais de Florence, et avec tous les Arcs de Triomphe et tous les Dômes et toutes les églises de l'antiquité romaine et du moyen âge italien.
Du reste Benozzo Gozzoli est dans sa peinture, l'architecte d'architectures d'une richesse, d'une pompe, d'une splendeur inouïe. Ce ne sont, dans le fond de ses compositions du Campo Sakto, que palais de marbre de toutes couleurs, que campaniles montant dans le ciel, dont ils laissent passer le bleu par toutes les percées, que tours ceintes de colonnes, comme une ronde de danseuses, se donnant la main par-dessus leurs têtes,
que terrasses-jardins surchargées de curieux, que somptueux atrium de temples aux chapiteaux d'or, au pavé
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de mosaïque, enfin que portiques à jour, où dans l'ombre des arceaux, parmi les balafres de soleil, papillotent des couleurs de pierres précieuses.
Cette lampe du Dôme de Pise, que dessine mon frère,
cette lourde lampe, aux anges-amours tenant ces espèces de balancelles qui sont les bobèches des cierges, cette lampe me rappelant, je ne sais pourquoi, le cadre circulaire richement ornementé d'une sphère, cette lampe a toujours l'oscillation, qui a dit à Galilée que la terre tournait autour du soleil : « Eppur si muove. »
A propos de cette découverte du mouvement de la terre, il n'est sorte de persécution, dans quelque genre que ce soit, que ce pauvre Galilée n'ait subie.
C'est ainsi que dans le cours d'une visite de l'Université de Padoue par les Irois procurateurs de Saint- Marc, formant un tribunal, per la riforma dello studio ai Padova, le père Berlinzone accusait le savant, en pleine assemblée, d'entretenir une fille à Padoue, une autre à Gambarara, où il allait passer ses jours de congé, une troisième à Venise, où il faisait de fréquents voyages. Sommé de répondre, Galilée dit simplement, qu'il avait des besoins, que ses besoins lui étaient communs avec son accusateur, et qu'il ne s'était jamais occupé, comment son accusateur les satisfaisait.
Sur cet aveu, après que les riformatori en eurent conféré entre eux, le président prononça que, vu l'insuffisance des appointements de l'accusé, pour fournir à ses besoins, la République les doublait, en l'invitant à en faire bon usage.
Au Campo Santo se retrouve réunie une nombreuse et intéressante collection de tombeaux antiques, de sarcophages romains, où, dans le marbre funéraire, sont jetées en une furia de mouvement, des chasses, des courses, des luttes de cirque, des mêlées batailleuses de corps, des cabrements de chevaux, des danses de femmes, — ainsi qu'une protestation de l'Activité humaine contre l'Éternel Repos, de la Vie contre la Mort.
Sur un tombeau chrétien des premiers temps est figurée une porte entr'ouverte. La pierre d'une tombe plus moderne a pour toute ornementation, pour toute inscription, le fac-similé de deux plantes de pieds sur le sable : un symbole de la trace bien vite effacée de notre passage sur la terre.
Pise possède une Faculté de droit, où l'on enseigne le droit canon : un cours assommant, et dont les étudiants se débarrassaient ainsi, il y a quelques années.
Le professeur était un abbé, un bon, un doux, un charmant vieillard.
A peine était-il en chaire, qu'un étudiant disait tout haut : Un juif! Et aussitôt nombre de voix de crier : Docteur, il y a un juif ici! Pas de juif! A la porte le juif! — Eh bien, où est-il ? hasardait timidement le professeur : — C'est moi! jetait impudemment un étu-
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diant, en se levant. — Eh bien, vous voyez, mon ami, vous allez empêcher ma leçon.... Vous devriez bien vous retirer ? - — Mais le cours est public, j'ai le droit d'y assister. — En effet, comme vous le dites, le cours est public ! — Pas de juif, à la porte le juif! reprenaient en chœur les étudiants, — Mais voyez, comme c'est désagréable! soupirait le vieux docteur, en s'adressantà l'étudiant prétendu juif.
— Ah ! il ne s'en va pas.... ilnes'envapas....Ehbien, c'est nous qui nous retirons, hurlaient les étudiants.
— Je reste, moi !
— Point de juif, jamais de juif! — et tous les étudiants décampaient.
Le bon prêtre, resté avec le faux juif, fermait ses cahiers, en lui disant sur un ton de reproche plaintif : Vous voyez, mon ami, ils se sont en allés!
Une population bien misérable, la population de Pise, dont la mendicité, par troupes de dix à douze mendiants, chasse les malades de la poitrine, de ce climat chaudement humide, et dont la partie qui ne mendie pas, vit de braconnage dans les forêts de sapins de la Cascina di S. Rossore, la ferme immense du grand duc, la ferme qui étonne par ce troupeau de deux cents chameaux, aux ancêtres importés du temps des Croisades.
Ces forets de sapins sont pleines de sangliers, que les braconniers, après les avoir tués, jettent dans l'Arno, et repêchent, lorsque les bêtes sont hors des domaines du grand-duc.
Dans la montée de cette sorte de chemin de ronde, qui fait le tour de Sienne, et dans lequel, des pans restés debout d'un mur des anciennes fortifications, descendent de grandes ombres aux dentelures bizarres, d'où, obscurs et noyés en la pénombre, émergent dans le soleil, des mulets à la pourpre éclatante de la couverture, aux éclairs des plaques de cuivre, toutes cliquetantes ; — là, dans ce chemin, entre une colonne en pleine lumière, à gauche, et à droite, la montagne aux oliviers d'hiver vert-de-grisés, portant l'église San- Dominico, soudain m'est apparue, une tannerie : un coin de bâtisse à faire la joie de Decamps, un morceau de paysage urbain, chauffé, recuit, calciné, rissolé, avec des pétards de blanc d'argent, de vermillon, d'outremer, dans des ombres de bitume et de terre de Sienne brûlée.
Un petit mur montant à la façon d'une rampe d'es-
calier : un petit mur blanc, ayant l'air de craie grattée,
rayée, égratignée, et tout recouvert de peaux qui se-
chent, suspendues à des moitiés de cerceaux, des peaux de toutes couleurs : des peaux couleur d'amadou, couleur de feuilles séchées, couleur de lie de vin, glacée de tons bleuâtres.
Au bas d'une terre, que l'égouttement de l'eau chargée de tan, a rendue toute rouge, un grand réservoir, rempli d'une eau verdâtre, du vert dense d'un marbre, et dans cette eau, comme solide, les reflets du mur blanc, de la terre rouge, des peaux multicolores, avec au milieu de ces taches, arrêtées par de dures cernées, des rayures de lapis, dans lesquelles se mire le bleu inaltéré du ciel.
Contre le réservoir, s'élève un bâtiment à l'aspect d'une ruine antique, un grand bâtiment de brique tout rouge, où le plâtre qui le recouvrait, éclaté sous l'action du soleil, n'a laissé que quelques esquilles blanches : un bâtiment aux trois immenses baies cintrées, sans portes, et où, à la place des portes, sont encore suspendues de grandes peaux, qui ont l'air d'animaux desséchés. Et au-dessus de ces trois baies, dont le dessous est tout émeraudé par les jolies nuances frigides de l'humidité, une terrasse, au haut de laquelle, autour des pilastres, se contournent les sarments desséchés d'une vigne, qui fait le toit de l'édifice, en été.
Sur le bord du réservoir, était couchée sur le dos, une mâtine en mal de chien, les quatre pattes en l'air,
les pattes inférieures toutes raides, les pattes supérieures agitées d'un mouvement convulsif, montrant les mamelles pressées de son ventre et le blanc de dessous de sa gorge, dans sa peau rayée de tigre, la tête renversée sur la margelle, et ne laissant voir qu'un bout de nez noir, et l'enroulement d'une langue rose dans un coin de gueule, à fleur d'eau, pendant qu'un mâtin rayé de noir dans sa peau grise, comme la mâtine, tournoyait, grondant autour d'elle.
Oh ! tout à fait un motif de Decamps, dans l'atmosphère limpidement claire d'un jour d'hiver italien, et dans un air chargé d'émanations acres, toniques, astringentes.
Peintures du Pinturicchio au Dôme, d'une conservation miraculeuse, mais peintures moins libres, moins nature, moins intimes, que ses peintures de Florence, peintures plus soumises à un style de convenance et d'élévation plus classique, présentant cette curiosité, que les reliefs des choses dorées sont tels, que ce sont de véritables boutons, de véritables mors de chevaux, de véritables manches de poignards, sans que la perspective du tableau en souffre.
Devant le Sodoma, de l'église de Saint-Dominique, de-
vant le tableau de « l'Évanouissement de Catherine de Sienne », me revenait l'histoire de cette sainte hystérique.
Je me la rappelais à l'âge de six ans, dans cette ancienne rue de la Valle piatta, levant les yeux vers cette église où j'étais entré, et voyant le Christ sur un trône, à travers un voile d'or tenu par des séraphins, et éprouvant une joie si puissante de cette vision, que secouée dans son extase par son frère, elle s'écriait : « Oh! si tu pouvais voir les belles choses que je vois, tu ne me dérangerais pas ainsi ! » et la petite fille fondait en larmes. C'est elle encore, qui devenue une fille de Saint-Dominique, et demeurée sans instruction jusqu'à l'âge de trente ans, déclare que Jésus-Christ lui a appris à écrire dans une extase, en celte curieuse phrase : « Je commençai à écrire, comme endormant». C'est elle enfin, qui, à Pise, après un long agenouillement les bras en croix, tombait par terre, comme foudroyée, et se relevait rayonnante d'une beauté surhumaine, portant sur le corps, les stigmates de Jésus- Christ.
Ah! l'incroyable extatique que cette Catherine de Sienne, à laquelle auraient été donnés, pour ainsi dire, des sens spirituels qui lui faisaient sentir une odeur fétide chez les êtres, en état de péché mortel, et qui, en ce temps des factions remplissant l'Italie de meurtres et d'empoisonnements, à cette époque des pestes noires
faisant des rafles de 80000 individus, el poussant les survivants aux jouissances brutalement hâtives, parlait aux multitudes accourues à sa voix « appelées comme par des trompettes invisibles, » parlait de la beauté des âmes, lavées du limon bourbeux du péché, avec l'illumination artiste d'une voyante céleste, devenant la purificatrice des laides consciences de son siècle, méritant le surnom de la Chasseresse mystique des âmes.
Un régime de vie du reste tout propre à l'exaltation de la mysticité, de l'érofomanie religieuse.
Trois années entières, où Catherine de Sienne ne sortit de sa chambre que pour aller à l'église, trois années où elle se renferma dans un silence si entier, ■ qu'elle ne parlait qu'à la confession, pour avouer ses fautes. Le coucher sur une planche, où elle ne s'accordait qu'une demi-heure de sommeil, tous les deux jours. La privation de la viande depuis l'âge de quinze ans, l'abandon du vin pendant les dernières dix-huit années de sa vie, le retranchement même du pain : sa nourriture, quelques feuilles de légumes et quelques fruits; et encore ne faisait-elle que les mâcher et les rejeter après, ne se nourrissant que de leur suc. En sorte que l'hostie de l'eucharistie était presque son unique manger, et qu'elle ne se soulevait un peu de sa faiblesse presque mortelle, qu'à ce repas spirituel de tous les jours.
Et dans ce corps fermé à toute jouissance, à toute satisfaction matérielle, une seule sensualité était demeurée, un goût passionné pour les fleurs, et sa pauvre chambre de la Fullonica était toujours odorante de la senteur des lys et des violettes.
Or, dans celte chambre à la fois emplie de la suavité des fleurs et de la tendre dilection de Dieu : Doux Jésus! Jésus amour! Catherine se croit très sincèrement l'épouse du Christ qui, un jour, a dit à son âme : « Je célébrerai aujourd'hui avec toi, la joyeuse fête de nos fiançailles, en f unissant à moi par le puissant lien de la foi ». Et en celte réalité humaine, donnée par l'imagination de l'extatique aux êtres qui ne sont pas, donnée aux purs esprits, le diable devient un tourmenteur en chair et en os de son intérieur, le diable qu'elle appelle plaisamment Malatasca (vieille sacoche) — et disant à propos des méchantes choses qui lui arrivent : « N'ayez pas peur, c'est encore un tour de Malatasca. »
C'est ainsi que cette femme du quatorzième siècle, tout en travaillant à réconcilier les guelfes et les gibelins, tout en s'eflorçant à utiliser, au service d'une croisade, l'humeur batailleuse des condottieri, passe sa vie entière dans une vision béatifique, en cet état que saint Bonaventure décrit ainsi : « L'extase est une élévation délicieuse de l'âme, jusqu'à cette source de divin amour, par laquelle elle se sépare de l'homme
extérieur — et où la mémoire, l'intelligence, la volonté sont englouties en Dieu. »
Dans sa réunion d'autographes, la bibliothèque de Sienne possède quelques correspondances d'émigrées françaises, provenant du chevalier de Sarto, attaché à Mme Adélaïde de France. Il y a toute une correspondance d'une Brissac, la fille du duc de Nivernois, toute une correspondance d'une comtesse de Letourville, qui avait établi une fabrique de chapeaux de paille à Florence, en 1800, et lui demandait de faire de la réclame à sa petite industrie.
Mais de toutes les correspondances, écrites en langue française, la plus intéressante est celle de la comtesse Albany. Et je copie cette lettre de la comtesse, sur les Siennoises et les Florentines de 1800.
c< Je n'ai pas plus d'opinion des dames siennoises que des florentines, qui sont très vulgaires, excepté la Fabroni, qui est un peu moins ignorante que les autres, parce qu'elle est avec son mari, qui est une vraie bibliothèque ambulante. La Fabroni voit aussi des étrangers, et le peu de gens à Florence qui savent lire. D'après cela, vous jugerez qu'elle est mieux que les autres. La Pallavicini est de sa société ; elle est de nouveau, je crois, brouillée avec Titomanni, qu elle accuse
à' être froid.... La Venturi est morte avant-hier soir, en compagnie. Elle a voulu être exposée, deux jours, avant que d'aller en terre. Son mari, je crois, a été bien aise d'être délivré de cette femme, qui dans les derniers mois de sa vie, a donné des assauts terribles à son avarice, car elle avait des fantaisies incroyables, jusqu'à faire démeubler sa chambre pour la remeubler. Elle avait cinq ou six lits de toutes les grandeurs — Gicciaperci se porte mieux, sa goutte se dissipe. Sa femme est terriblement ennuyeuse : elle me dessèche avec ses discours sans nominatifs ni verbes, elle a la fureur de parler.... Ici, la première condition d'un servage est de renoncer à toute occupation, pour se donner à la belle insipide.... J'ai vu la Zendarari, qui est engraissée, mais plus d'un côté que de Vautre; son mari me paraît bien peu de chose.... La Martiani de Pise tomme la tête à toutes les femmes, elles veulent toutes l'imiter, mais malheureusement elles n'ont pas sa bourse —
La fureur est toujours ici, de jouer la comédie. On doit jouer Oreste, la Pallavicini fera Clytemnestre, la Fabroni, Electre, et Fabio, Oreste : ce qui est parfaitement ridicule, car la Fabroni est grosse et grande, et paraît plus la mère, que la Pallavicini. Les Florentines, qui sont des buses, passent leur vie autour d'une table de pharaon à gagner quelques pauls. Je n'ai jamais vu des femmes plus insipides et plus igno-
vantes, elles ne savent pas même faire V amour avec passion — On a la manie dés spectacles à Florence, et les femmes ne sont bien que dans leurs loges. Elles sont embarrassées en société, et ne savent que dire. »