MEURTRE DE ROSSI
Le matin, le pape parlait au comte Rossi, de bruits menaçants pour sa vie, Rossi lui répondait : « J'ai vu les Français en révolution.... Qui a vu ce peuple-là, dans ces moments, n'a pas peur des autres peuples... n'a pas peur des Romains, » — et s'agenouillant aux pieds du pape, lui disait :
« Saint-Père, donnez-moi votre bénédiction. »
Aux portes du palais de la Chancellerie, où, un médaillon en camaïeu, représentait le Pape accordant la Constitution, la foule était immense, et la voiture du ministre avait peine à passer. La voiture arrivée sous le péristyle, Rossi en descend, son portefeuille sous le bras.
Or, dans cette foule attendant là, il y avait au moins une trentaine d'hommes sachant tuer un cochon, et l'un de ces hommes avait dit à un autre, la veille : « Moi, je memettraîa gauche avec mon couteau, toi, tu te mettras à droite avec ton bâton.... Tu frapperas sa jambe droite, ainsi comme cela... et quand il se retournera de ton côté pour te voir, je lui mettrai dans son cou tendu, mon couteau tout entier, ainsi comme cela. »
Et les lèvres muettes de tout ce monde, qui était dans
le secret de ce qui allait se passer: les lèvres des femmes penchées sur les balcons, les lèvres des enfants perches sur les toits, disaient au couteau de l'homme de la foule : « Qu'il soit tué! qu'il soit tue! qu'il soit tué! »
Quand le comte vit les yeux de toute cette plèbe, derrière la haie des soldats, de cette plèbe contre le petit mur du palais, de cette plèbe aux pieds des vieilles colonnes du temple de Pompée, il laissa échapper à voix basse : Fiat voluntas, — et résigné et droit dans sa grande taille, et portant haut sa belle tête décharnée, il s'avança, le regard dédaigneux.
Un bâton frappa sa jambe droite, et lorsqu'il se retourna pour voir celui qui l'avait frappé, un couteau entra tout entier dans la gauche de son cou. Et le sang jaillit de la carotide, souffletant les soldats au visage, et passant par-dessus leurs têtes, alla rougir la fausse petite porte, tout nouvellement rebadigeonnée.
Dans la foule, ni un cri, ni une parole, pendant que l'ensanglanté tirait de sa poche un mouchoir, dont il boucha le trou du couteau, puis se remettant à marcher.... 11 marcha un pas, deux pas.... Le silence avait quelque chose d'effrayant.... Les regards attendaient.... Le comte marcha encore deux pas, au milieu de tous ces yeux qui comptaient les minutes de sa vie.... Puis encore, il monta trois marches du petit escalier à la rampe de bois, les jambes fermes, les papiers d'État serrés plus lort contre sa poitrine.
Cependant les yeux du peuple qui le regardaient monter, commençaient à s'impatienter. Vingt -deux marches étaient devant lui. Il continua à monter, mais la seconde marche, il la monta plus lentement, que la première, la troisième plus lentement que la seconde, la quatrième plus lentement, que la troisième.
Alors de lèvres en lèvres, d'abord un murmure alla disant : « Le cochon est égorgé! » puis des voix : «Xe cochon est égorgé ! » enfin mille cris : « Le cochon est égorgé! »
Le comte Rossi montait toujours, dans les voix, dans les cris, dans les vociférations, plus lent à chaque marche. À la vingt-quatrième marche, il vacilla, couvé par tous les regards de la place. A la vingt-cinquième marche, il tomba sur le palier, la face contre terre, en poussant un profond soupir.
Une croyance populaire. La statue de Marc Aurèle, au dire des gens du peuple, serait en train de se redorer : — quand elle le sera complètement, — Rome périra et le monde avec clic.
Dans la baie bleue, aux échos sonores répétant les batteries de tambours du château de l'Œuf, dans le port tout plein de bâtiments aux mâts jaunes, à la carène rouge, soudain aux flancs de notre bateau à vapeur immobile, une musique sur une barque est venue s'accrocher : une musique folle, vive, et gesticulante et dansante.
Au milieu de la barque d'harmonie, que de petites
4 . Yoici retrouvé par hasard un autre morceau de ce livre : L'Italie la nuit, de ce livre que nous avons brûlé, sauf Venise et une centaine de lignes, dans Idées et sensations.
Pour les curieux de la fabrication littéraire d'un auteur quelconque, nous donnons à la suite de ce morceau, le scénario sur lequel nous voulions écrire Naples. Cela fait bien voir toute l'évolution qui s'est produite dans nos esprits, pendant le cours de notre voyage en Italie : d'abord dans le nord, de longues notes toutes réelles; à Rome un commencement d'enguirlandement du d'après nature ; à Naples, des notes, toutes brèves et prises seulement sur les êtres et les choses, pouvant fournir une série de paragraphes, poétiques, idéaux.
vagues courtes berçaient, en clapotant, se tenait debout un vieil homme, coiffé d'un chapeau de pitre, dont les deux coins rabattus sur les oreilles, se balançaient de droite et de gauche, suivant le rythme, sur sa face qui n'était que rides et grimaces. Comme on bat le beurre, il battait d'une main preste, avec un petit bâton allant et venant, les musiques dormantes, ronflantes et gargouillantes dans une baratte de fer-blanc, sous son bras gauche. Et selon l'ondulation de la vague et l'air de la chanson, il pliait et se relevait sur ses jambes, roulant béatiquement les prunelles, retenant ou précipitant la mesure, son immense nez incliné sur le pntipu, aux borborygmes tapageurs.
Le vieux musicien avait pour acolytes, deux aveugles aux yeux semblables à des blancs d'œuf glaireux sur un plat de faïence, et bridés par des paupières sanguinolentes, et sur lesquels couraient de gros morceaux de sourcils qui ne se rejoignaient pas. L'un trompettait dans un cornet à piston vert-de-grisé, comme on en voit à la devanture de marchands d'habits, l'autre tirait d'une flûte cinq ou six notes lamentablement fausses.
Puis les aveugles chantaient :
« J'ai vu une fille qui est une chose très gracieuse, joliment parée avec un grain de caprice. Oh ! quel sucre! Quel beau visage! quel doux sourire! Tu es en paradis, quand tu es près d'elle.
« Qu'elle est belle et quel bon morceau! Un gracieux
petit visage tout Liane. Elle se nomme Carolina. Oh! quel sucre pour moi! »
Et après un coule, les aveugles reprenaient : « Carolina, que tu es belle avec ta moue de cerise! Que t'ai-je fait, moi pauvret, que tu me fasses tant souffrir? Mon père disait bien : Ah ! quel malheur que l'amour! »
Et ce petit poème d'amour, et ces galantes paroles qui font penser à une canzonette de troubadour, et cette musiquette si joliment soupirante, et où passe comme la brise parfumée de la côte napolitaine sur le bleu de sa mer : paroles chantantes, musiquette, petit poème, s'envolaient, estropiés et boiteux, meurtris et flétris, de ces bouches égueulées, dont le sourire s'ouvrait comme une plaie — tandis que le joueur de putipu, foulant et refoulant plus vivement les crépitements de sa baratte, et grimaçant de toute la sale peau parcheminée de sa vieille figure, dans une barbe jaune, accompagnait le chant des aveugles avec les coui coui, les boui boui, les riri riri d'une pratique de polichinelle faussée.