‹ L'Italie d'hierChapitre 58 sur 58 · DE WATTEAU · texte numérisé non relu

DE WATTEAU

Par le carnaval de Venise

aux dépens de la sérénissime République

Et il neigeait tant de ces papiers, que je ne voyais plus rien. Je me jetai dans la rue pour attraper le convoi.

Je ne sais comment Zitla m'avait jeté au dos une peau de lion, ni pourquoi je m amusai à faire le lion. Tantôt d'un mouvement d'épaules, j'ébouriffais les crins rudes de ma crinière; tantôt je faisais jouer, au bout de mes cinq doigts, la menace de mes ongles; ou bien, mon chapeau devant ma bouche, je tirais, du fond de ma gorge, des rugissements très convenables, qui grondaient et roulaient dans le feutre noir. J'ouvrais mes yeux tout ronds, et je les promenais furieusement sous mes cils fauves. Je griffais le pavé, en allongeant

mon pas. Je grommelais soas mes babines. Je singeais à quatre pattes les rampements de la bête. Les enfants avaient peur, et se cachaient dans les jupes de leurs mères.

Peu à peu, comme versé goutte à goutte, un acier souple et fort me coula dans la veine. Des nœuds de muscles s'enroulèrent et se tendirent en câble le long de mes os, que f entendais grossir en waquant. Ainsi qu'un coin fiché au cœur d'un chêne, mon cou se prit entre les solides montants de mes épaules. Une râblure formidable envahit mes reins. De mon échine, deux ailes jaillirent en colère. Pareil à un pouls brut et généreux qui battrait dans un corselet de bronze, le cœur me bondit entre les côtes. Une moelle inconnue courut par tout mon être. Mon crâne durcit et fuit. Une élasticité quadrupède frissonna dans mes membres. Cette queue qui balayait derrière moi la poussière, raidit comme un bras tout fait de nerfs. Je voulus dire adieu à Zitta.... Je broyai le tonnerre entre mes dents....

J'étais le lion de Saint-Marc sur sa colonne.

De là-haut, le monde me paraissait comme une carte dépliée.

Sous ma patte gauche, dormaient, à l'ombre, mon vieux dogat de Venise, un duché! mes provinces de Bergame, de Brescia, de Crème, de Vérone, de Vicence, dePadoue; Feltrin, Bellunois et Cadorin, ma Marclie Trévisane; ma Polésine deBovigo, et ma principauté de

Ravennes. A V ombre de ma patte droite, dormait le Frioul, dormait Vlstrie, dormait Zara, Spalato, dormaient les îles dalmates, la mer Ionienne de Corfort jusqu'à Zante, Palras, Argos, Coron, Moron, Ègine et VEubëe, et les Cyclades, et l'Archipel et Candie, et mon royaume de Chypre. A V ombre d'une de mes pattes, dormaient un morceau de Constanlinople, et Abydos et Sestos, et Adrianopolis, et Nicomédie, et Gallipoli, et Iléraclée, et Nicopolis; dormaient mes consuls, mes églises et mes fours aux Échelles du Levant; dormaient mes comptoirs d'Alexandrie, de Tyr, de Berylhe, de Ptolémaïs et d'Astrakan.

D'un coup de ma patte droite, je raflais, comme d'un râteau de jeu, les côtes d'Europe, de la mer Noire à la mer d'Azoff, de Caffa à Anvers et de Londres à Bijzance. D'un autre coup, je raflais les côtes d'Afrique, d'Alexandrie à Tanger. D'un autre coup, je raflais les côtes d'Asie, de Byzance à Trébizonde, et de Byzance à Famagouste, et du Bosphore au Phase, et du Phase à l'Oronte.

.... Un moment je regardai sous moi. Un soldat français était assis au pied de ma colonne. Son tricorne me cachait sa figure, dont je ne voyais qu'un bout de moustache dure. Sa jambe droite, croisée sur sa jambe gauche, montrait une guêtre noire, lacée avec des bouts de ficelle. Deux galons brodaient la manche de sa

capote, plus usée que vieille. Un coude appuyé au genou, à" une main, il tenait sa pipe entre les dents; de l'autre* il agitait devant le fourneau, une page du Livre d'Or de Venise, qui flambait.

Une bouffée blanche s'envola du brûle-gueule. Aussitôt, Venise se décolora, et le sourire de ses briques et de ses marbres roses s'évanouit. Elle devint la Venise grise des eaux-fortes de Canalette : une ville barbouillée de traits, brouillée de lignes, avec des horizons fourmillants de campaniles, de terrasses et de cheminées évasées, et toute pleine d'ombres aux apparences remuantes, de silhouettes confuses et tapageuses. Une lumière d'éclipsé errante sur des rives incertaines, coulant le long des façades effacées, tombait dans l'eau, où le souffle d'une brise poussait, en millions d'accolades, les vagues contre les vagues. Les passants n étaient plus que des pâtés d'encre qui allaient, et je voyais, dans la nuit du jour, Guardi tenir une palette, où il y avait seulement du blanc et du noir.

Soudainement les mille blasons, qui étaient les étoiles du ciel, pâlirent. La couronne impériale des Dandolo* l'aigle noir de Soderini, la branche de roses des Mocenigo, L'aigle à deux têtes de Malipiero, les trois grillons noirs des Grioni, l'échelle d'argent des Gradenigo, le Saint Marc d'argent des Foscari, la couronne des

Cornaro, la cigogne des Cigogna, le lion d'or des Caotorta, le lion d'or des Albrizzi, les trois tours d'argent des Tiepolo, V aigle impérial d'or des Giusliniano, la fasce d'argent des Morosini, les six roses à cinq feuilles des Loredano, les trois abeilles d'or des Barberini, les trois étoiles d'or des Guerini, la couronne ducale des Contarini; — tous les écus qui rayonnaient à la voûte céleste, vacillèrent ensemble, puis filèrent un à un. Les bouffées sortaient plus pressées de la pipe. Sous le firmament aveuglé, la ville défaillait. Les pierres perdaient leurs dentelles, les balcons leurs trèfles. Les architectures noyées, s'affaissaient sur elles-mêmes, au loin, puis là, puis ici — Les plus hautes tours, le pied mangé de fumée, fuyaient dans la brume. Un vide bleuâtre se faisait. De partout, l'horizon se rapprochait sourdement. Une invisible nuit s'élevait sur des vapeurs. Des colonnes de brouillard foulaient, en tournoyant, les dômes, et l'œil n'avait plus où se poser.

Comment ils étaient sur mon piédestal? un homme à côté de ma patte gauche, une femme à côté de ma patte droite, — je ne me le rappelle plus. — Mais, l'homme avait une serviette sous le bras, et la femme des larmes d'argent sur son masque.

L'homme disait : Monsieur, je suis garçon de café chez Florian. Voilà trente ans que je sers la nuit et que je dors le jour. Est-ce qu'aujourd'hui midi serait déjà le soir?

Et la femme : Connais-tu ma sœur Mélancolie, ma blonde sœur, qua gravée V allemand Albert Durer, Moi, je suis Doua Mœstitia de Venise, dogaresse, veuve de la République. Je guéris de penser, — et de vivre! — fit-elle plus bas.

La fumée de la pipe du soldat français grandissait et grandissait, et dans son nuage sombrait Venise et la terre et le ciel.

Un éclair jaillit de la corne des chevaux d'or debout sur les tombeaux, où dorment les vieux doges.

Le banc de pierre, où Gozzi avait V habitude de s'asseoir sur le quai des Esclaves, se fendit.

U Évangile de bronze, où posait ma griffe, tomba....

Boum!... fit un coup de canon.

Je sautai dans mon lit. Il était six heures du matin. Le canon venait d'annoncer V ouverture du port de Venise.

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