‹ L'Italie d'hierChapitre 57 sur 58 · RÊVE · texte numérisé non relu

RÊVE

Fils de prêtre! Hibou! gros âne! mécréant de Rhodes! Pharaon!.., Cousin de mon chien!... Estradiot!... Babouin!... Grand pain perdu!... Barbe couleur de Caïn!... Échine à bâton!... Homme sans chemise!... Marionnette de pilori!... Huissier du diable! la gratelle te mange!... Figure de la noce des pen-

1. Le grand morceau littéraire, publié dans les numéros de /'Artiste des 2 et iO mai 1857, à la suite de notre voyage d'Italie (1855-1850) : un fragment d'une Italie peinte, ainsi qu'en un rêve, dans une prose poétique, — d'une Italie que nous intitulions /'Italie la nuit. Le livre presque terminé, avons-nous déjà dit, a été brûlé par nous, comme une conception trop lyrique et trop excentrique, et sauf un autre petit morceau sur Naples, donné à un journal Italien, il na été publié de ce livre détruit que la Venise la nuit, dont précédemment nous avions détaché « V Enterrement de Watteau » imprimé dans Idées et Sensations.

dus ! ... Ècosse-fèves ! . . . Graciasse ! . . . Don Squacquera ! . . .

Ce que c'est que de sauter par une fenêtre !

Je venais de sauter avec le Véronèse du plafond de la salle du Grand Conseil, roulé sous le bras ; je venais de sauter, de très bien sauter... mais, au diable les citrouilles! J'étais tombé dans une citrouille cuite, et j'emportais, à la semelle de mes bottes, le régal du peuple de Venise, dans les imprécations du fricasseur de citrouilles. Et quelle citrouille! une citrouille, où j'étais embourbé plus haut que la cheville !

Je courais pourtant. Qui n'eût couru avec un Véronèse comme le mien sous le brasl Je courais. Le fricasseur époumoné courait après moi, et me gagnait de vitesse. Je fuyais, je tournois, j'enfilais des rues, des ruelles, des passages, des escaliers, des ponts. Le fricasseur était toujours derrière moi! Je courais.... Pas une gondole où se jeter ! Je courais, je couinais, je courais, haletant, éperdu, rattrapé, — le souffle et la colère de mon fricasseur dans les cheveux ! — Je courais encore.... « Ah! gredin!... » C'était lui qui avait empoigné mon précieux rouleau par un bout, et me l'arrachait de dessous le bras. Il tirait, je tirai; ce ne fut pas long : m arc-boutant sur mon pied droit, 7ti efforçant de toute ma force, je lui arrachai le Véronèse des mains, et si violemment que le fricasseur fut lancé en Vair. Il retomba sur une ficelle tendue à une fenêtre, où pendait

majestueusement une gousse de piment entre deux oranges; il retomba en polichinelle de Guignol, ployé en deux, les bras ballants, la tête morte entre les jambes.

Je tremblais que ma toile n'eût souffert dans la lutte. Je la déroulai vivement, mais je ne pus voir. Les réverbères étaient morts. Les fenêtres des palais étaient mortes. Le ciel était éteint. La, lanterne des Iraghetti dormait.

Sur le Grand Canal, une gondole glissa comme un cygne noir, fendant le silence, la nuit et Veau. Coiffé d'une toque rouge à la plume blanche, habillé d'un pourpoint rouge, d'une culotte rayée bleu et noir, sur lequel était passé un caleçon, semblable à un échiquier noir et blanc, un nègre, debout à V arrière, se pliait et sj relevait sur la rame volante.

La gondole allait plus ténébreuse que ï ombre. Une face blanche regarda par la petite fenêtre du felse. Un bras passa et sema sur Tonde, une bourse de pièces d'argent, qui luirent, dansèrent, coulèrent; une autre bourse de pièces qui brillèrent, sautèrent, sombrèrent; une autre, et une autre encore, que le flot recevait, berçait, mangeait. Puis, ce ne fut plus une bourse, mais dix bourses, vingt bourses ensemble ! Les rayons d'argent.

240 L'ITALIE D'IIJER.

lombes de la gondole de la Lune, grandissaient en tremblant sur les eaux d'indigo. Il semblait que de la Jiudccca, des milliers d'enfants jouaient aux ricochets avec des palets de diamant.

« Sérénissime Altesse! — demandai-je en saluant la Lune, — un rayon, un seul de vos rayons pour voir le Soleil ! »

Une poignée de pièces d'argent sonna sur les dalles. Je me jetai dessus, et, m' agenouillant sur la toile, je les posai tout autour, comme des lampions, à distance égale....

Dieu quand il eut inventé l'homme, le diable quand il eut inventé le péché, l'homme quand il eut inventé la philosophie, ne poussèrent point un soupir de satisfaction, si grand que le mien : la Vemse triomphante trônait toujours dans la beauté de son triomphe, sur le trône roulant des nuées, — sans, une êcaillure.

« Je te tiens, — criai-je, — vermillon de Véronèse! pourpre, flamme, manteau des héros-dieux ! torche d'Hélios, qui se couche dans le vent et dans la mer ! Je te tiens, gris de Véronèse! gris argentin qui baigne dans une fleur d'étain, dans une ombre de perle, les architectures de fête, les portiques superbes, les colonnades, où se meut la pompe des noces heureuses! Je te tiens, bleu turc de Véronèse! azur des ciels émeraudés par la patine du temps ! Je te tiens, jaune de Véronèse! qui va cueillir le soufre au cœur des jonquilles et

jette des topazes clans le safran des robes! Je te tiens, blond de Véronèse ! blond de Venise qui imite les blonds épis du blé dans les mille serpents des chevelures poudrées de soleil! Je te tiens, toi qui fais avancer, sur les têtes penchées, la corbeille de cheveux, où tremblote le midi du jour, comme un papillon d'or! Je te tiens, jour de Véronèse ! jour des yeux amoureux de la couleur! bain de lueurs! auréole qui palpite, caressant d'air et de feu, du talon à la nuque, un Olympe d'apothéoses ! Je te tiens, couleur des couleurs, bouquet enchanté des tons ! Je vous tiens, roses qui fouettez, du ton d'une chair de fleur, et les coudes et les genoux ! Je vous tiens, chaleurs de l'écaillé sous les pâleurs de la peau! Je vous tiens, éclairs de nacre sur les torses, buvant les rayons à pleines épaules ! Je te tiens, ombre des ombres chaudes, où la lumière se tait et dort, et où l'ombre reflète du soleil ! Je vous tiens ! Je te tiens, miracle! secret de la vie! larcin de Prométhée! — chair de Véronèse ! Je te tiens, gris ! rouge ! bleu ! jaune !... » Mais voici qu'à chaque couleur que j'appelais, que je palpais, que je prenais en mes mains, la couleur se levait, sautait de la toile, et se sauvait vers une église. . . . « Je vous rattraperai bien! » Et, très furieux, j'allais m' élancer à toutes jambes, quand un froid m'entra dans les os ; — j'avais mon ombre devant et derrière moi.

242 L'ITALIE D'IIIER.

La grande porte de Saint-Marc s'était ouverte aux divines couleurs de Véronèse, et dans le fond de l'abside, je vis le Christ, de ses deux doigts, levés en Vair pour la bénédiction, me faire signe de venir à lui. Son geste descendit vers moi, en un escalier de cent marches, où, à droite et à gauche, deux cents lions étaient accroupis.

Je pris mon courage et je montai. L'homme -Dieu se recula un peu dans le fond de son trône blanc, semé de croix rouges, serra contre lui les plis furieux de son manteau bleu, et je me trouvai à demi assis sur la bande verte de son coussin de pourpre, me faisant le plus petit possible, glissant, gêné, empêché, les jambes trop courtes, les pieds pendus en Vair, mes genoux crispés étreignant la toile de Véro nèse — qui était devenue uu parapluie vert, — n'osant regarder la Sainte Face, contractée de colère, honteux et embarrassé de toute ma personne, de mon chapeau noir que j'avais sur la tête, et gauche et ridicule, et me sentant ressembler bêlement au M. Jabot de Top f fer.

J'étais sous un bouclier d'or, où se développait, comme sur ces écrans que l'on tourne, une création d'épouvante, l'apparition d'un monde inconnu, que déroulaient, à toute volée, de grands anges aux sourcils joints, aux ailes fourchues, aux jambes de phti*sique, au milieu d'une averse de diamants fauves,

tombant, ainsi que des étoiles filantes, des yeux ensommeillés des dragons.

J'avais peur, j'étouffais dans cette forêt d'images cauchemar esques, dans ce chaos de visions brassées par des mythologies sauvages, et qui marchaient contre moi, avançant pour me broyer. Dans mes oreilles, tintaient le craquement sourd et profond des échines de chevreaux sous les griffes des tigres, et le battement d'oiseaux noirs, errant dans le néant avec des ailes de pierre. Toutes les terreurs de l'enfance du monde, toutes les hallucinations de V homme cherchant Dieu, à tâtons, dans le mystère et l'horreur des choses, toutes les fables et tous les monstres enfantés dans la première nuit de sa pensée vagissante, tous les dieux de ses peurs inapprivoisées, étaient là qui se dévoraient.

La terre, rouge de sang, se tordait en convulsions de Titan, sous six jets de feu. Les mers se mouvaient en flots étranges et grouillant blanc, comme des vers de tombeau. Les arbres portaient pour fruits, des analomies flétries de vieillards sinistres. Au ciel, les sourires des chérubins avaient le ricanement énorme et farouche des masques antiques. Et leurs regards fixes, dans les profils, étaient toujours de face. Un trait de charbon était la prison de leur œil, un trait de charbon la ligne de leur nez, un trait de charbon l'arc de leur bouche, un trait de charbon le cercle de leur pommette, qui semblait une boule de pourpre; — oh! un

charbonnage, oh! un maquillage terrifiant pour je ne sais quel grand drame d'un Dies irse.

Cependant, tandis que les hippogriffes, à la langue en paraphe, grattaient le sol de V ongle, V horizon courait par sauts et par bonds sur les têtes aplaties et les longs cols des chameaux agenouillés, V horizon dansait entre les cornes d'or des béliers à la barbe de satyre.

Une chose pleine d'effroi, c'est que ce monde était comme enveloppé de sommeil. Il remuait mécaniquement, automatiquement, avec la vie morte et l'évolution solennelle et raide des névrospastes de la vieille Grèce. D'infinies légions de rois, drapés dans leur barbe grise, emboîtaient un mouvement de bois, avec des gestes de fer. Une marche de morts s'avançait d'un pas hiératique sous des robes blanches, couleur de suaire, collées à leurs maigreurs. Sur ces armées de peuples et de générations formidables, une Eve planait, horrible et nue, à demi-équarrie dans la chair, avec une informe ébauche de torse sur un déboîtement de hanche.

Quatre figures faisaient tourner les boutons de cette vision.

L'une avait une tête de lion, avec une crinière à double marteau, la gueule courroucée et de travers, mâchonnant un rugissement, une patte repliée sous elle.

L'autre était un bœuf écrasant sous son lourd mufle les bourrelets de son fanon.

L'autre était un ange, aux six paires d'ailes entre

croisées, bleues, rouges, jaunes, qui tenait sur sa tunique blanche, un livre vert.

Le dernier était un aigle au plumage de dards, la tête élancée, et jaillissant de ses ailes d'or, ocellées de tous les ijeux de la queue des paons.

« Nom d'un petit bonhomme ! » fîs-je en frissonnant; et je donnai un grand coup de parapluie par là-dedans. Ce fut le bruit de milliers de piles d'assiettes qui croulent et cassent, — et j'étais dans une grande salle.

La salle avait une horloge. L'horloge n'avait qu'une aiguille : l'aiguille était un glaive.

Dix terribles hommes noirs étaient assis autour d'une table, penchés sur des papiers qui murmuraient.

Des messieurs, en habit et en cravate blanche, entrèrent. Ils retroussèrent leurs manches, passèrent derrière les hommes noirs, les soulevèrent parle collet, les posèrent debout, les redrapèrent, leur dressèrent les bras, les rabattirent, firent jouer leurs gestes, poussèrent un : hum 1 de satisfaction... puis tirèrent une vrille de leurs poches, firent un trou dans les dix crânes, un trou dans les vingt mains, un trou dans les vingt pieds, mirent une ficelle dans tous les trou$, tirèrent la ficelle. Les mains battirent l'air, les jambes se fendirent en compas, les yeux sautèrent dans leurs orbites, les bouches s'ouvrirent toutes grandes; alors

246 L'ITALIE D'IIIER.

un petit homme ventru, leste, alerte, imberbe, les sourcils forts, le regard finaud, se frotta les mains, sauta sur la grande table, se hissa sur ses bottes vernies, et jeta vivement des devises de mirliton dans la bouche des hommes noirs, qui s'agitèrent mélodramatiquement. Le petit monsieur était suivi d'un autre, qui, vite, par-dessus chaque devise de mirliton, enfournait un air d'orgue.

Cependant les papiers de la table avaient été saisis par un copiste d'une agence dramatique, qui biffait : Conseil des Dix, ficelait les dossiers, cinq par cinq, et mettait l'adresse : Boulevard du Crime.

Soudain, au fond, dans ï ombre, une forme entraînée, un débat, une lutte, un : « Angelol je le veux! » — et confusément j'aperçus une mâchoire, qu'une sorte de Samson enlr ouvrait de force, et la bouche de bronze de la vieille Venise, enfoncée dans une gorge humaine, criant vainement de la voix du martyr de Verres : Civis sum Romarms! criant : — Je suis Beauvallet, comédien ordinaire de la Comédie-Française !

Je profitai du tumulte pour me glisser dans la chambre voisine. C'était la chambre des trois inquisiteurs d'Etat. Aux murs, des armoires en bois blanc montraient des herbiers en bon ordre. Un homme piquait attentivement des papillons dans de grands cadres.... Je passai sans souffler, dans le local tragique, et me jetai en bas d'un escalier.

Ce fut sur la place Saint-Marc, un grand bruit, — le bruit cVun millier cV ailes battantes, et une chanson s'envola avec les oiseaux éveillés.

« Nous sommes les enfants gâtés de Venise. Nous sommes des paresseux, des bienheureux! Nous sommes libres, nous sommes gras, nous sommes sacrés! Notre cage est bleue, et notre table a cinq cent vingt pieds. Nous avons ventre en boule et pattes toute roses, de ïeau sur la margelle des puits de bronze, et du grain tout le jour; et rien qu'en nous baissant, nous pouvons nous gaver. Nous mangeons au soleil; nous digérons à V ombre. Nous vivons sans y penser, nous aimons à tire-d'aile. Nous nous promenons en nous dandinant, fiers comme des prébendiers, et nous faisons jabot de notre gorge mauve et verte. Nous sommes les pigeons de Saint-Marc. »

Sur la place, beaucoup de gouvernantes aveugles promenaient des jeunes filles, et de petits grooms suivaient, en veste et en chapeau, ne sachant comment porter leurs deux bras. Les jeunes filles avaient de grands yeux, de beaux et jolis yeux, qu'elles semaient à droite, à gauche, et tout autour d'elles. Tous ces yeux avaient une langue et une voix. Il en passait de durs, et de doux, et de dramatiques, et d'aimables. Il en passait, qui parlaient et d'autres qui murmuraient. Il en passait, qui éclataient de rire, et d'autres qui bégayaient. Deux ou trois demandaient la charité, et tous la faisaient.

Les pigeons tournoyaient au plafond d'azur, posé sur les Procuraties, chantant :

« C'est un bel arbre, nous y faisons nos nids. Le vent le sème. Il pousse partout. C'est un bel arbre que l Amour, un bel arbre de mai, plein de rubars. »

Sur la place, le monde grossissait, les prunelles jouaient de V éventail à chaque coup de chapeau. Les pigeons chantaient :

« Entends-tu la musique des Hongrois, aux guêtres bleues? Les mandolines vont gratter au pas des portes. V amant appelle et prie; elle sort : tous deux dansent! Vois la jolie entrée des vives mélodies, le bras en anse et le poing à la hanche, sautant d'un pied joyeux en frétillant de Vautre ? Puis c'est la colère et l'éclat des frompettes jalouses, qui, prenant le couple à bras-lecorps, dénouent brutalement l'amour comme un bouquet.... » Tout est fini. La flûte arrive en murmurant sous la fenêtre close, et pleure, et s'impatiente : un chant de printemps, douloureusement tendre, léger et pénétrant, quelque chose comme l'odeur du lilas blanc qu'elle aime.... Sauve qui peut! voici la Morale qui vient sur l'ouragan des cuivres... — Cymbales, rugissez!

Et la Morale saute àpieds joints dans la grosse caisse

Etranger qui passe! Cette musique nest point la musique de V endroit. Ici, point de trompettes, ni de Bartholos, ni de cymbales, ni de Marcelines. Ici, la Morale chante avec une voix toute jeune. Ici, les

grancV mères pardonnent à leurs petites filles de n avoir pas leur âge, et disent : « Moi aussi, j'ai été femme! »

Sur la place la foule était grande, les boutonnières fleuries, et les pigeons chantaient :

« Sais-tu bien qu'ici, le soir, sur les balcons, alors que le vent du Lido apporte au front de Venise, les baisers de la mer, tous les cœurs sont occupés à se mettre des ailes, pour s envoler de terre? A deux pas des parents, jeunes filles, jeunes hommes, serrés, et chaise à chaise, et leurs voix se touchant, et leurs âmes mêlées, s'amusent à passer aux doig's de leurs psnsées, des bagues de fiançailles.... Ce sont de douces

phrases, des silences émus, des murmures de lèvres

Jeunes hommes, jeunes filles jouent avec V amour ; et d'idéales marguerites s'effeuillent, interrogées sous les doigts invisibles des désirs »

Sur la place, les contessine cherchaient toujours un regard, les gouvernantes leurs paires de lunettes, les petits grooms une pose, et toujours les pigeons chantaient :

« Sais-tu qui tient ici le bureau de la poste restante? cest ly Amour, l'Amour qui, sans demander de passeport aux amoureux, délivre tant d'espoirs, et tant de belles joies, et de petits papiers à lire à deux genoux, et de tout petits mots qui sont de grands serments, et l'avenir promis et le présent donné, et le monde et le ciel tenant dans un chiffon! Sais-tu qu'ici les oreillers

25a L'ITALIE D'UIER.

des vierges cachmt encre, plume, papier, et petites bougies; et quand seul le ciel veille, quand seules les étoiles ont des yeux, sais-tu combien de ces petits paniers où, à Vaube, le boulanger met le pain, le long des vieux palais, descendent du bonheur et remontent de la fièvre!..,. »

Les pigeons chantaient encore, quand un homme s élança de chez le libraire Pasquali, le menton dans son jabot et les yeux sur ses pieds. Il m'accrocha : je faillis tomber.

— C'est vous, cher monsieur Callegari?

L' homme se redressa furieux. « Je ne suis pas plus le cher monsieur Callegari, que Michel delV Agalal pas plus Michel delV Agala, que Constanti Zucala! Je suis moi, monsieur; et retenez-le, s'il vous plaît : Charles Gozzi, de V Académie des Granelleschi !

Puis renfonçant son chapeau d'un coup de poing, et s' adressant au ciel : Encore une vengeance de la fée Carabosse ou de Pari Banou ! Une intolérable secature ! Pas de jour, monsieur, où quelque farfadet ne me joue un tour semblable ! tantôt c'est ma maison qu'ils me prennent, tantôt ma figure, tantôt.... Infortunes, contrariétés, supplices ridicules, coups d'épingle. Ils ne savent qu'imaginer! Je succombe, monsieur, je succombe!.. Et penser que tout cela est la faute de mon

Truffaldin Sacchi, un esprit fort! de mon Tartaglia Fiorelli, un mécréant! de mon Brighella Zanoni, un polisson! et de mon Pantalon Derbès, un Voltaire! des drôles, mon cher monsieur, qui nont pas une once de respect pour les fées, les sorciers, les amulettes, et les maléfices que j'ai mis au théâtre! les coquins! ils ont, dans les coulisses, des ironies, des éclats de rire, des propos d'un athéisme à V égard du diable!... et voilà la fin : je paye pour tous! je meurs à petit feu!.. Je suis un pauvre homme, monsieur, qui a tout le monde invisible, déchaîné et conjuré contre lui!

— Monsieur Gozzi, je vous plains de tout mon cœur, et plus que ne ferait un passant ordinaire. J'ai eu un grand-père qui fut à Venise et qui même y avail eu quelques succès galants : tout enfant, sur ses genoux, j'écoutais de sa bouche, votre pièce des Trois Oranges...

— Un vrai « conte de nourrice » /.. . Après tout votre grand-père était un homme de goût... Ah! vraiment ce que vous me dites là, m'étonne. Je vous aboyais, vous tous Français, vendus à celte inepte école de Chiari et de Goldoni ! des cuistres ! des goitreux! des yeux sans âme! des oreilles sans cervelle! de misérables attrapeurs de vrai! des gens — Ah! monsieur, quelles gens! Pouah! le cœur m'en lève! »

Et il marchait comme un ouragan.

Croyez-vous que je sois un poète, pour vous raconter les gondoles qui attendent, au Ponte-Storto, un mou-

choir passé par la fenêtre de la gondole? on V effroi d'un pauvre diable surpris par messer Grande dans un cabaret borgne ? un poète, pour vous nommer ces masques, hommes et femmes, qui jettent leur argent aux banques en plein air? ou vous dire les jardins de Saint-Blazius qui se louent un ducat, la journée, aux amoureux? Certes, ce sont là choses intéressantes, et des mieux faites pour accorder la corde d'une lyre ! Me demanderez-vous plutôt que je vous répète, mot pour mot, les propos tendres de la promenade délia Zucca, de V Opéra buffa, de ï Opéra séria; et encore les propos tendres de petits soupers, sous la treille de /'Osteria de la luse? Je vous donne, nia parole de comte, que le ramage nest guère varié. Ou bien je vous ferai V addition des zinzares, qui mangent les prisonniers sous les plombs. Ce sera, comme vous voudrez; mais je vous préviens quil n'en coûtera guère plus à mon imagination, qu'il n'en coûte aux mères, quand elles renvoient leurs filles, en leur faisant, — pour tout bien, une croix sur le front avec le pouce. Que s'il vous plaît cependant, je vous citerai des aventures, que les archives de la police savent tout au long — La belle nouvelle, quand je vous apprendrai, que la Cavamachia a reçu cent vingt mille écus du marquis San Vitali, et qiïAn- - cilla et Spina sont deux précieuses personnes, pour danser, au dessert, le forlano sur la nappe?... Quesaisje? Faut-il vous peindre la loge de la prima donna de

VEMSE LA NUIT. 255

Saint-Samuel? les flambeaux d'argent, les bougies musquées, les flacons de vin de Samos, de vin deZante, de vin de Céphalonie, de vin Esclavon, noir comme V encre, et les corbeilles de dragées, de diablotins, de papillotes et de tout le chocolat imaginable?.,. Et voulez-vous que ma muse vous donne, en jolis vers, la recette des pastilles à la mode : des cheveux de la belle, coupés menus avec des ciseaux d'or, et confits avec du sucre, de l'ambre, de la vanille, de Vangélique, de Valkermès et de V essence de styrax? Autant vaudrait vous raconter mon habit coupé par Joseph Fornace, le dernier des tailleurs, le déjeuner que j'ai fait chez Peruzzi, la conversation insipide du libraire Pasquali; autant vous raconter le temps qu'il fait, la rue où vous passez tous les jours.... des niaiseries! des histoires de perruquier! de pauvres réalités! Tout cela est plat comme un fait. Tout cela est bêle comme la vie. Le monde est terne, et les choses sont grises. Tous les maisons sont en pierre, et les femmes se ressemblent... et je fais, en vivant, un métier de cheval de manège....

— Mais, fis-je...

— Parlez-moi de la Chine, mon cher monsieur! Un pays insensé! un monde à rebours! une nature à l'envers! une terre folle! un paradis de paradoxes! un ciel de jade, des arbres rouges, des fleuves nankin, des bestiaux chimériques, des villes de porcelaine, et des pagodes à dix étages de clochettes, que le vent sonne!

Ah! monsieur, des nourritures extravagantes, des sauces à V essence de cloporte! Et des mandarins en baudruche, et des cano?is qui font la grimace, et des boucliers qui tirent la langue, et des magots et des poussahs!... Au moins il y a là du corail blanc, des feux d'artifice à midi, des opéras gui vous égratignent V oreille jusqu'au sang, des lettres semblables à des insectes qui dansent, des jeux qui sont des casse-têtes, des plumes de poil de lapin blanc des êpilhètes de lapis-lazuli, et, — songez-y, — des dragons aux portes qui mangent les mauvais sorts.

J'adore depuis dix ans une Chinoise qui, penchée à sa fenêtre, arrose dans un pot de fleurs, un petit chêne pas plus haut qu'une joubarbe.... Je sais ce que lit son mari, heureux homme! C'est TIIistoire de deux couleuvres ou bien encore TIIistoire d'un cercle de craie.... Quelle femme, caro mio! des yeux grands comme des tasses à café, un petit nez, camard, fripon et friand, des lèvres plus fraîches et plus merveilles que le fruit du jujubier, des ongles longs, longs de deux pouces, une peau!... une peau nuancée comme la peau d'un serpent! Et si vous la voyiez passer, si joliment trébuchante sur ses deux petits pieds, pareils à des nénuphars d'or.... Une seule chose me déplaît de la Chine, c'est quelle existe — à ce qu'on dit. — Mais je sais une Chine plus belle et qui n'existe pas!... C'est le pays où deux et deux font cinq, où Veau chante, où l'oiseauparle,

oii la fleur rit! C'est le pays où tout arrive! Les princesses y sont plus rayonnantes que le jour! Les lampes merveilleuses y brûlent. Les génies y tissent des romans, les lutins y servent l'amour, les rêves y racontent leurs voyages. Les Sésames de diamant s'y ouvrent sur un signe. Les fées de V Orient y mènent à la baguette les aventures de V imprévu. Ce n'est qu enchantement, ce n'est que métamorphose, ce n'est que fantaisie en cette terre de caprice, à mille lieues de la terre, à mille lieues des trois unités : le vrai, le raisonnable, le possible! Pays chéri! beau domaine! seule patrie! fit-il, avec un sourire triste, que m'ait laissée l'inquisition d'Etat! « Gozzi reprit : Oui, mon ami, je dis bien, ma seule patrie.... 0 Misère! la pensée mâle qui est en moi, ce morceau d'un peuple qui tressaille dans ma poitrine, ma bouche frémissante, ouverte pour une de ces satires, qui fouettent une nation vers de nobles destins, il faut que je les bâillonne! Mon cœur vénitien, blessé et saignant des avilissements de Venise, comme des hontes d'une mère, il faut qu'il taise jusqu'à ses murmures! Etourdis-toi donc de chimères, ô mon cœur! Rions et faisons le fou, puisqu'il t'est défendu d'agir et de vivre! Rions, puisque l'Inquisition d'État veut que le plaisir étreigne la Rome des mers, la berce, la désarme, l'endorme et venge le monde! Le plaisir! écoutez : l'Inquisition d*Ètat le fait prêcher à tout et partout, au théâtre, au livre, aux promenades, aux cafés! Malheur à qui

oserait, à coups de sifflet, arracher leur proie aux basses joies, et refaire de ce troupeau une armée d'hommes! Malheur à qui le ferait rentrer dans V arène et dans la dispute de V avenir!

Rions donc, et que jusqu'à ces chants d'église qui montent dans les nefs, tout amollisse et tout énerve, tout soit la volupté dernière des peuples qui vont mourir! Ah, vous entrez là, aux Frari?... moi, je vais

aUX GRAJNELLESClir.

Sur la place des Frari, aux descentes de lit pendues aux fenêtres, des sonnets tremblaient au vent, attachés avec quatre épingles.

La nef des Frari était pleine de fleurs en papier. Des bobèches de buis tournaient autour des flambeaux d'or. Dans un coin de sacristie, deux gros hommes s'empêtraient de rouge, se débattant comme des bœufs dans de la pourpre. D'autres vêtus, de serge rouge, promenaient dans la foule des cassettes formées d'une tête de mort en argent. Derrière V autel, le soleil était du sang, sur lequel ïencens paraissait de l'azur. Contre un mur, des nègres de marbre blanc geignaient sourdement sous une montagne d'architecture, et des écorchés de marbre noir étalaient des écussons énormes.

Il flottait dans toute la nef une musique suave, soupirante et gazouillante. Il semblait que ce fût Vèveïl et la prière du matin de Vaube, prenant voix par toute la

terre. Des refrains, des chansons, des airs à danser, et des marches, et des susurrements qui s'enhardissaient, et des trémolos badins, et des rythmes légers, et des gammes ondulantes et balancées, et des crescendo, que V archet brise et rebrise et renoue; et des notes qui marchaient seules et que d'autres notes suivaient, comme des dames d'honneur, en leur tenant la queue; et tout ce bruit frais, et toutes ces gaies mélodies, se rangeaient à une claquante mesure, à un flafla que semblait battre la batte d'un Arlequin — C'étaient de tels et de si doux chatouillements en mon âme ouverte et bercée, que fy sentais assis, accordant leurs luths, les anges de Bellini, les petits anges musiciens, court vêtus, et si gentiment tristes.

Il y eut un accord de tout l'orchestre, un unisson plein, parfait, continu, et les notes n'étaient plus des sons : elles étaient, à mon oreille, un bruissement tendre et chipant; l'une à l'autre, elles se mariaient comme des lèvres.... Ce n'était plus que baisers, s' envolant des basses, des flûtes, des violons.... Et cette plainte, c'était le baiser mourant de Gaspara Slampa, dont Collatino brisa la vie et la lyre, la Saplio que Guerchin couronna de lauriers! Et cet appel, c'était le baiser vénal et charmant de celle qui fît de Rousseau un homme! Et celle cadence, c'était l'harmonieux baiser de la Cassandra , portant au col la chaîne d'or, donnée à son éloquence par la Reine de Pologne! Et ce soupir,

c'était le galant baiser de l'Isabella, qu'un anagramme du Tasse appelle la Blanche Sirène! Et ce coup de timbales, c'était le baiser brutal de la Margarita, qui battait le cœur du poète anglais pour le faire chanter ! Et celte fan fare, c'était ton baiser triomphant, Veronica Franco! loi qu'aima le roi Henri de France Troisième, et qui daignas V aimer !

Et le beau bras de Veronica Franco était passé sous mon bras. Ses patins sonnaient sur le pavé. Nous marchions sous des fenêtres, où des vieilles montraient leurs cheveux blancs et le capuchon vert de leur quenouille. Veronica allait, précédée de son pas sonore, tout entière en arrière et retournée vers moi, vers moi,

penché sur elle et ne regardant quelle 0 mes désirs !

quelle ivresse vous veinaient ses beaux cheveux frisés et relevés sur son front, en deux grandes cornes d'or! et ce haut col de dentelle d'argent, gardant d'une grille de guipures ses tombantes épaules, et cette chaîne d'or qui se coulait frétillante entre ses deux seins.... Sa longue jupe de soie enlr ouverte de mon côté, — il me semble que je l'entends froufrouter encore; — oui, elle est encore dans mes yeux, retroussée par derrière du bout de son petit doigt, laissant voir son haut-dechausses d'homme, sa chaussure à la romaine, ses énormes patins de bois qui la grandissaient dun pied.... Ma Veronica avait la peau blanche, niais d'un blanc douillet et chaud, trempé de lueurs mates.

baigné de vie, allumé de santé. Sa gorge était fière, drue, insolente, superbe. La maîtresse du Titien, Violante elle-même, na jamais porté, en un pareil triomphe, toutes ces majestés de la chair provocante, tant de beautés impérieuses et qui violaient V amour!

No lo voi! no! no! fredonnait Veronica, en me montrant des femmes, qui étincelaient comme des escarboucles dans les rues rousses.

No lo voi ! — et elle les frappait d'un petit coup de son chasse-mouches en plumes d'autruche.

No lo yoi! no! no! fredonnait-elle toujours, en me montrant, aux femmes.

No! lo voi! 77 est à moi, Morgana! bien à moi, la Cervetta! tout à moi, la Lavandera! à moi pour la vie, la Parisotta!

Au bout de quoi, elle toucha un marteau de bronze représentant une bacchante balancée sur les bras nerveux de deux faunes agenouillés. La porte s'ouvrit : Attends-moi sur /'altana ! fait ma belle.

Je monte sur la terrasse. Le soleil y dormait tout de son long. A peine si, dans un coin, un vieux cep de vigne, aux feuilles rares, nouait sous lui les ombres maigres de ses bras tordus. Je m'accoude.

C'est un ciel d'un azur fin qui se meurt en transparences d'or pâle. L'horizon flotte sur la mer, crêpe bleu tendis à demi submergé. Des campaniles et des dômes d'étain montent, argentés ou bleuissants, dans les clar-

tés. Contre la Dogana, entassées dans V ombre violette, les voiles couleur tabac, trouées de jour, boivent mille rayons; et sur sa boule d'or, que midi incendie, rit la Fortune volante. Veau est engourdie, pâmée, et berce, sur son miroir d'huile, la face des monuments. Pas nn mât jaune ne bouge. Les mouettes seules déchirent ou rasent Vonde figée, naviguant comme des cygnes, ou bien de leurs pattes mouillées, secouent des perles dans le ciel en s' envolant. Leur petit cri, le coup lointain d'un marteau de calfat, le gémissement d'une poulie, c'est tout le bruit!

Je me retourne. Veronica est là, sur une chaise incrustée de grenats, dans le rayonnement du soleil, ses cheveux d'or épars et volant dans le fluide d'or. Elle n'a qu'une chemise de soie blanche, un rochetlo de la soie la plus fine, qui l'enveloppe, la baigne, la caresse, et la trahit, en rougissant aux seins, aux genoux et aux orteils, du rose pâle des roses thé. Mais pourquoi, sur la tête, cet immense chapeau sans fond, ce grand couvercle, tenant sa figure et sa poitrine dans V ombre tendre, qui tremble au col des ramiers?

— Pourquoi cela? lui dis-je.

— Je veux que lu m'aimes, vois-tu, me dit-elle, je veux que mes cheveux dérobent des rayons au soleil, pour que ce soir, les yeux, roulés dans mes cheveux, croient encore au jour!

Et trempant dans une fiole une petite éponge, montée

au bout d'un manche de cristal, elle la passe dans ses cheveux débordant de la solana, en laissant son regard sur mon regard —

Puis tout à coup : — Dis-mot les robes des femmes de France. Hier, j'ai été pour voir, à Ventrée dé la rue de la Mercerie, la Poupée de France, qui dit la mode : le vent lavait emportée, Vautre nuit. Dis-moi la robe qui promet le plus, la robe qui ment le mieux, la robe qui fait aimer!

— Je ne sais pas.

— Mais au moins la couleur à la mode, lu Vas vue... lu la sais, dis-la-moi —

— La couleur à la mode? ma foi! quand je quittai la France, c'était couleur de péché mortel.

— Non, j'en veux une autre, une que Von ma dite, une plus nouvelle.... M' aimes-tu?

— Si je t'aime, Veronica, veux-tu que...

— Non, je veux que tu m'ailles chercher en France,

une robe couleur de singe mourant Ton roi Henri me

Vavait promise, quand il est venu, mais les rois ont tant de courtisans qui font du bruit autour de leur

mémoire! Il ne s'est plus souvenu La dogaresse en

voudrait bien une; elle ne l'aura pas!... et je l'aurai, n'est-ce pas? Viens! me dit-elle dans un baiser; et, me prenant la main, elle m'attira vers une porte.

En passant le seuil, Veronica vieillit soudainement. Cinquante années lui vinrent au visage, en une seconde,

et sa robe, ce nuage de soie, c était un sac de grosse toile bise, le sac, où se blottissent les pauvres honteux, quon voit tendre leur cornet de papier aux passants.

Dans la chambre, dix lits à droite, dix lits à gauche, appuyaient leurs têles au mur. Sur un guéridon bien net, un ciseau mince posait sur un peu de linge blanc. Sous les draps étaient des formes, quelque chose de confusément rond, comme un corps ramassé sur luimême, et, au bout des couvertures, haut montantes et renflées cà et là, un bout de joue cireuse, un coin de front blanc, gisait, battu de cheveux, sur Voreiller creusé. Il puait fade et chaud. Au milieu de la chambre, autour d'une table, des femmes assises sur un banc lisse, levées, accoudées, en toutes poses, immobiles ou faisant de grands gestes, riaient ou rêvaient, regardaient, le menton dans leurs deux mains. Devant elles, sur la table, étaient rangés, en mille dessins qui semblaient le pavé de V église de Murano, des pierrailles et des bijoux faux. Le jour courait gaiement sur le groupe, mordant les peaux et les chemises. Droite, insolente et grasse, Vune, serrée dans son corset jaune, balançant sur une hanche son jupon blanc, secouait par-dessus les têtes un bas de laine, où sonnaient, d'un son de bois, les numéros de la tombola....

N'oubliez pas que nous mangeons ce soir une friture

de scampi au Giardino, aussitôt ma dissection faite! me cria le docteur.

J'étais au bord de la mer.

Il m apparut une île de verre.

Au pied d'un grand arbre de cristal, épanoui comme un lustre, fleuri de mille verroteries, Éole était assis. Une cuve d'eau de perles entre les jambes, les joues enflées, sans trêve, il soufflait, dans une paille de glace, bulles de savon sur bulles de savon. Les bulles s'envolaient en bande, s'opalisaient de mille rayons, montaient jusqu'aux mains du Soleil qui s'amusait à jongler avec elles ; puis, je les voyais retomber sur toutes les tables d^Europe : patères qu'une aile de mouche eût fait choir! lagènes qu'eût brisées un ut de ténor! je les voyais retomber en millions de coupes : celle-ci, une mousse laiteuse de verre! celle-là, un chiffonnage de cristal ! cette autre, une toile d'araignée brodée de diamants par la rosée! et des supports, et des agrafes, et des anses, et des couronnes, et des fantaisies, et des chimères, filles d'un souffle, qu'eût signées le ciseau de Leopardo !

— Excellence, c'est Murano la Morte! Êtes-vous amateur de verres de Venise? de curiosités? Si vous

voulez bien me suivre?... Et V homme marcha devant moi.

A perte de vue, des façades de briques brûlées et rebrûlées au soleil ; du plâtre gris qui verdissait dans V ombre; une ville fruste comme une vieille marche d'église; des enfilades d'antiques ponts de pierre étages de pilotis; des canaux où les eaux ensevelissaient lentement les carcasses pourries des bateaux abandonnés ; un silence, entouré au loin de sonneries mourantes de cloches; au-dessus des murs ébréchés, des verdures noires; des arceaux qui, pierre à pierre, s'en allaient sous les feux du jour; des maisons rayées par les eaux croupissantes d'un étiage de mousse humide ; des grilles de balcons descellées, et se penchant, avec de grands gestes désespérés, vers leur image noyée; des cours lépreuses avec des lucarnes fermées par des volets de bois, couleur de boue, et un trou noir pour escalier; des places, des campi sans une âme, salies de V herbe maigre des solitudes où ne pénètre pas le soleil; des débris de mobiliers étranges, étalés pour la vente, à la garde de Dieu ; et tout à coup, par quelque fissure inattendue de muraille, les perspectives empourprées, que le Tintoret peignait de sa maison, contre laquelle j'étais adossé... Alors V ombre gigantesque d'un turban s'allongea derrière le turban de pierre d'un Maure sculpté au mur, et sur la frise d'un palais en ruine apparut le relief d'un chameau, chargé d'aromates.

— Oui, Excellence, vous êtes dans le quartier des Maures, en plein Canareggio . . . .

— A propos, mon cher, dites-moi donc où diable vous ai-je déjà vu?

V homme baissa timidement la tête.

Ali! farceur, je te reconnais maintenant... c'est dans Boccace, journée quatrième, nouvelle deuxième, que je t'ai rencontré.... Tu es le fameux prédicateur Albert, qui trompa si finement Mme Lisette, et qui....

— Excellence, ne me perdez pas!

— Eh bien! que fis-tu après ta promenade, en homme sauvage, sur la place Saint-Marc?

— Je me fis juif , Excellence!

Et il mit la clef dans une serrure, pareille à la serrure d'une des portes de Gaza.

Nous entrâmes dans une grande salle nue. Des milliers de tiroirs montaient jusqu'au plafond, laissant tomber à hauteur d'œil des milliers d'étiquettes pendues à une ficelle :

— Excellence ! Vous allez voir des curiosités, comme pas un des Hébreux du Ghetto ne pourrait vous en montrer !

L'homme allait d'une étiquette à une étiquette, disant :

— Son Excellence veut-elle une vague encore dorée d'un reflet d'or du Bucenlaure ? ' . .. »

— Son Excellence préfère-l-elle le bruit que fait la

tête d'un doge, en tombant dans une tragédie de Casimir Dclavigne ?

— Une chose unique ! Excellence ! le crédit philosophai trouvé dans la paillasse de Law !

— Ceci, Excellence, une perle de sueur, recueillie à une régate de 1574, sur une rameuse de Palestine !

— Excellence! achetez-moi le si de la Malibran! C'était un petit Jacquemart en filigrane qui, aussitôt

un ressort poussé, montait prestissimo sa petite échelle d'argent, pour s'en aller sonner le carillon des émotions humaines.... — C'est fragile, mais nous avons de si bons emballeurs !

— Plait-il à Son Excellence de posséder le premier sourire d'amour de Dianca Capello ?

— Excellence ! dix sequins la mémoire d'Aide Manuce, où tenaient quarante mille volumes!

— Excellence! le lion en beurre frais de Canova!

— Excellence ! voilà la naissance du chantage dans V encrier d'Arétin !

— Excellence ! Regardez !

Et, faisant glisser un tiroir plus grand que les autres, il me montra quelque chose de blanc :

Pour Dieu! n'y touchez pas! une relique encore chaude! Excellence ! n'est-ce pas, on la reconnaît? c'est vivant, ce cireux! Prenez garde! Excellence! votre lorgnon, s'il tombait dessus! Oui, c'est elle, Excellence !

le certificat y est joint!... Desdêmone moulée clans V oreiller qui V étouffa! — Il y a encore un cheveu, là, Excellence ! Je vous vends le cheveu* si vous voulez! —

— Excellence! la Muse de Goldoni!

J'entrevis une paire de ciseaux.

— Excellence! une rareté admirable! une curiosité de votre pays. Excellence ! la dernière pensée de Léopold Robert : un baiser qui gravit un trône!

— Excellence ! de grâce, élrennez-moi ! C'est lundi : portez-moi bonheur! Tenez! Excellence! pour rien, pour un morceau de pain, un nuage qui a vu la bataille de Lépante !

— Sa Seigneurie ne trouve rien ici à sa convenance? Sa Seigneurie veut-elle monter au-dessus? La collection de ma femme! le plaisir de la montrer, Excellence, car je n'en vends rien!

L escalier était si noir, si noir, que je pris des deux mains les deux pans de la longue redingote de mon juif. Les degrés étaient roides. Le juif gravissait sans s'arrêter! Sa poitrine sifflait. Il m'enlevait pendu derrière lui. Il montait, et j' apercevais devant lui, par instants, quand elle n était pas masquée par sa grande personne noire, une forme rouge qui se balançait, légère comme un coquelicot, un joli châle sang de bœuf volant sur V escalier. Mon juif grimpait toujours dans ma vision. A la fin, je posai mes mains sur ses épaules : je sautai par-dessus et me trouvai derrière une porte

m L'ITALIE D'HIER.

fermée, à genoux, sous les deux plus tendres yeux qui soient jamais tombés du ciel sur la terre.

« 0 les regards longs qui vont plus loin que la terre, les corps inclinés comme une prière, V abandon, le soir, des mains maigres sur les terrasses, les accoudements silencieux au-dessus des cités qui dorment, les grandes tombées des plis autour de tailles dénouées, les ovales abaissés des vierges au long col, les démarches penchées et molles effleurant la terre, ainsi quune marche d'ombres, le sourire pensif des lèvres sérieuses à demi enlr ouvertes. 0 adorables langueurs, célestes pâleurs de la femme, mélancolie divine de sa beauté chrétienne, vous êtes mes amours, et cest toi, Zitta, ma bienaimée! toi la femme au front paré de rêverie, toi la femme au cœur douloureux et anémié, où naissent les tendresses immatérielles, toi, qui as une beauté plus belle que la beauté de la forme, toi, la nouvelle Vénus, toi, la jeune physionomie moderne, toi, V ascension de lame dans la ligne, toi, cette enchanteresse que Dieu na fait, ni avec un trait, ni avec une couleur, mais qu'on dirait avoir créée, comme du rayonnement idéal pris à sa face souriante et crucifiée! je te connais : tu es la vierge-mère du génie de Carpaccio ! Le doux poème de ce monde éclairé de V or pâle des crépuscules, je le revois en toi! La légende et la songerie de cette génération courbée, le charme pieux et la grâce dolente de ce siècle, où le corps semble s'affaisser sous le poids

d'une pensée cV adoration spirituelle, ils habitent tout entiers en un seul de tes regards! Tu es la femme, tu es V inspiratrice, tu es lange de tous ces vieux maîtres, que Venise garde dans ses vieux quartiers, — ainsi que se gardent au cœur des peuples les vieilles poésies ! Zitta ! je t'aime ! »

Je lui disais tout cela à genoux. Il n'y avait, de siège, dans toute la chambre, que la chaise penchée en arrière sur laquelle Zitta, allongeant son corps fluet, balançait sa nonchalance. Le coude posé sur un lit d'ébëne, à coucher toute la famille du Petit-Poucet, elle lutinait, avec la pointe mutine d'une mule où dansait son petit pied, le loquet d'une armoire en mosaïque de Florence. Son cou plié, sa tête abaissée vers moi, noyés d'ombre, se détachaient sur l'or d'un soleil en feu, emplissant la fenêtre ouverte derrière elle. Dans un coin, un bout de bougie brûlait devant trois madones. La tête de Zitta, doucement bercée et remuée dans le cadre éblouissant, dérangeait et brisait, en se jouant, les flèches de la Madona dell' Orto. Son regard ni écoutait sans m entendre, et sa bouche semblait me dire : Que tu es bête!

Moi, je parlais toujours, pendant que le petit pied agaçait le loquet, si bien que le meuble s ouvrit tout grand: un domino fripé, brodé de vieil or, coula sur le plancher, et avec le domino — une tache noire. Cette tache noire, un pied la ramassa, une main la cueillit

sur le pied : c'était un loup — que je me sentis poser sur la figure, tandis qu'un bras, entourant mon cou, m'amenait vers la fenêtre.

Aussitôt ce loup sur ma figure, je vis des couleurs, des coideurs, des couleurs... des masques! masques allant, masques venant, masques courant, masques sautant, masques galopant, masques gambadant, masques frétillant, masques allègres, alertes, prestes, tout le corps déchaîné, gracieuse, saluant la joie : masques, masques, masques ! un arc-en-ciel en vif argent!

Dans toutes les bouches sonnait l'incessant appel : hou! hou! Sur le pavé, le tapage de soie de tous les souliers de satin, de tous vos zoecoli, masques de la vieille Venise! chantait une éternelle chanson. Voilà que, pêle-mêle, et se heurtant, passaient devant moi les collants à bandes multicolores, moulant dans leur étau splendide, les fines jambes des jeunes nobles ; les colliers de perles des mariées d'un an; les aiguillettes aux ferrets d'or sonnant aux épaules des compagnons de la Calza; les bavaro en toile de Courir ai d'où sortaient les blanches épaules; les pectoraux d'or entr' ouverts en carré sur les seins opulents des patriciennes ; les zindado voletant sur les chevelures; les jupes de velours marron, à grands retroussis de soie gorge de

pigeon, relevés par derrière les têtes, en un nimbe aux mille plis, imitant la conque de Vénus; les couronnes de lis d'argent, tremblant dans les chevelures des épouses; les zimara flottantes; les robes collant aux formes et accusant le nombril, les chutes de plis théâtrales et grandioses, les brocarts amples, et royalement drapés ....

Passaient les innamorati sveltes dans leur pourpoint de velours blanc, constellé de croix, déchiré de crevés de sang, lesquels tenaient une rose à la main; passaient les vierges de Venise, voilées et dérobées dans une nuée jalouse de soie noire, d'où ne s'échappaient que deux doigts d'une gorge naissante, plus rose que la rose des innamorali....

Alors le carnaval allait sur l'eau.

Et Von voyait des gondoles, des gondoles, des gondoles, du monde, du monde, du monde; tant de gondoles et tant de monde que Veau n'apercevait plus le ciel. A peine si, par-ci par-là, le jour trouvait un petit coin d'onde, grand comme un morceau de miroir cassé, pour y danser à cloche-pied.

A la proue de toutes les gondoles, assise, une femme nue et coiffée de nénuphars, penchée sur les rênes, conduisait, du bout d'un roseau vert, des chevaux marins qui battaient Veau de leur queue de poisson et de leurs paturons en nageoires. Autour, des dauphins vivants et dorés se jouaient. Toutes les gondoles avaient

des formes de coquille. Elles étaient sculptées et peintes, et triomphalement enguirlandées de fleurs. Leurs flancs portaient, dans des couronnes de lierre, des mascarons admirables; celait Romagnesi avec son masque de faune et sa barbe en queue de vache; c'était Jareton qui inventa Pierrot; c'étaient Luigi Riccoboni, Giuseppe Balleti et Tommaso Vizentini; c était Ernand en Sganarelle; celait Giacomo Ranzini; celait Crépin F Étonné ; c'était Angelo Constantini; c était Dangeville père en niais; c'étaient Ghcrardi le Flautin, et Pietro Albogheti, et Giovanni Bissoni; c'était Quinson en serre-tête blanc; c'était Duchemin père, et son chapeau enrubanné et fleuri; c'étaient le grand Dominique, et Carlin, et Lélio, et Sylvia!

Dans les gondoles étaient réunies toutes les livides du Rire et toutes les robes de la Folie : la garde-robe de Momus, pillée à Bergame, comme elle revenait d'Atelles!

Il y avait Fricasso et Fracasso. Il y avait Coviello, qui gambadait comme un œgipan. Il y avait laSignora Fracisquina, qui faisait les cornes à trois Cassandres. Il y avait Brighella se sauvant devant Spezzafer, qui voulait le tuer encore une fois. Il y avait des bohémiennes qui disaient l'avenir à V Amour, et des Colombines qui demandaient l'Amour à Vavenir. Il y avait de vieux Trastullo qui baisaient, en extase, la pantoufle des Lucia. Il y avait des médecins grotesques chantant

Signor Monsu, il y avait des Marameo, la seringue en joue, des capitaines Cardoni, poursuivis par des armées de matassins. Il y avait des Égyptiens vêtus en Maures et portant des singes. Il y avait Zerbinette, il y avait Violetta, aux pieds de laquelle roucoulait, avec son chapeau en plat à barbe, ses longs cheveux, son long rabat, et sa chemise passant au défaut du pourpoint, le beau Narcissin de Malalbergo. Il y avait des Biscayens dansant, des capitaines Cocodrillo dansant, des Cucurucu et des Cucurogna dansant et chantant. Il y avait des femmes en robe turque, et des femmes avec un masque à moustaches, un chapeau pointu, un goitre de mousseline tombant du masque jusqu'au sein. Il y avait des Tartagha, face jaune et fleurie, besicles sur le nez, qui bredouillaient, nasillaient et embrouillaient d'impossibles histoires. Il y avait des muftis et des trivélins, des dervis et des lutins faisant le saut périlleux. Il y avait les trois masques basanés : Fenocchio, Fiqueloet Scapin — oui, V effronté Scapin qui, les cheveux frisés, la moustache de chat effarouché, le manteau roulé autour du bras droit, une odeur de potence par toute sa personne, et Vœil noir comme sa conscience, offrait avec une courtoisie gouailleuse ses loyaux services au galant chevalier Zerbino.

Gian-Fritello se montrait tout fier dans son sac. Gian-Farina enseignait un menuet de tous les diables à Franca-Trippa. Autour de Beltrame, chassé de Milan,

et contant ses affaires tV honneur avec la justice, béaient tous les Gradelins, Tracagnins et Traffaldins du monde.

Dans les gondoles se trouvaient des clavecins, des violes d'amour, des théories. Il s'y trouvait aussi des lazzis, des refrains, des rires, des paroles à Voreille, des bouquets, des baisers, des cartes, des dés, des jeux de stofe, de lansquenet, de piquet, de berlan, de petits paquets.

Les deux frères Arlequin, l'aîné avec sa toque à crevés, son masque noir à barbe de roi ninivite, le cadet avec sa petite queue de lièvre à son petit chapeau et des verrues noires à son masque noir, chacun, un bras sur V épaule de Vautre, posés tous deux sur la pointe du pied droit, jouaient à un pharaon tenu par la Farce, leurs deux battes contre un coup de pied.

Et des intartinamenti, des charlatans à chaîne d'or. et des saltimbanques cravatés de serpents savants, et des montreurs d'ours et de ridicules, et des parades et des parodies, ou Bernis parlait de Dieu, Casanova de V amour platonique!

Puis des triomphes de Pulcinelle, droit comme son feutre, ayant grand air, malgré son nez rouge et son petit ventre pointu, et brandissant fièrement son sabre de bois, à cheval, plus solennel qu'un Balbus, sur un Pulcinelle en travers porté par deux Pulcinelles. Puis des Razulto chantant des Olympiques, en grattant trois ficelles d'une guitare, dont le manche plus long qu'un

poème, accrochait sur la roule les cheminées en mortier. Puis des Pantalons en bonnet de laine, en gilet rouge, en culotte coupée en caleçon, en bas rouges et en pantoufles, et qui, le pied en avant, la barbe pointue et menaçante, la grande robe noire relevée d'un bras replié sur le dos, énumér aient au public les vertus de leurs filles sans dot.

De Bologne étaient venus trois cents docteurs, marqués d'une tache de vin du front au menton, lesquels consolaient en trois points, les cocus effarés.

Suivaient des Mezzetins aux draperies zébrées, suivaient des Pierrots tombés de la lune, suivaient des Scaramouches, dont les plumes de coq balayaient les étoiles....

Et des tricornes et des tricornes : des tricornes coquins, coquets, crânes et charmants. Les hommes portaient des tricornes, et les femmes des tricornes inclinés sur le front, qui mettaient, sur leur masque blanc, V ombre du vol d'une hirondelle. Blancs étaient tous les masques. Blancs étaient les masques des hommes et des femmes, avec le bord des paupières teinté de carmin, avec de grosses lévites peintes en rouge brique, et le carton des joues brutalement fardé. Les hommes en fins bas de soie, en talons rouges, le domino noir retroussé, penchés et plies en de moqueuses révérences, provoquant les donne sous le nez, offraient leur cœur dans un éclat de rire, ironiques du

liant en bas de Védrine. Les donne, la tête en arrière, et de profil intriguant la cantonade, muettes et. superbes, riaient dans la barbe de leur masque, ballonnaient de la jupe, battaient la mesure d'un vieil air à petits coups de leur mule cachée sous les falbalas, jouaient avec le cri de leur éventail, et laissaient, au travers de la baùlle, la blancheur de leur chair sauter aux yeux des galants.

Un beau jeune homme, — je le vois encore! — Oh! le Janus étrange et charmant! — II avait rejeté son masque contre son oreille, et montrait côte à côte, le profil d'un Satyre, la face d'un Apollon.

Cependant, auprès de lui, d'autres paroncini faisaient de grands jeux : ils attrapaient des mouches sur le nez immense du noble homme de Calabre. Giangurgolo, et des araignées sur la rapière interminable du capitaine Spavento.

Mon œil sautait de gondoles en gondoles. Il arriva à la première, à la gondole que toutes les gondoles suivaient : elle portait une bière sur un drap blanc, et un essaim d'Amours! Amours qui, s appuyant des deux mains derrière eux, et glissant avec les reins le long de la gondole, les ailes frissonnantes, lutinaient d'un seul pied les caresses de l'eau; Amours, qui, le cul imposé sur les talons, joignaient leurs mains nouées à leurs genoux tout ronds; Amours qui regardaient au ciel un nuage aller; Amours, la tête en bas, tenant d'un

bras le bout de leur gentil pied rose, un pli de graisse au ventre, un pli sous le jarret; Amours, les bras woisés, comme de petits hommes, ou le menton aux mains et les doigts aux deux joues, écoutant quelque chose; Amours, qui sur leur arc passé sous une cuisse, balançaient une jambe allante et revenante; Amours agenouillés, posés sur leurs deux coudes, attentifs à traîner sur la face de fonde les grands cordons du poêle; Amours, les frisons de leurs petits cheveux au vent, au vent leur ventre blanc, debout et droits sur leurs mollets tremblants; Amours, le dos au soleil, couchés et vautrés, et la joue écrasée, qui s'amusaient avec des immortelles d'or; Amours jouant à cachecache, en se cachant un peu dans les coins du drap blanc; Amours accoudés sur la bière, sur leur bras replié couchant leur face blonde, et dormant sur la Mort! tandis qu'aux deux bouts de la gondole, quatre Amours, leurs carquois renversés au dos, laissaient distraitement tomber la baguette sur la peau d'âne, voilée d'un crêpe, des hauts tambours des armées de Louis XIII.

Un homme, je ne l'avais pas va d'abord, était perché sur le rostre de la gondole. C'était le peintre Longlii, mon ami, qui raclait un violon d'ébène; un singulier violon! d'où s'échappaient, à chaque coup d'archet, deux notes ensemble, et qui montaient dans le ciel, enroulées Vune sur Vautre : une note rose, une note noire....

El l'air blutait, comme de la farine, mille petits morceaux de papier blanc qui tombaient des toits, des fenêtres, du ciel, de partout. Au vol j'en attrapai un, sur lequel était :

Page 1