Sbua- secrétaire d'Élat sous le cardinal Gitzi
journaux toscans que Pie IX ne croit pas dangereux.
Si vous pouviez, avec toutes les formes voulues, faire mettre quelque chose sur Charles-Albert; faire dire que sa marche incertaine lui enlève l'influence qu'il devrait avoir et qu'il avait en Italie, etc.. — vous nous rendriez un grand service. Ce pays-là a besoin d'être poussé.
Pie IX a donné un grand exemple de tolérance : il s'occupe d'améliorer le sort des juifs 1 ; il leur permet de sortir de leur détestable ghetto , d'entrer dans la garde nationale. Mais chez le peuple le préjugé est encore puissant. Nous travaillons à le détruire 2 .
J'espère qu'en voilà, des matériaux ! J'ai à peine assez de place pour vous dire combien je suis peiné de l'état de votre santé et pour vous serrer la main.
Tout à vous.
AU MÊME
Pesaro, 4 septembre 1847.
Mon cher ami, Pantaleoni vous aura écrit que j'ai quitté Rome. Sans me faire la moindre illusion sur les moyens de défense des forces que le gouvernement échelonne dans la Romagne*, il m'a semblé qu'il était con-
1 . Dès le début de son règne , Pie IX avait voulu que les juifs romains prissent part à la répartition de ses aumônes; et, le 13 juillet 1846, il avait reçu au Quirinal une députation d'Israélites venus pour lui témoigner leur reconnaissance des mesures bienveillantes dont ils étaient l'objet.
2. M. d'Azcglio préparait fa brochure Délia Emancipazione civile dtgli Uracliliy qui parut au mois de décembre 1847.
3. Le 17 juillet, un corps d'Autrichiens (compagnies d'infanterie, escadron de hussards et deux batteries) était entré dans Ferrare. Cette troupe s'était rangée en bataille sur la Grand'place, et avait dt mandé
venable de se mettre à portée pour tout ce qui pouvait arriver. Le fait est que tout cet appareil est fort peu de chose en réalité. Le pape comprend que, pour le moment, les choses en resteront là : et comme un mouvement de troupes entraîne beaucoup de dépenses et qu'on n'a pas le sou, je crois qu'on a mis exprès beaucoup de lenteur, pour attendre que les affaires s'arrangeassent à meilleur marché.
Malgré cela, je m'égosille à prêcher qu'on se prépare, car tôt ou tard la partie doit être jouée. Si l'Autriche n'a pas le droit de se mêler dans tout ce qui se passe au sud du Pô, elle en a de fameux motifs ; et elle s'en mêlera si jamais elle se sent les coudées franches. Ainsi, Estote parati.
Je me suis arrêté à Pesaro, où j'attends le dénouement, qui paraît imminent. Si les choses avaient tourné autrement, et que les Autrichiens se fussent avancés, je suis convaincu que le terrain aurait été disputé. L'enthousiasme était à son apogée. Les gardes nationales et les volontaires se tenaient prêts partout. Quant à moi, j'ai mis décote, dans cette occasion, mon éternel sermon sur la modération, et je prêchais tout le contraire. C'était pourtant prêcher des convertis.
Après cela, je ne me faisais aucune illusion sur nos forces, car je n'ai foi que dans le canon et la discipline; mais je persuadais à tout le monde que l'Europe n'aurait pas exigé de nous une grande victoire , mais de grands
des logements et des vivres au légat cardinal Ciacchi. Le cardinal avait répondu par une protestation énergique qui avait excité dans toute l'Italie un enthousiasme guerrier. Loin d'arrêter le mouvement libéral , cette démonstration de l'Autriche l'accéléra : le roi de Sardaigne fit assurer Pie IX de ses sympathies ; le grand-duc de Toscane rappela dans une proclamation qu'il était Italien de naissance; et, le 4 septembre, concéda des réformes analogues à celles dont le pape avait pris l'initiative.
DE M. D'ÀZEGMO. 23
dévouements. Le Journal des Débats se moque de nos hymnes guerriers, et je conviens que quelques journaux ont chanté sur un ton qui pouvait prêter au ridicule. Mais il serait bon aussi de songer en quel état ont réduit l'Italie nos détestables gouvernements, et que, s'il y a eu des fautes, il y a eu aussi beaucoup de malheur. Si on voyait un homme qu'on aurait roué de coups, affaibli et enfin garrotté pour le voler, et qui, réussissant à recouvrer l'usage d'un bras, tenterait quelque chose pour sa délivrance, il y aurait sans doute de la gaucherie dans ses efforts. Mais serait-ce drôle, et des gens de cœur pourraient-ils s'en amuser ? Au reste, considérant que la race humaine n'est pas généreuse, ce sera à nous de faire en sorte qu'on nous prenne au sérieux. — Et patience ! — La guerre que nous devons faire le cas échéant, c'est la guerre de défense, la guerre citadine plus qu'autre chose. C'est ce qui dérange le moins les habitudes. On trouverait plus de gens disposés à se faire tuer, que de gens capables de soutenir les fatigues des marches, des bivouacs, des nuits à la belle étoile ou à la pluie. On n'arrive à cela que par l'habitude; la bonne volonté n'y fait rien.
Adieu, mon cher ami. Je ne sais où cette lettre vous trouvera; vous serez peut-être déjà dans le Midi. Hom-* mages à Madame Doubet; et si vous m'écrivez, — à Florence, poste restante.
A MONSIEUR EUGÈNE RENDU
Turin (fin de septembre).
Mon cher Monsieur, Permettez-moi, sans avoir encore le plaisir de vous connaître de visu y de vous adresser mes remercîments
personnels et ceux de mes compatriotes pour les bons coups d'épaule que vous nous avez donnés dans la presse parisienne. Vous avez au mieux compris la situation, et, du premier coup, saisi la note : puissions-nous, en France et en Angleterre, avoir beaucoup d'amis tels que vous ! D'après ce que m'écrit cet excellent Doubet, j'ai espoir de vous voir prochainement soit ici, soit à Rome, où je retournerai bientôt. A l'avance, soyez le bienvenu, et comptez que vous serez traité en amico dicasa.
Je suis venu ici après un séjour de quelques semaines dans la Romagne, et j'ai trouvé le comte Balbo fort irrité contre le gouverneur piémontais, qui ne marche pas, et contre l'ambassade de France, qui l'encourage à ne pas marcher. Je ne suis pas, moi, très-inquiet de ce retard du Piémont : je pense que c'est affaire de calcul et de préparation. Le roi veut prendre son moment, et, une fois lancé, il ne reculera pas, sauf à mécontenter la France, où du moins le gouvernement français, — il faut bien vous le dire, — au moins autant que l'Autriche. Cela est fâcheux, mais cela est.
Bon gré mal gré, il faut absolument que les Étals d'Italie se mettent à l'unisson avec Rome. Maintenir des .dissemblances de principe entre les divers États est aujourd'hui chose impossible, comme vous l'avez très-bien compris et dit, aussi impossible que d'empêcher l'eau de prendre son niveau dans des tubes différents alimentés par une même source. Pie IX a pris les devants; tant mieux pour la papauté, et tant pis pour les autres souverains d'Italie, qui désormais doivent faire le saut périlleux.
Tout va très-bien à Rome ; de mieux en mieux, m'écrit-on. D'un jour à l'autre va paraître le Motu proprio sur la municipalité de Rome, et un second sur l'assemblée des représentants des provinces sous le nom de Consulte d'État. Le cardinal Ferretti a promis, et on compte sur
DE M. D'AZEGLIO. ?a
sa parole. La seconde de ces institutions est de la plus haute importance ; elle va de pair avec la grande affaire de la ligue douanière à laquelle va accéder le Piémont. Voilà Pie IX promoteur de tout le mouvement libéral, et la papauté à la tète du siècle. Qui l'eût dit il y a dixhuit mois! Maintenant, je ne donne pas trois mois à tous les princes d'Italie pour qu'ils se soient mis au pas 1 . Si Pie IX continue, et pourquoi non? il devient le chef moral de l'Europe, et il fera ce que n'ont pu faire ni Bossuet ni Leibnitz : il rétablira l'unité du christianisme 2 .
1. Le 28 septembre 1817, au moment où M. d'Azeglio écrivait ces lignes prophétiques, le grand-duc de Toscane remplaçait le ministère de la résistance par le comte Serristori et le marquis Ridolfi ; le 1 1 février suivant, il promettait une représentation nationale, et quatre jours après accordait une Constitution. — Le 28 octobre, le roi de Sar- daigne faisait publier un programme contenant la promesse d'une loi sur la pressé, d'une nouvelle organisation communale, d'un nouveau code pénal, de l'établissement d'une cour de cassation, etc. ; le S février 1848, il promulguait le « statut fondamental destiné à établir dans ses États un système complet de gouvernement représentatif. » — Le 29 janvier 1848, à l'heure même où le ministère français, étrangement renseigné par ses agents, déclarait à la tribune que, de dix ans encore, il ne serait pas question de régime constitutionnel pour les États d'Italie, le roi de Naples promettait, dans une proclamation, la création de deux chambres, la liberté de la presse, l'organisation de la garde nationale; et la Constitution était publiée le 10 février.
2. Les réformes inaugurées par Pie IX avaient excité l'enthousiasme en Angleterre et aux États-Unis. Un grand meeting, en l'honneur du pape, eut lieu, à New- York, au mois d'octobre 1847 ; ce meeting composé de dissidents de toutes les nationalités vota une adresse à Sa Sainteté Pie IX, On y lisait : « .... Nous veus offrons ce témoignage de respect et d'une sympathie sans bornes, non point comme catholiques, mais comme ûls d'une république et amis de la liberté. Nous vous saluons comme l'instrument envoyé par le ciel pour opérer la régénération d'un peuple et nous prions Dieu de vous accorder des jours assez longs pour qu'il vous soit donné de voir le complet développement de la politique féconde qui doit rendre votre nom immortel. »
On se rappelle que le sultan Abdul-Mcdjid avait voulu nouer des
J'ai toujours pensé que les plus grands événements religieux étaient liés à la régénération politique et morale de mon pays.
Ce n'est pas ainsi malheureusement que parlent en France les journaux semi-officiels. Pour Dieu ! qu'a donc le Journal des Débats ? Que peut gagner votre ministère à faire ou à laisser insulter par le principal de ses organes un peuple qui fait les efforts les plus méritoires pour se tirer de l'état d'abjection où l'avaient réduit ses détestables gouvernements? Et penser que c'est un ex -Italien, le signor Libri, qui broche, on ne sait sous quelle impulsion, les articles les plus perfides et les correspondances les plus venimeuses! M. Guizot, — ce grand esprit, — peut-il croire servir les intérêts de la France en s'aliénant ainsi tout un peuple qui renaît? Comment acceptet-il de tels instruments? ou comment est-il si mal renseigné sur nos affaires ? Toute votre diplomatie paraît, en Italie, s'inspirer du mot de Louis-Philippe : Pie IX travaille sur le vide. — Sur le vide ! non, mille fois non ( nous le montrerons. Le roi serait-il jaloux de la popularité du pape? A-t-il peur d'être entraîné et débordé par Pie IX? Ce n'est pas impossible; mais nier le mouvement, ce n'est pas l'empêcher.
Nous reprendrons la conversation sur ce sujet-là* et bien d'autres, puisque vous venez nous voir, mon cher Monsieur. A bientôt donc.
relations diplomatiques avec le chef de la chrétienté, et qu'il avait député, en grande pompe, un ambassadeur à Rome. Depuis Bajazet et Innocent Vlll, aucun envoyé musulman m'avait foulé le sol du domaine de saint Pierre.
DE M. D AZEGL10. 27
AU MÊME
Rome, 19 décembre 1847.
Mon cher Monsieur,
Depuis votre départ de Rome, la Consulte a eu plusieurs réunions; la plus importante a eu lieu samedi \\ courant; on a discuté la question de la publicité de ses actes; c'est la grosse affaire. Le comte Luigi Mastaï, neveu du pape, a dit que, dans sa pensée, la Consulte était une institution analogue à votre conseil d'État, et que, livrer ses délibérations au public, c'était altérer son caractère. Lauri a répondu qu'une telle assimilation était inexacte : une représentation consultative du pays est fort au-dessus du conseil d'État, délégation pure et simple du pouvoir. — Alors le comte Mastaï s'est tourné vers le cardinal" Antonelli, qui préside, comme vous savez, et lui a rappelé une conversation qu'il avait eue, disait-il, avec le pape, en présence de Minghetti et de quelques autres ' . Minghetti a aussitôt fait observer qu'une conversation n'était pas un élément officiel de discussion , et a exprimé le regret qu'on eût prétendu peser sur les délibérations de la Consulte en y faisant intervenir, sans une volonté formelle de sa part, l'opinion présumée du Saint-Père. — Le cardinal a approuvé les
1. Les principaux membres de la Consulte (choisis par le pape sur une liste dressée eu nombre triple par chaque conseil provincial, lequel lui-même avait reçu les présentations des conseils communaux) étaient : pour Bologne, Silvani et Marco Minghetti; pour Fcrrare, Gaetano Recchi; pour Ravenne, le comte Pasolini; pour Ancône , le prince Simonetti; pour Macerata, le marquis Amico Ricci; pour Frosinone, l'avocat Pascuale Rossi.
paroles de Minghetti, et la Consulte, à la majorité de 24 voix contre 4, a voté pour la publicité.
Cela n'est pas sans importance. La Consulte est appelée à jouer un très-grand rôle dans les affaires romaines.
Eh bien, que vont faire vos chambres? On dit ici que le discours du trône gardera un complet silence sur les affaires d'Italie et de Rome 1 . De la part du roi très-chrétien, ce serait bizarre; mais je n'en serais pas étonné, à voir ce qui se passe : savez- vous que votre chargé d'affaires de Turin est allé l'autre jour avec les ambassadeurs d'Autriche et de Naples trouver notre ministre des affaires étrangères pour protester contre les manifestations qui ont eu lieu à Gênes lors des fêtes du \ décembre 2 ? Que dites-vous de cela ? et dès lors que peut-on attendre du discours du roi?
Si vos députés trouvent que tout va pour le mieux, c'est leur affaire; seulement il ne faut pas être surpris que votre gouvernement s'enfonce chaque jour ici dans la déconsidération; que le Journal des Débats devienne, en Italie, la bête noire; et que lord Minto, pendant que votre ambassadeur reste chez lui, crie à tue-tête, au milieu d'applaudissements frénétiques : « Vive la ligue italienne! vive Pie IX 3 !» — A qui s'en prendre?
Tout à vous.
A MONSIEUR DOUBET.
Rome, 5 j aimer 1848.
Mon cher ami , Je suis en retard avec vous à cause de la grippe qui