Questioni urgenli, chap. xm
2. « 11 fallait ou abolir le concordat ou nier le droit qu'a eu le roi Charles-Albert de promulguer le Statut , et le Piémont de l'accepter et d'en faire sa loi fondamentale. Il n'a été aboli, d'ailleurs, qu'après que nous eûmes épuisé toutes les formes de supplications pour faire reconnaître à Rome les nécessités nouvelles où se trouvait l'État. La Curia Romana opposa à l'évidence de nos raisons un inexorable refus ; et j'ai la ferme confiance que ce fait est un de ceux auxquels l'histoire, comme l'opinion publique, accordera une pleine amnistie. » (Questioni urgenti, p. 39.)
En somme, je ne me mettrais à écrire que si j'y voyais un intérêt public. Or, quand M. de Montalembert nous attaque, je suis bien tranquille; tout ce qu'il a attaqué prospère, et tout ce qu'il défend fait naufrage.
Après cela, qui sait? Si la main me démange trop fort?...
AU MÊME
Gènes, 15 mai 1861.
Cher ami, je n'avais pas pris le change sur vos vues, soyez-en certain, et probablement je me suis mal expliqué. Voici ce que j'ai voulu dire.
'En prenant pour texte la lettre à M. de Cavour, il me semble difficile de ne parler que des fâcheux effets pour le catholicisme italien de l'attitude de M. de Montalembert et de ses amis, quoique le sujet soit sans doute important. Un silence absolu sur le reste ressemblerait beaucoup à un aveu, qui pourtant me coûte, et que je voudrais éviter. Nous sommes d'accord là-dessus, mais il y a autre chose que je n'ai pas ajouté dans ma lettre. Il y a que, dans cette polémique religieuse, je me trouve un peu, passez-moi l'expression à laquelle vous donnerez son véritable sens, comme un diable dans un bépitier. Vous ne pouvez vous figurer comme je suis toujours à mesurer mes expressions pour me tenir dans le sincère et dans le vrai, et ne rien dire qui sorte de mes convictions. Vous savez les dispositions des esprits au point de vue religieux en Italie, Personne plus que moi n'est chrétien et même catholique par le cœur; personne plus que moi n'est convaincu que le dogme et le droit chrétiens seront le salut du monde, et qu'une fois le christianisme admis, le catholicisme seul est logique;
mais tout cela ce n'est pas pratiquement croire; et je ne voudrais pas passer pour ce que je ne suis pas, à mon très-grand regret, je vous assure, car je me ferais couper un bras pour pouvoir croire !
Au surplus, je vais m' établir à Gannero, et je verrai s'il y a moyen de me faire un plan pour passer à travers les piques.
Veuillez' m'en voyer les documents qui vous paraîtront à propos ; de mon côté je chercherai ceux qui peuvent servir. Je n'aurai pas de peine à démontrer que la Chaire de vérités doit en contenir énormément, — au point de vue politique et temporel bien entendu , — car pas une n'en sort.
Après cela, je verrai.
AU MÊME
Cannero, 10 juin 1861.
Cher ami, nous avons tous été foudroyés, c'est le mot, par la mort du pauvre Cavour. J'en ai reçu ici la nouvelle qui m'a fait l'effet d'un de ces grands coups que frappe la Providence, et dont il est impossible de saisir le sens et la portée au premier moment. Pour lui , c'est peut-être un bien : disparaître avant d'avoir descendu , tout le monde n'a pas pareille chance. Pour nous c'est une terrible épreuve ; mais si Dieu veut sauver l'Italie, si nous savons mériter sa protection, sera-t-il embarrassé à la sauver sans Cavour ?
Quant à moi, je l'ai pleuré (sic) comme un frère; et Dieu sait si je le regardais comme tel en bien des moments; Dieu sait si j'étais constamment dans l'enthousiasme à
son sujet ! et pourtant, voilà que je me surprends à ne j^ pouvoir penser à lui sans avoir le gosier serré ! C'est qu'enfin on ne traverse pas impunément tant de luttes et de difficultés avec n'importe qui sans s'attacher ; à plus forte raison, étant question d'un homme aussi éminent que l'était ce pauvre Camille !
Pour ce qui est de nos affaires, voilà précisément ce qui me donnait le frisson : l'idée que tout dépendait de la vie de deux hommes î Qui va faire contre-poids à Garibaldi et Mazzini? Il est évident pour moi que ce dernier surtout regarde le Piémont comme le seul obstacle à la réussite de ses projets; que, d'abord, il veut se débarrasser du Piémont; que la capitale à Rome et la nazione armata sont les deux leviers qu'il a disposés pour renverser la maison de Savoie et le Piémont. Cavour jouait le terrible jeu d'avoir l'air d'accepter son programme, dans l'intention de se débarrasser de lui par la suite; à force de ripieghi et de savoir-faire, il aurait peut-être réussi. Aujourd'hui, il est évident pour moi, qu'avec les éléments dont nous sommes entourés, il n'y aurait guère que le roi qui pourrait faire contre-poids. Reste à voir maintenant quel parti il prendra. Cavour
| avait fait le vide autour lui ; il avait des instruments et pas de collaborateurs : lui disparu, il y a tout un per-
l sonnel à créer. Vous me parlez de moi ; soyez sûr que le roi ne m'appellera pas : j'ai été un détestable courtisan, et, au fait, j'ai eu tort; car dans l'intérêt de son pays, il ne faut se fermer aucune voie. Et puis, si on m'appelait maintenant, ce serait adopter pour programme les questions urgenti; et je ne sais pas trop si à cette heure ce serait prudent. Outre cela , je n'ai plus la force de soutenir un tel poids.
Je crois que l'empereur nous sauvera de Rome , et alors on aura le temps de se reconnaître.
Bien des choses à Pantaleoni, puisqu'il se trouve à
Paris 1 ; on m'assure qu'il est pour Borne capitale. Est-ce possible?
AU MÊME
Cannero, 1 4 juillet 1861.
J'ai reçu la brochure de Gernuschi 2 , vous aurez reçu celle de Liverani. C'est un bombardement que nous exécutons par dessus les Alpes, qui a son intérêt. Cernuschi est bon avec sa rapacité du Piémont! s'il en veut de nos bénéfices, nous sommes prêts à l'associer. Il faut du front pour parler d'égoïsme à des gens qui depuis treize ans se font saigner à blanc, eux et leurs bourses, s'entendent dire des sottises, et se taisent. Du reste, tout ce qui nous arrive, nous l'avons prévu et voulu; nous ne nous plaignons pas, et, en dépit de tous les Cernuschi, si c'était à recommencer, nous recommencerions.
Ce que j'ai trouvé curieux, c'est que Cernuschi ne soit pas pour Rome capitale 8 ! Lui qui n'a (ou qui n'avait
1 . M. Panialeonî avait été chargé par le comte de Cavour de prendre part à une négociation relative à la retraite des troupes françaises.