‹ L'Italie de 1847-1865;Chapitre 70 sur 102 · Réponse à une accusation portée par M. de Cavour · texte numérisé non relu

Réponse à une accusation portée par M. de Cavour

3. « Et moi aussi, j'ai cru que l'Italie était à Rome. Ardent et convaincu, j'y suis accouru jadis (a). Lepapeétaiten fuite. Le forum était en feu. Nous disputions la parole etle terrain aux fauteurs des Tarquinspiémonfais. Nous siégions au Capitole. Les Gaulois de Brennus , devenus les fils des Croisés, pénétraient dans le sénat (6), nous arrachaient à nos sièges sans pouvoir nous arracher un mot de capitulation.

« Eh bien, qu'ai-je vu à Rome? J'ai vu qu'au-dessus des catacombes, au milieu des basiliques, à côté du Vatican, il n'y avait pas place pour les tribuns, encore moins pour un roi.

« Révolté contre ces prodiges de l'art qui avaient fait de Rome la

(a) Décembre 18 48.

(6) 5 juillet 1849.

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pas) un sou vaillant, criait à la tribune en 49 : Noi bruceremo le nostre case, le nostre ville, etc., etc. Et je n'aurais jamais crû qu'il eût pu avoir une idée de sens commun. Après tout, il n'est pas le seul converti. A peu près tout le monde se dit à l'oreille que « Rome capitale » serait notre ruine; mais, en public, on change de langage. Triste comédie!

Et du discours de Ricasoli, qu'en dites-vous? Ici sa réputation d'homme d'État y a peu gagné. Cavour renchérissait sur Mazzini, Ricasoli renchérit sur Cavour.

ville des pontifes, excité par le canon qui tonnait, désespéré de patriotisme, une pensée de Vandale me traversa l'esprit : miner Saint- Pierre, faire crouler cette coupole de Michel- Ange qui abrite la papauté, imiter les chrétiens, détruire pour édifier. Oh ! moi aussi j'ai senti , et senti avec fureur ce que sentent aujourd'hui les Italiens, je l'ai senti au sommet même du Capitole. Je voulais Rome à tout prix.

« Depuis ce jour, les années et la réflexion m'ont dévoilé les cruelles réalités qui m'étaient inconnues. J'ai appris que tant que les deux grands empires dont les Alpes seules nous séparent se proclameront catholiques, ils refuseront ou reprendront Rome à l'Italie.

« Dans le milieu monarchique qui l'entoure , l'Église est puissante. Romaine, elle veut rester romaine ; elle ne veut pas émigrer. Elle était faible pour conserver ses provinces ; renfermée dans Rome , elle est défendue par les baïonnettes de la politique catholique.

« Si donc, même après avoir perdu toute dignité à force de supplications, vous ne pouvez obtenir des Français qui les gardent, et auxquels vous ne pouvez les prendre , les clefs de la seconde Jérusalem , renoncerons-nous pour cela à constituer l'Italie ?

« Avoir Rome quand on a Naples, Païenne, Florence, Venise, Milan, Turin, ce serait une perle de plus dans la fédération, ce n'est pas un talisman.

< Heureuse encore ma patrie ! Quelle nation sur la face de la terre pourrait faire comme elle : prêter Rome et rester l'Italie !

« patriotes ! ô jeunesse ! vous qui toujours et partout avez combattu là où flottaient les couleurs italiennes , sans demander quelle était la main qui les soutenait, républicaine ou royale, fédérale ou unitaire ! Vous, chers amis inoubliés de Milan et de Rome , ne craignez pas de ma part des paroles séditieuses, que vous maudiriez. Pas un

Quoi qu'en dise M. Cernuschi, le Piémont n'a plus la tête de la colonne. L'avenir nous dira si c'a été un bien ou un mal.

En attendant, mes prophéties sur les conséquences de l'expédition de Garibaldi s'accomplissent malheureusement au delà de mes prévisions. Ah ! — et je le répète tous les jours, — si ayant pour nous les vœux de toute l'Italie et le coup d'épaule de deux cent mille Français, nous eussions crû que Mazzini n'était pas indispensable I

Basta, — ce que Dieu voudra !

mot de provocation ne sortira de ma bouche. N'appartenant à aucun des partis en présence, fuyant les ténèbres des complots, je n'ai jamais conspiré. Quand j'ai agi, c'était en plein jour, au moment où l'action s'engageait par la force des choses. Vous tous qui voulez avant tout être Italiens, allez, faites votre essai !

« Mais si la crise survient, si l'unité trébuche ; si, accablée par tant de difficultés à l'intérieur et à l'extérieur, elle se disloque, ce jour-là , le danger sera immense ; ce jour-là, il ne faudra pas se laisser mourir.

« La réaction autrichienne cherchera à pénétrer par toutes les fissures ; elle connaît le terrain ; elle saura faire appel aux autonomies mal endormies; elle s'emparera de chaque capitale mécontente. D'un geste elle reconstruira les anciens États avec leurs rouages tout prêts à être remis en œuvre. Adossée aux vieux centres, elle se sentira forte contre des ennemis dispersés, éperdus, qui attendront le mot d'ordre d'un centre factice, éloigné, vacillant. Ce jour-là, Italiens, n'hésitez pas, ne perdez pas une minute.

« Vous connaissez le plan de la réaction déjouez-le en l'exécutant vous-mêmes en sens inverse. Prenez les positions de l'ennemi , soyez maîtres des anciennes capitales, vous serez maîtres des anciens États.

« Vous aurez prévenu la réaction. Alors vous établirez des gouvernements qui, organisés, libres, égaux entre eux, se donneront la main autour de l'arche fédérale et pourront dire à l'Europe : Voilà 'Italie !

« Paris, 29 juin 1861.

« Henri Cernuschi. »

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