‹ L'Italie de 1847-1865;Chapitre 73 sur 102 · La Patrie publia la lettre suivante · texte numérisé non relu

La Patrie publia la lettre suivante

« Cannero, 15 août, a A Monsieur le directeur de la Patrie. « Monsieur, « Confiné que je suis dans ma villa du. lac Majeur où je mène une vie très-retirée, j'ai pu, aujourd'hui seulement, avoir sous les yeux le numéro de la Patrie contenant une lettre tout à fait confidentielle que j'écrivais, il y a quelque temps, à M. Matteucci, en réponse à certaines observations que l'illustre professeur, mon collègue au Sénat,

La France seule en ce moment peut nous sauver de Rome. Écrits et discours chez nous n'y feraient rien. Nous sommes en pleine fièvre. Les remèdes au fort de l'accès sont inutiles. C'est l'accès qu'il aurait fallu empêcher; et, au lieu de cela, vous savez si le pauvre Cavour y a poussé manibus et pediàus. Je n'ai jamais pu m' expliquer cela : car évidemment la seule raison plausible c'était de se faire un alliéde Mazzini. Et comme on y a réussi ! et encore, quelle nécessité?

Le fait est que tout le travail de la secte va à la démolition du Piémont et de l'élément piémontais. Le jour

m'avait communiquées, et j'y lis que cette lettre vous a été transmise par votre correspondant de Turin.

a J'étais déjà informé de la publication dont il s'agit par un mot de M. Malteucci qui, en m'assurant du vif regret qu'il en éprouve, m'informe qu'elle a été le résultat d'une indiscrétion.

« Tout cela me serait fort indifférent pour ce qui me regarde : on sait de reste que je n'ai pas l'habitude de donner le change sur mes convictions ni de travestir ma pensée ; mais je désire prévenir certains effets d'une publicité si complètement inattendue.

« Ancien ami de M. Ricasoli et de plusieurs de ses collègues, j'aurais cru, dans un moment si diflicile, manquer à l'amitié comme aux convenances, si je m'étais permis, sans du moins prévenir qui de droit, une publication de la nature de celle dont il s'agit.

« Je me serais cru d'autant plus blâmable que , sans pouvoir ni vouloir désavouer (je le ferais pour la première fois) ce qui est ma pensée, je suis certes bien loin d'avoir la prétention , aujourd'hui non plus que jamais, de me croire infaillible. Vieux soldat de l'indépendance et de l'honneur de mon pays , je désire au contraire plus que personne avoir émis, dans la circonstance présente, un jugement peu fondé, et recevoir des événements un complet démenti.

« Voilà ce qu'il m'importait de faire savoir ; et puisqu'il semble , en effet, dans tout ceci, y avoir eu abus, j'ai une trop haute idée de vos sentiments de délicatesse, pour invoquer auprès de vous un autre juge que vous-même.

« Agréez, Monsieur le directeur, l'assurance de ma considération très-distinguée.

« Massimo d'Azeglio. »

DE M. D'ÀZEGLIO. 207

où le gouvernement serait à Rome, Mazzini et les siens seraient les maîtres; et l'Europe, à un moment donné, en saurait des nouvelles. Je prie Dieu de ne pas me faire voir cô jour-là. D'un autre côté, l'impossibilité du gouvernement temporel, tel qu'il fonctionne ou paraît fonctionner (car dans tout ceci il n'y a plus que des apparences), saute aux yeux.

Le chef de l'Église doit avoir et, croyez-le, l'Italie veut qu'il ait Je nom, l'indépendance, la grande et exceptionnelle situation d'un souverain; il doit résider seul à Rome, sur les ruines de deux antiquités que protège et qu'illumine la majesté de la tiare, et Rome doit être à toujours en communication libre et directe avec le monde entier. Oui, cela doit être; mais Rome, de son côté, doit être italienne comme toute autre ville d'Italie, sauf l'administration qui sera confiée à un sénat, y jouant le rôle que joue ailleurs le municipe et, en même temps qu'il administrera, entourant le pape d'honneurs particuliers.

L'indépendance financière de la cour de Rome serait assurée, non par des subsides qui sont aléatoires, mais par des biens, des immeubles, des propriétés données au pape en Italie et dans les divers pays catholiques. Alors le pape, comme l'Église de Rome dans les beaux temps de ferveur religieuse, redeviendrait possesseur de biens déclarés inviolables, et il jouirait de revenus, à la bonne heure! Mais il ne serait plus possesseur d'hommes, ce qui est le fléau de l'Église et de la politique, et la cause de toutes les misères religieuses et morales.

Voilà ce que je rêve avec vous, et ce qui seul nous mettrait tous dans la voie. Mais mon bon ami Ricasoli a tellement brûlé ses vaisseaux qu'il n'a plus même une yole pour retourner. Il a renchéri sur Gavour, et je ne le crois pas homme à double et triple jeu comme le pauvre

défunt. Je suis convaincu que Cavour pensait à faire de Rome la capitale comme à se pendre ; mais la coïncidence du projet de traité 1 et du discours!... François Sforza, ou César Borgia pouvaient peut-être faire de bonnes affaires ainsi, et encore ! Mais imaginer qu'avec la publicité d'aujourd'hui... etc., etc.

AU MÊME

Turin, dimanche.

Oui, c'est bien cela. Soyez sûr qu'il faut que la France et l'Italie en viennent à une entente sur la question romaine, sans que la Curia romana soit appelée à ratifier. On ne peut lui demander cela, je ne cesse de le répéter : La ratification, sous quelque forme que ce soit, n'arriverait jamais; la diplomatie pontificale ne sortira, en aucune circonstance, du rétablissement du statu quo ante..., c'est-à-dire de l'impossible. Il faut voir, nous, le réel, le possible, le praticable; le formuler, le présenter comme un fait nécessaire, et l'appliquer ; — puis attendre l'action du temps, sans espérer jamais une adhésion qui n'est pas dans la nature des choses.

Hors de là, tout est chimère.

Ricasoli a tout à fait sombré. C'est un cœur haut placé, un noble caractère et un esprit de grande bonne foi. Mais que diable at-il été faire là? On dirait la naïveté d'un janséniste du dix-septième siècle. Politiquement , il a été prendre au pied de la lettre ce qui n'était qu'une

1 . Projet élaboré par le comte de Cavour, au moment même où il prononçait le célèbre discours du 25 mars. Aux termes de ce projet , le gouvernement italien promettait de ne souffrir aucune attaque contre le territoire pontifical, %t prenait tous les engagements nécessaires pour que la France pût rappeler ses troupes.

tactique parlementaire : pauvre tactique, u mon sens, comme tout ce qui porte à faux! Aussi nous voilà joliment embourbés, et Ricasoli plus que tout autre.

Cavour voulait arracher le drapeau des mains de Ma*r zini. Mais la démagogie en a toujours un autre dans sa poche pour distancer celui qu'on lui a pris; cela fait qu'on a admis l'ennemi dans la place en pure perte, et Rome capitale est devenue le N programme du gouvernement, tandis qu'il n'est bon qu'à introniser la démagogie. Si Cavour ne l'eût pas proclamé, le programme serait resté le cri de guerre du mazzinisme, au lieu qu'à présent il est le cri de bien d'honnêtes badauds auxquels le Capitole a tourné la tête. Malgré cela, et quoiqu'il y ait un peu de courage, en ce moment, à parler autrement que la foule, on commence par ci par là. à se raviser et à mieux examiner la question. La Gazettadelpopolo, qui a eu l'énorme audace de trouver que je ne méritais pas précisément d'être pendu à cause de mes Question* urgenti, a lancé quelques ballons d'essai, et dernièrement un article assez ferme contre la Romomame, et on commence à écouter les objections.

Voilà oii nous en sommes à cette heure; et voilà en peu de mots l'histoire de cette damnée question de la Capitale qui peut nous coûter gros, si le bon Dieu ne nous tire d'affaire. Comme vous voyez, les esprits commencent à se sentir ébranlés. C'est le moment de frapper de bons coups pour en finir; et voilà pourquoi votre idée vient à point et peut rendre de grands services, si on veut vous écouter; mais il ne faut pas dire quattro finche non sono nel sacco !

Demain la chambre discutera les documents que ce cher Ricasoli aurait mieux fait de garder dans son tiroir. Discussion avide s'il en fut! En général on voudrait garder Ricasoli pour éviter R***, F**% etc., etc.; mais le moyen de lui donner un vote d'approbation, après son

homélie au pape , et après la singulière idée qu'il a eue de la faire passer par les mains de la France! Et puis, il y a à l'intérieur bien des vices dans l'administration que le parlement ne saurait approuver. Enfin il faut une nouvelle entente entre le ministère et la majorité, et le terrain brûlant de la question romaine doublée de la question napolitaine ne me paraît pas de nature à rendre

les esprits conciliants.

Nous en sommes là, cher ami, pour avoir voulu faire cause commune avec Mazzini, tandis que (je fais comme Caton, je rabâche) nous avions deux cent mille Français, l'Italie soupirant après nous, et notre petite armée de terre et de mer, tout cela à notre service; c'est à se ronger les poings.

Basta, ce qui est arrivé est arrivé : inutile de se lamenter. Songeons plutôt au remède. Les efforts qu'on ferait dans le sens dont vous parlez seraient selon moi les plus pratiques et les mieux dirigés. Si une opinion de cette nature se formait en France, et si elle obtenait l'appui du gouvernement, ce serait beaucoup.

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