‹ L'Italie de 1847-1865;Chapitre 74 sur 102 · XCII^ AU MÊME · texte numérisé non relu

XCII^ AU MÊME

Turin, 18 novembre 1861.

Cher ami, votre lettre est arrivée tout juste au moment où j'allais prendre la plume pour vous parler de R***. Ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons à penser la même chose en même temps. Allez nier le courant magnétique! Ce qui vous étonne étonne bien des gens ici : ou pour mieux dire étonnerait, si on ne savait à peu près généralement le mot de l'énigme. Ricasoli, non plus que ne l'avait le pauvre Cavour, n'a l'art

De m. d'azeûliô. *2lt

tle se rendre commode, et il paraît que R***, par contre, a un fort joli talent à cet égard.

Ensuite il est le représentant de cette bourgeoisie envieuse qui n'a pu encore pardonner aux. autres classes leur ascendant ancien et récent sur les affaires publiques; de plus, il est de première force sur les ripieghi. En voilà assez, il me semble, pour faire son chemin dans un certain monde. Mais son idée (qui n'est peut-être pas à lui) d'aller à Paris et de s'y donner tout ce mouvement, lui a plutôt nui ici. Cela froisse le sentiment national, et je ne serais pas étonné qu'il eût gâté son affaire par cetle maladresse.

Cependant, au moment présent, ses défauts mêmes servent à le pousser; on l'a jeté entre les jambes du bon Ricàsoli, et si le tour réussit on aura une tre de tranquillité : qvod erat demonstrandum.

Vous connaissez ma vie entière; si au milieu de tout cela, j'ai le cœur navré et la parole amère, ne m'en voulez pas. Je suis vieux et je ne puis plus rien; je n'ai cj^*-,t>6* (Dj qu'une chose à faire et je la fais : je travaille sur mon esprit et sur mes affections pour les faire plier à la volonté de Dieu. La tâche n'est pas aisée ! Je suis sûr que vous partagez ma douleur.

Que madame Rendu et les enfants prient pour la pauvre Italie.

AU MÊME

4 janvier 1S62-

Cher ami, merci de votre Note sur la création d'un Collège international. J'ai trouvé fort belle votre idée, qui pourtant rencontrera des difficultés dans l'exécution, comme en ont rencontré d'abord toutes les bonnes idées.

êl-2 CORRESPONDANCE POLITIQUE

Le professeur Ferri, élève de votre école normale, va en parler dans une revue dont il est le rédacteur, et je vous enverrai bientôt son article. Un de vos établissements devrait être à Turin ou à Florence, à Florence surtout; quoi que vous vous décidiez à faire, je suis à votre disposition.

Quant à nous, je suis moins obsédé de papillons noirs depuis quelque temps. La Marmora, à Naples, paraît réussir; la smania de Rome s'est calmée quelque peu; on semble s'occuper de choses pratiques, et à voter des impôts sans lesquels la banqueroute est là : reste à savoir si on pourra les faire rentrer, mais n'en désespérons pas. Les choses chez nous défient les prévoyances les plus sensées, et les trompent souvent. Mais nous ne trouyons pas pour cela un ministre de l'intérieur. On ne veut pas de R*** parce que ce serait un ministère... je ne sais trop comment exprimer ça... dévoué à de certains intérêts; vous comprenez.

De l'autre côté, on est en quête de gens un peu au fait de l'art de mener les hommes et les affaires. En fin de compte, on s'en tiendra pour un temps àRicasoli,je pense : c'est un honnête homme, et je crois qu'il a compris que la politique aventureuse ne serait guère de mise en ce moment.

Amitiés, avec gli auguri les plus sincères pour les vôtres.

XGIV AU MÊME.

Turin, 8 février 1862.

Cher ami., je vous avais dit dans ma dernière lettre que j'étais un peu plus tranquille sur nos affaires, que la question romaine sommeillait, et que l'on avait tout l'air

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de vouloir faire de la besogne sérieuse en s'organisant, etc., etc. J'avais compté sans mon hôte. On remet peu à peu le feu aux poudres, et il paraît qu'on songe au rappel de Mazzini! ! En attendant, vous voyez toutes les démonstrations qu'on fait à tour de rôle, et je pense qu'on n'en est pas chez vous à chercher d'où elles viennent.

La municipalité de Milan s'est mise à la tête d'une de ces représentations; elle doit avoir eu lieu hier, et j'en ignore les détails. Mais la veille, le commandant de la garde nationale était venu à Turin, et il a dit à un de mes amis ce qui allait se passer. Le plan du ministère paraît être de forcer la position avec l'appui des mazziniens ; et si nous allons à Rome avec l'illustre exilé, comme on l'appelle maintenant, le roi aura un brillant cortège pour monter au Capitole!

Mais, vraiment, tout cela est par trop stupide! Y aurait- il probabilité de le voir arriver? J'ai besoin d'être rassuré; car on finit par ne plus savoir si on est éveillé ou si on rêve ; et, pour mon compte, je m'examine parfois pour découvrir si c'est moi qui suis devenu fou, ou si ce sont les autres.

Je ne comprends pas bien quelles sont les intentions de votre gouvernement; mais je ne croirai jamais qu'il puisse vouloir l'effroyable désordre qui suivrait de tels changements opérés dans les circonstances actuelles.

J'espère encore que mes impressions du moment soient des inquiétudes de vieillard; si vous le croyez, dites-le moi, vous me ferez du bien, en vérité!

P. -S, J'ouvre ma lettre pour rectifier l'affaire de Milan, d'après les derniers détails.

La municipalité a voulu empêcher une démonstration de rue qui se préparait, en proposant une adresse par souscription. Il n'y a pas eu de tapage; reste à savoir si c'était au municipio à prendre une pareille initiative.

Quoi qu'il en soit, il n'a pas les torts qu'on lui avait supposés d'abord.

Cette agitation mécontente tout le monde, voilà du moins qui est incontestable, et on est d'accord qu'elle est la conséquence d'un mot d'ordre, et point du tout l'expression d'un sentiment général. Tenez, je m'en veux de n'avoir pas dix ans de moins, ou de n'être pas plus solide; je ne laisserais pas les choses aller ainsi ! Basta ; soumettons-nous.

XGV

AU MÊME

7 mars 1862.

Cher ami, voilà donc la crise terminée, et le ministère U*** les rênes en main. C'est ce qui s'exprime en italien par « cadere dalla padella nella brace ; » mais enfin, puisque R*** il y a, et qu'il faut le subir une ibis ou l'autre, autant vaut tout de suite. J'en aurais long à vous dire sur les hommes et sur les choses dans tout ce qui se passe; mais décidément je suis résolu à me corriger d'appeler « un chat un chat, et » v

Heureusement le torrent est endigué quant au dehors ; au dedans , puisqu'on a voulu se donner le luxe du mazzinisme, il faudra compter avec.

J'étais peu inquiet sur le résultat de vos discussions 1 ; cela n'empêche pas que je ne sois fort aise de voir que nous sommes délivrés de Rome pour le moment. Sans ce marchepied, Mazzini n'est que mezzo. M. Billault l'a indiqué assez clairement. J'aurais cependant préféré que ce fût dit plus nettement encore, savoir : « Les deux ob- « stades aux vues de Mazzini, ce sont le Piémont et Rome, « la monarchie et la religion; en entrant à Rome, îl fait

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