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Note 1, p. 44 et 46.
On lisait, à la date du 10 mai 1848, dans Y Ère nouvelle, journal fondé , au lendemain de la Révolution de février, par le P. Lacordaire, et qui fut, à cette époque, l'organe des catholiques libéraux :
« Les bruits venus de Civita-Vecchia, répétés par la malveillance et la crainte, aggravaient des événements douloureux, sans doute, mais qui ne compromettent ni l'honneur de la papauté, ni la mission libératrice du catholicisme. Non, il n'est pas vrai que Pie IX , en plein consistoire , ait fait amende honorable de ses réformes et rétracté les bénédictions qu'il donnait, il y a trois semaines, aux drapeaux des volontaires romains; qu'il ait flétri la guerre de l'indépendance en blâmant les princes italiens qui s'y seraient laissé pousser par l'enthousiasme des peuples, et les troupes pontificales qui auraient franchi la frontière du Pô, contrairement à leurs instructions. Il n'est pas vrai non plus que le peuple romain ait oublié tout à coup sa vénération pour le pontife, son amour pour le . prince réformateur.»
« La vérité est qu'une circonstance vient de se produire où Pie ÎX s'est trouvé sur ces limites extrêmes et difficiles à
garder entre le pouvoir spirituel et le temporel; qu'il s'y est tenu avec une prudence et une charité qui devaient mécontenter à la fois les impatients et les rétrogrades; et qu'il a échappé une fois de plus, et pour le temps que Dieu voudra, à deux périls qu'il faut signaler avec une égale fermeté.
« D'une part, toute notre passion pour l'Italie ne nous permet pas de dissimuler qu'après les héroïques barricades de Milan, l'élan des populations affranchies n'a pas répondu à toutes les espérances de leurs amis. Les longues hésitations des villes lombardes , plus promptes à ouvrir des clubs qu'à lever des bataillons, le petit nombre des volontaires de l'Italie méridionale, les lenteurs stratégiques de l'armée piémontaise, désespéraient ceux qui savent le prix du temps.
« Pour tirer de leurs habitudes de mollesse des peuples qui ont oublié depuis trois siècles le métier des armes, il restait à faire prêcher la guerre de l'indépendance comme une guerre sainte par le seul pouvoir qui ait eu le secret de tirer l'Italie du sommeil des tombeaux. C'est la raison qui faisait solliciter de Pie IX une déclaration de guerre contre l'Autriche, c'est-à-dire un acte dont nul prince italien n'avait pris l'initiative, pas môme le roi de Sardaigne, qui a poussé la hardiesse jusqu'à commencer la guerre, mais non pas jusqu'à la déclarer.
« D'un autre côté, au bruit des révolutions qui depuis deux mois ébranlaient le monde , tous les yeux , toutes les colères des puissances vaincues, toutes les inquiétudes des esprits timides se tournaient vers le Vatican. On accusait celui qui y siège d'avoir sacrifié aux joies de la popularité le repos de l'univers chrétien, d'avoir rompu les derniers liens qui attachaient les peuple» à des institutions séculaires» et de les précipiter vers des hasards où la civilisation pouvait périr. C'était dan6 Rome et dans l'Italie entière la plainte de tous ceux que la réforme des abus dépossède ou menace. C'était le langage des diplomates et des politiques, celui que naguère . encore tenait lord Brougham à la tribune des pairs d'Angleterre, réunissant dans une môme accusation Charles-Albert et Pie IX. C'était surtout le grief, non du cabinet de Vienne seulement, mais de l'Allemagne, dont on ne connaît pas assez
l'orgueil ombrageux, et que nous voyons aussi hostile aux derniers efforts de l'agonie polonaise qu'à l'affranchissement de l'Italie. Le protestantisme attisait l'irritation des populations germaniques, et les évoques ne cachaient point au saintsiège le danger d'un schisme parmi les catholiques eux-mêmes, si Rome se déclarait l'ennemie de cette nationalité allemande dont la jalousie a produit Luther. »
Qu'on lise avec calme l'allocution du S. Pontife.
ALLOCUTION DE S. S. LE PAPE PIE IX PRONONCÉE DANS LE CONSISTOIRE SECRET DU 29 AVRIL 1848.
Plus d'une fois, vénérables frères, nous nous sommes élevé au milieu de vous contre l'audace de quelques hommes qui n'ont pas eu honte de faire à nous et à ce Siège apostolique l'injure de dire que nous nous sommes écarté, non-seulement des trèssaintes institutions de nos prédécesseurs, mais encore (blasphème horrible!) de plus d'un point capital de la doctrine de l'Église 1 . Aujourd'hui encore il ne manque pas de gens qui parlent de nous comme si nous étions le principal auteur des commotions publiques qui, dans ces derniers temps, ont troublé plusieurs pays d'Europe, et particulièrement l'Italie. Nous apprenons en particulier, des contrées allemandes de l'Europe, d'Autriche, que l'on y répand le bruit parmi le peuple que le Pontife romain, soit par des émissaires, soit par d'autres machinations, a excité les nations italiennes à provoquer de nouvelles révolutions politiques. Nous avons appris ainsi que quelques ennemis de la Religion catholique en ont pris occasion de soulever des sentiments de vengeance dans les populations allemandes pour les détacher de l'unité de ce Siège apostolique.
Certes nous n'avons aucun doute que les peuples de l'Allemagne catholique et les vénérables pasteurs qui les conduisent repousseront bien loin avec horreur ces criminelles excitations. Toutefois nous croyons qu'il est de notre devoir de prévenir le scandale que les hommes inconsidérés et trop simples pourraient
1 . Allocutions consistoriales du 4 octobre et du 1 7 décembre 1847.
en recevoir, et de repousser la Calomnie qui n'atteint pas seulement notre humble personne, mais dont l'outrage remonte jusqu'au suprême apostolat dont nous sommes investi et retombe sur ce Siège apostolique. Nos détracteurs ne pouvant produire aucune preuve des machinations qu'ils nous imputent, s'efforcent de répandre des soupçons sur les actes de l'administration temporelle de nos États. C'est pourquoi, pour leur enlever jusqu'à, ce prétexte de calomnie contre nous, nous voulons aujourd'hui exposer clairement et hautement devant vous l'origine et l'ensemble de tous ces faits.
Vous n'ignorez pas, vénérables frères, que déjà vers la fin du règne de Pie VII, notre prédécesseur, les principaux souverains d'Europe insinuèrent au Siège apostolique le conseil d'adopter pour le gouvernement des affaires civiles un mode d'administration plus facile et conforme aux désirs des laïques. Plus tard, en 1831 , ces conseils et ces vœux des souverains furent plus solennellement exprimés dans le célèbre mémorandum que les empereurs d'Autriche et de Russie, le roi des Français, la reine de la Grande-Bretagne et le roi de Prusse crurent devoir envoyer à Rome par leurs ambassadeurs.
Dans cet écrit, illut question, entre autres choses, de la convocation à Rome d'une Consulte d'État formée par le concours de l'État pontifical tout entier, d'une nouvelle et large organisation des municipalités, de l'établissement de conseils provinciaux, d'autres institutions également favorables à la prospérité commune; de l'admission des laïques à toutes les fonctions de l'administration publique et de l'ordre judiciaire. Ces deux derniers points étaient présentés comme des principes vitaux de gouvernement. D'autres notes des mêmes ambassadeurs faisaient mention d'un plus ample pardon à accorder à tous ou à presque tous les sujets pontificaux qui avaient trahi la foi à leur souverain.
Personne n'ignore que quelques-unes de ces réformes furent accomplies par le pape Grégoire XVI , notre prédécesseur, que quelques autres furent promises dans les édits rendus celte même année 1831 , par son ordre. Cependant ces bienfaits de notre prédécesseur ne semblèrent pas satisfaire pleinement aux vœux des souverains, ni suffire à l'affermissement du bien-être et de la tranquillité dans toute l'étendue des États temporels du saint-siége.
C'est pourquoi, dès le premier jour où, par un jugement impénétrable de Dieu, nous fûmes élevé à sa place, sans y être excité ni par les exhortations, ni par les conseils de personne, mais pressé par notre ardent amour envers le peuple soumis à la domination temporelle de l'Église, nous accordâmes un plus large pardon à ceux qui s'étaient écartés de la fidélité due au gouvernement pontifical, et nous nous hâtâmes de donner quelques institutions qui nous avaient paru devoir être favorables à la prospérité de ce même peuple. Tous ces actes, qui ont marqué les premiers jours de notre pontificat, sont pleinement conformes à ceux que les souverains d'Europe avaient surtout désirés.
Lorsque, avec l'aide de Dieu, nos pensées ont eu reçu leur exécution, nos sujets et les peuples voisins ont paru si remplis de joie et nous ont entouré de tant de témoignages de reconnaissance et de respect, que nous avons dû nous efforcer de contenir dans de justes bornes les acclamations populaires dans cette ville sainte , les applaudissements et les réunions trop enthousiastes de la population.
Elles sont encore connues de tous, vénérables frères, les paroles de notre allocution dans le consistoire du 4 octobre de l'année dernière, par lesquelles nous avons* recommandé aux souverains une paternelle bienveillance et des sentiments affectueux envers leurs sujets, en même temps que nous exhortions de nouveau les peuples à la fidélité et à l'obéissance envers les princes. Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous par nos avertissements et nos exhortations pour que tous, fermement attachés à la doctrine catholique , fidèles observateurs des lois de Dieu et de l'Église, ils s'appliquent au maintien de la concorde mutuelle, de la tranquillité et de la charité envers tous.
Plût à Dieu que ce résultat désiré eût répondu à nos paternelles paroles et à nos exhortations. Mais on connaît les commotions publiques des peuples italiens dont nous venons de parler ; on sait les autres événements qui s'étaient déjà accomplis, ou qui ont eu lieu depuis, soit en Italie, soit hors de l'Italie. Si quelqu'un veut prétendre que ces événements sont de quelque manière sortis des mesures que notre bienveillance et notre affection nous ont suggérées au commencement de notre pontificat, celui-là certes ne pourra en aucune façon nous les imputer à crime, attendu que nous n'avons fait que ce qui avait été juge par nous, comme par les princes susnommés , utile à la prospé-
rite do nos sujets temporels. Quant à ceux qui, dans nos propres États, ont abusé de nos bienfaits,. imitant l'exemple du divin prince des pasteurs, nous leur pardonnons de toute notre âme, nous les rappelons avec amour à de plus saines pensées, et nous supplions ardemment Dieu, père des miséricordes, de détourner avec clémence de leurs tètes les châtiments qui attendent les ingrats.
Les peuples de l'Allemagne que nous avons désignés ne sauraient nous accuser , si réellement il ne nous a pas été possible de contenir l'ardeur de ceux de nos sujets qui ont applaudi aux événements accomplis contre eux dans la haute Italie, et qui, enflammés d'un égal amour pour leur nationalité, sont allés défendre une cause commune à tous les peuples italiens. En effet, plusieurs autres princes d'Europe, soutenus par des forces militaires bien plus considérables que les nôtres, n'ont pas pu euxmêmes résister aux révolutions qui, dans le même temps, ont soulevé leurs peuples. Et néanmoins, dans cet état de choses, nous n'avons pas donné d'autres ordres aux soldats envoyés à nos frontières que de défendre l'intégrité et l'inviolabilité du territoire pontifical.
Aujourd'hui toutefois, comme plusieurs demandent que, réuni aux peuples et aux princes de l'Italie, nous déclarions la guerre à l'Autriche, nous avons cru qu'il était de notre devoir de protester formellement et hautement dans cette solennelle assemblée contre une telle résolution, entièrement contraire à nos pensées, attendu que, malgré notre indignité, nous tenons sur la terre la place de celui qui est l'auteur de la paix, l'ami de la charité, et que, fidèle aux divines obligations de notre suprême apostolat, nous embrassons tous les pays, tous les peuples, toutes les nations, dans un égal sentiment de paternel amour. Que si parmi nos sujets il en est que l'exemple des autres Italiens entraîne, par quel moyen veut-on que nous puissions enchaîner leur ardeur ?
Mais ici nous ne pouvons nous empêcher de repoussera la face de toutes les nations les perfides assertions publiées dans les journaux et dans divers écrits par ceux qui voudraient que le Pontife romain présidât à la constitution d'une nouvelle république formée de tous les peuples d'Italie. Bien plus, à cette occasion, nous avertissons et nous exhortons vivement ces mêmes peuples italiens, par l'amour que nous avons pour eux, à se tenir
soigneusement en garde contre ces conseils perfides et si funestes à l'Italie, à s'attacher fortement à leurs princes dont ils ont éprouvé l'affection, et à ne jamais se laisser détourner de l'obéissance qu'ils leur doivent. Agir autrement, ce serait non-seulement manquer au devoir, mais exposer l'Italie au danger d'être déchirée par des discordes chaque jour plus vives et par des factions intestines.
Pour ce qui nous concerne, nous déclarons encore une fois que toutes les pensées, tous les soins, tous les efforts du Pontife romain ne vont qu'à étendre davantage le royaume de Jésus- Christ, qui est l'Église, et non à reculer les limites de la souveraineté temporelle dont la divine Providence a doté ce gaint-siége pour la dignité et le libre exercice du suprême Apostolat. Us tombent donc dans une grande erreur, ceux qui pensent que l'ambition d'une plus vaste étendue de puissance peut séduire notre cœur et nous précipiter au milieu du tumulte des armes. Oh! assurément, ce serait une chose infiniment douce à notre cœur paternel, s'il était donné à notre intervention, à nos soins et à nos efforts, d'éteindre le feu des discordes, de rapprocher les esprits que divise la guerre, et de rétablir la paix entre les combattants.
En même temps que nous avons appris avec une grande conlation qu'en plusieurs pays de l'Italie les fidèles, nos fils, au milieu de ces révolutions, n'ont pas oublié le respect qu'ils devaient aux choses saintes et à leurs ministres, notre âme a été vivement affligée de savoir que ce respect n'a pas été également observé partout. Nous ne pouvons nous empêcher de déplorer ici devant vous cette habitude funeste qui se propage surtout de nos jours, de publier toute sorte de libelles pernicieux dans lesquels on fait une guerre acharnée à la sainteté de notre religion et à la pureté des mœurs, ou qui excitent aux troubles et aux discordes civiles, prêchent la spoliation des biens de l'Église, attaquant ses droits les plus sacrés, ou déchirent par de fausses accusa* tions le nom de tout honnête homme....
Voilà, vénérables frères, ce que nous avons cru devoir vous communiquer aujourd'hui. Il ne nous reste maintenant qu'à offrir ensemble dans l'humilité de notre cœur de continuelles et ferventes prières au Dieu puissant et bon , pour qu'il daigne défendre sa sainte Église contre toute adversité, nous regarder avec miséricorde du haut de Sion et nous protéger, ramener enfin tous les
princes et tous les peuples aux sentiments si désirés de paix et de concorde.
Ces inquiétudes d'une nation catholique , ces représentations de la diplomatie européenne, auxquelles le pape ne pouvait se dispenser de répondre, ont motivé l'allocution du 29 avril. Et si le premier effet de cette parole publique du souverain Pontife a été de troubler quelques esprits, il en faut imputer le tort aux rétrogades qui l'ont provoquée par l'injustice de leurs récriminations, autant qu'aux violents qui en ont dénaturé le sens par l'iniquité de leurs commentaires. Pour nous, premièrement nous y voyons la preuve la plus manifeste de cette liberté dont on suppose Pie IX dépouillé dans sa prison royale du Quirinal. Comment pourrait-on révoquer en doute l'indépendance de jugement de ce prêtre qui, au milieu d'une ville tout échauffée du voisinage et du souffle môme de la guerre, a pu tenir un langage si peu fait pour flatter les passions publiques ?
En second lieu nous remarquons la sagesse qui démêle les devoirs compliqués des deux puissances temporelle et spirituelle dans la formidable question de la guerre ou de la paix. Pie IX pouvait trois choses : prêcher la croisade comme pape, déclarer la guerre comme souverain, favoriser, comme Italien, l'enrôlement des volontaires pour la cause de l'indépendance. Comme pape, il le déclarait le jour même de la bénédiction des drapeaux, il est en paix avec l'univers. 11 se refuse donc à prêcher la croisade contre une nation chrétienne. « Vicaire de celui qui est l'auteur de la paix et embrassant toutes les races dans un égal amour, » il n'a point d'anathème pour cette noble race allemande qui a payé, elle aussi, la dette du génie et du sang à la chrétienté, et qu'il ne faut pas rendre responsable des erreurs et des crimes de ses rois. Il ne lui est pas permis d'oublier les sévérités des historiens contre des papes du moyen âge qui prêtaient l'étendard de la croix à des guerres politiques; et les Italiens ne devraient pas oublier comment Dante juge les pontifes qui faisaient du peuple chrétien deux parts, mettant les Guelfes à leur droite, et à leur gauche les Gibelins.
Gomme Italien, Pie IX n'a rien perdu de son tendre amour pour cette terre qu'il a tant de fois bénie , et qu'il lui est permis de chérir, disait-il, sinon comme la meilleure, du moins comme la plus proche. Nous ne voyons pas qu'il se repente d'avoir autorisé le départ de cette jeunesse qui naguère se pressait en armes sous son balcon. Quand il déclare qu'il lui était impossible « de retenir ceux de ses sujets qui , en- « flammés d'amour pour leur nation, ont uni leurs efforts aux « efforts des peuples italiens, » on voit assez qu'il ne les désavoue pas et qu'il partage cette ardeur qu'il n'a pu contenir. Enfin, comme souverain, Pie IX était assurément libre de déclarer la guerre à l'Autriche ; et si plus tard les événements le décident à cette extrémité, ce n'est pas nous qui regretterons de voir l'étendard de saint Pierre sur les champs de bataille. Mais quand toutes les puissances de l'Europe couvrent encore d'une sorte de respect superstitieux les traités de Vienne, quand la République française se refuse à les déchirer, lorsqu'en 4 830 les campagnes de Pologne et de Belgique, lorsqu'aujourd'hui celles de Schleswig et de Lombardie, se sont faites sans qu'on osât proclamer la rupture du droit des gens de 1815, comment le pape, le gardien de la paix publique de la chrétienté, n'hésiterait-il pas à se charger d'une responsabilité si redoutable ? Dans un siècle où les peuples les plus belliqueux se laissent gagner par l'horreur du sang, où les plus généreux esprits rêvent l'abolition de la guerre, qui osera reprocher au successeur du Christ d'avoir trop aimé les hommes, trop cru à la puissance de la charité pour concilier leurs querelles ? Que celui-là lui jette la première pierre qui ne sent point en lui-môme quelque chose de cette honorable faiblesse des grands cœurs.
L'allocution finit par repousser la pensée de mettre le Pontife romain à la tête d'une nouvelle république Italienne. Pie IX ne décline point, comme on l'a cru, l'honneur de présider une diéle convoquée à Rome pour régler les intérêts communs de la nation. 11 refuse le titre de chef de la république d'Italie, comme il rejetait l'an passé le titre de roi des Italiens. Et nulle part son patriotisme n'éclate davantage que dans ce refus de s'agrandir au péril de multiplier ces riva-
lités, ces discordes intestines qui divisent les cités lombardes jusqu'en présence de l'ennemi, qui, à l'heure qu'il est, ont peut-être rouvert aux Impériaux les portes de Venise, et qui donnent à l'Autriche plus d'auxiliaires dans les clubs de Milan qu'on ne lui en suppose à Rome dans les salons des cardinaux.
Tel est l'esprit de cette allocution , qui , reproduite par des échos infidèles, avait jeté dans Rome l'inquiétude et la consternation. On aurait assurément droit de blâmer sévèrement, avec le Pensiero Italiano, journal de Gênes, « cette disposition fatale du peuple romain à s'émouvoir si violemment au moindre bruit d'une intrigue autrichienne, cette mobilité des esprits qui se hâtent de dénoncer Pie IX comme le déserteur de la cause nationale, après tant d'actes qui répondent éternellement de lui. » Nous ne voudrions pas dire à quel excès peuvent se porter ces terreurs paniques qui, déjà, en juillet dernier, livrèrent Rome pendant trois jours à l'anarchie. Nous ne voudrions pas répéter que la crédulité est allée jusqu'à répandre qu'on venait de découvrir une mine destinée à faire sauter la ville entière d'Ancône avec ses quarante mille habitants, le dimanche 30 avril, à six heures précises du soir.
Le i 9t mai, le Saint-Père expliquait l'allocution du 29 avril par la proclamation qui suit :
Plus PP. IX
Quand Dieu, par \ine disposition ineffable de sa Providence, nous appela, malgré notre indignité, à remplir la place de tant de souverains Pontifes illustres par la sainteté, par la doctrine , par la prudence et par les autres vertus, nous connûmes à l'instant l'importance, le poids suprême et les difficultés si graves du grand office que Dieu nous confiait : et élevant vers lui les regards de notre âme découragée et oppressée, nous le disons avec franchise, nous le suppliâmes de nous assister par une abondance extraordinaire de toute espèce de lumières et de grâces. Nous ne méconnaissions pas la situation difficile, sous tous les rapports, dans laquelle nous nous trouvions, et ce fut un véritable prodige du Seigneur si, dans les premiers mois du pontificat, nous ne
succombâmes pas à la pensée de tant de maux qui nous semblaient venir, nous consumant sensiblement la vie. Et il ne suffisait pas, pour calmer nos appréhensions, des démonstrations d'amour prodiguées par un peuple que nous avions toute raison de regarder comme dévoué à son propre père et souverain, et pour lequel nous nous empressions, avec une ardeur nouvelle, d'implorer les secours de Dieu par l'intercession de sa très-sainte Mère, des saints apôtres, protecteurs de Rome, et des autres bienheureux habitants du ciel. Cela fait, nous sondâmes la rectitude de nos intentions, et ensuite, après avoir pris les conseils de quelques-uns dés cardinaux, nos frères, et quelquefois de tous, nous fîmes successivement, pour le bon ordre de l'État, tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour.
Ces choses furent accueillies avec l'allégresse et les applaudissements que tout le monde sait, et qui servaient abondamment de récompense à notre cœur. Cependant survenaient les grands événements, non-seulement d'Italie, mais de presque toute l'Europe, qui, échauffant les esprits, firent concevoir le dessein de faire de l'Italie une nation plus unie et plus compacte en état de rivaliser avec les premières nations. Ce sentiment souleva une partie de l'Italie, brûlante de s'émanciper. Les peuples coururent aux armes, et les combattants sont encore face à face, les armes à la main. Une partie de nos sujets ne put se contenir et accourut spontanément pour se former en ordre de milice. Mais une fois organisés et pourvus de chefs,, ils eurent instruction de s'arrêter aux frontières de l'État. Et ces instructions étaient conformes aux explications que nous donnions aux représentants des nations étrangères; elles étaient conformes aux exhortations si pressantes adressées par nous à ceux de ces soldats qui, avant de partir, voulurent nous être présentés. Personne n'ignore nos paroles dans la dernière allocution , où nous disions qu'il nous répugne de déclarer aucune guerre, mais où nous protestons en même temps que nous sommes dans l'impuissance de mettre un frein à l'ardeur de cette partie de nos sujets que transporte, à l'égal des autres Italiens, l'esprit de nationalité. Et ici nous ne voulons pas vous laisser ignorer que nous n'avons en aucune façon négligé dans ces circonstances les soins de Père et de Souverain, et que nous avons pourvu de la manière qui nous a paru la plus efficace à la plus grande sûreté possible de ceux de nosfils et sujets qui, sans que nous l'eussions voulu, se trouvaient
déjà exposés aux vicissitudes de la guerre. Nous avons délesté, par les paroles rappelées plus haut, une commotion qui menace de faire irruption en actes violents; qui, ne respectant pas même les personnes, foule aux pieds tout droit ; qui cherche à teindre les rues de la capitale du monde catholique du sang de personnages vénérables, victimes innocentes désignées pour assouvir les passions effrénées de gens incapables d'entendre la vois de la raison. Et ce sera là la récompense que devait attendre un souverain Pontife pour les traits multipliés de son amour envers le peuple ! Mon peuple, que t'ai je fait? (popule meus! quid feci tibi?) Ces malheureux ne voient-ils pas que, sans parler de l'excès énorme dont ils se souillent et du scandale incalculable qu'ils donnent à tout l'univers, ils déshonorent la cause qu'ils prétendent servir, en remplissant Rome, l'État et. toute l'Italie d'une série infinie de maux ? Et, dans ce cas ou autres semblables (Dieu veuillç nous en préserver!), le pouvoir spirituel que Dieu nous a donné pourrait-il demeurer oisif dans nos mains? Que tous sachent, une fois pour toutes, que nous sentons la grandeur de notre dignité et la force de notre pouvoir.
Seigneur 1 sauvez Rome, votre Rome, de si grandes calamités ! éclairez ceux qui ne veulent pas écouter la voix de votre vicaire, ramenez-les tous à de meilleurs desseins, afin qu'obéissant à celui qui les gouverne, ils passent moins tristement leurs jours dans l'exercice des devoirs du bon chrétien, devoirs sans l'accomplissement desquels on ne peut être ni bon sujet ni bon citoyen.
Datum Rùmœ apud S» Mariam-Majorem die prima maii MDCCCXLVUI, Pontificatus NostriAnno secundo.
PlUS PP. IX.
Le Sénat et Conseil communal de Rome, dans la séance extraordinaire du 3 mai, arrêta l'Adresse qui suit au Saint- Père :
« Nous ne demandons pas, est-il dit dans cette Adresse, à vous, envoyé de paix (nuncio dipace), de provoquer à la guerre le peuple romain ; mais nous vous prions seulement de ne pas nous empêcher de pourvoir à la guerre par l'intermédiaire de ceux à qui vous voudrez confier la direction des affaires temporelles. Nous ne vous demandons pas défaire taire l'inspiration de votre
cœur, ni de renoncer à l'horreur que doit avoir un prêtre pour une guerre entre croyants ; mais seulement veuillez pourvoir à la tranquillité de l'Italie tout entière, et éloigner tout soupçon que votre jugement solennel ait proclamé injuste la guerre de tous les Italiens pour le salut de la patrie commune.
« Saint-Père, proclamez la justice et le droit de l'Italie à revendiquer son indépendance et sa nationalité. Cette parole suffira pour calmer les esprits et empêcher l'interprétation que l'étranger donnerait à votre manière de voir sur notre cause. Tous nous vous serons reconnaissants, si, dans la mansuétude de votre cœur, et sans suspendre les opérations militaires, vous réussissez par des conseils pacifiques à terminer la question sur la base d'un complet éloignement des Autrichiens et de l'indépendance et de la nationalité de l'Italie. Nous vous serons reconnaissants de présider une Diète d'Italiens pour régler la marche intérieure. Nous bénirons constamment le nom du grand Pontife qui aura sauvé la patrie commune.
« Ces vœux, Saint-Père, vous prouveront que nous n'attendons que de vous seul notre bonheur, et implorons pour nous, pour les milices citoyennes et pour la ville votre bénédiction apostolique. »
A cette adresse étaient jointes les propositions soumises au Saint-Père à l'effet de le mettre en mesure de concilier les désirs du prince Italien et les scrupules du pontife.
i° Médiation dans l'intérêt de la paix.
2° Résolution de tolérer les opérations militaires.
3° Conditions de la paix : — A. Nationalité italienne et indépendance complète de l'étranger. — B. Éloignement des armées autrichiennes de l'Italie. — C. Diète à Rome.
4° Après l'acceptation de ces conditions préliminaires, le Pape sera créé président de la Diète qui se tiendra à Rome.
Ce même jour, 3 mai, le Saint-Père adressait la lettre qui suit a à l'empereur d'Autriche :
« C'a été l'usage constant du saint-siége de prononcer une parole de paix au milieu des guerres qui ont ensanglanté le sol chrétien ; et, dans notre allocution du 29 avril, en proclamant qu'il répugne à noire cœur paternel de déclarer une
guerre, nous avons expressément annoncé notre désir ardent de contribuer à la paix. Qu'il ne soit donc pas désagréable à Votre Majesté que nous fassions appel à sa piété et à sa religion, l'exhortant avec une affection paternelle à retirer ses armes d'une guerre qui, sans pouvoir reconquérir à l'empire les esprits des Lombards et des Vénitiens, traîne à sa suite un funeste cortège de malheurs, malheurs qu'elle-même déteste certainement. Qu'il ne soit point désagréable à la généreuse nation allemande que nous l'invitions à déposer les armes, et à convertir en utiles relations d'amical voisinage une domination qui ne serait ni noble ni heureuse, puisqu'elle ne reposerait que sur le fer.
«Nous avons donc la confiance qu'une nation, si légitimement fière de sa propre nationalité, ne mettra pas son honneur dans des tentatives sanglantes contre la nation italienne ; mais qu'elle le croira plutôt intéressé à reconnaître noblement celle-ci pour sœur, toutes deux nos filles, toutes deux chères à notre cœur , consentant à habiter chacune son territoire naturel, où elles vivront une vie honorable et bénie du Seigneur.
« Nous prions le dispensateur de toutes lumières et l'auteur de tout bien d'inspirer les résolutions de Votre Majesté, pendant que, du fond du cœur, nous lui donnons, à Elle, à Sa Majesté l'impératrice, et à la famille impériale notre bénédiction apostolique.
« Pius PP. IX. »>
A Monsieur Farini , chargé d'affaires de la cour de Rome au camp du roi Char les- Albert.
Monsieur, le Saint-Père me donne l'honorable mission de vous retourner le document que vous Lui avez adressé à la date du 7 courant, du camp de Sa Majesté le roi Charles-Albert. Je ne vous cacherai pas que Sa Sainteté ne peut comprendrecomment on veut donner à son allocution du 29 avril un »ens différent de celui qu'elle a réellement. Le Saint-Père, danscette allocution, ne s'est en aucune façon (menomamente) déclaré contraire à la nationalité italienne; il a seulement dit
que , comme prince de paix et comme père commun des fidèles, il lui répugnait de prendre part à la guerre ; mais qu'il ne voyait pas comment il aurait pu enchaîner l'ardeur de ses sujets. Il y témoignait ensuite la satisfaction qu'aurait éprouvée son cœur, s'il avait pu devenir médiateur de la paix.
En partant de cette idée qui est parfaitement expliquée dans l'allocution, vous pensez que Sa Sainteté pourrait aujourd'hui très-opportunément interposer sa médiation comme prince de paix, dans le sens de rétablissement de la nationalité italienne. Vous savez que moi-môme tout particulièrement, avant votre départ de Rome, j'ai caressé cette idée. Vous pouvez donc bien croire combien je serais heureux si Je pouvais la voir menée à bonne fin.
Aujourd'hui Sa Sainteté m'a autorisé à vous donner communication, sous la réserve du plus grand secret, d'une lettre que , ces jours passés , Elle a écrite en ce sens à Sa Majesté l'empereur d'Autriche : vous pourrez voir que cette pensée n'a point échappé à la sagesse de Sa Sainteté et à l'amour qu'elle nourrit pour l'Italie ; je vous préviens que Sa Sainteté se dispose à écrire pour le môme objet à Sa Majesté le roi Charles- Albert.
Si Sa Sainteté voyait les esprits disposés à des accommodements de paix raisonnables, dans le but ef assurer la nationalité italienne, vous pouvez penser si Elle serait disposée à s'y employer efficacement, au prix môme de quelque ennui personnel que ce fût. Le Saint-Père recommande à votre activité et à votre prudence une bonne conclusion pour ce qui concerne les troupes pontificales se trouvant au delà du Pô.
Cardinal Antonelli.
Rome, 12 mfti 1848.
Note 2, p. 83.
LA POLITIQUE ET LE DROIT CHRÉTIEN (Extrait du livre de M. d'Azeglio, p. 67 et suiv.)
* 11 existe un petit traité des Devoirs des sujets envers le monarque, rédigé officiellement en vue des écoles primaires du royaume Lombard-Vénitien ; ce traité a été appris par cœur (en demandes et réponses) dans toutes les écoles de l'Italie supérieure, quarante années durant ; on en aura une idée par les passages qui suivent :
« Pourquoi les sujets doivent-ils regarder le souverain
comme leur maître?
« Les sujets doivent regarder le souverain comme leur maître, parce qu'il a plein pouvoir sur leurs biens et sur leurs personnes.
« Tous les souverains tiennent-ils leur autorité de Dieu?
a Oui, tous les souverains reçoivent leur autorité de Dieu.
« Pourquoi les empereurs et autres souverains tiennent-ils leur autorité de Dieu?
« Les empereurs tiennent leur autorité de Dieu, parce que, dans le gouvernement des peuples, ils occupent la place de Dieu sur la terre.
« Dieu ne rêgne-t-il pas lui-même sur le monde?
« Sans doute; mais étant invisible, il a mis à sa place, ù la tôte des nations, les empereurs et autres souverains.
« De quelle manière Dieurécompense-t-il l'obéissance des sujets?
« Dieu récompense l'obéissance des sujets par les bénédictions temporelles et par la vie éternelle.
« De quoi doivent s'abstenir les sujets en temps de guerre? « Les sujets doivent s'abstenir de parler sans raison des événements.
« Que doivent faire les sujets pour ne pas se rendre suspects?
« Les habitants des villes et des campagnes doivent rester tranquilles dans leurs maisons, et prendre garde à ce qu'ils , font (badare ai fatti loro).
« Est4l permis aux sujets de communiquer avec les ennemis?
« En communiquant avec les ennemis, les sujets font un péché mortel.
« Que doivent faire les sujets, une fois la victoire remportée?
« Les sujets, une fois la victoire remportée, doivent éviter tous excès dans les démonstrations de la joie publique, et s'abstenir de ces réjouissances désordonnées qui pourraient troubler la tranquillité de la ville.
« Les soldats peuvent-ils piller (saccheggiare) en temps de guerre?
« Les soldats ne peuvent piller, excepté quand cela leur est expressément permis par le commandant. »
Qu'on remarque les questions et les réponses suivantes; elles étaient dictées, sans doute, en vue de la guerre de l'indépendance :
« Comment Dieu punit-il les soldats qui abandonnent le souverain?
« Dieu punit les soldats qui abandonnent le souverain par des peines temporelles et par des peines éternelles.
« Quelles sont les peines temporelles?
« Les maladies, la misère, l'ignominie.
« Que doit-on penser des soldats qui abandonnent le souverain ?
« On doit les tenir pour gens qui ne craignent ni Dieu ni les hommes.
« De quelle peine Dieu frappe-t-il les soldats qui abandonnent leur souverain?
« De la damnation éternelle. »
Notez cette curieuse définition de la patrie :
« Que faut-il entendre par patrie?
« On entend par patrie, non-seulement le pays dans lequel nous sommes nés, mais encore celui auquel nous nous trouvons incorporés. »
Ainsi Dieu se trouvait directement complice du despotisme
étranger pour arracher l'Italie à elle-même ; et c'est par droit divin que la Lombardie devait rester incorporée à l'Autriche. Quel effet a produit sur des âmes généreuses une telle interprétation du dogme chrétien, le comprend-on? De par l'Autriche, la foi religieuse n'est plus ici qu'un instrument de règne et un moyen de police; et les deux pouvoirs se donnent la main pour resserrer les chaines qui étreignent les consciences.
Vous, qui avez toujours respiré le grand air de l'indépendance dans une patrie maîtresse d'elle-même, comprenez-vous les frémissements des cœurs italiens à l'énoncé de pareilles doctrines ? Et si vous êtes sincèrement attachés à l'idée que représente la Papauté; si vous ne voulez pas que cette idée soit maudite par tout ce qui invoque de ce côté des Alpes la résurrection de la patrie ; si vous voulez empêcher qu'un désert moral, plus désolé cent fois que la campagne romaine, soit le seul domaine qui reste en Italie à la Papauté acharnée à se détruire elle-même, hâtez-vous : sans elle, et malgré elle, brisez ces liens sacrilèges par lesquels s'unissent Rome et Vienne pour assurer, coûte que coûte, un avenir impossible. Bientôt, je vous le dis, elles n'auront plus pour elles, sur ce sol, que ces deux derniers soutiens des puissances qui tombent : la police et les mercenaires 1
La Papauté, cette grande force morale qui a gouverné et sauvé le monde, la Papauté en est là; elle en est là pour une motte de terre!
Si l'opinion avait pu hésiter encore sur le caractère de l'alliance de Rome et de l'Autriche en Italie, le dernier concordat serait venuà point pour rendre le doute impossible.
M. Eugène Rendu, dans son dernier livre : Y Autriche dans la Confédération italienne, met un talent de premier ordre au service d'un dévouement au Catholicisme qui s'allie, chez lui, à une rare intelligence des intérêts de l'Italie et des besoins religieux de notre siècle; il démontre les funestes conséquences de stipulations, par lesquelles le pouvoir spirituel rend à la vérité ce déplorable service de lui donner l'appui du bras séculier; il dénonce le piège auquel, une fois encore, l'autorité religieuse s'est laissé prendre , ainsi que le fauxtuyant adopté par le gouvernement autrichien, éludant, au
moyen de circulaires secrètes, l'exécution d'un concordat qui répugne à tous les instincts de notre époque et au droit moderne.
Nous renvoyons nos lecteurs à ce livre. Il nous suffit ici de signaler la triste alliance des deux pouvoirs, en Italie, comme un des plus funestes produits du gouvernement de l'étranger, et en môme temps comme une preuve nouvelle de l'incompatibilité radicale qui existe entre un gouvernement de ce caractère et les principes essentiels de la civilisation chrétienne au dix-neuvième siècle.
Que sur je ne sais quelle terre lointaine, un marchand d'esclaves, faisant bon marché de la conscience, imagine de ranger la religion parmi les moyens de répression, on le comprend. L'ignorance du nègre, son isolement, assurent les résultats du système en même temps qu'ils garantissent l'impunité du crime. Mais qu'à la face de l'Europe moderne, et au point où en sont aujourd'hui les esprits, les hommes qui ont la prétention de posséder le sens positif et pratique et de viser au succès, espèrent en imposer par une semblable profanation des choses saintes, en vérité, cela étonne, et cela fait pitié !
Que la politique y prenne garde. Quand elle croit que le tourjest fait, il l'est sans doute, mais à ses dépens. Encore, si ce malheur était celui seulement d'une autorité, qui est parfaitement maîtresse, après tout, de se suicider, et que personne ne pleurera, nous pourrions nous consoler par ce mot trivial ; c'est son affaire! Mais de bien autres intérêts sont en jeu ; ce qui périt, c'est l'idée, la grande idée qui est la sauvegarde de notre société. Qu'on veuille bien écouter la voix d'un homme, qui ne parle pas ici en son nom propre, mais au nom de millions de ses concitoyens : les consciences cherchent la religion du Christ, et elles ne savent plus où elle s'est réfugiée. Voilà le suprême malheur dont souffre l'Italie, et ce malheur elle le doit à l'alliance de Rome avec la domination étrangère ! Machiavel avait déjà lancé contre la cour de Rome cette accusation redoutable. Alors, pourtant, les occupations étrangères n'avaient pas revêtu ce caractère d'une domination moitié directe, moitié indirecte, sur la Péninsule entière; et les plans de Charles-Quint lui-même étaient des jeux d'enfants à
côté de ce vaste système d'envahissement appliqué par l'Autriche à l'Italie depuis 1815.
D'ailleurs, la cour de Rome n'était pas livrée alors à l'étranger avec cet abandon qui est le scandale de l'Italie actuelle. Le pape Paul IV ne fit-il pas la guerre à Philippe II? Au seizième siècle, le gouvernement temporel n'était pas descendu si bas qu'il n'eût encore en lui-même la forcé de vivre. Son existence n'était pas indissolublement attachée à la présence d'une armée du dehors, et si le dérèglement des mœurs avait ébranlé les croyances, les âmes religieuses n'avaient pas été placées, comme elles le sont aujourd'hui, dans la terrible alternative de choisir entre les guides de leur foi et l'indépendance de leur pays. A l'heure qu'il est, que dirait Machiavel ?
J'admets qu'au dix-neuvième siècle les principes généraux de la civilisation, qui ne sont autres que les principes chrétiens, puissent, jusqu'à un certain point, au sein des classes cultivées, sauver l'irréligion de sa funeste logique; mais quelle ressource reste-t-il aux masses, — dites-nous le, — le jour où, dans les cœurs ulcérés, se fait cette cruelle révélation : « La religion est une loi de police ; la croix sert de hampe au drapeau de l'aigle à deux têtes ! »
Des politiques qui n'ont aucune raison pour gémir de l'affaiblissement du principe religieux auquel l'Italie a dû l'empire moral du monde moderne, des hommes d'État représentant une pensée hostile au Catholicisme, pourront prendre la parole et nous dire : « Eh bien, soit ! l'Italie va glisser des bras de la Papauté défaillante dans les bras du protestantisme» Nos populations trouveront dans l'idée qui fait vivre l'Angleterre et l'Allemagne du Nord la conciliation de leurs besoins religieux et des intérêts nationaux. »
Je réponds à ces politiques : « Non! renoncez à une pensée qui était pour vous un espoir. Les masses, en Italie, seront catholiques ou elles ne seront rien. Tous les efforts des sociétés bibliques et des missionnaires protestants ne réussiront pas à substituer une croyance à la croyance qui a nourri nos générations, qui a donné à l'Italie ses arts, ses mœurs, t oute sa vie sociale ; on peut arriver, en deçà des Alpes, à une
dissolution des idées religieuses, à une décomposition morale, à un néant; le Catholicisme, qui a été notre gloire, peut devenir notre ruine; mais il est, dans le sens élevé de ce mot, notre fatalité et notre vocation; on peut le corrompre, le vicier, le dissoudre, dissoudre et corrompre avec lui le principe de la vie morale de nos populations; mais le remplacer par le protestantisme, jamais! » Et maintenant j'ajoute avec une douleur égale à ma conviction, que la première de ces alternatives est en train de se réaliser !
Quand l'Autriche et Rome auront vu s'accomplir une telle œuvre, elles sauront l'une et l'autre qui doit en porter la responsabilité devant Dieu et devant la conscience publique. Rome aura sacrifié, et sacrifié pour se perdre, la vie morale du peuple qui lui était confié directement, au plus misérable de tous les mobiles, à un intérêt !
Mais parfois, où l'homme ne peut plus rien, Dieu se révèle. Attendons !
Si la corruption qui se produisit en Italie aux seizième et dix-septième siècles, et que nous attribuons en grande partie à la domination espagnole, n'a point reparu avec les mêmes caractères sous la domination de l'Autriche, nous ne saurions en faire un mérite à cette puissance. C'est là le bénéfice du progrès de la raison chrétienne depuis 89.
Le gouvernement ou du moins la bureaucratie de l'Autriche sont toujours les mêmes ; on connaît les efforts prodigués pour exciter nos paysans contre les classes supérieures et renouveler en Lombardie les catastrophes de Taruow. A un autre point de vue les vieilles traditions n'ont pas cessé d'être suivies : détourner les esprits des préoccupations sérieuses et des devoirs austères de la vie publique par l'énervement des mœurs, voilà l'habileté suprême : les faits abondent; chacun de nous peut déposer à cet égard.
Noté comme adversaire déclaré de la domination autrichienne, sans qu'aucune accusation positive pût être formulée contre lui, un de nos plus intimes amis, le comte *** (d'une des plus illustres familles de Milan) est un jour mandé par le chef de la police. Ce fonctionnaire le reçoit à merveille, l'entretient des inconvénients auxquels s'exposent les jeunes
gens qui se mêlent de politique; puis il ajoute du ton le plus dégagé : « Eh ! mon Dieu ! 'monsieur le comte, vous êtes jeune, « riche, noble, aimable ; n'avez-vous pas tous les moyens de « vous amuser ? Que diable vous prend-il d'aller vous jeter dans « de pareils pétrins ! Les danseuses de la Scala vous font-elles « peur ? L'Empereur aime la jeunesse et veut qu'elle s'amuse ; u on ne vous demande rien de bien difficile ; mais aussi n'y « mettez pas de mauvaise volonté et suivez mon avis ! »
Voilà l'impulsion qu'un gouvernement étranger est amené à donner à la jeunesse du pays où il campe ; voilà les honteux moyens auxquels le soin de sa sûreté le force à recourir! Gomme toutes les carrières sont fermées, comme un sentiment irrésistible de patriotisme en interdit l'accès, ne pou» vant fournir un aliment à l'activité des esprits, on prend le parti d'en tarir la source ; l'élite d'une population s'est trouvée ainsi réduite, quarante années durant, à cette déplorable alternative : se vouer clandestinement à la politique, c'est-àdire conspirer, selon l'interprétation de l'Autriche et des gouvernements soumis à sa pensée, ou se laisser tomber peu à peu dans le marasme moral que ce chef de la police définissait allègrement : « S'amuser et passer sa jeunesse. »
Est-il besoin d'ajouter que ce système d'énervement moral a été celui de tous les gouvernements italiens sur lesquels s'est appesantie la main de l'Autriche, et qui ne vivaient que par sa permission?
Avant d'adresser des reproches trop sévères à certaines populations de l'Italie, il serait juste d'étudier par quels moyens et avec quelle persistance on s'est efforcé d'absorber toute sève chez les hommes qu'un gouvernement national et intelligent eût animés au travail, aux nobles aspirations, par des moyens tout contraires. Si l'Europe savait tout ce qu'on a fait, en Italie, pour briser les caractères, corrompre les consciences, obscurcir les intelligences, elle s'étonnerait de ce qu'on a encore trouvé chez nous de vertu, de sagesse et de force d'âme. Les reproches dont nous parlons nous ont été adressés surtout après la guerre de 1848. L'Europe d'aujourd'hui, nous sommes heureux de le reconnaître, — gouvernements et organes de l'opinion publique, — nous a té-
moigné généralement le plus bienveillant intérêt, et, dans les circonstances les plus difficiles, nous a crié : « Courage 1 » Si nous avons mérité ces sympathies, si la constitution morale de l'Italie s'est trouvée si notablement améliorée dans l'espace de dix années, à quelle cause attribuer un tel fait, sinon à cette aurore d'un meilleur avenir qui a succédé aux sombres ténèbres des époques antérieures?
L'Italie, en 1849, avait sombré ; oui, mais une grande épave flottait encore, portant à son mât de détresse le pavillon national. L'espoir dans le Piémont, quelque peu fondé qu'il pût paraître en certains moments, a suffi pour électriser la nation, pour assainir l'atmosphère où elle respire, pour retremper les âmes, et pour permettre à un peuple de déjouer les longues machinations d'un gouvernement corrupteur.
En exprimant ici les sentiments les plus profonds de notre âme, nous nous interrogeons devant Dieu : nous sentons que la vérité est dans notre bouche ; et nous sommes sûr de ne pas nous laisser entraîner trop loin par l'amour de la patrie, en demandant à l'Europe si une race dont les forces morales ont survécu à tant d'atteintes ne mérite pas, enfin, d'obtenir sa place au soleil, d'avoir sa vie respectée, son territoire garanti, au lieu d'être tantôt partagée et lacérée comme une proie, tantôt achetée ou vendue comme un troupeau, ou plutôt comme Joseph fut vendu par ses frères aux marchands étrangers?
t Nous n'avons eu en vue, dans cette rapide esquisse, que de signaler la dégradation morale à laquelle le gouvernement de l'Autriche s'est donné pour tâche et a eu pour nécessité, peut-être, de pousser l'Italie. Quant aux souffrances matérielles qui nous furent infligées, aux spoliations qui ont ruiné les propriétaires lombards, on les connaît assez; et les violences sous lesquelles gémit, à l'heure qu'il est, la Vénétie, sont là pour témoigner des injustices passées.
Nous glissons sur cet ordre de faits ; aucun sentiment de colère ne nous ferait trouver plaisir à refaire la triste histoire de tant de malheurs ; et ce ne sont pas ces malheurs-là que nous nous sentons le plus de peine à pardonner.
D'ailleurs, pour une nation comme pour un individu, l'école
de l'adversité peut être salutaire; ce qui est funeste, c'est l'école de la corruption et de l'abâtardissement. Celle-là est vraiment intolérable ; car elle est une atteinte permanente à la vie morale et l'audacieuse négation du droit chrétien. C'est de cette école que nous demandons à Dieu et aux hommes de nous voir enfin délivrés.
Go.ogle
Note 3, p. 130.
LA POLITIQUE ET LE DROIT CHRÉTIEN (Avant-propos.)
La question italienne, mûrie au milieu de luttes et de souffrances demi-séculaires, vient d'entrer dans une phase qu'il est permis peut-être de considérer comme définitive. Sous peine de laisser l'Europe se lancer dans des complications dont personne ne saurait prévoir l'issue, il importe que l'Italie cesse d'être une menace ou une proie pour les nations qui l'entourent.
Une triste expérience a prouvé quelle accumulation de maux a enfantés ce système d'atermoiements qui a prévalu, pendant de longues années, au sujet de problèmes politiques qu'il semblait aussi difficile de supprimer que de résoudre. Les peuples, ainsi que les gouvernements , se condamnent le plus souvent à de cruelles expiations, quand ils se hasardent à dire, comme cet ancien tyran : « A demain les affaires se- l rieuses ! »
Par bonheur, la brillante campagne de Napoléon III, la paix de Villafranca, autant que l'attitude digne et ferme gardée si opiniâtrement dans ces derniers temps par les populations de l'Italie centrale, ont amené les choses au point où tout délai deviendrait, non -seulement un crime de lèsehumanité et de lèse-civilisation, mais une grande faute.
La plus puissante comme la plus respectable des autorités humaines va être mise en demeure de prononcer en dernier ressort ; les nations qui marchent à la tête de la civilisation chrétienne sont appelées à aller solennellement aux voix; mais ici, il est impossible de se défendre d'un sentiment de crainte : l'arrêt qui interviendra dans un si grand litige doit être précisément prononcé au moment même où les principes les plus opposés , les intérêts les plus contradictoires ,
les passions les plus violentes, se disputent le terrain dans une mêlée ardente !
On s'étonne parfois, dans le calme des méditations historiques, de l'aveuglement dont les esprits les plus sains et les caractères les plus droits, ont été frappés en des circonstances suprêmes. En voyant les innombrables calamités qui ont été le résultat de ces erreurs, on se demande avec une sorte d'impatience comment les hommes de telle et telle époque n'ont pas vu les moyens simples et efficaces qui s'offraient à eux pour éviter de grands maux et pour saisir le bien qui était à leur portée.
La lucidité de la pensée et du coup d'oeil, sous le feu de la bataille, est assurément le partage d'un petit nombre d'hommes; mais la victoire n'est qu'à ce prix. Cette victoire du Jugement calme sur les entraînements de la passion est plus que jamais nécessaire aujourd'hui à la paix et au bienêtre de l'Europe.
Si l'esprit moderne, si fier de ses conquêtes, laissait échapper l'occasion qui se présente d'établir sur ses véritables bases le droit public des nations chrétiennes; si, arrivé à un si haut degré de maturité, il cédait à des fascinations de jeunesse ; et si son œuvre d'aujourd'hui ressemblait à son œuvre d'hier, il recevrait bientôt, par une succession de formidables épreuves, un éclatant démenti.
En dépit de ces réflexions , et avec la meilleure volonté de soumettre à l'impassible raison notre pensée comme notre langage, nous ne nous dissimulons pas l'extrême difficulté qu'on éprouve à se placer en dehors de son époque , de ses sentiments les plus vifs, de ses affections les plus ardentes; à oublier en quelque sorte [sa personnalité pour avoir uniquement en vue ce qui est bon, ce qui est juste, et, partant, ce qui est utile au bien général.
Cette difficulté redouble pour un Italien qui, depuis longues années, aimant son pays comme on l'aime en Italie, a partagé jour par jour ses interminables angoisses, et, ce qui est plus intolérable encore, a senti sur son front les stigmates de ses humiliations.
A quoi bon le cacher? Notre sang bout à la vue d'un uni-
^ forme autrichien! Et pourtant ce sentiment n'est ni d'un homme raisonnable ni d'un chrétien. 11 rappelle le serment d'Ànnibal ; il nous ramène à ces haines sauvages de nation à nation qui ont pu produire de grandes choses en même temps que de grandes calamités dans le monde païen, mais que réprouvent et la loi de l'Évangile et l'intérêt bien entendu de l'humanité. Loin de vouloir le justifier, nous le condamnons; de plus nobles aspirations nous serviront à nous en affranchir.
Le besoin de voir sa patrie réhabilitée rentrer dans la plénitude de ses droits, l'amour de son indépendance, sont d'assez grands sentiments pour remplir le cœur ; et il ne doit pas y rester de place pour les bas instincts de la haine et de la vengeance.
D'ailleurs, l'outrage appelle l'outrage, le sang appelle le sang, et une triste alternative de calamités subies ou infligées remplit souvent de longues époques , dont la raison , autant que la loi chrétienne, auraient su profiter pour l'avantage de tous.
L'Autriche, citons l'exemple qui rentre dans notre sujet, a sans doute fait subir d'indicibles maux à l'Italie; mais si elle compte ses pertes, a-t-elle sujet de se louer de son système d'injustice et de violences? Les dernières conséquences d'une politique qu'elle a suivie avec tant d'obstination sont-elles de nature à lui en démontrer la sagesse et l'opportunité? La terrible expérience à laquelle elle a soumis tant de millions d'hommes, et qui a coûté des torrents de sang, a-t-elle déposé en faveur de son principe ?
Il est temps, enfin, que l'humanité ait pitié d'elle-même. Il est temps que la politique examine ses titres, en constate la validité , et que , mise en éveil par les terribles avertissements que les faits lui ont donnés, elle se demande si, méconnaissant son point de départ, elle ne serait pas égarée loin de son véritable but. Que la diplomatie ne se fasse pas d'illusions; la conscience universelle, peu à peu, se sépare d'elle. Le sentiment moral marche et la devance; dans les hautes sphères du pouvoir, les esprits les plus sains sentent l'urgence de ne pas s'attarder sur la route; car aujour-
d'hui, pour les gouvernements comme pour les institutions, l'isolement c'est la mort.
On est frappé de la stérilité des efforts tentés depuis la première révolution pour résoudre certains problèmes qui menacent la tranquillité générale; les calculs des homnies d'État les plus éclairés n'ont pu soutenir la contre-épreuve de l'expérience.
Une grande erreur doit s'être glissée dans les doctrines politiques; il importe de la découvrir : et quelque hâte qu'aient, en ce moment , les esprits de se voir exclusivement en présence des faits; quelque naturelle que soit cette question adressée, à l'heure qu'il est, par l'opiniQn, à tous les écrivains venant parler de l'Italie à l'Europe : « Quelle estvotre solution pratique? » on me permettra bien, quand il s'agit d'empêcher les erreurs du passé de redevenir les dangers du présent , d'offrir à la méditation de mes contemporains quelques-unes de ces idées qui, sans doute, ne peuvent se traduire directement en protocoles ni en articles de traités, mais en dehors desquelles, il faut le dire, traités et protocoles sont, par avance, frappés de mort.
Pour nous Italiens, le moment est suprême et sao* précédents dans notre histoire. Nous sentons que tout notre avenir y est en germe; les plus nobles instincts comme les affections les plus profondes de nos cœurs nous créent un irrésistible besoin de nous réunir dans une action commune ; de chercher, tous tant que nous sommes , à influer, chacun par les moyens dont il dispose, sur des résolutions qui peuvent être déclarées lois. Que l'Europe veuille donc nous accorder la parole quelques instants. Qu'elle écoute une voix qui n'a jamais trahi la vérité; car, de nos jours plus qu'en tout autre temps, la vérité seule, nous en sommes convaincu, est le labarum sacré qui conduit à la victoire.
Turin, 20 novembre 1859.
Note 4, p. 110, lettre XL VIII.
i/àutriche dans la confédération italienne
(Extrait. — Paris, 1859.)
Que si maintenant on veut savoir à quelles extrémités le besoin de maintenir à tout prix une domination contre laquelle se soulèvent toutes les puissances de l'Italie, a pu conduire le gouvernement autrichien ; si Ton veut se donner le spectacle des témérités d'un pouvoir qui, se parant du titre û Apostolique et se posant en défenseur-né de la religion catholique, ose faire de cette religion, je ne dirai plus un instrument de régne, mais un moyen de police ; si l'on veut se convaincre de la méprisante audace avec laquelle ce pouvoir s'est habitué à traiter l'autorité spirituelle, il faut lire la circulaire qu'à la date du 16 novembre 1850 le chef du cabinet de Vienne, prince Schwartzenberg, adressait à tous les archevêques et évoques du royaume Lombard-Vénitien. Nous, tenons ce document d'une source vénérable, et nous l'avons traduit nous-môme sur le texte. Le voici dans son entier; et, pour le dire en passant, en même temps qu'il témoigne de l'attitude du pouvoir autrichien à l'égard de l'Église, il est la preuve authentique et irrécusable que l'immense majorité du clergé lombard-vénitien n'a cessé de prendre part au mouvement national italien.
Aux archevêques et évéques des provinces lombardovénitiennes.
«16 novembre 1850.
« Monseigneur révérendissime,
« Bien que, dans plusieurs occasions, S. Exe. M. le feld-maréchal gouverneur général civil et militaire ait appelé le clergé à se relever de rabaissement moral et 'politique auquel l'avaient
réduit la licence et cette ambition personnelle effrénée que, dans le bouleversement de toutes les idées, on décore du nom de libéralisme, le gouvernement a cependant entre les mains des preuves irrécusables que, loin d'abandonner la mauvaise voie où il est entré, une grande partie du clergé persiste, avec une perversité stupide (con stupida nequizia) et en se dissimulante lui-même les conséquences inévitables de son action sacrilège et folle (del sacrilego e pazzo suo ope rare), à prêter la main à l'agitation des esprits et à la propagation de libelles et d'écrits incendiaires subversifs des principes fondamentaux de la religion, de Tordre et du trône; enfin, que, faussant le sens des préceptes de l'Église et prostituant aux menées des partis et des intérêts personnels le ministère sacerdotal, il se fait le vil instrument de la corruption morale et politique. Les plus profonds interprètes de la pensée catholique ont pensé et écrit que le sentiment religieux doit exercer la plus salutaire influence, en calmant les instincts violents des peuples et en apaisant les ébullitions des passions emportées. On ne peut se rendre coupable d'une trahison plus flagrante des intérêts de la conscience, de la paix et de la prospérité d'un peuple, qu'en profanant la pensée religieuse et en s'en servant comme de l'instrument le plus puissant pour exciter les tempêtes des mauvais penchaDts et pour irriter les passions.
« Il est notoire que, pour plusieurs membres du clergé, l'Évangile n'est sacré qu'alors qu'on crotï y trouver la justification de la licence et de la rébellion ; ce que la Providence avait préparé comme antidote a donc été transformé en poison, et sous Yhypocrite prétexte de concilier la liberté avec V Église, la démocratie avec la religion, on n'a réussi qu'à avilir le sacerdoce et l'Église, à profaner la religion et à compromettre les intérêts les plus sacrés de la société fit de la famille.
« Il est temps désormais que le clergé, rougissant des erreurs passées (vergognando dei passati trascorsi) et des scandaleuses excentricités de tout genre dont se sont souillés un si grand nombre de ses membres, se renferme dans les limites de son sacré ministère, et qu'au lieu de se faire l'abject instrument de la démoralisation sociale, il s'élève à la hauteur du mandat qui lui est propre et qui consiste à appeler les peuples à la paix et à l'amour de la légalité et de l'ordre.
a A cet effet, Monseigneur révérendissime, vous êtes invité,
et par vous seront invités tous les curés, au nom de S. Exe. le feld-maréchal comte Radetzky, sous votre et sous leur responsabilité personnelle, à surveiller, avec le soin le plus exact et le plus assidu, le clergé placé sous votre direction ; vous l'éviterez, sous peine des mesures les plus sévères, à garder toujours une attitude irrépréhensible sous tous les rapports, et, en outre, à demeurer étranger à la plus petite affaire politique. Vous voudrez bien, ainsi que MM. les curés, exercer, à cpt effet, la surveillance la plus active, en recourant à des moyens sûrs pour vous tenir informés de la manière d'être du clergé dépendant d'eux et de vous.
« J'attendrai, avec l'accusé-réception de la présente dépêche, l'assurance qu'elle a été communiquée à tous les curés de votre diocèse, me réservant la mission ^éloigner immédiatement du ministère donnant charge d'âme (dalla cura d'animé) tous les ecclésiastiques contre lesquels s'élèveraient des soupçons fondés de sentiments politiques déloyaux et d'abus de pouvoir spirituel.
« Agréez, Monseigneur révérendissime, les sentiments de ma considération distinguée.
« Signé : Schwabtzenberg. »
On reconnaît là le langage de cette politique qui fait du sentiment religieux une arme de guerre, et de la religion catholique, ainsi qu'on la nomme dans les actes officiels, une religion impériale et royale d'État; qui, ressuscitant au dixneuvième siècle les maximes des légistes de Frédéric I er et de Frédéric II, fait enseigner, dans les écoles populaires, cette doctrine païenne, « que le souverain est maître absolu de ses « sujets, et a tout pouvoir tant sur leurs biens que sur leurs « vies l ; » aux yeux de laquelle le crime irrémissible, c'est de cherchera unir, dans une sainte alliance, la religion et la liberté ; et qui, à bout d'arguments contre les réformes ponti-
1 . Dans un livre imposé, par le gouvernement, aux écoles du royaume Lombardo- Vénitien, et qui a pour titre : Devoirs des sujets envers leur souverain, pour servir à l'instruction et aux exercices de la seconde classe des écoles élémentaires , section F, il est curieux de voir la politique autrichienne contemporaine renouveler ainsi les théories d'Ubertus de Lampagno, de Martinus et de Barthole.
ficales, osait bien, en 1847, appeler le vicaire du Christ « un a Robespierre en tiare I »
Quand la circulaire qu'on vient de lire parvint au patriarche de Venise : « Que vous semble de cette pièce ? » dit l'archevêque à un prêtre éminent qui jouissait de sa confiance intime *. — « Je renverrais cette circulaire au maréchal « Radetzky, répondit le pieux ecclésiastique; le maréchal s'est « trompé d'adresse, elle était destinée au commissaire de « police 1 »
Tels sont les faits. Et maintenant un semblable état de choses est-il compatible avec la dignité, avec l'indépendance du Saint-Siège? Tous ces actes militaires ou diplomatiques, cette intervention continuelle d'une police étrangère, ces intrigues, ces exigences, ces obsessions, ce langage hautain à l'égard du pouvoir spirituel, ces recours à la menace pour combattre les réformes qui effrayent et faire avorter les pensées qui déplaisent, tout cet ensemble dit assez haut que les États de l'Église ont été en proie à une occupation permanente. Quel catholique, s'il a souvenir des gloires antiques de la Papauté et de l'attitude qu'il lui fut donné de prendre, de tout temps, vis-à-vis de l'empire d'Allemagne; quel homme d'État, s'il assigne à l'élément religieux, dans le gouvernement de la société, la part qui lui revient légitimement, s'il désire, par conséquent, voir l'Église catholique assumer, dans la personne de son chef, un rôle digne de sa grandeur, ne doit souhaiter que le Saint-Siège soit soustrait à une situation humiliante, et, pour rappeler une proclamation célèbre, délivré de « cette pression étrangère qui s'appesantit sur toute la « Péninsule?»
Qu'on ne dise pas que ces accusations, exactes sans doute quand elles s'adressent à l'Autricha«de Joseph II, ne portent plus contre l'Autriche régénérée par le concordat du i 8 août 1855. Nous aurons à parler plus loin du concordat en luimême ; pour le moment, faisons justice d'une erreur de fait,
1 . L'ecclésiastique dont nous parlons , et qui , à toutes les vertus sacerdotales ainsi qu'au plus noble caractère, joint un remarquable talent d'écrivain, est M. l'abbé Bernard! ; sa modestie nous pardonnera de lui rendre ici l'hommage qui lui est dû.
erreur sur laquelle repose toute l'argumentation des hommes qui réclament de bonne foi, dans l'intérêt de l'Église, le maintien de la domination autrichienne en Italie.
Le concordat de 4855, il faut qu'on le sache, n'a jamais été mis à exécution dans les provinces lombardo-vénitiennes ; il ne Ta pas été, et il ne peut pas l'être. Pourquoi? Par cette raison très-simple que le clergé lombardo-vénitien, participant, à peu d'exceptions près (la circulaire du prince Schwartzenberg en est une preuve assez éclatante ), aux légitimes passions du patriotisme italien, tout exercice des libertés accordées par le concordat deviendrait pour l'Autriche un péril redoutable; citons des exemples :
Les articles 4 et 24 du concordat portent que « toutes les « cures seront données au concours public, » et que les évoques « admettront aux fonctions ecclésiastiques ceux « qu'ils jugeront opportun d'y élever. » Eh bien ! en dépit de cette clause et en dehors de toutes les stipulations nouvelles, le gouvernement autrichien s'arrange de façon à exclure des postes dont il s'agit les prêtres qui ne sont point à sa dévotion. Une dépêche du 14 mars 1856 enjoint à l'archevêque de Milan d'attendre, pour donner suite aux nominations, que l'autorité autrichienne ait pu exercer son veto, « afin, dit ce document, que les bénéfices ecclésiastiques ne soient attribués qu'à des prêtres sur les principes politiques desquels le gouvernement puisse compter. » Des évoques, entre autres l'évêque deVicence,Mgr Capellari, se sont adressés directement à Rome pour savoir s'ils devaient, en effet, consentir à ce que leurs listes de candidats fussent soumises à la révision gouvernementale. « Fermez les yeux sur cette exigence, leur a-t-on répondu, en considération des avantages qu'il y a lieu d'espérer d'ailleurs du concordat. » Les évoques ont obéi, et, après avoir mis les autorités autrichiennes à même de prononcer, ils ont fait de leur mieux pour dissuader les ecclésiastiques frappés du veto de se présenter au concours.
L'article 3 déclare expressément « que les évêques coince muniqueront librement avec leur clergé et le peuple, et « qu'ils publieront, en toute liberté, leurs enseignements. » Une instruction, en date du 7 avril 1 857, fait savoir à l'arche-
vêque de Milan que, nonobstant cette stipulation, les lettres pastorales et tous les actes ecclésiastiques doivent être soumis à l'examen préalable de l'autorité civile, et une dépêche du J2 janvier 1858 renouvelle l'ordre de se conformer à cetle recommandation. Le régime des lois joséphines se trouve ainsi rétabli en fait.
L'article 9, article de nature à créer au clergé les difficultés les plus grandes, accorde « aux évéques et aux prêtres ordia naires, le pouvoir discrétionnaire d'empêcher les fidèles de a lire des livres pernicieux, » et leur assure, dans ce but, le concours du pouvoir civil. Plusieurs évêques et grands-vicaires prirent cet article au sérieux et se mirent en devoir de l'exécuter. Ordre fut donné aux libraires de retirer du commerce tels livres qui leur furent désignés. Recours des libraires au gouvernement. Celui-ci ordonna la suppression des ouvrages suspects au point de vue politique, mais laissa librement circuler les livres où se trouvaient attaquées la religion et la morale.
Ainsi, l'on fait retomber sur le clergé l'odieux des dénonciations et des poursuites, et les exigences politiques une fois satisfaites, on se donne le bénéfice d'une indulgence qui est elle-même assurément la violation la plus directe des engagements contractés avec Rome.
Aux termes de l'article 32, les biens des diocèses, ainsi que tous les bénéfices vacants, doivent être administrés par des commissions mixtes, selon les formes arrêtées entre Sa Sainteté et l'Empereur. Une circulaire du 22 janvier 1856 décide que la gestion desdits biens devra avoir lieu d'après les règles en usage antérieurement au concordat, c* est-à-dire exclusivement par la main de l'autorité civile.
C'est par des instructions analogues du ministre de la justice (28 août 1857 et 27 mars 1859), que les dispositions du concordat, relatives à certaines causes matrimoniales et au témoignage à porter parles ecclésiastiques devant les tribunaux, se sont trouvées formellement rapportées 1 .
1 . Une circulaire très-récente du président du tribunal d'appel de Milan , dit , sans aucun détour : « L'eccelso ministro délia giustizia ha
Tout ce que le clergé lombard paraît avoir gagné depuis le concordat, c'est une disposition d'après laquelle les bénéfices, lors de la nomination des nouveaux titulaires, supportent, au profit du trésor impérial, une taxe équivalant à une année de revenu.
Au mois d'août 1858, les évoques de la Vénétie se réunirent sous la présidence du patriarche de Venise, leur métropolitain, à l'effet de demander officiellement à l'empereur d'Autriche, que « le concordat conclu ne demeurât pas lettre morte. » On répondit de Vienne qu'il fallait attendre, et que le concordat serait mis à exécution lorsque les circonstances permettraient qu'il en fût ainsi. Cette réponse est le pendant de celle qui était faite, depuis quarante-cinq ans, aux réclamations des provinces lombardo-vénitiennes : les promesses solennelles de 1815 seront accomplies et les possessions autrichiennes d'Italie jouiront d'institutions nationales, quand la cour de Vienne croira possible de tenir ces promesses et d'accorder ces institutions sans péril ! Nous ne saurions trop le répéter : dans l'ordre ecclésiastique, non plus que dans la sphère politique, l'exercice d'aucune liberté ne saurait être toléré par l'Autriche au delà des Alpes. Entre ces mots : Libertés religieuses ou politiques, et ceux-ci : Maintien de la domination autrichienne, il y a, dans la Péninsule, contradiction absolue et fatale. La bonne volonté se briserait peut-être elle-même contre cette nécessité dont la cour de Vienne a toujours su tenir compte : la raison d'État.
Un évêque piémontais se trouvait à Venise au moment de la réunion dont il vient d'être question. Un jour, dans un cercle nombreux, la conversation s'engagea entre ce prélat et l'un des suffragants du patriarche, sur la situation respective des clergés piémontais et lombardo-vénitien. « Messieurs, « répéta plusieurs fois l'évêque de la ville autrichienne, il « faut avouer que l'épiscopat piémontais jouit d'une liberté # « d'action beaucoup plus étendue que le nôtre 1 »
« dichiarato che, an che dopo il concordato stabilito colla Santa Sede, « in générale nulla osta a che le persone del clero, etc., etc.» (Milan, 9 avril 1859.)
Voilà les fruits du concordat de 1855 dans le royaume Lombard-Vénitien. Si telle est la situation, il nous sera bien permis de demander quelle compensation l'Autriche peut offrir au catholicisme en Italie, pour la pression qu'elle est amenée forcément à exercer sur les États de l'Église, pour l'impopularité sous le poids de laquelle elle y écrase la Papauté, pour cette lutte redoutable qu'elle établit dans la Péninsule entière, entre la conscience religieuse et la conscience nationale, et dont la dissolution des croyances au sein de toutes les classes révèle assez les irréparables effets, Et s'il est impossible d'entrevoir cette compensation, si partout où apparaît la main de l'Autriche la résistance du sentiment italien se produit aussitôt sous la forme d'une protestation tout à la ' fois religieuse et politique, si la solidarité que l'Autriche cherche à établir entre ses intérêts et ceux du gouvernement romain, provoque contre le Saint-Siège, en Italie, des hostilités implacables, comment ne pas hâter de tous ses vœux le moment où, affranchie d'une tyrannie d'autant plus redoutable qu'elle affecte les allures de la protection, la Papauté s'entourera, comme d'un rempart, d'une zone infranchissable de neutralité
L'Autriche ne compromet pas seulement les intérêts du catholicisme, en exerçant sur les États de l'Église une intolérable pression. La lutte, qu'au détriment de la Papauté, elle soutient, depuis plus de quarante ans, dans l'ordre des faits politiques, elle la transporte dans la sphère des idées; et, donnant à cette lutte un caractère doctrinal, elle livre le catholicisme lui-même comme l'enjeu de cette partie désespérée. De même qu'en voulant établir une solidarité étroite entre le gouvernement pontifical et le maintien de sa domination en Italie^ elle y déchaîne contre le pouvoir temporel du Saint-Siège les passions généreuses du patriotisme; ainsi, en identifiant avec le catholicisme des théories et des systèmes sociaux qui, en d'autres temps, on pu naître sous son égide, mais qui, pourtant, n'ont que la valeur de purs accidents," elle arme contre l'influence de l'Église les susceptibilités de cette puissance avec laquelle on doit compter et qu'il faut bien appeler l'esprit moderne.
Et, ici, il est nécessaire de poser quelques bases fondamentales et de rappeler quelques principes.
Notre siècle vient après trois siècles de révolutions profondes où le bien et le mal ont été étrangement mêlés, et qui, de quelque manière qu'on les juge, ont introduit en fait dans l'ordre social, inauguré, il y a mille ans, par la rénovation de l'Empire, des modifications décisives.
Au moyen âge, l'Église et la société étaient organisées d'après ce puissant système qui se formule dans un nom : la théocratie; dans la rigueur de son principe, la théocratie n'admet qu'un pouvoir sui juris, le pouvoir ecclésiastique, pouvoir souverain et inaliénable, duquel procèdent tous les autres, et dont ceux-ci ne sont que les instruments. Toute doctrine en désaccord avec la doctrine souveraine doit être extirpée par le secours du bras séculier, et quiconque professe une telle doctrine, cesse, par ce fait seul, de compter au nombre des membres du corps social 1 .
L'Église régnant dans Tordre des faits comme dans l'ordre spirituel, imposer des limites à son droit, c'est nier son autorité suprême et entraver sa liberté. La liberté de l'Église im-
1 . L'inquisition et la suppression par la force de tonte dissidence , ne sont qu'une application très-logique du principe accepté. Cela est si vrai, qu'au moyen âge , les adversaires politiques les plus acharnés des papes sont les premiers à se faire les instruments de la pensée qui domine Tordre social. Voyez les lois promulguées contrôles hérétiques, par l'empereur Frédéric 11, en 1220, 1224, 1232, etc., etc., etc.
Édit de 1220. « Sane adeo infidelium quorumdam iniquitas
« abunda?it,nt non dubitent contra apostolicam disciplinam etsacros « canones sua statu ta conQngere adversus Ecclesiœ libertatem... porro « omnes hœreticos utriusque sexus, quocumque nomme censeantur, a perpétua damnamus infamia... Statuimus etiam.hoc edicto in perpe- « tuum valituro, ut potestates et Con suies seu Rectores pro defen- « sione fidei praestent publiée juramentum, quod de terris suœ juri- « diction! subjectis, universos hœreticos ab Ecclesia denotatos bona fide « pro viribus exterminare studebunt. » (Hist. diplom. Friderici se- « cundi, t. II, p. 3.) Voyez aussi la lettre si curieuse, où Frédéric II reconnaît et démontre que l'Église et l'Empire ne sont pas deux puissances, mais une puissance double agissant sous une impulsion unique. (Raynald. Annal, ad ann, 1233.)
plique donc la suppression de tout ce qui n'est pas elle 1 . Telle est, dans sa précision, la formule du système théocratique.
Quand le ressort de ce système se fut peu à peu détendu, le pouvoir laïque cessa d'être l'instrument du pouvoir ecclésiastique, mais la religion resta loi de VÊtat; l'intolérance civile continua à régler les rapports de l'individu avec le corps social ; et le clergé, corps politique, se maintint en possession de privilèges qui demeuraient le signe et l'effet de son pouvoir. Cet ordre de choses régna en France jusqu'à la révolution de 1789. D'immenses événements avaient signalé le cours des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. L'invasion du protestantisme, les transactions formulées après des luttes sanglantes dans les conventions de Passau et d'Augsbourg et dans l'édit de Nantes, la rénovation de l'ordre politique européen par la paix de Westphalie, la substitution d'un droit devenu rationnel tout en restant chrétien au droit fondé sur la suprématie politique du pouvoir ecclésiastique, tous ces faits, d'une importance fondamentale, avaient amené, dans le monde des esprits, des changements aussi décisifs que les changements accomplis dans le domaine des faits. En 1789, sous la pression de nécessités impérieuses, et déterminée par l'assentiment du clergé lui-môme, la volonté du pays consacra une révolution devenue nécessaire. Elle proclama la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de la parole, sauf le respect de l'ordre et des lois.
Le jour où cette révolution fut consommée, où la liberté religieuse, liberté qui n'a rien de commun, il faut le dire trèshaut, avec Yindifférentisme religieux et Y athéisme politique, fut
1. Aussi, dans les édits contre l'hérésie, trouve- 1- on toujours
unies ces deux idées: « Procedere contra pravitatem hœreticam
« ac relevare libertatem ecclesiasticam.....n (Hist. diplom. Friderici
secundi, t. II, p. 704) « Salutem com munis fldei unanimiter pro-
« curemns, relevemus ecclesiasticam libertatem , commissos nobis glace dios in perverso^es fidei acuamus. » (Ibid>, t. IV, p. 409.) « Apte prehenderemus arma defensionis et gladium cujus est nobis a Domino « pro tuitione fidei et ecclesiasticœ libertatis attributa potestas. » (Ibid.,t. III, p. 37.)
inaugurée ; où l'organisation sociale ne reposa plus que sur des principes de justice naturelle; où l'Étal, se déclarant incompétent dans les choses religieuses, rendait cet hommage à la conscience humaine de la laisser maîtresse d'elle-même, et de restreindre l'empire de la force au maintien de la paix publique et de la sécurité de tous, ce jour-là, les bases qui avaient soutenu l'ordre ancien s'écroulant, la société moderne était fondée.
Or, cet avènement de la liberté religieuse ne rendait que plus nécessaire d'établir entre les deux pouvoirs un système bien défini de rapports : la théorie de la séparation de ces pouvoirs n'est pas seulement une utopie, c'est un oubli des principes fondamentaux qui président à la marche des sociétés chrétiennes. Quoi qu'on tente, et sous quelque forme que s'effectue le développement des institutions modernes, l'alliance de l'Église et de l'État gardant chacun son indépendance, s'unissant toutefois dans la poursuite de buts non pas opposés, mais distincts, ne cessera de répondre à des nécessités morales de premier ordre. Le concordat de 1801 fut l'expression de cette alliance et la formule de ces rapports.
Nous osons dire que les principes admis par ce concordat ont constitué le droit ecclésiastique et politique le plus favorable aujourd'hui aux véritables intérêts religieux, parce que seul il répond à des exigences qu'il ne serait ni juste ni prudent de méconnaître. Un système qui écarte du clergé tout ce qui, dans le passé, avait pu affaiblir le respect dont il doit être entouré ; qui permet au zèle du prêtre de se développer sans entraves, mais ne lui laisse pour armes que les armes dignes d'être employées dans les combats de Dieu, la parole et l'exercice de la charité, un 'tel système offre au clergé d'incomparables avantages pour l'accomplissement de sa mission divine ; et parmi ces avantages, le premier peutêtre, est de montrer que l'expansion du Catholicisme se concilie admirablement avec ce qu'il faut pardonnera l'orgueil du dix-neuvième siècle de nommer les progrès de la raison publique.
S'il en est ainsi, et nous croyons difficile d'établir le contraire, ne fautol pas voir un péril dans tout système qui,
heurtant de front des idées profondément enracinées, entre directement en lutte avec la raison ou, si Ton veut, avec la passion d'une époque?
C'est ce péril d'autant plus grand qu'il se dissimule sous . les apparences d'un service rendu, c'est ce péril que l'Autriche a suscité au Catholicisme. Singulière destinée de ce pays! nous n'accusons pas les intentions; nous répugnons à croire qu'il y ait ici un plan savamment calculé d'odieux machiavélisme; mais, en fait, qu'elle ait conscience d'un tel rôle ou qu'elle se le dissimule à elle-même, il aura été réservé à l'Autriche de compromettre tour à tour les intérêts du Saint-Siège par des moyens absolument contraires; après lui avoir prodigué l'outrage et les déboires, passant tout à coup de l'oubli de ses devoirs à l'exagération des droits qu'elle avait méconnus, elle aura été conduite à exciter, contre la cour de Rome, les inquiétudes des gouvernements et les défiances des peuples; après avoir créé, dans les lois Joséphines, un arsenal où purent puiser, près d'un siècle durant, tous les ennemis des justes prérogatives de la Papauté, tous les contempteurs de l'indépendance et de la dignité du pouvoir spirituel, on l'aura vue, dans le concordat de 1855, relever, si l'on peut dire, les postes avancés où se retranchait la philosophie du dix-huitième siècle, pour diriger contre l'Église des traits qui, à coup sûr, ne sont pas épuisés. Certes, quand la cour de Vienne interdisait aux évoques de l'Empire toute correspondance avec Rome, quand elle soumettait leurs mandements et leurs instructions au visa de la police, quand elle osait renvoyer le saint pontife Pie VI, venu tout exprès en Autriche, sans qu'un adoucissement aux peines dont on l'abreuvait eût été accordé à ses prières, elle méritait toutes les sévérités dont la conscience chrétienne pouvait s'armer envers elle; mais quand, aujourd'hui, elle rend aux adversaires de l'Église les moyens d'attaquer, dans l'acte solennel passé avec le Souverain Pontife, un système rappelant, à tant d'égards, celui qui souleva jadis , contre le Catholicisme, des hostilités implacables; lorsque, tout en provoquant ces attaques, elle trouve moyen, par des instructions interprétatives, de frustrer le Saint-Siège des compensations sur lesquelles, du moins,
il lui était permis de compter, de laisser le concordat lettre morte dans une portion considérable de l'Empire, de faire peser ainsi sur Rome l'impopularité d'un acte dont elle élude elle-même les conséquences, on en vient à se demander si le % service d'aujourd'hui est de beaucoup préférable aux outrages d'hier, et à rechercher si, dans la pensée de l'Autriche, un acte si infécond, au point de vue religieux, ne serait pas, avant tout, une ressource de stratégie politique, et, pour dire le mot, une machine de guerre.
Ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, en effet, c'est qu'en engageant la lutte dans la Péninsule avec les instincts et les besoins moraux dont l'ensemble constitue l'esprit du dix-neuvième siècle, l'Autriche s'efforce de provoquer un antagonisme analogue dans le pays qui s'est toujours fait gloire de professer, avec un profond dévouement pour le Saint-Siège, représentant et gardien de l'unité catholique, un attachement sincère à ses traditions nationales.
Ce n'est un mystère pour personne qu'au sein du Catholilicisme français, de ce Catholicisme si fort par l'union de ses chefs, alors qu'il voyait honorer de la pourpre romaine les prélats les plus dévoués à des doctrines aujourd'hui dédaignées, les La Luzerne, les Bausset, les d'Astros; alors qu'il se glorifiait des Émery, des Frayssinous et des Quélen, il existe un parti que, sans porter atteinte à des sentiments dont il faut honorer la pureté et sans risquer d'ailleurs de le blesser d'aucune sorte, on peut appeler le parti du concordat autrichien; et ici, nous croyons user d'une liberté toujours reconnue dans l'Église, en soumettant à une critique respectueuse un acte qui, dans son double caractère, participe de la politique civile aussi bien que de la politique religieuse.
Personne, à l'heure qu'il est, ne songe, en France, à se replacer purement et simplement sur le terrain de l'ancien gallicanisme. Certes, le fonds des doctrines de 1682- est assez solide pour défier les attaques ; il faut répondre par un sourire aux puériles insultes dont sont l'objet, sous nos yeux, les enseignements qui ont nourri si longtemps la forte piété de nos pères. Mais la forme sous laquelle se sont produites ces doctrines pourrait soulever aujourd'hui des difficultés sérieuses,
et d'ailleurs tout change avec les siècles. De môme que le gallicanisme de Bossuet n'était pas celui de Gerson, ainsi le gallicanisme du dix-seplième siècle ne peut être celui de nos jours. La doctrine de politique ecclésiastique qui doit gouverner notre siècle, se réduit, ce nous semble, aux points suivants : — indépendance du pouvoir séculier à l'égard de toute juridiction politique attribuée à l'Églisç; — légitimité des principes sur lesquels repose la constitution de la société moderne ; — résidence de la souveraineté spirituelle dans le corps épiscopal uni au Saint-Siège, — et, conséquemment, caractère tempéré de la monarchie pontificale.
Contre cette doctrine si modérée dans sa force, qui, sans froisser des susceptibilités légitimes ni sacrifier aucune de nos traditions nationales, satisfait, nous le pensons à toutes les exigences d'une orthodoxie scrupuleuse, contre cette doctrine, le parti du concordat autrichien reconstruit le système de la théocratie directe ou indirecte. Ce système, qui n'a jamais été complètement réalisé, même au moyen âge, constitue l'idéal de ses historiens et de ses publicistes. Dans l'avenir qu'on poursuit, le clergé recouvre ses privilèges de puissance politique et de juridictions exceptionnelles; les dogmes et les préceptes de l'Église redeviennent lois de l'État, et l'intolérance civile demeure le droit public auquel on ne déroge que momentanément et sous la pression regrettable des circonstances.
D'un tel point de vue naissent nécessairement ces conséquences : l'ordre nouveau, l'ordre ecclésiastique et politique du concordat français de 1801 est une déviation des principes qui doivent présider aux rapports des deux pouvoirs et une sorte d'apostasie des nations. Le droit public, inauguré en 1789 et consacré par toutes nos constitutions depuis cette époque, ne peut qu'être supporté, jamais accepté. On le subit sans le reconnaître, et l'on accomplit un devoir en l'attaquant par tous les moyens, pour ramener l'Europe aune théocratie pure ou mitigée. Dès lors, avec la facilité que donnent le parti pris et l'habitude de l'a peu près, on imagine «toute sorte de théories pour justifier l'ordre théocratique en dépit de l'histoire qu'on mutile. Dans le passé, on nie les erreurs et les
abus d'un système devenu, cependant, si funeste à l'Église ; dans le présent, on calomnie notre droit public, en le présentant comme incompatible avec le Catholicisme. Là où l'ordre ancien a été en partie conservé ou restauré, on glorifie ces débris d'un autre âge, comme si l'on tenait à honneur d'identifier le Catholicisme avec tout ce que le temps a solennellement condamné, et l'on arrive à présenter à la société moderne cette sommation très-simple : se renoncer elle-même et livrer son drapeau I
Certes, nous n'ignorons pas quelles irréprochables intentions dirigent les chefs du parti religieux, dont nous cherchons à définir la pensée ; nous savons que chez eux le talent est à la hauteur du zèle , et nous rendons hommage aux vertus qui dirigent une initiative inspirée par le dévouement. Mais nous demandons si les écrivains qui combattent sous leurs ordres ont bien calculé la portée de la déclaration de guerre si vaillamment adressée à leur siècle. Témoin d'une polémique dont le seul résultat est de faire confondre le Catholicisme avec les passions et les intérêts qui, de tout temps, ont Su prendre son masque ; d'aigrir contre l'Église les esprits si nombreux atteints de ce scepticisme de bonne foi qu'il convient de ménager; de semer la division dans des rangs qu'il importerait de ne pas éclaircir ; d'afTaiblir, en un mot, l'empire de la religion sur les intelligences et sur les mœurs, — catholique et Français, nous nous effrayons de l'avenir qu'on prépare, et, prêt à soumettre noire pensée propre aux décisions non pas d'un parti, mais de l'Église, nous posons humblement ces questions :
Le Catholicisme, en général, a-t-il quoi que ce soit à gagner dans cette lutte ouvertement dirigée contre la société moderne, alors que les principes de cette société ne sont autres que des principes tout ensemble rationnels et chrétiens, la liberté de conscience et de culte, l'égalité civile? Au lieu d'un duel à engager, n'y a-t-il pas plutôt un traité à conclure? et où serait le gain pour les intérêts religieux si l'on ravivait une irritation toujours prête à renaître, en exprimant publiquement le regret que la dureté des temps ne permette pas de rétablir la dime, le droit d'asile dans les églises, lesjuridictions
exceptionnelles, la censure ecclésiastique sur les livres, etc., etc. *? —Le Catholicisme français, en particulier, trouve-t-il un avantage quelconque à déserter des traditions qu'autorisent les plus grands noms de notre histoire ecclésiastique? Seronsnous des chrétiens plus disposés aux combats sérieux de l'esprit, quand nous aurons fait litière de tous les usages nationaux, et qu'abandonnant les maximes sous l'égide desquelles ont grandi ces héroïques serviteurs de la foi immolés en 1793, nous aurons abaissé le droit de juridiction de nos évoques devant des décisions très-respectables sans doute, mais auxquelles un caractère légal n'a jamais été attribué parmi nous?
: 1. Voyez les articles 9, 13, 14, 15, 33, etc., etc., du concordat autrichien.
Note 5, p. 00, lettre XXXIX.