‹ L'Italie de 1847 à 1865Chapitre 31 sur 85 · Ces on dit se trouvèrent exacts · texte numérisé non relu

Ces on dit se trouvèrent exacts

3. Fêtes commémoralives de l'expulsion des Autiicliiens en 1747.

3. Lors de la fête dcrinstallalion de la Consulte d'État. ~ Le soir de cette fête, tous les ministres étrangers, à l'exception de l'ambassadeur de France, furent acclamés au lliéàtrc Torlonia.

Dli M. D'aZKGLIO. 29

m'a mis en état de chômage pendant quelque temps, et dont il m'est resté un éblouissement lorsque je travaille. Je ferai mon possible pour vous donner une idée de ce qui se passe ici, sans trop m'étendre sur les détails. D'ailleurs j'ai causé de tout cela avec votre beau-frère.

L'année dernière la question était posée entre le souverain et les sujets sans intermédiaire, et le difficile était d'amener les affaires à une bonne solution sans bouleversement. Le problème a été résolu d'une manière assez heureuse. Cette année , entre les deux extrêmes, nous avons le corps intermédiaire de la Consulta, Elle est la clef de voûte, et il ne faut s'occuper que de son affermissement. Ceci dépend surtout d'elle-même, de sa modération et de sa fermeté. A la manière dont elle s'y prend, nous avons lieu d'espérer qu'elle sera bientôt ce qu'elle doit être. Je fais mon possible pour que tout le monde concoure à lui donner l'importance et l'influence désirables. Le pape répugnait à lui accorder la publicité de ses actes : il paraît à peu près sûr qu'on l'y décidera.

Le parti du mouvement a imaginé, ces jours passés, de formuler nombre de demandes, parmi lesquelles quelques-unes étaient raisonnables, comme Xabolition de la loterie, etc.; d'autres naïves, comme de respecter le cachet des lettres, d'avoir fiducia nel popolo, etc.; d'autres ridicules, comme dHinccorraggire la marina^ etc.; et ces demandes, on les a adressées au Saint-Père. J'ai tâché de faire comprendre qu'il aurait fallu les envoyer à la Consulta pour montrer qu'on la regarde comme une puissance réelle et comme une représentation de la nation. Il me semble que cette idée a été acceptée.

Il y a deux jours, le cardinal Ferretti a été averti qu'une grande émeute allait avoir lieu. Les portes du Quirinal furent aussitôt fermées; on plaça cinquante dragons pour les garder à l'extérieur, et un bataillon occupa

la place et les rues qui y aboutissent. C'était le soir. Dans la nuit les postes de la Civica furent doublés, et tout le monde se regardait sans trop savoir de quoi il était question. Ces marques de méfiance excitèrent du malumore. Le peuple se porta chez le sénateur Corsini pour le prier d'aller chez le pape et de lui demander la raison (et peut-être raison) de ce qui se passait. Le pape répondit qu'il ignorait les motifs qui avaient décidé le cardinal à se mettre en état de siège, qu'il avait une entière conhance dans son peuple, et que le lendemain il lui donnerait soddisfazione. En effet, le lendemain il est sorti, et a fait une longue promenade dans Rome au milieu des vivatf et des applaudissements, et de nombre d'avis et de conseils qu'on lui beuglait par la portière; après quoi tout le monde s'est retiré, point battu, mais content, et tout a été dit. Les cris contre Savelli, le gouverneur, et contre la police et i hirboni qui entourent le pape, n'ont pas manqué. Ciceruacchio, monté derrière une des voitures de la suite, portait un grand drapeau avec cette inscription : « Santo Padre, lidate vi nel popolo; Dio e convoi. » Tout cela est bel et bon; il faudrait cependant que ces mouvements de la rue eussent leur fin ; et pour cela , il faut que la Consulta se charge sérieusement de représenter le pays.

Le fait est que le gouverneur est un coquin, — je n'en ai pas de documents, mais j'en ai la conviction; — il a effrayé Ferretti, qui a donné dans le piège. Il paraît que c'est une des solite manœuvres du parti. Des lettres des provinces avaient averti de prendre garde, qu'on allait essayer d'exciter des troubles.

Le pape s'attire ces désagréments en s'ob'stinant à garder des gens qui jamais ne se rallieront sincèrement à lui : ce qui fait que la déloyauté du gouvernement perce dans tous les actes; le parti exalté se cabre et devient tous les jours plus nombreux, et le nôtre perd du terrain.

DE M. D'AZiiGLlO. []{

Malgré cela, je vois la position actuelle sans trop crinquiéiude, et je crois que quelques fautes et quelques inconvénients serviront à éclairer le gouvernement. Quant à la crainte d'un 93, la civica, le Piémont, et en dernier ressort l'Autriche, sont là pour nous empêcher de dérailler.

Sur ce que vous me demandez de votre ambassade, je n'ai rien de plus brillant à vous dire : isolement et méfiance comme par le passé; la France est toujours à sa place, mais votre gouvernement ne saurait tomber plus bas dans l'opinion ; et je dois même vous dire (|ue si dans cette session les députés ne faisaient rien pour rhonneur du pavillon, on commencerait à se demander si le pays est bien réellement mécontent du rôle qu'on lui fait jouer. Quant à moi, je ne croirai jamais que la France ait perdu sa générosité millénaire.

Tout à vous.

A MONSIEUR EUGÈNK RENDU.

Gèucs, 23 mars 1848.

Mon cher Monsieur,

.Nous nous plaignions que votre gouvernement retardât le mouvement italien. Nous ne pouvons plus en dire autant à cette heure. Yous nous menez ventre à terre. Avec cela, nous ne serons pas désarçonnés, je l'espère. Les fabuleux événements qui se sont succédé chez vous avec une si prodigieuse rapidité devaient nécessairement exposer à quelques dangers notre tranquillité intérieure.

Mais, d'un côté, leâ gouvernements ont pris soin de satisfaire l'opinion publi(Jue; de l'autre, les J)optilatiOtis ont fait preuve de bon sens, de sens pratique, et ont fort bien compris la différence qui existe entre la situation

32 rOIlRRSPONDANCE POLITIQUE

(le la France et la nôtre; en résultat, nous n'avons rien perdu sous le rapport de Tordre , et nous avons beaucoup gagné en sécurité, puisque nous trouvons beaucoup moins d'obstacles dans les oppositions du parti rétrograde et de la bureaucratie. Un nouveau ministère presque entièrement séculier, et une constitittton qui va paraître demain et que les événements de France auront sans doute rendue plus libérale, ont été tout naturellement amenés par votre nouvel ordre de choses. On songe à Tarmement et à remplacer beaucoup d'anciens employés. L'opinion publique est satisfaite, et je ne redoute aucune secousse pour le moment.

J'ai demandé aux ministres, qui sont tous mes amis\ quelle était la pensée du pape au sujet de votre République. Le pape dit que l'Église a toujours reconnu et doit toujours reconnaître tous les gouvernements. Il attend seulement, comme de raison, la communication officielle des changements survenus dans votre système et l'installation définitive de celui que vous avez adopté.

Au reste, aucun homme de bon sens ne pourrait, à l'heure qu'il est, trouver mauvais ni extraordinaire qu'on ait proclamé chez vous la République. Où diable trouver un roi de France après ce qui s'est passé? En fait de monarchie, on ne peut certainement pas accuser les Français d'y avoir mis de la mauvaise volonté.

Voilà , mon cher monsieur Rendu , ce que j'avais à vous dire au sujet de votre interpellation. Sachez en même temps que nous faisons tous des vœux bien sincères pour la prospérité de la France et de la République. J'ai connu il y a douze ans M. de Lamartine; il serait

1. Les ministres étaient : cardinal Ânlonelli, secrétaire d'État, ministre des affaires étrangères; Rccciii, à l'intérieur; Slur])inclli, à la justice; Minghetti,aux travaux publics ; Morichini, aux finances; prince Aldobrandini, à la guerre; Galletli, à la police; cardinal Mezzofanti, à l'instruction publique; Pasolini, au commerce.

tout simple qu'il ne se souvînt pas de moi; je voudrais pourtant lui adresser mes félicitations, et je vous prie de vouloir bien vous en rendre l'interprète; et vous me connaissez assez pour savoir qu elles sont sincères.

Si vous écrivez à M. Doubet, faites-lui mes amitiés; je lui ai écrit à Nice il y a quinze jours.

Tout à vous.

AU MÊME

Sans date ( commeucemenl d'avril).

Mon cher monsieur et ami, je vous envoie une Adresse des Italiens au Saint-Père, Vous verrez où nous en sommes, moralement^. Si Pie IX veut, s'il consent à être ce que Topinion fait de lui, la papauté est définitivement la force dirigeante de ce siècle. S'il s'y refuse, je ne sais ce qui arrivera. La Providence n'offre pas deux fois une occasion telle que celle-ci.

1. Très-Saint Père, la bénédicUon de Dieu invoquée par Voire Sain- . teté est descendue sur l'ItaUe. Dieu a exaucé la voix magnanime qui, des hauteurs du YaUcan, implorait le triomphe des opprimés et la rédemption d'un peuple.

L'âme inondée d'allégresse, tous les Italiens se tournent \crs le pontife qui a inauguré la régénération de l'Italie et le supplient d'achever son œuvre. Les peuples d'Italie ont conscience de leur nationalité; fils de la même famille, ils aspirent à se réunir, dans un paclc fratemel, autour de leur père, qui est aussi leur libérateur; ils vous demandent de faire en sorte qu'une représentation de tous les États de la Péninsule provoquée par vous se réunisse à Rome en parlement national.

Bienheureux Père 1 dans le grand naufrage de toutes les puissances de la terre, dans cette sublime réorganisation des nationalités européennes, un seul pouvoir est debout, parce qu'il repose sur les fondements de la vérité, c'est le vôtre. Voire Saiptelé a prononcé la parole

Le pape vient de répondre à Y Adresse, ou plutôt aux événements, par une sorte de proclamation aux peuples d'Italie^ qui a sa grandeur, mais où les points décisifs ne sont pas abordés; elle se termine par ces paroles: « Puisse le Seigneur faire descendre sur vous cet esprit « de conseil, de force et de sagesse dont le principe est « la crainte de Dieu; afin que nos yeux voient la paix « régner sur cette terre d'Italie que, si dans notre cha- « rite universelle pour le monde catholique tout entier, « nous ne pouvons l'appeler la plus chère, Dieu a voulu « cependant mettre la plus près de notre cœur. »

C'est beau; mais voici la lutte qui commence entre le chef de l'Église et le prince italien. Et pendant ce tempslà on se bat en Lombardie I

Tout à vous.

A MONSIEUR DOUBET.

Quartier- général de Mont-Bellune , 5 mai 1848.

Mon cher ami, votre lettre m'a trouvé sur la Piave; inutile de vous dire combien j'ai été content de la bonne causerie que vous m'y faites et qui m'a rappelé celles de Rome. Qui l'aurait dit alors? Nousj voilà pourtant.

Je vous remercie de tout ce que vous me dites de bienveillant au sujet de ma pairie. Je ne sais trop si je devrai accepter quand on me la proposera officiellement, car je n'ai reçu aucun avis ou lettre ou autre chose du minis-

qui a ouvert la nouvelle ère ilalienne et européenne. A Votre Sainteté la' gloire de donner une splendeur incomparable à la papauté en montant h la dignité de modérateur de tous les peuples italiens, et en rendant h Rome sa primauté morale et civile non-seulement en Italie, mais en Europe et dans le monde... »

DK M. D'AZEftLIO. 35

lùre. Nous verrons aprè>. Pour le moment il est bien <]uestion de cela!

Ce que vous me dites sur Tétat de la France me semble parfaitement jusle. Quant à l'Italie, ce n'est pas moi, soyez-en sûr, qui hâterai la république. Au reste il est <ïuestion maintenant de la chrétienté en masse plutôt <(ue d'une nation. Il faut décider quel sera le principe qui lui servira de pierre angulaire, et je pense, comme vous, que Rome et le principe catholique sont les seuls qui peuvent occuper cette place. J'en écris continuellement à Rome. J'insiste pour que le pape s'explique; on me l'a à peu près promis. Pie IX et Charles- Albert peu vent seuls sauver l'Italie, non pas des stranieri, mais des Italiens qui seraient le plus à craindre, à peine le danger passé. Au reste l'erreur actuelle des hommes nouveaux, c'est de s'évertuer à promettre et de tâcher d'assurer à un chacun un bien-être qui n'est pas de ce monde. Il faudrait plutôt leur apprendre à s'en passer, et voilà où le seul principe chrétien peut réussir.

Je sais que je prêche à un converti ; aussi j'arrive à vous donner des détails sur nous. Je pense que vous désirez les connaître et qu'ils pourront vous intéresser. D'abord je dois vous dire que je n'ai accepté mon grade ^ que par la raison que faisant la guerre à mes frais, et après avoir déclaré que je ne pensais aucunement à suivre une carrière, je ne faisais de tort à personne; et il est peut-être à propos que j'aie une position qui me donne voce in capitoio^ à l'armée, dans la circonstance actuelle.

Dans les cas ordinaires nous nous serions peut-êlre jetés un peu étourdiment entre deux armées. Mais dans cette guerre tout à fait anormale, nous n'avons rien fait de bien héroïque, je vous assure; et le général Durando

1 . Gelai d'adjudant général sous les ordres du général en chef dé troupes pontiOcàles, Durando.

36 CORRESPOiNDAiNCE POLITIQUE.

serait à même de se tirer d*un plus mauvais pas que celui-ci. Après avoir passé le Pô, nous sommes restés quelque temps en observation près deMantoue. Ensuite, l'armée de Nugent menaçant d'avancer, en trois marches nous sommes arrivés ici avec tout notre matériel. Les populations nous ont reçus partout comme des sauveurs, avec toutes sortes de démonstrations de joie. Nous avons pris soin de bien faire mousser notre bon Pie IX, son armée oUre Pô pour la cause italienne : c'est un fait immense. Nous avons travaillé tout l'hiver à l'amener, et ça a été le but de ma campagne d'hiver.

Outre Teffet moral, il me semblait important que Textréme droite de la ligne italienne ne restât pas à découvert. Enfin nous y voilà; mais si je vous disais tout ce qu'il nous en a coûté de peines et de soucis, vous nous admireriez un petit peu. Il était question de pousser quelqu'un qu'il faut absolument faire avancer, et qu'un rien peut faire trébucher. Au restç il faut se dire à tout moment : C'est Dieu qui mène tout ceci.

Notre corps d'armée a eu sa gauche engagée à Governolo; nous n'avons pas à nous plaindre : trois morts et six blessés; et les ennemis près de deux cents. On les eût

dits frappés d'aveuglement, ces braves Autrichiens : Imaginez qu'ils abordent le village par une chaussée,* en colonne d'attaque, sans remarquer deux pièces de huit qui les regardaient dans le blanc des yeux. Vous pouvez penser : deux coups de mitraille à deux cents pas, quel effet cela a produit. J'ai visité les blessés hongrois qui craignaient que je ne vinsse là pour les faire fusiller, et je leur ai dit : « Vous brûlez nos villages, vous tirez sur € nos paysans qui se sauvent des flammes, eh bien, moi « je vous ferai panser comme les nôtres et vous reverrez « votre pays. » Les malheureux criaient : Viva Pio nono! ils me disaient que leurs chefs étaient ivres et qu'on le;^ avait fait boire aussi pour les mener à l'attaque.

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Les officiers ne se gênent guère avec les pauvres diables : les morts et les demi-morts, on s'en débarrasse à la fois; et plusieurs furent jetés dans le Mincio ce jour-là pour qu'on ne connaisse pas les petites. On a violé, brûlé, pillé, assassiné plusieurs villages; les prisonniers blessés dont je vous parlais étaient entre les mains d'un corps franc qui ressemblait assez à une bande de brigands : eh bien, lorsque ce corps vint nous rejoindre à Ostiglia, deux jours après, il apporta les blessés autrichiens dont ils avaient soigné le transport, et qu'on déposa à l'hôpital du village. Voyez pourtant ces brigands d'Italiens, s'ils sont aussi méchants qu'on le dit !

Un de nos jeunes gens eut le poignet coupé. Je voulais le consoler; il me répondit, en me montrant sa main droite : Resta questa. Le sommeil a été long, mais le réveil est complet et puissant, je vous assure. Notre armée marche avec un carroccio. Ne vous moquez pas de moi; c'est un peu moyen âge I J'ai pensé que l'armée pontificale devait avoir un service régulier, et j'ai fait arranger un autel sur un chariot; rien n'y manque, y compris le mât qui porte un gonfalone aux couleurs de l'Église, avec Viva Pio nono! d'un côté, et de l'autre Dio lo vuole ! Atljourd'hlii, jour de la fête du pape, nous avons dit\2L messe en plein air, toute l'armée rangée sur quatre lignes, par un temps magnifique, et avec une multitude de paysans des environs. Notre aumônier, qui est un carme, a fait un petit discours de circonstance, et tout cet ensemble, je vous assure, était d'un grand effet. Aussi l'enthousiasme était à son comble.

Je fus bien touché aussi l'autre jour par une scène d'un genre différent. Nous étions sur la route de Belluno; nous rencontrâmes une maison isolée près d'un groupe d'arbres. En nous approchant, nous aperçûmes une vingtaine de petites fillettes toutes agenouillées sous les arbres, les mains jointes et priant pour nous; près delà,

un vieux paysan et quelques autres individus : il n'y eut pas un cri, pas une voix qui se fît entendre, pas une remarque. Nous passâmes en silence. Après quelques minutes, me retournant pour voir si je les apercevais encore, je vis plus d'une viejlle moustache qui s'essuyait les yeux. C'est bien simple en apparence; mais, dans notre position, vous ne sauriez croire quel effet cela nous fit.

Maintenant nous attendons la division Ferrari, et puis nous passerons la Piave et ensuite le Tagliamento, et. Dieu aidant, nous rejetterons l'ennemi au delà de l'Isonzo.

Notre armée a vraiment l'aspect d'une croisade. Outre la ligne qui est très-bien, nous avons une armée de volontaires et de paysans, avec costumes de fantaisie : lances, fourches, et toutes sortes d'instruments dont on a fait des armes. De plus, des prêtres, des moines qui, au reste, pourraient bien ne pas porter tous ces pistolets et ces poignards ; mais le moyen de le leur faire comprendre ? Enfin , tout ceci ne manque pas de couleur locale.

Vous devez tout ce babil à la frayeur des populations qui ont détruit les ponts et nous ont forcés à faire halte si»r la Piave. J'ai eu un peu de loisir, et je vous l'ai consacré.

Présentez mes hommages à madame Doubet, et dites à la petite fillette qu'elle aussi prie pour nous, pour l'Italie, bien entendu; et que Dieu fasse de nous ce qui lui sera plus utile.

xrv

AU MÊME

Vicence, 20 mai 1848.

Mon cher amf, bien des bruits ont couru à notre sujet, et je pense que vous désirez sans doule savoir à quoi vous en tenir. Pour expliquer tout ce qui s'est passé, il fau-

drait entrer dans de longs détails, et je n'en ai pas le loisir. J'essaye d'être concis et clair, si cela est possible. Le général Ferrari commandait environ huit mille hommes de Civica. La nécessité évidente d'appuyer ces troupes avec de la ligne, et les instances pressantes de Ferrari portèrent le général Durando à lui céder la moitié de ses troupes de ligne, et il resta avec moins de quatre mille hommes. Notre ligne de la Piave, qu'il était impossible de garder avec aussi peu de forces, fut tournée par la gauche. Le général Ferrari engagea mal à propos la division Livri, qui fut repoussée sur Treviso , où elle s'enferma, obligés nous-mêmes de gagner la ligne de la Brenta avec nos quatre mille hommes, au milieu d'une plaine, à portée de- l'armée autrichienne forte de seize mille hommes et trente pièces de canon ; j'ai plusieurs fois pensé à vous pendant trois jours de marche,* et à vos inquiétudes au sujet de notre petit nombre. Peu s'en est fallu que nousfussionsentourés, faits prisonniers, etc. , etc. Heureusement Durando a fait tant et si bien que nous nous sommes dégagés, et, après bien des marches et contre-marches, nous nous sommes jetés dans Vicence, que l'armée autrichienne venait de quitter après avoir tenté vainement une attaque. Nous arrivions brisés par des marches forcées , dont la dernière avait été de treize heures. Malgré cela, après avoir fait manger la soupe à la troupe, le général Durando fit une sortie pour pincer l'arrière-garde de l'ennemi. Ceci ne pouvait avoir aucun résultat sérieux. Le pauvre général Ântonini, qui s'était distingué en Pologne et ailleurs, y perdit le bras droit. Après deux jours, l'ennemi, qu'on croyait à Vérone, revint brusquement sur ses pas, et attaqua Vicence avec quarante pièces et dixrhuit mille hommes. }] y eut douze heures de bombardement, sans qu'il y eût un setd^ blessé

1. Je viens d^iipprcndrc qu'un homme fui Iqé et un autre b)es^u.

40 CORRRESPONDANCE POLITIQUE

dans la ville. C'est à ne pas y croire. Aux barricades et dans deux sorties à la baïonnette, nous eûmes une quinzaine de morts et une vingtaine de blessés. Le lendemain, on s'attendait à une nouvelle attaque. On met le nez dehoi*s, avec grandes précautions, pour reconnaître. Plus d'Autrichiens !

Le jour de répit n'a pas été perdu : nous nous sommes terrassés, barricadés, fortifiés sur tous les points, car j'oubliais de vous dire que la ville n'a pas d'enceinte ; et maintenant, s'ils reviennent, nous sommes en mesure. Une personne qui a vu l'armée revenant de Vicence dit qu'elle emmenait trente- deux chariots de blessés ; on ne fait qu'enterrer des Croates qu'on trouve tout autour, dans les blés. Le général autrichien avoue avoir perdu deux mille hommes entre tués, blessés, désertés, etc. Un déserteur bohème nous a dit que tous les siens étaient extrêmement fatigués de cette guerre; que les Croates seuls tiennent bon , mais qu'ils se sont mis dans la tête qu'un charme existe qui empêche les Papalini d'être atteints. Ce matin, l'ennemi ne paraît nulle part, et j'ai profité de ce repos pour vous donner de nos nouvelles.

J'ai fait la partie militaire : passons à la politique.

La république de Venise meurt d'inanition. Toute la terre ferme l'abandonne et va se réunir au Piémont. Durando et moi, que les républicains ont pris en grande amitié, nous sommes censés nous être vendus à Charles- Albert, et avoir tout exprès mis dans l'embarras la Sérënissime pour la livrer au roi. Vous ne sauriez imaginer tout ce qui s'est dit et publié d'aimable sur notre comple, personne ne s' avisant que quatre mille hommes ne sauraient livrer bataille à seize mille ; que laisser arriver ce renfort à Radetzki n'était pas précisément faire notre cour à Charles-Albert, et que céder la plus grande partie des forces papales au général Ferrari, républicain de première force, n'était pas non plus se montrer fort

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royalistes, etc., etc. Mais l'homme a, je crois, l'usage de la raison, tout exprès pour déraisonner. — Quoique je vous parle de cela légèrement, je n'en ai pas moins passé quelques mauvais quarts d'heure à ce sujet. Mais maintenant j'en ai pris mon parti.

Savez-vous que je crains bel et bien que les républicains du jour ne finissent par réconcilier tout le monde avec les rois — pour la seconde fois! — Quant à moi, une fois délivré des Autrichiens (et cela je le tiens pour sûr), si je vois le gâchis trop fort, je prends mes Invalides : je me retire de l'arène active, et je tâcherai de servir mon pays en écrivant selon la circonstance. Mais qu'est-ce qu'une brochure jetée au milieu des passions? une feuille dans la chute du Niagara. •

Après tout, je ne puis employer plus de forces que Dieu ne m'en a données; et cela, je le ferai jusqu'au dernier soupir.

Adieu, mon ami, mes hommages à madame Poubet, et qu'elle prie pour l'Italie.

Votre dévoué.

i9 mai.

J'ajoute quelques mots pour vous dire que l'ennemi n'a plus paru. Ces canailles de Napolitains, qui devaient nous relever ici, ont rebroussé chemin... Ils sont la honte de l'Italie. On n'a jamais pu leur persuader de traverser le Pô. J'espère bien qu'on les canardera par les fenêtres partout où ils passeront. On ni'écrit qu'on songe à les désarmer, et à nous envoyer fusils et cartouches qui arriveraient fort à propos.

J'ai renoncé à ma pairie : surtout à cause de ce qu'on disait ici que j'étais vendu à Charles-Albert, et que j'avais conseillé d'éviter de rencontrer l'ennemi pour réduire la

république aux abois. On m'offre une candidature^ et je ne sais trop comment m'y soustraire. Nous verrons.

Adieu.

A MONSIEUR EUGÈNE RENDU

Yicence, 8 juin 1848.

Mon cher ami, M. Doubet m'a envoyé VÈre nouvelle^. J'ai vu l'article au sujet des lutti^, tracé, on le voit bien, par arnica manus. Ce n'est pas la première fois que j'ai à vous dire cela, et à vous exprimer combien je suis touché de votre constante bienveillance à mon égard. L'article de Y Univers et votre confutation (n° 3*8) m'a vivement intéressé. Cela se rattache à une grande question que j'ai toujours tremblé de voir mettre sur le tapis. Le pape a-t-il la liberté de ses actes ou ne l'a-t-il pas? Est-il le maître à Rome, oui ou non ? J'ai toujours pensé que du jour où cela serait mis en question, de grandes perturbations pourraient s'ensuivre pour le catholicisme et pour la cause italienne, qui, selon ma manière de voir, y est étroitement liée. Maintenant je le vois, le mot est lâché. Les Autrichiens, les jésuites, les rétrogrades et

1 . On sait que VÈre nouvelle avait été fondée par l6 P. Lacordaire, au lendemain de la révolution de février. — Ce journal, en regard de VUnivers et de VAmi de la religion^ était l'organe des catholiques libéraux, et le défenseur de la cause iialienne.

2. Lutti di Lombarda, Rome, 24 février 1848. *— Ce pamphlet était tombé sur la Lombardie comme une étincelle sur la poudre. L'auteur y avaU signé la déclaration de guerre à l'Autriche, après avoir dressé, pièces en main, son acte d'accusation. Acceptant les conséquences de sa patriotique audace, M. d'Azeglio avait voulu i^utenir de son épée la cause qu'il avait défendue de sa plume; il avait changé d*arme au service de la même pensée.

DE M. D'AZEOLIO. 43

compagnie en feront leur profit en exploitant, dans leur intérêt, les âmes à convictions sincères, mais timides ou peu éclairées. Je vais mettre sous vos yeux ma manière de voir à ce sujet. Je le ferai incomplètement et sans jbeaucoup d'ordre, car je n*ai guère de temps à vous donner. Radetzki a passé l'Adige avec les débris de son armée (qui sont pourtant encore une trentaine de mille liommes et soixante-dix bouches à feu), et je ne serais nullement étonné qu'il voulût nous donner un petit bonjour en passant; d'autant plus qu'il a une dent contre Surando et Vicence qui l'ont déjà repoussé deux fois.

Je suis à chaque instant interrompu pour affaires de service, devant nous tenir prêts pour cette nuit Précisément je reprends la plume après une assez longue interruption causée par un envoi de sel destiné à saler la soupe des Autrichiens, et qui salera la nôtre, car j'ai fait mettre la main dessus.

Pie IX n'est plus roi absolu, cela est manifeste, dit-on. D'accord, puisqu'il est roi constituti(Jnnel. Mais est-il réellement assiégé dans le Quirinal par une faction que rien ne saurait satisfaire, qui en veut à son .pouvoir, à son existence comme pape et comme souverain ? Je ne pense pas qu'on puisse le dire. Pie IX a le sentiment du bon au suprême degré; mais, — entre nous, — il n'a pas dans la même mesure celui du grand, et j'ose ajouter, du vrai, dans ce sens qu'il n'a pas su accepter les conséquences de ses prémisses; il n'a pas su voir son rôle dans son entier. Sa bonté, qui est son caractère dominant, lui a fait donner l'amnistie; mais cette même bonté l'a empêché de dominer ce vieux parti romain qui, sous le masqué de la religion, n'avait d'autre but que de ramener le gouvernement à l'ancien système. L'émeute, croyezmoi, se rassemble sous les fenêtres du pape, mais elle n'est pas à son adresse. Elle s'en prend à lui, parce qu'il n'a pas éloigné des hommes dangereux qui ont toujours

comploté, intrigué, et qui continuent sur le même pied contre l'indépendance de Tltalie, en faveur de TAutriche et de ses partisans. Ces gens-là ont si bien pris leurs mesures qu ils ont fait tomber au milieu de nous la fameuse enciclica ^ comme une bombe, j uste au moment où elle pouvait faire le plus de mal . Notre armée en a été presque dissoute. Je pourrais vous citer nombre de faits de ce genre. Et puis, dit-on, on veut rendre le pape esclave! Non, mille fois non ! Rome, et les provinces, et l'Italie entière le sentent bien, qu'elles ont besoin du pape : maison ne voudrait pas qu'à chaque instant sa bonté (ou sa faiblesse) vînt nous exposer à de si terribles dangers. Que lepape prenne une position franche, digne de lui, surtout comme pontife; qu'il dise, d'un côté, aux Italiens : Je ne saurais vous contester le droit de reconquérir votre indépendance; de l'autre, à l'Autriche : La guerre que vous faites est sans but, elle fait verser inutilement le sang de vos soldats; l'Italie vous a échappé et c'est à jamais, car l'entière civilisation chrértenne a proclamé juste le droit des nations de s'appartenir. Qu'il ajoute ce que peut dire à ce sujet le chef de la chrétienté, et cela à la face du monde, sans tergiversations, sans semblants de peur ou de faiblesse, imitant le langage et le ton des grands papes du moyen âge. Si, après cela, Pie IX ne devient pas ou plutôt ne redevient pas l'idole, le maître de ses sujets et de l'Italie, je veux être pendu !

La lettre du pape à l'Empereur ^ me semble bien pâle. Mgr Morichini (sauf erreur) vient d'être envoyé à Vienne. Nous verrons. Tant que le ministère Minghetti a duré, j'ai insisté pour que le pape fît entendre sa voix de pontife. J'aurais voulu qu'il allât à Milan, se poser en médiateur ou pacificateur. J'avais, de la même manière.

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