‹ L'Italie de 1847 à 1865Chapitre 34 sur 85 · Sataille de Novare, %9 marg · texte numérisé non relu

Sataille de Novare, %9 marg

DE M. D'AZEOLIO. 59

d'erreurs et de fautes avait rendue inévitable. Je crois vous l'avoir écrit dans le temps.

Vous pouvez imaginer comme j'ai le cœur serré. Avoir travaillé toute sa vie dans une seule pensée, sans espérer jamais qu'une occasion se présentât; la voir arriver, surpassant toute prévoyance raisonnable ; et puis sentir tout cet édifice s'écrouler dans un jour I Après de pareils coups on ne garde que les apparences de la vie. L'âme et le cœur ^nt morts. Je ne verrai plus ma pauvre chère patrie délivrée du joug. Que la volonté de Dieu soit faite I

Je n'ai pas la force de vous expliquer quel malheureux YÔle ont joué dans notre catastrophe l'ignorance, les mau- "vaises passions, les rages de parti. Je vous raconterai cela un jour. Pour le moment, je désire seulement qu'on - :8acbe,-— puisque tout est perdu, — qu'au moins l'armée ^ «'est bien battue. Nous n'avons plus que notre honneur. Dans notre chambre, -^ formée par Yalerio et la jeune Italie de tout ce qu'il y avait de médiocre et de vulgaire dans le pays, "-<• un M. L... a prononcé des paroles inconcevables. Ce n'était guère mauvais vouloir, je pense, mais pure bêtise. Il donnait à entendre que l'ennemi était inférieur en nombre, et n'avait que trente -cinq mille hommes! Voici ce que m'écrit mon frère de Turin : i Abercromby ( ambassadeur d'Angleterre) ha detto e « ripetuto che Radetzki stesso trattenendosi con lui gli < aveva dichiarato, che senza la forte maggioranza del c numéro, e di nuovi battaglioni che faceva avanzare a c rinfrancar l'azione, la giomata, per lui, era perduta : € quel diavoli di Piemontesi, diceva, sonosempre gli stessi, c e malgrado il minor numéro loro e la stanchezza délie c roarce fatte, ho temuto piu d'una volta di dovermi riti- € rare. » Deux généraux de division sont morts : le marquis Passaiacqua et M. Perrone, celui qui servait en France, et y a épousé la nièce de M. de La Fayette. Un

autre est blessé, le général Bes. Dans tous les régiments, un grand nombre d'officiers tués ou blessés. Dans un seul de bersaglieri, sur trente officiers, vingt-cinq manquèrent à l'appel le soir. L'artillerie a fait des pertes énormes. Un des fils de Balbo, Ferdinand, un brave jeune homme de dix-huit ans, lieutenant dans la batterie où son frère Prosper était capitaine , a eu la tête emportée par un boulet. Ce pauvre Balbo, qui ne vit que pour ses enfants, supporte cependant ce malheur avec une grande fermeté. — Il paraît que le général Ramorino est un traître. Il a désobéi au général en chef, et fait manquer son plan. On Ta arrêté à Ârona, comme il se sauvait en Suisse, et on l'a conduit à Turin garrotté. Il est sous conseil de guerre.

Je suis à la Spezia, tâchant de me rétablir; mais ma , blessure est toujours ouverte, et je crains que j'en aurai encore pour longtemps. Elle m'a épargné d'être témoin de cet aifreux désastre. J'attends ma fille qui est au couvent, à Florence, et dont la santé réclame des soins assidus. Je vais m'y consacrer. Cela m'aidera , j'espère, peu à peu, à accepter. Je ne vois plus rien à faire pour le moment. 11 faut rouler jusqu'au fond de l'abîme pour voir où l'on s'arrête , et pour se reconnaître. Alors nous recommencerons t mais ce n'est pas moi qui cueillerai le fruit. Souvenons-nous que l'amour de la patrie est sacrifice y et non jouissance.

Veuillez, je vous prie, communiquer à M. Doubet ce qu'il y a d'essentiel dans cette lettre; je suis sûr qu'il partage notre affliction. Et surtout, tâchez que tout le monde sache que nous étions cinquante mille hommes, comme avoue Radetzki dans son bulletin, et qu'il nous a attaqués avec quatre-vingt mille, et que nous nous sommes bien battus. — Adieu, mon cher ami, nous sommes accablés, mais point découragés ; c'est un long travail à refaire, voilà tout. Vous qui avez plaidé notre cause avec tant de

cœur et de talent, aidez-nous à rétablir les faits, et à préserver le seul bien qui nous l'este — l'honneur.

AU MÊME

Sarzana, tl avril 1849.

Mon cher ami, j*ai reçu votre brochure^, et quoiqu'elle soit trop bienveillante pour moi, j'ai tellement besoin en ce moment que mes amis soient trop bienveillants, que je ne puis m'empêcher de vous dire : Vous avez bien fait, comme Jean Bart! Mais ce qui me contrarie extrêmement, c'est qu'il paraît, d'après votre lettre, que vous n'avez pas reçu ma dernière que je vous écrivais peu après le désastre de Novare, non plus qu'une brochure que je vous avais envoyée. C'était un document fort curieux. : une discussion du conseil général de la république de Florence en 1497, concernant l'impôt progressif proposé par un Proudhon du quatorzième siècle avec toutes les idées socialistes du jour. Si vous n'avez pas reçu ce document, je vous le renverrai, car il peut être utile de le publier ou de le faire connaître chez vous dans le moment présent.

Quant à nos désastres, il ne fallait pas être bien sorcier pour les prévoir; mais il fallait, par contre, être imbécile au suprême degré, et birbante à l'avenant, comme Mazzini et compagnie, pour commettre les énormes fautes qu'on a commises et qui ont jeté le pays dans un affreux malheur.

C'est à recommencer ! — sans doute; mais l'occasion.re-

1 . V Italie devant la France^ précédé d'une lettre à M. le marquis Massimo d'ÂKPglio.

commencera-l-elle aussi? — Nous aurons toujours gagné des constitutions. — D'accord. — Mais il n*est rien moins que certain que, nous ayant été données prématurément, et sans que les masses y fussent nullement préparées, elles puissent faire le bien du pays, et constituer un véritable progrès. Vous savez mon idée que le riforme immature ritardano le ri forme mature, et tout ce qui se passe depuis un an n'est pas fait pour me faire changer d'avis. Il me semble en outre qu'il en est de toute l'Europe à peu près comme de notre pauvre Italie; et quelquefois je me demande s'il n'y a pas une véritable analogie entre le grand mouvement du seizième siècle, la réforme religieuse, et le grand mouvement des dix-huitième et dixneuvième, la réforme politique ; et si de la même manière que les excès de la première ont abouti à Tindiiférence religieuse, les excès de la seconde ne nous conduiront pas à l'indifférence politique?

En Italie il me semble que nous sommes en bon chemin pour cela. Comment prétendre que notre pauvre peuple ait en vénération ce qu'il y a de plus vénérable au monde, l'indépendance et la liberté, après avoir vu à l'œuvre des imbéciles et des coquins tels que...

A propos de l'ambassade de Paris, j'avais été nommé ce mois de septembre, mais l'état de ma blessure me rendit impossible d'accepter, et je l'ai regretté. A cette heure je vous avoue que je ne le désire nullement et mon seul vœu est d'être où je suis, dans un petit endroit où je n'ai à rougirdevant personne. Rien qu'à penser d'entrer dans un salon où je rencontrerais des étrangers de tous les pays, cela me donne le frisson. J'avais espéré pouvoir un jour lever la tête, et dire : « J'ai l'honneur d'être Italien ! »

Je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma blessure. Je suis obligé d'éviter tout ce qui est exercice un peu violent; je puis cependant marcher et monter à cheval, m^i^conriguardo. J'espère qu'en une couple de mois

Je pourrai être guéri, et cela étant, j'en aurai eu pour un slu. Pouf ce que j'ai à faire à présent, autant vaut être ^cloppé que sain. Nous n'avons pour le moment qu'à nous laisser rouler jusqu'au fond de l'abîme. Après, nous ^'errons quel est le nouveau point de départ. Tout à vous.

AU MÊME

30 aTrîl.

Mon cher ami, voici de nouveau la brochure en question ^

Je l'ai reçue de M. Rldolfi. Son beau-frère, le comte ^uicciardinî, la lui a envoyée de Flofence. Ce dernier a trouvé, dans les archives de sa famille, ces documents (c'est pour vous dire qu'ils sont bien authentiques) d'un baut intérêt de circonstance, et les a publiés. L'historien Guicciardini, dont il descend, était secrétaire du conseil, et a tenu note de cette curieuse discussion, retrouvée aujourd'hui, bien à point, dans ses papiers. La propositiondu Proudhonduquinzième sièclea été rejetée comme celle du Proudhon du dix-neuvième.

Comme vous savez, Florence secoua le joug desMédicis en cbassant Piero, fils de Laurent le Magnifique, en \ 494, et conserva le gouvernement populaire jusqu'en 4542.— Le second discours présente des rapprochements curieux entre la position des Florentins et celle des Français aujourd'hui; mêmes idées, mêmes désordres, mêmes craintes ou espérances, ou facilité d'une restauration.

Et votre Proudhon , à vous , que devient-il? C'est un des produits qui, ce me semble, ne feront pas raon-

1. La décima scalata (l'impôt progressif; in Fireme, nel 1497.

ter les aclions de la république. Est-ce toujours le nom qu'on lui donne (à votre gouvernement)?

AU MÊME

Turin, tl mai 1849.

Mon cher ami, je ne puis plus vous écrire ces longues lettres,, comme dans le bon temps; mais au moins un petit mot pour vous serrer la main, et vous dire : Dieu vous garde de jamais devenir premier ministre!

J'ai refusé longtemps, parce que moi entrant au ministère des atfaires étrangères au moment des négociations pour une paix avec l'Autriche, cela me faisait un drôle d'effet^, et je supposais que cela devait en faire un plus drôle encore aux puissances amies et ennemies. Mais les intérêts de la tranquillité intérieure Tont emporté. On se méfiait, — à tort, je vous assure, — de mon honorable prédécesseur*, qu'on jugeait un vrai codino, un rétrograde , etc., et le parti anarchique semait Fin-

1. Le soldat de Vicence, le « chevalier de l'Italie, » en acceptant le pouvoir pour signer la paix avec l'Autriche, faisait à son pays le plus grand de tous les sacriûces. — u Gouverner un pays dissous par l'anar- « chie, qui seule levait la tête au milieu de la prostration générale ; « recueillir l'héritage de deux guerres malheureuses; accéder aux M dures conditions d'une paix traitée d'ignominieuse par les partis (K exaspérés ; imposer à une nation ruinée l'humiliant sacriflce de sa « rançon ; jeter en pâture à des haines certaines et à toutes les calom- « nies une gloire dont aucun nuage n'avait troublé l'éclatante popuu larité, une telle œuvre ne pouvait être entreprise ni par une âme « timide ni par un esprit ambitieux. Sans hésiter Massimo d'Âzeglio « y dévoua sa renommée. » (Le comte de Cavour, récits et souvenirs^ par M. de La Rive, neveu de M. de Cavour.)

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