‹ L'Italie de 1847 à 1865Chapitre 46 sur 85 · Le marquis Robert d'Azeglio, sénateur · texte numérisé non relu

Le marquis Robert d'Azeglio, sénateur

3. En quittant l'Italie centrale, Garibaldi jetait pour mot d'ordre aux populations: Armement général; souscription pour Tacquisition d'un million de fusils.

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un Washington I A-t-il perdu Tesprit? Mais je vous avoue que je suis saisi de dégoût en voyant comme on s'y prend pour conduire, sans qu'il y paraisse, les moutons à l'abattoir. Après les tours de force de ces malheureux pour maintenir l'ordre, ils demandent un homme, — non une armée, — qui, par son nom , suffira à éviter l'anarchie! et on répond froidement : Ça préjuge la question 1

Elle est, pardieu I assez préjugée, j'espère, par la votation de déchéance et l'élection ; et si le congrès passe outre après cette immense manifestation d'un peuple, il mettra des mitaines apparemment pour faire rappeler le prince de Carignan ' ! Quelle élévation, quelle sagesse d'un côté dans ces populations! Quelles misères, quelles finasseries dans la politique ! Mais ce temps-ci a de bons yeux : Si le duc de Valentino, Machiavel, etc., vivaient aujourd'hui, je parie qu'ils seraient francs, et ne mentiraient jamais.

Ma course en Toscane est ajournée, nous verrons plus tard.

Tout à vous.

1. Après la lettre de 1* Empereur au Roi de Sardaigne (20 octobre), lettre qui remettait sur le tapis le plan primitif de la Confédération (Parme et Plaisance devant être cédés au Piémont, le grand-duc rappelé en Toscane, la duchesse de Parme à Modène ] ; après la signature du traité de Zurich, qui réservait les droits des princes dépossédés, la Téponso de l'italio centrale ne s'était pas fait attendre. Les quatre assemblées, toscane, modénaise, parmesane et romagnole, avaient \oté simultanément (7 novembre) u la régence du prince de Carignan. » — Le prince de Carignan répondit aux députations venues à Turin, que « des raisons de convenance politique, au moment de l'buyerture d'un congrès, l'empêchaient d'exercer son mandat, d M. Buoncompagni remplaça le prince avec le titre de gouverneur général de la Ligue « pour maintenir les bonnes relations entre les Ëtats confédérés et le gouvernement du roi Victor-Emmanuel. •

AU MÊME

Turin, 25 novembre 1859.

Mon cher ami,

Je vous expédie mon manuscrit. Je l'ai /m, et franchement j'espérais mieux. Mais puisque vous avez l'obligeance de le voir, je m'en rapporte à vous entièrement, et je vous prie et supplie ^ si vous trouvez qu'il n'est pas opportun de le publier, de me le dire clair et net; et ce sera, comme vous comprenez, un véritable trait d'ami de votre part.

Dans ce moment de questions archi-positives, je crains qu'on ne trouve que j'appuie trop sur les principes, que je disserte trop. Mais, à mon sens, tout le mal vient d'une erreur dans le point de départ, et, cela étant, qu'y a-t-il de plus positif qu'un principe à établir, surtout au moment où le concile politique qui va s'ouvrir devra, comme celui de Nicée, fixer son symbole? Il paraît, quoi qu'on fasse , que l'Italie du centre gardera son bon sens et sa tranquillité. C'est une singulière époque que la nôtre f Les soldats à la guerre corrigent les sottises des généraux; les populations, en temps de paix, corrigent les sottises des hommes d'État. Si cela continuait ainsi, ne pourrait-il pas en advenir que le peuple souverain se décidât à faire ses affaires lui-môme? Si j'étais roi ou empereur, je mettrais cette question à l'étude.

Je vous envoie le texte de cette espèce de catéchisme autrichien, d'où j'ai tiré ma citation. C'est un monument.

DE M. D'AZEGLIO. l3t

AU MÊME

Turin, 17 décembre 1859.

Cher ami,

J'ai été pour voir Desambrois^ mais il est déjà parti. Je vais lui écrire pour le prévenir. Veuillez lui remettre l'exemplaire pour l'Empereur. J'ai à vous prier d'envoyer ma brochure à M"" de Rayneval, dame de l'Impératrice. J'ai dîné à côté d'elle aux Tuileries, et nous avons parlé théologie tout le temps. Le lendemain, elle m'envoie trois volumes joowr me convertir^ avec quelques lignes aimables et spirituelles, écrites sur le premier feuillet. La conversion n'est pas encore complète, mais je voudrais du moins lui prouver que je n'ai pas oublié sa bonté pour moi, — sans prétendre à mon tour la convertir.

Veuillez bien ajouter à la liste M. Cousin, M. Pourtalès, minisire de Prusse; M. Kisseleff, de Russie; M. Lavradio, ministre de Portugal à Londres , et M. Bunsen , qui était ministre de Prusse en Angleterre, et qui doit être à cette heure à Heidelberg. M. Pourtalès saura probablement où lui envoyer la brochure.

Je vous nomme encore Reizet, malgré son équipée de \ Italie centrale; et puis enfin, — j'y tiens beaucoup, — les quatre évéques qui nous ont si vivement attaqués. N'oubliez pas surtout W^ de Poitiers : c'est un homme de grand talent et d'un fin esprit, avec qui je regrette bien d'être en si profond et si complet dissentiment. — Pardon de tout cela.

1. Président du conseil d'État, l'un des négociateurs du traité de Zorieh, ministre de Sardaigne à Paris.

Gomme j'ai juré de ne plus vous ennuyer de mes remerciements, je les saute à pieds joints.

Il paraît que le congrès fait comme le mirage du désert; si j'avais prévu un tel retard, j'aurais pu me reconnaître un peu mieux, être plus concis, plus serré.

Envoyez-moi la lettre pour P***. Nous avons notre poste, comme de raison, et sûre comme la tombe. Voilà ce que gagnent ces gouvernements-là : diminution dans la recette des postes !

AU MÊME

Turin, 25 décembre i859.

Cher ami,

Les cent exemplaires ne sont pas encore arrivés. On m'assure que même à grande vitesse ils mettront cinq jours.

Le libraire d'ici en a reçu six par la poste, et je me suis lu. Vous réclamez l'amnistie. Puisqu'on m'a fait étudier le grec, je sais que le mot veut dire oubli; et comment jamais oublier ce que vous avez fait en cette occasion? Je vous serre la main en frère, et je vous dis merci du fond du cœur.

J'ai fait un gros oubli dans l'envoi des brochures : la princesse Mathilde. Si ce n'est pas trop tard, veuillez y pourvoir. Je suis un ingrat, car la princesse a été toujours excellente pour moi.

On a eu l'idée, en effet, de me nommer représentant de l'Italie centrale au congrès i. Mais il faudrait que je ,

1 . Pendant que le comte de Cavour eût été, devant les représentants de l'Europe, l'organe du Piémont, Tltalie centrale eût eu pour interprète M. d'Azeglio, assisté, pour la Toscane, de MM. Galeotli et Giorgini; pour les provinces Émiliennes, de MM. de Minghelti et Malmusi.

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pusse être admis à parler en son nom; et les gouvernements le voudront-ils? Je ne prétendrais pas assurément entrer au congrès comme plénipotentiaire; mais il faudrait pourtant qu'il fût décidé en principe qu'on doit , écouter nos raisons.

AU MÊME

27 décembre 1859.

Cher ami, mes cent exemplaires s'amusent toujours à patiner en route; et je n'ai rien à vous dire jusqu'à présent sur l'accueil qu'a fait notre public à mon factum. Les quelques exemplaires arrivés par la poste ont passé de main en main, et je n'en entends pas médire. Le prince de Carignan a la bonté de m'accorder son suffrage; mais tout cela n'est pas encore la publicité.

Pour ce qui est de Paris, je suis fort aise de ce que vous me dites. Puisque la brochure se vend, c'est qu'on est disposé à entendre le plaidoyer. Et Dieu veuille que le public parisien, — le public par excellence, — médite quelque peu sur la conclusion que j'ai résumée dans le mot profond de Giorgini : € L'Italie ne sera jamais, pour l'Europe, un aussi grand danger par sa force qu'elle l'est par sa faiblesse. »

A propos de Giorgini, il vient de publier une excellente brochure : Sul dominio temporale dei papi. C'est plein de sagesse et de convenance, en même temps que de force : il y dit mes idées mieux que moi. C'est un homme que les catholiques de France devraient écouter, s'ils peuvent écouter quelqu'un et quelque chose. Car, en vérité, vos catholiques 1... Tenez, à part vous, Lacordaire, l'abbé Perreyve, M. Maret, et deux ou trois autres, franchement, où comprend-on quelque chose à la ques-

tion d'Italie, dans le camp catholique français? — Montalembertl... qu'on ne me parle pas de cet homme-là. C'est lui qui a tout perdu en 1849.

Donc, tâchez de faire écouter ce que dit Giorgini. « La France, répète M. Veuillot, est Tépée du Saint-Siège; elle ne souffrira pas que les droits temporels du pape soient méconnus ou amoindris. » Mais, au nom du ciel , vous qui prêchez le respect de ce que vous appelez les droits du pape, sans vous demander s'il existe, en regard, des droits d'un peuple, des dtvits d'une nationalité (on a cependant tenu compte de ces droits, et la papauté toute la première, à l'époque de la grande ferveur religieuse, au moyen âge. Alors on laissait les papes se débrouiller comme ils pouvaient avec leurs sujets temporels; et l'on ne disait pas à ceux-ci : Obéissez ou mourez t) ; vous qui prêchez le respect de ces droits, donnez-en donc l'exemple. Si la France est catholique, si tout ce qui afflige le Saint-Père afflige également la France, donneznous donc l'exemple de cette déférence, de cette soumission filiale que l'on exige de nous; donnez au Saint-Siège les consolations que vous pouvez lui donner de suite, et facilement.

La France a des lois organiques qui entravent le droit canonique et qui assurent la liberté à son Église. Napoléon P"" fit approuver ces lois par le corps législatif; malgré les protestations de Rome, elles sont encore observées. — Eh bien, abolissez ces lois organiques!

La France possède Avignon. Le pape avait à la possession d'Avignon des titres non moins clairs, non moins valides que ceux que vous préconisez aujourd'hui sur les Légations; le cardinal Consalvi a ))rotesté au congrès de Vienne contre l'annexion d'Avignon à la France. — Eh bien, restituez Avignqn !

Ces actes de réparation seront pour le saint-père un triomphe beaucoup plus grand qu'une démonstration

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quelconque de soumission qui pourrait lui venir de nous. Quand ces actes seront accomplis, venez nous parler de nos devoirs ! Mais tant qu'il y aura une doctrine des droits du pape faite exprès pour Tltalie, de quel front viendrez-vous nous adresser vos sommations qui ne sont qu'un moyen de vous dispenser de remords?

Il est pénible, dit-on, de voir une nation catholique approuver et aider la révolution des Romagnes, de voir la Toscane faire cause commune avec les sujets rebelles du pape dans l'intérêt du Piémont. — Oui, tant que l'on s'obstine à ne pas voir dans l'Italie autre chose que les États du pape, ou la Toscane, ou le Piémont, etc., à ne voir que l'Italie telle que l'ont constituée la diplomatie et le congrès de Vienne ; tant que l'on s'acharne à ne pas y voir ce qu'il y a de plus réel et de plus visible, l'Italie vivante qui veut constituer sa nationalité, on ne comprend rien à tout ce qui arrive en Italie. Cet étonnement est tout aussi naturel , qu'il est naturel à l'Italie de voir de mauvais œil le domaine temporel des papes.

Dans ce domaine où vous n'apercevez, vous catholiques étrangers, qu'une décoration convenable pour le chef spirituel des fidèles, l'Italie voit la cause principale de ses divisions, c'est-à-dire de ses malheurs et de ses humiliations dans le monde.

Comment jamais les Italiens, c'est-à-dire vingt-quatre millions d'hommes semblables à tous les autres hommes, pourraient-ils se résigner à végéter en l'Europe; à n'être autre chose qu'un revêtement de je ne sais combien de milles carrés de terrain; qu'une chose négociée, trafiquée, passée de mains en mains, par des traités dans lesquels chacun a voix délibérative, excepté les Italiens ; dans lesquels on a égard aux intérêts de tous, excepté à ceux des Italiens?

Si quelque doute pouvait encore nous rester, ce qui

arrive suffirait à nous faire ouvrir les yeux et à nous démontrer ce que veut dire pour un peuple : être faible. Supposons que l'Angleterre, la France ou l'Espagne eussent fait une révolution semblable à celle de la Toscane du 27 avril dernier; seraient-elles encore, après six mois d'une déplorable agitation, incertaines de leur destinée, suspendues aux délibérations d'un congrès, attendant la dépêche télégraphique qui leur annoncera la vie ou la mort, ou, qui pis est, le pardon? L'Europe aurait respecté leurs résolutions, ne les aurait pas discutées.

Et si les Italiens font tout pour arriver à se constituer, à faire prévaloir chez eux leur volonté, volonté respectable à l'égal de celle de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, vous pourrez dire que ce vœu est téméraire; mais qui pourra dire qu'il n'est pas naturel ? qui pourra s'étonner qu'ils s'irritent contre ce qu'ils considèrent comme un obstacle?

Quel serait maintenant l'intérêt capital auquel les Italiens devraient sacrifier l'avantage suprême, incomparable, d'exister comme nation? Serait-ce le privilège d'avoir au milieu d'eux le siège de la souveraineté spirituelle? Ce bonheur, dit-oq, qui leur est envié par toutes les autres nations, cette nouvelle suprématie sur le monde ne vaut-elle pas quelque sacrifice? L'Italie n'a-t-elle pas sous ce rapport des obligations spéciales vis-à-vis du Saint-Siège? Eh bien, j'en doute. L'Italie n'a rien à voir avec la suprématie spirituelle. Tout se réduit à être pour nous, Naples, Florence, Turin, à quelques centaines de lieues plus près de la résidence du pape que ne le sont les villes de Vienne et de Paris. Catholiquement parlant, est-ce un avantage réel? Pour une société spirituelle enfantant des actes spirituels, l'éloignement ou le voisinage ne comptent pas. Le pape est pape également, ni plus ni moins, pour les habitants de Rome et

pour les catholiques qui vivent aux États-Unis d'Amérique. Ses droits, et par conséquent aussi les obligations des fidèles envers lui, ne se mesurent point par les distances; ils sont précisément les mêmes dans toutes les parties du monde. Le pape, père commun de tous les fidèles, a dit qu'il ne pouvait pas, qu'il ne voulait pas faire de distinctions entre eux. Les Italiens et les Allemands sont pour lui la même chose. Il n'a pas voulu, en 1848, faire la guerre à l'Autriche, de peur de provoquer un schisme en Allemagne. Que ne craint-il, en 1859, de lutter contre les exigences de la nationalité italienne, de peur de provoquer un schisme en Italie?

« Mais le domaine temporel du pape se lie à un grand « intérêt catholique, qui doit primer eh Italie comme « dans toute autre nation catholique. » A la bonne heure ! nous voici arrivés au grand argument.

Je ne sais pas si ceux qui aux accusations persistantes, s'élevant de bien des côtés contre le gouvernement du pape, opposent l'utilité de l'Église, se sont rendus un compte exact de ce qu'ils disent. Ils entendent que le gouvernement temporel des papes a une raison d'être à lui propre, une légitimité tout à fait spéciale, dérivée de cet intérêt catholique qui le soustrait à toute juridiction quelle qu'elle soit, qui le place en dehors du droit commun; que ce gouvernement, en somme, doit être maintenu, non parce qu'il est bon, mais parce qu'il est utile.

Si un philosophe de l'école utilitaire tenait ce langage, cela se concevrait. Dans un discours de M. Thiers, cet argument de Yuiilité serait parfaitement à sa place; mais que des écrivains qui se vantent d'être chrétiens, et qui écrivent comme chrétiens, pour un intérêt chrétien, aillent chercher dans les vieux arsenaux de l'utilitarisme les armes avec lesquelles ils combattent pour la défense du christianisme, cela est fort !

Qu'on ne vienne pas dire qu'il s'agit ici d'utilité capi-

taie, d'intérêts spirituels. Rien ne justifia la violation d'un droit formel et précis. Qui vole fait mal, quand même il n'aurait pas d'autre motif que de faire une donation à l'Église. Qui assassine fait mal, quand même il n'aurait pas d'autre but que de délivrer l'Église d'un enQemi dangereux. Qui viole le droit qu'ont trois millions de créatures humaines à être gouvernées selon la raison ; qui tue une nation ayant droit de vivre, fait mal, quand bien même il serait persuadé que le domaine temporel est utile à l'Église.

Et nous ne faisons pas à l'Église de Jésus-Christ l'injure de croire que, pour prospérer, elle ait besoin de victimes humaines.

J'ai sous les yeux la brochure de Giorgini, et ce que je vous dis là n'est à peu près qu'une traduction; je voudrais que cette brochure fût connue tout entière de quiconque prétend, à l'étranger, s'occuper de nos questions. Combien d'autres choses à dire I Tenez, encore un point sur lequel Giorgini est bon à entendre :

« Le gouvernement romain va se réformer; laissez- « lui le temps et le mérite de ses résolutions. » Que répondre à cela? Le voici, et c'est l'histoire qui répond : commencer par se refuser à tout changement quelconque, déclarer telle ou telle réforme incompatible avec les devoirs du Saint-Siège; en second lieu céder, s'accommoder, promettre; en troisième lieu différer, tergiverser, ne rien faire , voilà le système invariable de la cour de Rome. Or, dans cette lutte plus ou moins ouverte, plus ou moins vive, personne ne gagne. Je dis plus : ces conseils tant de fois donnés, tant de fois repoussés, font un tort égal à celui qui les donne et à celui qui les reçoit : à celui qui les donne , parce qu'une grande puissance ne peut pas sans dommage pour sa réputation s'obstiner dans une entreprise impossible; à celui qui les reçoit, parce qu'en reconnaissant le besoin

des réformes, il reconnaîtrait aussi l'existence des abus et donnerait raison aux peuples qui se lamentent. On voudrait en somme corriger, on ne fait que discréditer. La force d'inertie que la cour de Rome a opposée jusqu'ici à tous les projets de réformes, à tous les conseils, à toutes les prières, cette résistance que rien n'a pu vaincre est un fait grave. Elle démontre que la difficulté ne vient pas du mauvais vouloir, des opinions personnelles de tel ou tel pape, de tel ou tel ministre, mais qu'elle a une raison d'être plus intime, inhérente à l'essence même du pouvoir pontifical, qu'elle vient de la manière d'être de cet ensemble d'hommes et de choses qui s'appelle la Curia romana.

Disons-le franchement, le pape ne peut guère consentir aucunes réformes susceptibles de changer les conditions essentielles de son gouvernement.

Quand on parle de réformes dans les États de l'Église, On oublie trop facilement que l'Église a une législation qui se nomme le droit canon; que le pape, même comme Souverain temporel, n'est pas un homme, mais une institution, une tradition vivante immuable, comme le passé. Le pape séparé du droit canon qui a fixé cette tradition tie serait plus que le pêcheur de Galilée; l'abrogation du ciroit canon serait le protestantisme dans la constitution de l'Église : lorsqu'on demande au pape d'abolir d'un trait de plume les constitutions de ses prédécesseurs, peut- on espérer qu'il cède? On abdique pour ne pas céder, on ne cède pas pour abdiquer.

Et cette abdication, on la demande au nom d'intérêts humains, au nom d'une civilisation, d'un libéralisme dont le passé de la papauté temporelle est la condamnation. Le maître voudra-t-il se faire disciple? Le chêne qui a bravé les siècles et les tempêtes voudra-t-il s'affaisser dans le torrent débordé, en mettant à nu ses racines séculaires?

Et d'ailleurs, il n*est pas vrai que le pape soit libre dans rexercice de son autorité. Il est souverain absolu à regard des laïques, ses sujets; \\ ne Test pas à l'égard des cardinaux , ses frères , à Tégard du corps ecclésiastique à qui il doit compte. Son pouvoir a une limite dans les droits du sacré collège reconnus et sanctionnés par les capitulaires d'Eugène IV, qui peuvent être vraiment considérés comme la grande charte de l'État théocratique, État où les ecclésiastiques seuls ont des droits^ où les laïques n'ont que des devoirs. Tout acte du pape qui serait en opposition avec ces droits ne serait donc pas une réforme, mais une faute d'État. Cet acte ne serait jamais consenti ou plutôt subi que comme transitoire. On n'aurait qu'un but : eifacer le fait pour rentrer dans le droit; revenir sur des concessions qui ne peuvent jamais être réelles ni sincères.

Mais sans toucher aux principes fondamentaux de la constitution, le pape ne pourrait-il pas, au moins, dans l'ordre civil et administratif, donner à son gouvernement une direction plus conforme à l'esprit de notre temps? Cette espèce de gouvernement qui a été appelé despotisme éclairé^ qui fut possible à Naples, à Florence, à Vienne, serait-il possible à Rome? Je ne le crois pas.

Le despotisme éclairé n'est possible qu'à deux conditions : 1** des lois bonnes et égales pour tous; 2° des agents chargés d'exécuter et de faire observer la loi, responsables vis-à-vis du souverain. Aucune de ces conditions ne se trouve dans les États du pape.

Le gouvernement du clergé est incompatible avec une législation régulière : pourquoi? Parce que le pouvoir temporel associé avec le spirituel perd nécessairement dans ce mélange le sentiment de ses limites comme celui de son but propre. Un gouvernement théocratique est avant tout un prosélytisme servi par les lois, par les magistrats, par les sbires, c'est-à-dire le pire de tous

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les prosélytismes. Sous un gouvernement où il n'y a de droits que pour ceux qui professent une religion donnée; oii, dans le sein même de la société des fidèles, 11 existe un certain ordre, et dans cet ordre une hiérarchie, et dans cette hiérarchie un grand nombre d'exemptions, d'immunités, de privilèges, on ne peut pas parler d'égalité devant la loi.

Dans de telles conditions, vers qui se tourner? De quel côté espérer une réforme?

Qui devrait faire cette réforme? Tous ceux qui, dans la cour de Rome, occupent une fonction publique de quelque importance appartiennent à l'une de ces deux classes : ou hommes d'Église que la sainteté de leur vie, je le veux bien, ou la renommée de leur science théologique a tirés de l'obscurité des cloîtres; ou hommes du monde, aventuriers de 'toute race pour lesquels la prélature est une carrière comme une autre, un moyen de faire fortune.

De ceux-ci, inutile de s'occuper : étrangers au pays où ils ne sont pas nés, où ils ne laisseront pas de descendants, tout se réduit pour eux à maintenir les abus dont ils profitent. Restent les premiers. Eh bien, parlez de télégraphes, de chemins de fer, ils voient un péril dans toute nouveauté; parlez de science, ils préféreront l'humilité qui se soumet à l'orgueil qui examine; parlez de liberté, ils ne croient pas qu'elle puisse jamais être réglée: tout ce qu'on lui doit, c'est de la supprimer, puisqu'on ne peut tolérer ses écarts.

Ce sont ces gens-là pour qui le pape de i847 et de 1848 n'a jamais été qu'un révolutionnaire, un esprit dépourvu de logique, et, pour tout dire, un scandale; qui ont altéré, vicié toutes les mesures généreuses émanées de l'initiative de Pie IX; qui l'ont combattu sous main ad majorem Dei gloriam, et qui ne l'ont jamais acclamé que des lèvres; qui, malgré tous nos efforts, —

VOUS vous le rappelez bien, — ont cherché à i'eflfrayer, à le décourager, à lui faire faire volte-face, en un mot, à le tuer, et qui y ont réussi.

Je vous ai cité déjà, je crois, le mot de Tancien général des jésuites en 1847 : Questo papa (Pio IX) è il flagella délia chiesa; non c'è rimedio che nel campanone del Campidoglio ^. Pie IX est le fléau de l'Eglise/ Oui, c'était là l«ur pensée quand nous l'exaltions, nous; quand nous le bénissions, ils le maudissaient au fond du cœur. Eh bien, ils ont vaincu, ces gens-là; ils ont vaincu lors de Yenciclica du 29 avril, et au moment de la restauration de 1849; ils ont vaincu quand ils ont mis sous leurs pieds, grâce au pat^ti catholique de France, la Constitution donnée par Pie IX; ils ont vaincu quand ils ont rétabli toutes les oppressions et toutes les chaînes tlîéocratiques. Eux qui faisaient des vœux pour le triomphe de TAutriche à Solferino, ils finiront toujours par vaincre tant qu'ils auront un doigt dans le gouvernement; et quand les populations se lèveront pour les chasser, ils trouveront toujours moyen, — et ils seront de bonne foi en agissant ainsi, — eux, coupables, de donner leur châtiment pour une persécution ; eux, oppresseui*s, de se poser en victimes ; et d'ameuter contre un malheureux peuple, qui se débat sous leurs étoufifements, le monde catholique tout entier, en criant au sacrilège I

Je ne puis pas parler de ces choses-là sans m'échauffer, — ce qui est ridicule. Pardonnez-moi donc. Je m'aperçois que je vous ai traduit, chemin faisant, toute une partie de la brochure de Giorgini (je vous l'envoie), en l'entrelardant de mes impressions; — c'est que ses pensées et les miennes sont si bien d'accord! — Faites-en faire leur profit, si faire se peut, à vos aveugles de France. Je conclus avec Giorgini, ou il conclut avec

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