La Questione di Roma al principio del
n'y pensez plus. De mon côté, soyez-en sûr, j*ai laissé cet incident bien loin derrière moi.
Il est impossible que votre brochure ne se fasse pas jour de plus en plus dans les régions des affaires pratiques. Vous verrez, ce sera comme la goutte d'huile qui s'élargit. Il y a une bonne raison pour cela : outre la forme que vous avez su lui donner, pour sortir du pétrin actuel il n'y a pas d'autre issue. Ahl si nos ministres arrivaient à comprendre combien de bonnes choses on pourrait obtenir en faisant le grand sacrifice de céder définitivement Rome au catholicisme, au lieu de se cristalliser dans leur Roma o morte tra pelle e pelle ^ sans oser, ni avancer ni reculer ! ^
Je vous remercie de votre idée de me mêler à la préface de votre nouvelle édition. Si vous pensez qu'il y ait quelque chose de bon dans l'interminable lettre que je vous écrivais le mois dernier, faites! Je vous avertis seulement que vous avez un faible pour moi et qu'il faut vous en défier. A part cela, partout où vous penserez que mon témoignage peut servir notre cause, lettres ou brochures, tout est à votre disposition.
A propos, vous êtes trop mon ami pour que je vous laisse ignorer ce qui serait fort indifférent aux indifférents. J'ai entrepris un travail de longue haleine. J'écris le Memorie de raiei^ degli amici, le mie e quelle del mio tempo. Est-ce assez? C'est un cadre où tout peut tenir, et qui me permettra de vider mon sac. Inutile de vous dire que je tâcherai à! être jtiste, ce qui veut aussi dire sincère, comme si j'écrivais de l'autre monde.
La santé revient, et je me sens déjà tout rafistolé. Mais je vous assure que j'ai passé dix semaines fort mal en train.
Merci du journal. Je comprends que cette bonne Unùm se soit fait prier, par l'huissier, pour insérer cette riposte. Comme vous men^ les gens! et que je me froû^ les
DE M. D*AZEGI.IO. 267
mains d'être votre amil En vérité, M. de Montalembert peut presque vous dire comme M"® de Sévigné à Bussy : € Vous me tuez à terre. »
Bonne poignée de main.
AU MÊME
23 février 1863.
Cher ami, j'ai reçu le Nord et la réponse à M. Klaczko. "Vous avez voulu aller jusqu'au bout; merci î J'ai ici quelcques amis Azegliens furibonds, qui auraient voulu voir ï^produire l'article par les journaux, mais je suis à l'index de la révolution aussi bien que du parti rétrograde; et me voilà en pénitence. C'est curieux de voir comme un parti dominant peut s'arranger avec la liberté de la presse, tout aussi bien qu'avec la censure; de là ces horizons factices qui trompent et égarent les bonnes gens.
Et comme si ce n'était pas assez, voilà lord John qui s'extasie sur notre sagesse, notre bonheur, sur Vordre merveilleux qui règne en Italie t Vous pensez bien qu'ici on le prend au mot, et les têtes n'en tournent que plus vite! Cette brave Albion fait de la politique étrangère, avec une candeur cynique, un instrument dont elle joue selon ses besoins. Elle n'en fait pas mystère ; et pourtant la voilà constamment adorée des badauds! Il n'y a pas longtemps que lord John disait à la tribune : « L'Autriche sait beaucoup mieux que les libéraux italiens ce qui convient à l'Italie f » Ce qui n'empêche pas qu'on admire son discours du jour, dirigé à votre adresse, bien plus qu'à la nôtre.
Moi, je travaille, je vis retiré, et je fais à peu. près comme Dante : Fo parte da me. Il est cependant quelques hommes avec lesquels je m'entends • et nous'fini^
iî6S CORRESPONDANCE POLITIQUE
rons par avoir raison ensemble, soyez-en sûr. Jugez si je me moque de la foule quand je nous vois avec Capponi ! Sa lettre est belle d'une vraie beauté, et combien je vous remercie de me l'avoir communiquée! Quelle largeur de vues, et quelle forte sérénité dans ses jugements sur notre avenir ! Je comprends que vous lui ayez demandé l'autorisation d'en faire usage. Certes, qui peut mieux éclairer votre gouvernement qu'un homme tel que notre Gino? Encore une fois, cette lettre est un document capital^.
i . Cette lettre a conservé toute son importance ; car elle a trait à des questions encore pendantes. On croit utile de la reproduire :
« Votre livre de la Souveraineté pontificale et l'Italie^ peut a^r
(( sur beaucoup d'esprits parmi ceux qui désirent être éclairés. Yous (« avez parlé en chrétien, en homme profondément instruit des faits « anciens et modernes, et en ami de l'Italie ; conditions difficiles à <c réunir. Votre livre est une bonne action qui ne sera pas perdue.
a La fédération se présentait jadis comme le seul moyen de
(( salut, bien que ce système fût hérissé de graves difficultés; et j'ai i< été le dernier à l'abandonner.
<( Aujourd'hui, on peut briser l'Italie , si nous avons des ennemis « plus forts que nous; on ne peut plus la confédérer. Or, je voudrais u que toute illusion sur ce point vînt à cesser ; car la fédération n'est (( plus qu'un mot mis en avant par les deux partis hostiles, par celui (( qui veut le retour à l'ancien état de choses , et par le parti répu- (( blicain. Encore ce dernier serait-il plus dans le vrai ; car une (( dizaine de républiques pourraient, moins difficilement que des gou- (( vernements monarchiques, être réunies en confédération.
« Si Ton venait à briser l'Italie comme je le disais, on aurait plu- « sieurs États en permanente conspiration l'un contre l'autre , et cela , « indépendamment même des souverains ; car chaque État, faible par « soi-même et miné intérieurement, sentirait qu'il ne saurait vivre « que par la destruction des autres ou par l'asservissement. Gomment (( ces États auraient-ils des armées qui ne fussent ou ridicules ou u conspiratrices ? Chacun d'eux ne pourrait s'appuyer que sur cette « partie de la nation qui partout se trouve peut-être la plus noma ))reuse, mais qui est toujours inerte, sur les vieillards d'esprit ou
Merci, et remerci de tout ce que vous faites pour l'Italie.
A vous di cuore.
GXXIII AU MÊME.
2 mars 1863.
Mon cher ami, je vous renvoie l'épreuve de votre Préface. Ni objections ni réserves. J'approuve complètement. Je m'associe de tout cœur à l'expression de vos sentiments, au point de vue du « salut de l'Église. » Le bien de l'Église! nul ne le désire plus que moi, à condition qu'elle soit une Église en effet, et non une Police,
« de corps ; car les hommes jeunes, les hommes actifs, les ambitieux « ont accepté l'idée do l'unité et ne se résigneront jamais à subir « ridée contraire.
« Ainsi, quoique les difficultés, les mécontentements et les soufa frances même soient et, par la force des choses, doivent être grandes, « aucune autre idée ne peut sortir des entrailles du pays. Or, toute « action qui s^exercerait du dehors ne se présenterait que comme « une oppression odieuse, ferait yerser des flots de sang et n'attein- « drait pas son but. D'une telle pression sortirait peut-être une révo<- « lution qui en appellerait une autre ; et celle-ci serait eCTroyable.
« Ainsi , pour nous Italiens , il nous faut porter la fatigue de ce que « nous avons entrepris, et la porter longuement. Quant aux étrangers, « amis ou ennemis, ils n*ont rien de mieux à faire que de nous la « regarder porter. Gela, je le répète, sera assez long et assez pénible « pour que nous ne voulions pas faire peser le fardeau sur d'autres ^ « que sur nous-mêmes.
« Pardonnez-moi, Monsieur, de m'être laissé aller, contre mon usage, « à des déclarations qui ne m*ont été inspirées que par la confiance « que j'ai en vous, et par l'estime que n'a cessé d'accroître en moi « la lecture de vos écrits.
« Croyez-moi, jj vous prie, très-véritablement,
a Votre dévoué serviteur, « GiNO Gapponi.
Ce que vous dites des termes où aurait été poséQ. la question romaine, si la France eût veillé, Fépée au poing, sur les Marches et TOmbrie, est d'une parfaite justesse^. Il n'est pas possible que vos catholiques euxmêmes ne finissent pas par comprendre; car vous leur crevez les yeux à force de lumière. Bon courage I
1« « Sila France ayalt convert de son épée, pour conserver matériellement ces provinces au Saint-Père, les Romagnes, les Marches, et rOmbrie, la question ne serdt pas posée en d'autres termes que ceux où elle se présente aijjourd'hui ; il ne s'agirait pas moins de savoir comment et à quelles conditions , à côté de gouvernements représentatifs fonctionnant, par hypothèse, à Naples, à Florence, à Turin, le gouvernement pontifical pourrait et devrait vivre par lui-même ; la présence d'une armée étrangère ne serait pas moins la condition sine qua non du maintien de la souveradneté directe et absolue du Saint- Siège ; les difficultés seraient plus étendues : elles ne s'imposeraient pas d'une façon moins redoutable à la conscience des catholiques et à la radson des hommes d'État.
« C'est-à-dire que, sur le sol des États de l'Église, deux principes sont en présence, deux volontés, deux droits ; tant que ces droits, ces volontés, ces principes ne s'uniront point dans un libre accord, tout espoir d'une solution est absolument chimérique.
« M. Tommaseo a dit récemment ce mot profond : n Onne peut avec la force ni protéger ni combattre la conscience, Rome fait la première de ces choses ; Turin fait la seconde. S'ils ne changent l'un et l'autre, ni l'un ni l'autre ne l'emportera ; mais ils se perdront tous deux, et ruineront l'Italie, n
n Ce jugement d'un esprit si sincèrement, si ardemment chrétien, s'adresse à la société chrétienne tout entière. Plaise à Dieu qu'on sache le comprendre !
« Le jour où, dans l'Église comme dans la société laYque, une opi-^ nion publique se prononcera avec assez de puissance pour réclamer, et, au besoin, pour dicter cet accord, la question sera résolue.
(1 Jusque là, quoi que disent et quoi que fassent les hommes à courte vue qui, entretenant les causes,- s'en prennent puérilement aux effets, l'Ltalie ne connaîtra point le repos ; un trouble profond agitera le monde mocal^ et les forces sociales du catholicisme continueront à s'épuiser en pure perle. »
Je vous remercie de tout ce que vous dites de moi ; mais n'est-ce pas trop?
La lettre de la Spezia, qu'effectivement j'avais oubliée, m'a fait plaisir à revoir. Le choix que vous en avez fait n'est pas maladroit, puisque décidément vous voulez me remettre à neuf.
Je réfléchirai à votre idée d'écrire mes Mémoires en français. Mais me risquer chez vous; et, dans le pays des mémoires modèles, aller jeter Dieu sait quel pasticdol
GXXIV
AU MÊME
Gènes, 14 mars 1863.
Cher ami , j'ai reçu hier la préface définitive que j'ai immédiatement expédiée à Torelli, le priant de faire parler le journalisme; mais le journalisme en est toujours à peu près à Roma o morte, et ce n'est pas là ce qui doit nous occuper. Votre brochure est destinée à des sphères plus hautes. Elle arrive où elle doit arriver, et c'est là qu'elle produira son effet.
En ajoutant ce peu de lignes sur l'unité , vous m'avez fait un vrai plaisir ^ J'avais voulu vous en prier, et
puis...
Bien des gens me donnent ici pour un adversaire de ïunité. On va trop loin. Mon opinion est simplement que les moyens par lesquels on a obtenu l'union matérielle ont nui à l'union morale des volontés. Mais assurément une force qui, du dehors, viendrait à cette heure
1. K Si un congrès européen entreprenait de défaire l'Italie, qui se chargerait de Peiécution de l'arrêt? Car il y aurait, de Turin à Messine, un grand parti, celui que Ton appellerait alors le parU de la dignité nationale, qui se lèverait pour la défense de l'unité, armata manu; et, tous le pensez bien, j'en serais ! » (22 septembre 1862.)
S* en prendre aux l'aiu ac<iuis, ne saurait être soufferte; il irait là de notre lionneur.
Pour ce qui est de mes Mémoires^ j'ai réfléchi à voti^ proposition. Ce serait tentant et avantageux pour moi; mais d*abord cela produirait ici mauvais effet; ensuite, comme mon intention est de faire un livre qui soit utile à notre nouvelle génération, il me faut dire bien des choses qui seraient tout bonnement des niaiseries en français, car les idées, le degré de civilisation^ le sens public ne sont pas les mêmes. Ainsi , je crois que vous m'approuverez si je me borne à vous remercier, pour la cent millième fois, de vos offres amicales.
A vous.
Gènes, 2 yia Serra, 25 mars 1863.
Cher ami, j'ai immédiatement écrit àManzoni, tout en étant bien loin de le croire nécessaire. Depuis longtemps, Eugène Rendu est présenté partout en Italie, même sur le Pinde, quoique vous n'ayez jamais, que je sache , bu au sacro fonte. Il est vrai que bien peu d'hommes n'ont pas au moins un sonnet à se reprocher... Et moi.. î je ne devrais pas oser lever le front; à dix-neuf ans, je passais les nuits à écrire un poème épique in ottava rima II notice fort intéressante! — Revenons à votre brochure.
Je vous ai expédié quelques mots de la Gazetia del Po^ polo, et vous aurez vu qu'elle évite de parler du point de vue le plus important; mais cela m'inquiète peu. Ce qui me touche, et ce dont je suis lier, c'est l'approbation de Capponi. Merci de m' avoir communiqué sa lettre^. J'ai
1. a Je vous loue fort d'avoir publié la lettre d'Azeglio, elle
DE M. D'AZEGMO. 273
toujours eu pour lui une amitié et un attachement qui a quelque chose de filial; sans compter que je l'ai toujours regardé comme Tintelligence la plus noble et la plus lucide de ritalie. Si cet homm^îà n'était pas aveugle, Dieu sait ce qu'il pourrait faire! J'ai l'idée que je lui donnerais volontiers un des mes yeux. Je me vante peut-être.
Pour ce qui est du collège international, vous m'aurez toujours à votre disposition. Tôt ou tard vous réussirez; l'idée est grande.
Le pauvre Farini, la tête lui a tourné complètement; c'est de sa faute, et plus encore de la faute de son entourage. Vous savez le vers du drame 11 conclavo : « Vorrei sentirmidire: Segretario di Stato, e poi morire I y> Il lui aurait fallu le repos absolu, et non la présidence du Conseil. Minghettiest à sa place: c'est un homme capable, et sur le compte duquel il n'y a rien que d'honorable à dire.
Florence, H avril 1863.
Cher ami, le Journal des Débats que vous avez envoyé à Gino m'a été remis par lui, et je vous en remercie. Cette reproduction de ma lettre, d'après le Constitutionnel, par les Débats, est chose importante. Elle prouve un
est très-remarquable. J'espère lui serrer la main ici dans quelques jours, et je lui ferai mon compliment sincère. Elle est encore plus précise que le livre publié par lui, sur ce sujet, il y a deux ans; et c'est là mon opinion tout entière : car je crois que le pape doit avoir une ville où personne ne soit au-desRus de lui ; que celte ville doit être Rome, et que Rome ferait une mauvaise capitale pour ritalie. Je crois ces trois choses fermement, depuis bien des années, et je les ai dites tout haut, quand personne ne voulait ici les entendre. » (Lettre du 19 mars 18C3.)
iDOUvemeiit d'opinion qui s'étend peu à peu. Car ces deux journaux représentent, en somme, l'opinion française dans ce qu'elle a de plus significatif, et résument, à peu près complètement, le monde politique d'au-delà des monts. Je vous félicite di cuore d'un succès dont le mérité vous revient de droit, et qui gagnera de proche en proche, soyez-en sûr. Puisque vous avez fait parvenir, sous les yeux du maître^ la lettre de Capponi et la mienne , nous n'avons plus rien à faire qu'à voir venir.
Pour ce qui est de l'Italie, du Parlement, de la Couronne, nous ne sommes, ni vous ni moi, pour le quart d'heure, les hommes de la situation. Illi robur et œs triplex circa pectus esset, qui oserait mettre le moins du monde en doute que nous ne soyons les seuls et vérita^ blés propriétaires de Rome et de tout ce qu'elle contient; c'est à désespérer du bon sens. Vous voyez ce bon Pasolini ! il s'est retiré per scrupoli, — pas pour autre chose, — et pourtant il a lancé en se sauvant son trait de Numi^le, affirmant que la politique du Gouvernement est toujours la même 1 — Vous avez lu cette pièce, je pense.
Je dois partir demain à cause de mon éternelle Galerie, — et ennuyeuse, dois-je ajouter.
Ma prochaine lettre sera donc datée de Turin ou de Cannero.
AU MÊME
Cannero, 24 arril 1863.
Cher ami, je viens de recevoir votre bonne lettre du 19, ainsi que la France dont je vous remercie.
Mais, d'abord, laissez-moi vous dire combien j'ai été heureux de voir l'ancien projet repris. Il est singulier que j'allais vous écrire pour remettre à l'étude l^ grande
question, et pour vous dire qu'étant envoyé à Évian par mon médecin, j'aurais désiré savoir à quelle époque, à peu près, vous comptiez passer les Alpes, pour ma gouverne; et je pensais que si le mois d'août eût pu me demeurer, je Taurais choisi plus volontiers pour Évian; car M. Galvagno, mon ancien collègue à V Intérieur^ s'y rend avec sa fille. Tout ne va-t-il pas pour le mieux ? et, au lieu de vos mesquines quarante-huit heures ( n'avezvous pas honte d'une pareille lésinerie?), nous pourrons passer un mois ensemble! Ainsi c'est entendu, et je remercie du fond du cœur madame Rendu de son goût pour les eaux d'Évian.
Jamais il ne m'est passé par la ièie que la France pût venir un jour nous faire la guerre, pour contrecarrer notre unité; mais tant de gens pourraient en avoir l'idée dajas l'avetiir ! et à une pression du dehors, il n'y aurait d'autre réponse possible qu'une résistance acharnée; ce qui n'empêche nullement que l'Italie elle-même, et dans son intérêt, ne puisse encore essayer autre chose que cette école de brigandage et d'assassinat qu'on tient ouverte dans ces malheureuses provinces de Naples. Ici, quand on prend un assassin, on le juge d'abord et on le pend ensuite; je voudrais bien savoir de quel droit, audèll du Trontô, on pend avant et on juge après! Basta, il y en aurait lôtig à dire : la suite à Évian.
AU MÊME
Caimeru, i3 juia 1863.
Cher ami, j'ai passé quelques jours à Milan, et, de retour depuis hier, il me vient dans la pensée de vous adresser une interpellation, — c'est la mode chez nous,
27G vCORRESPONHANCH POLITIQUE
— au sujet d'Évian. Il me prend de temps en temps des frayeurs que quelque chose ne vienne à se mettre en travers, comme il arrive assez souvent aux projets agréables, et qui se font trop à l'avance. Persistez-vous toujours? Veuillez me répondre un oui, gros comme le bras.
J'ai trouvé Manzoni rajeuni. A 85 ans on en aurait besoin, paraît-il ! Nous sommes assez d'accord sur tous les points. Voilà un homme que vos catholiques pourraient peut-être écouter. Lui reconnaîtraient-ils quelque autorité à celui-là? — Je lui ai présenté vos respects, et l'ai remercié de la lettre qu'il vous a écrite^. Cette lettre est bonne à montrer à vos énergumènes de la Gazette et aux pleurards onctueux de \ Union. Manzoni et Gino Capponil c'est cependant quelque chose quand on veut parler du catholicisme italien. Mais, il n'est pire sourd, etc., etc. Or, le bon Dieu en personne leur parle-
MUan, 21 avril 1863.
1. « Agréez l'expression de la vive reconnaissance que je vous dois, en mon parUculier, pour le précieux cadeau de votre nouvel ouvrage, et de celle que vous doit tout catholique italien , pour avoir si clairement démontré (hélas ! il en est besoin en France !) qu'il n'y a pas d'opposition entre les idées et les tendances logiques que ces deux mots représentent. Quant à la solution qui puisse être propre à faire cesser, dans l'ordre des faits, leur antagonisme apparent, je suis forcé d'avouer mon impuissance, non-seulement à en imaginer une, mais même à apprécier celle qui est proposée par un esprit aussi éclairé et aussi droit que le vôtre. Je Unis toujours par ne voir que deux uUimalums en présence, et également inflexibles. Ce qui est plus sûr, c'est que voire ouvrage ne peut manquer d'éclaircir des faits, de redresser des jugements, et d'affaiblir des aversions ; et c'est beaucoup, quand même ce ne serait qu'en atlendant.
«Veuillez, Monsieur, agréer les sentiments de haute considération, avec lesquels j'ai l'honneur d'être
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Alexandre Manzoni. »
Dt: M. D'AZKdLlO. !2
rait mal du temporel qu'ils regarderaient le bon Dieu de travers.
Si vous m'apprenez la bonn« nouvelle sur Évian, j'aurai à vous adresser une prière pour que vous m'y apportiez un objet pas plus grand que cette lettre.
Mais, comme toute ma timidité se réveille à l'idée de vous donner encore une seccatura après tant d'autres, j'ai bien besoin d'être encouragé, si vous tenez à avoir la collection complète.
A vous cordialement.
AU MÊME
Cauueru, ^U juiu 1863.
Cher ami, cela va donc à merveille, et dans un mois je pourrai vous serrer la main ainsi qu'à madame Rendu et à madame votre belle-mère.
Maintenant, puisque vous voulez lasciarvi tribolar^e, ^oici ce que c'est : Disdéri m'a fait, comme vous savez, quatrecartesphotographiquesenquatre poses différentes. Je désirerais avoir un cent de ces cartes, mais laissant de côté Tune de ces poses, celle debout, le chapeau sur la tête, la main droite au menton; elle me donne par trop l'air conspirateur. La commande serait donc : cent cartes dans trois poses différentes. Si vous voulez être assez bon pour les lui faire demander, ensuite les payer et me les apporter à Évian, je vous serai bien reconnaissant, et, sauf banqueroute, nous y réglerons nos comptes.
Je vous félicite de bien bon cœur au sujet de Puebla. Vous connaissez mon profond attachement à l'Empereur (qui, à mon avis, dans l'histoire, est destiné à un fameux rôle) et à la France; car nous vous devons ce que nous sommes, et je n'ai jamais regardé la reconnaissance comme un poids. Ainsi, tout ce qui vous arrive d'heu-
reux est un bonheur pour moi. Seulement, je ne voudrais pas que cela vous donnât trop l'envie de sauter sur la Russie maintenant. Perinne plus que moi ne déteste le crime de 73, et c'est d'un bon exemple pour le moude, qu'après quatre-vingt-dix ans ce crime-là soit encore comme une meule attachée au cou des coupables, et de ceux qui l'ont souffert; mais une guerre européenne!...
Au reste, il y a chez vous une haute direction devant laquelle il faut s'incliner; ainsi — staremo a vedere.
Déjà une fois j'ai demandé à Disdéri mes trois poses et il a voulu ni'envoyer les quatre. Veuillez lui dire le proverbe italien : A ttacca Vasino dove vuole il Padrone.
Au revoir donc.
GXXX
Cannero, 27 juillet 1863, au soir.
Cher ami, un mot en toute hâte pour vous dire que naoi aussi, sauf encombre, j'ai pris me^ mesures pour arrivi^r à Évian le premier août. Je doute fort que ma lettre voust trouve encore à Paris, essayons toujours. Ainsi à bientôt. Je me mets aux pieds de ces dames.
Tout à vous.
GXXXI
AU MÊME
Cannero, 30 août 1863.
Cher ami, votre billet de Paris m'ôte tout espoir, et je ne sais si cette lettre vous rejoindra avant votre départ pour Berlin. Nous voici donc dans l'impossibilité de re^ prendre au lac Majeur les causeries du lac de Genève 1 Au diable soit le congrès de statistique, et l'idée de votre ministre de vous expédier là-bas! Je ne puis
m'en prendre qu'aux stelle tiranne^ comme les héros de Métastase; mais c'est une bien vive contrariété pour moi, je vous assure. Je me persuade de plus en plus que les seuls biens réels en ce monde sont l'espérance et les illusions. Elles constituent pour moi le seul profit d'un projet si longtemps caressé; c'est un peu comme cela en tout.
Basta, ^Patience! il y a de longues années que je devrais être fait aux contre-temps; mais celui-ci m'a pris au dépourvu, et j'en perds presque les étriers. Notre proverbe a raison : ♦ Quando il pover uomo vuol cuôcere^ il fomo casca. »
Dieu me préserve de faire encore des projets! malgré ça, je ne saurais oublier celui de Venise pour juin 64 1 mais pas un mot de plus.
Quant à ma toux, je l'ai laissée en route, et je me porte à merveille; j'aurais pu bavarder tout à mon aise. Et Pantaleoni qui arrive aujourd'hui à Baveno! je lui avais annoncé votre rencontre ici; à combien de choses il faut renoncer!
J'ai écrit à M"* Rendu à Interlaken pour lui expliquer le modus tenendi, en cas de voyage. Aura-t-elle reçu ma lettre? Recevrez-vous celle-ci? Tout me va de travers depuis quelque temps.
Me voici avec mes souvenirs de nos bonnes conversations d'Évian, sous les grands platanes et aux bords du lac. Ces moments-là ont été courts. Ils ont suffi, du moins, pour nous permettre de toucher à bien des points intimes, à part les grandes questions générales qu'il faut bien laisser de côté, de temps à autre.
J'espère que M"* Rendu et madame votre belle-mère voudront bien me permettre, dorénavant, de me considérer comme di casa; et, si Dieu me prête vie, « le montstgne non s'incontrano , gli uomini si. » Eh bien! nous pourrons nous rencontrer encore.
2H(i CORRtSPONDANCE POLITIQUE
GXXXII
AU MÊME
Ca&nero, 6 octobre 1863.
Cher ami, hier soir j'ai reçu la brochure de Tabbé Freppel ^, et je vous remercie de cette nouvelle gentilezza. Seulement, quand je dus faire à M""® Rendu Taveu de ma iaute^ j'aurais dû ajouter que j'avais immédiatement demandé un autre exemplaire à mon libraire, à Turin, et que je l'aurais reçu sous peu de jours. Effectivement, deux jours après, je pus achever ma lecture interrompue à Martignypar un changement de voiture.
Je trouve cette brochure bien écrite. Il y a un peu d'irritation impatiente par-ci par-là; mais, chez l'auteur, cela se comprend. Et puis, je vous avoue que ce sang-froid inaltérable qu'on affecte aujourd'hui n'est pas de mon goût. J'aime qu'un écrivain parle avec son âme, et qu'on sente même quelque peu le feu de la passion. Or, à ce point de vue, l'abbé Freppel ne laisse rien à désirer.
Après cela, ce qui arrive doit arriver; ce grand travail critique de rénovation dans la science (mais M. Renan rénoveA-W quelque chose?) qui se poursuit plus ou moins partout, pouvait-on l'éviter? Je ne le pense pas. Ainsi, que chaéun s'en tire selon sa conscience. Je ne me charge pas de celle de M. Renan. J'ai assez de la mienne.
J'ai vu, avec un vif plaisir, que votre voix a été entendue et écoutée au Congrès de Berlin au sujet de l'enseignement international^; il ne pouvait en être autre-