‹ L'Italie des italiens (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · SI · texte numérisé non relu

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siinos des proscrits, de ceux qui avaient gardé leur foi entière et qui préféraient un exil, désormais volontaire, au retour dans la France monarchique.

« La France, lui dis-je, est parfois une mère coupable, dont ses enfants, pourtant, ne cessent jamais d’èlre fiers; car, durant scs éclipses de liberté, elle rayonne par la gloire. »

M. Pascal Duprat me quitta, en me promettant de me voir souvent : il tint parole, et devint , pendant le temps que je passai encore à Naples, une de mes plus sympathiques relations.

Liborio Itomano m'envoya ce jour-lâ sa voilure; ces velléités de galanterie le tenaient en haleine dans l’attente d'un ministère. Je me lis conduire à Cajwdimonle ; je passai par il largo del Castello et par es Sir ad e San Giuseppe Maggiore et del Monte Oliveto, où les fripiers de Naples suspendent en plein vent, aux portes et aux fenêtres, la défroque de la ville entière, depuis les habits galonnés des courtisans de l’ancienne cour jusqu’aux guenilles des lazzaroni. Oripeaux des riches et haillons des pauvres sont également souillés de taches et criblés de trous; les manches des fracs et des vestes sont passées dans des bâtons; les pantalons flottent au-dessous ; on dirait une pendaison immense de vieux drôles et de mendiants; c'est d'un effet sinistre et repoussant; si ces dépouilles pouvaient parler, que de liasses ses et de misères elles raconteraient aux passants ! Le triste hôtel de Genève et le beau palais Gravina, où est la poste, ont pour perspective cette exhibition fie vêlements immondes; on pense en les regardant aux corps flétris ou dissous qui les ont portés. Les vieilles nippes sentent les cadavres, et devraient être ensevelies avec eux.

En traversant la place Santa Trinitù, je fais visite à Poërio; l’air natal et la joie des événements récents ont fini par raffermir sa santé, je le trouve debout et rajeuni.

« Je pourrai désormais, me dit-il, vous rendre vos bonnes visites, je ne suis plus une ombre soi tant de la nuit des cachots. »

Il me donne son portrait où il revit dans son attrayante sérénité.

Capodimonte m'apparaît sous un aspect nouveau par celte journée d'hiver; les maisons jaunes et blanches se groupent â travers les arbres dépouillés: les pins d'Italie, éternellement verts, et les orangers, gardant leurs feuilles et leurs fruits d'or, forment des massifs [dus riants; la villa de l'ambassade sarde en est entourée; c'est une visite d'adieu que je fais à celte maison qui m'a été si

hospitalière. Le marquis de Villamarina vient de recevoir du roi I Ordre de l’Annunziala, en récompense des services qu'il a rendus à la cause de l'indépendance; il s'en retourne à Turin avec sa famille. Nous nous disons au revoir à Paris, où j'espère retrouver le marquis, ambassadeur d’Italie.

Je présente les jours suivants Pascal Duprat à Poério, à M. et madame Mancini et à Liborio Homano; ils font fête au fier publiciste dont les fermes doctrines inspirent le respect.

La comtesse délia Rocca était venue rejoindre son mari; je fus charmée de la retrouver toujours aimable, amicale et éprise de littérature. On l’admira beaucoup; peu de Napolitaines pouvaient lutter avec elle d’esprit et de grâce.

Lady Slracban, marquise de Salza, fixée à Naples depuis sa jeunesse, rouvrit les salons de son splendide palais du quai de {Ühiaja. C’était une femme intelligente et lettrée, dont la beauté fut célébré; on en revoyait pour ainsi dire l'empreinte sur le fond des années; le soir, quand elle était vêtue d'une robe de velours noir à corsage montant, qu'un douille rang de diamants ceignait autour du cou, sa tête superbe se dessinait encore comme un camée antique. Je fus engagée à la première réception de la marquise de Salza, où se trouvait l’état-major du roi, des députés, des sénateurs et toute la noblesse napolitaine qui n'avait pas émigré. La galerie des fêtes du palais Salza, décorée de marbres de Canova, de tableaux de maîtres et d'admirables vases étrusques, ravissait tous les regards. Mon lidèic chevalier, Liborio Komano, habitait depuis des années le palais de la marquise; ce soir-là l’espérance d’un ministère le rendait plus sémillant que jamais.

n Miacara , me dit-il, il faut absolument que nous allions à Pompeï, lixez vous-mème le jour.

— La pluie tombe, et vous pressentez sa durée, répliquai-je en riant; n’importe, je vous prends au mot : nprés-deniain je vous attendrai.

— Je vous jure que nous partirons à une heure, dût l’orage nous surprendre dans la villa de Cicéron.

— Voilà encore un faux serment dont vous aurez à rendre' compte; car je pressens que si vous êtes mandé par Farini, vous manquerez sans scrupule à votre parole. J’ai connu en France des ministres de votre trempe, tout feu et tout flamme, bons, familiers, presque tendres, quand ils étaient en disponibilité i 1

mais sitôt que les vapeurs du pouvoir leur moulaient à la tôle ils disparaissaient superbes dans le nuage des dieux.

— Vous raillez toujours, reprit-il, et pourtant je vous jure sérieusement que nous irons à l'ompeï.

— Et moi, je vous jure à mou tour, répondis-je en prenant la main qu'il me tendait, que je ne loucherai plus jamais quctla désira si vous manquez à ce frivole serment. »

Le lendemain de cette soirée, j'eus la douce surprise de voir arriver chez moi la princesse de Morra que j'avais rencontrée chez la marquise Villamarina.

« Je vous aime, me dit-elle, d'aimer Garihaldi et notre chère Italie, et aussi parce que je suis Française de cœur et d'esprit. »

Elle disait vrai; elle avait le charme et la vivacité d'une l’arisienne, joints à la cordialité italienne; fille du général français Mauhés, aide de camp de Mural, et de la princesse Pignalelli, elle gardait à la mémoire de son père un culte ardent.

« Si les bourbonniens agitaient encore les Calabres, me disaitelle, il faudrait à Victor-Emmanuel quelques généraux comme mon père; on l a accusé de barbarie, mais c'était le meilleur des hommes; dans une guerre civile une prompte répression est encore de l'humanité. »

Je dînais ce jour-là chez la comtesse délia Rocca; la princesse de Morra me conduisit jusqu'au palais; à l'angle de la place, le Vésuve nous apparut couvert de neige; ses deux ouvertures embrasées rayonnaient fantastiques sur ce fond blanc.

« Je veux que vous dîniez aussi chez moi, nie dit la princesse eu me quittant, je vous réunirai an brave colonel Fabrizi qui vous a connue à Turin. »

Parmi les convives de la comtesse délia Rocca, je fus charmée de retrouver le comte major de Robilant et le député Cornero; ce dernier nous dit qu'il avait rencontré dans la journée, au château de Portici, Liborio Romnuo faisant sa cour à Farini.

« Il est presque certain qu'il va devenir ministre, ajouta Cornero.

— En ce cas, repartis-je, je ne le verrai pas demain. »

Le lendemain, à l'heure lixée pour, celte fantasmagorique excursion de Pompeï, on frappa à ma porte, et je criai en riant :

« Entrez! vous n'ètes donc pas ministre? i>

Mais, en tournant la tète, je vis un plus cher et plus noble visage

que celui de Liborio Borna no; Poërio, accompagné de l'avocat Mancini, venait me faire visite. Pascal Duprat survint. Nous, causâmes du siège de Gaëte, toujours entravé parla protection française.

Pascal IJupral questionna Poërio sur ses longues prisons; il répondit avec sa simplicité héroïque :

< C'était nécessaire; sous un régime despotique il faut des exemples; sans ces souffrances de quelques-uns, la liberté ne serait jamais arrivée pour tous. »

Je pressai, attendrie, ses mains qu'avaient meurtries douze ans de fers.

« En France, lui dis-je, un pareil supplice n’aurait pu être infligé à un homme comme vous; tous les cœurs se seraient indignés, toutes les voix auraient protesté, et le pouvoir eût fait grâce. »

11 me répliqua par des paroles d'un sentiment sublime, cri de justice qui semblait sortir de la voix de Dieu même. Après sa visite, j'écrivis cette noble réponse, la voici textuellement :

« Il s'est produit en France des actes encore plus atroces; vous avez eu, sous plusieurs régimes, des transportations en masse sans jugements; des hommes obscurs, martyrs populaires delà liberté, ont été tués ou emprisonnés dans l'ombre; suppliciés inconnus, ils n'avaient pas même pour consolation l’éclat du supplice; leur sort et leur nom sont restés ensevelis ; ils furent frappés sans lutte possible. C'était l'homicide certain, silencieux, impuni, comme quand l'assassin frappe un muet ou un enfant au berceau. Voilà les vraies et grandes victimes, celles qui dans la tombe crient vengeance à Dieu, car elles n'ont pas sur la terre les représailles de l'histoire.

— Il faudrait graver ces paroles dans le palais de tous les rois, dit Pascal Duprat.

— Vous ne trouveriez pas un incisore ‘ qui voulût s'en charger, répliqua en riant l'avocat Mancini.

— Heureusement, repris-je, qu'elles sont inutiles à rappeler à votre roi populaire; il n'y aura jamais en lui l'étoffe d'un despote.

— N'importe, repartit Pascal Duprat en se tournant vers moi, écrivez-les toujours; peut-être feront-elles réfléchir d'autres rois.

— C’est demain jour de Noël, me dit à la (in de sa visite l'avocat Mancini, je suis venu vous engager à diner; nous serons en famille au grand complet : enfants, aïeule, oncles et cousins. »

1 Un craveur.

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J 'acceptai sa cordiale invitation. — Il était quatre heures quand ces messieurÿ me quittèrent ; mon fallacieux chevalier n’avait pas paru. J’envoyai en pensée son Excellence à tous les diables; c'était l’envoyer au ministère, dont il (il partie quelques jours plus lard et où sombra sans retour sa réputation d'habileté eLmème d’éloquence. — Jetais montée en voiture pour profiter d'une éclaircie que le soleil jetait sur le golfe tempétueux; je m'arrêtai prés du Château de l’Œuf, dont l’aspect était sinistre par cette journée d’hiver. Les vagues furieuses et mugissautes se dressaient contre la roche noire où sont creusés les cachots; on eut dit les voix désespérées de tous les malheureux que cet antre vit mourir. Comme je considérais ce tableau sombre, je m’entendis appeler: c’était le lieutenant garibaldien Marinoni, qui, on s’en souvient, m’avait donné l’hospitalité au château de Caserte; il était maintenant en garnison à A verte, à quelques lieues de Naples.

« J’allais chez vous, me dit-il, et, craignant de ne pas vous rencontrer, je vous |>ortais mon portrait; il me tendit une enveloppe à mon adresse où était sa photographie.

— Voulez-vous, lui dis-je, me faire votre visite en voiture? Je vais jusqu’à la hauteur de l'ausilippe respirer l'air et voir la rafale; la mer est belle ainsi battue et tourmentée.

— Dites lugubre, répliqua-t-il en s’asseyant près de moi; c’est une triste veille de Noël pour ceux qui sont loin de leur famille; il y a un an à pareil jour j’étais à Venise auprès de ma mère et de mon fils.

— Quoi! vous avez un fils? lui dis-je en regardant son jeune visage, mais alors c’est un bambino ?

— Il a quinze ans, reprit-il; sa mère est morte, cl c’est la mienne qui l’élève. Dans un an ou deux, il viendra me rejoindre pour servir l’Italie; sans les larmes de ma mère, je l’aurais emmené avec moi quand je me suis fait garibaldien.

— Comment, lui demandai-je, avez-vous pu vous échapper de Venise?

— J’habitais Trieste, où je tenais les livres dans une maison de commerce, j’allais de temps en temps à Venise pour voir ma mère et mon fils. Quand j’appris l’expédition de («aribaldi, demeurer plus longtemps dans une ville autrichienne me devint impossible. Après avoir affranchi l’alermc et Naples, me dis-je, certainement le Libérateur af raiidiiraVenise.il faut que je sois parmi

ses soldais. Je prétextai une ermi te .-licence; /arrivai le soir au bord des lagunes; j’entrai, sans être attendu, dans notre petite maison silencieuse. Ma mère, en me voyant paraître, eut d'abord un rayonnement de joie, mais tout à coup, avec cette seconde vue que donne l’amour, devinant ma résolution, elle éclata en sanglots: « Tu veux aller te battre! lu veux aller mourir! s’écriat'elle, et moi, que deviendrai-je? » En parlant ainsi elle s’était agenouillée devant une image de la Madone, au pied de laquelle elle allumait chaque soir une lampe. « Santa Maria, rnurmuraitclle, pietà per mio figlio !» Mon fils pleurait en la voyant pleurer; il se mit en prière auprès d'elle. Je les regardais dans un grand trouble et prêt à faire comme eux. Ma mère levait ses yeux éperdus vers la mère du Christ : a Madré dcl dolore, » répétait-elle en lui demandant protection et courage; je ne savais que lui dire; ses larmes tombaient goutte à goutte sur ses lèvres qui remuaient convulsives; je n'osais interrompre son oraison de peur d'augmenter son angoisse; mais quand je la vis s’affaisser au pied de l'image sainte et y rester immobile, je la relevai et la pressai dans mes bras. «Mère, lui dis-je en l’embrassant, souviens-toi que tu es Vénitienne et que tu ne voudrais pas avoir pour fils un lâche. Venise ne sera délivrée que lorsque l'Italie sera libre; donc, tous les Vénitiens doivent se faire soldats; songe aux Tedesclii détestés qui sont nos maîtres; tiens, regarde par la fenêtre, en voilà qui passent dans celle gondole. Son viens-toi de notre Manin*, mort eu exil; son fils

1 l.c nom <Jp Manin est reslé cher cl sacré à la France aussi bien qu’à l’Italie. Je ne résiste pas au plaisir de citer ici les belles strophes que m’adresse M. llippolyte Lucas, sur un émouvant souvenir de In vie d’exil du grand Italien.

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