ES VOI
O vous qui m’envovei, madame,
Ce livre au style ferme et sûr,
Où le volcan a mis sa llamme.
Ou le ciel a mis son azur.
Vous penses si inon cœur palpite Pour l’Italie ei pour scs droits,
Dejnu - celle noble visite.
Que Manin me lit autrefois!
Il ircoi vt». Lucas*
l'exaltation. Mon fils, en l'entendant, ne comprit pas le désespoir de son courage; il n’avait qu'une idée, me suivre, voir l’Italie et les batailles; la guerre lui paraissait un jeu d'enfant.
« Mère, fit-il presque gaiement, je pars aussi, je me fais soldat. »
« Elle poussa un cri de détresse si déchirant que j’aurais battu mon enfant pour le mal qu’il venait de lui faire; je me précipitai vers lui, je mis ma main sur sa bouche et, me penchant à son oreille, je lui dis bien bas: « Tu veux donc tuer notre mère! lais-loi, malheureux, ou je ne l'aimerai plus ! » Je le poussai sur le sein de la pauvre femme: «Tu vois bien que l'enlant riait, ma bonne mère; si je voulais l'emmener il dirait non; il t'aime mieux que moi, lu le sais; sans tes soins et tes caresses il ne pourrait vivre. » En parlant ainsi je serrai si fort le poignet de mon fils qu'il me comprit. « Je l'obéis, murmura-t-il, mais dans un an j'irai où tu seras.»
« Je forçai ma mère à se mettre à table : « J'ai grand faim, lui disje, soupons ensemble, cela me portera bonheur. «Elle ne put manger malgré ses efforts. Je lui fis boire un peu de vin à la sauté de Garibaidi ; je lui montrai Venise libre; une flotte italienne sur l'Adriatique, et moi, sou fds, parmi les vainqueurs! Elle eut un sourire d'espoir. Nous prolongeâmes la veillée jusqu'à ce que la fatigue assoupit ma mère. Quand elle se fut retirée dans sa chambre, je l'entendis prier et pleurer encore. Vers le milieu de la nuit, je me levai pour la revoir endormie ; mon fils dormait aussi dans un petit lit à côté du sien. Je les regardai par la porte entr’ouverte de ma chambre; la lampe de la Madone veillait toujours et les éclairait un peu: je leur lis des adieux muets, je les embrassai du cœur, et, au point du jour, je quittai la maison sans être entendu. J'avais un passe-port de commis voyageur, je parlais allemand; j'arrivai à Milan sans être inquiété; huit jours après j'étais sous les drapeaux. »
Tandis que j'écoutais le capitaine Marinoni, mes souvenirs de Venise se réveillaient et doublaient pour moi l’émotion de ce récit; je sentais la vérité de chaque détail ; je connaissais les femmes vénitiennes et leur haine des Autrichiens, qui va jusqu'au sacrifice de leurs enfants; je revoyais la Madone du logis éclairée comme celle des ruelles, symbole attendrissant : la mère d'un Dieu consolait les mères affligées.
Nous étions arrivés à l'extrémité du quai ; le vent qui soulevait le golfe s'engouffrait sur le rivage et faisait obstacle à la vitesse des chevaux.
■iti L'ITALIE DES ITALIENS.
« Si la soirée était plus belle, me dit M. Marinoni, je vous proposerais daller dîner aux Bagnoli ; à l'heure qu’il est, rnamère et mon (ils font il pusigno ils regardent ma place vide el parlent de moi; vous-mème, madame, vous êtes sans famille à Naples, loin de voire lillc
— Allons, lui dis-je, malgré l'ouragan, ce souper au bord de la mer est préférable au diner banal de la table d'Iiôle. »
Nous franchîmes la grotle de Pausilippe et trouvâmes un air plus doux dans la vallée. Le meilleur des restaurants de la plage était au dépourvu par celte soirée de tempête et de veillée de Noël : pas un seul convive n'y était attendu. Ouand nous traversâmes la cuisine, le cuoco, qui préparait le souper de sa famille, nous dit 4 : * Vovero vie, nonce vieille, cari sigvori . — Non ave te polantri ? demanda le lieutenant. — C'è dei polastn nel cortilc, » répliqua l'hôtelier.
« Ave le dcl pence, avete delle ova? — Si siijvore. — hanta! * répondit M. Marinoni.
Nous nous assîmes dans une petite salle enfumée en face de la mer. Comme toujours, on tenta de mettre sur la table une nappe lâchée de vin qui servait depuis une semaine. M. Marinoni la souleva de la pointe de son épée et la jeta sur la tète de l’enfant qui nous servait :
« Siele troppo nporchi , lui dit-il, iïapoli libéra de v esser pulita. » L'enfant riait sous son voile, ne comprenant pas notre dégoût pour ce linge souillé : il portail lui-même des habita si sales que la nappe lui paraissait blanche comme neige. « Subito uu pannolino bianco! • lui cria le lieutenant. Le père entendit et compril; il appela U figlio, qui, au bout de quelques secondes, reparut tenant d'une main un plat où s'agitaient deux petits homards vivants et de l'autre délia bianclieria pulita 5 .
« Sovovivi, vedete signore! » nous dit-il en prenant les homards par les pattes, l'n peintre hollandais aurait fait poser ainsi cet enfant de dix ans, d'une beauté admirable sous ses haillons; ses grands yeux noirs étaient ombragés de longs cils ; ses dents d'émail riaient entre ses lèvres roses; son nez grec défiait celui de l'Antinous, et
• Réveillon.
* « Pauvre de moi, il n’y a rien, mes chers seigneurs. — N’avez-vous pas de poulet? — Il y en a dans la cour. — .Avez-vous du poisson et des œufs? — Oui, monsieur. — llien, cela surfit. »
5 l.ingc blanc.
ses abondants cheveux battaient comme des ailes de corbeau sur ses joues maltes.
« Quel joli groom il ferait, dis-je à M. Marinoni, avec une blouse de velours noir!
— Madame veut t’emmener à Paris, dit le lieutenant à l'enfant tandis qu’il mettait le couvert, mais en attendant va faire cuire tes bêtes. »
Quand il revint avec la minestra, le petit garçon avait un air grave; il se plaça en face de moi en me regardant fixement de ses deux grands yeux interrogatifs.
« 11 me rappelle le regard de mon (ils, » reprit M. Marinoni, dont tout le cœur était à Venise; puis s'adressant à l'enfant :
* Che vuoi ila questa tùjnora 1 ?
— Vorrei sapere se ta Sua Eccellema è buona o cultiva ?
— Che li fa ?
— Signore, mio padre mi ha dclto : « Ti dura volontieri alla signora per due mila scudi. »
— Tu! non vali due mila carlini !
— Eccellema, répondit l'enfant offensé, sono signori inglesi che voglion pagarmi molli dunari, mio padre hadetto di no ; ma alla signora mi dura per due mila scudi.
— Il ne démord pas du chiffre, me dit en français M. Marinoni, le père lui a dicté le marché, et je suis certain que si vous y souscriviez il vendrait son enfant comme on fait d'un négrillon dans l’Amérique du Sud. »
I-e petit garçon s’imagina que le lieutenant me conseillait un rabais sur la somme demandée.
« Eccellenza, s’écria-t-il, qtieslo c T ultimo prczzo : une mila scudi, lo vuolc o non lo vuole ! »
(Jette scène, liouffonne pour nous, était prise au seiieux ar le. père.
Lorsque nous traversâmes en sortant la cuisine, il vint à moi, m'offrit un bouquet, et médit très-gravement : « Se mio figlio pince a Vostra Eccellenza è cosa fallu, due mila scudi. »
' • Que veux-tu de madame? — Je voudrais savoir si elle est bonne ou méchante. — Qu’est-cc que cela le fait? — Mon père m'a dit : «Je veux bien le donner à celle dame pour deux mille cens.» — Toi! lu ne vaux pas deux mille carlins. — Il y a des messieurs anglais qui ont voulu me payer beaucoup d'argent: mon père a dil non; mais A madame il me donnera pour deux mille éçus. *
•il 4
Je lui ris au nez en répondant : « Non sono rieen nbhaslmna . — Oh ! popolo di mendicanli, s'écria l'ofticier, finircte pci' vcndcrc Dio sletio per avéré dnnari ! »
Nous étions remontés en voiture, et mon compagnon répétait encore : * Oli ! popolo vile, popolo sporco, popolo senza vergogna ! clic far di te?
— Prenez-vous-en à ceux qui l'ont gouverné ou plutôt cruellement exploité, lui dis-je. Dans l'antiquité, ce peuple vit à l’œuvre Tibère, Caligula, Néron et d'autres immondes Césars; dans les temps modernes, les rois et les prêtres, pour mieux l'asservir, ont fait perdre à ce peuple si naturellement lion et intelligent toute notion de dignité ; au travail ils ont substitué la mendicité; à l'activité réfléchie des grands États civilisés, la pétulance et l'astuce des bordes de sauvages ; à l'ambition, la cupidité ; la crasse et les vices de quelques milliers de moines célibataires, seuls éducateurs des familles, se sont étendus comme une lèpre corrosive sur la nation entière; chaque turpitude, chaque trahison, chaque meurtre s'enveloppent de superstition et prospèrent, pour ainsi dire, à l'ombre du sacerdoce. Sur le trône, le peuple n'a vu depuis des siècles que le jiarjure, la débauche et la cruauté ! J’en excepterais le règne de Murat, si tout pouvoir imposé par l’étranger n'était pas un stigmate nouveau d'avilissement. Quelle conscience du bien et du mal, quel instinct de justice et de fierté peut-il rester à un peuple régi de la soi (e?Ce qui m'étonne, c’est que ce peuple s'émeuve encore pour la patrie et l'indépendance, c’est qu'il ait accueilli (iaribaldi comme un libérateur. Ah ! c'est qu'au fond les masses valent toujours mieux qu'à la surface, lise dégage des grandes agglomérations d'êtres qui composent l'humanité un courant vivifiant des traditions éternelles. Le peuple napolitain n'a plus assez d’énergie morale pour prendre l'initiative de la vertu et de l'honneur ; mais, qu'il y soit rappelé par des hommes qui en donnent l'exemple, par des l’oërio, par des Bandiera, par des Garibaldi , aussitôt ce peuple recevra le choc électrique, il relèvera sa tête courbée, son âme sortira des ténèbres et acclamera la lumière. De tout temps la déchéance des gouvernés doit retomber sur les gouvernants; si l’on cherchait la source des vices les plus lâches, qui parfois caractérisent fatalement un peuple, on la trouverait à coup sur dans ce qu’on appelle les régions hautes : d’où devrait découler la vie découle la mort.
— £ vero, répliqua le lieutenant Marinoni, nous devons toujours
plaindre le pauvre peuple; c’est ce que Garibaldi n'a cessé de répéter à ses soldats, en Sicile, dans les Calabres et dans le royaume de Naples. Le peuple est une bonne pâte, il n’v a qu’à le bien modeler. »
Tout en parlant de la sorte, nous oubliions la pluie, qui des sommets de Pausiiippe tombait en cascade dans le golfe; le déluge avait vaincu l’ouragan et nous permettait de revenir à Naples par les hauteurs.
« Voilà une rude promenade pour une Parisienne, me dit M. Marinoni, je crains bien que vous n’en gardiez un déplaisant souvenir.
— J’en garderai, repartis-je, deux tableaux ineffaçables; l’un q<- 1 m’a émue, l’autre qui m’a fait rire ; à travers celte soirée tempétueuse je reverrai toujours votre mère en larmes et votre fils voulant vous suivre à la guerre, puis comme contraste, cet hôtelier grotesque et avide me proposant de me vendre son enfant.»
Rentrée chez moi, en résumant mes impressions de la journée, ainsi que je le faisais chaque soir, je me dis que la visite de Poërio et ce diner à Pair salubre de la mer m'avaient donné de plus nobles et de plus vivifiantes sensations que n’aurait pu le faire une promenade à Pompcï avec le doctrinaire italien don Liborio Romano, involontairement pédant et majestueux d’allure, à l'exemple des doctrinaires français.