XV
A Naples, comme à Venise, les fêtes de Noël sont, pour le peuple, des jours «le réjouissances et de ripaille. Pas un pauvre lazzarone qui ne mange, ce jour-là, son dernier curlino en l’honneur de la nativité du Sauveur. Dès l'aube toutes les cloches des églises carillonnent et la foule court adorer dans la crèche il divin bambino ; les haillons et les vieilles défroques revêtent, comme de coutume, tous ces corps prosternés. Avant l’emplette d’une chemise ou d une blouse, on songe à se procurer un plat de charcuterie, de poissons cl de navets, et, pour dessert, des confelli. « Jésus sourit à ces agapes et s’inquiète peu de nos guenilles, » pensent ces bonnes gens. Le soleil se mit de la fête et la compléta; il brillait par un froid vif sur le golfe déridé et dans le bleu profond du ciel. J'allai
L’ITAME DES ITALIENS.
faire une promenade à Cliiaja avec b princesse di Morra, puis je me rendis dans un magnifique palais de marbre blanc voisin du quai, dont la famille Manciui occupait un vaste appartement; le dîner fut bruyant et gai, animé par la joie des gracieux enfants de madame Rénlrix Maucini, une autre Déalrix belle et inspirée que Dante eilt chantée. La table était couverte de toutes les sucreries indigènes, parmi lesquelles les pâtes de chocolat, île pistaches et d'ananas moulées en forme de poissons, de (leurs et de carquois, me parurent délicieuses; il y avait aussi des mandarines confites de Sorrente, de la fameuse cucuzzata de Païenne et des marrons énormes provenant des châtaigniers de l'Etna que les conliseurs napolitains glacent et parfument à désespérer Boissier. Ma passion pour ces gourmandises le disputa en ardeur à celle des plus enfantins convives. M. Manciui. remplit un grand sac de ces dolci exquis pour ma tille absente, il qui l’amitié de mes hôtes porta un toast. 11 vint le soir beaucoup de monde dans le salon des Maucini, des députés, des sénateurs, un évêque du royaume de Naples rallié à la liberté, des prêtres, des fonctionnaires publics. Vers dix heures je vis entrer Liborio Homano, ganté et cravaté de blanc; il venait de dîner au palais. Le siège de fiaéte avait ém pêché les bals et les grandes réceptions de la cour, mais, deux fois par semaine, le roi réunissait à sa table lés principaux personnages de Naples. L'ex-ministre de François 11 fut seulement engagé au dernier diner, et cette invitation tardive rendait ce soir-lâ don Liborio radieux ; il vint à moi en me tendant la main : je laissai retomber, sans la toucher, celle main si bien gantée.
« Maipiù è giurnto (jamais plus, c'est juré), lui dis-je, polvcreii uomo (poussière d'homme)! » J'avais prononcé ces parolesen riant, mais comme le polvcrr il' uomo fut entendu de quelques personnes qui en plaisantèrent, le futur ministre fronça le sourcil et alla causer à l'angle opposé du salon. Depuis ce soir-lâ je ne revis plus chez moi Liborio Romano. Il fut nommé ministre quelques jours après ; il y «avait déjà plusieurs mois qu'il était en correspondance avec M. de Cavour; on prétend même qu'il lui écrivait pendant que François II régnait encore. Il avait fini par persuader au grand homme d État que lui seul, connaissant le peuple de Naples et en étant aimé, pouvait l'attacher à l'unité. L'avocat Maucini devint à la même époque ministre des cultes et de la justice; il fut,au pouvoir, l'homme actif, aimable et bon dont j'ai parlé; il supprima plusieurs
couvents cl rendit contre les autres de sages décrets généralement approuvés; déjà les cloîtres commençaient à servir d’asile aux conjurations bourboniennes.
Le lendemain (26 décembre I8f>0), l'état-major de la garde nationale offrit un bal au roi dans le vaste palais de l'Intendance, qui tient tout un côté del largo dcl Palazzo; en face est le palais dclla t’oresleria. La façade du palais royal s’étend sur un des grands côtés delà place et vis-à-vis se déroule la colonnade de l’église Saint- François de l’aide. Leroi, malgré sa répugnance pour les réjouissances publiques |>cudanl que le sang italien coulait encore à Gaëte, dut assister quelques heures à cette fêle d’adieu dont le marquis et la marquise Tupputi faisaient les honneurs: La place était brillamment illuminée; le peuple y dansait enchantant autour des feux de joie; il avait couvert d'un voile les deux statues équestres de Charles ll| et de Ferdinand l" r •, et saluait de vivats enthousiastes le souverain élu qui, la nuit même, allait quitter Naples. Le peuple aurait voulu le retenir et le garder en attendant que Home fût capitale ; pour qu'elle le devint plus vite, la présence de la royauté semblait nécessaire aux Napolitains. M. de Cavour, mal renseigné, rappela le roi à Turin, ce qui ne larda pus à faire éclater les menées de la réaction. L'harmonie et la sécurité régnaient encore à Naples en ce moment et furent symbolisées par cette fête où les oHiciers garibaldiens, ceux de la garde nationale et ceux de l’armée régulière fraternisèrent. Les divers uniformes, rehaussés par l’éclat des décorations, resplendissaient dans les salons et les galeries; il est vrai qu’ils étaient portés |>ar des hommes superbes. Je n’ai jamais vu un assemblage de plus belles tètes : Titien et Paria Bordone auraient été heureux de les reproduire; au poète comme à l'artiste la beauté humaine est une joie pour le regard. Pascal DupraL, qui m'accompagnait à ce bal, fut ravi de la grâce exquise de quelques Napolitaines et remarqua entre toutes madume Mancini, rayonnante de jeunesse dans sa toilette bleu pâle. Des |»erles, moins blanches que son front, s’enroulaient ii ses cheveux blonds ondés; toute sa personne avait la worbidezM de la femme, mais le ferme regnrd des yeux noirs révélait la muse.
Le roi quitta la fête à deux heures du matin, et une heure après il était parti de sa nouvelle capitale.
1 La première esl de C.anova.
Je rencontrai à ce bal 1 oërio; il ine dit, avec son gracieux et bon sourire : «J'ai été privé pendant tant d’années de voir danser les jeunes tilles, que j’y trouve un grand plaisir, c’est comme une saveur printanière qui me revient. »
J’éprouvais à le regarder et à l’entendre un plaisir toujours nouveau. Pascal Duprat ressentait le même attrait pour la compagnie du lier patriote. Lorsque, un peu las, il voulut s'asseoir, nous choisîmes un jietit salon entièrement revêtu de camellias rouges. C’étaient des arbres entiers dont on avait dépouillé un jardin de Sorrenle. Une branche couverte de ces belles Heurs charnues effleurait mon épaule comme une tentation :
« Elle me fait envie. -dis-je à ces messieurs.» Un commissaire de la fêle m'avait entendue ; il coupa la branche et me l’offrit.
L'aube blanchissait le golfe lorsque nous quittâmes la fête. Un jeune officier enveloppa Poërio d’une polisse de fourrures. C'était un soin presque inutile, tant la température s'était tout à coup radoucie. Je proposai à Pascal Duprat de faire un tour à Chiaja avant de rentrer. Arrivés au pied de la côte de Pausilippe, nous vîmes la double ellipse du rivage s'arrondir devant nous; à l’Orient, quelques lignes d'or zébraient le ciel, la acte des montagnes se découpait nettement sur le rond clair de la nuit qui finissait, montrant encore çà cl là quelques étoiles. Toutes les habitations semblaient des palais de marbre. En face de nous, le Vésuve projetait des flocons de fumée blanche; on eût dit une volée de cygnes battant des ailes dans l'éther.
« Si je n’étais en toilette de bal, dis-je à Pascal Duprat, nous monterions dans une barque et nous ferions le tour du golfe.
— El demain, répliqua-t-il, nous aurions des douleurs rhumatismales. »
Une pareille perspective me donna le frisson. J’allai dormir et me réchauffer dans un songe qui me fit voir une éruption du Vésuve : elle était immense et enveloppait lentement le globe entier qui se dissolvait et tombait en poussière; c’élait le cataclysme de feu après le déluge de la Genèse. Tous les vestiges de l'humanité sombraient avec les cendres de la planète disparue; les vertus et les crimes, la gloire et I infamie, avaient la même tombe et le même néant; les œuvres vies artistes flottaient dans le chaos; les chants des poêles périssaient à jamais sans écho; les sentiments des êtres, l'amour, l'enthousiasme, n'avaient plus les générations successives pour se
perpétuer;!, e genre n'avait été qu’une création éphémère,
un jeu fini de l'inconnu. Qui donc se souvenait de son passage à travers l’espace?
Celle vision sombre m'a frappée souvent tout éveillée; ceux qui l’ont subie savent les effets qu’elle produit; elle tarit en nous toute émotion; elle est comme une mort avanl-courrière ; le corps s’y pétrifie; on en périrait foudroyé si le mouvement banal des insoucieux ne venait nous heurter et nous entraîner à leur suite.
Les derniers jours de l’année (fui finissait et les premiers d une année nouvelle furent envahis par les distractions du monde. La mer était redevenue tranquille et le ciel radieux; je me promettais chaque matin de faire mes dernières excursions autour de Naples et avant tout celle des iles ; mais une visite survenait, une causerie amicale avec la princesse de Morra, ou avec l'aimable mademoiselle Mauro (revenue à l'hôtel de Rome) me faisait oublier les heures; le soleil décroissait et me laissait à peine avant la nuit le temps suffisant pour line course dans la s Lia (la di Toledo, et à la ville, où ces dames m'accompagnaient; le soir nous allions ensemble au palais royal chez la comtesse délia Rocca, à qui j'avais présenté mes deux amies.
Le 1" janvier est fêlé en Italie par des cadeaux de bonbons et de (leurs. Toutes les provinces de Naples et de la Sicile envoyèrent au roi des caisses énormes de leurs sucreries locales; le roi étant parti, ce déluge de dotei retomba en ondées sur ses généraux. La comtesse délia Rocca eut la gracieuse attention de m’en offrir une grande boite accompagnée de charmants bijoux en écaille. Le matin de cç jour commémoratif, un peu tristeen voyage, jefus saluée à mou réveil par un incommensurable tunao di fiori 1 que me présentait lu padrona di casa; c’étaient des violettes doubles, des roses mousseuses, des jasmins, des Heurs d’oranger et d'héliotrope, dont le souvenir me parfume encore, l'ne heureaprès je reçus un Iniuquet jumeau que m'envoyait Pascal Duprat. Quelques officiers garibal-
' l!oui|UCl.
■il. 20
diens m'apporlêrenl des cornets et des coffrets; la princesse Morm nie donna pour ina fille des pendants d'oreilles en camée de corail.
Le soir du deux janvier, pendant que j étais au palais royal, le marquis lmperiali ami du général délia llocca, vint proposer à la comtesse une promenade à Castellamare et à Sorrenle. .
« J'ai des permissions, lui dit-il, pour visiter le chalet du prince de Lieven et la villa du prince Fondi ; ces permissions portent :Cameliias et Mandarines; ce qui veut dire que vous pourrez cueillir sur place des bouquets superbes et des fruits d'or. »
Il fut décidé que nous partirions le lendemain matin à huit heures.
« Je gage qu’il sera midi, nous dit en l iant le général ; si les dépêches télégraphiques que je revois à chaque instant, de Cialdini * ne m'empêchaient d’être des vôtres, je vous forcerais bien à l'exactitude militaire. »
Le général avait prédit juste, il était midi quand nous montâmes en wagon. Nous accusâmes le marquis lmperiali de s'être fait attendre; je lui décochai en roule des épigrammes rimées sur son embonpoint ; il me riposta par des vers italiens qui valaient mieux que les miens; il en avait fait de forts beaux dans sa jeunesse, entre autres un sonnet sur le mont Blanc, où, embrassant du cœur l’Italie entière, il présageait son unité. Arrivés à Castellamare, nous montâmes une belle route ombragée de chênes et de châtaigniers, qui serpente sur le versant de la montagne Quisisana, s'élevant au nord-est au-dessus de la ville. Nous fîmes une halte au poétique chalet du prince de Lieven; le jardinier dépouilla ses plates-bandes de leurs fleurs les plus rares et nous en composa les bouquets promis. C’est bien un chalet suisse, au dehors, que cette délicieuse habitation; mais à l’intérieur c’est un palais somptueux dont les salons, ornés de statues, de marbres et de toiles de maîtres s’ouvrent sur un balcon rustique circulaire où les vçdubilis et les chèvrefeuilles s'enlacent aux baluslres.
Dans une grande pièce tendue de damas rouge toute la paroi du fond, parallèle au balcon, est recouverte d'une immense glace qui forme un tableau magique I le Vésuve, le paysage et la |>artie du golfe au-dessous de l'ompeï s'y reflètent et s’y groupent. Au pied
1 Sênaleiir.
' Oui Taisait le siéve Je Udëlc
d'un large divan où l'on voudrait s’étendre est une statue du Silence; elle semble dire à l'âme : Recueille-toi! goule l'ivresse des tiêdes nuits étoilées !
Nous continuons notre excursion de la montagne toute revêtue de villas, de bois, de jardins en Heurs; le ciel est nébuleux, la mer orageuse, les arbres bruissent sur nos têtes et secouent sur le chemin les feuilles d'automne; nous arrivons au Casino royal de Qiiisisnua , dont le nom et la fondation remontent à ('.lia ries d'Anjou. Itien ne reste des constructions primitives; ces trembles séculaires ont seuls vu passer le frère de saint Louis. Nous parcourons de vastes salles modernes décorées de portraits de rois et de reines; puis les terrasses d'où l’œil embrasse le merveilleux horizon déjà décrit. Nous redescendons la montagne et traversons quelques rues fort sales de Castellamnre ; des matrones font des fritures sur le seuil des portes; des charrons et des serruriers se démènent comme des diables au fond des forges en feu. Les chantiers du port sont en pleine activité, on y construit quelques grands navires. Nous arrivons sur une place où est rétablissement thermal. Castellamnre, l'antique Stabia, possède douze sources sulfureuses, salines et ferrugineuses; douze nymphes auxquelles les Romains avaient bâti pour temples des thermes magnifiques; les bains modernes sont vastes, mais sans intérêt. A droite de la place est un bâtiment d’aspect sinistre percé d’une large et haute fenêtre cintrée comme le portail d'une église et close d'une forte grille de fer; à travers les barreaux, des têtes à l'expression féroce se penchent pour nous regarder; il y a là un vieillard qui secoue sa crinière blanche; il fume une pipe ébréchée dont il nous envoie la fumée; sa chemise entrouverte laisse apercevoir sa poitrine osseuse et bistrée ; un autre, moins décharné, passe son bras dans le treillis et nous tend son bonnet phrygien ; il nous demande l'aumône du ton dont l'on demande la bourse ou la vie; un troisième, grand drôle de cinquante ans, aux yeux hardis, aux lèvres épaisses, chaule à tuetête une canlilena. Us portent tous un étrange costume : une veste et un pantalon jaune serin '; un seul fort beau, ayant à peine vingt ans, est vêtu de l'uniforme garibaldien ; il rit en inclinant vers nous sa tête cynique.
« Celui-là, nous dit le custode des thermes, est un des forçais
’ Babil îles forçais tlans le royaume Je Naples.
lâchés sur Naples par Francesco, quand il est parli ; lui et beaucoup d'autres prirent pour dégui>emenl la chemise rouge des braves volontaires. »
Cette fenêtre grillée qui encadre en ce moment un tableau à la Saivator Kosa, est celle du bagne deCasteltnmnre. Les nuées livides et noires s’amoncellent dans le ciel. La nuit vient; il faut repartir pour Naples et remettre à un autre jour notre promenade à Sorrente. A peine sommes-nous en wagon que l’orage éclate, un vent glacé soulève le golfe et nous fait frissonner; le marquis Imperiali entonne un hymne à l'hiver qui, prétend-il, rend alerte, allège le cerveau, aiguise l’appétit; à nos plaintes sur le froid aigu, il répond par des plaintes d’une faim canine.
« Avec votre corpulence, marquis, lui répond la comtesse délia ltocca, on peut jeûner huit jonrs sans faire pitié. »
Arrivés au débarcadère, nous trouvons une voiture du palais; toutes les voilures de l'ancienne cour de Naples, calèches et landaus, sont tellement étroites, qu'on y étouffe à quatre. L'ampleur du marquis nous fait pousser un cri quand il s'assied en face de nous. Je lui lance celte stupide improvisation :
Cesse de crier pâture,
Itobuste Imperiali,
Ton corps, pour notre torture.
Ilemplit toute la voiture,
Quoiqu’il ne soit pas rempli.
Le marquis riposte aussitôt :
Pans ina solide stature Tu m’oses déprécier.
Toi. trompeuse créature,
Qui n’es qu’une boursouflure De crinoline et d’acier.
Je lui réponds de nouveau, il réplique et ces grosses bêtises nous donnent jusqu’au palais un de ces fous rires bienfaisants dont Michelet dit excellemment : « l-e rire est une fonction essentielle de notre nature; comment porter la vie si nous ne pouvons rire tout au moins parmi nos douleurs? » Pascal, à bout d’arguments, conseille de s'abêtir pour croire. La recette est de temps en temps nécessaire pour vivre sans trop de désespoir.
La gaieté de la route continua pendant le diner; en nous séparant nous primes jour pour aller à Sorrente.
XX Vil
Comme contraste la journée du lendemain fut véritablement funèbre; dès le matin la pluie commenta à tomber par cascades et dura jusqu'à minuit; le ciel gris et bas rappelait le ciel de Londres; le golfe ressemblait à un débordement de la Tamise; le quai désert était à moitié submergé. Pas une visite n'interrompit pour moi l’ennui des heures glaciales et lentes. Je me mis à lire, puis à écrire: l' engourdissement me gagna ; je regardai à travers les vitres sans découvrir un passant : à peine quelques voilures s’aventuraientelles par intervalles. Les Napolitains ont peur de la pluie. Une journée pareille dans les capitales du Nord, n’empêche ni le va-etvient des affaires, ni celui des distractions ; mais dans la ville de la gaieté, de l'azur éternel et du soleil permanent, c’était comme un désastre publié; les riches se calfeutraient dans leurs palais; les pauvres dans leurs bouges. J’entendis tout à coup une psalmodie nazillarde accompagnée d’un tintement de clochettes ; je me levai et vis déliler un étrange cortège à travers la nappe d’eau qui inondait Santu Lucia : un prêtre s’avancait couvert du surplis et de l’étole; il était abrité par un bedeau sous une sorte de parapluie cliinois en damas rouge sur lequel des bandes de soie jaune décrivaient une roue ; devant le prêtre marchait un desservant tenant le calice ou était l’hostie consacrée. Un autre desservant revêtu d'un surtout rouge bordé de jaune, à travers lequel on apercevait ses habits crasseux, étendait ses bras en croix en agitant des sonnettes', un autre portait une boite renfermant le coton et l’huile sainte; un troisième, des fioles contenant l’eau bénite. Tous ces hommes, plus burlesques que recueillis, passèrent à pas précipités; ils chantaient et se démenaient avec les gestes qu’on prêtait autrefois aux possédés du diable. Ils allaient porter l'extrême-onction à un mourant. Je m’imaginais que le parapluie chinois ne couvrait le prêtre que pour le préserver de l’orage, mais les jours suivants je rencontrai plusieurs de ces cortèges en plein soleil et le même parapluie y figurait. Je m'étais à peine éloignée de la fenêtre que j’y fus rappelée par un chant plus nourri et plus triste; celte fois, point de clochettes, seulement un chœur prolongé de voix qui chan-
taienl le Miserere ; c'étaient des intonations sépulcrales sortant sourdes et graves de dessous la cagoule des confréries. Le mort qu on menait en terre devait être un riche; il était précédé d un char vide a panneaux dorés et couvert de vives peintures. On eût dit une voilure de gala des anciennes cours; aux quatre coins de l'imperiale se dressaient de grands panaches blancs et noirs que la ploie faisait pleurer Les prêtres assis dans ce pompeux carrosse avaient des mines réjouies; venait ensuite la bière recouverte d'un drap en velours pour pie garni d une crépine d’or; quatre hommes vêtus de rouge la portaient sur leurs épaules ; en Italie le rouge remplace le noir dans les enterrements; c'est comme un dernier flot de sang qui survit et une dernière lueur de soleil qui réchauffe, far un beau jour il n'v a rien de funèbre dans ces convois excepté les pemtents qui les accompagnent ; il y en a de blancs, de bleus et de noirs; les. blancs et les bleus portent des cierges allumes: les noirs de petit-, drapeaux qu’ils balancent comine des chasse-mouches. C est, assuiet on, pour éloigner Satan et préserver! âme du défunt de ses griffes. Ces longues files d'hommes aux visages cachés, dont les yeux seuls flamboient, ont quelque chose d'effroyable et de solennel; on rêve des tètes de morts sous ces masques; au moyen âge on y rêvait des tètes de démons. Ce jour-là, la pluie nuisait a la fantasmagorie ; en collant la toile sur les traits elle en faisait saillir la lace humaine. Ce second cortège se hâtait en désarroi comme le premier. Dans 1 un et dans l’autre tous ces hommes mouillés et grelottants semblaient dire : « L'agonisant a chaud dans son lit, le mort est à couvert dans sa bière, ils se moquent de nous.» Ma pensée leur répondait ; « Ils sont les vains jouets de forces obscures, ils suivent fatalement 1 impulsion de l'impénétrable Moteur ; où il avait mis la vie.il la décomposé; il absorbe en lui, monstrueux et terrible, tous les rayonnements passagers. Qui sait s'il n'est pas la terre elle-même, la nature féconde s'engraissant de la mortel en tirant la résurrection permanente des arbres, des moissons, des fruits, des fleurs, des sources, du feu. de la lumière, de l'azur, des astres, de l'air palpable? (Juand vous portez les cadavres aux cimetières, la face découverte et rigide, ils n entendent pas le bourdonnement des mouches qui rasent leur Iront; ils ne sentent pas leur piqûre, pas plus qu'ils ne respirent les parfums des fleurs dont vous les couronnez ; mais quelque chose d eux passe dans ces insectes qui les touchent et, de la guirlande brisée, qui les suit dans la fosse, un peu de poussière se forme qui se
L’ITALIE DES ITALIENS. 27.j
mêle à la leur; cendres des êircs et des plantes composent la couche éternelle où la végétation et la création survivent et s’agitent. Vie germant dans la décomposition ! esprit flottant dans la matière! qui peut affirmer que vous ne récelez pas en vous le grand problème inexpliqué? »
Tandis que lefront appuyé contre les vitres glacées, je me perdais dans ce tourbillon d'idées, la nuit tombait lugubre sur le golfe et sur la ville. Une camcriera entra dans ma chambre, portant deux bougies allumées; elle me rappela qu'il était temps de faire ma toilette. J etais engagée à un grand diner chez la marquise Salza ; j'avoue que la perspective d’une soirée de causerie, de chaleur, de lumière et même de bonne chère ne me déplaisait pas après les heures sépulcrales que je venais de passer. La marquise m'avait réunie à madame Mancini, à l'oërio, irLeopardi, aux deux frères Romano et à M. Matia qui avait été un des ambassadeurs envoyés par François 11 à Victor-Emmanuel; esprit libéral et droit, M. Mana sut obtenir l’estime des Piémontais et des Napolitains. Je connus aussi à ce diner M. Nisson, qui avait épousé cette charmante princesse Vogoridés dont la haute société parisienne se souvient encore. Souffrante depuis plusieurs années madame Nisson était venue chercher à Naples sa guérison; elle y mourut tout à coup; ce deuil récent jetait sur la conversation naturellement vive et enjouée de M. Nisson une ombre mélancolique. Arrivé de Paris depuis quelques jours il nous raconta les derniers bruits politiques et les anecdotes de la cour. C’était pour moi un écho de ce monde si bien oublié. J'avais beaucoup vu à Londres madame Musurus*, soeur de madame Nisson et je m'étais liée aux Pyrénées avec la princesse Vogoridés, sa belle-sœur; je fis prompte connaissance avec M. Nisson qui depuis son veuvage habitait le consulat de Russie en face de l'hôtel de Rome.
La marquise de Salza me croyant toujours adorée de Liborio Romano l’avait placé à table à ma droite. Il fut d'abord un peu embarrassé de mes plaisanteries ; je finis par lui laisser sa liberté de pérorer en me tournant vers mon voisin de gauche. Je vis là pour la dernière fois le fallacieux ministre de François H.
M. Mancini manquait à ce diner; il était depuis deux jours à Mola di Gacla où il visitait les travaux de siège. Ce siège qui n’en finissait
* Femme de l'ambassadeur de Turquie.
pas, atlristait Naples; on espérait chaque jour le départ de la llolte française; en attendant la réacliou s'organisait dans la ville et dans les environs; on soupçonnait plusieurs généraux napolitains démissionnaires d’en fane partie. Iæs «'.entres de réunion des conjurés étaient dès cette époque les couvents; les prêtres et les moines s'efforcaient d'agiter le peuple en lui faisant croire que Victor-Emmanuel n’avait quitté Naples la nuit que pour emporter plus facilement les trésors des églises, les reliquaires en pierreries, les châsses des saints et les vases des autels. L’imposture était flagrante; il eût été facile de la constater en exigeant l'exhibition de ces richesses sacrées; mais les prieurs des couvents et les curés des paroisses les tenaient sous clefs; ils eussent été capables de les dérober eux-mêmes pour prouver qu’elles n'exislaieut plus. Une petite partie du peuple grossière et superstitieuse acceptait toutes ces fables, la partie plus saine, plus éclairée et plus nombreuse regrettait Garibaldi ; les gouverneurs piémontais qui se succédaient à Naples n'avaient pu le remplacer; ils n'avaient rien de son prestige. La foule le désirait et l’appelait comme un réparateur ; à chaque démonstration patriotique qui se faisait sur les quais, le nom du grand absent retentissait. Par intervalle arrivait de Caprera une proclamation aux Napolitains, Garibaldi leur disait : « Mon âme est restée parmi vous, souvenezvous de mes doctrines, soyez dévoués à la patrie commune et fidèles au roi que vous avez élu. » Celte voix était écoutée, mais on aurait voulu l'entendre de plus près, revoir le visage aimé, presser les mains martiales. fjui peut nier après les deux ans d'agitation stérile qui suivirent, et qui se continuent, que maintenir à Naples Garibaldi à la tête de son armée de volontaires n’eût été pour les provinces méridionales un élément «1e force et de paix? Le héros eût trempé à la guerre et au patriotisme ces populations indisciplinées ; il eût fait des hommes et des citoyens de ces sujets flottants et énervés de tant de rois indignes. Il n'y avait pas à craindre que la tentation du pouvoir égarât Garibaldi, sa loyauté idéale et son désintéressement répondaient de sa fidélité ; faire d'un tel homme, devenu l’idole d’une plèbe aveugle, l’enseignement vivant «lu courage et de l'honneur eût été un coup de fortune pour la renaissance de l'Italie, lai roi et M. de Cavour ne durent pas renoncer volontairement à cet appui qui les étayait; ils y furent sans doute contraints par les exigences étrangères.
Tandis que des ferments de trouble se répandaient sourdement à
Naples, je confirmais mes promenades dans les environs; In rencontre des bandes de brigands armés n’était pas encore à redouter: quelques groupes de révoltés, aussitôt dissipés, avaient seuls tenté d'agiter les Abruzzes, le reste du royaume était tranquille. La comtesse délia Rocca vint me chercher un matin pour aller à l'orlici visiter les fabriques de soieries et de rubans. Celte industrie, comme toutes les autres, est restée à Naples en arriére de plusieurs siècles sur les produits français. Toutes ces étoffes de soie sont à bas prix, mais elles se coupent et se fanent à peine portées. Les damas et les taffetas brochés ont des dessins baroques; les fantaisies déliées, les ornementations grecques des fresques de Rompe! n’y sont jamais reproduites, et le goût moderne de nos fabriques de Lyon ne s'y. trouve que gauchement imité; les rubans à couleurs voyantes de l’ortici ne plaisent qu'aux pauvres villageoises ; Sorrenle seule tisse des écharpes dignes de tenter les Parisiennes. C’est là la plus humble des tentations de cette ville embaumée. Depuis que j'étais à Naples chaque fois que je longeais Sonia Lucia, le quoi île Chia j a et la promenade de la ville, Sorrenle, groupée sur ses rocs d'azu r en face, de l'autre côté du golfe, m'attirait comme uneconlrée magique. Enfin une froide mais radieuse journée d’hiver nous permit de parcourir cette féerie et d’en toucher les enchantements; la comtesse délia Rocca me convia à cette excursion en compagnie de sa fille ainée, du député Cornero, du fringant marquis Imperiali, du général délia Rocca et de ses aides de camp. Le général se donnait ce jour de vacance; il était tout joyeux d'un grand coup de filet où avaient été pris la veille huit généraux bourbonniens qui conspiraienl ; plusieurs furent arrêtés dans un couvent voisin de Castcilamare; des lettres de Gaële, contenant des ordres et des listes de conjurés, se trouvèrent sous la robe d'un moine; la razzia des affiliés fut complète et produisit une sécurité passagère. Le général écrivit sur mon carnet les noms des huit généraux arrêtés; j'hésite à les publier, plusieurs de ces conjurés de la tyrannie peuvent s'être convertis au patriotisme et servir à l’heure qu'il est dans l'armée italienne. Après avoir entendu le récit du général. M. Cornero nous raconta qu'il s’était trouvé la veille en soirée avec plusieurs mécontents de la noblesse napolitaine, trompés dans leurs espérancede places et de faveurs. (Juelques-uns s’étaient écriés :
« Si Turin ne nous satisfait point nous romprons l imité!
— Vous l’avez votée librement, leur avait répliqué le député pié-
montais, vous nous avez appelés comme des libérateurs, nous avons versé notre sang et nous le versons encore pour vous affranchir, mais sachez que nous saurons vous contraindre à tenir le- pacte souscrit; nous sommes des cerveaux mathématiques, des esprits réfléchis; ce que nous voulons, nous le voulons bien, et finissons toujours par l'accomplir.
— Et que vous ont-ils répliqué? demandai-je.
— La plupart n'ont soufflé mol; quelques-uns m'ont traité d’Anglais; je leur ai répondu qu’ils m’honoraient en croyant me faire injure. »
Les épisodes et les enchantements de la route mirent bientôt trêve à notre conversation politique; je me souviens qu'à la station de Torre del Grcco nous vîmes une douzaine de petits mendiants qui barbotaient dans la grève mouillée, et dont le plus grand pouvait avoir cinq ans; des chemises en lambeaux les couvraient à peineleurs bras, leur poitrine et leurs pieds, que venaient battre les vagues, étaient nus, une croûte de vase formait à leurs jambes des brodequins; ils se mirent à hurler vers nous : In buona mnno ! A chaque carlino que nous leur jetions du haut du parapet, et dont quelques-uns rebondissaient dans la mer, c’était une lutte acharnée, corps et tôles se mêlaient, ne formant plus qu'un tout bizarre; je vois encore un petit garçon chétif, à chevelure rousse hérissée, qui faisait la roue dans l'eau : sitôt qu'il avait saisi une pièce de monnaie, il se redressait sur ses jambes grêles, agitait on l’air ses pauvres bras amaigris et criait : Viva Garibaldi!
Au débarcadère de Caslellamare nous trouvâmes la nuée des mendiants citadins; des femmes à qui le nez et un œil manquaient, des hommes avant des chancres hideux au visage, des vieillards étalant des tumeurs au geiiou et marchant sur des béquilles, se pressaient là par centaines.
« Cette population infecte me gâte les enchantements du golfe et du paysage, me disait le général délia Rocca; je préfère mon cher Turin avec ses rues propres et alignées, avec ses habitants soigneux d’eux-mêrnes, à tout ce royaume de Naples dont le peuple me fait horreur.
— Il faudrait dire pitié, général; gardons notre répulsion pour les rois et les moines qui ont tout fait ou laissé faire pour avilir ces pauvres êtres. »
Nous montâmes dans deux calèches découvertes pour aller à
Sorrenle, H bientôt la beauté saine des conladini nous lit oublier la population dégradée des villes. Les hommes que nous rencontrions portaient sur leur tête expressive le bonnet phrygien en laine rouge; une veste courte serrait leur taille élancée; le type des femmes était charmant; la douce placidité de la physionomie tempérait la flamme des yeux noirs : des jupes laissant voir les jambes jusqu'au dessus de la cheville, des corsets en drap rouge ou jaune, des tichus de couleur formant capulets* des pendants d'oreilles et un rang de perles en corail décrivant un cercle de sang autour de leur cou sculptural, composaient leur pittoresque costume.
La route que nous suivions était bornée à droite par le golfe, de l'autre côté duquel s'étagaient Naples, Pausilippe, le cap Miséne, et au delà l’rocida et Ischia; à notre gauche c'étaient de hautes montagnes calcaires, la plupart nues, et quelques-unes abritant dans leurs anfractuosités, des couvents, des villas et des bouquets d'arbres. Le joli village de Vico nous apparut bientôt assis au bord de la mer, sur son rocher dans lequel les Ilots ont percé une grande grotte; ici les montagnes sont ouvertes par une étroite vallée, où s'enchevêtrent des ravins plantés d’oliviers, d'orangers et de peupliers qui bruissent; au-dessus de la chaiue que nous rasons s'élève le mont Saint-Angelo 1 , dont les trois pics gigantesques dominent la contrée. Nous dépassons la pointe de Scutolo, contournons un tout petit promontoire, et nous embrassons du regard le joli golfe de Sorrenle; à son entrée est le village de Mêla avec ses deux petits ports. Les voilures roulent à travers le piano di Sorrento, terre élue de la nature, où les villages, les églises, les maisons de campagne se nichent dans des ravins verdoyants, dont la végétation, éternellement printanière, fermente et fleurit embaumée entre le double a sur du ciel et du golfe. Les grands bois d'orangers, pliant en ce moment sous leurs fruits d’or, se massent dans l’étendue; sur les rochers perpendiculaires qui bordent la mer trônent de riantes villas; celle du prince Fondi est une des plus belles. Nous la visitons avant d'entrer dans Sorrenle. L’habitation est somptueuse, Un portique à colonnes l'entoure comme les maisons antiques; le vestibule et l'escalier sont en marbre blanc, les salons et les galeries avec leurs gais plafonds à fresque, regorgent de tableaux et de statues; mais ce qui
1 Ne pas confondre avec le mont Saul' Angelo, couronnant le village de ce nom, voisin de Capoue, et dont j'ai parlé.
rue ravit, ce sont les terrasses et les jardins, où de hauts camellias à fleurs roses, Manches et pourpres dessinent des allées, où les arbres à mandarines s'inclinent sur nos tètes, et nous convient à cueillir à même les fruits délicieux qui parfument l'air, lin jardinier en remplit pour nous deux jolis paniers en sparlerie, tandis qu’un autre nous fait deux gros bouquets. Je côtoie un petit bois qui forme la limite des jardins, et je regarde émerveillée une gorge ombreuse, précipice attractif qui rit à cent pieds au-dessous de moi. Du côté ou je suis tout est verdure, fruits et Heurs; de l’autre côté la roche est nue, une arche haute et creuse s’.y dessine, c'est l’ouverture d'une grotte qu'on dirait pleine jusqu'aux bords de tas de blés murs; ce qui, à distance, parait du grain amoncelé, est toute une récolte de mandarines; de petites barques contournent la base du roc, et viennent charger à l’entrée de la grotte la riante moisson.
Les l ues de Sorrente sont propres et aérées; tout à coup, à l'angle d'une maison, on trouve une madone ou un saint, peint à fresque, qui vous salue. Nous achetons en passant quelques écharpes de soie tissées par des femmes, puis des coffrets, des corbeilles, des pupitres, des couteaux à papier en bois de citronnier et de rose, où des décorations en bois noir simulent des mosaïques représentant des pêcheurs et des couladiiic, qui dansent au milieu d'un cadre d'arabesques. Cette élégante industrie est encore une de? grâces de Sorrente. Nous arrivons au bord de la mer, à !’«/b ir go del Tasso. Le grand persécuté naquit dans une maison voisine; on en montre des vestiges incertains; on fait voir aussi la maison de la sœur du poêle où il vint frapper un soir déguisé en pâtre, sortant de sa longue prison courbé par une vieillesse anticipée, amaigri, chancelant, l'âme encore plus brisée que le corps. Oh! le regret de ces chers rivages, de ce firmament azuré, de cette mer caressante, de ces habitants joyeux et doux, qui participent de l'aménité de la nature, comme il dut mieux les sentir au retour! A quoi bon avoir quitté tout cela? nulle part il n’a retrouvé le sourire et le soleil de celte terre natale qu'il évoquait désespéré dans les cachots de la marécageuse Ferrarei Tandis que tliôtelicr de Vnlbenjo det Tasso nous fait parcourir les chambres d'où l'on embrasse le golfe entier, que le Vésuve fume au fond à droite, que tlnprée projette à gauche le sommet de scs pics dans l'éther et nous convie â sa grotl • d'azur. Naples s'empourpre et s'illumine, en face, des ■ueurs du soleil couchant. Je m'enivre une fois encore, avec une
sensation toujours plus vive, de la beauté dece spectacle, dont la description réitérée pourrait fatiguer mes lecteurs. Qu'il serait délectable d'avoir un gile dans cette attrayante aubeige ou dans celle des Sirènes, assise un peu plus loin, sur le même rivage, sous les cainellias et les orangers ! elle emprunte son nom à l'antique Sorrente, appelée la ville des Sirènes. Au détour voisin du cap Campanella sont les ilôts qu'habitèrent les nymphes fallacieuses redoutées du sage Ulysse; si nous pouvions gravir les Conli délie Fontanelle et di Cermcnna, collines verdoyantes dont les somme! s se découpent devant nous, nous découvririons l'étendue éblouissante des deux golfes de Salerne et de Naples; nous aurions à nos pieds les petites ilesde ces magiciennes qu'llomère ‘ a chantées; il faut remettre à un autre jour ce spectacle. La nuit vient, les télégrammes quotidiens du mola di Gaëla attendent le général. Nous dînons en arrivant au palais; ces réunions peu nombreuses sont charmantes; la comtesse deCastiglione. mère de madame délia llocca, les anime de sa verve mordante; sa tète brune, toujours séduisante, atteste sa beauté, dont Gènes et Turin parlent encore; sa I ille est restée si svelte et si jeune qu'on la prendrait pour la mère de ses petits enfants; elle n'aime plus que leur compagnie; elle nous raille sur ce qu'elle appelle nos journées de marche forcée; rien ne la séduit; ni les rivages enchantés, ni les merveilles antiques de Pompeî, de Pouzzoles et de Pastum; la comtesse de Castiglione m'a prouvé qu'on peut avoir l'esprit le plus étincelant du monde sans sentir la nature, la poésie et l'art. Son (ils aîné, officier de mérite et chasseur intrépide, arrive chaque semaine au palais apportant les victimes poilues et emplumées qu’il a faites; chevreuils, lièvres, perdreaux, bécasses, défrayent la table hospitalière du général.
Le lendemain de cotte promenade à Sorrente, je dine chez la princesse de Morra, qui habite le beau palais Stigliano, rue de Tolède. Je fais la connaissance du prince de Morra, homme sérieux, aux manières courtoises : quatre enfants charmants, quatre lils, dont l'ainé a dix-sept ans, se groupent auprès de leur jeune mère; les portraits du comte général .Manhès et do sa femme, la princesse Piguatclli sourient sur les tentures du salon qui nous réunit. Sùr vient le brave colonel Fabriui (que j'ai connu à Turin chex les Mancini); il porte en écharpe son bras fracturé dans une des batailles
• Homère place les Iles de. Sirènes dans le voisinage de la Sicile et Virgile dans le golfe de Salerne
de Garibaldi; je serre avec émotion sa main gauche, la seule qu'il puisse mouvoir.
« En attendant que le dincr soit servi, me dit la princesse, je veux vous montrer quelques belles armes de mon père et les bijoux de ma mère. »
Elle ouvrit une vitrine où étaient les sabres et les pistolets d'honneur donnés au général Manliés par le roi Murat; à côté brillaient les parures héréditaires de diamants, de saphirs et de corail rose. Je remarquai parmi ces joyaux une jolie montre à caisse d'émail bleu, avec des chiffres en perles fines et brillants surmontés d'une couronne royale.
« A cette montre, mé dit la princesse, se rattache un de ces traits charmants qui faisaient adorer la reine Caroline; elle succédait sur le trône à l’autre Caroline, l'Autrichienne, exécrée, terreur et mépris du peuple, qui avait coutume de dire : La prima Carolitia èra un diavolo d'inferno. Val ira é un <mgelodel paradiso. Ma mère, poursuivit la princesse, était première dame d'honneur de la reine Murat; mariée à quinze ans, elle apparut à la cour avec la timidité de l'adolescence. Un jour elle se lit attendre pour un diner d'apparat; le roi, la reine et tous les convives étaient à table quand ma mère entra; comme elle s'avançait tremblante auprès de la reine, celle-ci lui dit, en affectant un air grave :
« C'est mal, fort mal, ma chère; pour que cela ne vous arrive plus, voici ma montre; gardez-la, elle vous rappellera l'heure.»
— J’ai aussi mon bijou historique, ajouta la princesse en me désignant un bracelet qu'elle portait; ouvrez ce médaillon. »
Je lis jouer un petit ressort qui fermait un cœur en nrgent où se trouvait une mèche de cheveux et le portrait de Garihaldi.
• Ceci me vient du Libérateur, reprit la princesse; c'est ma relique à moi, je ne la quitte jamais. »
Après le diner nous allâmes au théâtre français, où la princesse avait une loge; la même troupe que j'avais vue à Turin et à Flo-rence donnait des représentations à Naples; acteurs et pièces étaient médiocres, pourtant quelques plaisanteries bien tournées nous divertirent.
* Il n’y a d’amusant que la verve française, me dit la princesse qui adore Paris.
— Celle de votre Polichinelle me tente beaucoup plus, repartis-je.
— Nous irons un jour à San Carlino, rô|»liqna— 4— elle, mais je vous avertis que vous serez déçue. »
Le jour suivant, par un beau soleil, la comtesse délia Rocca, le ^ général et notre fidèle Imperiali vinrent me chercher pour parcourir la slraila nuova ViUorio-Einmamu’le.CcUt promenade nouvelle domine toutes les hauteurs de la riviera di Chiaja; parvenus au bout du quai de ce nom, on monte une pente abrupte, et l’on arrive à une belle route bordée à gauche par des villas, et à droite par le vaste quartier de Chiaja aux maisons étagées que coupent çà et là des jardins et des terrains incultes. De ce point culminant on embnns.se toute l’étendue du golfe. Des bandes de paysannes d’ischia travaillent aux terrassements de celte longue slrada riale.; quelques-unes sont fort belles; pieds nus, en jupon de toile écrite serré à la ceinture par leur corset rouge, les bras levés et arrondis elles soutiennent sur leur tète des corbeilles pleines de terre ; on dirait des canéphores antiques. La slrada nous conduit jusqu'aux fondements du château Saint-Eline, et nous redescendons à Naples j par les rues populeuses'
Le soir je trouve chez la comtesse délia Rocca M. Fiorelli, le jeune et savant directeur des fouilles de l'ompeï (recommencées depuis quelques semaines) ; il nous engage à aller voir les maisons nouvellement découvertes et promet au général et à la comtesse une fouille en leur honneur. Nous prenons jour pour celle attrayante éxeursion.
Un matin, j’ai l’agréable surprise de voir entrer chez moi madame Lardner, femme du savant docteur Lardner l ; durant plusieurs hivers le grand monde parisien était accouru dans les salons de M. et madame Lardner, où la danse et la musique s’alternaient avec les plus curieuses expériences de la physique et de l’optique. Madame Lardner vint chez moi accompagnée de ses deux tilles, l»caulés blanches et roses, dont l’éclat ressortait mieux encore sous leurs vêtements de deuil. Le docteur Lardner était mort subitement à Naples, il y avait prés d’un an ; il fut regretté des savants de l'Angleterre et de France. Madame Lardner était très-répandue dans l’aristocratie napolitaine; elle parla de moi à la princesse Saint-
• Le docteur l.ardner, un dns savants les plus renommés dn l'Angleterre, a écrit sur ioutes les sciences d'observation des trailésfort estimés el qui répandaient les découvertes les plus élevées. D'autres traités, plus populaires encore s'adressaient aux gens du inonde, comme les traités d’Arago en l'rance.
Elia qui, quelques jours après, m'adressa une aimable lettre d'invitation pour ses soirées de chaque vendredi. Ces réunions sans apprêt me charmèrent; la princesse Saint-Elia y présidait avec un esprit enjoué, mélange de grâce et de cordialité; sa plus jeune fille, blonde et donnante, organisait des quadrilles avec ses compagnes; on dansait au piano. Le fils de la princesse, le duc de \oja que j'avais rencontré à table d'hôte en babil de garibaldien, était devenu un intrépide valseur. Le premier soir la princesse me présenta le comte Ferrari, un jeune poêle libéral de vingt ans, neveu du général Ferrari, qui était à Gaëte auprès de François II ; le neveu rimait en ce moment une tragédie patriotique.
« Mon oncle nie maudit, me disait-il en riant, et cela m'inspire. »
M. Nissou me faisait de fréquentes visites, il venait diner souvent à l'hôtel de Home; il me proposa d'aller visiter quelques-unes des plus belles villas qui couvrent la côte de Pausilippe. Nous partîmes par une matinée voilée; on se fût cru en octobre; nous étions pourtant au 15 janvier, mais les hivers de Naples, à part les jours de bourrasque, n'ont pas même les rigueurs des automnes de Paris. A peine eûmes-nous dépassé le quai de Cliiaja et gravi les premières hauteurs de Pausilippe que le temps s’éclaircit. Sur le versant qui borne la route à gauche et descend jusqu’à la mer, sur les rochers qui l'encaissent à droite cl montent jusqu'au ciel, partout les habitations s'étalent gracieuses ou superbes; les unes entourées de bouquets d'arbres, les autres au milieu de terrasses, de jardins suspendus, de grottes naturelles et de sources jaillissantes. Vues du golfe, ces villas de Pausilippe ressemblent à de grands décors dont on craint de voir s'évanouir la féerie. Arrivés presque à l'extrémité de la côte, à l'endroit où la route fait un coude et descend en longeant la grotte de Sejano jusqu’à la vallée des Bagnoli, nous trouvâmes la belle villa Santa Lucia entourée d'une grille.
« Elle est encore à moi pour un an, me dit M. Nisson; ma femme l’habitait au moment de sa mort; elle en préférait la solitude tranquille au bruit des palais de Naples; je cultivais là des plantes rares qui poussent maintenant à l’abandon. »
En parlant ainsi, il sonna à la porte de la grille, un gardien vint ouvrir. Nous marchâmes dans des allées où les feuilles tombaient, les plates-bandes étaient négligées, les carrés de boutures, de camellias et d'orchidées, aimés du maître, dépérissaient aux mains du
serviteur; les cloches de verre qui couvraient les plantes plus rares étaient çâ et là renversées; même incurie dans la basse-cour. La grande villa, avec ses portes et ses fenêtres closes, ressemblait a un tombeau; les hautes branches de vieux chênes verts gémissaient au-dessus; la plainte immense de la mer leur répondait d'en bas.
« Ce lieu doit vous paraître bien triste, me dit M. Nisson; pour moi, ajouta-t-il, je préfère le retrouver ainsi, inculte et comme désolé; lorsque l’âme d’une maison en est partie, il est bien (pie les choses pleurent et se souviennent alentour. »
Je compris qu'en ce moment, tout entier à la chère image, ma compagnie pouvait lui être importune, et pendant qu’il donnait quelques ordres au jardinier, j'allai m’asseoir un peu à l’écart sur la lisière du petit bois de chênes. Je dominais à la fois les golfes de Naples et Itaïa; j’étais enveloppée par la solitude et l’immensité; leur enchantement mélancolique me retenait immobile.
M. Nisson me rejoignit et m’engagea à faire quelques pas à travers des chemins défoncés :
« Nous arriverons, me dit-il, au point extrême cl culminant du cap de l'ausilippe d’où la vue est plus belle encore.»
Nous marchâmes à gauche au milieu des pierres et de la fange d’un terrain abandonné; puis nous trouvâmes un grand mur croulant percé d’une porte; elle conduisait à une pauvre ferme bâtie audessus d'une esplanade à pic sur la mer. Celle ferme aurait pu devenir la plus pittoresque des villas, et l’esplanade, où quelques poules picoraient à travers le fumier, la plus magnifique des terrasses de toute la montagne de Pausilippe.
» Nous sommes sur la voûte de la droite de Sejimo, » me dit M. Nisson.
En face de nous s'épanouissait Nisida; les deux golfes se gonllaient dans les embrassements des rivages adorables dont les courbes immenses se dessinaient dans l’air. Une belle paysanne était sortie de la ferme suivie de trois enfants demi-nus. Elle parla à M. Nisson délia cara siijnova, qui souvent était venue a la ferme boire du lait; tanlo bellim, lunlo otovine, répétait-elle, é sicuro iu paradiso.
Les enfants ouvraient de grands yeux êbaliis, et serraient avides dans leurs mains les pièces d’argent que venait de leur donner M. Nisson. J’aurais voulu être la fermière de celte ferme qui trônait en reine sur celte splendide étendue.
mise en scène, il alla s'établir à Moia di Gueln pour y surveiller les travaux de siège et animer les soldais par sa présence: Cialdini bloquait Gaëte du côté de terre; l'amiral Persano cernait sur mer la citadelle; la tlotte française en s'éloignant allait enfin permettre une attaque énergique et décisive. Les nouvelles de la place rssiégée étaient la grande préoccupation publique. Chaque jour on se les communiquait à la table d'hôte de l'hôte! de Home, où elles étaient apportées du camp par quelques officiers du train d'artillerie qui venaient à .Naples chercher des obus et des canons. Un soir, comme je m'asseyais à table, un homme d'une haute stature, pouvant avoir soixante ans, la taille serrée d'une redingote militaire, et portant en bandoulière un petit havre-sac en cuir, me demanda la permission d'occuper une place vide à ma gauche. Je h i répondis qu'il était parfaitement libre de se mettre où il lui plairait. Son accent allemand, satètegrisonnante, au type germanique, m'avaient tout à coup donné l'idée que ce pouvait être un général bavarois ou autrichien déguisé. Ce personnage avait la physionomie bienveillante; il m'adressa la parole et m’offrit à boire avec courtoisie: ina. suspicion me tint en réserve; je ne répondais à l'inconnu que par monosyllabes, et pour éviter de lui parler je me tournai vers l’aimable mademoiselle Manro, assise à ma droite.
« Avez-vous des nouvelles de Gaëte? me demanda-t-elle.
— Non, lui répondis-je; mais si vous voulez nous irons ce soir en demander au général délia Rocca.
— Je puis vous annoncer que l’athique sera prochaine, » nous dit M. Mutloni, commissaire des guerres piémontais, placé en face de nous.
Mon inconnu de gauche intervint :
« J'arrive, dit-il, de Gaëte; c'est une citadelle formidable, et il est certain que le roi s'y défendra longtemps.
— Vous faites de vos vœux des espérances, répliquai-je un peu brusquement; la prétendue énergie de François II s’inspirait de la Hotte française; abandonné à lui-même, il fera comme il a fait à Naples, il fuira.
— Je vous assure, reprit tranquillement l'inconnu, que le roi s’ensevelira sous les décombres de Gaëte; il l a déclaré dans une récente proclamation.
— Mords, words, repartis-je, convaincue quêtant Allemand il entendrait l'anglais.
— II a d'ailleurs du temps par-devant lui, ajouta mon voisin a.ec flegme; Gaëte tiendra plus de six mois.
— Gaëte sera pris avant trois semaines, » m’écriai-je, animée par la contradiction, et de plus en plus prévenue contre cet étranger
Il eut un sourire narquois, etrisposta avec calme :
« Nous verrons bien.
— Oui, nous verrons! répartis-je en le toisant; avant trois semaines nous verrons le drapeau italien flotter sur les remparts de Gaëte : j'en fais la gageure avec qui voudra.
— Brava! » me dit mademoiselle Mnuro.
Tous les assistants répétèrent : Brava! et les officiels assis à l’autre table se levèrent pour me saluer en criant plus fort : Brava! Je fus très-émue et un peu confuse de ce bruyant assentiment.
L'inconnu me salua, et, sans attendre le dessert, il sortit de la salle. Ce fut alors un bourra général :
« C’est quelque envoyé de Francesco, venu à Naples pour nous espionner! » disaient toutes les voix.
Peu s'en fallut qu'on ne courût sus à l'étranger.
Un peu de réflexion eût suffi pour nous démontrer que nous étions injustes; un espion se fût bien gardé d'avouer qu’il venait de Gaëte et qu'il y retournait; mais les plus nobles passions ne raisonnent point : en patriotisme comme en amour tout soupçon exalte et donne le délire.
Pendant que cette petite scène se passait, une pluie effroyable tombait au deîiors; je dus renoncer à aller au palais royal et je montai dans ma chambre pour lire les journaux du soir. J’v étais à peine assise qu'un camericrc vint m'avertir qu'un jeune officier, ami des aides de camp du général délia Rocca, demandait à me parler. Je crus que l'aimable comtesse m’envoyait proposer quelque promenade pour le lendemain, et je reçus le visiteur : c'était un lieutenant d’artillerie, grand, svelte et blond, ayant l'air anglais.
* Je vous ai entendu tantôt à table, madame, et je vous ai crié brava ! avec mes camarades, me dit-il; j’ai voulu vous serrer la main avant de repartir pour Mo la di Gaela; je parlerai de vous à mes amis, demain, dans la tranchée. Pardonnez-moi si je suis importun et merci encore au nom de l'armée italienne. »
Je l'engageai à s’asseoir; il m’apprit qu'il était fils d'un père anglais et d’une mère italienne (d'une Romaine) ; il se nommait
Gloak de Ralfour. Mademoiselle Mauro survint comme nous causions, et. avec une grâce caressante, elle me dit en me baisant au front :
« Sicte nostra per il cuore. »
De pareils épisodes rayonnaient sur les journées sombres où j’étais forcée de rester au logis.
Nous avions décidé, avec M. Pascal Duprnt et M. Arnold Iteinacb, un Allemand libéral de ses amis qui l’avait accompagné à Naples, que nous irions à Baia au premier beau jour. Le 19 janvier, ces messieurs vinrent diner avec moi; le soir, d’une des terrasses de l’iiôtel, nous regardâmes le ciel ; il était inondé d’étoiles si serrées et si brillantes qu’on eût dit des flots d’or. La promenade fut arrêtée pour le lendemain. C’était un dimanche, nous partîmes à neuf heures du malin; l’air était vif; le soleil montait sans voile dans l’éther profond ; nous finies une première halte au tombeau de Virgile situé au-dessus de l’entrée de la grotte de Pausilippe. Ce vestige incertain, consacré parla tradition, n’a d’autre intérêt que la vue du golfe et le souvenir des pèlerinages de tous les poêles du monde qui sont venus là évoquer l’ombre de Virgile. Pétrarque, accompagné du roi Robert d’Anjou, planta un laurier sur la tombe illusoire; le laurier mourut après plusieurs siècles; chaque visiteur en emportait une feuille ou une branche, si bien que le tronc se dessécha. Casimir Delavigne eut la présomption de remplacer le laurier de Pétrarque; mais la bouture du pâle rimeur manquait de sève et n’a pas vécu. Giacomo Leopardi, le grand poêle, « l’exilé au milieu de ses semblables, » comme l’a si bien dit Antonio Ranieri*, aimait à s’asseoir sur cette rnine; il lit mieux que de l’ombrager d’un laurier stérile; il murmura au spectre de Virgile des vers aussi beaux que ceux de Y timide. ïiti f [ i \ j i
Nous franchissons la grotte de Pausilippe et la vallée des Bagnoli;
• Virgile avait une villa sur te mont Pausilippe, près de lYiidrnit où IV u
place sa tombe.
* Ko; icc sur. IsopaMi, par Antonio Itanieri, le même dont j'ai parlé.
par une longue journée d’élé, nous aurions pu monter à âne la chaîne des monts qui clét la vallée au nord-ouest, arriver au couvent des Camaldules et de sa belle terrasse, couverte de lauriers, embrasser les deux golfes do Naples et de Baia et les champs l’Iilégréens décrits par Virgile, puis visiter le lac. Agnano, les Stufe di San Germano, où les goutteux vont chercher leur guérison, et la grotte du Chien (sur les bords du lac Agnano). « 11 en sort, dit Pnclos, une vapeur subtile qui suffoque en un instant. On fait l'épreuve d'y mettre un chien, qui, après quelques contorsions, perd l'usage de tous ses sens. On le jette dehors comme mort; ensuite on le plonge dans le lac, d'où, en un instant, il sort nageant et aboyant; on dit qu’on a fait l'expérience sur des hommes et divers animaux, ce qui a produit le même effet ' . »
L’hiver nous mesure la lumière, et celle courte journée nous suffit à peine pour bien voir les entours de Baïa. Nous traversons Pouzzoles sans nous y arrêter ; la voiture roule dans une plaine basse appelée la Starla, formée' récemment par des dépôts sous-marins; ce n’était autrefois qu’une falaise battue par la mer. Nous avons devant nous le monte Uarbaro (mont Gaurus des Romains), et le Monte Nuoeo, revêtu de vignes, qui jaillit de terre il va trois cents ans; le sol s’ouvrit tout à coup près du lac Lucrin : un volcan Caché vomit du feu, des pierres, de la lave; cette triple éruption inonda Pouzzoles, couvrit la vallée des Ungnoli et s'étendit jusqu'à Naples; le Monte Xuovo en surgit, mais une partie du lac Lnerin fut comblée; les ruines de la villa d'Agrippine, que les eaux reflétaient, disparurent dans ce cataclysme. Nous apercevons à distance ce qui reste de ce petit lac dont Martial aaiélébré les huîtres exquises. La mer est lotit proche, et le làc Avernejesl voisin. Oh! le joli lac aimable et tranquille! son bassin romLlut un cratère; des' marronniers. des orangers et des vignes l'enserrent; on dirait un immense diamant serti d’émeraudes et d’émail. Quelle bouche souriante de l’enfer a ! elle nous appelle, nous cédons à son aménité et cherchons sur ces l»ords les temples évanouis de Mercure et d’Apollon. Çà et là, de grands blocs de pierre, que les eaux caressent, sont enlacés par les pampres et les folles branches; des sarcelles rasent la surface, plongent, battent des ailes et narguent Plulon; le pauvre dieu mort
* Ductos, Voyage d'Ilalie,
* (. est au lac Avoine (qui fut d'abord le cratère d’un volcan éteint) queVir-
gilo plaça la descente d’Énéc aux Enfers. *v
a perdu son haleine de soufre, qui Inait au vol les oiseaux antiques. Nous laissons au sud la grotte de la Sibylle, devenue un souterrain fangeux. Il y avait là des thermes admirables aux salles peintes à fresque comme à l'ompeï. Mes compagnons de roule rr|>eupleiil les lieux que nous parcourons des ligures de l'histoire et des êtres créés par la poésie. M. Pascal Duprat me cite Virgile et Cicéron; SI. Arnold Ileiuach, les archéologues allemands dont les écrits ont éclairé L'antiquité. Un monde évanoui revit pour moi; les temples se relèvent, les villes s'animent.
En quittant le lac Avertie, au lieu de suivre lu route de Bain, nous faisons un détour à droite pour aller au lac Ftisaro. En franchissant un tertre appelé le Scalandrone , nous passons sous une grande arche romaine; c'est un débris de la villa où Cicéron reçut Auguste, quand il revint d'Athènes, après la mort de César. Un joli pavillon moderne s'élève au milieu du lac Ftisaro à côté du dépôt d'hultrcs; une barque nous y mène : je me tiens debout pendant In traversée, qui dure trois minutes. Les eaux tranquilles sont pailletées d'étincelles; le ciel, d'un a/ur uniforme, s'y reflète éclatant; à gauche, sur la rive ouest, ondule une colline revêtue d'un bois sombre, un château à tourelles se détache sur le fond des arbres; c'est une décoration qui ravit les yeux. Je demande au batelier le nom du château, il me répond : parco renie. Je m'imagine que c'est Ailroni, rendez-vous de chasse royal; mais ces messieurs, Guide en main, m'aflirment qu'Âstrani est près du lac Agnauo; je garde mon doute et le laisse au lecteur. Nous voilà dans le dépôt d'huitres; nous en choisissons vingt douzaines pour les emporter à Uaïa, où nous comptons déjeuner; sur le lieu même nous eu humons quelques-unes, elles nous semblent délicieuses et d'une saveur plus line que celles d'Oslendc.
Nous remontons eu voiture et longeons bientôt, à droite de la roule, un petit lac qui fume; ce sont les bains de Tritoli, dont les eaux communiquent avec les stufe ili Seronc. Cos thermes du voluptueux César creusés dans le roc sont alimentés par des puits profonds d'eaux sulfureuses ; on y. pénètre à travers un passage étroit et sombre que nous renonçons à franchir; tout est solitude à l'entour des stufe, terres incultes, marais aux flaques d'eaux chaudes. En sortant de Pouzzoles nous avons rencontré quelques corladini marchant au bord des chemins dans leurs habits du diman che; mais du lac Averne au lac Ftisaro, pas un être vivant ne s’est
montré. Au détour des stufe nous trouvons un grand roc nu sur lequel un troupeau de chèvres blanches et noires est suspendu par grappes semis comme le raisin à un cep desséché, l’n petit berger en haillons est assis parmi ses hèles; ses pieds poudreux se balancent au-dessus de la route. Il chante et agite en mesure un bâton qu'il tient à la main. Au delà de ce roc, l'anse arrondie du golfe de ltaia où sont les ruines des temples et des villas antiques nous apparaît tout à coup. Nous sommes un instant éblouis par l'intensité de la lumière qui se répercute dans les flots. Elle détache en nettes saillies les contours des rives, les débris des monuments, les plis de terrain, les arbres et jusqu'aux découpures des plantes; nous avons à gauche la voûte rompue du temple de Diane, d oû retombent les branches des figuiers, les folles vignes, les fleurs d'églantiers elles touffes de roquettes; on dirait un voile oublié de la déesse en fuite. Du même côté, plus près du rivage, sont quelques pans de murs de la villa de Jules César ; à droite s'élèvent les constructions improprement nommées le temple de Mercure, ces grandes salles voûtées, à moitié écroulées, abritaient des thermes; les conduits des eaux subsistent encore; une pièce ronde est presque intacte; des groupes de pins d'Italie bruissent au-dessus. Une musique plus sonore retentit tout à coup; deux jeunes filles jouant des castagnettes sont accourues du pauvre villagede baïa en nous aperce* \ant; un liommesoniiant du lambourde basque les accompagne, nue vingtaine de mendiants et de mendiantes de tout âge leur fait cortège; la troupe envahit l'eiicçinte boueuse des ruines. Les deux jeunes tilles, vêtues du pittoresque costume despaysannes d’ischia, commencent à danser la tarentelle; Uune est timide et gauche, l’autre, fougueuse, robuste, grande, hardie, aux lèvres pourpres, aux dents blanches, aux longs veux noirs dont les cils frangés voilent par moment l'éclat. Elle jette à mes deux compagnons des regards provocants; de sa main nerveuse, où crient les castagnettes, elle agace en tournoyant le joueur de tambour de basque, pince sesdoigts parcheminés et son menton sans barbe en répétant : « Presto ! presto ! povero luxeUiol «Celui-ci, grêle el pâle, ressemble à une vieille naine ridée; son torse chétif (lotte dans une veste bleue. « K un enstratodi lie oui » nous dit le guide. Ce pauvre être remplit à Baïa la double fonction de ménétrier et de maître d’école: ses petits yeux gris et sa vide grimacent le lire, tandis que la danseuse le lutine;
« Puce, puce, lui du -il, o non lécereo più nceltt signori ingle&i. •
Digitiz
by Googli
Ces derniers mois nous font comprendre qu'il exerce un troisième et |>eu honorable métier. L’ardente jeune tille s'appelle Adriana; ce nom antique sied à sa beauté. La tarentelle achevée, elle nous fait trois révérences en nous tendant son tablier; ces messieurs y jettent une poignée de carlins: aussitôt la nuée de mendiants s'abat sur nous, en exclamant à l’unisson ; E noi, e noi pure, la buona mono! Ce chœur nous escorte jusqu'au petit hameau de Baïa, qui s'échelonne sur le versant d'un tertre à côté des ruines d'où nous sortons. Un peu plus loin, sur un étroit monticule, s’avançant en saillie dans le golfe, se dresse le temple octogone de Vénus. Le ciel, en passant par ses huit fenêtres, les tend de rideaux d'azur; la voôle et l'architrave écroulées sont remplacées par une verte couronne de ronces enchevêtrées. Avant de faire le tour du temple, dont le culte amollit l'antique Baïa, nous songeons à déjeuner. L huinhle osteria du misérable hameau est suspendue en face du golfe, au-dessus d'une petite terrasse taillée dans le rocher même.
Ces messieurs font dresser la table sur la terrasse, et je furète un moment dans la cuisine et les deux chambres à plusieurs lits très-hauts, couverts de baldaquins, qui composent toute l'hôtellerie ; une des chambres est pour la famille, l'autre pour les voyageurs. Des images enluminées de madones et de saints sont clouées aux murs blanchis à la chaux; des (as de blé prêts à moudre remplissent les angles du plancher; aux poutres du plafond se balancent jambons, boudins et saucisses. Cette maison me rappelle les fermes provençales. J'entre dans la cuisine, on une vieille fort sale nous fait une omelette; une de ses tilles ouvre nos huîtres de Fusaro ; une autre dispose sur un plat les inévitables tranches de mortadelle. La I able est mise au Soleil, en face du golfe; assis tous les trois du même côté, nous embrassons d'un regard la courbe immense du rivage qui se dessine autour de ce bassin merveilleux. Les Ilots de la mer sont calmes et transparents comme ceux d'un ac; la lumière se projette en écailles d'or sur ce grand fond d'azur; à gauche, les collines de I’ouzzoles partent du mont bnrlutro et se découpent jusqu'au port. Nous distinguons les resh's du vieux môle sur lequel Caligula, couvert de la cuirasse d'Alexandre, lançait son char et se donnait pour passe-temps joyeux de faire jeter sa suite à la mer. Quelques barques à l'ancre cl de grands vaisseaux alignés simulant de loin une flotte dont les voiles et les agrès se jouent et se balancent sur des nuages roses. Cette traînée, qu’on
L'ITALIE DK S ITALIENS.
me dit Pascal Dupral en remplissanl mon verre d'iin petit vin clairet qui n'avait rien de l’enivrant falerne antique.; Horace avait raison : « Aucun golfe ne l’emporte sur celui de Boia 1 » Dépouillé de ses monuments et de ses magnificences, il reste élu parla nature. D’est un de ces lieux où l'on voudrait vivre, se recueillir au déclin et mourir en pleine lumière.
« Un peu de volonté suffirait à réaliser ce rêve, répliquai-je, la bourse même d'un poêle pourrait payer une de ces pauvres maisons et un morceau de ces terrains incultes; on en ferait bien vite une habitation élégante avec un jardin plein de fruits et de fleurs; l'horizon des montagnes du ciel et de la mer étendrait dans l’ihfini le domaine tranquille. "*
— Tranquille! s’écria en éclatant de rire M. Arnold Reinach, vous en parlez bien à votre aise, û muse fallacieuse ! tranquille! avec cette plaie de la mendicité qui crie béante vers nous et, tandis que nous déjeunons, nous assourdit de ses croassements de grenouilles ! »
En effet, la troupe déguenillée qui nous avait suivie au temple de Mercure s'était grossie de tous les oisifs que celte journée du ^ manche attirait à Baïa; du bas de la terrasse où nous étions ass* des voix d'enfants, de femmes et de vieillards psalmodiaient vers nous leur litanie : Cari signori, nobile principe, la buoita mono! plus hardis que les autres, trois petits bambini, marchant à peine, se suspendaient au mur et nous tendaient la main en bégayant : La bu on a mono!
« Dans tous les pays du monde, reprit M. Reinach, les premiers mots que balbutient les enfants sont papa et maman; mais dans ce bienheureux royaume de mendiants, la parole innée qu’ils apprennent sans doute dans le ventre de leur mère, c'est la buona mono! Vous imaginez-vous deux amoureux voulant goûter à Raia l'idylle de la jeunesse; ils arrivent un matin, ravis de la beauté du golfe, ils cherchent bien vile du regard la ruine la plus solitaire; familiers et tendres, ils croient n’avoir pour témoins et pour auditeurs que les sympathies du paysage; tout à coup un bras poudreux s'agite au-dessus des pierres antiques, et ce cri aigu: La buona mono! vient couper en deux leur doux: Je l'aime. Ils s'en vont à travers rocs, à travers marais; mais' la mente acharnée surgit des grottes et des joncs; ils montent dans une barque sans batelier; ils espèrent la solitude de la mer; point:
leurs persécuteurs ont fait le plongeon, ils rebondissent sur une vague, se cramponnent au bateau et exclament encore : La buOna mano! Le soir, dans leur chambre mal fermée, même impossibilité d’isolement. « C'est l'heure où les signori font leur prière, le bon * moment pour les attendrir, » disent les parents avisés à leur nichée. Aussitôt ils dépêchent les plus petits, qui marchent pieds nus, arrivent sans bruit, tirent les courtines de l’alcôve et murmurent: La buona mano! Ceci me rappelle, poursuivit M. Arnold Reinach, qu'un voyageur raconte qu'il y a en Afrique une contrée où les éléphants se reproduisent à peine à cause de la multitude de singes qui les entoure. »
Nous rimes aux éclats de cette boutade allemande à laquelle servait d'accompagnement le chœur des mendiants qui nous traquaient. Lorsque nous descendîmes l'escalier de la terrasse, ils nous suivirent par files jusqu'au temple de Venus. Ces messieui-s dirent au guide que s'il ne nous débarrassait point de cette assourdissante escorte, il n’aurait pas un seul carlin. Aussitôt notre homme fit le moulinet avec son bâton en criant à tue-lètc : Andule 0, cannglia! les plus timides se tinrent à distance, maisquelques ragazze, fort jolies sous leurs haillons, se suspendirent du dehors aux fenêtres, et l'écho du temple en ruine répéta : La buona mano !
Aucun vestige de sculpture ne subsiste dans celte jolie rotonde où quelques belles fleurs sauvages jettent encore leurs parfums à Vénus. Du côté du temple opposé à la mer s'étend un terrain fangeux borné par une colline où sont creusés le Stanzc o bagni di Venere. Sur les parois de ces petites chambres, qui ont dû renfermer des baignoires de porphyre, sont de jolis bas-reliefs en stuc du même style que ceux des thermes de Pompeï; l'humidité les émiette chaque jour ; les pavés en mosaïque se sont effrondrés dans les flaques d'eau.
Nous laissons derrière nous les pauvres masures construites sur 'emplacement de la somptueuse flaia, et, suivant le contour du golfe, nous montons jusqu'à la forteresse bâtie par don l’edro avec les pierres des monuments romains; elle domine un roc surplombant sur la mer. A cet endroit du rivage, on aperçoit dans l’eau quelques vestiges des villas patriciennes. Nous voici à Midi (sur l’emplacement de la cité antique où Néron attira sa mère pour la faire assassiner), nous gravissons une rue qui serpente au
milieu du village moderne ; des débris de lombes romaines Jn bordent à gain lie, el, à droite, un chemin de In croix, dont chaque station est formée par un bas-relief en faïence, rappelant les terres cuites naïves de Luca délia Itobbia. Le hameau de Iîauli est plus considérable que celui de Baïa ; les habitants en sont moins pauvres; quelques mendiants nous entourent encore, mais assez discrètement; ils ne nous suivent plus qu’à distance. Nous sortons du village et trouvons à gauche la montagne qui renferme la Piscina viirabile, c’est le merveilleux réservoir où l'eau douce, pour l'usage des villas el de la Hotte romaine, était amenée par des aqueducs; à l’entrée moderne (l'entrée antique était du côté opposé) de la piscine pendent des branches de liguiers. Le guide allume des torches el nous précèle dans le couloir sombre au dallage boueux qui conduit dans l’immense réscnoir. Nous arrivons au milieu de quarante-huit arceaux qui s'alignent et s'élancent comme les nefs d'une cathédrale; des mousses et des herbes Hues tapissent les pierres cl retombent des voûtes en stalactites de verdure; c'est d’un effet inouï à la lueur des flammes bleuâtres que projettent les torches. Çâ et là luisent de grands trous pleins d'eau, semblables à des yeux s'ouvrant sous terre; on croirait les regards d’un «lieu marin dont cette piscine serait le temple et dont ces graminées iloltantes formeraient la chevelure. En sortant, nous trouvons dcboulsur un monticule trois petits mendiants qui crient : Evviyu Garibaldi! Ce nom héroïque ne peut faire tressaillir les ombres des llomains amollis qui habitèrent liauli el Baïa. C'est plus loin, au delà du lac de Fusaro, sur le roc, où lut C urnes, la plus antique des villes de 1 Italie, c'est dans I aiilrc de la Sibylle, qui prophétisa les destins d'Enée, c'est dans la nécropole des vieux llomains de Tite l.i\e, fiers el purs citoyens de la république, que ce nom réveillerait des mânes dignes de saluer le Libérateur. Au hameau de Pallia, au bord du petit lac où Scipion l'Africain eut sa maison el sa tombe, ce nom ranimerait le spectre du juste exilé, qui dirait au solitaire de Caprera ; • Viens, je serai ton hôte; ma maison est petite comme la tienne, comme lu tienne elle abrite l'honneur el la probité! » « J'ai vu la villa de Scipion, dit Sénèque, elle est bâtie en pierres avec des tours élevées pour sa défense; elle a une vaste citerne, un bain étroit et obscur c'est là que le vainqueur d'Annibal baignait sou corps fatigué par les travaux des champs. C'est là le misérable toit qui l'abritait... Oh! le pauvre homme, dira-t-on, qu'il savait
pou vivre!...» Mais toi-même, Sénèque, lu n'étais qu'un Humain fastueux et abâtardi, écrivant noblement, mais assoupli à la déférence du crime et de la tyrannie; quand Néron te consulta sur le meurtre de sa mère, tu n’osas pas l'intimider par ton indignation, et quoique lu sois mort comme un stoïcien, quoique le calme de luu supplice contraste avec les défaillances inquiètes de La vie, une ombre n’en reste pas moins sur ta mémoire. La vertu exige un culte courageux et pratique; se borner à l'admirer, c’est se ranger parmi les rhéteurs; ne la proclamer hautement qu'à l'heure où tout finit, c'est faire douter qu'on l'ait aimée.
Si nous . avions pu prolonger les heures de celle trop courte journée, nous serions allés le malin à (lûmes du lac Fusaro; nous aurions vu le temple d'Apollon, le temple île Diane et celui du Géant, où tonnait le Jupiter colossal 'du Museo Dorbonieo. 11 fallut nous borner à l'exploration du golfe de Baïa et de ses alentours. En tournant le dos à l'entrée de la Piscina inh abile, nous vîmes devant nous il uuire Mario, cratère d'un volcan éteint qui formait dans l'antiquité un des trois bassins du grand port de Misène. Ses rivages sont égayés par de nombreuses villas, dont les plus belles appartenaient aux jésuites. Procida et Ischia sourient devant nous, la mer les caresse de ses vagues molles; les deux iles nous tendent les liras comme des sirènes; nous faisons volte-face à regret du côté du golfe de Itaïa. Nous marchons un moment sur la voûte de la Pi~ scina mirabile, toute revêtue de lierre et de plantes qui enlacent çà et là quelques pierres antiques; sur un tertre voisin nous trouvons une pauvre ferme, nous montons sur son toit au moyen d une échelle et dominons l’ensemble du golfe ; à nos pieds est la pointe du petit cap Penata, jonché des ruines de la villa de Lucullus et de celle d llortensius. Un pauvre cimetière a envahi ces débris fastueux; il s'étend jusqu'à la base du roc, où sont les vestiges de la villa de César. Auguste hérita de celle villa. Oclavic s'y retira après la mort d'Antoine. Néron l'agrandit et fit creuser à côté les cemo carnet elle (les cent petites chambres) qui eu étaien t les celliers ou •les prisons. C’est là que Néron fêla sa mère dont il caressait la mort. Devant nous, Pouzzoles, lu chaîne de Pausilippc et une partie du golfe de Naples se déploient lumineux sous le reflet des rouges lueurs du soleil couchant; nous touchons à droite le cap Misène, qui, à travers le ciel incendié, détache ses cimes vertes où quel» ques habitations prineiéres, ceintes de terrasses cl de jardins sail-
lent en relief. La plus somptueuse faisait partie du domaine des bons' pères jésuites, ces heureux marquis de Carabas du royaume de Naples. Une étroite jetée relie le cap au tertre qui nous sert d’observatoire. Le calme du jour mourant descend sur l'étendue; la iner, les iles, les rivages, le firmament, s'agrandissent par l'immobdile et le silence; la solitude de l'espace incommensurable est absolue. C’est ainsi qu'il convient de voir ce théâtre vide d'une civilisation disparue; désert, Use repeuple des ombres antiques; muet, il tressaille des voix du passe. Les chanteurs et les danseuses, que Corinne a groupés sur le cap Misène, le transformaient en décor d Opéra; elle-même, la lyre en main, regardant son Oswald en bottes à lecuyére et drapé dans un manteau anglais, n'était qu'une Muse de tréteaux; toute mise en scène est mesquine sur celte scène mémorable qui eut pour acteurs les douze Césars de Suétone; leurs crimes et leurs splendeurs remplissent le golfe entier. Que les âmes qui s'aiment viennent ici dans la nuit, simples, heureuses, sincères; quelles y centuplent leur ivresse parla majesté des lieux immortels; que cet horizon soit leur alcôve mystérieuse; que leur souffle sc mêle au soufile de la mer, mais qu'elles se gardent de roucouler leur amour devant des spectateurs conviés.
a Ces pauvres lusses de pécheurs qui sont là à nos pieds, creusées dans la poussière du palais des Césars, en disent plus sur le néant de ces maîtres du monde que toutes les déclamations de Corinne.
— Tacite seul a ici droit de parole, répliqua Pascal Duprat, à qui je communiquais mes réflexions; voulez-vous l’entendre : le décor e;t devant vous; les acteurs vont paraître. »
Il tira un livre de sa jiocbe.
« Lisez, repartis-je, bâtez-vous, la nuit va venir. »
11 lut d’une voix vibrante :
« Néron était a Baïa pendant les fêtes de .Minerve. Il y attira sa mère, en répétant « qu’il faut souffrir les emportements de ses pro- • ches, et oublier les ressentiments, * afin de répandre le bruit d'une réconciliation, et de l’accréditer auprès d’Agrippine, crédule comme toutes les femmes pour ce qui les flatte. Néron se porte à sa rencontre sur le rivage, car elle venait d’Antium : il lui présente la main, l'embrasse et Ramène à Itauli, maison de campagne baignée par la mer qui se replie autour, entre le promontoire de Miséne et le lac de jiaia. La, un va sseau plus orné que lesaufies
stationnait au milieu delà Hotte, comme si le prince eût voulu faire honneur à sa mère; car elle avait coutume d'aller à Baïa dans une galère montée parles rameurs des équipages, et il l'invita à souper pour cacher son crime dans la nuit. Le secret, dit-on, fut révélé. Agrippine, avertie de la trahison, et ne sachant si elle devait y croire, se fit porter en litière à Baïa. Là, les caresses de Néron dissipèrent ses craintes, car il la reçut avec affabilité, et la lit asseoir au-dessus de lui. l’ar des entretiens variés , tantôt avec l'abandon de la jeunesse, tantôt avec plus de retenue, comme pour mêler la gravité à l’enjouement, il prolonge le festin, la reconduit lorsqu’elle s’éloigne, et s'attache avec une étreinte plus affectueuse à ses yeux et à son sein, soit pour dissimuler plus profondément, soit que celte dernière entrevue avec une rnère qui allait mourir eût attendri son âme toute barbare qu’elle fut.
« Les dieux donnèrent une nuit tranquille, étincelante d’étoiles, une mer calme, comme pour ôter toute excuse au crime. Le navire avait fait jieude chemin. Agrippine était accompagnée de deux personnes de sa cour, Crepereius Gallus, qui se tenait près du gouvernail, et Acerronia, qui, couchée aux pieds de la princesse, rappelait avec joie le repentir du fils et le crédit qu elle avait recouvré. Tout à coup, le signal est donné : le plafond de la chambre, chargé de plomb, tombe et écrase Crepereius. Agrippine et Acerronia furent préservées par les côtés du lit qui s'élevaient au-dessus de leur tète, et qui se trouvèrent trop forts pour céder au poids. Le navire d'ailleurs ne s’entrouvrait pas, et dans le trouble général, ceux qui ne savaient rien du complot, embarrassaient les autres. On ordonna donc aux rameurs de peser d'un côté et de submerger ainsi le vaisseau; niais ils ne s’étaient point concertés pour cette manœuvre. Les autres firent effort en sens contraire, et le navire s'enfonça doucement. Acerronia, criant imprudemment qu'elle est Agrippine et qu’on sauve la mère de l'empereur, est assommée à coups de rames, de crocs et de tout ce qui s’offre aux assassins. Agrippine, qui gardait le silence, ne fut point remarquée, et reçut cependant une bles4 sure à l’épaule. Enfin, ayant nagé vers des barques qui passaient, elle gagna le lac Lucrin et sa maison de campagne.
«Là, elle réfléchit que c'est dans ce dessein que des lettres perfides font appelée, et qu'on l’a traitée avec tant d honneurs ; que le navire, prés du rivage, sans être battu des vents, sans toucher à des rochers, a manqué par en haut comme un édifice qui s’écroule.
Elle songe en même temps nu meurtre d’Acerronia, à sa propre blessure. Le seul moyen d'échapper à la trahison, c'est de ne pas la soupçonner. Elle envoie donc Agerinus un de ses affranchis, pour apprendre à Néron que, « par la bonté des dieux, et par l'heureux « destin de son fds, elle venait de sortir d’un grand péril; qu'elle « le priait, quelque effrayé qu'il pi'iUMre du danger d'une mère, de « ne point venir sur-le-champ, car pour l’instant elle avait besoin « de repos. » Tranquille en apparence, elle fait panser sa blessure et soigner son corps. Elle ordonne aussi de chercher le testament d’Acerronia, de mettre ses biens sous le scellé. En ce point seulement elle était sincère.
i Néron attendait la nouvelle du succès de son crime, lorsqu'on vint lui dire qu’Agrippine, échappée avec une légère blessure, ne s'était trouvée dans le péril que pour reconnaître la main qui l'v avait poussée. Alors, anéanti par l'effroi, il s’écrie que a sa mère a va bientôt venir, qu’elle va se venger, armer ses esclaves, soulever « peut-être les soldats, ou lui reprocher, devant le sénat et le peuple « son naufrage, sa blessure et le meurtre de ses amis ; qu'il est pmlu « si Burrhus et Sénèque n’avisent à le sauver. » 11 les avait fait venir dés le premier moment, maison ne sait s’ils étaient d'avance in-, stniits du complot. Tous deux gardèrent longtemps le silence, craignant que leurs voix ne fussent point écoutées. Peut-être aussi ponsaicnt-ils que Néron périrait, s’il ne prévenait sa mère. Enfin Sénèque s'enhardit jusqu’à regarder Burrhus, et à demander si l’on ordonnerait aux soldats le meurtre d'Agrippine. Burrhus répond que « les prétoriens sont trop attachés à la maison des Césars et à la « mémoire de Germanicus pour rien oser contre sa tille; qu'Anicelns « devait accomplir sa promesse. » Celui-ci, sans balancer, demande à consommer le crime. Néron s'écrie « qu'à dater de ce jour l’empire « lui est donné; qu'il doit un si grand bien à un affranchi ; qu'Ani- « cctus se hâte, et qu'il prenne avec lui les hommes les plus dévoués * à ses ordres.» L'affranchi, apprenant qu'Agerinus venait de la part d’Agrippine, arrange une scène pour avoir un prétexte d’accusation. Tandis qu’Agerinus expose son message, il lui jette une épée entre les jambes; puis, comme si on l'eût surpris avec cette arme, il le fait arrêter, afin de dire ensuite qu’Agrippine avait projeté d'assassiner son fils, et que par honte de voir son crime découvert elle s’était donné la mort.
* Au premier bruit du danger d'Agrippine, qu’on attribuait au
hasard, chacun sY: r pressa de courir au 1 ord do la mer. Ceux-ci montent sur lés jetées, ceux-là dans des barques, d'au très s'avancent dans l'eau aussi loin qu'ils peuvent; quelques-uns cherchent avec les mains : le rivage entier retentit de plaintes, de voeux, de clameurs confuses, les uns interrogeant de cent façons, les autres répondant an hasard. Un peuple immense accourt avec des (lambeaux. On apprend enfin qu’Agrippine est vivante; et on «'disposait à la féliciter, lorsque la foule fut dispersée par l'arrivée d'une troupe armée et menaçante. Anicetus investit la maison, enfonce la porte, se saisit des esclaves qu'il rencontre, et arrive prés île l'appartement d'Agrippine. La plupart de ceux qui s'y trouvaient, effrayés par l'irruption dcssolTlats, avaient pris la fuite. Dans la cliambre, éclairée par une faible lumière, il ne restait qu'une suivante. Agrippine tremblait déplus en plus, car personne ne venait de la part de son fils, pas même Agerinns.Ce changement qui s’est fait autour d'elle, eet abandon, ce bruit soudain, tout lui annonce un malheur suprême. La suivante elle-même s'éloignait ; > Et toi aussi lu m’abandonnes, » lui dit-elle; à l'instant elle aperçoit Anicetus, accompagnée d'Ilerruleius, commandant de galère, et d’Oloaritus, centurion de la (lotte. Elle lui dit que « s'il venait la visiter, il pouvait annoncer « qu’elle allait bien; que s’il devait commettre un crime, elle en « croyait son fils innocent; qu'il n’avait point ordonne un parricide. » Les meurtriers entourent le lit. Ilerculcius le premier lui porte un coup de bâton sur la tête, et comme le centurion tirait son épée pour la tuer, elle tendit le flanc : « Frappe au ventre, » dit-elle, et elle expira percée de plusieurs coups.
a On s'accorde sur ces faits. Les uns disent que Néron voulut voir ie cadavre de sa mère, et qu'il loua la beauté des formes; d’autres le nient. Elle fut brûlée la même nuit, sur un lit de table, et sans pompe. Tant que Néron fut maître de l'empire, on n'éleva sur ses cendres aucun tertre, aucune barrière; mais dans la suite ses domestiques lui érigèrent un petit mausolée, sur la roule de Misène, auprès de la maison du dictateur Lcsar qui domine la mer. Le bûcher élant allumé, Mnesler, un de scs affranchis, se perça de son épée, soit par amour, pour sa maîtresse, soit par crainte du supplice. •
Pascal Duprat ferma le livre des Annales. « Les cendres delà mère de Néron, dit-il, sont là, dans ce petit cimetière, mêlées à la poussière des humbles pêcheurs. # *
En ce moment les eaux du golfe de ltnïn, rougies par le soleil, nous paraissaient teintes du sang d'Agrippine, tandis que les eaux du golfe de .Naples semblaient au loin blanches et claires; je montrai du geste ce contraste à mes deux compagnons.
» Le despotisme, inépuisable pourvoyeur des turpitudes et des crimes de l'histoire, reprit Pascal Duprat, a ensanglanté le golfe de IS'aples de meurtres encore plus sinistres que le meurtre d'Agrippine. Lisez, ce soir, l'historien Col le lia, et vous trouverez dans ces annales modernes un récit qui l’emporte en horreur sur le récit de Tacite; au lieu d'un fils tuant sa mère, vous y verrez une reine tuant ses sujets. Devant l'humanité, la fraternité des êtres imposé le même amour et le même respect que la consanguinité. Comme des inAts joyeux pour un échafaudage de fêle, des potences alignées furent dressées un jour sur la plage souriante de Chiaja; à chaque potence se balançait le corps d'un patriote. A l’une, une robe de femme s'agitait ainsi qu'une bannière: c'était l'héroïque Hosalba, peintre et poêle, qui, saignante encore de son enfant nouveau-né, mourait pour la liberté. Cependant sur deux navires pavoises de fleurs, Nelson, au bras de sa concubine, et Caroline, souriant à son robuste favori, jugeaient, en connaisseurs, de l'effet ^ du spectacle.
— Et les calmes étoiles regardaient du ciel avec la même sciénilé quelles nous regardent, dit M. Arnold Remach.
— Je crois, repris-je, que celle tranquillité de la nature, où se cache peut-être un redoutable mystère, 11c se révèle qu'aux bons ; jKiurles pervers, la plus belle nuit est pleine d’épouvante; je m’imagine que. depuis ce soir, Nelson et Caroline n'ont pu regarder le firmament sms sentir dans ces myriades d'étoiles autant d'yeux indignés qui avaient vu leurs crimes.
— Le Vostre Excellente non hanno timoré délia mal' aria l nous cria le guide qui fumait si pipe dans la cour de la ferme.
— Il a raison, dit M. Pascal Duprat; quoique nous n’ayons pas * sur la conscience le moindre forfait, les malicieuses étoiles pourraient bien nous verser la lièvre de leurs froids rayons. »
Nos vêtements étaient déjà imprégnés par l'humidité du crépuscule. Nous marchâmes rapidement jusqu'à Baîa pour nous réchauffer ; notre voiture nous attendait devant la pauvre osleria, où nous avions déjeuné le malin. Ouelqucs contudini attablés sur la terrasse criaient à tue-lèle : Ewivn GarU/aldil c'était l'antithèse do Néron
et de tous les tyrans infâmes. La grande ombre du Libérateur planera seule dans l'avenir sur les trois golfes de Naples, de Baïa et de Saleme. 11 nie restait à visiter le dernier, où le désert pensif interroge les temples de Pæstum.
Les eaux d'un autre golfe plus lointain et moins riant étaient rougics en ce moment par le sang italien ; la lutte se poursuivait entre frères, sous le- murs de la forteresse deGaëte, où s'enfermait le roi déchu; une petite partie des troupes vaincues de Lamoricière avait rejoint dans celle place les bourboniens. Quelquesuns de ces officiers et de ces soldats débandés étaient parvenus à débarquer à Messine; ils tentèrent d'y ourdir une conjuration aussitôt découverte. Parmi eux se trouvaient le comte de Noé et deux de ses amis bretons ou vendéens, qui furent arrêtés. Je ne pouvais me défendre d'une vive indignation en voyant des Français * mettre leur épée et leur conscience au service du despotisme, en plein dix- neuvième siècle. La continuation de la guerre pesait sur Naples; les bals et les réunions, fort rares, du carnaval en étaient attristés; on se reprochait de s’amuser un peu : les mères, le cœur plein d'angoisse pour leurs lils qui assiégeaient Gaëte, lassaient à regret danser leurs filles.
Le Cercle de l'Académie de Naples, dont le magnifique local est au-dessus du théâtre San Carlo, donna une fêle le 25 janvier. J’y assistai avec l'aimable princesse de Morra. Ces splendides salons étaient presque vides; à peine une contredanse put-elle se former dans la vaste galerie à colonnes décorées de stucs et de peintures légères à la façon des maisons de Pompe!. L'orchestre semblait assombri et les frais visages des danseuses n’osaient sourire. Tout à coup une nouvelle funèbre jeta comme un crêpe noir sur les lustres et les fleurs; les bombes de François 11 avaient tué, ce jour- Ui, quarante hommes à l’armée piémonlaise; le marquis de Fornari, qui causait avec quelques officiers de cette catastrophe, s'approcha de moi et m'apprit qu Kmile Savio était au nombre des morts. Je tressaillis et je sentis au cœur comme le contre-coup de
Mb
In douleur fie sa mère, tlélas! mon pressentiment à SanfAngdo en lui «lisant adieu venait de s'accomplir! il était mort comme son frère, jeune, charmant, l'âme pleine de rêves de glojre et d’autres rêves plus doux; il était mort pour une cause sainte, pour la patrie, qui met une auréole au Iront de ceux qui la défendent. Quelques jours après, Turin et Milan décrétèrent des services funèbres en l'honneur des deux frères Alfred et Émile Savio : un prêtre patriote lit leur éloge du haut de la chaire; tous les assistants pleuraient en pensant à leur mère, à celte mère de l'Écriture qui ne pouvait plus être consolée.
Nous sortîmes le coeur navré, de ce bal de l'Académie. Rentrée chez moi, j'écrivis quelques pages émues sur la mort héroïque des deux frères; je les adressai à Alexandre Dumas, qui les publia le surlendemain dans son journal Vlndipendentc. Plusieurs officier» d'artillerie vinrent me faire visite pour me remercier; le plus intime des amis d'Émila Savio, le jeune comte Charles de Samlmy, me parla avec une émotion navrante de ce camarade adoré; les larmes siéent aux martiales figures. Madame Mancini , la belle muse napolitaine devenue la muse de l'Italie entière, chanta en strophes harmonieuses la mort des deux frères Savio. Elle aussi avait sou fils ainé sous les murs de Gaëte; c'était un des plus braves de cet héroïque régiment de bersaglieri qui faisait des prodiges de valeur; le jeune Mancini avait à peine dix-huit ans, il s'élançait toujours le premier au feu en s'écriant ; « La place m’est due par droit de jeunesse! »
Je rencontrai souvent, aux soirées de la marquise Salza, une autre jeune mère, madame Giscia, une élégante et gracieuse Napolitaine dont le lils de dix-sept ans était volontaire de marine suite Gnribaldi, ce même navire qui avait escorté le roi à Païenne faisait merveille devant Gaëte. Le lendemain du triste liai de l'Académie, madame Coscia me lut le soir chez la marquise nue lettre de son lils; je fus si touchée de celle page naïve écrite sur un canon, que je voulus la copier : « Je suis heureux, ma chère mère, disait le brave enfant, des éloges qu'on donne à l'équipage du Garibaldi à propos du combat du ‘22 ; nous avons reçu des compliments de toute la flotte et de l'amiral 1 lui-même, avec, lequel j'ai dîné. Pour ce qui est du combat, je vais vous en donner
* Pcrsano.
quelques détails. Le matin du 22, quatre mille Piémontais travaillaient à une tranchée tout près de la place; ils avaient cru que les assiégés dont le feu cessait depuis plusieurs jours, ne tireraient pas; mais tout à coup, à huit heures et demie très-précises, Uaële vomit sur ces malheureux plus de deux cents coups de canon; c’était à faire dresser les cheveux. Je me trouvais en ce moment sur le vaisseau amiral le Marie- Adélaïde. Je vis Persano frapper du pied avec rage, et aussitôt il donna l'ordre à l'escadre de se mettre en mouvement; le Garibaldi, qui connaissait mieux que les autres vaisseaux les positions de l'ennemi, fut un des premiers à donner 1'aMaque. Avant la première bordée, le commandant. d'Amico nous fil une belle harangue en nous disant qu'il était sur de notre courage. U termina comme d’habitude par le cri de vive le roi! et de vive l'Italie! Les tambours battirent le brmtebas et le feu commenta; les bourboniens nous saluèrent avec douze canons, les maisous s’écroulaient de toutes parts, les plus belles tombaient comme les autres. Nous déchargeâmes neuf cent soixante et onze bombes sur Ja couronne du roi llombiuo ', en souhaitant de l’engloutir au fond du Vésuve. A six heures du soir on mangea et l'on resta en croisière. Hier (le 23), nous avons poursuivi deux bateaux à vapeur français, un espagnol, et capturé une barque. On dit que dans quelques jours nous irons encore au feu; Dieu le veuille. Sois tran-
quille, bonne mère, je ne mourrai pas.
« Jules Coscia. »
Kn me lisant celte lettre la mère tremblante était radieuse. Il se dégage toujours de l'héroïsme une énergie et une fierté qui se communiquent.
Pendant que le bombardement de Gaéle commençait et nous tenait tous dans l’attente, je continuais mes excursions, bien décidée à quitter Naples aussitôt que lu forteresse serait tombée aux mains des Italiens. Un malin, M. Nisson vint me chercher pour aller au cimetière protestant et grec, où il faisait construire une tombe à sa femme. Les riches sépultures des Anglais et des Dusses que la niorl a surpris à Naples sont réunies dans un vaste enclos; elles n’ont pas, comme le Campo-Sanlo catholique, l’horizon de la mer et la vue de la cité; ces morts étrangers donnent là dans une solitude
' .Nom ilonnc n François II en souvenir <le son père, appelé le roi tomba.
absolue à L’abri îles arbres et des sculptures; ils sont oubliés de tous; les amis et les parents qui gardent leur souvenir repartent pour leur pays, laissant en exil res restes aimés. Nous parcourûmes les allées sablées bordées de fleurs; nous lûmes çà et là quelques inscriptions louchantes. M. Nisson goûtait dans ce lieu funèbre comme une douceur poignante; sa tristesse me gagnait, je pensais a ceux qui mouraient à Gaéte, et, pour distraire mon compagnon de sa douleur intime, je lui parlai de tous ces deuils que faisait en ce moment la mitraille. En sortant du cimetière nous montâmes jusqu'au Champ de Mars.
« J'ai vu là la dernière renie que François II a passée de son année, me dit M. Nisson; celte armée paraissait fidèle; le jeune roi et la jeune reine étaient entourés de leur cour et des ambassadeurs de l’Europe ; ma femme, parée et souriante, parcourait l’esplanade dans la voilure de l’ambassadeur de l’russe. Il faisait un lemps radieux, qui mettait en fête toutes les âmes; la roule semblait participer de la sérénité de la nature. (Juolques mois ont suffi pour emporter mon bonheur et la royauté. »
bu Champ de Mars nous gravîmes la Slrada nuorn di potjgio reale, bordée de jardins maraîchers; quelques belles allées d’arbres haussaient au vent de la mer; ces hauteurs se couronnaient autrefois de la villa des princes d’Anjou et d'Aragon dont il ne reste aucun vestige. Du plateau où elle s’élevait on embrasse en entier le panorama de Naples et de ses environs. Un vent furieux mugissait dans 1 étendue, soulevait le golfe, battait les montagnes, remuait les terres et poussait vers nous des nuages de poussière. Nous rentrâmes à Naples par la vieille porte Capuana.
Je fis le lendemain une promenade plus riante à la \ ilia Salio, située sur le versant de la côte de Pausilippe. L’habitation est somptueuse, les terrasses et les grottes ont été taillées dans les grands rocs d’ou des sources jaillissent ; des pelouses el des massifs d orangers tapissent les ravins ; les mandarines parfument l'air et font ployer les rameaux ; de peiits ponts jetés d’une rive à l'autre conduisent à des chalets et à des temples grecs ; des glaces.tm dos peintures disposées dans le creux des rochers prolongent les perspectives des j'ardins qui, à travers les méandres et les surprises descendent jusqu'à la mer. Les vagues se brisent en écume sur des récifs où sont amarrées deux embarcations élégantes. Un beau lion aulique en marbre blanc, du liant d’un baluslre tout ruisselant
de volubilis, semble jeler ses rugissements au golfe lumineux dont
il domine l'étendue.
WM
Le jour suivant (‘2«> janvier 1861), à dix heures du malin, la comtesse délia Rocca et le général vinrent me chercher pour aller à Pompe!, où M. Fiorelli les attendait. Nous entrâmes du côté de la porte Stabia comme à ma première excursion; nous revîmes les maisons, les théâtres et les temples dont j'ai déjà parlé; puis nous visitâmes les bagni nuovi, évidemment réservés aux hommes; on traverse d’abord une grande cour entourée de portiques et de murailles décorés d'ornements en stuc colorié; celle cour servait aux exercices gymnastiques ; dans un renfoncement est une large vasque carrée en marbre blanc. A droite se trouvent trois salle?; I enceinte de la première est bien conservée; le plafond, presque entièrement écroulé, garde des restes de décoration en stuc; des patères en bronze fixées aux parois servaient a suspendre les vêtements des baigneurs. La seconde salle, presque détruite, était le tepidarium ; la troisième .(caldarium) renfermait les bains à vapeur. Ou voit ensuite les restes des fours qui chauffaient l’eau et les débris des réservoirs qui la déversaient dans deux autres salles, dont une renferme une vasque ronde; sur la voûte de ces deux salles se trouvait un réservoir d'eau pluviale. On passe de là dans un corridor où sont à droite plusieurs cabinets de bains particuliers. Ils ont une entrée indépendante de la cour du gymnase, lue autre entrée réservée aux serviteurs se trouvait derrière les tours et les chaud ii res.
Près des bagni uuoui est la maison des princes de Russie, fouillée en 18.M, en l'honneur des flls du czar Nicolas. Un portique subsiste encore ; ou voit sur les murs des fresques représentant les dieux de l'Olympe; quelques figures, portant des instruments de guerre, sont d'un grand style. Au bord du bassin de l'atrium se dresse une superbe table en marbre blanc soutenue par quatre griffons à la gueule ouverte et dont les ailes déployées encadrent deux cornes d’abondance. On lève îles lits de pourpre à l’entour de celle talde et une famille antique y prenant ses repas par les beaux soirs d’été. Un peu plus loin est la maison des Suonatrici r une des plus curieuses de Pompe!; dans le jardin qui suit 1 atrium
est une fontaine surmontée d'une niche en rocaille cl en pelils coquillages encadrée de deux colonnes «le marbre ,el abritant une statuette qui presse une outre d’où l'eau jaillissait en cascade sur des degrés, puis retombait dans la vasque: des figurines de faunes, d’Amours et de différents animaux se groupent alentour; tout cela est joli et mièvre comme l'art moderne; «les tuyaux de plomb épargnés par l'éruption sont encore visibles dans le jardin. Suivant l'usage antique, l'hatntalion enserrait l'atrium; nous admirons plusieurs belles fresipies: l'une représente une musicienne qui joue de la double flûte; une autre un satyre soulevant le voile qui couvre une nymphe, puis quelques ornements formés par des génies debout sur des chars. Cette maison riante appartenait à Lucretius, (lamine de Mars, dont on a retrouvé le nom et la qualification sur des tablettes; dans un corridor à gauche est un escalier de huit marches : un squelette y fut découvert descendant les degrés. C'était sans doute celui du joyeux (lamine, surpris par l'éruption. Un petit escalier de quatre marches conduisait dans l'appartement des femmes.
Les fouilles nouvelles se poursuivaient activement depuis deux semaines en face ilella casa délie Suonatrici. M. Fiorclli, qui était venu à notre rencontre, à travers l’ompeï, nous conduisit à une petite maison dont trois chambres étaient remplies par la cendre durcie jusqu'à mi-hauteur des parois nues et effondrées. Dix ouvriers se mirent à l'œuvre, soulevant avec précaution «les pelletées de détritus qu'ils tamisaient ensuite dans leurs mains. Nous nous penchions attentifs au bord des fosses qui se creusaient devant nous; nous en vîmes sortir quelques débris d’amphores, une petite lampe d’argile et un grand nombre de dessous de bouteilles, les uns en verre blanc et les autres en verre noir, d’une parfaite conservation. Ce fut tout; nous avions rêvé l’exhumation de médailles, d'ustensiles de bronze, de bijoux d'or. M. Fiorelli, pour nous dédommager de notre déception, nous conduisit à une maison fouillée la veille et à l'entrée de laquelle avait été trouvé un buste superlai en marbre blanc, posé sur un hennés ; ce buste, qui semblait sorti d’hier des mains d’un statuaire grec, portail le nom de Cornélius llufus ; c'était évidemment le portrait du propriétaire de la maison. Les murs de deux chambres voisines étaient revêtus de fresques gracieuses représentant des fleuves et des rivières. Quelques jours après, on découvrit à côté de la maison
«le Hufus une nuire maison qui fut appelée Casa nuom. Dn: chambre du fond est une fresque représentant Ariane m donnée : cette composition a été trouvée plusieurs fois à Pou c’est la même fresque copiée par divers artistes. Ariane ; toujours représentée endormie; Morphée voltige autour d’ell la couvre à moitié d'un nuage; ltacchus la regarde et pi hésiter; des musiciens et des danseuses, thyrses et lyres mains, se pressent près de lui ; la foule joyeuse et narquoise sei lui dire : « Viens 1 qu'importe quelle pleure au réveil. » — liai même chambre «le Y Ariane abandonnée est le Triomphe de t rlins. Le dieu insoucieux, nu et beau comme une femme, s’ap sur un Silène qui joue, de la lyre; un faune au corps grêle et i veux, tenant nne torche, contraste avec Itacchus; un Amour éh joue de la flûte ; des ligures et des ornements complètent la d ration de cette, salle. Dans une chambre attenante se trouver Jugement de Pétris et Achille reconnu par Ulysse. Le Jugemei , Pétris est une des fresques les plus naïves découvertes à l’oni L'attitude de Pâlis est simple et naturelle : c'est bien le be étonné d'avoir à juger des charmes de trois déesses; onde qu'il suivra son seul attrait, sans se soucier de la puissance J unon et de la colère de Minerve. Sûre du triomphe, Vénus tranquille ; elle se contente de se laisser voir dans sa radieuse dilé; les deux autres sont menaçantes comme deux femme; louses ; que leur importe d'être immortelles ! en ce moment « préféreraient à leur divinité la beauté d'Hélène, cette sœur restre de Vénus; déesses, elles envient la grâce des mortelles < rayonnement que donne l’amour. Mercure regarde Pâris en riant ; il tend vers lui trois doigts de sa main droite et semble dire ; « Choisis ! ■
Dans une troisième chambre se trouve un des chefs-d'œuvre plus purs découverts à Poinpeï ; c'est une jeune néréide flottant dessus d’une source; la tête manque, maison devine ce qu’elle voit être à l’exquise morbidezza du corps. Corps adolescent, pud et souple qui surpasse comme modelé le corps de la Vénus de 31 cis, et qui à la rigidité du marbre oppose le moelleux du colo les bras et les jambes, qui planent, se détachent sur la transparc de l'air; une draperie légère tombe des doigts de la belle enfai se suspend à l'un de ses pieds tendu; radieuse, elle sort d'une pure où de jeunes dauphins dressent leur tête et arrondissent 1
Digiiized byGooglé
dos; on dirait qu : ils adorent cette forme idéale e( voudraient la r<>leuir celle leur échappe; ses lèvres et ses yeux les déliaient sans doute ! La Néréide seins léle est une œuvre grecque ainsi que plusieurs portraits peints de chaque coté de la Casa ntiova, qui, de même que la maison de lUifus, n'a pas d'atrium, flans la cuisine de la Casa nuova sont de belles tables en marbre blanc.
Au sud-ouest du mur d'enceinte on découvrit aussi, a cette époque, une porte nouvelle (porta marina, s'ouvrant sur la mer), dont le haut de l'arc est brisé; à droite de la porte se dresse une niche qui devait contenir une figure ou une lampe. Kn face des bagni nHOvi, dont j’ai parlé plus haut, avait été trouvé, il y a quelques années, l 'Apollon cilliariste, jeune dieu auquel quelque éphèbe grec ou sicilien a du servir de modèle. J’en ai parlé en décrivant le Museo Borbonico. I^a maison où fut découvert ce bronze admirable n’avait été qu'imparfaitement fouillée. M. Kiorelli, convaincu que Y Apollon n’était pas le seul chef-d'œuvre enfoui dans celle habitation élégante, y fil continuer les fouilles quelques jours après notre excursion, et bientôt il eut la joie de voir surgir au milieu de l'atrium une merveilleuse fontaine en marbre blanc demi-circulaire sur le rebord de la vasque est un sanglier de bronze, farouche, poils hérissés, poursuivi par des chiens ; deux lions s'élancent des angles où ils forment comme deux groupes vivants. Ces animaux, deminature, ouvrage d'un statuaire grec, sont les plus beaux trouvés jusqu’à ce jour.
Les fouilles dirigées par M. Fiorelli avec tant d'intelligence et de bonheur n'ont pas cessé depuis mon départ de Naples. Le sol, ouvert dans la direction de la Voie de Y Amphithéâtre, a produit ei promet encordes plus belles découvertes. Un de mes amis napolitains m’écrivait, il y a quelques mois : « Que n 'étiez-vous ici pour voir sortir de terre une des plus grandes et des plus magnifiques maisons de Pompeï ! Sans doute elle fut la résidence d’un haut dignitaire : elle a deux péristyles à colonnes élevées et plusieurs cours intérieures spacieuses; les salles de repos destinées aux hommes sont distribuées autour de l’atrium ; elles ne tirent pas seulement, comme à l’ordinaire, le jour d’une porte; elles ont chacune une fenêtre, où l'on voit encore des fragments des petits carreaux de verre un peu opaque qui composaient les vitres antiques; derrière les peintures,
1 Elle est j présent au Musée de Naples, classée sous le nom de Fontaine île la ehaae. -
<lont ces chambres sont décorées, on a trouvé les nmrs revéli larges plaines de plomb .,ui préservaient à la fois les babilan
nés danseuses sur fond noir, encadrées dans des compartirr d exquises arabesques, l ue autre maison plus petite a révéh propriétaire adorateur de Bacchus. I/hisloire de ce dieusedér sur les parois des chambres, et sa statue en bronze, de deux \ et demi de hauteur, se dresse dans l'atrium sur un piédestal, t ligure est du style le plus pur. »
Durant cette promenade à Pompe! que je lis avec le comte comtesse délia Rocca, le grand forum et ses monuments bi m apparurent magnifiquement, éclairés par le soleil couchant : lait comme une*pourpre romaine jetée sur la cité morte. En de nous, la cime des monts de Castellamare se détachait bleu sur le ciel d un azur plus sombre, tandis que les versants, couv de végétation, découpaient dans l'air leurs bouquets d'arbres. 1 grandes zones distinctes, rouge, verte et bleue, remplissaient la] speclive e, se fondaient en teintes pâlies à l'horizon. Nous revi I ineffable fresque de l'/ldon/s blesse, nous passâmes la Porte d'I eulanum, et traversâmes la voie des Tombeaux, dont la mêlant éternelle enlace les âmes. Du haut de la villa de Diomède j’adi sai des adieux muets à celte émouvante solitude peuplée |>ar l'I ‘"ire et P i,r ‘'art ; j’étais triste de la quitter sans la mieux connai Chaque colonne m’intéressait comme un témoin du passé prêt ; ranimer pour moi; chaque portique me conviait à la rêverie; j’ rais voulu, à l'exemple de quelques artistes', me loger dans I’ lutation d un guide et vivre plusieurs mois dans ces ruines; contempler aux différentes lueurs du jour et de la nuit; entrer familiarité avec leurs mystères; goûter l'émotion anxieuse touilles nouvelles; voir un temple, un théâtre ou une demeure pa cienne surgir tout a coup à la lumière avec ses marbres, ses brou et ses fresques ; oh ! comme j'aurais supplié M. Fiorelli de mettre cage ces monuments intacts! (Juelles fêles poétiques on aurait donner dans leur enceinte! au lieu de dépouiller la casa del Ci nsta, pourquoi ne pas la restaurer patiemment? Relier les arab
ques, relever les portiques, recouvrir les toitures, rejoindre les pavés de mosaïque, faire jaillir l'eau dans la Fontaine de la chasse, entourer de fleurs l’atrium, meubler les salles de lits, de sièges et de trépieds en bronze; draper les portes et les fenêtres de tissus d’OrieiU; remplir la cuisine d'ustensiles , les caves d'amphores contenant l'huile et le vin, transformer une des chambres en bibliothèque, où tous les auteurs grecs et latins seraient réunis; rendre enfin pour gardien à la demeure vivante cet adorable Apollon cilhariste, qui, la lyre en main, chanterait la bienvenue aux poètes. Hélas! tous les modernes sont des barbares! Les fanatiques même de l’antiquité ne savent pas l'honorcr en la pratiquant ! Qu'on me pardonne ce mot lourd et prosaïque, il rend seul mon idée : pratiquer l’antiquité sous le ciel de Grèce et d'Italie, ce serait revenir aux harmonieuses demeures qu'habitaient les anciens, à leurs costumes flottant sur la beauté des corps, à la vie en plein air, aux thermes, aux gymnases qui assainissaient et fortifiaient; se rapprocher de la nature en ranimant la civilisation grecque et latine dans ce qu'elle avait de beau et de pur, ce serait faire jaillir de nouveau une des sources de l'idéal perdu. Eh bien! aucun, entre les plus idolâtres du monde antique, n'oserait rejeter nos habits grotesques et renoncer à nos maisonssépulcres; il eu est de même des plus libres penseurs et de quelques hardis philosophes qui adorent la vérité, la proclament dans leurs écrits et n’en subissent pas moins toutes les entraves du despotisme enchainantla vie publique et toutes les embûches de la superstition envahissant la vie intime.
Ces pensées se mêlaient aux regrets que j'éprouvais en m’éloignant de Pompe! ; j’embrassais peut-être pour la dernière fois du regard et .du coeur ces perspectives d'un monde disparu où je m'étais sentie revivre d'une vie antérieure; les lieux comme les êtres nous attachent suivant le degré d'émotion qu'ils nous ont causé: il est des villes qu'on habite longtemps et qu’on quitte sans tristesse; il en est d’autres, traversées en courant, dont le souvenir produit la nostalgie; de même. il y a des amitiés récentes qui nous enlacent d'un lien plus fort et nous laissent une empreinte plus vive que de vieilles affections. Je l'avais bien compris le malin en me séparant de mademoiselle Mauro: elle s'embarquait pour Gènes avec sou père, à l'heure où je partais pour Pompe! ; en rentrant le soir, je ne la retrouvai plus dans cet hôtel où, durant plusieurs mois, elle avait été la compagne enjouée et intelligente de mes heures de
solitude ; la casa strnnirra me parut vide et morne. Le lender fut attristé par un autre adieu : M. Pascal Duprat quitta Naples sou ami M. Arnold Heinach. La princesse de Mofra redoubla | moi d’empressement sympathique ; je la voyais presque ch; jour; nature délicate et tendre, elle cachait sous l'élégance et la g une âme énergique, toujours prête à aimer et à se dévouer; avait soigné les blessés de la guerre de l'indépendance, et dit ai ei à Garibaldi en leur présentant ses quatre fils ; a J'en fais qu défenseurs de l'unité italienne! »
XWI
Par une belle matinée des premiers jours de février on m'arme qu'un bateau à vapeur allait partir pour Capri ; je me décidai au tôt à m'embarquer avec quelques personnes de l'hôtel. En fac< Santa l.ucia le golfe n'avait pas une ride; mais à peine fûmes-r arrivés à la hauteur de Sorrenle, que des vagues énormes, pous: par la pleine mer, balancèrent en tous sens le bateau. J’étais él due sur un canapé qui se trouvait sur le pont, et, bravant la l< pète, j'insistai pour aller en avant.
« Pourrons-nous visiter la Grotte d'azur ? demanda un Anj qui était du voyage.
— împosxibile! répliqua le capitaine.
— En ce cas, reprit le logique interlocuteur, retournons à Na et rendez-nous noire argent ; nous irons à Capri un autre joui
A celle alternative de se dessaisir des scudi reçus, le capit; prétendit que la tempête se calmerait, que ce n'était qu'un gr; facile à défier avec un peu de courage; disant cela, il ordonna chauffeurs de redoubler de vitesse.
« A quoi bon aborder à Capri, si l’on ne peut voir la grolU répétait l'Anglais.
Cependant des flots gigantesques se dressaient devant nous, je! leur écume sur le pont. Le mal de mer nous gagnait tous; P général fut qu'il fallait rentrer au port ; le capitaine s’y décid; rechignant ; quand nous lui réclamâmes le prix «le nos places, il posta que ce serait le voler; qu'il s'était engagé à nous condui Capri, et qu’il l'aurait fait sans notre effroi de la tempête; il «
donc dans son droit en retenant notre argent. Un secrétaire de M. Karini se trouvait parmi les passager.' ; il opina polir porter plainte à l'administration des bateaux au laryo dcl easlcllo; nous trouvâmes au bureau un gros Napolitain, à redingote crasseuse, assis devant ses registres aussi sales que ses vêtements.
« Dans huit jours la mer sera bonne , et l'on vous conduira tous à Capri gratis, nous dît-il avec un sourire narquois.
— Dans huit jours je ne serai plus à Naples, objecta l'Anglais.
— En ce cas, milord, ce sera votre faute, répliqua le Napolitain; patientez un peu, et vous ne perdrez rien. »
Le secrétaire de M. Farini intervint.
« A Turin, à Milan, à Florence, à Bologne, toutes les administrations publiques se seraient fait, dit-il, un point d'honneur d'accéder à notre réclamation.
— Clic volele , Napoli ô Napoli, répliqua le bureaucrate en bourranbson nez de tabac.
— Naples doit prendre les habitudes de loyauté dés pays libres, repartit le Piémontais avec roideur; j’en écrirai au gouvernement.
— Pactisons, reprit notre homme; je vous rendrai la moitié du prix de vos places; vous êtes allés jusqu’au bout du golfe; c'est du charbon de brûlé; il serait injuste que la Compagnie dei vapori vous eût fait faire pour rien une jolie promenade.
— Jolie en effet ! » répondirent ceux que le mal de mer pâlissait encore. ' ,
Nous consentîmes, par lassitude, à la transaction proposée par le bureaucrate.
« Va bene, cari signuri, va baie, répétait-il en nous faisant force saluts; non si puô dir pin clic Napoli non sia paesedi lealtà.»
La bourrasque dura deux semaines.
Je passai mes journées à faire et à recevoir des visites, et mes soirées dans le inonde. J’avais eu la joie de retrouver à Naples Gialinina Milli, l’improvisatrice inspirée; j’allai la voir un jour avec In princesse de Morra : elle demeurait strada Santa Maria ogni btne, une des rues qui s'échelonnent à gauche, au-dessus de la strada di Toledo. J'ai dit la puanteur de ce quartier et les immondices qui l’encombrent; l’équipage de la princesse gravissait au pas le pavé effondré; les chevaux soufflaient et suaient. Nous arrivâmes enLh dans la strada Santa Maria oijni baie, qui eût été mieux nommée Santa Maria ogni male; dos télés échevelées se mettaient aux fenêtres
|kjiii voir passer l;i bella carrozza; des cochons et des poules citaient pâture de compagnie dans des tas d'ordures gisant aux îles portes; les toiles d'araignée se suspendaient dans Pair, à I rue, d'une toiture à faillie; les numéros des maisons étaient blés. Le valet de pied set renseigna sur celui que nous chéri Vers le milieu de la Mrada il ouvrit la portière et dit, suiva sage, eîi désignant une grande masure décrépite et enfumée
« Principessa, ecco il patazzo.
— Un palai&o ! répétai-je en riant; voilà bien l'emphase i laine. «
Nous franchîmes un escalier dont plusieurs marches étaien pues; l'éponge et le balai y laissaient en paix la crasse séci au second étage, nous sonnâmes à une porte cintrée, et pénél dans un appartement élégant qui révélait la muse : des lleui oiseaux, des livres, des marbres, des tableaux, une harpe, un décoraient un salon ; c’était comme une oasis au milieu d'ut «pie. Mademoiselle Milli ril la première du labyrinthe inq: menait à son nid. Nous la trouvâmes entourée de quelques napolitains, écrivains et publicistes; parmi les visiteurs était de Caballiuo, l'illustre compagnon de bagne de Poerio. Il m< avec une douloureuse émotion de la mort des deux frères Ami de leur mère, il lui avait envoyé le numéro d 'Indipcnde j'avais parlé de ses deux fils héroïques.
« Pourquoi la mort, me dit-il, frappe-t-elle ces jeunes té lieu de nous prendre, nous, vieux invalides de la liberté? »
En quittant Giannina Milli nous nous limes conduire sur le leurs de Pausilippe, où de petits paysans nous vendirent de quels de violettes et de fleurs de citronnier; la mer gonflait ai ses grands flots mugissants, qui se précipitaient sur tous les i du golfe et les escaladaient à moitié; je murmurai menlalei « Monte plus haut, monte toujours, ù robuste lavandière! inc jets formidables jusqu'à la slrnda Santa Maria oyni b eue e qu'aux étables d Augias voisines ; frappe avec tes vagues, t avec des battoirs, les murs, les dalles, les vitres! Reion douches dans les chambres, dans les cuisines, dans les caves toe, blanchis, polis toutes ces demeures puantes comme tu f cailloux de la grève des Haguoli! Enseigne à ce peuple, cilla l'infection des moines, la propreté, cette élégancedn pauvre: exhalaisons de» excréments et des lèpres humaines succédt
parfums des fleurs qui poussent, en loute saison, sur celle terre • heureuse ; que chaque fenêtre d'ouvrier ou de pêcheur se pare d'un pot de violettes et d'une bouture d'oranger; que des thermes immenses baignent tous ces corps dégradés et rendent aux femmes et aux hommes la beauté antique! sonne le glas des espèces variées de la vermine, et qu'elles soient enq>ortées dans la robe dei frati! »
En rentrant ce jour-là à l'hôtel pour dîner, je trouvai à table d’hôte un grand nombre d’oflîciers de la garde nationale mobilisée parM. de Cavonr; il yen avait de Milan, de Turin, de Bologne et de Florence; les uns venaient de tenir garnison à Capoue; les autres arrivaient de Reggio et de Bénévent; la princesse de Morra qui possède un château dans les environs de cette dernière ville l'avait mis à la disposition d'un bataillon de gardes nationaux holonnais, commandé par le comte Tattini et le marquis Pietra-Mellara. De son côté, la garde nationale de Naples était allée fraterniser avec les habitants de Turin et de Milan. Celait là une excellente idée pratique due au génie organisateur de M. de Cavour; les citoyens des diverses provinces annexées apprenaient ainsi à se connaître, à s'entr’aider, à s'aimer, à devenir solidaires comme les (iis d'une seule patrie ; je lis celle réflexion à un lieutenant de la garde nationale milanaise placé à côté de moi, et qui connaissait plusieurs de mes amis de Milan.
« Oui, l’idée est excellente pour l’Italie, me répondit-il; mais, ajouta-t-il en riant, elle est moins heureuse pour les amoureux et pour les maris; je me demande comment se consolent, depuis trois mois que nous sommes soldats, les femmes qui nous ont fait les plus doux serments?
— Il vous est facile de le savoir, répliqua gaiement l'un des convives.
— Par induction? reprit mon voisin.
— Non, avec certitude.
— Comment cela 7
— Rappelez-vous l'accueil que vous ont fait les Calabraises, et observez celui que vont vous faire les Napolitaines; si elles oublient leurs amants et leurs maris absents pour service de là patrie, comme disent les journaux, soyez sûrs que vos maîtresses et vos femmes en font autant sous une autre latitude.
— Diavolo! riposta le Milanais, questo non mi pince. »
La conversation devint générale et fort gaie; la loi du talion en
L'ITALIE IiES ITALIENS.
matière d'infidélité fut proclamée justice. Il y avait en face d un monsieur d’une cinipiaulaine d'années, au sourire franc, ? gard direct et doux à travers le verre de se; lunettes, au front et intelligent ; sa physionomie honnête et calme rappelait h hollandais ; on sentait percer la décision et le courage sc placidité de son visage sympathique ; il se mêla à la causer des mots si lins et si justes, que j’eus la curiosité de savoi nom: c’était M. (liovanni lîotlero, député piémontais et din depuis quelques années du Journal du Peuple publié à Tur arrivait des Abruzzes, où il avait été envoyé comme commi royal ; sa fermeté et son patriotisme avaient conjuré les menf quelques soldats bourbonniens débandés, que les moines excit dès ce temps, au brigandage.
é Au risque d’émanciper les femmes, nous dit- il en riai: armé lès maris; j'en ai fait des gardes nationaux qui protège roules et les villages. »
Vers le milieu du diner, nous vîmes entrer dans la salle à n: le mari à breloques; il s'assit à une place vide assez près de A lero, dont le regard sévère et froid parut l’intimider ; il den au camerierc des vins étrangers cl joua avec sa chaîne de n chargée de nouveaux bijoux; il finit par redresser sa tête cyniç promenant ses yeux hardis sur tous les convives; ceux qui sa qui il était le toisèrent et lui firent perdre contenance; il ter parler à quelques voyageurs auxquels il était inconnu ; mais h trainlc que son apparition venait de produire tout à coup le sur leurs gardes; la présence de cet homme glaça l'entrain et 1 scr aller de la conversation. 11 avait eu en m'apercevant un n ment saccadé; j'étais pour lui le témoin railleur de ses pro palermitaines; il n'alteiïdit pas la lin du dîner, s'esquiva de et n’y reparut plus.
Xxxn
J'allai le soir à la réception de la princesse Sant'Élia; j’a au milieu d une valse. La tille de la princesse valsait avec un lu d’une trentaine d'années, dont la vue me frappa comme l'appa
Drgitized by ■Ooogle
d'un spectre; j'éioulîai un cri de surprise; la maîtresse de la maison était venue à moi, je lui dis aussitôt :
« Qui est donc, princesse, le valseur de votre fille? Quelle étrange pâleur! quelle singulière ressemblance !
Oh! oui, répliqua la princesse en souriant; on dirait un fantôme, et c’est en effet un échappé de la mort. Vous avez dû entendre parler du général Dunne, volontaire anglais-garibaldien? Il fut assassiné, il y a trois mois, sur une place de Naples; sa blessure fut si grave qu'on la crut mortelle. Le meurtrier s'échappa ; on prétend que son crime fut une vengeance politique; le pauvre général se lève à peine depuis quelques jours; je l’ai grondé de danser si vile et surtout de valser. Voyez comme son visage est livide; il porte sans cesse sa main au côté, comme si sa blessure allait se rouvrir... Mais de quelle ressemblance me parliez-vous donc?
— Tantôt, repartis-je, quand je suis entrée, eu voyant tout à coup
ce corps svelte, Serré dans un habit noir, ces traits tins et nobles, ces blonds cheveux bouclés, j'ai cru voir apparaître l’ombre d'Alfred de Musset. d’Alfred de Musset a vingt-cinq ans, avec des dents blanches et sa belle chevelure inaltérée. __
— Celte tète est aussi romanesque que charmante, me dit la princesse; cet Intéressant général, sachant que vous viendriez ce soir, m'a déjà demandé de vous être présenté. »
La valse finissait en ce moment; le général vint droit à nous; il s’inclina devant la princesse, puis me salua en me regardant avec une fixité bizarre.
La princesse me nomma et me présenta le général.
« C’était inutile, me dit-il; en vous voyant entrer j'ai deviné que c'était vous. »
Je me mis à rire, ne sachant trop que lui répondre.
« Je vous attendais, poursuivit-il; je vous appelais comme un secours; je vous espérais comme un dictame.
— Faites votre consultation assis, dit avec enjouement la princesse en indiquant une chaise au général qui chancelait.
— Si madame veut bien accepter mon bras, répondit-il, nous passerons dans le boudoir où nous causerons plus tranquilles.
— Kst-ce de sa blessure qu’il veut me parler? demandai-je tout lins à la princesse.
— Oui, d'une inguérissable blessure, » reprit le général qui avait entendu ce dernier mot.
Il me conduisit clans une petite pièce ovale, ornée de portraits de famille et d etagères en bois de rose sur lescjuelles était rangée une merveilleuse collection de vieux saxe : bergers et bergères, marquis et marquises, Amours et carlins de Watteau revivaient dans ces figurines.
« Voilà un décor du dix-huitième siècle, dis-je au général.
— Est-ce que je sais seulement où je suis, me répondit-il; je vis en elle; même à distance je respire l'air qu'elle respire.
— De qui me parlez-vous donc? repartis-je en le regardant ébahie.
— De celle que j'aime, de celle jxtur qui j'ai été assassiné.
— Est elle belle? lui demandai-je. — C'est toujours la première question que fait une femme quand ou lui parle d'une autre f emme.
— Elle est belle, répliqua-t-il, comme la jeunesse auprès de la décrépitude, comme la résignation en face de la tyrannie, comme In naïveté en regard de l'astuce.
— Charme d'opposition et de contraste, repartis-je; mais qui donc, lui sert ainsi de repoussoir?
— Un vieux mari, dit-il; elle a vingt-cinq ans, le mari en a soixante.
— Vous me rappelez, général, un vers de mu façon ;
« Toujours un vieux mari présage un jeune amant. ►
Il reprit ingénument :
« Je ne suis encore qu’à l'étal (le pntito. *
Avec la même ingénuité il me la nomma et me demanda si je la connaissais.
« Je ne connais que son nom et sa famille.
— Eh bien! il faut que vous vous vojiez, poursuivit-il; vous lui ferez comprendre qu'il n'y a de bonheur que dans l'amour. »
Comme le général prononçait ces paroles, la princesse Snnl'filia entra dans le cabinet pour donner un ordre à un domestique qui servait le thé. Elle sourit en me regardant.
« .Ne vous scandalisez pas, | rincesse, lui dis-je tout bas; je remplis en ce moment la fonction semi-respectable, semi-humiliante d'une confidente de tragédie classique. »
|je général, sans s'apercevoir de cet aparté, continuait à fixer sur moi ses regards de somnambule.
* Je suis certain, me disait-il, que si vous lui parlez, elle ne com-
battra plus sou cœur; vous lui direz à quel excès je l'aime, avec le langage passionné de voire dernier roman, el elle vous croira.
— Mais voilà de la rhétorique, répliquai-je en riant; un mot, un regard de vous, auront plus d’éloquence et d’émotion. D'ailleurs, je ne sais rien d’elle, «le son genre de vie, de scs convictions, el ne sentez-vous pas qu'elle aurait le droit de s'effaroucher de votre confidence?
— Oh! vous refusez de m'entendre et de me sauver, me dit-il, les yeux pleins de larmes et avec une vivacité nerveuse; tantôt, quand je vous ai vue, une voix m’a crié : Voici l'âme droite el foi le qui rassurera la sienne; el vous m'abandonnes! »
Il dit cela avec un lel accent «le sincérité que j'en fus attendrie, malgré l'étrangeté de ses paroles.
» Vous l’aimez donc bien? lui demandai-je.
— J’aurais dû, répondit-il, vous raconter d'abord comment je la vis, comment je l'aimai, pour vous faire bien sentir que c’est fatal, irrévocable, décrété par Dieu. C'était un soir, à San Carlo, au commencement d’octobre, il y a de cela quatre mois, poursuivit-il eu baissant les yeux comme pour lire en lui-mème; j’étais au théâtre avec d'autres officiers garibaldiens, nous causions gaiement; tout à coupelle m'apparut dans une loge d’avant-scène : son cou un peu long se lialançait flexible sur un burnous blanc; elle regardait de notre côté; ses grands yeux très-doux avaient une Oppression d'ennui et de lassitude; sa bouche large el fraiche nous souriait tristement; il me sembla quelle m'appelait ! mon cœur bondit tout entier vers elle. Aussitôt je cherchai dans la salle quelqu'un qui la connût, et je me fis présenter. Je trouvai auprès d’elle un vieillard à physionomie hypocrite el terne, c'était le mari; on eût dit un père incestueux; il l avait prise sortant du couvent, ignorante dos dégoûts d’une union monstrueuse. Partout il la suit comme une ombre qui l'obscurcit, comme une caducité qui la fane: il a cherché à la rendre vaine, superstitieuse el gourmande pour l'engourdir. Ils ont un enfant étiolé, qu’elle idolâtre et qui ressemble à son père! Tout cela aurait dû me repousser; je me le suis dit ironiquement cent lois; mais je ne sais quoi est eu elle, qui in attire, me fascine et me perd. Dés ce premier soir je fus tout à elle; je devins sa seconde ombre, ombre jeune, énergique, passionnée, opposant une influence vivace à l'influence morbide de ce vieillard sacrilège. Je fus conduit chez elle par un de ses parents qui me déplaisait, mais dont je me
2X2 L’fTAME DES ITALIENS. f
fis le compagnon assidu, pour lui entendre parler d’elle et savoir à toute heure ce qu’elle faisait. Je rencontrais toujours son mari auprès d'elle; il m’était impossible de lui dire ce qu’elle m'inspirait d'ardent et d’irrité; je ne lui parlais que par mes regards troublés, ma pâleur se changeant tout à coup en rougeur brûlante, et, par celle électricité qui se dégage de chaque mouvement quand on aime ; je sentais qu’elle m'entendait et qu'elle subissait le clioc de tout ce qui m'agitait. Le mari aussi semblait me comprendre; triomphant et narquois, il affectait devant moi des familiarités vulgaires envers celle que j’aurais voulu emporter dans les nuages; alors j’étais tenté d'écraser comme un cloporte ce témoin de ma passion muette, ce possesseur satisfait et placide d'un bonheur inaccessible j’étais furieux qu'avec sa laideur et sa décrépitude il me rendit jaloux. Chaque fois que je sortais de chez elle, je me promettais de ne plus y revenir. « hiisqu’elle souffre ce cadavre près de sa jeu- « liesse, elle n'a pasd'àme, n me disais-je, et je la maudissais. Quand je la voyais au théâtre, parée et souriante, ou dans sa voiture, à la promenade; je la méprisais; je la comparais aux femmes vendues; comme elles, elle subissait un vieillard qui l’avait enrichie. J'essayais de regarder d'autres femmes, je ne voyais qu'elle; toutes me paraissaient sans charmes, même celles qui étaient en réalité beaucoup plus belles. Son parent ne me quittait plus; il s'était fait * mon parasite; il déjeunait chaque malin avec moi et m’empruntait de l'argent; il révoltait tous mes instincts de gentleman; je lui aurais pourtant sacrifié mon meilleur ami, car il me parlait d'elle; il m'assurait quelle était triste, qu'il la surprenait parfois à pleurer.
Quand j'hésitai&à aller chez elle, il m'y entraînait; le mari me recevait d’une façon douceâtre et obséquieuse, il m'exprimait sa haine à sa manière; au moment où mes regards et Tacccut de ma voix l'irritaient, il embrassait tout à coup sa femme et lui disait des mots d'une intimité indécente; alors, toute effarée, elle tournait vers moi des yeux suppliants comme pour me demander pardon f
d’être à la merci de cet homme. Je parlais brusquement sans la saluer, fermant la porte avec colère. Ces folies, qui dévoilaient à tous mon amour, s'étaient renouvelées plusieurs fois, lorsqu'un jour, en sortant de chez elle, je lus assailli devants.! maison par un assassin qui portait l'habit garibaldien; il me frappa d’un coup de couteau dans le côté, et prit la fuite à travers les rues étroites et tortueuses; les passants se rassemblèrent autour de moi : mon sang
roulait » flots, ou inc crut Liesse à mort. Lest chez elle qu'on me transporta. Quand je repris connaissance, je la vis pâle, immobile et pleurant auprès de mon lit; son mari me soutenait entre ses bras en ine disant : « Courage ! la blessure n'est pas mortelle; c'est sans doute une vengeance politique.
« — Je ne me connais aucun ennemi, murmurai-je. c — On poursuit l’assassin, reprit-il, il sera arrêté et la vérité éclatera. F.n parlant ainsi, il avait un sourire béai et faux qui me fil tout à coup penser qu'il avait soudoyé le meurtrier. Je le crus dés ce jour; je le crois encore. L'homme n’a pas été découvert ; j'ai refusé de porter plainte à cause d'elle. Elle me donna des soins assidus, mais toujours eu préseuce de son mari et d’une vieille parente. Un soir pourtant, celle-ci étant sortie et notre geôlier à tous deux reconduisant jusqu'à la chambre voisine un de mes amis, elle se trouva seule avec moi. Je voulus l’attirer, elle résista; j’arrachai l'appareil de ma blessure, et, saisissant dans mes bras sa tète adorée, je lui dis en l'embrassant: «Je veux mourir ! » Sa robe fut inondée de mon sang; elle poussa un cri d'épouvante, son mari accourut : on me recoucha évanoui. Depuis ce jour, loin de me fuir, elle se montra plus empressée, plus clémente; elle avait pour sa vieille parente, quand elle était seule avec nous, des càlineries d'enfant. Un matin elle lui pxssa autour du cou une petite écharpe rouge qu’elle avait brodée, en lui disant : « Cara Nina, voyez, comme cela vous sied ! • Nina alla se mirer dans une glace. Elle saisit alors ma main, y mit un anneau et me dit précipitamment : « Il est béni, il vous portera lionheur. » Nina se rapprocha de mon lit, je lui serrai les deux bras et la baisai passionnément au front, en m'écriant, fou de joie: « Vous avez aujourd’hui, mia cara . un grand air de jeunesse ! » La vieille, depuis ce jour, me prit en amitié, elle se prêta à ce qu'elle appelait mes fantaisies de malade : je lui demandais tantôt un livre, tantôt une fleur ou quelque breuvage que je ne voulais (pie préparé par elle. J'obtenais ainsi de rapides têteà-tête où mon amour éclatait; je parlais alors avec violence à celle que tant d'obstacles nu; disputaient :
« — Vous quitterez celte maison pour me suivre; vous laisserez ce « vieillard pour m'aimer; il a flétri votre jeunesse : je la ferai re- « naître et refleurir; vous sortirez de la tombe pour entrer dans la « vie; vous divorcerez d’avec ce spectre; je vous nommerai ma « femme à la face du monde, nous irons en Écosse dans un château