‹ L'Italie des italiens (volume 3)Chapitre 7 sur 7 · II. h · texte numérisé non relu

II. h

On danse dans l'un des grands salons, et Ton joue dans une pièce plus petite, décorée avec uii goût exquis. Le prince Antoine est lin joueur d'échecs consommé. Il avait alors potir partners assidus le général d'Ulloa, ami de Manin, et le marquis Dragonetti, pour qui le comte Ricciardi m’avait rends une lettre de recommandation ; ils étaient tous deux exilés de Naples depuis 18A8. Je rencontrai aussi, chei le prince Antoine le marquis Pepoli, dont la belle tête napoléonnienne révèle toute l'énergie politique; on sait le courage qu'il a déployé dans les luttes de l’Ilalie centrale ; puis le comte Faina, membre du gouvernement provisoire de Pérouse ; caractère int^re, esprit vif et charmant ; le comte Faïna, un des amis de la princesse Marie, a depuis celte époque épousé sa fdle aînée. Je fus heureuse de revoir le chevalier Berardi, l’un des martyrs de la papauté ; publiciste éminent, aujourd'hui député, qui n’a cessé de combattre avec sa plume la tyrannie cléricale.

Parmi les jeuiM?s patriotes italiens que je connus chez le prince Antoine, et qui furent les danseurs les plus empressés de nia tille, je ne dois pas oublier le. comte Alherti,- descendant de l’illustre famille florentine de ce nom, aujourd'hui attaché à la légation italienne, à Paris; M. Zanini, fds d’un des premiers avocats de Rome et cousin du poète Multedo; le comte Manciforte; M. Mortera, un jeune banquier d'une intelligence vive et pratique, passionné pour l’indépendance de l’Italie et prêt à lui sacrifier sa fortune. Le plus vif attrait des salons de la princesse Antoine était de ravissantes jeunes filles heureuses de vivre et de plaire, dansant avec une joie naïve et se félicitant entre elles de l’arrivée du roi, qui allait être l’occasion d'un grand bal au palais Pitti ; tandis que leurs parents, plus graves, se réjouissaient de voir ce souverain élu qui venait inaugurer en Toscane un gouvernement de justice et de légalité, où chaque citoyen aurait sa place, où les jeunes gens, livrés jusqu’ici à une vie d’oisiveté molle et énervante, uniquement remplie par la dangereuse distraction des maisons de jeu et des intrigues galantes, retremperaient leur virilité dans l’exercice des carrières politiques et du patriotisme.

Je dus, ce premier soir, quitter le palais du prince Antoine avant minuit; ma fièvre redoublait et ma toux devenait tellement importune, que leur résister plus longtemps me fut impossible.

Le leudeinain, j’eus dans la matinée la visite du général délia

L’ITALIE DBS ITALIENS. M

Rocca ; il nous engagea à ne pas manquer les courses de chevaux des Cascine qui avaient lieu dans l'après-midi. Le roi et toute in cour devaient y assister. Je me laissai tenter, malgré le vent froid qui souillait toujours des Apennins. Nous trouvâmes les vertes prairies, s'étendant à l'est de la promenade des Casâne, sillonnées par les plus brillants équipages; des tribunes les bordaient, et des orchestres, distribués çâ et là sous des pavillons tendus de pourpre, exécutaient des fanfares guerrières. I^es femmes les plus élégantes et les plus titrées de Florence, en fraîches toilettes printanières, se groupaient dans les calèches découvertes ; les hommes, montant de magnifi(|ues chevaux, caracolaient auprès d'elles; le peuple faisait la haie autour des pdouses d'un vert d’émeraude et sous la longue avenue par laquelle le roi devait passer. Bientôt une triple et immense acclamation de ; Viva il re ! viva Ricatùli ! vim Cavemr ! nous annonça Victor- Emmanuel et les deux glorieux citoyens qui le secondaient si puissamment dans son grand labeur patriotique. Toutes les tètes s'inclinèrent vers la longue allée pour voir passer le cortège à travers • les interstices des troncs d’arbres. Le roi arriva sur la vaste prairie émaillée d’une fouie joyeuse, et les courses commencèrent. Quelques rayons de soleil perçaient par intervalles les nuées blanches qui s’amoncelaient dans le ciel d’un bleu pâle. A droite, les collines couvertes de villas, et qui se relient aux Apennins, étaient couronnées de nuées plus sombres ; on eût dit un de ces jours d’automne orageux, si favo-^ râbles aux perspectives. Les lueurs changeantes du ciel qui s'abaissait sur le paysage, en détachaient tous les plans en relief; la campagne de Florence m'apparut en ce moment dans toute sa varû-té et sa grâce coquette. Ici, des vallons tranquilles et ombreux ; plus loin, des coteaux où les villages* et les maisons de plaisance s'élèvent à travers les bouquets de bois et les sources jaillissantes; a riiorûon, la chaîne nue des Apennins, dont la masse mouvante des nuages ternes doublait la hauteur. Celte fêle, en plein air, fut fort belle. Leroi y fut salué par toute la population de Florence, à laquelle se confondait celle des campagnes et des villes environnantes. Le soir, la cité entière s'illumina comme les jours précédents ; des bandes musicales parcouraient les places et les rues en faisant retentir des hymnes sur l’unité de l’Italie. Je les entendais de mon lit, où mon mal, aggravé par cette dernière sortie, me clouait désormais.

.J'eus, le jour suivant, la visite du député Achille Ménotti, qui me

présenta le docteur Créma, son ami et son confrère à la Chambre. Suivant l'usage italien, celui-ci me prescrivit le purgatif et lasaignée; je ne me soumis qu'à la première moitié de son ordonnance.

« Surtout, ajouta le bon docteur, pas d'imprudence; toute sortie vous serait mortelle ; il faut renoncer aux fêtes. *

— Morte ou vive, répliquai- je, j'irai au bal du palais Pitti. Je suis un des très-liumbles historiographes de votre roi ; et puisque j'ai la bonne fortune de me trouver à ses entrées triomphales dans toutes les capitales de l'Italie qui se donnent à lui, je me crois tenue à décrire les fêtes dont il est le héros et à contredire par mes récits véridiques les récits mensongers des ennemis de l'Italie. »

AchiHe Ménotti me présenta aussi un autre de ses amis, le dé- 'pu té Coroeroÿliomme d'un noble coeur et d'un esprit aimable, que je retrouverai plus tard en mission à Naples. M. Comero avait fait partie delà députation envoyée en Portugal, parle Piémont, à Charles- Allwrt, peu de temps avant sa mort. Il me raconta le profond attendrissement que lui inspira la vue de ce roi si héroïque à Novare, couché, avec un stoïcisme chrétien, sur un lit de cendre, dans une petite chambre, sans gardes, sans courtisans. A cette heure solennelle où l 'approche de l'éternité fait resplendir tout ce que l'homme a de grand, l'âme de Charles-Albert se dégagea entièrement des ténèbres de sa jeunesse, pour s'arrêter dans le point lumineux qui l'avait un moment éclairée; ce même rayon ranimé et persistant qui le détermina à s'armer et à combattre, dans la sublime et néfaste campagne de 1848, illumina le mourant ; il sembla revivre en parlant de l'Italie aux députés de Turin. Il prescrivit à son (ils la dé' livrance de cette mère ensanglantée, toujours esclave de l'étranger. Celte. voix d'un père expirant a poussé Victor-Emmanuel en avant : elle se fait entendre à son cœur aux jours du danger et du devoir. En accomplissant les actes les plus décisifs et les plus périlleux de sa noble fortune, il n'a cessé de répéter dans ses proclamations : « J'exécute le dernier vœu de mon père. »

La princesse Marie Bonaparte, me sachant malade, accourut avec sa bonté accoutumée. Quand elle apprit ma résolution folle d'aller, malgré ma fièvre, au bal du palais Pitti, elle médit: « Je vous enverrai ma berline ; elle est bien close et vous y soufTrirei moins que dans une voiture de louage, qu’il vous serait, d'ailleurs, impossible de vous procurer.-*

J® samedi 21 avril 1860 qu'eut lieu celle fête mémorable

I/ITAUE DES ITALIENS.

dans le palm-s des Nédicis. Je ne quillai mon lit qne pour faire ma toilette; je repoussai la (iévre qui me garrottait, ainsi qu'un ennemi dont il faut à tout prix se débarrasser. Le député Lréma m'avait dit le matin : ■ Comme docteur, je vous défends celte imprudence; ^pendant, si vous vous y obstinez, je serai votre chevalier.» Il vint, le soir, m'offrir son bras ; M. Comero donna le sien à ma tille. Nous montâmes tous les quatre dans l'excellente voiture de la princesse et nous suivîmes la file des équipages qui se déroulait sur le ponLjSasta Trinità; une file parallèle s'étendait sur le pont Vieux. La place, les terrasses et la façade du palais Pitl^ ^^iejiL-illuminées à giorno. Le vieux monument n'avait plus l'aspect d'une éitadelle, où la crainte et le soupçon emprisonnaient le souverain; ses portes ouvertes et ses fenêtres rayonnantes semblaient dire : « Entrez ! venez tous fêler avec confiance le chef d'un peuple libre. > Sur le grand escalier, les fleurs les plus rares des parterres de Florence s'échelonnaient en bordure parfumée ; rangées avec un art que possède seule l'Italie, elles décrivaient des sortes de mosaïques aux vives couleurs. Ij>s officiers et les sénateurs en uniformes, les députés en habits noirs, les .femmes radieuses de toilettes et de beauté, se déployaient le long de ces rampes fleuries.

Nous franchissons le grand vestibule où Vénus resplendit sous l'éclat des lustres; Hercule la regarde eu inclinant sa massue*. Nous laissons, adroite en entrant, la grande saf/e des stucs, transformée en vestiaire ; MM. Comero et Créma vont y déposer nos manteaux ; nous les attendons dans une merveilleuse galerie décorée de statues et faisant suite au premier vestibule. Un faune antique semble s'animer et regarder défiler, joyeux, toutes ces femmes parées, aux épaules et aux bras 'd'ivoire. Nous parcourons cette galerie jusqu'au petit salon des Gardes qui la continue ; Mercure y sourit à Pallas*, radieuse, comme pour lui dire : t Voici un vrai roi guerrier dont tu es l'embléine; * et les bustes des grandsducs de la maison de Lorraine regardent, taciturnes, l'intronisation de cette Toyauté nouvelle qui chasse la leur. Nous revenons sur nos pas ; je salue en passant la déesse Hygie tenant dans ses mains le serpent djisculape. Je lui demande de me donner trois heures de

* Ces deux statues antiques de Vénus et d'Hercule décorent le vestibule du jialais Pilti.

* Denx autres statues antiques.

sanlé, trois heures de force, pour errer dans ces salles éblouissantes. sauf à m'abandonner le lendemain. La lionne déesse semble m'entendre ; l'altrait du moment mate ma lièvre et en triomphe. Ces messieurs nous rejoignent et nous entrons, à leurs bras, dans Jes a|ipartements royaux ouverts pour la léte. Dans le premier salon, j'admire, en pa.<5ant, un meuble merveilleux de la Renaissance, en ébéne incrusté de pierreries et orné de figurines d'ivoire. De ce salon, la foule se précipite, à droite, dans la grande salle de bal ; le roi y est en ce moment; chacun veut le voir et approcher le plus possible du cercle de la cour. Comme nous fendons les flots de curieux, j'aperçois l'historien Cantù; il vient à moi, me tend la main et me dit : < Voilà une belle et noble fête.» '

Mous sommes séparés aussitôt par un groupe de danseurs qui tente de se faire place; un sénateur qui, en passant, a entendu les paroles de Cantù, murmure ironiquement : • Il en disait autant autrefois, à Milan, au bal des vice-rois autrichiens. — Qu’importe, répliquai-je, son adhésion même prouve l'entrainement de la cause que nous aimons ; tout Italien s'y rallie et, partant, aucun ne doit en être exclu; *

Nous finissons par arriver en face du roi ; j'aperçois, à sa droite, la princesse Marie, dont l’éclatante beauté me frappe plus encore dans la toilette pourpre et or qu'elle a revêtue ; on dirait une Melpoméne radieuse. Ses deux filles sont charmantes de grâce juvénile, dans les flots de gaze bleu pâle étoilé d'argent qui flottent autour de leur taille svelte ; à la gauche du roi sont le prince et la princesse Antoine Bonaparte. La princesse est en robe de tulle d'un lilas vaporeux, ornée de roses blanches; elle porte une superbe parure en améthystes et diamants. J'échange quelques paroles avec les deux princesses et le général délia Rocca placé près du roi, ainsi que l'illustre Ricasoli et le grand citoyen Farini que je connaîtrai plus tard. M. de Cavour n’assiste pas à la fête; il a dû partir la veille pour Turin, où l'appellent les affaires de l'État.

Nous quittons la salle de bal ; on y étouffe, et l'on essaye en vain d’y former un quadrille. Nous retraversons le premier salon, par où nous sommes entrés, et, tournant à gauche, nous parcourons les appartements privés. C'est une série de pièces d'une magnificence inouïe ; cliaque chambre renferme les objets d'art les plus rares: ici, ce sont de grands coffres d'argent et d’ivoire; là, des bahuts et des armoires en marqueterie de lapis-lazzuli et de vert

antique; d'autres en ébène avec des statuettes d’nmbre; plus loin, de merveilleux reliquaires en or et émail, scintillants de pierreries; des torcliéres à figures de bronze doré, du plus grand style. La salle du trène, toute blanc et argent, resplendit comme un tabernacle sous les feux des lustres. Je remarque, dans ces chambres, les grands portraits de tous les cardinaux de la famille de Médicis, peints par Titien et Raphaël; leurs têtes se détachent, vivantes et expressives, sur leiu? camails de pourpre ; leur regard interrogateur et altier suit, étonné, cette fête de la libre Italie ; ces astucieux politiques, à qui tons les moyens étaient bons pour fonder leur puissance, qui acceptaient pour auxiliaires le mensonge, la violence et le poison, semblent se demander entre eux sur quoi se fonde cette royauté nouvelle? Ce qui survit d'eux, je ne sais oft, car à coup sûr leur place n'est pas dans le paradis des saints, subit pour supplice cette intronisation définitive de la justice et du droit.

Nous revenons sur nos pas et pénétrons dans la galerie de peinture et de sculpture, ouverte et éclairée pour la fête. En passant de nouveau dans le petit corridor orné de statues antiques, et par le salon où sont les bustes des grands-ducs, nous trouvons, d'abord, la xalle des belles niches, où six figures grecques se dressent rayonnantes; une Vénus céleste semble dire : « Je suis heureuse d’êire belle! * Une Muse inspirée regarde un Apollon qui tient la lyre; on croit les entendre murmurer : t Le culte du beau renaîtra de l'ère du bien.» Nous entrons dans la salle de Vénus; au plafond, la blanche et suave Aphrodite dispute à Minerve un jeune guerrier; la divinité du Parthénon triomphe et livre l’adolescent à Hercule. C'est comme le symbole de la Jeunesse toscane enlevée à la Mollesse par la Patrie armée Alexandre, Cjtus, Trajan, tous les héros de l'antiquité regardent la lutte des deux déesses et applaudissent à la victoire de Minerve. Je suis surtout frappée, dans cette première salle, par deux magnifiques marines de Salvator Rosa; les navires se meuvent sur la mer qui se gonfle ; les deux tempétueux sont zébrés d’éclairs. C’est fougueux et grandiose ; on sent le vent frémir dans les agrès pliants. Cette première salle de la galerie, de même que les autres, n’est point chciulTée et n’est qu'à dem; éclairée ; la chaleur du feu et l'édat des lumières altèrent les peintures; le respect des chefs-d’œuvre inanimés l'a emporté sur le soin des vivants. Je sens un froid mortel tomber sur mes épaules découvertes; mais l'admiration me fait oublier ma souffrance et

IK

I/1TALIE DES ITALIENS.

j'avance toujours. Qu Vile est belle, à ce demi-jour, la blonde maîtres»' du Tilien • ! elle palpite et sort de la toile ; elle défie Vénus, qui la re"arde; elle semble s'écrier : « Je te vaux bien. •

Nous passons dans la salle iT Apollon ; Angiolo Doni y sourit à sa candide Madeleine qui, rayonnante d'un orgueil céleste, murmure de ses lèvres pudiques : • C’est moi et non la Fornarina, qui inspirai les madones du divin Sanzio * !» 0 pudique beauté ! ô tranquille Ma* deleine Uoni ! prends garde ! Ne sens-tu pas prés de toi une autre Madeleine, figure brûlante et vertigineuse* qui trouble les cœurs? Le désert ne l'a point encore amaigrie et détruite; sa nudité, superbe, resplendit comme au temps de ses voluptés; ses cheveux d'or ruissellent d'un fluide lumineux; elle en enveloppe son beau sein mouvant qui frémit et monte au travm; on dirait d’une magnifique lionne dans sa crinière fauve; ses grands yeux brillent d'une flamme inassouvie; ses lèvres purpurines ont un sourire désespéré ; ses narines, flexibles, hument les parfums des bois, à défaut des chaudes haleines qui l’enivraient naguère.

L'Arélin* contemple, avec son sourire sarcastique et son œil perçant, les deux Madeleines; à la première, il bégayerait une sentence respt'ctueuse ; à l'autre, il oserait parler d'amour ! La tète mélancolique d’Andrea del Sarto, éclose un jour de tristesse sous le pinceau de ce maitre, regarde, étonnée, passer les couples joyeux : « Vous croyez donc à l’amour, parait-il dire ; vous goûtez donc le plaisir sans effroi du lendemain? »

Nous voici dans la salle de. Jupiter; belles d'horreur, les trois Parques de Michel-Ange marmotent, en ricanant, à tous ces heureux qui défilent : < Vous serez bientôt notre proie.» J'aime mieux la sérénité antique qui peignait les trois sœurs, jeunes et superbes, conviant à la mort comme à une fête. i

< Vivons et combattons pour la patrie, s'écrie Salvator Rosa, dans ces batailles qui poudroient. Oh! les hardis soldats! oh ! les altières postures des corps, renversés, debout et gisants! Fers ensanglantés, blessures béantes, grandeur de la mort cherchée sans effroi! mêlée enivrante d'où la gloire chasse l'épouvante!

C'est encore toi, doux Andrea*, qui nous regardes ombrageux dans

* Ce périrait ressemble A la YéUMt de Métiieis.

* Angiolo et MnUteine Doni, deux portraits par Raphaël.

*l.a NadWriae par Titien.

Superbe portrait par Titien.

Portrait d'André del Sarto et de sa femme sur la même toile.

la i-êverie tendre; tes lèvres s’agitent et j’en entends sortir ces paroles : « Les instants que nous passons ensemble sont si courts et « si rares! et ils me sont si chers!... Vous seule au monde, Lu- • crèce, me consolez du chagrin qui m’obsède... Ah! si je vous

< perdais!., tout mon courage, toute ma philosophie est dans vos I yeux * ... »

Mais ta Lucrèce, pauvre Andrea, sourit, coquette, à cette foule en fête, comme y cherchant encore son adoré Cordiani.

« N'attristons pas la vie par de sombres querelles, • chantent en folâtrant les nymphes et les satyres de Rubens, et elles s'étalent joyeuses, sous l'œil qui les convoite, ces chaudes beautés du coloriste immortel.

A peine entrés dans le salon de Salume, deux tableaux mouvants attirent nus regards ; les têtes et tes corps s'y agitent et s’y succèdent, se variant et se renouvelant; c'est noiis>mêmes, ce sont les invités qui passent et que deux glaces superbes reflètent un moment. Trois splendides consoles en marbres rares ornent ce côté de la salle de Saturne; l&s autres parois sont couvertes des chefsKl'œuvre des grands maîtres, conviés éternels de nos fêtes éphémères. Je m’arrête en face de deux portraits de Van Dyck : Charles I*', le roi décapité et Uenriette d'Angleterre ; je pense à leur jeune Allé, Élisabeth, plus touchante que sa sœur célébrée par Bossuet, morte, dans nie de Wight, du coup de hache qui trancha la tète de son père; puis je regarde émue un poète superbe, au front puissant, que Salvator Rosa créa dans un jour d'orgueil. Il me dit tout bas :

< Portons haut la tête, la mort nous couronne et nous fait rois des cœurs. *

Quelque chose de phosphorescent illumine.cetlesalle et la fait apparaître plus éclairée que les précédentes. C’est une lueur qui sort d'un petit tableau cenUiplé de grandeur par son harmonieuse beauté. La Piston ^Êzéchiel*'j rayonne, formidable d’éclat, comme si le del s'ouvrait et nous laissait voir Dieu.

A la Bible succède l'Olympe. Nous voici dans la salle de l'Iliade, où les dieux et les héros se jouent sur le plafond. La brune et vigoureuse tête de François I" de Médicis regarde les femmes » venir; son œil caressant les attire; sa Bianca Cappello n'est pas prè^

* Alfred de Musset.

‘ l‘ar Raphaël.

de lui ; on l'a relégué' comme indigne dans un passage du pnlaix Vieux, où nous la verrons. Un guerrier terrible, de Salvator Rosa, est placé en face du grand-duc et semble lui dire : • L'heure est passée de faire l'amour comme un sultan; l'heure est venue de comballre pour la patrie ! s

Nous nous arrêtons dans la salle du Poêle. Son nom me fait es> pérer un peu de chaleur : illusion décevante ; les murs sont glacés, malgré les cliaudes peintures de Pierre de Cortone, représentant les quatre âges de la vie. Oh ! les magnifiques enfants symbolisant Vâge d'or; comme ils s'ébattent, joyeux, avec un lion qui se fait agneau! les belles et riantes bergères heureuses de Yùge d'argent, cueillant de leurs mains potelées le raisin qu'attendent leurs lèvres roses enlr'ou vertes ; d'autres se courbent et traient des brebis blanches qu'elles caressent. L'âge d'airain est pi'ochc ; des soldats éperdus et sanglants montrent à un tyran leurs blessures béantes. On croit les entendre s’écrier: u Ce n'est pas pour la patrie que nous avons combattu et que nous expirons, mais pour ton ambition implacable ! qu'importent les récompenses tardives ; l'or que tu nous jettes ne nous rachètera pas de la mort. » D’autres soldats se vengent. Dans Vâge de fer, ils foulent aux pieds des vases sacrés et violent un temple où des vierges se sont réfugiées. Ces quaire fresques ont un mouvement et une vie qui captivent; elles couvrent les parois de celle petite salle du poêle, dont la voûte est d’une élégance exquise. Au milieu plane une Renommée, reliant des médaillons de peintures allégoriques. Quaü'e ligures antiques en marbre Idanc dév'orent les angles de celle chambre, où je reviendrai m’asseoir et rêver. .\u centre s'élève une colonne en porphyi’c vert, soutenant un grand vase de porcelaine où rayonne le portrait de Napoléon l". 11 est partout, l’empereur fatidique. Nous le saluons et passons dans la salle de Jupiter. Ce n'est point ce dieu tonnant de l'Olympe qu’on regarde en y entrant, c'est un dieu nouveau, enfant désarmé ; il sourit dans les bras de sa mère assise * avec une placidité divine, liére de son fils ! La gravure a rendu l'ombre de ces ligures resplendissantes, mais la chair, la vie, le soufflé du génie, ne sont que dans le tableau.

Nous faisons une halte dans le petit salon de bain, peint à fres(|ue et décoré d’ornements en stuc. Un beau lustre eu

' l.a VifTiif à la Chaisr, par naphar;!.

' L IT.UIK KHS ITAUKNS. W»

bronze florentin y répand une lumière voilée; des statues en marlire blanc sont les gardiens de ce nid somptueux; je voudrais . en clore les portes, et ranimer dans un bain fumant, mon corps . glacé. Rêve! illusion! nous passons dans la salle d'Ulysse, où l’atmosphère est plus froide encore que dans les premières pièces, voisines du foyer de la fête.

Dans \\jsaU^ jCVlyi se, Cliarles-Quint‘, rêveur et taciturne, parait écouter la musique lômïaine, qui salue le roi élu. On dirait qu’il pense à sa veillée d’Ai.x-la-Chapelle, dans la basilique (pii le sacra q empereur ! .^cre remplacé par celui du peuple ! Sacre aujourcj'hui ironique au Tront des. em\Kjreurs germains. — Le duc de Buckingham* le toise, beau, radieux et cambré, en gentilhomme fier de l'amour d'une reine., ,

Nous traversons la s alle d e PjQméthée^m la belle SimoncUa, maîtresse de Julien Se Médicis, sourit éternellement aux visiteurs, o Hile revit dans sa gnlce, sans dérider le. visage sombre de Cromwell ’^mais un autre prince, vêtu à l'orientale, la regarde galam-, ment, c'est Ferdinand 11, le idus populaire des Médicis*.

.Nous parcourons, frissonnants, le -cûKrMQf des. (lionnes, <ionnant qu'un coup d'œil aux' merveilleuses vues des monuments de Home, exécoitées en mosaïque do Florence, aux armoires, aux étagères, où s'étalent des coupes, dos camées', des amphores, des candélabres, .des pierres gravées et des bijoux antiques. Nous traverstms rapidement aussi la salle de la. Justice, où se Iroiuve une belle copie de la i'(ÿlymnie àiiirqiié.''(Kïên(rîrpfes pudique et recueillie l comme elle atle.ste que les Crocs ont compris la mélancolie dans' son essence la plus idéale! Je suis frappée, dans celte salle,' par un portrait du chanoine l'aiidolphe Ricâsoli, courageux raar- . lyr de l'inquisition de Florence; il semble tressaillir, heureux de celle fête libératrice dont un de ses arrière-petits-neveux a préparé la .splendeur. Nous voici dans la salle de Flore, où Irène la fameuse Vénus deCauova, que les Flore'nTTtis, dSiîS'urrjour d'engoueincnl, surnommèrent l'fUilicu. Elle est miiniérée et flasque; les épaules voûtées font incliner le sem sous une draperie .sans

. ’ Porirail par Titien. ,

’ l’orirail par Ruheni. .. .

® Portrait de Cromwell, par t.ely,- envoyé pat Cromwell lui-inéme au ^andduc.

* Portrait peint par ^bslermahs. ■ , .. .

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