L'Italie des Italiens
La solitude sied aux ruines et aux paysages; la foule amoindrit Timposante majesté des vestiges mélancoliques du passé et le sgrands aspects de la nature. Les souvenirs des civilisations disparues revivent et se dressent à travers les arcs rompus des aqueducs, les pans de murs énormes des thermes, les galeries disjointes des cirques, les colonnes renversées des temples jiétruits; la pensée du pcéle ou du rêveur les remplit des fantômes de l'histoire et n'a que faire pour les peupler de la génération contemporaine. La campagne inspire une sensation analogue; l'immensité des horizons, Féclat et les effets changeants de la lumière des jours et des nuits, les bruits de la mer et des fleuves, les rumeurs des arbres et des blés, les ondulations des montagnes et des plaines, les détails de la végétation, les nuances infinies des tableaux variés de la terre cultivée ou sauvage, le ciel incommensurable servant de dôme aux étendues que l'œil embrasse et dérobant au delà de ses voiles les mystères de Tinconnu, suffisent aux émotions de Fâme; la présence des hommes en altérerait Tharmonie et la grandeur. Mais une ville n'est vraiment belle que lorsque les multitudes la remphssent, y débordent, et y font retentir leurs voix, leur mouvement et leurs passions. Toute cité dépeuplée a des allures de cachot et de cimetière; on sent les misères et les larmes derrière les fenêtres et les
portes closes; les rues où les habitants se traînent clair-semés paraissent autant de voies douloureuses* tracées par Terfort anxieux du travail humain, et conduisant de la souffrance à la mort. Mais qu'une révolution, qu'une soudaine alarma ou qu'une joie publique éclate, que tous les êtres cachés dans les entrailles de la cité surgissent au grand jour, que la foule bouillonne et circule dans les places et dans les carrefours comme le sang dans les artères, aussitôt, tel qu'un corps gigantesquiB et robuste qui semble défier la destruction, une ville prend un aspect de force indéfinie et de durée immortelle; ce ne sont plus des hommes faibles et passagers qui la peuplent, c'est une âme collective, impérissable et que la génération présente sent perpétuée par anticipation dans les générations qui lui succéderont.
C'est cette puissance de l'assemblage des multitudes qui fait de Londres la ville la plus saisissante et la plus inouïe du monde. On s'y sent perdu comme un atome, mais l'on s'y sent vivre ; l'atome s'agglomère à une vie commune, altière et superbe, qui nargue le néant : plus la cité est immense et plus imposant est l'effet de l'explosion de la foule; il peut cependant se produire aussi dans une ville plus circonscrite. Lorsqu'une population, qu'elle est impuissante à abriter, la remplit tout à coup une petite ville revêt aussitôt les proportions d'une grande capitale; son mouvement ajoute à son étendue, comme un fleuve étroit qui déborde sur ses rivages triple un moment son Ut par son impétuosité.
Ainsi' m'apparut Turin quand j'y arrivai le 31 mars 1860; toute l'Italie y affluait ; la grande âme du pays s*y dilatait pour ainsi dire. Pas une maison particulière qui ne regorgeât d'habitants, pas un hôtel qui ne fût plein jusqu'au comble ; c'était dans les rues, qui se pavoisaient, une exubérance de vie, une agitation joyeuse, une fièvre de patriotisme, qui gagnaient les spectateurs les plus inertes et les plus froids ; les travailleurs empressés terminaient en chantant les préparatifs de la grande fête nationale qui devait avoir lieu le 2 avril ; les trophées de drapeaux, les faisceaux d'armes, les guirlandes de lampions, les échafaudages des feux d*ar' tifice, les décorations de fleurs et d'emblèmes, éclosaient sous leurs mains comme par enchantement; la foule s'arrêtait pour les regarder et les encourager. Des refrains joyeux retentissaient dans tous les cafés; des fanfares militaires les cx)uvraient par intervaUes. L'atmosphère, qui s'était tout à coup adoucie, permettait à chacun de
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vivre en plein sûr; personne ne songeait à rester ches soi, et, d*ailleurs, un chez soi un peu confortable était devenu un proUènM.
J'eus grand^peine à trouver à me loger dans une toute petite chambre, au quatrième étage, que j'avais fait retenir à l'avance à riiôtel Feder; j'éprouvai une difficulté tout aussi grande à circuler le soir en voiture à travers les rues encombrées; je n'étais pas â« chée de considérer lentemept cette boule immense d'un peuple heureux submei*geant, pour qudques jours dans une noble ivresse, les misères et les douleurs que chacun porte en soi. Je me fis conduire chez mes amis Mancini; ils étaient absents. Le célèbre avo. cat était allé plaider dans File de Sardaigne.
Le lendemain, ma première visite fut pour M. de Cavour; je ne le rencontrai point au ministère; je lui laissai ma carte, sur laquelle j'inscrivis ma demande d'un billet pour la séance d'ouverture du Parlement. Craignant, malgré l'amabilité dont le grand ministre m'avait comblée à Milan, qu'il ne pût m'accorder cette grâce que je sollicitais si tard, j'allai faire la même demande à l'ambassadeur de France. Le baron de Talleyrand était sorti; je lui écrivis pour lui exprimer mon ambitieux désir, puis je retournai à Thôtel attendre le résultat de mes démarches. Conmie j'y arrivais, je vis descendre, d'une voiture chargée de malles, la comtesse Batbiany, que j'avais connue à Milan, chez la comtesse Mafîei; elle parlementait avec le maître de l'hôtel pour obtenir un logement; impossible de la satisfaire; il ne restait plus un lit à donner.
c Je suis désolée, me dit-elle en m'apercevant, je ne sais où m'abriter, et j'ai grand'peur du même insuccès dans la demande que j'ai faite d'une carte d^entrée pour la séance de la Chambre. •
Je lui pronus, si j'obtenais deux places, de lui en réserver une. Le jour suivant, je reçus deux aimables billets du comte de Cavour et du baron de Talleyrand, accompagnés des cartes désirées ; je m'empressai d'en envoyer une à la comtesse Batbiany, et nous prîmes heure pour aller ensemble le lendemain matin à cette séance mémorable.
Ce beau jour du 2 avril 1860 se leva tiède et radieux. Dès l'aube, une foule immense et enthousiaste se pressait dans la large et longue rue qui traverse Turin des rives du Pô à la place du diâUttu- Madame, Toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux : il y en avait à chaque fenêtre, il y en avait sur les toitures et au haut des mâts dressés le long des arcades; d'un côté à l'autre de la rue, do
petits pavillons aux couleurs nationales formaient des guirlandes; ils étaient suspendus à des fils si minces qu'on eût dit qu'ils se soutenaient d'eux-mêmes à travers le bleu du ciel. La décoration de la place était plus riche et plus' riante encore. Chaque balcon était recouvert d'une magnifique tenture de soie ou de tapisserie; des trophées de verdure et de fleurs se mêlaient aux trophées d'armes. De grandes bannières groupées en faisceaux couronnaient les tours du Château-Madame; un arc de triomphe s'élevait devant le palais du roi ; toutes les rues circonvoisines, et surtout la rue Charles-Albert, étaient splendidement décorées. Je pus traverser seule la rue du Pô, encombrée d'une foule paisible, quoique enivrée de patriotisme. Grâce à son habitude de toujours se diviser en deux parts, Tune qui monte et l'autre qui descend, la foule italienne n'a jamais de presse violente : elle se meut sans bruit et sans vagues apparentes. A l'angle de la place del CastellOy je rencontrai la comtesse Bathiany, et nous entrâmes ensemble dans ce vieux Château^ Madame, oÙ£st Ja chambre du Sénat. On l'avait remise à neuf et décorée pour la séance ; Je trône était dressé dans l'hémicycle. Nous en avions pour deux heures d'attente. Mais la vivacité et le charme de la causerie italienne, l'entrée successive des assistants, les reconnaissances et les saluts qu'on échangeait d'un bout de la salle à l'autre firent s'écouler le temps avec rapidité. Vers dix heures, les sénateurs et les députés commencèrent à arriver. Je reconnus et je saluai tour à tour le marquis d'Azeglio, le comte Joachim Basponi, petit-fils de Murât; Achille Menotti^ fils aîné du martyr de Modène; Poerio souriant et rajeuni; le marquis Arconati, condamné à mort par l'Autriche; M. Tenca, l'écrivain distingué, le patriote incorruptible qui venait d'être élu trois fois député dans la Lombardie; Cantù, semblant étonné, mais vraiment heureux de se trouver dans cette grande assemblée qui représentait déjà la patrie italienne. Puis vinrent les ministres : M. de Cavour, avec son beau front radieux; on sentait qu'il portait en lui l'âme du pays; Farini, dont la figure brune et résolue reflétait le cœur; Mamiani, aux cheveux blanchis par l'étude, et d'autres moins célèbres, mais tous voués corps et âme à la renaissance de l'Italie.
Enfin le canon retentit; les deux fils du roi, accompagnés de la duchesse de Gênes, prirent place dans une tribune à côté de celle du corps diplomatique; les ministres se dirigèrent vers la porte occidentale de la salle pour aller recevoir le roi, dont des salves re-
doublées d^artillerie annonçaient rapproche. Escorté de son étatmajor, Victor-Emmanuel, en habit de général, fit son entrée dans la salle. Alors tous les mouchoirs s'agitèrent, toutes les voix crièrent : Vivat! Un enthousiasme frénétique s'empara de toutes les âmes. Au dehors de la salle, sur la place, les cris du peuple faisaient écho. La joie et l'émotion du roi étaient visibles; jamais je n'avais vii à Victor-Emmanuel une mine si fière et si satisfaite; il s'assit sur son trône, et sa martiale figure devint le point de mire de tous les regards.
Le ministre de l'intérieur, debout près du roi, proclama les noms des nouveaux sénateurs et des nouveaux députés appelés à prêter serment. Quels noms! les plus grands dans l'histoire ancienne de l'Italie, et les plus beaux par leur patriotisme dans l'histoire contemporaine. Quand parmi les noms des sénateurs retentit celui d'Alexandre Manzoni, un murmure admiratif courut dans la salle. Le nom de son ami Gino Capponi fut également salué avec une vive sympathie : tous les nouveaux élus présents à la séance répondirent parun Gîttro sonore à l'appel du ministre de l'intérieur. La formule du serment terminée, le roi lut son discours d'une voix claire et forte, et avec ce pur accent italien qui avait ravi Manzoni. Chaque paragraphe de ce discours qui proclamait, à la face du monde, la résurrection de l'Italie fut couvert d'applaudissements et de cris approbatifs; particulièrement le paragraphe qui limitait les droits de la papauté. A la dernière phrase : « U Italie doit être désormais lltalie des Italiens ! » l'ivresse de l'assistance surpassa tout ce qu'on peut décrire. Bientôt la foule qui remplissait la salle alla se confondre à la foule qui remplissait la place, et ce ne fut plus qu'un cri incommensurable de : Vive le roi ! La musique de la garde nationale et celle des régiments sonnaient des fanfares. Une brise légère agitait sur les milliers de têtes du peuple les milliers de drapeaux suspendus.
Le roi, la famille royale et les ministres se montrèrent tout à coup au balcon du ministère des affaires étrangères; alors les bravos redoublèrent, puis commença le défilé de l'armée et de la garde nationale, suivi du défilé de toute la population de Turin et de celle des villes et des campagnes environnantes. Les deux cris de Vive le roiîel Vive r Italie! sortaient de toutes les bouches. Quelle allégresse ! ^quelle force ! quel ensemble ! quel présage de triomphe ! quelle sécurité pour l'avenir de la patrie renaissante!
La comtesse Balhiany était placée dans une tribune parallèle à celle où je me trouvais. Nous devions nous rejoindre en sortant, mais la foule nous sépara. Gomme je cherchais à me frayer un chemin, je vis venir à moi Pierre Leopardi, que je fus bien heureuse de revoir, il m'offrit son bras et nous traversâmes les flots de tout ce peuple ravi de Tère de grandeur qui se levait pour lui. En entrant dans la cour de Thôtel Feder, je rencontrai le marquis dAzeglio; i[ tenait à la main le discours du roi, qui venait d'être imprimé, il me le donna; je lui dis aussitôt, en appuyant mon doigt sur ces mots • V Italie des Italiens! que toute l'assistance avait couverts d'applaudissements : « Cette phrase deviendra la marraine du livre que j'écrirai sur votre noble pays, et dont votre roi sera le glorieux parrain. »
La fête du soir fut le couronnement de celle du jour : toute la ville et toiites les hauteurs environnantes étaient illuminées. Une grande étoile de lumière, l'étoile de l'Italie, brillait suspendue sur une des collines qui bordent le Pô. Je n'avais jamais vu d'illuminations si belles et si poétiques que celles qui rayonnaient sur la place du Château et sur la place du Parlement : les tours sombres du vieux Palais-Madame s'étaient changées en phares éclatants; la façade du palais Carignan (Chambre des députés) re^lendissait comme l'entrée d'un de ces palais fantastiques décrits par l'Arioste; en regard, la statue pensive deOioberti s'élevait au mtHeu d'arbres lumineux et de tiges de fleurs transparentes, simulées par des feux de Bengale se jouant dans des tubes et dans des globes en verres de couleurs. La lune et les étoiles, radieuses sur un ciel bleu de lapis-lazzuli, semblaient se complaire à mêler leur illumination éternelle à cette illumination éphémère. La nuit élait d'une sérénité si douce que beaucoup de femmes étaient tête nue. J'avais cru que Venise seule avait de ces nuits inefDibles; les deux flls du roi et sa fllle, la princesse Pia, regardaient Fillumination de la place du Parlement à une des fenêtres du palais. Le peuple défllait en acclamant les enfônts de son roi. Pas une voix d'opposition, pas un propos ironique, pas un agent de police, ne faisaient dissonance dans cette grande joie nationale qui caractérisait si bien l'union de l'Italie.
Le lendemain de cett« fête patriotique, j'allai remercier M. de Cavour du billet qu'il m'avait envoyé pour la séance; je le trouvai au ministère des affaires étrangères, dans ce cabinet à tentures
vertes, cadre de cette figure puissante et active, enceinte étroite où il a tant médité, tant travaillé et tant souffert, car depuis longtemps déjà les fatigues de Tesprit commençaient à miner ses forces; mais son âme le portait. L'intelligence tend comme un arc les ressorts de Torganisme; elle les brise, mais les empêche de s'amollir.
« Oh! oui ! c'est un beau jour! me dit-il quand je lui parlai avec émotion de la solennité de la veille ; savez-vous que Tltalie entière est maintenant représentée dans notre Parlement? Nous avons à la Chambre un Vénitien, un Napolitain, un Sicilien; Rome seule a fait défaut La noblesse romaine est la moins active et la moins courageuse de ritalie; elle n'a pas fourni un martyr à l'indépendance et à la liberté. Elle s'éveillera peut-être; mais, pour le moment, elle dort. Son engourdissement vient du gouvernement théocratique, qui ne lui permet que la fortune, le plaisir, les intrigues banales, et lui interdit les emplois politiques, qui tous sont réservés aux prêtres.
« Il y a dans la noblesse romaine des hommes .fort intelligents, mais sans ressort moral. Le souvenir de l'antiquité les écrase. Ceux qui en font leur étude n'y trouvent pas un stimulant, mais une distraction archéologique. L'occupation française a été un bien, une garantie pour nous; cependant il faudrait qu'elle cessât bientôt ou qu'elle continuât de concert avec nos troupes. Une fois à Rome, nous initierons les Romains à la vie politique et active qulls ont désapprise depuis tant de siècles*.
« Le gouvernement de Rome conspire et agit contre nous, ainsi qu'une immense et profonde association secrète dont nous ne pouvons mesurer ni la puissance ni les moyens d'action; c'est comme une de ces sociétés mystérieuses du moyen âge contre lesquelles la société visible et armée ne pouvait rien ; un tel pouvoir s'exerce surtout parles faibles, et de là sa force occulte, sans vie apparente, mais dilatée dans le monde entier. Ce pouvoir caché et inextricable s'impose par les femmes, par les enfants, par les vieillards, par toutes les âmes timorées; il leur inocule une servilité craintive qui amollit la fibre humaine.
tf La question de Rome m'embarrasse et m'attriste plus que la question vénitienne. Venise, ajouta-t-il avec son fin sourire, est pour
* Depuis cette conversation, les Romains, entraînés par le reste de ntalie, ont donné des preuves de fermeté et d'indépendance.
rAutriche comme une femme mariée qui n'aime plus son mari. Quand le cœur échappe au joug, le corps suit bientôt le cœur. Tôt ou tard Venise sera à nous. »
Je récoutais attentive. Depuis quelques jours je n'avais pas lu les journaux; mais on m'avait ditje matin, qu'une garnison française venait d'occuper Nice; je profitai d'une pause dans les paroles de M. de Cavour pour lui demander si cela était vrai.
H Oui, » me répondit-il d'un ton bref. Et sa physionomie devint sérieuse. « On aurait pu, ajouta-t-il, se presser un peu moins. Si vous restez quelques jours à Turin, vous jugerez de quelles accusations cette cession de Nice et de la Savoie va devenir le motif contre moi. Que pouvais-je faire? Hésiteriez-vous, si votre fille .était à la mort, de lui laisser couper un doigt pour la sauver? Nous n'avons pas en Europe d'autre allié que l'Empereur, et en France pas dé plus fidèle anri que lui; j'ajouterai les ouvriers de Paris, les écrivains, les poètes, les journalistes; mais que peuvent-ils? Je sais bien qu'ils composent le cœur et le cerveau de la nation; mais à l'heure où il faut une armée, le cœur et le cerveau sont insuffisants.
a L'Empereur seul nous a donné une armée; nous ne devons pas être ingrats envers lui ni envers la France. L'ingratitude porte malheur aux nations comme aux individus. Les partis en France sont contre nous par opposition à l'Empereur.
« Je ne parle pas du vieux et faible parti légitimiste; lui, du moins, est conséquent avec ses doctrines; mais le parti républicain n'a pas applaudi à la guerre d'Italie; il veut que l'îtaKe ne se fasse que par Mazzini; il eût préféré nous voir rester morcelés et dépendants de l'Autriche à ce que notre délivrance s'accomplit par une main qu'il répudie. Les passions extrêmes font taire la justice chez les républicains; en eux, du moins, il y a passion, conviction soutenue par l'exil et les souffrances. Mais que dire du parti orléaniste? C'est le plus coupable, et j'ajouterai le plus maladroit de tous les parlis; en haine de l'Empereur, il décrie et calomnie notre révolution.
« Que penser de Thiers et de Guizot devenus nos ennemis et faisant des vœux pour Lamoricière, pour le roi de Naples, et partant pour l'Autriche? C'est renier leurs doctrines, c'est abdiquer toute autorité dans l'avenir et s'amoindrir par les passions mesquines et les petites vanités d une opposition sans conscience. Pour être logiques avec eux-mêmes et ressaisir le drapeau du libéralisme, les orléanistes n'avaient qu'une attitude à prendre dans la question ita-
lienne, ils devaient se montrer plus Italiens que TEmpereur, désapprouver la paix de Villafranca et Foccupation de Rome. Le parti orléaniste, par Tapostasie de ses doctrines, s'est suicidé aveuglément; il s'agite encore, mais il n*a plus d'avenir.
— La droiture et le bon sens public, lui dis-je, protestent contre lui; la presse lui échappe. Voyez le Journal des Débats.
— Il se dédommage à couj)s de brochures et de mandements d'évèques, répliqua en riant M. de Gavour ; nous sommes traités de révolutionnaires et d'impies par les mêmes hommes qui ont fait la révolution de Juillet. Vous avez pu juger hier, à Tappel des noms des deux Chambres, quelle nouvelle espèce de révolutionnaires nous sommes ici ! »
Lorsque je quittai, ce jour-là, M. de Gavour, je lui dis : « Au revoir, à Florence, j'y serai pour l'entrée du roi. »
Je fis le même jour visite à M. le baron de Talleyrand, ambassadeur de France, à qui je devais aussi des remercîments pour la grâce empressée qu'il m'avait témoignée ; je lui offris un de mes ouvrages ; puis nous causâmes de la solennité de la veille et des brillantes fêtes de Milan, auxquelles il avait assisté.
« J'espère rencontrer Votre Excellence à Florence, lui tlis-je; un bal dans le vieux palais des Médicis sera une féerie.
— Que malheureusement je ne verrai point, répliqua-t-il en souriant. L'annexion de la Toscane et des provinces du centre s*est faite sans le concours de la France. » Puis il se mit à me parler littérature d'une façon exquise, où se trahissait sa parenté avec le célèbre diplomate.
En sortant de l'ambassade de France, j'allai chez la comtesse délia Rocca, qui habite un délicieux petit palais situé boulevard du Roi, dans le voisinage de la belle promenade du jardin public. Elle était sortie ; elle vint elle-même me faire visite le lendemain» et ce fut entre nous, durant les quelques jours que je passai à Turin, un échange de causeries et de billets délectables (de son côté s'entend), où l'attrait de la jeune et belle comtesse pour la littérature française se traduisait en paroles trop flatteuses pour que je les répète ici. Je ne vis dans ses éloges si vifs que sa passion d'écrire. Ge qui me toucha véritablement, ce fut l'amitié naissante qu'elle me témoigna à cette époque, et dont je devais retrouver l'écho à Florence et à Naples.
Poerio accourut chez moi aussitôt qu'il me sut arrivée, et je le
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vis presque tous les jours; sa conversalion me ravissait, ainsi que celle de Pierre Leopardi, si pleine de traits incisifs et profonds. J'eus aussi la visite du député Tenca, du jeune marquis Arconati et du comte Joachim Rasponi (petit-fils du roi Murât). J'avais connu ce dernier à Paris, où déjà j'avais apprécié son intelligence si cultivée et si fière; je le retrouvai plein d'ardeur pour sa patrie italienne à laquelle, à ^exen^^ple du marquis Pepoli, son cousin, il a dévoué sa fortune et sa vie. Je devais {Jus tard recevoir à Ra venues la plus cordiale hospitalité dans le palais de la princesse, sa mère, et y connaître sa jeune femme, une délicieuse Moldave (la princesse Ghika). J'eus aussi la joie de revoir à Turin mes amis Mancini ; je leur donne dès à présent ce titre, car nous nous liâmes quelques mois après, à Naples, d'une véritable amitié.
Madame Beatrix Mancini vint me faire visite avec trois de ses charmantes filles; j'attendais la mienne, que j'avais laissée en France auprès de sa tante. Le cœur de la jeune mère comprenait le bonheur que me causait cette réunion : « Maintenant que vous allez ressaisir la moitié de vous-même, j'espère bien que nous vous garderons longtemps, me dit-elle avec sa grâce accoutumée ; nous vous fêterons doublement en vous et en votre enfant. »
Je cédai, durant quelques^ jours, au charme de tous ces enlacements réunis du cœur et de l'esprit ; mais Florence m'appelait, le roi devait y faire son entrée triomphale le 16 avril (4860). Je voulais assister à cette nouvelle manifestation d'amour de l'Italie pour le chef héroïque qu'elle s'était donné. Ma fille était arrivée. Nous passâmes ensemble toute une journée citez la comtesse délia Rocca, dont les deux filles, encore bien jeunes, mais ayant déjà une instruction plus sérieuse que leur âge, se complurent dans la compagnie de ma grande enfant, et lui montrèrent Turin, escortées de la charmante nièce du général délia Rocca. Je restai au logis avec la comtesse; nous parlâmes longtemps de Paris dans son cabinet d'étude poétique et recueilli, et s'ouvrant sur un jardin en fleurs ; puis nous parcourûmes ses salons, où j'admirai de magnifiques portraits de famille, parmi lesquels celui de la jeune comtesse avait une fleur de jeunesse et de beauté qui défiait les plus rayonnantes aïeules.
Avant de quitter Turin, il me fut donné d'assister à la mémorable séance du Parlement où eurent lieu (le jeudi 12 avril 1860) les interpellations de Garibaldi sur la cession de Nice. Le comte
Joachim Rasponi avait eu Taimablc atCentiori de m^offrir un billet pour une tribune réservée. Dès le matin, la salle des séances était pleine; on était accouru de Milan et de Gênes pour entendre Garibaldi et le comte de Gavour en lutte dans cette question orageuse. C'est là que je vis pour la première fois le héros qui, quelques mois plus tard, devait étonner le monde. Dans les vers qu'il m*inspira, lors de son entrée triomphale à Païenne, je me souvins de cette première apparition dans la chambre du Parlement, et j'essayai de peindre dans la strophe suivante Peffet que produit cette figure pensive et mystique :
Lion que toute chaîne entrave, Un jour je le vis triste et grave, €ourbé sous le poids de son cœur.
Sa tête de Christ, blonde et flére, Dans l'ombre de la salle entière, Rayonnait comme une lueur.
Déjà s'agitait en lui sa romanesque et héroïque expédition de Marsala. Quand il parut dans la salle, tous les assistants Facclamèrent; ils se levèrent aussi pour saluer M. de Gavour. La foule sentait qu'en ces deux hommes se concentraient les éléments divers qui devaient prochainement se fondre et s'amalgamer pour reconstituer l'Italie : dans Garibaldi, l'inspiration, l'élan, le courage» l'audace; dans Gavour, la sagesse, la fermeté et la persévérance.
L'attaque fut vive, passionnée, heurtée et persoimelle, de la part de Garibaldi, se retranchant dans le droit et le patriotisme absolus.
La réponse de M. de Gavour fut calme comme la nécessité, impersonnelle comme le sacrifice, tranchante comme le fait qui n'admet plus d'émotion et de plainte.
Je le vis là, dans toute sa sérénité et sa force» affirmer sa politique et sa foi dans la fortune de l'Italie.
Tout l'intérêt de la séance était dans ce grand duel entre Gavour et Garibaldi ; les autres orateurs furent à peine écoutés. Gette journée du Parlement piémontais restera comme une des plus mémorables ; elle faisait songer aux plus beaux jours des glorieux débats du parlement anglais. En France, on blâma cette discussion oiseuse et vaine,; on s'en étonna et on s'en alarma presque. Malheur aux nations dont les représentants ne se soucient plus de ces défis d'abnégation, de dévouement et d'audace ! C'est un signe d'engourdissement public et de décadence «
A rissue de cette séance, je dkiai chez les Mancini avec ma fiiie; ils avaient eu Taimable attention de réunir pour nous grande et nombreuse compagnie. J'eus le bonheur de passer celte dernière soirée avec le cher et illustre Poerio et Taimable Pierre Leopardi: plusieurs députés étaient parmi les convives, puis un chaleureux patriote, M. Fabrizzi, qui suivit Garibaldi en Sicile et devint Théroique colonel Fabrizzi, dangei'eusement blessé à la bataille du Volturne. Ce dîner fut une véritable fête. Quelle chaleur de causerie patriotique ! Quelle gaieté cordiale ! Quels bons et francs rires, depuis les vieillards jusqu'aux jeunes filles et aux beaux enfants des maîtres de la maison, qui faisaient bruyamment écho à nos paroles et aux toasts que nous portions ! Nous bûmes tour à tour à Tunité de ritalie, au roi, à Garibaldi, à Poerio; cehd-ci et M. Mancini portèrent un toast à ma fille avec cette aménité caressante qui donne un charme si attachant à la société italienne, si bien qu'après avoir vécu en contact avec elle, le monde partout ailleurs paraît rude et indifférent.
La journée du lendemain fut donnée aux adieux et aux préparatifs de départ. Avant de quitter Turin, j'adressai à la comtesse délia Rocca les vers suivants, en souvenir de la dernière guerre où le général délia Rocca avait si glorieusement combattu auprès du roi :
On aimait la beauté des femmes d'Italie, Leur regard pénétrant, leur ineffable attrait, Leur raorbidesse enfin, cette grâce accomplie, Dont elles gardent le secret.
Uuis on ne savait pas que leur beauté suave, Ivresse des cœurs éblouis, ï^aurait être imposante et grave Au jour des dangers du pays.
Pendant les luttes guerrières.
On les vit calmes et Ûéres Armer leurs fils, leurs époux, En leur criant : « Partez tous !
Partez! Nous serions in rames ■ Si nous enlacions vos Ajries, Car la patrie, avant nous, Est une mère pour vous ! ,
Elle est l'épouse idéale
Devant qui toute rivale
Étouffe ses cris jaloux ;
Elle est votre souveraine;
Partez ! la gloire est certaine.
Revenez vainqueurs ou morts.
Brisez la tendresse humaine Pour le dévouement des forts.
Parlez! rompez notre chaîne { »
Elles disaient, cachant leurs pleurs et leurs soupirs, Et leurs fronts rayonnaient d'un éclair héroïque. Rappelant la beauté de la Victoire antique Qu'abrite Brescia, la ville des martyrs !
Le samedi matin (14 avril 1860), tandis que les vapeurs roses qui couvraient les Alpes jetaient sur la ville encore endormie comme une teinte de jeunesse souriante, nous partîmes de Turin pour Bologne. L'embarcadère était encombré par une foule de voyageurs qui se rendaient à Florence (où le roi devait faire son entrée deux jours plus tard) et qui avaient, comme nous, choisi la voie de terre, plus longue et plus fatigante, afin d'éviter une courte traversée en mer. Pour ma part, j'aurais préféré toutes les tempêtes aux cahots et à Fatmosphère tantôt brûlante et tantôt glacée qui nous attendaient sur les Apennins; mais ma fille avait une telle terreur du mal qui, par deux fois, Tavait torturée, en allant de Boulogne à Londres, qu'avant tout , je voulus lui épargner celte souffrance.
Quelques députés prirent place dans le même wagon où nous étions montées. Le plus grand nombre de leurs cx)llégues, ainsi que le Sénat et la maison du roi, devaient escorter le lendemain Victor-Emmanuel à Gènes et s'y embarquer avec lui pour Livourne.
La vapeur nous emportait, et celle course rapide à travers les magnifiques provinces du centre fut un enchantement par cette journée de printemps. La campagne» elle aussi, était en fête et saluait de ses grâces et de ses émanations embaumées le convoi des joyeux voyageurs, dont le but était une nouvelle solennité patriotique. Nous laissâmes à gauche le vieux château de Moncalieri, déjà indiqué à mes lecteurs. A chaque station, c'étaient des vivats poussés par la garde nationale sous les armes, et par les paysans qui travaillaient aux champs et qui semblaient nous dire : « Portez nos vœux à notre roi !» A Alexandrie, encore occupée par une garnison française, je trouvai, au café de l'embarcadère, quelques officiers, que j'avais connus à Milan, qui nous offrirent des sorbets. II. 2
14 L'ÎTALlE DEè ITaLIE!ïS.
Bientôt nous entrâmes dans rÉmilie ; nous suivions presque parallèlement Tantique voie romaine dite Emilienney dont de longs fragments ont survécu aux sièdles évanouis. Tout à coup Plaisance nous apparut à gauche, entourée de ses vieux remparts gazonnés, auxquels de récentes fortifications avaient été ajoutées ; les dômes et les campaniles de la cité se dressaient sur le fond du ciel. Des soldats italiens faisaient Texercice sur les talus et semblaient tout fiers de servir enfin une patrie libre et grande. Je pensai, en les regardant, aux guerres de partisans, soutenues par des soudards, qui avaient ensanglanté Plaisance aux quatorzième et quinzième siècles ; à François Sforza, duc de Milan, pillant et saccageant la ville, et faisant vendre comme esclaves dix mille de ses citoyens, ce qui prouve, comme le fait observer si justement Thistorien Sismondi, que le christianisme n'avait pas aboli l'esclavage ; puis à cet exécrable Farnèse, ce duc Pierre-Louis, bâtard du pape Paul III, que ses dissolutions et ses crimes firent précipiter par des conjurés du haut du balcon de son palais et traîner aux égouts par le peuple. Je songeais aux princes qui suivirent, et dont un seul, Alexandre Farnèse, jeta par sa valeur quelque éclat sur sa race abhorrée; aux gouvernements moins sanguinaires, mais toujours despotiques, que subirent Plaisance et Parme jusqu^à nos jours, et je me disais : « Insensés les partisans de ce passé odieux qui osent espérer que ces villes, encore frémissantes du souvenir des tyrannies successives, renonceraient jamais au règne de justice et de liberté qui les protège aujourd'hui ! » Ces réflexions m'accompagnèrent jusqu'à Parme, qui m'apparut souriante au bord de sa rivière argentée (la Pamia), avec ses ponts, ses jardins, ses dômes, ses palais, son mur d'enceinte et ses bastions, qu'on eût dit en marbre blanc sous le soleil qui les éclairait. Je reviendrai bientôt visiter Parme ; ce jour-là je n'en vois que la silhouette merveilleuse détachée, à droite, sur le fond de Téther, ayant au dernier plan de l'horizon la chaîne des Apennins, sur lesquels se groupent des nuages d'or qui se meuvent, se dilatent, s'amoncellent et semblent ruisseler conune des cascades tombées du ciel. Ces flots de lumière, massés sur les croupes et les sommets des montagnes, nous escortent jusqu'à Bologne avec des effets toujours variés et de plus en plus magnifiques, à mesure que le soleil couchant embrase l'étendue. La voie ferrée suit à distance cette décoration fantastique que les Apennins forment à droite de la route; aux pieds des monts se déroulent des plaines fertiles. Après
Parme voici Reggio ; nous sommes dans Fancien duché de Nodène, longtemps assombri par les cruautés et le despotisme héréditaire des ducs d'Esté. Une haute muraille, reliée par une citadelle, empri* sonne Keggio; des soldats patriotes et heureux gardent en chantant ces fortifications autrefois redoutées. On dirait que TArioste» né derrière ces remparts, leur souffle les strophes joyeuses de son récit de Joconde. La vapeur dévore l'espace ; Modène, où je m'arrêterai en visitant Parme, m'apparait bientôt (toujours à droite de la voie ferrée), avec son vaste et insolent palais, son dôme et son aérienne Ghirlandina^ . Je songe avec émotion au fier martyr Menotli, étranglé pour crime de patriotisme par Favant-demier duc, A Fexemple des anciens Romains, qui donnaient à leurs enfants les noms des citoyens illustres, Garibaldi a baptisé son fils aîné de ce nom sacré de Menotti. Modéne doit encore une statue au martyr.
Le jour baisse, le disque du soleil est submergé par un voile de pourpre qui bientôt se déchire en lambeaux sur les crêtes inégales des Apennins et jette au couchant des lueurs d'incendie, tandis qu'à Fest l'ombre monte et nous dérobe déjà la campagne. Bologne, avec ses deux tours inchnées, nous apparaît dans ce cadre mi-partie d'obscurité et mi-partie de lumière ; du côté éclairé se lève la montagne délia Guardia, couronnée par l'élise délia Madonna di San Lueca; le front du monument rayonne comme embrasé. Plus loin, formant un plan inférieur, sur une colline qui domine la ville, San Michèle in Bosco est illuminée d'une vapeur dorée. Cet aspect rapide me ravit ; il s'éclipse presque instantanément dans les ténèbres qui envahissent l'espace. U fait nuit close quand nous entrons à Bologne par une de ses douze portes. Une voiture nous emporte à travers le dédale des rues bordées d'arcades; des fanaux projettent des lueurs indécises sous ces voûtes sombres, si propices aux amours, aux conjurations et aux assassinats. J'aime l'aspect étrange de cette grande cité, une des plus belles et des plus magnifiquement situées de Fltaiie centrale. Je lui dis au revoir, comme à Parme et à Modéne.
Nous descendons à Fliôtel Brun, où arrive en même temps que nous une énorme cargaison de voyageurs; il n'y a pas une minute à perdre pour se procurer des places à la diligence qui doit nous faire franchir les Apennins. Je fais prévenir de notre arrivée M. de
* Campanile surmonté d'une guirlande de bronze à jour.
Franchis que j'ai connu à Paris. Ancien avocat à Naples, ami de Mancini, homme d'érudition et d'esprit, M. de Franchis est devenu conseiller à la Cour de cassation de Bologne. Il accourt aussitôt et me conduit aux voitures qui partent le lendemain matin pour Florence. Il n'y a plus que deux places, nous dit-on : une dans Finté^ rieur et Tautre sur Fimpériale. Je demande par qui les places d'intérieur sont retenues, on me nomme parmi les voyageurs un bersagliero de l'armée italienne.
H Je n'hésite pas, dis-je à M. de Franchis, j'arrête quelles qu^elles soient les deux places vacantes, car je compte sur la galanterie du bersagliero pour me céder la sienne à l'intérieur.
— Et vous avez raison, repart en riant M. de Franchis, un Ita^ Ken ne peut rien rduser à une Française. »
Le lendemain nous sommes sur pied à trois heures du matin ; à quatre heures, nous arrivons sur la place, où l'on charge déjà la diligence ou plutôt une espèce de grand coucou où l'on s'assied transversalement. J'aperçois, à la lueur blanche de ratd)e, le bersagliero d^uquéi je dois présenter ma requête. Au premier mot que je prononce, il m'interrompt avec la cordialité la plus courtoise :
« Je suis charmé de cet échange, me dit-41 ; je pourrai fumer à l'aise sur l'impériale sans incommoder personne. »
Nous montons huit dans une rotonde qui n'a que six places. Une jeune fille anglaise pousse des gémissements et murmure des shocking réitérés. Je m'informe auprès du conducteur si notre bagage a été chargé; il me répond par le siate sicura sacramentel qui me rassure fort peu, car je me doute qu'une partie des malles aura dû faire place à celte surabondance de voyageurs. La diligence faiblit et craque sous un poids inusité ; le postillon fouette ses chevaux, qui résistent un moment et franchissent enfin d'une course modérée un faubourg à l'est de Bologne.
Le jour se lève; il blanchit d'abord, puis dore les méandres que forment des arbustes et des ruisseaux sur les plus bas 'versants des Apennins qui avoisinent Bologne. Je rêve déjà à des paysages tour à tour riants ou grandioses; j'espère retrouver quelques-uns des plus beaux aspects des Pyrénées ; hélas ! quelle déception ! la partie des Apeimins que traverse la route de Bologne à Florence est monotone et aride, excepté aux approches de Fontebuona; on dirait que le feu du ciel a passé dans ces gorges et sur ces hauteurs. A travers un chemin étouffant aux descentes et glacial aux montées,
la dure diligenee galope où va à pas de tortue. Ces alternatives de mouvement et d'atmosphère causent au voyageur une fatigue bien autrement irritante que le mal de mer.
L'on n'a pas même pour dédommagement la beauté de Thorizon. Lassée de chercher en vain au dehors quelque torrent, quelque vallée ombreuse ou quelque sommet neigeux, je reporte mes regards et mon attention sur nos compagnons de route. J'ai dit que nous étions huit, pressés à nous broyer dans cette machine cahotante. Dès les premières lueurs du jour, je suis frappée de la merveilleuse beauté d'une jeune fille qui appuie sa tête endormie sur l'épaule de sa sœur aînée, moins belle qu'elle, mais dont Tair sérieux et bon révèle cxmime un amour de jeune mère pour la superbe enfant qu'elle soutient. Celle-ci a les yeux clos ; les cils noirs de ses longues paupières caressent de leurs pointes recourbées ses joues brunes et rosées ; son nez charmant se dilate à chaque souffle qui sort de ses lèvres purpurines ; rien de frais et de chaste comme ces lèvres qui laissent entrevoir dans une moue naïve de petites dents d'une éblouissante blancheur; le front, un peu bas, d'une pureté grecque, est encadré par d'épais et fins cheveux noirs que le sommeil délie à moitié ; ils se jouent des tempes au cou ; sa taille paraît élancée et flexible comme celle d'une nymphe antique; à chaque mouvement qu'elle fait en dormant, si son manteau s'écarte ou si le voile jeté sur ses cheveux tombe en arrière, un homme d'une cinquantaine d'années, placé auprès d'elle, s'empresse de les ramener pour la garantir du froid. A ces soins assidus, je le prends pour le père de la belle dormeuse, et, ravie du tableau que m'offre son ineffable beauté, je lui dis qu'il est bien heureux d'avoir une pareille fille. « Non è mia figlia, m/i mia sordla, » me dit-il, et il ajouta aussitôt avec simplicité : t È vero sembro suo padre, sono molto vecchio vicino a lei^.* En ce moment, une salita formidable, où les chevaux se traînent essoufflés, me décide à descendre de voiture ; le frère de Fadorable créature, toujours endormie, en descend aussi et m'offre son bras. Il me demande si je connais la betla Venezia. Sur ma réponse, que j'y ai vécu pendant deux mois et que Venise est mon souvenir le plus ému de Tltalie : » Vous avez sans doute, reprend-il, visité le palais Morosini?»— Je lui réponds par un signe de tête affirmalif. « Eh bien, poursuit-il, je suis un
* « Elle n'est pas fille, mais ma sœur, » me dit-il; et il ajouta : « 11 est vrai que e pourrais être son père; je suis bien vieux à côté d'elle. »
Morosini ; un des plus obscurs et des plus pauvres; en iSÀS, je me suis battu à Venise sous les ordres de Manin ; depuis lors Je vis en exil ; mon père, moit depuis quelques années, avait eu d^un second mariage mes deux jeunes sœurs que vous venez de voir; elles ont perdu leur mère ; il était de mon devoir de leur donner asile ; je viens de les chercher à Ravenne, où une vieille parente me les a amenées de Venise ; Tainée est un brave cœur qui a pris son parti de cette espèce d'exil ; elle aime la liberté de Tltalie, et se trouvera heureuse de vivre dans Florence affranchie. Mais Tautre, ajouta-t-il avec naïveté : Aki ! e poverina ! un tenero cuorCy ama molto Venezia, piange sempreapavlar di lei, ma la credo innamorata ! et il ajouta avec résignation : In questo çaso lomora sicummentea Venma: a Vamore hisogna uhhidire * . »
J'ai été bien souvent touchée, durant mon voyage, de cette simplicité empreinte de grandeur avec laquelle les Italiens parlent des < sentiments naturels et surtout de Famour ; ils ont hérité en cela des anciens qui ne dissimulaient point leurs passions, et partant les ennoblissaient (conune s'élève et rayonne tout ce qui peut se produire en pleine lumière), au lieu de les dégrader. En France, on raille impitoyablement Taniour malheureux et vrai. Que le pauvre être qui en est atteint se cache bien vite dans quelque solitude et meure sans bruit de son mal, ce sera plus fia* et moins amer que de mourir entouré de la curiosité banale du monde et d'avoir pour épitaphe un sarcasme.
Tandis que le ^ignor Morosini me contait sans pompe sa noble histoire, nous étions arrivés au point culminant de la montée, à la poste de Lojano; je mVrètai pour reprendre haleine, et pour regarder autour de moi les sommets dénudés et amoncelés des Apennins; les plus hauts étaient encore couverts de neige. Une bise froide descendait et s'engouffrait dans les étroits vallons, au sol noir et inculte, où poussaient à peine quelques arbres. Ces monts se dressaient de toutes parts comme des vagues gigantesques ; plus tard, les accidents des rocs de la chaîne de la Somma, derrière le Vésuve, m'ont rappelé cette aridité de la partie des Apennins dont je viens de parler. La poussière que soulevait le vent glacé était sèche et plombée comme celle que je sentis tourbillonner un jour au pied
<« Hélas! pauvre enfant! c'est un cœur tendre, elle aime beaucoup Venise et pleure toujours en parlant d'elle. Je la crois amoureuse; » et il ajouta: « En ce cas elle 8*en retournera certainement à Venise. 11 faut obéir à l'amour. »
du volcan. Cependant quelques beaux nuages suspendus dans la pureté du ciel bleu, Timmensité toujours imposante, quoique nue et désolée, nous offraient en ce moment un tableau saisissant. Au loin se détachait, à Textrême horizon, la chaîne des Alpes, dépassant dans Tair les plus hautes crêtes des Apennins; <m eût dit des géants alignés regardant croître leurs enfants et les protégeant de leur ombre.
La diligence changeait de chevaux, tandis que mon regard se perdait dans, rétendue infinie de ces grands rocs chauves. Quel théâtre pour le meurtre formidable de la guerre! Aussi les hommes n'y ont- ils pas manqué. Les phalanges romaines ont passé par là, et de siècle en siècle des armées ennemies s'y sont ruées et ont jeté dans ces gorges béantes les corps mutilés et sanglants des combattants.
<( Bisogna par tire! » nous crie le conducteur. Je remonte en voiture en daquant des dents; j'espère m'y réchauffer au contact pressé des voyageurs, mais j'ai compté sans la jolie Anglaise aperçue au départ, et qui, assise auprès de sa mère sur la même banquette où j'occupe deux places avec ma fille, s'obstine depuis Bologne à laisser ouvertes les vitres placées derrière elle. Tant que nous avons été sur le versant oriental des Apennins, le supplice a été supportable; mais à présent que nous touchons aux sommets neigeux et que la bise, en les rasant, s'empreint de leurs frimas et les pousse, invisibles jusqu'à nous, je sens passer dans mon dos comme une lame froide. Cette torture, qui menace de se prolonger durant plusieurs heures, me détermine à parlementer avec la jeune Anglaise; elle est blonde, toujours souriante d'un petit rire narquois; ses yeux sont bleus et vifs, et elle serait vraiment attrayante sans quelque chose de sec et de décidé qui fait, pour ainsi dire, contraster sa physionomie avec ses traits charmants. Aux premiers mots, interrompus par la toux, que je lui dis pour la prier de vouloir bien fermer la vitre, elle me répond d'un ton net :
« Madame,^ je suis désolée de vous refuser; mais chacun paye ici, je crois, pour y être à sa fantaisie; vous avez froid et moi j'étouffe; le vent vous feit tousser, il me rafraîchit et me ranime; je ne puis pourtant pas mourir pour vous être agréable.»
&i mère intervient et lui fait observer qu'elle se fait à elle-même beaucoup de mal, qu'avec sa poitrine délicate l'air glacé est dangereux ; elle riposte avec le même accent métallique :
« Je ne mourrai en Italie que de chaleur et d'ennui; pourquoi n'avoir pas passé la saison à Londres ou à Vienne, où nous étions si bien? Croyez-vous que les fêtes populaires qu'on va donner à ce ro* de Piémont m'intéressent? J'aimais bien mieux nos fêtes aristocratiques. »
Elle prononce cette dernière phrase en italien avec un sourire de défi et comme pour être entendue du bon Morosini, qui a parlé chaleureusement de Victor-Emmanuel avec le quatrième voyageur assis à ses côtés et qui est un député de Bologne. Ces messieurs lèvent les épaules*. « È pa%%a, me dit M. Morosini*, /brse meglio esser pa%%a d'amore, » Et il jette un regard compatissant sur sa jeune so&ur, qui tient toujours sa tête appuyée sur la poitrine de sa sœur aînée, et nous dérobe ses yeux fermés ; puis il m'offre avec cordialité son gros manteau de voyage; je l'accepte et m'en fais un rempart: Bientôt nous arrivons à Filigare, étroit plateau des Apennins qui séparait autrefois la frontière papale de la frontière grand-ducale. Dieu merci, la barrière est tombée, et Bolonais et Toscans se donnent la main à travers les monts, f^e bâtiment vide et fermé de la douane, jadis orgueilleux et important, regarde avec envie la petite auberge vivante et rustique qui se dresse en face et semble narguer cette majesté détrônée. C'est vers l'humble botella aujourd'hui que tons les voyageurs s'élancent. Débarrassés de l'ennui de la visite, des bagages et du visa des passeports, ils ne songent plus qu'à prendre place autour d'une table trugale et à assouvir leur faim.
M. Morosini secoue légèrement le bras de sa ravissante sœur et lui dit avec bonté ^ : « Bisogna avercoiragio e tnangiar un poco, » Elle ouvre languissamment ses grands yeux noirs, et la flamme qui s'en échappe fougueuse, attendrie, dévorante, double sa beauté et la transfigure; l'âme de l'adorable enfant court, pour ainsi dire, sur ses traits, en jaillissant de ses regards.
Elle répond à son frère d'une voix mélodieuse et taressante* : « Non ho famé y caro, lasciami un poco sola con ta sorella. »
Il insiste en vain pour la conduire dîner; la sœur aînée l'engage
* nUe est folle.
^ Il vaut mieux peut-être être folle d'amour.
^ 11 faut avoir courage et manger un peu.
*• Cher, je n'ai pas faim. Laisse-moi un peu seule avec ma sœur.
à ne pas la contrarier, lui promettant d'obtenir d'elle qu'elle mange un peu quand il ne sera plus là.
Tous les autres voyageurs se précipitent dans la botdla, dont Tunique cheminée, celle de la cuisine, jette dans le ciel bleu une longue aigrette de fumée blanche. La petite auberge est tenue par quatre femmes : une vieille mère et ses trois filles. Les hommes travaillent aux champs ou soignent les chevaux. On nous fait monter un escalier disjoint qui conduit à la salle à manger blanchie à la chaux et pavée de briques cbréchées. La table, entourée de hautes chaises de paille, est dressée au milieu; elle est recouverte, suivant Taffreux usage italien (dans les locande obscures s'entend) d'une nappequi a déjà servi. Sur des plats de vieille faïence de couleur s*élèvent en pyramides deux énormes fromages parmesans, auxquels des tranches de mortadelle font vis-à-vis; les jolis fiaschi * toscans, recouverts de paille tissée, contiennent le vin du cru. On apporte dans une soupière ovale, à laquelle manque un de ses quatre pieds, un bouillon blanc et gras fait avec du mouton. Nous prenons tous place.* La jeune Anglaise, qui a déjà poussé un shoeking de dédain en voyant la nappe sale, en pousse un second plus énergique en déployant sa serviette tachée de vin. Je lui fais écho, malgré ma rancune de la vitre ouverte, et chacun proteste à l'unisson. La vieille hôtesse rechigne un peu, mais finit par se résigner à ouvrir une grande armoire qui est dans la salle, et à en sortir des serviettes blanches. Ses filles nous servent le potage; il est détestable, ainsi que le bouilU, et les poulets étiques à la sauce noire qui lui succèdent. Nous mangeons tous tant bien que mal, excepté l'Anglaise mijaurée qui refuse d'approcher ses lèvres roses de ces mets problématiques. Elle est fort jolie avec son petit air aristocratique et boudeur; et, comme la beauté désarme toujours, on s'enquiert de ce qui pourrait lui plaire. Le bersagliero qui m'a cédé avec tant de bonne grâce sa place à l'intérieur, s'est assis auprès d'elle; il demande à l'une des cameriere si l'on ne paît avoir per questa signora uova fresche^t
« Facilissimo, » répond la bonne fille, qui descend aussitôt au poulailler quérir deux œufs que viennent de pondre à l'instant, nous dit-elle, ses deux poules blanches, et elle nous les montre du
* Bouteilles.
* Pour cette dame des œufs frais.
geste, picorant devant Tauberge. La jeune Anglaise consent à avaler les deux œufs à la coque et à boire, après, un peu de vin blanc; puis elle se lève, trempe ses doigts roses dans une cuvette pleine d*eau tiède et remonte en voiture avec un air de reine en voyage, tandis que nous buvons le café trouble, sucré avec de la cassonade.
Le postillon fait claquer son fouet, les hommes font un bout de route à pied pour digérer en fumanjt, les femmes s'entassent dans rhorrible coucou. Je retrouve la belle Yénitienne, la tète appuyée sur la tête de sa sœur; je demande à celle-ci si la cara giovine a mangé un peu. c Poca cosa, me dit-elle, sdtante un dolce (peu de chose, seulement un petit gâteau). » Je pense la distraire en lui parlant de Venise, mais elle éclate en sanglots et répète avec un accent de profond regret : t Cara Veneziaf troppo beHa, » et, en prononçant ces paroles, une telle tlamme traverse son regard mouillé de pleurs, que je pense comme le signer Morosini : « Chesimro la raga%%a è innamorata^, » et, qu'à travers le mirage de la lagune et de la place Saint-Marc, se dessine pour elle une figure adorée.
Quel contraste entre cette belle jeune fille,^ si passionnée et si naturelle, dont Fâme éclate sans contrainte, créature naïve, insoucieuse de son incomparable beauté, oubliant le désordre de sa toilette et tout entière à l'absorption d'un sentiment qui la fait vivre et mourir; quel contraste, dis-je, entre elle et cette Anglaise blonde, à l'œil froid et fier, à la voix tranchante, à la mise correcte, lissant de sa petite main gantée la plume de son chapeau Paméla, gotiflant par intervalles les tresses dorées qui encadrent ses joues roses et croisant symétriquement l'écharpe pourpre qui entoure son cou ! C'est le Midi et le Nord, l'inspiration de là nature en regard du monde factice et prétentieux de la fashion, la beauté antique et la beauté moderne; Tune faite pour entraîner, pour bouleverser le cœur et le consumer dans l'amour; l'autre pouvant séduire, dépiter, passionner par l'obstacle... mais après? Si j'avais été homme, j'aurais voulu être aimé par la première et je me serais détourné de l'autre avec effroi.
liOS Apennins deviennent de plus en plus arides. A Pietramalaf nous rencontrons des cours d'eau c^ui vont se déverser dans l'Adriatique. Non loin de là, on voit monter, la nuit, d'un terrain sec et carbonique, de petites langues de feu appelées i fuochi di Pielramala, qui, le jour, ne produisent qu'une fumée blanchâtre, sem-
* Que certainement la jeune fiU^est amoureuse.
L*ttALlE DES ÎTAltENS 25
blable à celle qui s'échappe d'un sol h l'engrais profondément défriché. Montaigne, qui passa par la même route il y a plus de trois cents ans, dit dans son Voyage d'Italie : c En temps pluvieux, orageux et de nuit, on voit sortir de la flamme d'une extrême hauteur et, disoit le rapporteur, qu'à grandes secousses il s'en regorge parfois de petites pièces de monnoie qui a quelque figure. Il eut fallu i?oir ce que c'éloit que tout cela. • Nous croyons bien que si Mon- ' laigne avait pu satisfaire sa curiosité il n'aurait trouvé ni les hautes flammes ni les médailles antiques imaginées par le rapporteur dont il parle. Je regrette, comme Montaigne, que l'éclat du jour nous empêche de voir les lueurs variées de ces volcans en miniature. Les hommes sont remontés en voiture; mais, au col del Monte futa, ils mettent de nouveau pied à terre. Un vent glacé souffle avec violence ; les crêtes dds rocs qui nous entourent sont couvertes de neige. La route circule au-dessus des précipices ; elle est bordée de grands murs qui l'étayent, et qui protègent, l'hiver, les voyageurs contre la violence des tempêtes.
La jeune Anglaise persiste à trouver le temps brûlant et à laisser ouvert le store qui est derrière elle, tandis que nous nous enveloppons le corps de nos manteaux, dont nous rejetons un pan sur nos têtes.
Nous mettons deux heures à franchir un des plus hauts plateaux des Apennins, ou croissent à peine çà et là quelques arbres rabougris; enfin nous descendons dans la vallée de la Siève, La végétation commence; les villages, les couvents et les maisons de plaisance se groupent sur des tertres boisés qui dominent des terres cultivées. Entre Cafaggiolo et Fontebuona s'élève le pittoresque couvent des Frères Servites, sur le petit monte Senario, au milieu d'un bois de vieux cyprès gigantesques. Pie IX coucha dans ce couvent lorsqu'il vint, il y quelques années, de Bologne à Florence, pour faire visite au grand-duc. En ce moment le cloître semble désert ; nous n'apercevons pas un religieux dans les jardins, aucune fumée ne sort des cheminées qui couronnent les toitures. Peu à peu les moines disparaissent de ces beaux Heux qu'ils ont si longtemps possédés. Nous traversons Fontebuona, qui emprunte son nom à une belle fontaine d'eau limpide, et nous voyons apparaître la ville royale de Pratolino, construite par les Médicis. Elle fut surtout embellie par le grand-duc François I", amant et mari de Bianca Capello ; il s'y enferma avec l'impérieuse Vénitienne, dont la beauté robuste le
captivait. Elle buvait sec, s'il faut en croire Monlaigne, qui prétend que le grand-duc mettait assez d'eau dans son vin, mais elle quasi point. Au miheu des jardins de Pratolino, aujourd'hui détruits, se trouvait une machine hydraulique dans le genre de celle de Marly* ; on 7 voit encore la statue colossale de l'Apennin, sculptée sur les dessins de Jean de Bologne par se& éîèves.
Les chevaux se précipitent sur une descente rapide; la température s'adoucit tout à coup. Je suspends ma tête à la portière pour embrasser du regard la riante vallée de TAmo : les hameaux, les villas, les avenues, les vergers d'oliviers, les vignes grimpantes, les prairies, recouvrent les fraîches collines qui forment une ceinture ineffable à Florence. La ville est coname couchée au milieu, tranquille, gracieuse, accueillant d'un sourire de bienvenue les voyageurs qui arrivent ; c'est un tableau plein d'aménité et de quiétude. Hien du saisissement inouï que produit l'apparition de Venise; rien du coup d'œil grandiose de la campagne de Rome, en venant du côté d'Albano, de Frascati ou de Tivoli ;^ rien de l'incommensurable beauté de Naples, s'éclielonnant tout à coup au fond de son golfe
' Voici ce que dit Montaigne de celle machine de Pralolino : « .... Nous détournâmes en chemin sur la main droite environ deus miUes pour voir un palais que le duc de Florence y a basti depuis douse ans, où il amploïe tous ses cinq sens de nature pour l'cmlifeUir. 11 samble qu'exprès il aie choisy un'assiete incommode, stérile et montutuse, voire et sans fonlénes, pour avoir cet honneur de les aler quérir à cinq milles de là, et son sable et chaus à autres cinq milles. C'est un lieu, là, où il n'y a rien de plein. On a la veue de plusieurs collines, qui est la forme universelle de celte contrée. La maison s'appelle Iralellino, Le bastimant y est méprisable à le voir de louin, inais de prés il est Irés-beau, mais non des plus beaus de notre France. Ils disent qu'il y a six vingts chambres mublées; nous en vismes dix ou douse des plus bêles. Les mubles sont jolis, mais non magnifiques. H y a de rairaculeus, une grotte à plusieurs demures* et pièces: celte partie surpasse tout ce que nous ayons jamais veu ailleurs. EUe est encroûtée* et foimée partout de cerlene matière qu'ils disent estres apportée de quelques montagnes, et l'ont cou^e à tout * des clous imperceptiblemant. U y a non-sulemenl de- la musicque et harmonie qui se faicl par le mouvemant de l'eau, mais encore le mouvemant de plusieurs statues et portes à divers actes, que l'eau esbranle, plusieurs animaus qui s'y plongent pour boire, et choses samWables. A un sut mouvemant, toute la giotle est pleine d'eau, tous les sièges vous rejallissenl l'eau aus fesses; et, fuïanl de la grotte, montant contre mont les eschaliers du chasteau, il sort d'eus en deus degrés de cet eschalier, qui veut donner ce plesir, mille filets d'eau qui vous vont baignant jusqucs au haut du logis. La beauté et richesse de ce lieu ne se peut représenter par le menu. Au-dessous du chasteau, il y a, entre autres choses une allée large de cinquante pieds, et
» Demeures ou niclies. — « Revêtue. — ' Avec.
lumineux, portant au front le diadème du Vésuve et aux flancs le vêtement flottant de ses îles, des rives de Pausilippe et de celles de Sorrenle. Quelque chose de recueilli, de circonscrit et de brillant, comme son histoire et ses destinées, tel est le premier aspect de Florence. On est séduit et charmé ; mais la domination des vestiges étemels et 1 eblouissement de Tinfini ne s'emparent point de rame. L'œil embrasse sans effort la cité des fleurs, bornée de toutes parts. A mesure que nous approchons, nous voyons poindre au-dessus des toitures la coupole de Santa Maria del fiore de BruneUeschi, puis le campanile de Giotto, puis quelques dômes, quelques clochers et, de plus près, le fameux baptistère.
Nous laissons à gauche Fiesole, Tancienne ville étrusque,. groupée sur une montagne qui domine Florence au nord-est. Le jour décroit ; des teintes d'un rose vif couronnent les belles collines qui bngerit TArno du côté des Caserne, Nous arrivons à Florence par la porte San Gallo, précédée d'un joli arc de triomphe, en souvenir de l'entrée de François II d'Autriche (alors duc de Toscane) et de sa jeune femme Marie-Thérèse, qui avait en ce temps une coulongue de cinq cens pas ou environ, qu'on a rendue quasi égale, à grande des* panse; par les deus côtes il y a des longs et Irés-beaus accoudouers de pierre de taille de cinq ou de dix en dix pas ; le long de ces accoudouers, il y a des surjons de fonlénes dans la muraille, de façon que ce ne sont que pouintes de fonténes tout le long de l'allée. Au fons, il y a une belle fontène qui se verse dans un grand timbre ^ par le conduit d'une statue de marbre, qui est une famé faisant la buée *, Eli' esprint une nape de marbre blanc, du dégoût de laquelle sort cet' eau, et au-dessous il y a un autre vesseau, où il samble que ce soit de Teau qui bouille à faire buée. 11 y a aussi une table de mafrbre en une salie du chasteau en laquelle il y a six places, à chacune desquels on soub lève de ce marbre un couvercle à tout ^ un anneau, au-dessous duquel il a un vesseau à ladite table. Dans chacun drrt'ils six vesseaux,il sourd un tret de vive fonténe pour y refreschir chacun son verre, et au milieu un grand à mettre la bouteille. Nous y vismes aussi des trous fort larges dans terre, où on conserve une grande quantité de nége toute l'année, et la couche ton sur . une lettiere * de herbe de genêt, et puis tout cela est recouvert bien haut en forme de piramide de glu*^, comme une petite grange. 11 y a mille gardoirs*, et se bastit le corps d'un' géant, qui a trois coudées de largeur à l'ouverture d'un euii; le demeurant proportionné de mesme, par où se versera une fonténe en grand abondance. Il y a mille gardoirs et estances '', et tout cela tiré de deux fonlénes par infinis canals de terre. Ibns une très-grande et belle volière, nous vismes des petits oiseaus, come chardonerets, qui ont à la eue * deux longues plumes, come celles d'un grand chappon. 11 y a aussi une singulière étuve. »
«Bassin. — « La lessive.— sAvec. — * Lilière, lit.— » Chaume. — o Résfivoiis, regards. — ' Réservoirs, tlangs, bassins, pièces d'eau. — » Queue-