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ronne de grâce et de beauté, que la couronne impériale flétrit hâtivement.
Nous faisons là une courte halte devant la maison de Toctroi; les douaniers italiens nous adressent la quf'stion sacramentelle, puis nous laissent passer sans visiter nos malles. En dehors de toute politique, les personnes qui parcourent Tltalie doivent bénir son unité; elle a ïait tomber les barrières de la douane, réseau vexatoire qui étreignait le voyageur fatigué et le livrait tour à tour à la rapacité des employés et à Tintempérie des saispns. Peschiera et Civita-Vecchia m'ont fait comprendre le bienfait des barrières brisées, et, patriotisme à part, ce sont là, parmi leurs droits nouveaux, des facilités auxquelles les Italiens, peuple éminemment pratique, ne renonceraient plus sans coup férir.
Lqs jolies maisons neuves du faubourg que nous traversons commencent à s'éclairer; leurs portes en noyer ciré, à marteau de cuivre reluisant, et leurs fenêtres à larges glaces sans tain leur donnent un aspect de maisons anglaises. G'est la même propreté et le même confort. Nous roulons bientôt dans des rues dallées, plus étroites, à Fangle ou au milieu desquelles se dresse tout à coup un de ces palais de la Renaissance, à murailles massives, qui ont des allures de forteresse. Nous traversons la place Santa Tritntà, où s'élève une colonne ; nous laissons à gauche le célèbre cabinet de lecture Vieusseux et pénétrons dans une ruelle où s'arrête la diligence.
Les Florentins n'ont plus le tempérament querelleur et l'ardeur fougueuse qu'ils monirérent durant l^s guerres civiles du moyen âge et de la Renaissance. Aujourd'hui leur douceur, leur modération et leur aménité frappent au premier aspect; ils accomplissent leurs révolutions sans violence et sans secousses trop fortes. Dans les actes ordinaires de la vie, ils s'émeuvent difficilement; leur Iranquillité, qui immobilise pour ainsi dire Florence, étonne d'abord et flnit par charmer. Pas d'éclat de voix, pas de mouvement brusque dans la foule ; une dispute est une rareté. Un ivrogne, un
tapageur, un homme en battant un autre, sont introuvables daiis cette ville, ou tout est harmonie et quiétude. Pour ce peuple artiste et travailleur, dont Tactivité est toute intérieure, la vivacité française est toujours une surprise; il la considère comme une tempête inutile, et peut-être a-t-il raison.
Ainsi que je Tavais pressenti en parlant de Bologne, la moitié de nos malles y avait été laissée. Quand je réclamai une grande caisse, contenant les toilettes indispensables pour assister le jour suivant à rentrée du roi, les employés du bureau de la diligence me répétèrent à Tunisson et avec beaucoup de sang-froid : « Signora, l'avrete domani (Madame, vous Taurez demain). » Mes reproches et mon impatience ne purent en tirer que cette réponse : « Che voleté è cody State quita (Que voulez-vous, c'est ainsi, soyez tranquille), t Il fallut bien se résigner et abandonner à l'aventure robes et diapeaux. La jeune Anglaise,, à qui son bagage manquait aussi, ne s'abaissa pas à parlementer. Elle partit en lançant au chef des employés un regard de dédain, et dit d'un ton sec à sa mère : • Je n'assisterai pas à la fête en costume de voyage. • La belle Vénitienne, indifférente à cette mésaventure, s'appuya sur le bras de sa sœur et murmura d'une voix triste et douce à son frère : « Andiamo subito a casa sto poco bene (Allons vite à la maison, je ne me sens pas bien). » M. Morosini me donna une poignée de main, en me promettant de venir me voir.
Nous nous hâtâmes de monter en voiture et d'aller à la recherche d'un gîte. TousJes hôtels r^orgeaient de monde. Enfin, après deux heures do recherches vaines, nous trouvâmes à nous caser dans une assez mauvaise auberge près de la place du Dôme. Je ne la nommerai point, n'ayant aucun bien à en dire. C'était, hélas ! l'antithèse de l'hospitalité prévenante et des soins excellents que j'avais reçus jusque-là dans tous les hôtels d'Italie. Nous fîmes un affreux dîner et nous nous installâmes dans deux chambres trois fois plus hautes que larges. Le lendemain matin, dès huit heures, nous étions sur pied ; toute la ville était dehors et retentissait de chants et de fanfares joyeuses au lieu de cris ; c'était encore pour ce peuple aimable et délicat une façon harmonieuse de traduire son enthousiasme patriotique ; il parlait en musique.
La Toscane avait conservé depuis l'annexion une autonomie administrative dirigée par le baron Ricasoli, gouverneur de Florence et président des ministres toscans. Le prince de Garignan, en nt-
tendant l'arrivée, du roi, remplaçait avantageusement le grand-duc au palais Pitti; il y tenait une cour brillante; il était fort aimé de l'aristocratie à qui il plaisait par ses grandes manières, son urbanité et son esprit lettré. Le peuple, dont la morgue de ses grands-ducs autrichiens tint si longtemps en éveil la fine raillerie, était captivé par la familiarité bienveillante de ce prince italien, et touché de sa charité sans bornes. Il n'y avait, en ce moment, à Florence qu'un fontôme d'opposition, ténébreux, muet ; il se cachait à l'ombre des basiliques, où nous le verrons à plusieurs reprises tenter d'agiter le pays sans y réussir.
M. de Gavour, comme pour donner au prince de Garignan quelque chose de lui-même, lui avait cédé son secrétaire intime, le jeune et intelligent Perrone de San Martino, qu'il aimait comme un fils et que j'avais vu près de lui à Milan. Le baron Perrone, ayant su mon arrivée, s'empressa de m'envoyer des places réservées pour les terrasses du palais Pitti. Munies de ces billets, nous partîmes de l'hôtel à onze heures, en toilette de voyage. La foule était si compacte, que les voitures ne pouvaient circuler. Après avoir donné un regard à l'arc de triomphe tout pavoisé de fleurs et de drapeaux qu'on avait élevé sur la place du DAme, où le roi devait faire une halte, nous traversâmes à pied les rues qui conduisaient au vieux palais des Médicis. Florence, orgueilleuse, méritait son nom ; elle était littéralement couverte de guirlandes et de bouquets. Cette décoration riante et embaumée produisait un elTet inouï. Wisù côté à l'autre de chaque rue étaient suspendus aux fenêtres et aux balcons, où flottaient de riches tentures, des lampadaires remplis de roses, d'oeillets, de renoncules, de tubéreuses, de camellias et d'iris; la brise en secouait les parfums; toute l'atmosphère en était imprégnée. Comme nous venions de franchir la belle rue dd Legnajoli et que nous arrivions sur la place Santa Trinità, qui fut au quatorzième siècle le théâtre des querelles des Biancki et des Neri, nous aperçûmes deux facchitii portant un lourd fardeau et se frayant à grand' peine uii passage à travers la foule. Nous reconnûmes aussitôt nos malles oubliées. Nous fûmes tentées, un moment, de retourner à l'hôtel pour farre une toilette de fête, mais j'eus- honte de cette pensée puérile dont l'exécution pouvait nous faire manquer un grand spectacle et nous ravir notre part de joie dans l'ivresse collective. « Laissons, dis-je en riant, aux jeunes Anglaises formalistes et aux Parisiennes esclaves du luxe ces en-
L'ITALIE DES ITALIENS. tJ9
f raves de la fashion ; un frais chapeau ne vaut pas une noble émotion, et les plis soyeux d'une robe, s'étalant sur une large crinoline, est une préoccupation risible en regard d'une foule immense qui fêle la renaissance de Tltalie. » Nous franchîmes la place Santa Trinità, donnant un regard rapide à la belle colonne antique (dépouille des thermes d'Antonin à Rome) surmontée d'une figure de la Justice, en porphyre. En quelques pas, nous nous trouvâmes sur un large pont * décoré à rentrée de quatre statues de marbre blanc représentant le Printemps, l'Été, TAutorone et l'Hiver. Le peuple encombrait les rives de TArno qui coulait, ce jour-là, harmonieux comme son nom ; ses ilots^ pailletés par les rayons du soleil, se ridaient à peine en fuyant lentement ;i)n eût dit qu'eux aussi s'arrêtaient pour regarder venir l'élu de la patrie, et qu'après avoir roulé tant de sang et de fange durant des siècles, ils s'enflaien^ joyeux au souffle inaccoutumé de la justice et de la liberté. J'«'>percevais, à gauche, le pont VecchiOy avec ses célèbres boutiques d'orfèvreries; à droite, le pont de la Carraja, et par délace dernier pont, le riant panorama des collines couvertes d'églises, de couvents et de villas qui s'élèvent sur la rive gauche du fleuve; sur la rive droite se déroulait le quai du Lungo Amo, puis les vertes allées des Cascine. Après avoir traversé le pont Santa Trinità, nous parvînmes dans les rues plus étroites de la vieille Florence. A mesure que nous approchions du palais, la presse des curieux devenait plus grande. Nous tournâmes à gauche, dans une ruelle qui formait comme un couloir merveilleux, entièrement tendu de courtines de soie et de tapisseries à figures; au-dessus de nQS tètes pendaient des lustres de fleurs suspendus à des torsades de feuillage; à toutes les fenêtres des maisons, des têtes vives se groupaient pressées et riantes : on eût dit qu'elles faisaient partie de la décoration et que les personnages des vieilles tapisseries historiques s'animaient tout à C4>iip. Enfin nous débouchâmes sur la place du palais Pitti, où les fantassins de l'armée et ceux de la garde nationale faisaient la haie, tout en laissant circuler librement le peuple de la ville et des campagnes.
Le palais Pitti s'élève au-dessus du versant d'un petit coteau, recouvert par le jardin de Boboli, sur lequel donne la façade opposée à celle qui nous apparaît sur la place Pitli. Cette place forme une sorte de piédestal au palais qui, en ce moment, découpe sa con-
* Le pont Santa Trinità.
struc^ion massive sur le bleu du ciel. Le palais Pilti a Faspect d'une forteresse ; sa forme est un carré long, orné d'énormes blocs de pierre taillés à bossages, qui se compose d'un rez-de-diaussée décoré de onze arceaux de laideur égale, dont deux seulement sont ouverts : Tun, au milieu, forme la porte d'entrée, trop petite pour la grandeur du monument ; une seconde porte de service est percée à gauche. Dans les autres arceaux sont pratiquées neuf fenêtres. Le premier étage a vingt-cinq fenêtres s'ouvrant toutes sur un balcon qui les relie; le second étage, ne montant qu'au milieu de Tédiflce et laissant les deux parties du premier étage à découvert, n'a que quinze fenêtres qui s'ouvrent^alement sur un balcon ; cet étage supérieur forme une sorte de terrasse superposée, après coup, sur le bâtiment primitif. Deux terrasses Véritables, soutenues par de hautes arcades et entourées de balustres, montent en retour, de chaque côté, jusqu'au niveau du premier étage du palais; elles en égayent et en enlacent avec élance la masse sombre, comme deux bras aériens entourant un géant. Au-dessus de ces terrasses passent les cimes vertes des arbres du jardin de BoboU, Nous nous hâtons de nous rendre sur la terrasse de gauche, où des places nous sont réservées, et ce n'est que là, durant une longue attente, que je remarque à loisir les détails que je viens d'indiquer. Nous avons traversé à la hâte la magnifique cour intérieure, entrevoyant à peine la colonnade qui r«ntoure, et, dans le fond, la grotte qui la décore; puis nous avons franchi d'un bond un large et plane escalier (à notre droite), tapissé de tentures, de di*apeaux et de fleUrs, et nous sommes arrivées sur la vaste terrasse déjà couverte d'une foule élégante de femmes qui, onabrelles déployées, attendent le long des balustres l'arrivée du roi. Presque toutes ont à la main de gros bouquets ; derrière les femmes se massent les députations des villes et des villages circonvoisins, ainsi que les chefs des corporations de Florence qui sont venus saluer Télu de l'Italie. En bas, sur la place et aux abords des rues qui y aboutissent, se presse le peuple impatient et joyeux. Les humbles maisons qui se dressent en face du palais Pitli, se sont revêtues de courtines de velours et de soie, encadrées dans des colonnes de fleurs rouges et blanches et de feuillage vert, formant les trois couleurs italiennes. Les fenêtres et les toitures regorgent de curieux; de la place où nous sommes, nous découvrons au nord-est de Florence les dômes et les campaniles pavoises de drapeaux ; les deux tourelles à créneaux dentelés
du palazzo Vecchio et du BargeUo se découpent dans Fair et font flotter jusqu'au del la bannière nationale. Le ciel est d'un bleu pâle xoupé, çà et là de beaux nuages blancs ; le cercle verdoyant des coltines qui entourent Florence se resserre autour de nous ; leurs dmes semblent s'incliner pour voir la cité en fête.
Vers deux heures, une rumeur immense monta dans Fair ; toutes les cloches carillonnèrent, et bientôt le canon annonça l'arrivée du roi. Des acclamations lointaines, puis rapprochées, nous faisaient suivre pour ainsi dire sa marche à travers la ville. Le cortège royal s'arrêta dans l'église du Dôme, où l'archevêque de Florence ofificia en rechignant pour ce roi qu'avait sacré la patrie. De la place jusqu'aux bords de l'Âmo, l'ovation alla grossissant, de plus en plus chaleureuse et bruyante ; la calme Florence sortait de son repos ; la fièvre patriotique l'enivrait et la faisait tressaillir; enfin le cortège déboucha sur la place du palais Pitti. Je vis le peuple entourer le roi, le toucher avec respect comme une idole qu'on adore et dont le contact porte bonheur, lui jeter des fleurs, des baisers, des sourires et de ces paroles émues et naïves, telles que les Italiens seuls savent en trouver. Les femmes, placées sur les terrasses, lançaient vers lui leurs bouquets ; sur la place, les jolies (Sbntadines, coiffées du large chapeau de paille qu'elles tissent avec tant d'art et dont les contours flexibles bruissaient comme des ailes sur leurs épaules, battaient toutes des mains en criant en chœur : Viva il re ! J'entendis une de ces paysannes de Fiesole dire â une de ses compagnes: « Ma chère, nous avons un roi aujourd'hui ! un roi, c'est plus qu'un grand-duc! • Poursatisfaire à l'empressement populaire, si sincère et si unanime, Victor-Emmanuel fit arrêter sur la place Pitti la voiture qui le portait. Ricasoli et Cavour étaient assis près de lui.
Le conseil municipal de Florence, les chefs de la noblesse, les députés et les sénateurs attendaient le roi dans les salles du palais ; il y entra aux acclamaticms redoublées du peuple qui bientôt le rappela à grands cris pour le saluer encore. Victor-Emmanuel reparut radieux sur le balcon ; il avait à sa droite le baron Ricasoli, que je vis là pour la première fois ; je fus frappée de son grand air, de sa tournure aristocratique et fière. J'aurai bientôt occasion de parler de lui et défaire son portrait fidèle. A la gauche du roi était M. de Cavour ; le large front du glorieux ministre rayonnait de joie et d'orgueil. Ce beau jour inaugurait l'unité de l'Italie qu'il avait préparée avec tant de persévérance et de courage ; puis venait
Farini; les autres ministres et les hauts dignitaires de la maison du rôi remplissaient toute retendue du long balcon du pregnier étage; le balcon du second était occupé par les députés et les sénateurs qui jetaient à leur roi des vivat qui semblaient tomber du ciel, tandis que les vivat du peuple montaient de la place ; on eût dit deux grands chœurs antiques qui se répondaient. En ce moment, le soleil rayonna comme un nimbe immense sur le fond et sur le faîte du palais Pitti; ce fut d'un effet instantané et superbe qui ne dura que quelques secondes. Au moment où le roi rentra dans le palais, de blanches nuées glissèrent sur l'orbe de Tastre éclatant qui . sembJaH^lui aussi, avoir voulu saluer cette majesté intègre et pure-
Le soir, les illuminations diangèrent la ville des fleurs en ville ' de lumières ; FArno roulait des flots d'or et de pourpre ; sur les collines environnantes, des feux de Bengale s'élançaient en gerbes jusqu'au ciel ; tous les monuments et toutes les maisons particulières étaient décorés de guirlandes, de lanternes chinoises, de transparents, où le portrait du roi et la croix de Savoie rayonnaient au milieu d'emblèmes figurant l'Italie renaissante et unie. Les ornementations de fleurs, qui m'avaient ravie dans la journée, revêtirent un aspect féerique; chaque corolle recelait un lampion; on eût dit que dçs myriades d'étoiles étaient tout à coup tombées du ciel dans les massifs d'arbustes et sur les lustres formés de gros bouquets. Nous sortîmes vers neuf heures pour parcourir Florence; elle semblait nager dans un fluide éclatant. La tour du Giotto dressait sur la place du Dôme son front couronné d'un triple cordon de flammes de couleur; les portes de bronze du Baptistère étaient comme embrasées; elles m'apparurent superbes sous cet éclat qui prêtait à chaque figurine la grandeur et la vie. Nous longeâmes la rue des Calmioli. fendant à grand'peine la foule compacte qui chantait en chœur des hymnes à la patrie. A droite, je fus éblouie par la chapelle del Orsan Micïiele; les saints de marbre blanc, radieux dans leurs niches, se détachaient sur le fond noir du monument; audessus de leurs têtes flottaient les bannières des diverses confréries de Florence.
La foule nous porte sur la place du Grand-Duc; la galerie (VOrcagna, dont une illumination savante fait resplendir les merveilleux détails, se dresse tout à coup en face de nous. Au fond se meuvent, souriantes et comme rajeunies, les statues antiques apportées de Rome par les Médicis; sous les arceaux du
premier plan, resplendit le groupe de V Enlèvement des Sabines: le sein de la jeune femme éperdue ruisselle de blanches lueurs; plus loin, le Centaure semble hennir sous la massue d'Hercule * : à côté, c'est Judith «, dont les yeux jettent des éclairs ; elle secoue la tête d'Holopherne qu'un reflet rouge empourpre de sang. Le Persée de Benvenuto Gellini tient dans ses doigts crispés une tête plus terrible encore. En ce moment, le bronze du libérateur antique se transfigure ; il s'assouplit, ondoie, grandit, s'enflamme e^ prend des proportions démesurées ; sa tête, altière et lumineuse' semble toucher au couronnement de Tare immense qui lui sert de cadre ; il montre avec orgueil la tête de Méduse ; on dirait qu'il crie à la foule qui le contemple : « Voilà la tyrannie décapitée; j'ai tranché ses serpents et ses embûches ; je ne suis pas Persée, je suis le peuple affranchi î le pays Hbre et fort, vainqueur de toutes les chaînes du passé !» Oh ! la belle figure et le grand symbole ! Gellini, en le créant, avaiC entrevu ce jour de triomphe et d'orgueil ; les artistes s'inspirent parfois de l'espérance ; ils présagent les actes de l'avenir ; les pleurs de la patrie leur font rêver sa délivrance ; ils coulent en bronze et taillent en marbre les chants précurseurs des poêles.
Cette place du Grand-Duc paraît centuplée par les irradiations de ces feux fantastiques. A gauche, le palais Vecchio s'élève tel qu'un palais de fées : ses créneaux découpent leurs dentelures de rayons sur l'éther; la tour de la Vacca, fière de sa vétusté, dresse son front géant couronné d'une auréole et portant comme un cimier le drapeau italien; les fenêtres en ogives rient comme des yeux qui s'enflamment; les deux lions, qui couronnent la porte massive, agitent leur crinière rayonnante et semblent crier : « Entrez, nous ne rugissons pas contre la liberté. » Gardien du seuil,. Hercule se dresse à droife, terrassant en se jouant le monstre Cacus^. C'estencore le peuple brisant sesenlraves. A gauche est le David de Michel- Ange; le viril adolescent sourit radieux. «Je suis l'harmonie, la concorde et la force, » chanle-t-il sur une lyre invisible qui retentit dans tous les cœurs. Des rayonnements d'une fournaise embrasée sortent de la cour moresque aux piliers superbes : est-ce l'Alhambra qui s'éclaire pour les sultanes et nous convie à ses fêtes
* Ces deux groupes sont de Jean de Bologne.
* Par Donatello.
' Groupe de Baccio Bandinelli.
évanouies? Une fontaine jaillissante répand en gazouillant ses flots d'or; un bel enfant sort de Feau qui ruisselle, tenant dans ses mains un .poisson empourpré*; dès lueurs phosphorescentes jaillissent de la vasque de porphyre et prêtent à tous les objets les couleurs du prisme. Les fresques des galeries se ravivent;^ les personnages se meuvent comme pour se mêler à nous ; ils semblent se dire : « Sortons de la mort! celte joie de la patrie nous réveille. L'allégresse unanime de ce peuple surpasse en beauté nos fêtes princiéres d'autrefois. •
C'est un éblouissement de fleurs et de clartés confondues, de figures peintes et sculptées et de figUres vivantes qui s'harmonient; je reste éperdue d'admiration, appuyée contre un des gros piKérs qui soutiennent les arcades; je crois faire un rêve des MiUe et une nuits. Le rêve continue, en quittant le palais V^cchio et en débouchant sur la Galerie des offices. Les deux lignes d'arcades parallèles, soutenues par des colonnes doriques* et le portique du fond qui s'élève au bord de l'Amo, forment une décoration inouïe; des feux de Bengale les éclairent tout à coup, jetant, derrière les cordons de lumière des corniches, la ^urpre de l'incendie, les teintes de saphir d'un jour oriental, les tons roses de l'aube, les nuances nacrées d'une aurore boréale ou la couleur vive de l'émeraude.
La foule se presse au milieu de rédiflee magique, agrandi et transfiguré par ces rayonnements divers ; les statues des grands Italiens qui le courontient se dressent plus fières et plus belles ; le soml)re front de Dante resplendit; sa bouciie, serrée, s'entr'ouvre souriante et semble Ciw au peuple : a II n'y a plus désormais ni Guelfes ni Gibelins : vous êtes tous des Italiens!» Michel- Ange dit, en s'inclinant superbe, et resplendissant : « Mon Pênsieroso • était un mythe ; c'était le peuple pensif et enchainé; il renaît aujourd'hui dans sa force, joyeux et libre. » Léonard de Vinci lève sa main puissante : « Je voudrais revivre, s'écrie-t-il, pour immortaliser les scènes patriotiques de ce jour dans des fresques plus belles et plus émouvantes que mes fresques mystiques d'autrefois, t Boccace sourit aux couples d'amoureux qui passent : « Bonne nuit, leur murmure-t-il, l'amour est dans l'air, la joie 4e la patrie redouble la liesse des amants et fait monter à leur cœur un sang plus vif
* statuette par André de Verrochio.
^ Statue que nous retrouverons dans la sépulture des Médicis.
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et plus ehaud*. » Laurent de Médkis le Magniflque, semble heureux luiHTiême de cette immense allégresse, et sur son front couronné éclate cette peusée : c La splendeur de l'Italie remporte sur ma gloire circonscrite ; les princes des jours de discordes doivent s'incliner devant Télu de tous leurs duchés. Si je revivais, j'irais combattre contre TAutrichien, aux côtés de ce roi-guerrier fatidique et lui aider à briser la papauté sanguinaire*. •
Nou$ dépassons le lumineux portique, et TÂrno nous apparaît merveilleux à voir. Des barques pavoisées, où flottent des lanternes chinoises, le sillonnent de toutes parts ; elles projettent en glissant des étoiles qui filent sous les arches sombres et moussues du pont Vieux, Sur ce pont, théâtre caduc de tant de curieuses chroniques florentines, la foule se précipite en poussant des vivat redoublés ; tous les ccHTps se cambrent, toutes les tètes se renversent, tous les regards se fixent au ciel. < Que nous veulent-ils donc? • semblent se dire les constellations qui sourient là-liaut. Ce n'est pas vers vous, 6 belles étoiles, que se tournent à la fois tous ces yeux noirs et passionnés ; c*est vers un astre terrestre bienfaisant qui s'est levé pour inaugurer la justice. // re! il re! s'écrient les milliers de voix confondues de la foule. Nous faisons comme elle, nous portons nos pas et nos regards où vont les siens. Â gauche du ponl Vieu^, au-dessus des boutiques d'orfèvres, court une galerie qu'on dirait suspendue dans Féther'; au milieu est une terrasse à balustrès, dominant TÂmo ; des tentures la décorent ; des faisceaux de torches Téclairent ; elle forme en ce moment comme un tabernacle
* Montaigne, dans la partie de son voyage d*ltalie écrite en italien, parle de l'exlréme indigence dans lactuelle vécut Boocace le riant conteur :
« Le vendredi j'achetai à la librairie des Juntes un paqut^t d*onse comédies quelques autres livres. J'y vis le testament de Boeace, imprimé avec certains discours faits sur le Vécameron.
« On voit par ce testament a quelle étonnante pauvreté, à quelle misère était réduit ce grand homme. II ne laisse à ses parents et à ses sœurs que des draps et quelques pièces de son lit; ses livres à un certain religieui, h condition de les communiquer à quiconque dont il en. sera requis; il met en compte jusqu'aux ustensiles et aux meubles les plus vils; enfin il ordonne des messes et sa>épulture. On a imprimé ce testament tel qu'il a été trouvé sur un vieux parchemin bien délabré. » (Traduit de nialien.)
* Allusion à la conjuration des Pazzi, dirigée par le pape Sixie IV; les conjurés tentèrent d'assassiner Laurent le Magnifique et ne purent frapper que son îvère Julien.
^ C'est une partie du fameux passage qui va du palais Vecchio au palais Pitn et dont je parlerai bientôt.
où le Dieu apparaît : H re! ecco il tel s'écrie dé nouveau le peuple qui vient de reconnaître Victor-Emmanuel entre ses deux fidèles, Cavour et Ricasoli ! Les deux grands citoyens ont fart à la gloire^ ayant eu part à la peme; le souverain les montre au peuple comme pour déverser sur eux Téclat qui Fentoure. La présence du roi a donné le signal du feu d'artifice, dont les échafaudages se dessinent sur les ponts voisins ; aussitôt les soleils tourbillonnent, les gerbes de paillettes montent dans Tair, les spirales embrasées se tordent et chancellent.
Des figures symboliques montent formidables dans la flamme, et des devises patriotiques se déroulent en lettres de rayons. Trois zones fluides de lumières vives, font flï)tter au-dessus le drapeau italien. Les bravos couvrent le bruit de cette artilierïe de fête qui éclate, bondit et va sillonner Féther d'une myriafde de comètes, s'éparpillant dans l'espace jusqu'au lointain horizon > leurs queues serpentent au-dessus des toitures, fouettent les tours, les dômes et les sommets des collines ; quelques-unes, ainsi que des serpents de topaze, s'enroulent aux plus hauts rameaux des allées des Cascine et se répandent en pluie d'or à travers le feuillage.
La nuit, lumineuse encore {car la clarté que les astres jettent du ciel est doublée par celle des illuminations des deux rives), succède à cet embrasement de retendue. Le rôi retourne au palais Pitti, à travers la galerie aérienne ; la foule s'écoule le long du quai de l'Arno. Nous nous laissons porter par elle jusqu'au pont Santa Trinità, puis, à travers les rues éclairées et chantantes, nous regagnons à grand'peine l'hôtel où nous logeons.
Cette première journée de fête, durant laquelle Florence m'était apparue si belle, fut suivie pour moi d'une nuit horrible d'insomnie ; l'implacable compagne de ma vie depuis deux ans, la toux obsthiée dont je ne pouvais me débarrasser que par intervalle, revint plus douloureuse que jamais ; je voyais passer, dans la fièvre qu'elle me causait, la figure froide et ironique de la jolie Anglaise, ouvrant de sa petite main gantée les stores de la diligence sur les
sommets neigeux des Apennins. Je sentais courir dans mon dos le vent âpre; puis siffler à mon oreille gauche la brise fraîche qui, durant une longue attente sur la terrasse du palais Pitti, avait glacé nos tètes; enfin Fair humide chargé de vapeurs froides» que j avais respiré tout le soir sur les bords de rÀrno, m'inondait du côté droit, comme une douche ; ces trois courants me poursuivaient sans trêve et se traduisaient en triples quintes rauqués et nerveuses. Je frissonnais dans ma chambre à plafond élevé, dont, pendant une sorte d'hallucination, je voyais les murs monter verdâtres, suintant Teau et m'emprisonnant dans une haute tour. Une bourrasque réelle, qui soufflait des Apennins, s'engouflrait dans la cheminée vide. J'y appelai en vain de mes vœux quelques-unes des pièces du feu d'artifice qui avaient pétillé si gaiement audessus de TArno; Tâtre restait vide et noir comme une bouche méchante qui raillait mon mal.
Le jour se lève froid et nébuleux ; le vent continue à souffler et présage un orage. Bisogna andare (il faut aller) ; cette formule inexorable du voyageur me pousse hors de mon lit, bien décidée à sortir. Vers midi, j'ai la visite du général délia Rocca; sa charmante femme n a pu le suivre à Florence ; mais je trouve comme un écho de son amitié dans l'empressement et la bonté du général ; il nous apporte des billets pour les courses qui doivent avoir lieu le lendemain aux Cascine; des invitations pour le bal du palais Pitti et pour le grand concert que Florence offre au roi dans Timmense salle historique du Palais-Vieux.
J'ai dit déjà que le général délia Rocca était un des plus anciens et des plus fidèles frères d'armes du roi ; il l'a suivi dans toutes ses campagnes, et s'est trouvé avec lui le premier au feu le jour du danger. Nous le retrouverons à Naples, attachant son nom glorieux à la capitulation de Gapoue. Compagnon de guerre du roi, le comte délia Rocca en est aussi l'ami et le familier; personne mieux que lui pe connaît et n'apprécie la nature droite et franche de sou souverain ; il en raconte avec attendrissement des traits touchants ; il a su s'attirer et il mérite la confiance entière de ce roi qui s'entend en loyauté, car il en est lui-même la signification la plus haute. Je compte sur loi, lui dit Victor-Emmanuel quand viennent les circonstances critiques, et aussitôt, dans la guerre et dans la paix, l'infatigable général se dévoue corps et esprit au service de celui qu'il aime comme la patrie. On a vu récemment le comte délia Rocca II. 4
chargé de la difficile mission de représenter Télu de Tltalie entière au courohnement du roi de Prusse. 11 a su déployer à la cour de Berlin autant d'habileté qu'il avait montré de bravoure sur le champ de bataille; Je dois tracer ici un portrait rapide du général : quoiqu'il ne soit plus jeune, sa (aille haute et droite est, sous l'uniforme, celle du plus brillant officier ; sa noble tète a une expression si bi^veillante qu'elle inspire à première vue la confiante et la sympathie. Son esprit ferme se plie aux conversations enjouées; ses manières sont simples et cordiales; il a dû, pendant sa courte ambassade à Berlin, déjouer toutes les ruses et tous les mauvais vouloirs par sa franchise; il parle et écrit notre langue aussi bien qu'un Français ; il sait le métier de la guerre en neux soldat ; ses aides de camp l'aiment comme un père, ils m'ont répété souvent, en me citant des traits de sa bonté : «r Nous nous ferions tuer pour le défendre. » Durant la pénible campagne qu'il- a commandée dans les Marches et dans l'Ombrie, ses soldats étaient comme ses aides de camp, ils voyaient en lui un père. Il est presque toujours d'une humeur douce et facile; il ne s'emporte que contré la couardise ou la trahison, qui pourraient mettre en péril la cause de son pays. Je l'ai vu un jour, à Naples, dans une sainte colère, à propos d'un complot découvert dans les couvents et dirigé par quelques évêques. « Qitô le roi me l'ordonne, s'écriait-il, et je ferai sabrer de grand cœur tous ces traîtres en soutane. » 11 s'apercevait déjà, en Toscane, de la conspiration sourde du clergé, que l'attitude des populations rendait heureusement impuissante.
Le général délia Rocca a deux filles qu'il adore ; il se montra si particulièrement bon et aimable pour la mienne, durant notre séjour à Florence, ^u'il est resté dans son souvenir l'homme le plus courtois de l'Italie.
Après avoir reçu cette première visite du général, nous sortîmes pour aller voir la princesse Marie Bonaparte Valentini. La princesse Marie est une des plus jeunes filles de Lucien, frère de Napoléon !•'. Son admirable beauté est célèbre en Italie, et a frappé en France, à la cour de l'Empereur, aux rares apparitions qu'elle y a faites. Giorgini me disait d'elle : « Je l'ai vue passer un jour aux Caserne, il y a quelques années, j'en eus comme un éblouissement. » Sa tète, d'une pureté grecque, la plus belle que la sculpture puisse rêver pour modèle, rappelle celle de la Victoire de Brescia; l'éclat de sa peau nacrée est d'une suavité sans pareille ; quand une émo-
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tion la colore, on dirait de Talbâtre éclairé. Veuve du comte Valentini, ardent et fier patriote qui faisait partie, en 4848, du gouvernement provisoire de Rome, tandis que le prince Charles S frère de la princesse Marie, présidait TAssemblée constituante, Tindépendance de l'Italie a été la passion la plus active de la vie de cette noble femme. En voyant ce beau rêve, si longtemps caressé sans espoir, enfin réalisé par les événements récents, elle s'écriait : € 11 ne manque à ma joie que la présence de mon mari et celle de mon frère Charles, Dieu leur devait de les laisser vivre pour assister à ces grands jours qu'ils ont préparés ! »
Après le retour du pape à Rome, le prince Charles en fut exilé ; il vint habiter la France, où je le connus en 1849. Quelques années plus tard, un soir, à une fête chez le prince Napoléon, au Palais- Royal, comme je causais avec le prince Charies, une femme superbe entra : je la vois encore avec sa robe blanche toute parsemée de bouquets de violettes, laissant à découvert ses épaules splendides ; ses soyeux cheveux noirs étaient massés à la grecque sur la nuque et retenus par une flèche d'or. Je la désignai au prince, qui me dit en souriant : « C'est ma sœur, elle sera charmée de vous connaître; elle aune ardemment la poésie, elle fait elle-même des vers français et italiens. » J'avais eu, comme Giorgini, un éblouissement en la voyant; quand je l'entendis, l'attrait sympathique redoubla. Elle avait dans la voix la bonté caressante de son âme; l'intelligence était en harmorife avec ce corps si parfait. Son esprit que l'enthousiasme du beau alimentait toujours, formait un frappant contraste avec celui de son frère, incisif, rationnel et moqueur. Dès ce soir-là nous nous liâmes. Nous parlâmes longtemps de sa mère, la princesse de Canino, que j'avais connue chez la princesse Czarto-' riska. J'allai la voir le lendemain, et elle vint elle-même chez moi; elle se plaisait parmi les littérateurs et les artistes que je recevais: le comte Alfred de Vigny, Babinet, Antony Deschamps, Henri Martin, M. Patin et M. Preault, sculpteur, lui inspirèrent une sympathie qui a persisté à travers les phases de sa brillante destinée.
On sait que Lucien Bonaparte, frère de Napoléon I", était poêle.
* Le prince Charles Bonaparte, fils aîné de Lucien, prince de Canino, était nn savant distingué, un naturaliste de premier ordre, correspondant de l'Inslitut de France, et qui, dans l'étude difficile de la classification des oiseaux, avait fait faire d'importants progrés à la science. Ses collections étaient sans rivales.
Sa femme aussi faisait des vers; elle en a écrit de très-touchants sur la fm tragique de son jeune fils Paul, mort pour l'indépendance de la Grèce, et dont je parlerai plus tard. Les enfants de Lucien ont hérité de leur père et de leur mère du goût de la poésie et de la littérature. Le monde scientifique se glorifie du prince Cliarles, enlevé trop jeune à ses travaux. Le prince Pierre, qui vit dans la retraite, a composé de beaux poèmes sur la Corse. La princesse Marie a été imprégnée en naissant du feu sacré, comme auraient dit les Grecs, plus encore que les autres poètes de sa famille. Ce n'est pas qu'elle ait fait beaucoup de vers, mais dans ceux, tant français qu'italiens, qui, par intervalle, s'échappent de son âme comme une émotion irrésistible, on sent un parfum de jeunesse et de nouveauté, un vrai courant de la poésie moderne.
Je ne résiste pas au plaisir de citer ici quelques vers français de la princesse Marie :