‹ L'Italie des romantiquesChapitre 7 sur 13 · ET LES ORIGINES DU PRÉRAPHAÉLISME ANGLAIS · texte numérisé non relu

ET LES ORIGINES DU PRÉRAPHAÉLISME ANGLAIS

John Keats meurt à Rome à vingt-cinq ans.

John Keats n'est allé en Italie que pour y mourir. En février 1820, n'ayant guère encore que vingtquatre ans (1), il eut à Londres une première attaque de phtisie et l'année suivante à la même époque il expirait à Rome. Ses amis avaient vainement espéré que le climat de l'Italie lui rendrait la santé. Quittant pour la première fois le sol britannique, il s'était embarqué pour Naples en septembre 1820, accompagné du jeune peintre Joseph Severn, qui fut pour lui un garde-malade d'un admirable dévouement. Après une traversée pénible et de plus d'un mois, ils

(1) Il était né à Londres en octobre 1795.

arrivèrent dans la baie de Naples, où leur bateau fut soumis à la quarantaine. Une lettre que Keats écrit, le 24 octobre, à mistress Brawne, la mère de sa fiancée, est datée du port de Naples : « Faites mes amitiés àFanny, lui dit-il : si j'étais bien portant, ce port de Naples me donnerait de quoi remplir pour elle toute une main de papier, mais cela me semble un rêve : tout individu que je vois qui pousse un bateau à la rame, ou qui marche, ou qui parle, me paraît un être différent de moi-même. Je ne me sens plus appartenir au monde... » Il était en effet tellement terrassé par son mal qu'il ne pouvait même plus noter ses impressions. Ecrivant à Brown quelques jours après être débarqué : « Je ne peux pas vous dire un mot de Naples, lui avoue-t-il encore. Les mille choses nouvelles qui m'entourent ne me paraissent pas me concerner (1). » Dans une autre lettre au même ami, datée de Rome du 30 novembre, et la dernière de lui qu'on ait publiée, il ne parle pas non plus de l'Italie : « J'ai, dit-il, le sentiment que ma vie réelle est passée et que je mène une existence posthume. » Il pensait continuellement à sa fiancée, à cette Fanny Brawne qui fut coquette avec lui et qu'il aimait d'un amour jaloux et exaspéré par ce mal même qui allait l'emporter : « Je puis supporter l'idée

(4) Cette lettre est du 1er novembre.

de mourir, dit-il (1), mais je ne puis supporter l'idée de la quitter... La doublure de soie qu'elle a mise à ma casquette de voyage me brûle la tète. Mon imagination est terriblement vive à son sujet. Je la vois. Je l'entends. Il n'y arien au monde d'un intérêt suffisant pour détourner un moment d'elle ma pensée. » Il fut bientôt si malade qu'il ne put même plus écrire. Ces quatre moisd'Italienefurentpour ainsi dire qu'une agonie, pendant laquelle il ne put rien connaître des jouissances d'art et de poésie qui eussent été si fortes pour lui. Lemédecin ne permettait même pas qu'on lui fît voir les ruines de Rome. Le petit logement qu'il habitait avec Severn était sur la place Santa Trinita dei Monti et on le conduisit quelquefois au jardin du Pincio : c'est de là seulement qu'il semble avoir vu Rome, mais il n'avait plus la force de traduire ses émotions. Il regrettait qu'on l'eût envoyé mourir loin de la femme qu'il aimait et loin de son pays : « Oh ! comme je voudrais, écrit Severn à mistress Brawne (2), que notre ami n'eût jamais quitté Wentworth place pour les inutiles avantages de cette Italie sans confort! » Le poète trouvait la nourriture qu'on lui donnait si mauvaise, qu'un jour il vida les plats par la fenêtre. Le lait seul était bon, et bientôt il ne put supporter aucun autre aliment. La phtisie arrivait à sa dernière

(\) Lettre à Brown du 1er novembre.

(2) Le 11 janvier 1821.

phase ; l'état de fièvre et d'éncrvement était tel qu'il ne voulait même plus voir les lettres qui lui étaient adressées par sa sœur et par sa fiancée. Il demandait qu'on les mît dans son cercueil sans les ouvrir. Il avait à son arrivée à Rome acheté un volume des tragédies d'Alfieri; il trouva à la seconde page ces deux vers :

Misera me ! sollievo a me non resta Altro che il pianto, ed il pianto è delitto!

et trop ému, il ferma le livre. Comme la mort approchait, il dit à Severn : « Je sens des fleurs qui poussent sur moi. » Le 23 février, il s'éteignit sans murmure entre les bras de son ami. On l'ensevelit au cimetière protestant, près de la pyramide de Cestius, et, ainsi que le raconte Severn, au bout de quelques semaines, l'endroit où il reposait était recouvert de marguerites.

Le jeune poète qui mourait si jeune craignait de ne rien laisser de lui-même. Il avait demandé que l'on écrivît sur sa tombe : « Ci-gît un homme dont le nom était écrit sur l'eau. » Il se trompait : quelques petits poèmes et quelques sonnets rendent son nom immortel, h' Ode à une urne grecque, YOde à l'automne, Y Ode à un rossignol, sont dans toutes les anthologies. Le premier vers de son Endymion est devenu un proverbe (1).

(1) A thing ofbeauty is ajoy for ever. (Une chose belle est une joie pour toujours.)

Si Keats n'est venu en Italie que pour y trouver cette tombe à Rome, cela même n'a pas été inutile pour sa gloire. Ce fut pour Shelley, qui avait une vive admiration pour lui, l'occasion d'écrire YAdonaïs. Enlisant ses poésies, on songe à sa destinée et la rêverie nous conduit au pays enchanté où ses yeux épris de la beauté des choses sont venus se fermer. Quarante ans après sa mort, il a été un des inspirateurs et des poètes favoris de l'école préraphaélite. Un charme italien dont lui-même ne s'était pas douté s'attache à son nom et à son œuvre.

La formation de son génie poétique. — Le Musée britannique. — Les peintures de la National Gallery. — Lectures italiennes.

Le pays où la fantaisie de John Keats errait volontiers n'était cependant pas l'Italie, c'était la Grèce. Ses trois poèmes Endymion, Lamia, Hypérion nous transportent sur des montagnes ou sur des rivages à noms helléniques; mais, malgré les longs et gracieux détails des descriptions, le pays demeure tellement imaginaire que nous pouvons aussi bien nous croire chez les fées de Spenser que chez les dieux de l'Olympe. Keats est passionnément épris des fables

antiques, mais il l'est aussi des aventures de chevalerie, et toute son œuvre a une teinte de poésie celtique. Shelley disait de lui : « Il doit être Grec de naissance. » Il fut Grec en effet, par son amour passionné de la beauté, mais de race véritable il semble avoir été Celte, et c'est avec des yeux de Breton qu'il a entrevu une Italie lointaine.

Il était né à Londres et d'humble famille. Son père était premier palefrenier dans une écurie de louage, qu'il prit ensuite à son compte, ayant épousé la fille de son patron. Il était originaire du Devonshire ou de la Gornouaille; Sidney Colvin (1) fait remarquer que le nom de famille de la mère du poète, Tennings, est fréquent au pays de Galles. Si humble que fût cette famille, elle avait cependant quelque aisance, et John, l'aîné de cinq enfants, commença son éducation au collège d'Enfield, mais il resta orphelin de bonne heure, ayant perdu son père à neuf ans et sa mère à quinze. Ses tuteurs le mirent alors en apprentissage chez un médecin d'Edmonton. Il resta quatre ans chez celui-ci, puis, s'étant brouillé avec lui, vint à Londres pour y suivre des cours de médecine ; il s'y appliqua pendant quelque temps, mais ses goûts pour la poésie l'emportèrent ; il se lia d'amitié avec Leigh Hunt et résolut de tenter la carrière littéraire. Ses frères, chez

(1) L'auteur de la monographie sur Keals dans la collection des English men of letters.

qui il vivait à Londres, et ses amis l'aidèrent à supporter des embarras d'argent. Il n'avait d'ailleurs pas d'habitudes de luxe; il prenait plaisir aux petits riens de la vie, était d'humeur gaie et spirituelle ; il portait avec lui toute une belle richesse faite de songe, de beauté et de poésie. Il partageait les idées de Leigh Hunt, était sceptique en matière religieuse et libéral en politique, mais, à la différence des autres poètes de son temps, il ne songea pas à faire de polémique dans ses poèmes. Tandis que lord Byron et Shelley^) sont de fougueux enfants de la Révolution française, Keats s'est réfugié loin de la tourmente, dans un songe poétique où il aime la beauté pour elle-même. Il va souvent en compagnie de son ami le peintre Haydon voir les marbres grecs au Musée britannique et les peintures italiennes à la Galerie nationale. C'est une œuvre d'art, et d'art pur, qu'il voudrait lui aussi réaliser en poésie. i

Il ignora la France et sembla croire que Boileau, qu'il maudissait comme ayant été en Angleterre l'inspirateur de Pope et de son école, symbolisait notre poésie. Il avait un mauvais souvenir des heures passées au collège à étudier notre langue : « C'est peut-être, écrivait-il à sa sœur (l),la plus pauvre qui ait jamais été parlée depuis le baragouinage de la

(1) D'Oxford, le 10 septembre 1817.

tour de Babel... Je voudrais que l'on remplaçât, dans toutes les écoles du pays, le français par l'italien^ qui est plein de vraie poésie... L'italien aurait un son musical sur des lèvres qui apprendraient à le prononcer à l'âge où l'on commence à nous gaver de français... » C'est précisément sans doute parce qu'il ne l'avait pas appris au collège que l'italien lui plaisait îant. Il ne se mit qu'assez tard, en 1818, à l'étudier sérieusement, et il n'arrivait à cette époque-là qu'à lire six ou sept stances de l'Arioste par jour (1). C'était dans une traduction qu'il avait lu la nouvelle de Boccace dont il fit le poème d'Isabella. Les petits volumes de Dante qu'il emportait avec lui étaient une traduction de la Divine Comédie par Cary. Il en était de même pour le grec, qu'il n'avait pas appris ; mais les admirations que l'on a à travers les traductions sont quelquefois les plus vives. C'est ainsi qu'il s'entiiousiasma pour l'Homère de Chapman.il y goûtait à la fois la fable antique et un langage dont la saveur nationale lui était chère. Il avait au collège été assez bon élève en latin ; il s'était épris de Virgile et avait commencé une traduction de ïÉnéide. On peut retrouver quelque chose de virgilien dans ses vers. Il paraît cependant ne s'être intéressé que médiocrement à la littérature romaine. Il avait l'intention de se remettre

(I) Lettre à son frère Georges, 21 septembre 1819.

à l'étude du latin, mais c'était, disait-il (1), surtout pour lire les écrivains du moyen âge. En effet, autant que l'antiquité payenne, l'époque de la chevalerie et des contes de fées attirait son imagination romantique.

L'éducation classique fort restreinte qu'il avait reçue et les conditions très modestes dans lesquelles il avait été élevé laissaient à son esprit poétique une grande indépendance. Aucun milieu savant ou élégant ne lui avait imposé d'habitudes intellectuelles ou de conventions mondaines. Doué d'une sensibilité si aiguë qu'elle en fut parfois maladive, il aima naïvement la beauté sans se soucier de la mode, et, pour son apprentissage de poète, il se donna à lui-même les maîtres qu'il lui plut. Il lisait et relisait Shakespeare. En partant pour l'Italie, il avait pris pour inséparable compagnon un volume contenant ses sonnets et ses courts poèmes, mais il mourut avant que le goût pour la forme dramatique se fût véritablement éveillé en lui. Il a dit dans son Ode à une urne grecque que « les mélodies que l'on entend sont douces, mais celles que l'on n'entend pas, plus douces encore... ». C'est pourquoi ses personnages sont souvent silencieux. Il aurait été embarrassé pour rendre en un dialogue pressé de flottantes rêveries d'adolescent.

(1) Lettre à son frère Georges, 21 septembre 1819. ^

La forme narrative employée par Spenser dans la Reine des fées lui laissait au contraire toute liberté pour s'abandonner aux caprices du songe et pour orner ses vers des épitliètes recherchées qui plaisent aux jeunes poètes. Plus tard, Milton lui enseigna un style plus austère et plus robuste. A travers Spenser et Milton, Keats subit l'influence de la poésie italienne, dont ils étaient pénétrés. Mais le vieux maître qui, sans lui en parler cependant, lui apprit le mieux à goûter l'Italie fut le contemporain de Pétrarque et de Boccace, Chaucer qui, au retour de ses voyages, avait répandu dans ses Contes de Cantorbéry des finesses gauloises et florentines. Ces finesses étaient depuis longtemps oubliées en Angleterre. Keats éprouva un plaisirinfini aies retrouver ; son génie naissant était par sa gentillesse

/"voisin de celui du vieux conteur. L'Italie de Keats, autant qu'elle se dessine dans les ébauches qu'il a laissées, ressemble à celle qu'avait vue Chaucer, et c'est bien aussi celle dont devaient s'éprendre les

«peintres de l'école préraphaélite.

JOHN KEAÏS 283

Les premiers vers. — Désir du ciel d'Italie. — Endymion. Isabella.

Le premier recueil de vers qu'il publia à vingt-deux ans est plein d'une fraîcheur matinale, dans l'imitation naïve des vieux poètes et dans les sensations personnelles rendues à la fois avec enfantillage et avec délicatesse. Il y a dans le langage une aimable mièvrerie et aussi une recherche de mots vulgaires. On y sent le cockney londonnien de l'école deLeighHunt, qui affectait ce retour au langage du peuple par réaction contre la poésie artificielle et compassée. Le sentiment de la nature est déjà, dans les premiers poèmes de Keats, exquis et pénétrant : « Pour quelqu'un, dit-il dans un sonnet (1), qui a été longtemps enfermé en ville, il est très doux de contempler un large ciel clair, de laisser sa prière monter vers le sourire du bleu firmament ; quelle joie meilleure que de s'étendre fatigué, mais le cœur content, sur l'herbe onduleuse et de lire une débonnaire et douce histoire

(1) Le dixième des premiers poèmes.

d'amour et de langueur'? Rentrant chez soi, on entend le chant de Philomèle, on regarde les nuages qui passent légers dans l'espace, et l'on regrette que la journée ait glissé si vite, comme une larme d'ange qui, dans l'éther pur, tombe silencieusement. » Il explique, dans son gracieux sonnet sur la Sauterelle et le Grillon, comment « la poésie de la terre n'est jamais morte » . Bien qu'il trouve en son pays assez de sensations pour enchanter son âme, il lui prend parfois la nostalgie d'un plus chaud soleil : « Heureuse est l'Angleterre (1) t dit-il. Je pourrais vivre content sans voir d'autre verdure que la sienne, ni sentir d'autres brises que celles qui soufflent dans ses grands bois, en mêlant à leurs voix d'antiques romances, et cependant quelquefois je me sens languir pour un ciel italien : je soupire et voudrais m'asseoir sur les Alpes comme sur un trône, oublier là le monde et son vain bruit. Heureuse est l'Angleterre, douces sont ses filles naïves; leur charme modeste me suffirait, et leurs bras blancs qui s'enlacent en silence, et pourtant souvent je me sens un brûlant désir de voir des beautés aux yeux plus sombres, d'entendre leurs chansons et de voguer avec elles au pays des étés. » Ces premiers vers de Keats n'eurent aucun succès : il ne se découragea pas cependant; il se mit presque

(1) Sonnet xvin.

aussitôt à composer son Endymion , et il écrivit à sa sœur Fanny (1) : « Si vous voulez savoir ce que je compose, je vais vous le dire. Il était, il y a bien des années, un berger, jeune et beau, qui faisait paître ses troupeaux sur les pentes du mont Latmos. C'était un personnage contemplatif, et il vivait solitaire dans les bois et les plaines, ne se doutant guère qu'une aussi belle créature que la lune devenait follement amoureuse de lui. Il en était ainsi cependant, et tandis qu'il dormait sur l'herbe, elle descendait du ciel et demeurait longtemps à le contempler : à la fin, elle ne put s'empêcher, tandis qu'il rêvait, de l'emporter dans ses bras jusqu'au haut du mont Latmos. Mais je suppose que vous avez lu cela et toutes les autres belles histoires de la belle Grèce. » Avec quels souvenirs Keats se représentait-il ce mont Latmos et tout le décor de sa mythologie? Il n'avait dans les yeux que des paysages d'Angleterre et ce qu'il avait vu dans les musées. Mais peu lui importait de mêler tout cela dans son poème. C'était la poésie et non l'exactitude qu'il recherchait. Tout en rêvant de la Grèce, il admirait Oxford : « C'est évidemment, dit-il dans cette même lettre à sa sœur, la plus belle ville qui soit au monde : elle est pleine de monuments gothiques, de clochers, de cours, de cloîtres, de bosquets, et entourée

(1) Le 10 septembre 1817.

de plus de claires rivières que je n'en ai jamais vu...» Keats passa l'hiver à Hampstead, y compléta et y recopia Endymion, y écrivit des sonnets et commença à y mettre en vers la nouvelle de Boccace qu'il intitula le Pot de basilic. Au printemps, il alla dans le Devonshire tenir compagnie à son frère Tom,qui était

/atteint de phtisie. Il fut pris de mélancolie dans ce climat pluvieux, rêva d'Italie (1) et relut Chaucer,

\ ravi d'avoir pu se procurer ses poèmes imprimés en caractères gothiques (2).

Dans le trop long- babillage de Y Endymion, un des meilleurs passages est celui où est décrit le cortège de Bacchus, et Keats pour cet épisode s'était inspiré du tableau du Titien, Bacchus et Ariane, qui est à la Galerie nationale de Londres. On retrouve l'attelage de panthères, le bruit des cymbales, la danse des bacchantes et des satires, et Keats a donné à ses vers une chaude couleur vénitienne.

Le choix de la nouvelle florentine que Keats voulut traduire trahit cependant ce goût shakespearien des fantômes et des aventures macabres dont un poète anglais, si grec ou si celte qu'il soit, a toujours peine à se défaire. Bien des chagrins et des cruautés se mêlent dans le Dêcaméron à la gaieté ordinaire des récits, mais on n'y peut rien trouver de plus farouche

(1) Lettre à Reynolds, 16 avril 1818.

(2) Ibid,, 3 mai 1818.

et de plus touchant à la fois que la cinquième nouvelle de la quatrième journée : «Les frères d'Elisabeth, dit le sommaire, tuent son amant : il lui apparaît en songe et il lui indique où il est enterré. Elle va alors déterrer la tête en cachette et elle la met dans un pot de basilic ; et comme elle passe tous les jours de longues heures à verser des larmes sur cette fleur, ses frères la lui prennent et elle en meurt de douleur. » Trois pages brèves suffisent au conteur florentin pour nous donner tous les détails de cette lugubre histoire. Keats, sans y ajouter d'événements nouveaux, en a tiré soixantetrois octaves. Arrivé à la dix-neuvième, il demande à Boccace de lui pardonner une telle entreprise et de lui prêter pour ce sombre récit ses myrtes odorants, ses roses amoureuses de la lune et ses lis pâlissants. Dans cette invocation même, Keats ne résiste pas au plaisir de jouer avec son style et son imagination, car dans le récit de Boccace il n'y a pas d'autre fleur que la vulgaire marjolaine et ce basilic. Keats a cependant conscience qu'il convient à une histoire triste d'être contée sobrement, et il promet de le faire, n'ayant pas d'autre ambition que de donner de la prose de Boccace un « écho chanté dans le vent du nord ».

Quand, dans Boccace, le malheureux Lorenzo, l'amant d'Isabelle, apparaît en songe à celle-ci, il est pâle et échevelé, ses vêtements sont en lambeaux et

il lui dit : « 0 Isabelle, tu ne fais pas autre chose que de m/appeler, tu t'attristes de ma longue absence, et en pleurant tu m'adresses de violents reproches; sache donc que je ne peux plus revenir au monde, parce que le dernier jour que tu m'as vu tes frères m'ont tué. » Et lui ayant désigné l'endroit où ils l'avaient enterré, il lui dit de ne plus l'appeler et de ne plus l'attendre, et il disparaît. Dans le vent du nord, l'écho du discours du fantôme se prolonge, bien que la tombe ait glacé ses lèvres et détruit « le luth de sa voix désolée », et après avoir indiqué à Isabelle l'endroit de la forêt où il a été assassiné, il lui dit : « Je suis une ombre maintenant, hélas ! j'habite solitaire sur les limites de l'humaine nature, et solitaire aussi je chante la sainte messe, tandis qu'autour de moi tintent de petits sons de vie, que des abeilles lustrées volent à midi vers les champs et que mainte cloche de chapelle sonne l'heure, me faisant mal dans tout mon être : ces sons déviennent étranges pour moi et tu es loin de moi dans l'humanité.» Keats aussi, dans ce langage mystique, dans cette atmosphère de rêverie celtique, est loin de Boccace et de la lumière italienne. Dans le Décaméron, quand la pauvre fille, ' accompagnée d'une servante, va à la recherche du corps de son amant, arrivée à la place indiquée, elle ôte les feuilles sèches et creuse la terre à l'endroit où elle lui paraît le moins dure, et bientôt elle trouve le

cadavre, qui n'était encore ni défiguré ni corrompu. Mais dans le poème anglais la terre est moins facile à creuser et la lugubre besogne dure plus longtemps : « Qui ne s'est arrêté, nous dit Keats, dans un vert cimetière et n'a laissé son esprit, comme une taupe infernale, faire sa route dans la glaise et le gravier pour y trouver des débris de cercueils, des crânes, des os et de funèbres linceuls ? On y prend en pitié les formes qu'a dévorées la hideuse mort, et on leur prête de nouveau une âme humaine. Une telle tristesse n'est qu'un jeu pourtant au prix de ce qu'éprouva Isabelle en s'agenouillant auprès de Lorenzo. Elle regarda dans la terre nouvellement remuée, comme si un seul regard lui en faisait pénétrer tous les secrets ; et elle vit clair, comme d'autres yeux qui reconnaissent des membres pâles au fond d'un puits d'eau transparente ; et sur l'endroit du meurtre, elle semblait croître comme un lis né dans le vallon : puis, prenant son couteau, elle se mit soudain à creuser avec plus d'ardeur qu'un avare cherchant son trésor. Bientôt elle trouva un gant souillé, où la soie qu'elle avait mise elle-même autrefois se jouait en dessins pourprés ; elle le baisa de sa lèvre, plus froide que la pierre, et elle le mit dans son sein... puis elle recommença à creuser, et elle ne s'interrompait que pour rejeter en arrière ses cheveux qui lui voilaient le visage. La vieille nourrice, étonnée, demeurait

debout auprès d'elle, et son cœur finit par être pénétré d'une telle pitié à la vue de cette horrible besogne qu'elle s'agenouilla ; elle avait les cheveux blancs, et de ses mains maigres elle vint en aide à Isabelle : pendant trois heures, elles firent ce dur travail ; enfin, elles atteignirent le noyau de la tombe et Isabelle demeura immobile, maîtrisant sa douleur...» S'interrompant à ce point du récit : « Mais pourquoi, dit Keats, tous ces détails funèbres ? Pourquoi s'arrêter si longtemps devant la tombe ouverte ? Que n'avonsnous ici la douceur d'une vieille romance et la simple plainte d'un chant de troubadour î Ami lecteur, jette un coup d'œil sur le vieux récit, car ici, en vérité, il ne nous convient guère de parler. Oh ! reviens au récit lui-même, et goûte la musique de cette pâle vision. » Retournons donc à Boccace sur le conseil de Keats. Quand Isabelle a retrouvé ainsi ce qui fut son amant, « si affligée, ditle conteur florentin, que jamais femme ne le fut davantage, mais comprenant qu'il ne s'agissait pas pour elle de pleurer, elle aurait, si elle l'avait pu, emporté volontiers le corps tout entier, pour lui donner une sépulture plus convenable ; voyant que la chose n'était pas possible, avec un couteau, du mieux qu'elle put, elle détacha la tête du buste et l'enveloppa dans une serviette, puis, ayant recouvert de terre le reste du corps, elle la donna à porter à la servante dans son tablier, et, sans avoir été vue de

personne, elle partit et retourna à la maison. Elle s'enferma dans sa chambre avec cette tête, et elle pleura sur elle si longtemps, si amèrement, qu'elle la lava tout entière de ses larmes, et elle la couvrait de baisers.» Traduisant ce passage, Keats ajoute qu'elle répare le désordre des cheveux avec un peigne d'or et redresse la frange des cils. Boccace, continuant, dit qu'Isabelle « prit un grand et beau vase, de ceux dans lesquels on plante la marjolaine et le basilic, et elle y mitlatète enveloppée dans une belle étoffe ; puis, ayant rempli le vase de terre, elle y planta plusieurs pieds d'une très belle espèce de basilic de Salerne, et pour l'arroser, elle ne se servait que d'eau de rose ou d'eau de fleur d'oranger, ou de ses larmes. Elle avait pris l'habitude de se tenir toujours assise, et elle le contemplait d'un regard plein d'amour, parce qu'il tenait caché son Lorenzo ; et puis, quand elle l'avait longtemps contemplé (le mot italien vagheggiare est difficile à traduire), elle se mettait à pleurer si longtemps qu'elle arrosait tout le basilic ». « Elle oubliait, ajoute Keats, les étoiles, la lune et le soleil, et le bleu du ciel au-dessus des arbres, et les vallées où bruit l'eau courante, et les brises d'automne qui font frissonner : elle ne savait pas quand le jour finissait, ni quand venait un nouveau matin.» La plante, baignée de larmes et nourrie par la pauvre tête, devient belle et répand un exquis parfum. Mais les frères d'Isabelle

s'étonnaient de voir que leur sœur perdait sa beauté. Des voisins qui la voyaient souvent en larmes devant le basilic leur révélèrent ce secret : ils lui dérobèrent alors ce pot de fleurs, regardèrent ce qu'il contenait, et, reconnaissant la tête de Lorenzo, ils eurent peur qu'on ne vînt à connaître leur crime ; ils enterrèrent la tète et s'enfuirent clandestinement de Messine ; car dans Boccace c'est à Messine que se passe cette tragédie que Keats a transportée à Florence : « La jeune fille, dit Boccace, ne cessant pas de pleurer et demandant toujours son pot de fleurs, mourut dans les larmes, et ainsi finit son malheureux amour. Mais plus tard la chose ayant été connue de bon nombre de gens, il y eut quelqu'un qui composa cette chanson qui se chante encore aujourd'hui : « Quel est le mauvais chrétien qui m'a volé mon pot « de basilic?. . . » Keats a habilement traduit la fin de la nouvelle, et il a montré Isabelle, d'une voix brisée et chevrotante, interrogeant les passants, les pèlerins eux-mêmes, pour leur demander qui lui avait pris son pot de basilic.

A la considérer dans son ensemble et à la juger au point de vue du goût anglais, cette interprétation de la nouvelle de Boccace est très poétique. A la précision et à la simplicité du texte florentin, Keats a substitué une rêverie mystérieuse, qui reporte l'esprit à des temps encore plus anciens que ceux de

Boccace. Ce poème plut tellement aux jeunes Préraphaélites qu'ils voulurent l'illustrer. Le tableau que fit Millais, en s'inspirant des vers : « Ils ne pouvaient s'asseoir ensemble au repas sans sentir combien il leur était doux d'être auprès l'un de l'autre...» fut celui qui attira l'attention du public sur la nouvelle école. On voit dans ce tableau, où autour d'une table sont groupés des convives en costume du moyen âge, Isabelle offrir une demi-orange à Lorenzo ; la jeune fille est représentée sous les traits d'une dame anglaise : Dante-Gabriel Rossetti avait posé pour le personnage de Lorenzo, et William Rossetti pour celui du frère d'Isabelle qui regarde les amants d'un œil mauvais et dans sa colère repousse du pied un lévrier qui s'est blotti contre la jeune fille. Mettre ainsi des \ portraits contemporains dans un cadre archaïque, c'était suivre avec habileté l'esprit des peintres du quinzième siècle. C'était ainsi également que , Keats avait introduit sa propre rêverie d'Anglais, ou plutôt de Celte moderne, dans cette traduction de la nouvelle florentine.

Lecture de Dante. — La belle Dame sans mercy.

La publication de YEndijmion n'avait valu à Keats que de violentes et décourageantes attaques. Un coup si rude, porté à une sensibilité trop délicate, dut, comme on l'a dit, contribuer à ébranler sa santé, mais il était trop profondément pénétré de poésie pour cesser d'écrire des vers ou pour changer quelque chose à son idéal. Le volume qu'il publia l'année suivante contient, outre Isabella, les poèmes de Lamia, de la Veille de la Sainte-Agnès, les odes à une urne grecque, à un rossignol, et l'important fragment à'Hypérion, c'est-à-dire des songes d'une Grèce archaïque, d'une Italie du moyen âge, et surtout de pénétrantes émotions personnelles dans la contemplation de la nature.

Le paysage, dans ces nouveaux poèmes, s'est agrandi et a encore gagné en beauté et en mystère. Cela est dû probablement au voyage que Keats, après la publication à'Endymion, fit aux lacs anglais et en Ecosse. Il avait accompagné jusqu'à Liverpool un de ses frères qui partait pour l'Amérique, et de là avec son ami Brown il avait fait de grandes courses à pied

dans la haute montagne. C'était pour lui toute une révélation, et il se fit une idée nouvelle de ce que pouvaient être le Pinde et l'Olympe. L'Ecosse toutefois lui plut moins que la région des lacs, et quand il arriva au pays de Burns : « Je ne sais comment cela se fait, écrivait-il à son frère (1), les nuages, le ciel, les maisons, tout me semble antigrec et anticharlemagnesque...» La tristesse des cérémonies religieuses en Ecosse lui fut odieuse : « Ces hommes d'Église (Kirk-men) ont banni, dit-il, les jeux de mots, l'amour et le rire... Nous vivons à un âge barbare. J'aimerais mieux être un daim sauvage qu'une jeune fille astreinte à obéir à l'Église d'Ecosse. » Il trouva plus de gaieté en Irlande, mais il n'y fit qu'une très courte excursion ; il alla seulement jusqu'à Belfast, puis revint en Ecosse, y gravit de nouveau la montagne, longea ensuite l'Océan et visita la grotte de Fingal, puis il fit l'ascension du Ben Nevis, et ce fut presque la fin de son voyage, car la fatigue était venue et aussi des maux de gorge. Il dut s'embarquer pour Londres.

Les souvenirs de ce voyage lui servirent assurément pour son Hypérion. Bien qu'il s'y agisse encore d'un mythe de la Grèce antique, le paysage y donne l'impression d'un pays froid et morne : « Tout au

(1) 2 juillet 1818.

fond de la tristesse obscure d'une vallée, dit le début du poème, loin du souffle salubre du matin, loin de l'ardent midi et de l'étoile unique du soir, était assis Saturne aux cheveux gris, immobile comme une pierre, aussi paisible que le silence alentour de son repaire : forêts sur forêts se penchaient tout autour de sa tête, comme des nuées sur des nuées. Aucun mouvement dans l'air ; ... la feuille morte restait là où elle tombait. Une rivière passait sans voix, plus muette encore, à cause de sa divinité tombée, qui répandait son ombre... Et le long du sable de la rive de grandes traces de pas s'étendaient aussi loin que les pieds du dieu étaient allés et dormaient là depuis. Sur le sol humide, sa main vieillie reposait sans sceptre, inoccupée, défaillante et morte ; ses yeux sans royaume étaient clos, tandis que sa tête courbée semblait écouter la Terre, son antique mère, pour qu'elle le consolât encore.» Un tel langage rappelle à la fois celui des Hymnes homériques et de Milton. Ces grandes traces de pas ont aussi quelque chose de dantesque. Dans son voyage d'Ecosse, Keats avait en effet emporté trois petits volumes d'une traduction de la Divine Comédie.

Charles Brown était grand lecteur de poésie italienne, et il devait posséder assez bien la langue, puisqu'il lisait Boiardo et Pulci. Il est probable qu'il en faisait connaître quelque chose à son ami. Mais c'étaient

les grandes visions et le mysticisme de Dante qui attiraient surtout Keats. Dans une lettre à son frère Georges (1), il raconte un rêve qu'il a fait après avoir lu l'épisode de Françoise de Rimini : « Le cinquième chant de Dante, lui dit-il, me plaît de plus en plus; c'est celui où il rencontre Paolo et Francesca. J'avais été pendant plusieurs jours dans un état d'assez grande dépression, et c'est alors que j'ai rêvé que j'étais transporté dans cette région de l'enfer. Ce rêve a été un des plaisirs les plus délicieux que j'aie jamais éprouvés. Je flottais dans l'atmosphère tourbillonnante qui est décrite dans le poème, avec une belle créature dont les lèvres étaient jointes aux miennes, à ce qu'il me semblait, pour un siècle ; et au milieu de ce froid et de cette obscurité j'avais chaud; des arbres éternellement fleuris s'élevaient et nous nous reposions sur eux avec la légèreté d'un nuage, jusqu'à ce que le vent nous emportât ailleurs... Oh! si je pouvais faire ce rêve toutes les nuits ! » Le mysticisme de Keats n'était, pas plus que celui de Dante, le mysticisme d'un ascète. Sa sensibilité frémissante ne faisait que s'affiner dans les longues songeries et demeurait avide de beauté et de volupté : « Oh ! qui me donnera, dit-il dans YOde à un rossignol, un verre d'un vin rafraîchi pendant de longues années dans la terre profonde, d'un vin qui sente

(1) 15 avril 4819.

Flore et la verdure des champs, et la danse et les chansons de Provence, et la gaieté bruniepar le soleil! Oh! un verre plein du chaud midi, plein de la véritable, de la rougissante Ilippocrène qui perle et qui pétille sur le bord... » Et dans Y Ode à une urne grecque, il s^apitoie sur le sort du jeune homme sculpté qui joue de la flûte sous les arbres : « Beau jeune homme, lui dit-il, tu ne peux pas plus quitter ta mélodie que ces arbres ne peuvent perdre leurs feuilles ; tu ne pourras jamais, jamais, donner un baisera celle que tu aimes, bien que tu sois si près du but; et pourtant ne te plains pas, car elle ne peut pas s'enfuir, et bien que tu n'aies pas tout ton bonheur, tu aimeras toujours et elle sera toujours belle. »

Quand vint pour Keats l'heure d'être amoureux, il fut en effet plus à plaindre que le bel adolescent de l'urne grecque. Il avait rencontré Fanny Brawne peu de temps après le grand chagrin qu'il avait eu de la mort de son frère Tom. Son affection pour celui-ci s'était accrue pendant qu'il lui prodiguait des soins désespérés. En outre il se sentait menacé du même mal et de la même mort prématurée. Resté pour ainsi dire sans famille, puisqu'il n'avait plus en Angleterre qu'une sœur qu'il avait rarement l'occasion de voir, il éprouva dans cette solitude du cœur un impérieux besoin d'aimer et il s'éprit passionnément d'une jeune fille qui fut bientôt sa fiancée . Les lettres de Keats

nous montrent que, s'il y eut quelque félicité au début de ces amours, elle fut de très courte durée. Fanny Brawne semble avoir eu plus de coquetterie que de vraie tendresse. La mauvaise santé rendit en outre la sensibilité du poète encore plus irritable. Quand il sentit que sa vie était en danger, il offrit à sa fiancée de lui rendre sa parole, mais ce fut vainement, et sa passion inquiète et jalouse le tourmenta jusqu'à la mort. Il fut abattu par la maladie, et il mourut avant d'avoir pu traduire dans ses vers les souffrances morales qu'il avait endurées. On peut toutefois retrouver une trace de son désespoir dans l'exquise petite pièce vaguement inspirée de la Belle Dame sans mercy d'Alain Chartier, dont il parle ailleurs (1) comme d'une vieille chanson provençale, et qu'il connaissait par une traduction attribuée à Chaucer. Il n'en conserve guère que le titre français, qui chantait dans son imagination, et l'idée d'une trahison d'amour. Un chevalier erre solitaire et pâle au bord des lacs dont les ./ joncs sont desséchés et où ne chante nul oiseau. Il avait rencontré dans la prairie une dame d'une grande beauté, la fille d'une fée ; il l'avait emportée sur son coursier, et pendant tout le jour il n'avait vu qu'elle, car elle s'appuyait sur lui et lui chantait une chanson des fées. Et dans ses regards, elle semblait l'aimer,

(1) Dans la Veille de la Sainte-Agnès.

mais elle le conduisit à une grotte enchantée : il s'y endormit et, dans un rêve, de pâles guerriers lui apparurent et lui dirent qu'il était au pouvoir de la belle dame sans merci. Quand il s'éveilla, il se trouva sur la pente de la froide colline, et c'est pourquoi il s'attarde, solitaire et pâle, au bord du lac où les joncs sont desséchés et où ne chante nul oiseau. Ce lac est un de ceux du nord de l'Angleterre; cette femme ressemble à Viviane, mais nous nous représentons volontiers le chevalier semblable à ceux du Pérugin et plus semblable encore à ce que seront ceux de Burne Jones.

La Veille de la Sainte-Agnès. — La Veille de la Saint-Marc. « A Venise... »

l On ne peut s'empêcher non plus de penser aux peintures des primitifs ou à celles des modernes préraphaélites enlisant le petit poème intitulé : la Veille de la Sainte-Agnès. Nous sommes là encore dans un vague moyen âge. Il est difficile de dire dans quel pays : le nom de Porphyro fait penser au midi, mais il y a aussi unHildebrand et un lord Maurice, et le froid qu'il fait par cette nuit d'hiver (la Sainte-Agnès est le 21 janvier) est trop intense pour que nous soyons en Provence et

en Italie : « Le chat-huant avait froid malgré son plumage, et le lièvre tout tremblant sautait en boitant dans le gazon gelé... » La croyance populaire est que les jeunes filles qui, la veille de la Sainte-Agnès, observent certaines pratiques religieuses, et notamment le jeûne, peuvent pendant la nuit voir en rêve celui qu'elles épouseront. Dans la demeure seigneuriale où nous transporte le poète, il nous montre d'abord un pauvre vieux bonhomme dont l'occupation est de prier pour autrui. Il revient de la chapelle : il y voit sur les tombeaux les statues des chevaliers et des nobles dames, et il lui semble qu'ils doivent avoir bien froid sous leurs capuchons de glace. Tandis qu'il regagne son pauvre foyer, auprès duquel il va continuer à dire son chapelet, les trompettes d'argent annoncent l'arrivée des joyeux invités au bal que l'on donne au palais. La fille du châtelain, la jolie Madeline, est parmi les danseuses, mais elle danse négligemment et sans rien voir de la fête ni des toilettes, absorbée qu'elle est dans sa dévotion à sainte Agnès. Porphyro, celui qui brûle d'amour pour elle, au risque de sa vie, est entré ce soir dans le château, où l'on a pour lui des haines aussi vives que celles des Montaigu pour les Capulet. Il est là derrière un pilier, et il obtient d'une vieille servante qui lui est dévouée qu'elle l'introduise et le cache dans la chambre de Madeline. Celle-ci entre, dit ses prières, se couche et s'endort. Porphyro, sortant

de sa cachette, dispose des parfums sur une table, puis, prenant un luth, il y joue un vieil air et il chante une chanson provençale . Quand Madeline s'éveille, elle le voit devant elle, agenouillé et immobile ; elle croit d'abord que c'est la vision que lui envoie sainte Agnès, puis, avec stupeur et bientôt avec joie, reconnaît que c'est son bien-aimé lui-même, et, sans être vus, ils traversent tous les deux le château et ils s'enfuient. La dévotion à sainte Agnès devient donc le prétexte d'un enlèvement; mais comme cela est nécessaire pour que Porphyro et Madeline n'aient pas les malheurs de Roméo et Juliette, personne ne songerait (ày trouver à redire. Keats a, au contraire, répandu sur tout le poème une teinte d'innocence et de naïve piété. Bien que protestant de naissance, Keats a un sentiment exquis des détails matériels du culte religieux. Il aimait les cathédrales ogivales, les vitraux et les enluminures. Il sait voir la fumée qui d'un vieil encensoir monte vers le ciel, en passant devant le visage d'une douce Madone (1). La chambre de la jeune fille est rteomme une petite chapelle : « Il y avait, dit-il, une fenêtre haute et trilobée... avec des vitres en losange d'un merveilleux travail, d'une infinité de couleurs et dont les teintes splendides étaient comme des ailes chatoyantes de la plus belle des phalènes; et, au mi-

(1) Première stance de la Veille de la Sainte-Agnès.

lieu, entre mille figures héraldiques, entre des saints enveloppés de crépuscule et d'obscurs blasons, un écusson rougissait du sang des reines et des rois. » C'est là que Madeline, avant de se coucher, fait sa prière.

« La lune d'hiver brillait à cette fenêtre et jetait de rouges lueurs sur la belle poitrine de Madeline, tandis qu'elle s'agenouillait pour prier Dieu, et des roses semblaient tomber sur ses mains jointes, et l'améthyste sur sa croix d'argent, et une auréole sur sa chevelure... » Et quand elle s'endort, « son âme s'envole comme une pensée, jusqu'au lendemain, à l'abri à la fois des joies et des peines, fermée comme un missel... » Ne songe-t-on pas en lisant ceci à la sainte Ursule du Garpaccio et n'y a-t-il pas une étrange similitude d'imagination entre ce peintre et le jeune poète qui, sans avoir connu l'art italien du quinzième siècle, allait en inspirer la passion à de nouveaux artistes? On sait combien Burne Jones a imité la manière de >; Carpaccio. Un des premiers tableaux de l'école préraphaélite fut aussi celui où MiHais représentait cette Madeline de la Veille de la Sainte-Agnès dans sa chambre éclairée au clair de lune.

Keats, qui avait dû prendre un plaisir intense à composer ce poème, en avait commencé un autre du même genre sur la Veille de la Saint-Marc. Selon la croyance populaire, quiconque se tenaitce jour-là près du portail de l'église, à la nuit tombante, avait l'apparition des

personnes qui devaient pendant l'année faire une grave maladie; on croyait les voir entrer dans l'église : si elles n'en sortaient pas, c'était qu'elles devaient mourir ; si elles y restaient longtemps, cela signifiait que la maladie serait longue, et peu de temps, qu'elle serait brève. Ayant déjà conscience de sa santé perdue, Keats dut se dire que si quelqu'un avait de lui cette apparition, ce serait pour le présage d'une maladie mortelle, et, trouvant le sujet trop attristant, il

flaissa son poème à peine commencé. Ce fragment, tel qu'il est, faisait l'admiration de Rossetti, qui s'étonnait que Keats, si peu initié à l'art du moyen âge, en eût

jjune telle divination. Il faut dire qu'il n'en était pas tout à fait ignorant, car il voyait en Angleterre de belles cathédrales ogivales ; il en admirait l'architecture, les sculptures et les vitraux. L'idée d'écrire la Veille de la Saint-Marc lui vint tandis qu'il était à Chichester, et il y travaillait pendant le séjour assez long qu'il fit à Winchester (1). Il se plaisait dans cette ville habitée par de riches catholiques : tous les jours il allait voir la belle cathédrale, et pendant les offices il y lisait les lettres de sa fiancée (2). Dans le fragment de la Veille de la Saint-Marc, il y a aussi une église dont les vitraux brillent au soleil couchant et dont les cloches appellent les fidèles à la prière du soir ; on les voit

(1) Lettre à son frère Georges, 20 septembre 1819.

(2) Lettre à Fanny Brawne, 5 avril 1819.

venir lentement dans les rues silencieuses qui ont été lavées par une pluie d'avril. Nous nous sentons dans une tranquille ville de province qu'entoure un riant paysage. Mais ce n'est là que le fond du tableau; au premier plan est la chambre d'une jeune fdle, où celleci a dans les mains un très vieux livre plein d'enluminures. Elle y fatigue ses yeux, car la nuit tombe. Elle lit, le front appuyé sur la vitre, d'où elle pourrait voir la cathédrale et les murs du jardin de l'évèché, mais elle est trop attentive à sa lecture. Quand il fait trop sombre, elle vient près du feu (car on a du feu en Angleterre à la fin d'avril), et, remuant le charbon, elie en fait sortir de la flamme, et pour continuer à lire elle s'en approche avec son livre. A la lueur de cette flamme qui fait errer son ombre sur le plafond, nous voyons aussi l'intérieur de sa chambre, le fauteuil en vieux chêne, la cage du perroquet, l'écran sur lequel sont dessinés des tourterelles de Siam, des aras et des oiseaux de paradis. Et elle lit, elle lit toujours dans le beau et vieux livre où, aux légendes des saints, sont mêlées des poésies écrites avec une fine plume de corbeau. C'est l'histoire de la vie et de la mort de saint Marc qui absorbe ainsi la jeune fille. Ses yeux enfin arrivent à son pieux martyre et à son sanctuaire, qui se dresse à la lueur des cierges, à Venise.

« A Venise... » c'est en écrivant ce mot magique que Keats a laissé tomber sa plume, aussi fine que

celle des artistes qui dessinaient les enluminures des missels. Nous ne saurons jamais ce qu'est devenue la jeune fille qui lisait avec tant de ferveur la légende de saint Marc. Venise, oh ! combien Keats eût aimé /cette ville, et quel malheur que ses yeux se soient ; fermés pour toujours avant d'en avoir vu la voluptueuse féerie ! Il ne parle pas d'elle dans ses poèmes, mais sans doute il se la représentait mieux que beaucoup de gens qui l'ont vue et ne l'ont comprise qu'à demi. Keats avait un sentiment exquis de l'époque ogivale, et il devinait que cette époque avait été la plus belle de toutes, en Italie comme ailleurs. Oxford, qu'il aimait, l'aurait merveilleusement préparé à goûter l'architecture de Venise, où tant de palais du treizième, du quatorzième et du quinzième siècle ouvrent sur les canaux leurs fenêtres en ogives. Il aurait été dans le ravissement d'y trouver aussi les visions d'Orient et de Grèce qui dans cette ville enchantée s'harmonisent avec celles du moyen âge et de la Renaissance. Il eût aimé les pierres de Venise comme les a aimées Ruskin. N'avait-il pas, avant lui, prêché et pratiqué la religion de la beauté ?

Alfred de Musset, comme Villon et comme Molière, est un enfant de Paris. Il est né au quartier Latin, de parents parisiens, et il a fait ses études au lycée qui est au pied de la tour Clovis. A part de simples promenades et des séjours à la campagne, il ne s'est guère, enfant ni adolescent, éloigné de la montagne Sainte-Geneviève et du jardin du Luxembourg. Il a dit lui-même, dans la Confession d'un enfant du siècle, combien il avait aimé ce jardin : « Que de fois sur ces petits tertres, faisant l'école buissonnière, je m'étais étendu sous l'ombrage, avec quelque bon livre tout plein de folle poésie : car, hélas ! c'étaient là les débauches de mon enfance. Je retrouvais tous ces souvenirs lointains sur les arbres dépouillés, sur les herbes flétries des parterres. Là, quand j'avais dix ans, je m'étais promené avec mon frère et mon précepteur, jetant du pain à quelques pauvres oiseaux transis ; là, assis dans un coin, j'avais regardé durant

des heures danser en rond les petites filles ; j'écoutais battre mon cœur naïf aux refrains de leurs chansons enfantines; là, rentrant du collège, j'avais traversé mille fois la même allée, perdu dans un vers de Virgile et chassant du pied un caillou (1). » Et plus tard, quand sa santé ébranlée aurait pu se fortifier sous un meilleur climat, « on ne pouvait, nous dit son frère, l'arracher de ce Paris dont il se plaignait de connaître tous les pavés. » Les vers d'Une Bonne Fortune nous apprennent qu'il alla une année à Bade, dont il trouva le parc trop semblable à celui de Montmorency. En réalité, il ne fit en sa vie qu'un seul voyage ; ce fut quand il partit pour l'Italie, à vingttrois ans, avec George Sand. Ce voyage le tint loin de Paris de la fin de décembre 1833 aux premiers jours d'avril 1834. Encore passa-t-il les mois de février et de mars dans une chambre d'hôtel à Venise, atteint d'une fièvre cérébrale, qu'aggravaient d'atroces blessures morales. C'est donc à peine s'il a pu jouir pendant un pauvre mois d'hiver de cette Italie qu'il a, comme Shakespeare, donnée si souvent pour patrie aux enfants de son imagination. Dans sa première fantaisie dramatique, les Marrons du feu, il habille de noms italiens tous ses personnages. Dans son théâtre en prose, la Nuit vénitienne, André del Sarto, les

(1) Confession d'un enfant du siècle, deuxième partie, chapitre IV.

Caprices de Marianne, Lorenzaccio, Carmosine, Bettine, nous transportent aussi en Italie ou en Sicile. Même dans des pièces où tous les personnages sont français, comme dans le Chandelier, il se trouve un Fortunio dont le nom et le caractère ont quelque chose de florentin. Certes, la muse d'Alfred de Musset a beau se costumer, on devine toujours en elle la Parisienne. Quand ce n'est pas Mimi Pinson qui bavarde ou qui chante, c'est une vraie marquise du noble faubourg dont la voix fine nous trouble et nous captive. Cette muse capricieuse fut donc, malgré elle, toujours fidèle à l'élégant Paris, mais une Italie lointaine était le pays de ses plus beaux rêves.

Tempérament et éducation d'artiste. — Passion pour la peinture et la musique. — Alfred de Musset apprend l'italien étant tout enfant.

On aime toujours l'Italie lorsqu'on est artiste. Alfred de Musset l'était profondément, de tempérament et d'éducation. Si la poésie ne l'avait absorbé tout entier, il serait probablement devenu un peintre de talent. Il étudia sérieusement le dessin au sortir du lycée, et son maître l'engageait à faire de la pein-

turc. Son frère nous dit (1) qu'il passait ses matinées au musée du Louvre et que ses cartons s'emplissaient de dessins. Il détruisit plus tard presque tout ce qu'il avait fait, ne prenant plus le crayon que pour des caricatures que ses amis se disputaient. Il en subsiste encore des albums tout entiers. Son style de poète et de prosateur révèle assez d'ailleurs à quel point il avait l'œil du peintre: « Soit que le bal lui laissât une impression profonde, dit son frère (2), soit par une disposition naturelle qui tenait peut-être à son goût pour la peinture, il se rappelait avec une mémoire étonnante dans quel ordre il avait vu les femmes assises, les couleurs de leurs robes, leurs ajustements et leurs coiffures. Le luxe, d'ailleurs,, lui causait une sorte d'ivresse. Il admirait, comme un enfant, l'éclat des lumières, les dentelles, les bijoux... «aDans le salon d'Achille Devéria, qu'il fréquentait assidûment, nous dit encore son frère, Alfred de Musset faisait valser alternativement deux jeunes filles du même âge, très jolies toutes deux... Il leur parlait admirablement modes, toilettes, chiffons... » Achille Deveria ajustement fait de lui, à cette époque-là, un portrait qui nous le montre en gracieux costume de page. Jusque dans la frivolité on sentait en lui l'artiste passionné : « Une gravure

(1) Biographie, ch. iv.

(2) Ibid., ch. v.

achetée sur les quais et qu'il fallait encadrer devenait une affaire d'État (1). » Il n'a pas encore vingt ans quand il fait dans le journal le Temps un bel article sur les tableaux du baron Gros. A vingt-cinq ans, c'est lui qui fait le Salon dans la Revue des Deux Mondes. A un moment où il est sans argent, il achète, en promettant de la payer en quatre mois, une copie du Concert champêtre du Giorgione, et, grondé par sa gouvernante, il lui dit de mettre son couvert en face de ce tableau et de retrancher un plat à son ordinaire (2).

Il avait pour la musique la même passion. A vingt ans il était abonné de l'Opéra : « Souvent, nous dit son frère (3), il passait le temps du spectacle dans une loge d'avant-scène où il retrouvait ses amis, mais parfois il se tenait seul dans un coin de la salle et laissait avec plaisir la musique éveiller son imagination. Sous l'influence de cet excitant, il composa le Saule. » La romance de YOtello de Rossini lui pénétrait profondément l'âme, et il semble que du jour où il l'eut entendue pour la première fois il soit demeuré à jamais sous le charme de cette harmonie. Dans les vers du Saule il donne, à sa manière, une définition de la musique :

(1) Biographie, ch. v.

(2) Souvenirs d'Adèle Colin.

(3) Biographie, ch. vi.

Fille de la douleur! harmonie! harmonie! Langue que pour l'amour inventa le génie, Qui nous vins d'Italie et qui lui vins des cieux! Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les jeux ! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans les soupirs divins nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des bois !

Ces vers exprimaient si bien sa pensée que quatre ans plus tard il les reproduisait dans son poème de Lucie, inspiré encore par les plaintes de Desdémo ne et par les émotions éprouvées en faisant de la musique, un soir d'été :

Un soir nous étions seuls, j'étais assis près d'elle,

Elle penchait la tète et sur son clavecin

Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.

Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile

D'un zéphyr éloigné glissant sur les roseaux

Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux...

Aimer la musique, c'était aimer la langue italienne, non pas seulement parce qu'elle est musicale, mais parce qu'elle était alors presque exclusivement employée dans les opéras. Alfred de Musset appartient à l'époque où le théâtre des Italiens eut à Paris une si grande vogue. Il avait du reste appris l'italien étant tout enfant. Avant d'aller au lycée, son frère et lui avaient eu un précepteur qui savait l'italien :

« Nous Rapprenions tout en causant, dit Paul dans la Biographie (1). De telle heure à telle autre il était défendu de parler français, et lorsqu'un mot italien nous manquait, le maître nous passait son dictionnaire de poche. » Dans le sonnet :

Lorsque j'ai lu Pétrarque, étant encore enfant...

c'est aussi bien le poète lui-même que le fils du Titien qui parle. Il a lu presque enfant aussi la Jérusalem délivrée et Roland le Furieux. Il a donc connu la belle désinvolture de l'Arioste avant d'imiter lord Byron, qui avait imité Pulci. Enfin, très jeune encore, Alfred de Musset lut Dante et Boccace, et il connut ainsi l'Italie sévère et l'Italie joyeuse.

Les Contes d'Espagne et d'Italie. — Le Saule.

L'enfant prodigue, qui fut surtout un enfant prodige, n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il publia ses Contes d'Espagne et d'Italie. Les jaloux, seuls, peuvent lui reprocher d'avoir à cet âge-là composé un recueil

(i) Ch. ii.

qui était certes mieux placé entre les mains des étudiants qu'entre celles des jeunes filles. Le tour de celles-ci viendra, car jamais écrivain n'a parlé d'elles avec plus de délicatesse. Mais ses premières héroïnes sont des dames fort émancipées :

Celles-là vont au bal, courent les rendez-vous, Savent dans un manchon cacher un billet doux, Serrer un ruban noir sur un beau flanc qui ploie, Jeter d'un balcon d'or une échelle de soie, Suivre l'imbroglio de ces amours mignons Poussés en une nuit comme des champignons; Si charmantes d'ailleurs ! aimant en enragées Les moustaches, les chiens, la valse et les dragées.

Le poète, débordant de jeunesse, a choisi l'Espagne et l'Italie comme des pays de vie ardente et de gaieté. On sent bien du reste qu'il n'y est pas allé. C'est à un bal du quartier Latin qu'il a dû trouver « son Andalouse à l'œil lutin », et c'est aussi à travers les fumées d'un joyeux souper qu'il a vu sa Venise la rouge. On y est en carnaval :

Et Narcisa, la folle, Au fond de sa gondole, S'oublie en un festin Jusqu'au matin.

Et qui dans l'Italie N'a son grain de folie?

Qui ne garde aux amours Ses plus beaux jours?...

C'est précisément parce qu'Italie rime avec folie

que ce pays convient à merveille au jeune poète, qui avait lu les Mémoires de Casanova. Il ne nous demande pas de prendre au sérieux tout ce qu'il nous conte ; il nous prie au contraire de ne pas nous effrayer si le sang vient à couler :

Nous savons nous tuer, personne n'en mourra.

Nous sommes ainsi préparés aux jalousies farouches et aux coups de poignard. Rafaël Garucci tue l'hôtelier Palforio; l'abbé Annibal Desiderio tue Rafaël Garucci; le jeune amant de la comtesse Portia tue le vieil Onorio Luigi. Voilà des aventures tragiques; elles ne nous causent aucun effroi. Ce qui règne dans ces fantaisies, c'est la belle humeur d'une « chaude jeunesse ». L'enfant qui écrit ces vers a pour ancêtres Rabelais et Molière. Après les temps sombres de la Révolution et de l'Empire, ses vers délurés et allègres faisaient voir qu'il restait encore en France une étincelle d'esprit gaulois. Il y avait autre chose encore dans des vers comme ceux-ci:

Une heure est à Venise, — heure des sérénades Lorsque autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin.

C'était une riante harmonie portant l'imagination vers un pays aussi fabuleux que la Cythère des amants de Watteau.

Par un singulier pressentiment, les délices de Venise sont considérées déjà comme devant être suivies de chagrins et d'amertume :

... Venise! ô perfide cité, A qui le ciel donna la fatale beauté, Je respirai cet air dont l'àme est amollie Et dont ton souffle impur empesta l'Italie!

dit le pêcheur en emportant son amante au loin suites lagunes. Le poète n'aura jamais pour le tourmenter les remords de Dalti, mais il se sent déjà le cœur trop passionné pour que ses amours ne soient pas violentes et douloureuses :

Il nous dit dans les vers de Mardoche par quel genre de beauté il se sent attiré :

Dante aimait Béatrix, — Bjron la Guiccioli. Moi (si j'eusse été maître en cette fantaisie), Je me suis dit souvent que je l'aurais choisie A Naple, un peu brûlée à ces soleils de plomb Qui font dormir le pâtre à l'ombre du sillon ; Une lèvre à la turque, et sous un col de cygne Un sein vierge et doré comme une jeune vigne, Telle que par instants Giorgione en devina, Ou que dans cette histoire était la Rosina.

Le poète est capricieux ; dans les vers du Saule qui font suite aux Contes d'Espagîie et d'Italie, au lieu d'une enfant brunie par un chaud soleil, c'est la pâle et blonde Georgina Smolen qui est son héroïne. L'Italie cependant n'est pas oubliée, puisque la jeune Américaine chante la romance de Desdémone et que le

poète en l'écoutant songe aussi à la Francesca de Dante. Tiburce a dans sa chambre une descente de croix de Raphaël et cette Judith d'Allori qui devait hanter l'esprit du poète :

Mais qui peut oublier cette fausse Judith,

Et dans la blanche main d'une perfide amante

La tête qu'en mourant Allori suspendit?

L'ensemble du poème, où il y a de beaux vers, comme ceux sur l'étoile du berger, a cette fois une teinte de douloureuse mélancolie. Le poète nous avait transportés en Angleterre : il n'y alla jamais luimême et ne nous y reconduira plus, même en songe. La tristesse du Saule faisait contraste avec la gaieté des Contes. Dans les Vœux stériles qu'il forme au lendemain des journées révolutionnaires de 1830, il y a, outre de la tristesse, de l'impatience et de l'inquiétude : le poète doute à la fois de lui-même et de son temps. Tout n'est-il pas mort en Europe pour les arts et pour la poésie? Il regrette de n'être pas né aux siècles de Phidias ou de la Renaissance italienne :

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie, De mes vœux insensés éternelle patrie.

Et toi vieille Italie, où sont ces jours tranquilles Où sous le toit des cours Rome avait abrité Les arts, ces dieux amis, fils de l'oisiveté? Quand les peintres alors s'en allaient par les villes, Elevant des palais, des tombeaux, des autels, Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels...

Et il voit à leur travail Michel-Ange, Raphaël, le Corrège,

Le Giorgione superbe au jeune Titien

Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien...

Ces temps heureux sont loin, et maintenant

Un pâle simulacre, une vile copie Naissent sous le soleil ardent de l'Italie...

Avant son voyage, Alfred de Musset pressent la grande tristesse que l'on éprouve à ne plus rencontrer que misère ou laideur dans des cités où la vie s'épanouissait jadis si glorieuse et si belle. Il estime que, de même qu'en Italie, « tout est mort en Europe. » Où s'en ira-t-il donc, sinon au pays du passé et de la libre fantaisie ?

La Nuit vénitienne. — Octave. — Les Secrètes Pensées de Rafaël. Suzon. — Article sur Casanova. — Promenade au Louvre.

Alfred de Musset n'avait pas encore vingt ans, lorsqu'on lui demanda une pièce en un acte pour l'Odéon. Il composa aussitôt sa Nuit vénitienne. Il ne manqua pas d'y mettre des gondoles, des musiciens et des masques. Il cacha un stylet sous le pied d'un

clavecin et rappela le « perfide comme l'onde » de Shakespeare. Ce fut le public qui fut perfide et aussi injuste qu'Othello étouffant Desdémone. La gracieuse muse dramatique d'Alfred de Musset fut accueillie par des sifflets et le pauvre poète s'imagina qu'il ne réussirait jamais au théâtre. Cependant la forme dramatique convenait trop à son génie pour qu'il y renonçât ; il continua à composer des comédies et des drames, sans se demander s'ils seraient jamais représentés, s'abandonnant sans inquiétude à sa libre fantaisie.

Dans le fragment en vers intitulé: Octave, nous sommes encore à Venise ; une gondole passe et une femme, déguisée en homme, écrit un billet du bout de son stylet ; mais dans les Secrètes Pensées de Rafaël, celui-ci, malgré son nom, nous apprend qu'il est gentilhomme français et qu'il ne veut plus célébrer les fils d'une terre étrangère. Il nous dit aussi combien il aime la langue de son pays :

France, ô mon beau pays ! j'ai de plus d'un outrage Offensé ton céleste, harmonieux langage, Idiome de l'amour, si doux qu'à le parler Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire...

Shakespeare, toutefois, rencontre encore Racine sur sa table. Aristophane et Boccace sont aussi à coup sûr à portée de sa main. Il raille à la fois les « romantiques barbus » et les « classiques bien rasés » . Il portera, quant à lui, sa barbe demi-longue, laissant

faire la nature, mais ne dédaignant pas les soins du coiffeur.

Le gentilhomme des Secrètes Pensées nous avait promis des héros français. Cependant dans sa Suzon nous sommes à Rome, et la malheureuse fille, venue de Paris, y est la victime de

Deux muscadins d'abbés qui soupaient chez le pape...

Ces abbés-là sont encore plus répugnants qu'Annibal Desiderio. La cour papale dont ils font partie doit être une « Babilonia falsa e ria», comme celle que Pétrarque invective et qui a pris pour dieux Vénus et Bacchus. Encore est-ce faire injure au dieu du vin que de parler de lui en pareille occasion, puisque le poète nous avertit que ce qu'il écrit là n'est bon que pour des buveurs de bière.

Alfred de Musset continuait à lire les Mémoires de Casanova. Il leur consacra un des articles qu'il publiait en 1831 (1), sans les signer, sous le titre de: Revue fantastique, dans le journal le Temps. « Jamais un grain de raison, dit-il de Casanova, peu de religion, de conscience encore moins. Dupant les sots avec délices, trompant les femmes avec bonne foi ; un peu trop heureux au jeu, racontant divinement, promenant sur toute la terre ses caprices et sa

(1) Celui du 20 mars.

folie, mais revenant toujours à sa chère Venise. Là, courant les filles en masque ; ici, se promenant gravement en abbé musqué dans les jardins du pape; rimant pour une belle marquise, se battant pour une danseuse ; mousquetaire terrible (il avait près de six pieds), grand seigneur généreux et probe au milieu de tout cela. Ceux qui aiment Benvenuto Cellini aimeront bien son livre...» Alfred de Musset, quant à lui, ne devait aimer que médiocrement Cellini, dont il dit qu'il ment les trois quarts du temps. Il ajoutait cependant encore trop de foi à l'autre quart et il donnait trop d'attention aux Mémoires de Casanova. Ce sont de pareilles lectures qui faisaient pour lui de l'Italie un pays de débauche et de coups de poignard. Heureusement il continuait à lire les poètes et il allait au musée du Louvre. Il consacra à une promenade qu'il y fit son article du 9 mai 1831. Il s'y excuse d'être de ceux « qui ont la barbarie, dans un siècle de romantisme, de traverser la galerie de Rubens plus vite que celle des Italiens » . Il raille les artistes contemporains qui signent leurs toiles en grosses lettres voyantes : « Le nom du peintre, dit-il, était autrefois écrit dans la couleur du ciel, dans l'expression des têtes ; la signature du Vinci était un paysage bleuâtre hérissé de pointes de rochers et perdu dans l'azur d'un lac ; celle de Michel-Ange était la stature des muscles robustes ; celle du Corrège, le

demi-jour flottant d'un clair-obscur... «Lui non plus, il n'avait pas besoin de signer ses articles d'alors pour que nous les reconnaissions aujourd'hui.

La Coupe et les lèvres. — A quoi rêvent les jeunes filles. Namouna.

L'ardente et joyeuse jeunesse du poète fut plongée soudain dans un deuil profond par la mort de son père, enlevé par le choléra en avril 1832. Le coup fut rude pour l'enfant si choyé par ce père, homme d'esprit, qui avait su l'encourager à ses débuts et qui, bien que la fortune de la famille fût modeste, ne l'avait pas astreint à s'occuper d'autre chose que de poésie.

Alfred de Musset avait étudié le droit au sortir du lycée et l'avait trouvé fort aride ; il avait essayé de la médecine, mais la dissection des cadavres lui avait inspiré de la répugnance. Il espéra un moment qu'il pourrait gagner sa vie en faisant de la peinture. En attendant, son père, avec un peu trop d'indulgence peut-être, lui laissait faire toutes les folies de la vingtième année. Il avait eu comme condisciple au lycée Henri IV le fils du duc d'Orléans ; il était devenu son ami et il avait vu très jeune le grand luxe

qui tourmente le cœur des artistes : « Il ne manqua pas, nous dit son frère (1), de se lier avec des jeunes gens plus riches que lui. Les premiers tailleurs de Paris eurent seuls l'honneur de s'approcher de sa personne et il leur donna de l'occupation. Les promenades à cheval étaient à la mode parmi ses amis : il loua des chevaux. On jouait gros jeu : il joua. On faisait des nuits blanches : il veilla. Mais il avait une constitution d'acier, une activité cérébrale incroyable : souvent il écrivait cinquante vers en sortant d'un souper... » Il dépensait plus que de raison, mais son père ne sévit pas : il lui trouva un emploi d'expéditionnaire dans les bureaux de l'entrepreneur du chauffage militaire. Alfred de Musset fut bureaucrate pendant quelques mois, heureux d'avoir des émoluments, mais rongeant son frein avec rage. Dans l'espoir de recouvrer son indépendance, il avait porté à un éditeur le manuscrit des Contes d'Espagne et d'Italie. Le succès en fut en effet assez grand pour qu'il crût pouvoir compter désormais sur sa plume pour se tirer d'embarras.

A la mort de son père, il fut pris d'inquiétude, mais il résolut de lutter courageusement et de composer de nouveaux poèmes. Si la publication d'un nouveau volume ne lui assurait pas des moyens d'existence, il

(1) Biographie, ch. v.

s'engagerait dans les hussards ou dans les lanciers. Il écrivit d'abord un drame en vers, la Coupe et les lèvres. 11 imagina pour décor les montagnes du Tyrol; il ne voulait plus de l'Italie, qu'il trouvait maintenant trop banale ; cependant, il introduisait dans la pièce Monna Belcolore, dont le nom est celui d'une héroïne de Boccace et qui frappe de son stylet italien l'innocente Deïdamia ; et dans sa préface il se prend encore à regretter le siècle d'or de la Renaissance :

Un long cri de douleur traversa l'Italie

Lorsque au pied des autels Michel-Ange expira.

Le siècle se fermait, — et la mélancolie

Comme un pressentiment des vieillards s'empara.

L'art qui sous ce grand homme avait quitté la terre

Pour se suspendre au ciel, comme le nourrisson

Se suspend et s'attache aux lèvres de sa mère,

L'art avec lui tomba. — Ce fut le dernier nom

Dont le peuple toscan ait gardé la mémoire.

Aujourd'hui l'art n'est plus, — personne n'y veut croire...

Dans A quoi rêvent les jeunes filles, la scène est « où l'on voudra », mais le nom de Silvio est encore italien. Dans Namouna, que le poète écrivit pour compléter Un Spectacle dans un fauteuil, en rivalisant de style avec le Beppo et le Don Juan de lord Byron, il en revenait par là même aux Italiens dont celui-ci s'inspirait. Quand on commence la lecture de Namouna, on est entraîné par la verve magique et malgré soi on va toujours jusqu'au bout, et si un lecteur italien

nous vient dire que l'Arioste mettait dans ses octaves plus de fluidité et d'harmonie qu'Alfred de Musset dans ses sixains, nous ne le croirons pas. Il est vrai que Namouna tout entier ne dépasse pas en longueur un des quarante-six chants de Roland le Furieux.

André del Sarto.

Le Spectacle dans un fauteuil n'eut qu'un demi-succès. Alfred de Musset ne se fit ni hussard ni lancier, mais quittant pour quelque temps la poésie, ou plutôt les vers, car il ne pouvait jamais être que poète, il composa un drame en prose, non pas pour le théâtre, mais pour la Revue des Deux Mondes, où il faisait ses débuts (1). Il revenait cette fois à son Italie, qui était celle des galeries du Louvre. Son frère nous dit qu'il avait puisé le sujet à' André del Sarto dans le Musée Filhol, « un des livres qu'il aimait le plus et qu^il feuilletait sans cesse. » Il y a encore des coups de stylet dans ce drame, et même des coups d'épée, bien qu'André dise que « le temps des épées est passé en

(i) André del Sarto y parut le 1er avril 1833.

Italie ». Il y a en outre du poison, mais il y a surtout cette fois la grande passion florentine pour la beauté vivante et pour la beauté à laquelle l'artiste a donné la vie : « Viens avec moi dans mon atelier, dit Cordiani à Damien. Là, dans une chambre fermée à tous les yeux, j'ai taillé dans le marbre le plus pur l'image adorée de ma maîtresse. » Et André, quand on emporte son tableau de la Charité : « Tu me regardes, toi, pauvre fdle ! Tu veux me dire adieu ! C'était la Charité... la plus belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu de modèle, toi. Tu m'étais apparue en songe, par une triste nuitl pâle comme te voilà, entourée de tes chers enfants qui pressent ta mamelle. Celui-là vient de glisser à terre et regarde sa belle nourrice en cueillant quelques fleurs des champs... » C'est au musée du Louvre, devant le tableau lui-même, qu'Alfred de Musset a dû écrire ces lignes.

Des notices qu'il avait lues sur André delSarto, il n'a guère retenu que l'histoire de l'abus de confiance dont il se rendit coupable vis-à-vis de François Ier. Celui-ci lui avait donné une forte somme d'argent en le chargeant de lui acheter des tableaux en Italie, mais sa femme, la belle Lucrezia delFede, aimait le luxe et les plaisirs, et il dépensa tout pour elle. Dans le drame d'Alfred de Musset, il est cruellement puni; cette femme, à qui il a tout sacrifié, le trompe avec l'ami

qu'il estimait le plus et s'enfuit en l'abandonnant à son double déshonneur; le malheureux, après avoir donné aux envoyés du roi de France les tableaux qui lui restent dans son atelier et fait dire à sa femme qu'elle va pouvoir épouser son amant, prend du poison et boit « à la mort des arts en Italie » .

Alfred de Musset n'avait nullement la prétention de faire de son drame une page d'histoire. Vasari, en qui on nepeut jamais avoir une grande confiance, dit simplement que lorsque André del Sarto mourut de la peste sa femme, par précaution, se tenait aussi loin de lui que possible; il ne dit pas qu'elle fut infidèle, mais il nous la montre mondaine et capricieuse; c'était bien assez pour que le poète se crût permis de lui donner un amant. Il est plus surprenant qu'il ait fait mourir Michel-Ange avant André del Sarto : «... Dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés... » fait-il dire à André; or Michel-Ange est mort en 1564, trente-quatre ans après André del Sarto. Mais Alfred de Musset s'inquiétait peu des dates. Il aurait pu dire que si Michel-Ange n'était pas mort, il avait du moins abandonné Florence pour aller travailler à Rome. Le poète voulait surtout décrire les tristesses d'un artiste qui a conscience d'être né trop tard dans une ville où les arts sont déjà en décadence : « Que d'écoliers autrefois dans cette académie! dit un ami du peintre. Comme on se disputait pour l'un,

pour l'autre ! Quel événement que l'apparition d'un nouveau tableau! Sous Michel-Ange, les écoles étaient de vrais champs de bataille; aujourd'hui, elles se remplissent à peine, lentement, de jeunes gens silencieux. On travaille pour vivre et les arts deviennent des métiers. » «... Je vois de jour en jour tout s'écrouler autour de moi, dit André lui-même. Rome et Venise sont encore florissantes. Notre patrie n'est plus rien... » Un de ses élèves prétend qu'il faut faire du nouveau à tout prix et il crie : Vive le gothique ! — « Tout est nouveau aujourd'hui, mon enfant, lui répond André, la verdure, le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain. Il n'y a que l'homme qui se fasse plus vieux, tout se fait plus jeune autour de lui chaque jour... » Et il ajoute : « La nature veut toujours être nouvelle, c'est vrai, mais elle reste toujours la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle changeât la couleur de sa robe, et que les bois se colorassent en bleu ou en rouge? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'entend; à côté d'une fleur fanée, naît une autre fleur toute semblable... Que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'imitant. Que chaque siècle voie de nouvelles mœurs, de nouveaux costumes, de nouvelles pensées, mais que le génie soit invariable comme la beauté. Que de jeunes mains, pleines de force et de vie, reçoivent le flambeau sacré des mains tremblantes des vieil-

lards... » Mais André parle à un incrédule qui va le quitter pour aller travailler chez Pontormo, et tristement il dit à un ami plus fidèle : « La jeunesse ne veut plus guère de nous. Je ne sais si c'est que le siècle est un nouveau-né ou un vieillard tombé en enfance ...» Alfred de Musset mettait ainsi dans la bouche du peintre ses propres inquiétudes; les extravagances des romantiques l'effrayaient: il sentait que, débordant de jeunesse et d'enthousiasme comme il l'était, il lui fallait, pour ne pas s'égarer, tenir les yeux fixés sur les chefs-d'œuvre des anciens maîtres, et c'est pour cela qu'il se promenait si souvent dans les galeries du Louvre.

Les Caprices de Marianne. — Rolla.

Quand il eut écrit André del Sarto, son désir d'aller voir le pays de ses héros fut plus vif que jamais. Ne pouvant cependant se rendre à Florence, il se transporta en imagination à Naples, et il écrivit les Caprices de Marianne. Il y a encore des coups d'épée dans ce drame : les spadassins de Claudio tuent le mélancolique et passionné Cœlio, mais il y a aussi le vin

du Vésuve et la gaieté de l'insouciant Octave. La dernière scène de la pièce est d'une tristesse poignante. Octave est à genoux avec Marianne sur la tombe de son ami : «... C'est moi qu'ils ont tué, dit-il. Adieu la gaieté de ma jeunesse, l'insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve î Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés. Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l'ombre des forêts ! » Avec quelle verve Alfred de Musset avait évoqué au début ce qu'il imaginait être la gaieté napolitaine ! Le juge Claudio, dont les jambes sont deux parenthèses, trouve qu'il y a autour de sa maison « une odeur d'amants » : « Personne, dit-il, ne passe naturellement devant ma porte; il y pleut des guitares et des entremetteuses. » Quel entrain dans la mascarade qui passe !

Octave. — Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?

Coelio. — Octave ! ô fou que tu es ! tu as un pied de rouge sur les joues ! D'où te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte en plein jour?

Octave. — O Cœlio ! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues. D'où te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte en plein carnaval?...

Coelio. — J'ai un service à te demander.

Octave. — Parle, Cœlio, mon cher enfant. Veux-

tu de l'argent? Je n'en ai plus. Veux-tu mon épée? Voilà une batte d'arlequin. Parle, parle, dispose de moi... J'aime ton amour, Cœlio! il divague dans ta cervelle comme un flacon syracusain.

Paul de Musset nous dit que son frère ressemblait à la fois à ces deux personnages d'Octave et de Cœlio; il mêlait la passion mélancolique à une joyeuse folie. Cette même année où il publia les Caprices de Marianne fut aussi celle où il composa le tragique poème de Rolla et sa comédie de Fantasio, si pleine de belle humeur et de santé.

Il n'est pas question de l'Italie dans Rolla; nous ne songeons à elle qu'un instant lorsqu'il fait allusion aux amants de Vérone :

Quinze ans! ô Roméo! l'âge de Juliette! L'âge où vous vous aimiez ! où le vent du matin Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette, Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin!

Mais s'il n'y a rien d'italien dans Rolla, Alfred de Musset y exprime ses inquiétudes religieuses dans des vers d'une puissante éloquence. Il était pénétré à la fois de poésie païenne et de poésie chrétienne. Il ne fut jamais un croyant, mais il avait un sentiment profond de la piété ; et c'est là un point essentiel pour comprendre l'Italie delà Renaissance.

Dans Fantasio la scène est à Munich ; il vient un prince de Mantouc qui n'a rien de virgilien, mais le

bouffon improvisé qui apparaît avec sa perruque et sa bosse postiches en train de cueillir des bluets et qui, par une audacieuse plaisanterie, sauve la jolie princesse du hideux mariage dont on la menaçait est encore, en même temps qu'un portrait du poète luimême, un songe du beau pays où il allait bientôt faire un réel voyage.

George Sand. — Le départ pour l'Italie. — Gênes, Pise, Florence, Bologne. — L'arrivée à Venise. — Maladie et chagrins. — « A saint Biaise, à la Zuecca... »

Alfred de Musset était dans sa vingt-troisième année lorsqu'il fit la connaissance de George Sand; il avait, avant de s'éprendre d'elle, déjà eu bien des aventures d'amour, mais il se trouva pris cette fois par les doubles liens du cœur et de l'intelligence. Il donna toute son âme à cette femme plus âgée que lui, plus expérimentée que lui en amour, et qui le traita comme un enfant dont elle semblait d'abord vouloir prendre soin. Paul de Musset nous raconte que ce fut elle qui alla demander à sa mère de le lui confier pour un voyage en Italie. Les divertissements parisiens, les dîners en travesti et les folles causeries avaient suffi aux premiers temps de leur liaison; vint ensuite

l'époque sentimentale des promenades dans la forêt de Fontainebleau; puis, aux approches de l'hiver, le projet d'un voyage en Italie, où ils imaginaient qu'un chaud soleil serait le complice de leurs amours, était devenu pour eux une idée fixe.

La grande affaire pour que ce projet pût se réaliser était d'obtenir le consentement de Mme de Musset. Le poète aimait tendrement sa mère, qui d'ailleurs avait pour son fils les mêmes soins qu'a pour Cœlio l'Hermia des Caprices de Marianne. Les aventures amoureuses du poète lui causaient assurément des soucis, et la liaison avec George Sand, en se faisant plus longue, ne pouvait que lui être plus pénible; mais la pensée que cette femme allait le lui enlever pour l'emmener si loin d'elle lui était intolérable. Un jour qu'en lui parlant de ce projet il l'avait fait pleurer, il lui dit, pris de remords : « Rassure-toi, je ne partirai point; s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi. » Mais George Sand vint elle-même trouver Mme de Musset; elle lui dit apparemment combien ce voyage serait utile à la carrière littéraire de son fils; elle jura d'avoir pour lui des soins maternels, et elle arracha ainsi le consentement : « Quoi qu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura (1). »

On était en décembre. Paul nous dit que le soir où

(1) Biographie, ch. vu.

il accompagna son frère jusqu'à la malle-poste, le temps était brumeux et triste et les circonstances de mauvais augure. Le poète partit cependant avec son faux ange gardien. Il écrivit de Marseille cà sa famille; les voyageurs avaient rencontré Stendhal, qui se rendait à son consulat de Civita Vecchia. Le 22 décembre, ils s'embarquaient pour Gênes. Sur l'album de dessin d'Alfred de Musset on le voit qui a le mal de mer, tandis que George S an cl auprès de lui fume tranquillement une cigarette. Le poète écrivit de Gênes; il racontait une belle promenade faite à la villa Pallavicini : « Gênes, dit-il plus tard dans la Confession d'un enfant du siècle (1), est bien belle dans ses maisons peintes, ses jardins verts en espalier et les Apennins derrière elle! Mais que de bruit! Quelle multitude! Sur trois hommes qui passent dans la rue, il y a un moine et un soldat. » De Gênes ils se rendirent à Pise. L'album de dessin représente George Sand qui regarde à travers son éventail avec la malice de la Vergognosa du Campo Santo. Ces yeux de George Sand, même cachés derrière un éventail, attiraient sans cesse les regards du poète et l'empêchaient de voir autre chose. Ils voyageaient d'ailleurs beaucoup trop vite pour avoir le temps de distinguer quoi que ce soit dans les fresques à demi effacées des primitifs

(1) Cinquième partie, ch. i.

toscans. Ils étaient arrivés à Gênes le 23 décembre et ils furent à Venise dans les premiers jours de janvier,, après avoir visité Pise, Florence et Bologne. George Sand était malade depuis Gênes; ils ne pouvaient guère s'arrêter dans les églises ni dans les galeries. Eurent-ils la pluie ou la tramontane quand ils passèrent à Florence? toujours est-il que l'admirable ville où le campanile de marbre rit sur un ciel bleu ne fut guère pour Alfred de Musset qu'une apparition de noirs palais : « Florence est triste, dit-il dans la Confession (1) ; c'est le moyen âge au milieu de nous. Comment souffrir ces fenêtres grillées et cette affreuse couleur brune dont les maisons sont comme salies? » Il entra à San Lorenzo pour y voir les tombeaux des Médicis, comme semble du moins l'indiquer la pièce intitulée : A une morte :

Elle était belle, si la nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit Immobile peut être belle...

Il ne vit probablement ni les fresques de Fra Angelico à San Marco, ni celles de Ghirlandaio à Santa Maria Novella. Mais les farouches palais doublement froids en hiver et ce qu'il put lire des chroniques florentines lui donnèrent dès son passage à Florence

(1) Cinquième partie, ch. i.

l'idée de son drame shakespearien de Lorenzaccio. Par quel temps les amants abordèrent-ils à Venise'/ Quelle première vision eurent-ils de la féerique cité ? 11 n'y a rien dans leurs œuvres qui puisse nous l'indiquer, si ce n'est le fragment d'un roman inachevé de George Sand publié par M. de Lovenjoul(l) : « Il était dix heures du soir, dit-elle, lorsque le misérable legno qui nous cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. . . Cette gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le flot... Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et bordé d'habitations. Tout à coup Théodore (c'est le nom donné à Alfred de Musset), ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent de doubles persiennes aux gondoles, et regardant à travers la glace, s'écria : — Venise ! Quel spectacle magnifique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit ! Nous cles-

(1) Dans la revue Cosmopolis, mai 1896; cité aussi dans Une Histoire d'amour, de Paul Mariéton.

cendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'était éclairé, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si majestueuse avenue à la cité reine. Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se contracta, et montant sur l'horizon, au milieu des nuages lourds et bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers... — Que nous sommes heureux ! s'écria Théodore. Cela est beau comme le plus beau des rêves. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue, quand je la chantais dans mes vers.,. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir mettre la main dessus... » Ils s'étaient logés à l'hôtel Danieli (1), l'ancien palais Nani, sur le quai des Esclavons, tout auprès du palais des doges; de leurs fenêtres ils voyaient la lagune et l'entrée du Grand Canal. Leur joie fut vite troublée par le mauvais état de santé de George Sand. Elle dut prendre le lit dès son arrivée à Venise. Dans une lettre qu'elle écrivait l'hiver suivant au

(4) Pendant la convalescence d'Alfred de Musset, ils quittèrent cet hôtel pour aller habiter dans une petite rue aboutissant au Grand Canal, près de San Mose.

poète, elle le juge sévèrement : « Etais-je à toi à Venise? lui dit-elle. Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur en disant que c'était bien triste et ennuyeux une femme malade?... Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée âmes enfants(l),àmes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois cents lieues et être abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun motif qu'une fièvre tierce, des yeux battus et la tristesse où me jetait ton indifférence... Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous... Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir... Nous étions tristes. Je te disais : « Partons, je te « reconduirai jusqu'à Marseille, » et tu répondais : « Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un « peu ici puisque nous y sommes. » Pierre (2) venait me voir et me soignait . . »

(1) D'après Paul de Musset, c'est George Sand qui aurait arraché Alfred des bras de sa mère. Il faut en tout cas se souvenir qu'il avait vingt-trois ans et qu'elle en avait trente.

(2) C'est Pagello.

Avant qu'elle se fût rétablie, Alfred de Musset tomba malade à son tour, et pendant sa maladie il s'aperçut que George Sand le trompait avec Pagello. Une terrible fièvre cérébrale se déclara. George Sand écrivait le 5 février à un ami (1) : « Gardez un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère, qui l'apprendrait infailliblement et en mourrait. »

Et, trois jours plus tard : «... Il est réellement en danger. Le délire est affreux et continuel... Cette nuit dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions; ô mon Dieu, mon Dieul quel spectacle ! »

Mme de Musset et Paul étaient inquiets d'être sans nouvelles. Au bout de quelques semaines un billet arriva enfin où Alfred leur disait que, dès qu'il se sentirait assez fort il quitterait Venise et se traînerait jusqu'à Paris :« Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang... » Il estimait que le médecin Pagello, celui qui lui avait pris sa maîtresse, lui avait sauvé la vie par ses soins intelligents. Pendant sa convalescence, il voulut faire un acte d'héroïsme ; il pardonna à ceux qui l'avaient trompé, il joignit leurs mains, il leur dit de s'aimer

(1) A Boucoiran.

et de le considérer comme leur enfant. George Sand et Pagello acceptèrent. Une telle folie ne pouvait qu'aviver la blessure du malheureux poète.

A la fin du mois de mars, il quitta Venise, qu'il avait tant chérie en rêve et où il était venu souffrir si cruellement. Cette femme qui le laissait partir seul, outre le mal qu'elle lui avait fait et dont il ne devait jamais bien guérir, l'avait encore empêché de voir l'Italie. Un voyage aussi court et aussi malheureux ne pouvait lui laisser que de très pauvres impressions, et le souvenir de ses souffrances devait dominer tous les autres. L'époque même du voyage, bonne pour la Riviera, pour Rome et pour Naples, était mauvaise pour Florence et pour Venise. On ne goûte le charme de la Toscane que quand les iris sont en fleurs, quand les lucioles volent sur les champs de blé, ou quand d'arbre en arbre les vignes sont chargées de leurs raisins. C'est au printemps ou en été qu'il faut voir Venise; c'est par les nuits de juin qu'on y fait les belles promenades en gondole, quand sur les canaux et sur les lagunes errent les lumières et les chansons. Le pauvre Alfred de Musset n'y eut que de tristes journées d'hiver.

La courte chanson (1) qu'il fit au retour d'une promenade dans les prairies de la Giudecca nous montre

(1) Elle est datée du 3 février.

cependant qu'il avait l'imagination toujours prête à mettre du printemps partout :

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Vous étiez, vous étiez bien aise,

A Saint-Biaise.

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Nous étions bien là.

Mais de vous en souvenir

Prendrez-vous la peine?

Mais de vous en souvenir

Et d'y revenir.

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Dans les prés fleuris cueillir la verveine, A Saint-Biaise, à la Zuecca, Vivre et mourir là.

Hélas ! si les ombres du poète et de son amante reviennent à la Giudecca pour s'y souvenir d'une heure de joie passagère, ils n'y trouvent même plus leur prairie. Où le poète avait rêvé de voir fleurir des verveines, s'est dressée, gigantesque et hideuse, une bâtisse en briques que l'on dirait importée d'Angleterre et qui est une minoterie à vapeur. La petite église de San Biagio a été démolie; on en a transporté quelques vestiges à Santa Eufemia, entre autres un tableau du quinzième siècle qui semble être de Bartolomeo Vivarini; c'est un saint Roch avec l'Ange qui apparaissent sur un fond d'or. Ceux qui font ce pèlerinage à cette extrémité de la Giudecca n'ont guère que ce tableau pour se consoler de n'y

plus trouver la prairie. Ils se disent qu'Alfred de Musset et George Sand étaient probablement entrés dans la petite église et que devant ce tableau aux belles couleurs vénitiennes ils avaient fait leurs prières d'artistes.

Le retour à Paris. — Une Bonne Fortune. — On ne badine pas avec l'amour.

Le voyage pour regagner Paris dut être très pénible au poète. Il n'avait pour l'accompagner et le soigner le long- du chemin qu'un pauvre perruquier vénitien dont il avait fait son valet de chambre. Le 10 avril, Mme de Musset vit enfin arriver son fils, « le visage maigre, nous dit Paul, les traits altérés. » Sa santé se refit peu à peu, mais sa blessure morale resta longtemps béante. Il entretenait lui-même son mal en écrivant à Venise. Il en recevait des lettres où George Sand se montrait pleine de tendresse, l'appelant son « cher petit enfant », lui disant : « Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh ! je t'en prie à genoux : pas encore de vin, pas encore de filles (1) !... » En même temps

(1) Lettre du 29 août 1834.

elle lui contait le plaisir qu'elle trouvait à fumer de nombreuses pipes en compagnie de Pagello : « Je passe, dit-elle (1) avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi... »

Pressée d'argent, George Sand exploita aussitôt son voyage et ses aventures et publia dans la Revue des Deux Mondes (2), les Lettres d'an voyageur. Alfred de Musset, au contraire, fut longtemps avant de parler de l'Italie et de ses chagrins. Il avait une imagination trop créatrice et, à la manière des grands artistes, il aimait trop les œuvres ayant une unité poétique, pour s'occuper à recueillir les souvenirs épars de son malbeureux voyage. Il fut assez sage aussi pour se détourner d'abord de ses tristesses. Avec la merveilleuse facilité qu'il avait à composer de beaux vers, on pouvait s'attendre à ce qu'il publiât à son retour quelque poème sur l'Italie. Mais dans son recueil il n'y a pas d'autre trace du voyage que la petite chanson A Saint-Biaise, à la Zuecca... Les vers qui suivent n'ont été composés que six mois plus tard ; ce sont ceux à' Une Bonne Fortune; le poète nous conduit à Bade, où il était allé prendre les eaux; la bonne fée qu'il y rencontre est une fille d'Albion :

Jamais le voile blanc de la mélancolie

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil.

(1) Lettre du 45 avril.

(2) 15 avril et 15 mai 1884.

Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie; Car elle connaissait le pays sans pareil. Elle en venait, hélas ! à sa froide patrie Rapportant dans son cœur un rayon de soleil.

Alfred de Musset fut encore six mois avant de composer d'autres vers, mais il s'occupait activement à des œuvres en prose. Son grand travail après son retour d'Italie fut d'écrire sa pièce à' On ne badine pas avec V amour. Nous n'y sommes pas en Italie, bien que le nom de Perdican ressemble encore à celui d'un héros de Boccace (1). Nous apprenons que Camille sort du meilleur couvent de France, et le château où arrivent maître Blazius et dame Pluche ne doit pas être éloigné de Paris. Si, en conduisant Perdican auprès de la fontaine tour à tour avec Camille et avec Rosette, Alfred de Musset se souvenait de la villa Pallavicini, ce ne pouvait être que pour mettre un contraste entre ses héroïnes et la femme qu'il avait aimée.

Lorenzaccio.

Quand il eut quitté Perdican, il songea à faire vivre Lorenzaccio. Il tentait cette fois une évocation histo-

(1) Il y a un Perdican dans la nouvelle vu de la dixième journée, celle dont Alfred de Musset a tiré Carmosine.

rique, à la manière de Shakespeare (1). Son Plutarque fut l'historien florentin Benedctto Varchi (2). On ne passe guère devant les palais des Médicis et des Strozzi sans avoir la curiosité de connaître les tragédies que leurs farouches murailles ont cachées aux yeux de la foule. Les chroniques nous en révèlent quelques-unes. Varchi a été le témoin de l'agonie des libertés florentines ; il a raconté, sans trop s'en indigner, les ignominies des successeurs de Laurent le Magnifique et la tyrannie du bâtard Alexandre, vilinstrument de Charles-Quint, qui l'avait créé duc et lui avait donné pour femme sa fille naturelle. Varchi avait connu personnellement l'assassin de ce premier duc de Florence et nous dit avoir appris de sa bouche même tous les détails du meurtre. Le portrait qu'il fait de Lorenzo ne put manquer de frapper Alfred de Musset, et en voyant ce meurtrier traité de nouveau Brutus, il dut aussitôt avoir l'idée d'un drame shakespearien. Varchi lui en fournissait tous les éléments. Comme il ne songeait nullement à composer une œuvre pour la scène, il se donna toute liberté pour faire succéder sous les yeux du lecteur de nom-

(1) Alfred de Musset connaissait peut-être le poème d'Alfieri intitulé : Etruria vendicata, qui a pour sujet le meurtre d'Alexandre de Médicis.

(2) C'est apparemment dans l'Histoire des républiques italiennes de Sismondi qu'il trouva les indications qui le firent se reporter à Varchi.

breux tableaux où, avec beaucoup de concision et de netteté, il faisait vraiment vivre les personnages que lui livrait l'historien. Il n'avait eu qu'à choisir ces tableaux dans la chronique et qu'à composer les dialogues. Lorenzo préparant les plaisirs du duc, les boutiquiers se plaignant du ballon de carnaval qui renverse leurs devantures, le duc qui passe vêtu en religieuse pour se rendre à ses amours, les démêlés du cardinal Cibo avec sa belle-sœur la marquise Ricciarda, la lâcheté feinte de Lorenzo qui ne peut supporter la vue d'une épée, la foire devant l'église de San Miniato, le grossier Salviati tenant l'étrier à Luisa Strozzi, le doux caractère et les chagrins de Maria Soderini, mère de Lorenzo, la noble et émouvante figure du vieux républicain Filippo Strozzi, ses fils essayant de venger leur sœur des insultes de Salviati, Lorenzo dérobant au duc sa cotte de mailles, qu'il jette dans un puits, et faisant des armes en cachette avec le sbire Scoronconcolo ; l'arrestation de Pierre et de Thomas Strozzi qui seront ensuite absous par les Huit, la malheureuse Luisa Strozzi mourant empoisonnée, le départ de Filippo pour Venise, les préparatifs de Lorenzo et de Scoronconcolo pour assassiner le duc dans la chambre même de Lorenzo, où celui-ci doit lui livrer sa tante ; le duc mordant au doigt son meurtrier, l'inaction des républicains à Florence, la fuite de Lorenzo, le manque d'entente des

bannis, l'élection du nouveau duc, Lorenzo à Venise chez Filippo Strozzi, sa mort enfin, tout cela, le poète l'a trouvé épars dans la chronique. Il n'a eu qu'à grouper ces tableaux de façon à mettre en lumière les visages sinistres ou gracieux des principaux personsages. Il n'a fait que très peu de changements et il a très peu ajouté. Pour mieux attirer la pitié sur Luisa Strozzi, il la donne comme étant encore jeune fille. Pour rendre plus haïssable le personnage du cardinal Cibo, il a imaginé la scène de la confession, et, pour mettre un peu de gaieté dans ce drame sombre, la scène où le petit Strozzi et le petit Salviati se querellent et se donnent des coups de pied, tandis que leurs précepteurs se récitent des vers. Enfin il s'est attaché à rendre vivant dans sa patiente dissimulation son nouveau Brutus, qui interprète à sa façon l'histoire romaine : « Tarquin, dit-il, était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien. » Lorenzo est volontairement débauché et cynique pour arriver à son but, mais il y a en lui un fonds de noblesse d'àme et un regret de la dégradation où il est tombé : « Quel bourbier, s'écriet-il, doit donc être l'espèce humaine qui se rue ainsi dans les tavernes avec des lèvres affamées de débauche, quand moi, qui n'ai voulu prendre qu'un masque pareil à leurs visages, et qui ai été aux mauvais lieux avec une résolution inébranlable

de rester pur sous mes vêtements souillés, je ne puis ni me retrouver moi-même, ni laver mes mains, même avec du sang... » Alfred de Musset n'oublie pas que Lorenzo était un poète : « Quand je pense que j'ai aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque, le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant... » Mais il a lu Dante aussi : « 0 ma vengeance ! qu'il y a longtemps que tes ongles poussent ! 0 dents d'Ugolinî... » Et enfin il est patriote : « J'ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles... Il faut que je sois un Brutus. » Le meurtre accompli, il en sentira l'inutilité ; la fierté républicaine est morte à Florence et le malheureux peuple va lui-même au-devant de l'esclavage.

Quand Alfred de Musset était passé en 1834 à Florence, la Toscane était encore sous le gouvernement peu tvrannique assurément d'un grand-duc; mais ni à Florence, ni à Venise, qui était aux mains des Autrichiens, il n'avait pu sentir ce grand souffle de liberté qui allait passer sur l'Italie et lui rendre la vie. De là les tristesses de Lorenzaccio et son idée de peindre une Florence moribonde. Pour jeter un rayon consolateur sur cette page si noire de la décadence de Florence, il s'était souvenu que les arts n'étaient pas encore éteints à l'époque qu'il décrivait, et il a mis en scène le jeune peintre Tebaldeo, qui futunede ses char-

mantes créations : « Je ne fais de mal à personne, dit celui-ci. Je passe les journées à l'atelier. Le dimanche je vais à l'Annonciade ou à Sainte-Marie; les moines trouvent que j'ai de la voix; ils me mettent une robe blanche et une calotte rouge et je fais ma partie dans les chœurs, quelquefois un petit solo; ce sont les seules occasions où je vais en public. Le soir, je vais chez ma maîtresse, et quand la nuit est belle je la passe sur son balcon... » Ce peintre-là, c'est vraiment l'Italien rêvé d'Alfred de Musset après comme avant son voyage, et c'est un peu Alfred de Musset luimême, surtout lorsqu'il dit que la poésie est « la plus douce des souffrances ».

La Confession d'un enfant du siècle. — La Lettre à Lamartine. Les Nuits.

Moins d'un an après les aventures d'Italie, George Sand, qui avait amené Pagello à Paris, se rebuta de celui-ci et redevint la maîtresse d'Alfred de Musset. Ce furent plutôt de nouvelles querelles que de nouvelles amours; une rupture définitive eut lieu. Dans la Confession d'un enfant du siècle, qu'il écrivit peu de temps après, et qui est le plus sombre de ses livres, il

a raconté les tortures de jalousie qu'il avait endurées. Il se vengeait de l'amante qui l'avait trahi en faisant d'elle clans son roman une sorte de sainte et en se donnant à lui-même tous les torts. Il déguisait d'ailleurs les événements et ne faisait même pas voyager ses héros en Italie. Lorsqu'ils font le projet de partir au loin, c'est en Suisse qu'ils veulent aller. Cependant quand Octave raconte ses débauches de jeune homme, il décrit un souper où était une danseuse italienne qui l'appelait « bambino mio » en lui versant du vin de Chypre, « de ce vin sucré d'Orient, dit-il, que j'ai trouvé si amer plus tard sur la grève déserte du Liclo. »

Dans la Nuit de mai, publiée avant la Confession, la muse propose au poète, afin de le guérir de sa douleur, de partir avec lui pour un beau voyage imaginaire :

Inventons quelque part des lieux où l'on oublie: Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous. Voici la verte Ecosse et la brune Italie, Et la Grèce ma mère, où le miel est si doux...

Et les vers qui suivent montrent de quelle fantaisie poétique se composait la géographie d'Alfred de Musset. Mais dans la Nuit de décembre il y a des réminiscences du voyage réel, et le poète se souvient d'avoir eu sa vision d'un « malheureux A'ètu de noir » aux diverses étapes de sa route :

A Pise, au pied de l'Apennin; A Cologne, en face du Rhin; A Nice, au penchant des vallées; A Florence, au fond des palais; A Brigues, dans les vieux chalets, Au sein des Alpes désolées;

A Gênes, sous les citronniers;

A Vevay, sous les verts pommiers;

Au Havre, devant l'Atlantique;

A Venise, à l'affreux Lido,

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pale Adriatique...

Dans la Lettre à Lamartine il évoque Byron et Ravenne. Dans la Nuit d'août sa muse le ramène au bois d'Auteuil et au temps où il cherchait ses premières rimes. Dans la Nuit d'octobre, elle lui rappelle ses souffrances, mais le console en lui disant:

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure, Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux, Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature, Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots? Comprendrais-tu des cieux l'ineffable harmonie, Le silence des nuits, le murmure des flots, Si quelque part là-bas la fièvre et l'insomnie Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos?...

Ce là-bas, c'est Venise. Le poème est d'octobre 1837. Il y avait déjà plus de deux ans qu'il était revenu. Puisqu'il trouvait de tels accents pour calmer la douleur de ses souvenirs, pouvait-il se repentir du voyage ?

Le Salon de 1835. — Souvenir de Venise. — Le Fik du Titien.

Après l'accablement qu'il avait ressenti à son retour d'Italie, il s'était remis soudain avec fougue et passion à son travail de poèto. Quand on songe aux longs efforts que durent lui coûter Lorenzaccio et la Confession, on est stupéfait, en consultant la table de la Revue des Deux Mondes, de voir tout ce qu'il publia coup sur coup l'année 1835 et les suivantes, et en 1835 il n'avait que vingt-quatre ans. Lucie, la Nuit de mai, la Quenouille de Barberine (1), le Chandelier, la Loi sur la presse, la Nuit de décembre, parurent cette annéelà. En 1836 il écrivit la Lettre à Lamartine, Il ne faut jurer de rien, les Vers à la Malibran, la seconde des Lettres de Dupuis et Cotonnet. Il fut en outre cette même année chargé du Salon dans la Revue des Deux Mondes.

Nous le voyons, dans ce Salon, s'arrêter volontiers aux œuvres d'inspiration italienne, à un tableau, par exemple, qui représente Léonard de Vinci rendant la

(1) Cette délicieuse comédie est tirée d'une nouvelle de Bandello (la vingt et unième de la première partie). M. Gaston Paris, dans un article de la Romania (tome XXIII, année 1894), a montré les métamorphoses successives du sujet entre les mains de l'auteur anonyme du Perceforest, de Senecé et d'Alfred de Musset.

liberté à des oiseaux qu'il vient d'acheter, à une Vue prise à Naples, à d'autres études napolitaines, à un Dante en robe rouge, à un Far mente qui lui fait fredonner une chansonnette italienne, à un Carnaval à Rome, à un Triomphe de Pétrarque, mais surtout à des Pêcheurs de Chioggia. Ces derniers sont du malheureux Léopold Robert. Alfred de Musset raconte comment il avait par hasard, pendant son séjour à Venise, découvert la maison où habitait le peintre, mais il y vivait si modeste et si retiré qu'Alfred de Musset, malgré le grand désir qu'il avait de lui être présenté, avait dû y renoncer par discrétion. En revoyant par la pensée ce pauvre logis du peintre, Alfred de Musset se souvient de la tristesse que l'on éprouve à voir la pauvreté où était autrefois la richesse : « J'étais à Venise, il y a deux ans, dit-il, et me trouvant mal à l'auberge, je cherchais vainement un logement. Je ne rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais du Grand Canal, j'en voyais un où au troisième étage tremblait une faible lueur ; c'était la lampe d'un portier qui ne répondait qu'en secouant la tête, ou de pauvres diables qu'on y oubliait. J'avais essayé de louer le premier étage de l'un des palais Mocenigo, les seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron ;

le loyer n'en coûtait pas cher, mais nous étions alors

en hiver et le soleil n'y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d'un casin de modeste apparence, qui appartenait à une Française, nommée, je crois, Adèle ; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m'introduisit dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de vieux canapés. C'était pourtant le plus propre que j'eusse vu et que j'arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après et je ne pus venir l'habiter. » Et Alfred de Musset explique la tristesse que Léopold Robert a donnée à ses pêcheurs en disant « qu'ils ont besoin pour vivre de deux sous par jour, à peu près, et qu'ils ne les ont pas toujours » . Mais combien il les aime à cause de leur pauvreté même et de leur courage ! « Ils ne mendient jamais, dit-il, différents en cela du peuple de Venise et de toute l'Italie, où tout mendie, même les soldats. » Les soldats de cette époque-là étaient d'ailleurs presque tous des Autrichiens. Alfred de Musset remarque combien est honnête cette population de pauvres pêcheurs : « Il est bien rare, dit-il, qu'on entende parler d'un vol dans la ville, dont les rues, véritable labyrinthe, favoriseraient tous les attentats. Les seuls voleurs à Venise sont les marchands, qui en sont aussi la seule aristocratie. » Il faudrait ajouter aujourd'hui, et il en était peut-être déjà ainsi en 1834, que ces marchands sont en bonne partie des étrangers.

Ayant ainsi observé avec tant de tristesse la misère de la Venise contemporaine, le poète devait essayer de faire revivre dans son imagination la radieuse Venise des siècles de richesse. Les années passaient, mais il gardait toujours dans les yeux les visions de la place Saint-Marc et du palais des doges. Trois ans après son retour d'Italie, il compose, en y apportant un soin extrême, sa nouvelle du Fils du Titien. C'est le récit où il nous a le plus livré de ses impressions de Venise, mais sans rien dire des souffrances qu'il y avait endurées ; au contraire, dans ce même cadre où ses amours avaient été si cruelles, il a fait vivre le couple le plus heureux qu'une gondole ait jamais bercé sur la lagune. Il faut croire qu'avant la fièvre et les soins de Pagello il avait lui-même goûté quelque chose des voluptés de Venise : « Les grandes dames, dit-il, aiment quelquefois mieux une secrète partie de plaisir dans une auberge des faubourgs qu'un petit souper dans un boudoir. Béatrice était de cet avis, et elle préférait aux dîners mêmes du doge un poisson frais mangé en tête à tête avec Pippo, sous les tonnelles de la Quintavalle. Après le dîner, ils montaient en gondole et s'en allaient voguer autour de l'île des Arméniens ; c'est là, entre la ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur d'aller par un beau clair de lune faire l'amour à la vénitienne. » C'est par les belles nuits d'été surtout

qu'il convient d'errer ainsi en gondole. Alfred de Musset et George Sand n'avaient eu que de froides nuits d'hiver et, malades comme ils l'étaient, les promenades sur la lagune n'ont guère pu leur être salutaires. Pour se consoler de ses mécomptes, Alfred de Musset a prêté au Fils du Titien les amours qu'il avait rêvées. Il place la maison de Pippo sur le quai des Esclavons, auprès du palais Nani, qu'il a lui-même habité. Quand Pippo attend son amoureuse, au lever du jour, c'est l'aurore que le poète a vue lui-même qu'il nous décrit : « Les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine l'eau, quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de la ville endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées. » Alfred de Musset se souvient aussi d'avoir vu passer devant ses fenêtres les pigeons lorsque, avertis par le son des cloches, ils vont chercher sur la place Saint-Marc le grain que la république leur distribue à heures fixes. Au tournant des étroits canaux, il a vu briller le fer de la gondole, mais, moins heureux que Pippo, nulle femme masquée n'en est descendue pour venir à lui, fidèle au rendez-vous. Alfred de Musset avait reçu un jour d'une main

inconnue une jolie bourse en filet. Ce présent anonyme lui avait inspiré sa comédie d'Un Caprice. Il prête au fils du Titien la même aventure. Le poète avait en outre rencontré à cette époque une aimable femme pour l'encourager au travail, celle qui lui permit de l'appeler sa marraine après qu'elle l'eut baptisé « Phosphore de Cœur volant ». Il nous a laissé d'elle un portrait fort ressemblant, dit-on, sous les traits de Mme de Léry. Le jeune peintre de la nouvelle, enfant prodigue qui se ruine follement au jeu et délaisse ses pinceaux, est, comme le poète, ramené momentanément à son travail par la main d'une amie. Mais, tandis que Mme de Léry est une simple Parisienne, spirituelle et honnête, Béatrix Donato est une Vénitienne passionnée, et, pour encourager le fils du Titien à reprendre ses pinceaux, elle commence par devenir sa maîtresse : « La peinture, au siècle de Jules II et de Léon X, nous dit le conteur, n'était pas un métier comme aujourd'hui. C'était une religion pour les artistes, un goût éclairé chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pour rendre visite à Buonarotti, la fille du noble vénitien pouvait sans honte aimer le Tizianello ; mais Béatrix avait conçu un projet qui élevait et enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant, elle voulait en faire un grand

peintre. » Elle n'obtiendra de lui, hélas ! que son portrait en Vénus et ce sonnet tracé au cinabre sur une des roches du paysage et qui dit toute leur histoire :

Béatrix Donato fut le doux nom de celle Dont la forme terrestre eut ce divin contour ; Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle, Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.

Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, Fit ce portrait témoin d'un mutuel amour; Puis il cessa de peindre à compter de ce jour, Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.

Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer, Regarde ma maîtresse avant de me blâmer, Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.

Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas, Puisque tout beau qu'il est ce portrait ne vaut pas, Crois m'en sur ma parole, un baiser du modèle.

De même que son Pippo, Alfred de Musset avait lu Pétrarque, mais il regrettait le temps où Charles-Quint se baissait pour ramasser le pinceau du Titien. Louis- Philippe ne l'eût pas fait. Le poète, pour se consoler, errait dans les musées, méditant l'histoire des peintres et vivant en imagination l'heureuse vie italienne de la Renaissance.

Silvia. — Simone. — La Françoise de Dante. — Léopardi.

Il lisait aussi Boccace, et sa marraine lui ayant reproché sa paresse, il en traduisit en vers deux

nouvelles. Aussi polyphile que La Fontaine, celui de ses maîtres dont il approche le plus par le tour d'esprit et par le style, il dit à sa marraine qu'après avoir lu un drame de Shakespeare tiré du Décaméron, il a voulu relire Boccace lui-même :

J'étais donc seul, ses nouvelles en main, Et de la nuit la lueur azurée,

Se jouant avec le matin, Étincelait sur la tranche dorée

Du petit livre florentin...

Et il songe combien, suivant l'humeur de l'écrivain, les mêmes sujets peuvent être interprétés diversement :

La Fontaine a ri dans Boccace Où Shakspeare fondait en pleurs.

Quant à lui, le choix même de la nouvelle qu'il traduit nous fait voir que sa muse à cette époque est quelque peu mélancolique. Dans la quatrième journée du Décaméron, il est question de ceux dont les amours ont eu une triste fin : l'histoire de Jérôme et de Silvie,qui est contée dans la huitième nouvelle, est une des plus douloureuses et des plus touchantes. Jérôme, enfant de bonne famille, était amoureux de Silvia (1), fille d'un pauvre artisan. La mère de

(1) Salvestra dans Boccace.

Jérôme, ne voulant pas d'une telle union, envoie son fils à Paris. Il revient à Florence au bout de deux ans, toujours fidèle à Silvia, mais il la trouve mariée, et elle ne lui témoigne qu'indifférence. Jérôme en a une telle douleur qu'il n'y pourra survivre. Pour s'entretenir une dernière fois avec son infidèle, il s'introduit dans sa chambre, et quand le mari est endormi, il vient conter sa misère à Silvia; celle-ci le repousse ; alors, sentant le froid de la mort le gagner, il lui demande, en lui jurant de ne la point toucher, de le laisser s'étendre un instant auprès d'elle. Prise enfin de pitié, elle y consent, et le pauvre Jérôme meurt à son côté. Quand on l'enterre, Silvia, étant allée à l'église, et voyant couché dans son cercueil celui qui l'avait tant aimée, en éprouve une si grande émotion qu'elle tombe morte auprès de lui. Tel est le sujet de ce conte qu'Alfred de Musset a traduit en suivant presque mot pour mot le texte italien, à la fois simple et gracieux dans ses détails. C'est à peine s'il y change ou y ajoute quelque chose. Dans Boccace, la mère de Jérôme dit qu'elle craint qu'un mariage ne se fasse en cachette :

Je vais me réveiller grand'mère,

lui fait dire Alfred de Musset. Jérôme quitte Florence, Laissant derrière lui la moitié de sa vie.

Lorsqu'il vient mourir auprès de Silvia, Boccace dit : ristretti in se gli spiriti, senza alcun motto fare, chaise le pugna, allato a lei si mori. Alfred de Mussset traduit :

Et rassemblant dans un dernier soupir Toutes les forces de sa vie, Il serra la main de sa mie Et rendit l'àme à son côté...

Boccace dit qu'on les ensevelit ensemble :

Cette fois, ce fut au jeune homme A céder la moitié du lit.

La Fontaine, seul avant Alfred de Musset avait su, pour interpréter le conteur florentin, user d'un style aussi concis et aussi français.

La marraine fut satisfaite et sut si bien encourager son filleul que, quelques mois plus tard, il traduisit la nouvelle qui, dans le Décaméron, précède l'histoire du malheureux Jérôme. Le poète, avant de commencer son conte, nous dit qu'il préfère aux longs romans les simples nouvelles comme celles de Boccace et de la reine de Navarre. Il trouve aussi plus intéressantes les amours des humbles que celles des riches. L'héroïne du conte qu'il traduit est de très pauvre famille et gagne péniblement son pain en filant de la laine, mais nous la voyons à son rouet, amoureuse du beau garçon, pauvre comme elle, qui lui apporte cette laine à filer :

Un jour advint que le fuseau Tomba par terre et la fillette Entre les bras du jouvenceau...

Le printemps venu, Simone et Pascal s'en vont dans un jardin des faubourgs deviser de leur bonheur. Ils s'asseyent sur une touffe de sauge, et Pascal, en ayant porté une feuille à la bouche, meurt aussitôt empoisonné ; on traîne devant le juge la malheureuse Simone en l'accusant d'avoir empoisonné son amant. Le juge la ramène à l'endroit même où est mort Pascal, et elle, pour bien montrer comment les choses se sont passées, prend à son tour une feuille de cette même plante, et elle meurt à l'instant. On découvre alors un crapaud sous la sauge. Alfred de Musset admire la crédulité du « bonhomme de Florence » . De notre temps, ni les juges ni les savants ne feraient grand cas du venin d'un crapaud. S'il ne s'agissait cependant que de découvrir une herbe vénéneuse, ils en viendraient à bout :

Le plus difficile à trouver

N'est pas la plante, c'est Simone.

Boccace n'était pas le seul écrivain italien dont Alfred de Musset aimait la lecture. Son frère nous dit qu'à son retour d'Italie, quand il s'était remis au travail, après sa convalescence, il n'avait voulu conserver auprès de lui qu'un très petit nombre de livres ;

parmi ceux-ci. il y avait les quatre poètes italiens (1). Les vers du Souvenimous montrent combien il aimait dans la Divine Comédie l'épisode de Françoise de Rimini. Il reproche à Dante d'avoir dit qu'il n'y a pas de douleur plus forte pour ceux qui souffrent que de se souvenir des joies qu'ils ont eues :

Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots à prononcer, Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire, D'un éternel baiser.

Et tout en s'indignant d'une pensée si opposée à la sienne, il traite Dante de « grande âme immortellement triste » .

Un peu plus tard les vers écrits Après mie lecture sont inspirés par un autre poète italien plus triste que Dante, le mélancolique Leopardi. Paul de Musset nous dit que son frère, qui tenait ce poète pour le meilleur de l'Italie moderne et qui en savait des morceaux entiers par cœur, se révoltait en voyant que, même après sa mort, on ne lui rendait pas justice. Il voulait écrire sur lui un article dans la Revue des Deux Mondes, mais, quand il se mit à le composer, ce furent des vers qui vinrent sous sa plume :

0 toi qu'appelle encor ta patrie abaissée, Dans ta tombe précoce, à peine refroidi,

(1) Biographie, ch. vu.

Sombre amant de la mort, pauvre Leopardi, Si pour faire une phrase un peu mieux cadencée Il t'eût fallu jamais toucher à ta pensée, Qu'aurait-il répondu, ton coeur simple et hardi?

Telle fut la vigueur de ton sobre génie, Tel fut ton chaste amour pour l'âpre vérité, Qu'au milieu des langueurs du parler d'Ausonie, Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie, Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité Que l'accent du malheur et de la liberté.

Et pourtant il s'y mêle une douceur divine, Hélas ! c'est ton amour, c'est la voix de Nérine, Nérine aux yeux brillants, qui te faisaient pâlir. Celle que tu nommais ton c éternel soupir (1) ». Hélas! sa maison peinte au pied de la colline Resta déserte un jour et tu la vis mourir;

Et tu mourus aussi. Seul, l'âme désolée,

Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort.

Tu marchais en chantant dans ta route isolée.

L'heure dernière vint, tant de fois appelée :

Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord,

Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

Tristesses. — Les vers A mon frère revenant d'Italie.

Pour que le poète qui avait écrit Namouna et Fantasio sentît si profondément la mélancolie des Ricor-

(1) Ahi passasti eterno Sospiro mio

(LEOPARni, Ricordanze.)

danze de Leopardi, il fallait qu'il fût lui-même en proie aux chagrins et aux désillusions. Il était cependant bien jeune encore : il n'avait pas trente-deux ans (la pièce de vers Après une lecture est de novembre 1842). et plus des trois quarts de l'œuvre qu'il devait laisser étaient déjà publiés. En 1843, il saura encore faire chanter à sa Mimi Pinson une joyeuse chanson ; il écrira les sonnets à Mme Ménessier, la réponse à Charles Nodier et les vers à son frère revenant d'Italie, et ce sera presque tout. Dans les quatorze années qu'il a encore à vivre, il ne composera plus comme œuvre importante que sa comédie de Carmosine, publiée en 1850; le reste a peu d'importance et tient en quelques pages. Il avait dépensé tant de verve étant encore adolescent, il avait eu, de la quinzième à la trentième année, une vie si ardente qu'on s'explique sa précoce lassitude. Depuis son retour d'Italie, sa santé était atteinte. Il eut à trente ans une fluxion de poitrine qui faillit l'emporter et qui le laissa toujours exposé aux bronchites ; il ressentit de bonne heure les symptômes de la maladie de cœur dont il devait mourir :

J'ai perdu ma force et ma vie..

écrivait-il, et au lieu de se soigner, il laissait devenir de plus en plus tyranniques les habitudes d'intempérance qui affligeaient ses amis. A ces causes de déclin

prématuré s'ajoutaient les motifs de tristesse et de découragement que son frère a indiqués dans la Biographie. Comme beaucoup de grands artistes il n'aimait pas son époque et il doutait de lui-même. La politique l'affligeait. Ami du duc d'Orléans et choyé à la cour quand il était enfant, il avait espéré que le règne de Louis-Philippe serait une époque de relèvement pour la France. Il était profondément patriote ; il le prouva par sa vibrante réponse à la chanson de Becker; l'effacement de notre pays en 1840 et l'abandon de nos droits en Orient l'affligea au point qu'il s'écria : « Ce règne dure trop longtemps I » Dans les stances qu'il écrivit sur la mort du duc d'Orléans, il appelle son temps « un siècle de ténèbres », et il voit l'avenir en noir. Il avait pensé que le roi se montrerait protecteur des lettres et des arts. Hélas ! le roi ignorait même qu'il y eût sous son règne un poète du nom de Musset; lorsque l'ami de son fils lui fut présenté, il le prit pour un inspecteur des forêts qui portait le même nom(l).

Enfin, une autre cause de découragement pour Alfred de Musset était le peu de succès de ses œuvres. Sainte-Beuve, dans une classification des poètes contemporains, le mettait en troisième ligne. Il assistait, au contraire, au triomphe d'écrivains pour lesquels il

(1) Biographie, ch. x.

avait peu d'estime. Les drames en vogue et les romans-feuilletons lui inspiraient même du dégoût. Quand Rachelfit revivre sur la scène la tragédie classique, il eut un instant l'espoir que le public reviendrait aux belles traditions, et s'étant lié avec la grande actrice, qu'il avait vaillamment défendue à ses débuts, il tenta de composer pour elle d'abord une tragédie tirée de l'histoire de France (1), puis un drame en prose où les personnages étaient vénitiens (2), mais Rachel fit la coquette : enthousiaste d'abord du projet, elle affecta bientôt de s'en désintéresser, et le poète y renonça.

En réalité, de plus en plus souffrant et découragé, il semblait renoncer à tout, fidèle seulement à ses soirées du Théâtre-Français, à ses parties d'échecs et à ses mauvaises habitudes. Il était trop poète pour pouvoir écrire autrement que sous l'empire d'une inspiration sincère. Sa muse se taisait. Il fallait pour l'éveiller les stances de Charles Nodier, la prison de la garde nationale ou le retour d'Italie de son frère.

Paul était parti pour ce voyage à la fin de l'année 1842. Il nous dit combien il avait hésité à quitter Alfred. Il était à sa première étape quand une lettre de la marraine lui disant la tristesse où son départ laissait Alfred faillit le faire revenir ; mais ce fut

(1) La Servante du roi.

(2) Faustine.

Alfred lui-même qui, avec infiniment de bonté et de délicatesse, insista pour que Paul continuât son voyage : « Ma mère estrevenue,lui écrivait-il, Mme Jaubert aussi (c'était la marraine). Tu vois que je ne suis pas seul. » Paul, rassuré, partit pour Naples et la Sicile et fut absent toute une année.

La correspondance publiée nous donne quelquesunes des lettres qu'Alfred de Musset écrivait de Paris à son frère en Italie : « As-tu vu à Gênes, lui demandait-il (1), ce beau jardin où il y a écrit sur la porte : Hic mihi jucunda solitudo, amicitia jucundior? C'est celui que préférait ton serviteur très humble. Mme Sand en parle dans les Lettres d'un voyageur (2). » Plus tard (mai 1843) il lui dit qu'il a montré à la marraine son dessin catanais : « Elle m'a chargé de te dire qu'elle ne t'écrira pas tant que tu seras en Sicile, parce qu'elle a peur d'une éruption et qu'il ne resterait plus dans un monceau de cendres que ta poche et sa lettre. » Pour le consoler de ne pas être en Sicile, Paulinette, c'est-à-dire la sœur de laMalibran, lui chante dans le salon de cette bonne marraine « un

(1) Janvier 1843.

(2) George Sand dit en effet presque au début de la première des Lettres d'un voyageur : « Tu te souviens aussi qu'au bout de peu de jours tu fus rassasié de statues, de fresques, d'églises et de galeries. Le plus doux souvenir qui te resta fut celui d'une eau limpide et froide où tu lavais ton front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. »

air de Palestrina, une sicilienne qui est la plus belle chose qu'on puisse entendre » .

Il cherchait par la gaieté de ses lettres à ne point laisser d'inquiétude au voyageur. Quand celui-ci revint, ce fut une grande joie : « Le jour où j'arrivai d'Italie, au mois de novembre 1843, dit Paul dans la Biographie, Alfred voulut fêter mon retour et m'emmena dîner chez le traiteur, quoique son dîner fût prêt à la maison. Il s'agissait de causer à fond de cette chère Italie dont j'étais encore plus amoureux que lui. Mes souvenirs tout frais réveillaient les siens. Nous en parlâmes à table, et puis le soir au coin du feu, et nous en parlions encore à deux heures après minuit. Le lendemain et les jours suivants il fallut recommencer. Venise surtout était un sujet de conversation inépuisable... Nos conversations sur l'Italie ne discontinuèrent pas de tout l'hiver. » Alfred de Musset, non content d'écouter son frère, lisait les impressions de voyage qu'il publiait. Les Courses en voiturin sont un aimable livre. Le poète l'avait sans doute sur sa table en écrivant la pièce de vers intitulée : A mon frère revenant d'Italie:

Ainsi donc tu t'en reviens Du pays dont je me souviens Comme d'un rêve...

Il y avait déjà dix ans que lui, Alfred de Musset,

était revenu de son voyage, à demi consumé par la

maladie et les chagrins, et cependant l'Italie était demeurée dans son imagination le pays du bonheur.

Tu l'as vu ce ciel enchanté Qui montre avec tant de clarté

Le grand mystère, Si pur qu'un soupir monte à Dieu Plus librement qu'en aucun lieu

Qui soit sur terre.

Il n'a toutefois qu'un mauvais souvenir des palais noirs de Florence. Gênes, où il avait eu probablement des journées ensoleillées, lui avait plu davantage. Il se souvenait de ses conversations à Marseille avec Stendhal, qui n'avait pu manquer de lui décrire Civita Vecchia :

Tu l'as vu cet antique port,

Où, dans son grand langage mort.

Le flot murmure ; Où Stendhal, cet esprit charmant, Remplissait si dévotement

Sa sinécure.

Paul de Musset avait beaucoup aimé Rome ; il s'était plu partout dans son voyage d'Italie, mais c'est à Rome qu'il s'était surtout attardé. Tout ce qu'il en disait ou en écrivait ne put cependant effacer l'idée qu'Alfred de Musset s'en était faite. Rome demeurait pour lui la ville des prêtres :

Tu l'as vu ce fantôme altier, Qui jadis eut le monde entier Sous son empire.

César clans sa pourpre est tombé, Dans un petit manteau d'abbé Sa veuve expire.

Mais par delà Rome il y a une Italie lointaine que le poète imagine comme un pays de nonchalance heureuse et d'éternelle gaieté :

Tu t'es bercé sur ce flot pur Où Naples enchâsse dans l'azur

Sa mosaïque, Oreiller des lazzaroni, Où sont nés le macaroni

Et la musique.

Toute une partie du livre de Paul de Musset est consacrée à la Sicile ; ce qu'il y dit des femmes do ce beau pays avait surtout frappé le poète, et il avait aimé la belle toppatelle à la mante noire et aux yeux «presque mahométans ». Alfred de Musset accompagne ensuite par la pensée son frère revenant de Sicile ; il voit l'île d'Ischia, les Abruzzes, Capoue, Minturne et Terracine :

Les brigands t'ont-ils arrêté Sur le chemin tant redouté

De Terracine?

Les as-tu vus dans les roseaux, Où le buffle aux larges naseaux

Dort et rumine.

Hélas ! à notre époque prosaïque il n'y a même plus de brigands. Suivant ensuite son frère vers

Venise, le poète songe à Ravenne et à lord Byron ; il se souvient du petit cocher qui l'a conduit « sans accrocher » jusqu'à Ferrare :

Padoue est un fort bel endroit,

Où de très grands docteurs en droit

Ont fait merveille.

Mais j'aime mieux la polenta Qu'on mange aux bords de la Brenta

Sous une treille.

Aux bords de la Brenta, on est bien près de Venise, que le poète appelle « la pauvre vieille du Lido » et où, dit-il, est resté son cœur.

Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé Sur le chemin,' sous un pavé,

Au fond d'un verre?

Ou dans ce grand palais Nani Dont tant de soleils ont jauni

La noble pierre?

L'as-tu vu sur les fleurs des prés Ou sur les raisins empourprés

D'une tonnelle?

Ou dans quelque frêle bateau, Glissant dans l'ombre et fendant l'eau

A tire-d'aile...

Ces raisins sont des fruits de l'imagination d'Alfred de Musset, puisqu'il n'a vu Venise qu'en hiver, mais le souvenir de son chagrin a bien été fait de douloureuse réalité. Il ne veut pas en attrister son frère :

Mais de quoi vais-je ici parler?

Que ferais-je à me désoler,

Quand toi, cher frère, Ces lieux où j'ai failli mourir, Tu t'en viens de les parcourir

Pour te distraire?...

Tl demande cependant à Paul de ne plus partir pour un aussi long voyage :

Ami, ne t'en va plus si loin.

D'un peu d'aide j'ai grand besoin

Quoi qu'il m'advienne.

Je ne sais où va mon chemin, Mais je marche mieux quand ta main

Serre la mienne.

Cette douce amitié fraternelle dont le beau livre de la Biographie nous montre toutes les délicatesses, l'intelligente sympathie que témoignaient au poète d'aimables femmes telles que sa marraine et la duchesse de Castries, la pensée, enfin, qu'il fut toujours entouré de soins tendres et dévoués, atténuent un peu la tristesse de ses dernières années. Combien il est pénible cependant, quand on feuillette ses poésies et qu'on arrive à ses vers adressés à son frère, de voir le peu de pages qui restent pour terminer le volume !

Carmosine. — Bettine. — Souvenir des Alpes.

En 1850, Mme de Musset quitta Paris pour aller se fixer auprès de sa fille, qui était mariée et habitait l'Anjou. Elle confia son fils à une gouvernante dévouée, Mlle Colin, dont le rôle fut presque toujours celui d'une garde-malade pendant les sept années que se prolongea la vie du poète. Elle a conté dans ses Souvenirs que ce fut elle qui écrivit, en 1850, sous la dictée d'Alfred de Musset, alors blessé au doigt, toute la comédie de Carmosine. Le sujet est encore tiré de Boccace. Le conteur florentin semble avoir été jusqu'aux derniers jours un des compagnons fidèles et consolateurs du poète. Mais il était trop souffrant et trop attristé pour pouvoir traiter un sujet joyeux. « Le roi Pierre, dit le sommaire de la nouvelle de Boccace (1), ayant appris le fervent amour que lui portait la Lisa malade, lui dit de bonnes paroles,

(1) C'est la septième de la dixième journée.

puis la maria à un noble jeune homme, et lui ayant donné un baiser sur le front, il voulut toujours dans la suite être appelé son chevalier. » Alfred de Musset ne pouvait manquer, malade comme il l'était, de sympathiser avec cette Lisa, et il en fit sa Carmosine, ne changeant que le nom au portrait de l'amoureuse chaste et passionnée de la nouvelle florentine. Il a fidèlement suivi le récit de Boccace, mais des cinq ou six pages de la nouvelle, il a fait une comédie de trois actes assez étendus et dont on ne voudrait pas retrancher une parole. Les personnages conservent leurs caractères et il y a peu de changements. Maître Bernard, le père de Carmosine, qui n'était qu'apothicaire, devient médecin, mais il y a dans la comédie des personnages nouveaux, une dame Pàque, mère de Carmosine, qui se querelle avec son mari au sujet de la maladie de leur fille, et qui voudrait lui faire épouser ser Vespasiano, un chevalier de fortune dont le ridicule met la note gaie dans la pièce; il y a aussi un Perillo, ami d'enfance de Carmosine, et qui revient de Padoue dans l'espoir de l'épouser. La pièce finira par ce mariage, mais, avant le dénouement, le pauvre Perillo, apprenant que son amie est mourante, qu'elle ne veut plus de lui pour mari et qu'elle a un mystérieux amour, passe par un cruel désespoir. Dans Boccace, le ménage royal est excellent, mais dans Alfred de Musset c'est

un roi et une reine comme il n'en existe vraiment que dans les contes de fées. On ne se douterait guère, à voir la douceur des mœurs de leur cour, que l'on est à Palerme et quelques années seulement après les Vêpres siciliennes. Le roi, il est vrai, quand il entre en scène, est d'abord courroucé et gourmande ses sujets qui se livrent à des querelles intestines : « Pendant que la Sicile tout entière réclame nos épées, dit-il, on tire les couteaux pour un champ de blé. Est-ce pour cela que le sang français coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors votre cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie ! et tel est l'empire de ces deux grands mots qu'ils ont sanctifié la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous vengés, si vous déshonorez la victoire ? Pourquoi avez-vous renversé un roi, si vous ne savez pas être un peuple? » Alfred de Musset écrivait cela sous la seconde République. Il se plaisait, tandis que passait la tourmente, à imaginer, dans un pays fabuleux, ce bon roi gourmandant ses sujets, mais laissant la reine leur dire : « Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime.» Il est bien vite apaisé, et nous le voyons à la scène suivante, tandis qu'il lit sa correspondance d'État, permettre aux demoiselles de la cour de jouer aux jeux partis. Les questions « lequel vaut le mieux ?... » se succèdent dans le gai bavardage de cette folle jeunesse. Et le bon roi, à la fin, de

dire à son tour : « Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées, silencieuses, ou de petites écervelées qui crient et qui m'empêchent de finir ma lecture... »

Le héros favori d'Alfred de Musset dans sa comédie n'est cependant pas le roi don Pèdre : c'est Minuccio le troubadour. Dans Boccace, ce Minuccio d'Arezzo, fmissimo cantatore e sonatore, est un aimable homme et bien vu du roi, à qui il se charge de faire connaître, au moyen d'une romance, l'amour pur et désespéré dont brûle pour lui la fille de maître Bernard. C'est la romance fidèlement traduite :

Va dire, amour ce qui cause ma peine, A mon seigneur que je m'en vais mourir, Et par pitié, venant me secourir, Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine..

Mais tandis que dans la nouvelle Minuccio a dû se faire composer cette romance parMico da Siena, dans la comédie Minuccio est assez poète pour la composer lui-même. Le Minuccio d'Alfred de Musset ressemble à son Fantasio, mais c'est un Fantasio qui, en vieillissant, s'est guéri de ses folies, a conservé son bon cœur et ne songe qu'au bonheur d'autrui. Il est toujours prêt à venir en aide aux amoureux : « Il n'est, dit-il, si mince et si leste écolier, si puissant ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma

viole ; et que l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma petite muse est au bas de l'échelle. » Il compatit au chagrin de Perillo, et grâce à lui, qui est habile et discret confident, Carmosine recouvre la santé et le bonheur. Dans une réponse qu'il fait à la malade, il nous révèle toute sa philosophie : « Comment, dit-il à Carmosine, la gaieté oserait-elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où l'on devrait la respirer? » — « Quelle est cette fleur merveilleuse? » demande Carmosine; et Minuccio répond : « La beauté, Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions : premièrement pour nous réjouir, en second lieu pour nous consoler, et enfin pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et c'est péché que de s'en écarter. »

Cette philosophie est celle du poète. De tant de portraits fantaisistes qu'Alfred de Musset, volontairement ou non, a esquissés de lui-même, Minuccio est le plus ressemblant. Oubliant les misères qui l'attristaient, il a donné à ce troubadour, joyeux d'esprit et noble de cœur, la vie poétique à laquelle il avait lui-même toujours aspiré.

Carmosine fut pour ainsi dire le dernier et le plus beau de ses songes d'Italie. Dans la petite comédie

de Bettine, qu'il composa l'année suivante, il fit cependant une dernière fois voyager ses personnages en Italie, et son baron de Steinberg sait apprécier comme il faut l'heureux pays : « Nous ne sommes pas ici en France, dit-il, où l'on vit dix ans sur le même palier sans se saluer quand on se rencontre ; ni en Angleterre, où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche si on ne lui est présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide, àlaplus grande gloire de l'ennui ; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière; sous ce beau soleil oùl'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre; où l'on se fait un ami en demandant son chemin^ où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps. » La pluie, hélas! est à peu près aussi abondante au delà qu'en deçà des Alpes. Mais a-t-on jamais donné une définition plus délicieuse de l'Italie qu'en disant d'elle qu'elle est le pays où l'on se fait un ami en demandant son chemin ?

Les derniers vers publiés par Alfred de Musset sont ceux du Souvenir des Alpes. Il les composa en 1851, dix-sept ans après son retour d'Italie. Il y évoque la pauvre hôtellerie où il s'était arrêté, le torrent qu'il avait suivi, la mule rétive et le pont vermoulu sur

lequel il était passé, le sommet du mont Rose, puis bientôt, quand il s'était retourné, l'horizon clos par la montagne :

Le spectre du glacier, dans sa pourpre pâlie,

Derrière lui s'était dressé; Les chansons et les pleurs et la belle Italie

Devenaient déjà le passé...

Et tout pour le poète allait devenir le passé, mais la mortapu éteindre ses yeux, les belles visions qu'ils avaient eues, et qu'il avait fixées de sa plume alerte et fine, demeureront vivantes aussi longtemps qu'il se trouvera des âmes de poètes et d'artistes pour les comprendre et les aimer.

Conclusion.

Alfred de Musset a vu l'Italie en poète et il n'avait pas de prétention à l'exactitude. A la manière de certains peintres, il travaillait de mémoire, sans avoir de modèle sous les yeux. Les portraits faits de la sorte sont quelquefois les plus sincères et les plus vivants. Certes, pour se faire une idée même imparfaite de l'Italie, dont chaque province, chaque ville a un aspect,

un style, un langage particuliers, il faut y voyager longuement et lentement, et Alfred de Musset n'avait fait par delà les Alpes qu'un rapide et peu fortuné voyage. Pour comprendre ce qu'a été la peinture italienne au quatorzième et au quinzième siècle, il faut pouvoir s'attarder dans les églises, devant les murailles à demi délabrées ; enfin, pour bien goûter les primitifs, il faut avoir eu le temps de s'habituer à eux. Aujourd'hui nous arrivons en Italie déjà préparés à les aimer par les livres que nous avons lus, les gravures et les photographies qu'on nous a montrées ; au temps d'Alfred de Musset, dans l'indifférence où l'on était encore pour l'art de ces grands siècles, il n'y avait personne pour lui conseiller de leur prêter la moindre attention. Mais, s'il n'a pas connu des œuvres qui aujourd'hui nous enchantent, ne peut-on pas dire qu'Alfred de Musset, pénétré comme il l'était de Dante, de Pétrarque et de Boccace, avait par divination retrouvé la poésie des peintres qui furent leurs contemporains. Lorsqu'on est en face de la Naissance de Vénus deBotticelli, les vers du prologue de Rolla ne viennent-ils pas à la pensée, et n'y a-t-il pas à travers tant de siècles une étrange parenté entre le peintre et le poète?

A une imagination aussi puissante que celle d'Alfred de Musset, le Louvre aurait suffi pour créer une Italie de la Renaissance. Il habitait dans le voisinage

et s'y rendait fréquemment. Dans les dernières années de sa vie, alors qu'il était déjà très malade, il eut la fantaisie de demander à un ami qui y était installé qu'on lui ouvrît la nuit la porte du musée de peinture : a On l'introduisit, nous dit Paul (1), à dix heures du soir, dans la galerie des écoles italiennes, où il s'installa devant les toiles qu'il préférait, avec une lampe portative à l'usage des promenades aux flambeaux. Il y resta longtemps seul, plongé dans ses réflexions, et il en revint fort content, disant qu'il avait vécu, cette nuit-là, dans la compagnie des anciens maîtres ; qu'il lui semblait les avoir vus à l'ouvrage et qu'il s'en trouvait deux dont il aurait avec bonheur préparé les couleurs et taillé les crayons : Raphaël et Léonard de Vinci. » Le poète qui a fait cette promenade nocturne au musée du Louvre n'a-t-il pas mieux connu l'Italie que beaucoup de voyageurs qui ont fait de longs séjours par delà les Alpes et parcouru la Péninsule dans tous les sens?

La muse d'Alfred de Musset est si éminemment française qu'aux yeux d'un étranger ses personnages, de quelque nom et de quelque costume qu'il les affuble, se trahissent probablement toujours par leur allure et leur caractère. Cependant il avait une culture assez variée et assez étendue pour pouvoir pénétrer très

(1) Biographie, ch. xvn.

avant dans une pensée étrangère et lointaine. Tout enfant, à l'époque où il faisait ses études grecques et latines, il avait étonné ses maîtres par son intelligence de l'antiquité; certains passages des Lettres de Dupuis et Cotonnet et ce qu'il a écrit au sujet de la tragédie nous font voir à quel point il possédait Homère, les tragiques grecs et Aristophane. Il demeura toute sa vie fidèle à Molière, à Racine et à La Fontaine ; ce qui ne l'empêchait pas de se passionner pour Shakespeare, pour lord Byron, pour Gœthe ; il lut aussi Calderon; enfin il chérissait les poètes italiens depuis Dante jusqu'à Leopardi, et il faisait son bréviaire du Decaméron. Avec de tels guides il lui était facile de voyager au loin en imagination. C'est en Italie qu'il alla toujours le plus volontiers. La raison de cette préférence était probablement à la fois dans son goût passionné pour les arts et dans la grande affinité qu'il sentait entre le génie français et le génie italien. Si grand admirateur qu'il fût de Shakespeare, il ne se serait pas aventuré dans son pays ; il le devinait trop différent du nôtre et il aurait eu peur de s'y égarer. Au contraire, avec Pétrarque et avec Boccace il se sentait en sûreté. Pétrarque n'avait-il pas vécu en France toute une partie de sa vie? Boccace n'était-il pas fils d'une Parisienne? Les deux pays, à l'époque de la Renaissance, se pénétraient l'un l'autre. Les Italiens qui venaient en France ne s'y trouvaient pas

dépaysés; ils y rencontraient des artistes français qui, s'ils se distinguaient surtout dans des travaux différents des leurs, n'en avaient pas moins la même passion pour la grâce et pour la beauté. Quand Léonard de Vinci visitait les châteaux des bords de la Loire, on ne pouvait assurément pas lui montrer des peintures françaises comparables même de loin aux siennes ou à celles de ses maîtres, mais combien il dut aimer notre architecture riante et harmonieuse ! C'est à cette époque-là qu'Alfred de Musset se transportait le plus souvent parlapensée lorsqu'il voulait évoquer l'Italie. Les portraits, les paysages qu'il voyait dans les galeries lui rendaient cette Italie réelle. Lui-même, par sa passion ardente pour la beauté, par la sincérité de sa poésie, par la concentration de tout son être dans l'œuvre qu'il composait, ne vivait-il pas comme un artiste de la Renaissance?

Ce n'est pas qu'il se soit montré indifférent à l'égard des Italiens modernes; il goûtait profondément la musique de Rossini et les poésies de Leopardi. Il s'intéressait aussi au sort du peuple italien et il prévoyait qu'il secouerait bientôt le joug de l'Autriche : « Ce qui est juste, disait-il un jour à son frère (1), n'est pas aussi difficile qu'on le pense. On n'empêche point de pousser les rameaux de l'arbre de la vie, et il y a

(1) Biographie, ch. xvi.

au delà des monts un peuple qui demande à vivre. Les égoïstes croient le monde fait pour eux et sourient des souffrances d'une grande nation, mais c'est de leur politique à eux qu'il faut sourire. L'intelligence tient par lamain la liberté. Peut-être elle n'est pas loin, cette liberté si longtemps attendue, car elle marche par des chemins qu'on ne connaît pas. Du haut du dôme de Milan et du campanile de Saint-Marc, on la verra quelque jour paraître h l'horizon. » Malgré cette vive sympathie pour les Italiens du Risorgimento, il ne faut pas regretter, étant donné qu'il ne pouvait leur venir en aide autrement que par cette belle prophétie, qu'Alfred de Musset les ait si peu connus. S'il eût prolongé son séjour en Italie ou s'il y fût revenu, il aurait peut-être connu de trop près les Italiens du dix-neuvième siècle pour pouvoir se représenter aussi librement et aussi fidèlement les contemporains de Boccace et de Léonard de Vinci. Et maintenant que la jeune Italie a conquis son indépendance, n'est-ce pas, comme le faisait Alfred de Musset, à l'école des maîtres de la Renaissance qu'il faut à elle-même lui conseiller d'aller, si elle veut se refaire une vie nouvelle d'art et de poésie ?

Depuis bien des siècles, et surtout depuis le romantisme, l'Italie a eu de fervents amoureux parmi les poètes étrangers. Aucun n'a su exprimer sa passion pour elle avec autant de chaleur et de tendresse

qu'Alfred de Musset. Aux Italiens qui veulent connaître un de nos vrais poètes et qui veulent savoir comment un Français a aimé leur pays, ce sont ses œuvres qu'il faut donner à lire. Aux Français qui partent pour l'Italie et doivent y faire un long séjour, parmi le peu de livres qu'ils peuvent prendre avec eux, il faut conseiller aussi d'emporter leur Musset; même à Florence, même à Venise, au milieu de tant de merveilles, les yeux pleins de visions grandioses ou exquises, un jour viendra où ils seront heureux en le feuilletant de retrouver sur la bouche de ses héroïnes un gracieux sourire français. Le danger est que cette lecture peut donner en Italie même une trop grande nostalgie de Paris et qu'on se surprend, en face du palais des doges ou au pied du campanile de Giotto, à fredonner les chansons de Fortunio et de Mimi Pinson. Aux Français enfin qui n'ont pas pu franchir les Alpes, et qui doivent se contenter de voyager en songe dans le beau pays, c'est encore Alfred de Musset qu'il faut indiquer comme le meilleur guide dans de telles rêveries, plus belles souvent que de vrais voyages. Qu'ils aillent au Louvre, qu'ils étudient l'histoire de la peinture et de la sculpture, qu'ils lisent les poètes italiens, mais qu'ils n'oublient pas Alfred de Musset; qu'ils le relisent au contraire, et d'un bout à l'autre, depuis Portia jusqu'à Carmosine; dans son œuvre si variée, si pleine de

jeunesse et de gaieté, de passion mélancolique et de tendresse souriante, ils trouveront une Italie qui, pour n'être qu'une vision de poète, n'en est pas moins une Italie véritable, un pays de beauté et d'amour.

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