SES FANTAISIES NAPOLITAINES
Lamartine, à vingt et un ans, n'avait jamais quitté la province ; la plus grande ville qu'il connaissait était Lyon; il n'avait non plus jamais vu la mer. Ce fut à cet âge qu'il fit son premier voyage en Italie et qu'il séjourna de longs mois sur les bords du golfe de Naples. Tout le reste de sa vie poétique demeura éclairé par ce premier rayon de soleil italien.
A son retour en France, il alla à Paris, où il eut de bonne heure des succès littéraires et mondains, et lorsque à trente ans il publia son premier recueil de vers, il devint le poète favori des jeunes gens et des femmes. Nommé attaché d'ambassade, il refit le voyage d'Italie avec la jeune Anglaise qu'il venait d'épouser. Son second séjour à Naples et les années qu'il passa à Florence, à l'ambassade (1825, 1826, 1827), lui firent assurément mieux connaître l'Italie, mais les
premières impressions, bien que moins prolongées,
avaient été les plus fortes. Il avait laissé un peu de sa
plus belle jeunesse
Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger...
A cinquante-quatre ans, devenu depuis longtemps par la politique un des hommes les plus populaires de France, mais traversant une période difficile, accablé de gloire et de dettes, et recourant à la plume pour payer ces dernières, c'est de nouveau à sa chère île d'ischia qu'il alla chercher la santé et l'inspiration. Il y composa l'épisode des Confidences où il raconte comment mourut de chagrin une jolie et naïve fille de pêcheurs, abandonnée par lui après d'innocentes amours. Dans les Mémoires qu'il écrivit presque octogénaire, il s'efforce de nous faire croire à la réalité et à la pureté des amours qu'il a contées dans ce roman. Il confesse seulement qu'avant d'être corailleuse Graziella avait été employée à la manufacture de tabacs. Il est impie de discuter les fictions des poètes. Gardons-nous de porter une main profane sur les beaux cheveux que la pauvre fille de Procida avait coupés pour les offrir à la Madone. Dans la correspondance du poète il y a, de la fin de janvier à la miavril 1812, un vide qu'il faut respecter. Tenons-nousen à ce que dit cette correspondance pour suivre l'heureux adolescent dans son premier voyage.
Les précieux fragments du journal intime de sa mère nous aideront d'abord à comprendre ce qu'avait été son éducation. Ses premières lettres nous diront comment il avait été préparé à ce voyage. Ses vers enfin nous révéleront les émotions profondes qu'il ressentit en Italie.
L'enfance et l'éducation de Lamartine. — L'esprit poétique et la piété de sa mère.
Les sentiments que le poète traduira en vers harmonieux sont déjà presque tous exprimés dans le petit volume qu'il a publié sous le titre de Manuscrit de ma mère. Alix des Roys était fille de la gouvernante des enfants du duc d'Orléans; elle dit que dans son enfance elle ne se figurait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'à la cour. Son fils, plus tard, par sa passion pour le luxe et les grandeurs, ne se souviendra que trop des jeunes années de sa mère; mais elle, quand, transportée loin du fracas de la cour, mariée et mère de famille, elle dut habiter la solitude de Milly, elle sut comprendre son rôle de modeste châtelaine et goûter les joies de la vie des champs.
« Nous nous sommes promenés ce soir, écrit-elle (il juin 1801), avec mon mari et mes deux filles
aînées dans nos vignes en fleur; tout l'air était parfumé par leur bonne odeur. Nos vignes sont tout notre revenu, pour nous, nos enfants, nos domestiques et nos pauvres. Si tout ce qui est en fleur se tourne en grappes, nous serons bien à l'aise cette année... » Les orages viennent; elle sait se résigner et se préparer à des sacrifices : « La grêle a achevé de détruire toute notre récolte... Ce malheur nous oblige à bien des retranchements et des privations : tous nos projets d'aller passer les hivers à Màcon, pour l'éducation de nos filles, sont renversés; nous vendrons probablement notre cheval et notre char à bancs. » Et elle a prié « au bruit des grêlons qui cassaient les branches et les vitres et des sanglots des paysans qui se désespéraient dans la cour ».
Cette communion d'âme avec la nature et les paysans et cette piété seront les deux sources de la poésie de Lamartine. La prose de sa mère, écrite cependant pour rester dans l'ombre, atteint parfois à une grandeur poétique. En parlant des montagnes qui séparent leur vallée de celle de la Saône, elle dit : « Ces sommets qui fléchissent et se relèvent tour à tour, comme de la terre pétrie sous la main pesante de Dieu, sont couverts de sapins, de hêtres et, dans quelques endroits, de genêts dont les fleurs jaunissent comme une dorure des plaques du paysage; ailleurs, ce sont des bruyères violettes ou
des pelouses grises sur lesquelles on voit d'en bas blanchir les moutons... (1). »
Elle aime « en idée » les montagnes et la mer, qu'elle n'a jamais vues pourtant : « Ceux qui sont nés en face de ces belles œuvres de Dieu doivent en avoir des images plus grandes que nous... » En cela elle se trompe. Les longs désirs préparent l'âme à comprendre la grande beauté. Si Lamartine était né au bord de la mer ou dans la haute montagne, il n'eût pas ressenti les fortes émotions qu'il éprouva lorsque, à vingt ans, il traversa les Alpes et s'en vint rêver sur les bords du golfe de Naples.
Le renouveau du sentiment religieux, après la période de révolte contre la superstition et le culte établi, contribua beaucoup au succès des poésies de Lamartine. C'est encore à l'éducation et à l'exemple que lui donna sa mère qu'il doit surtout ses inspirations pieuses. Elles ne se développèrent chez lui qu'assez tard; nous n'en trouvons guère de traces à l'époque de son premier voyage en Italie; mais elles sont déjà tout auprès de lui. Tandis qu'il lit les Confessions de Jean-Jacques, sa mère lit celles de saint Augustin, et elle s'applique à imiter sainte Monique. Sa religion n'est pas une vaine superstition; dans son journal, où il est si souvent question de
(1)19 juillet 1801.
soumission à la Providence et d'espoir en elle, il n'y a aucun signe de formalisme étroit. Elle est fidèle aux pratiques du culte, mais elle n'a ni esprit sectaire ni ascétisme maladif. Elle considère la vie d'une bonne mère de famille comme aussi sainte que celle d'une vierge cloîtrée (1).
Elle est pleine de piété filiale et d'amour fraternel. Elle envoie « en se retranchant tout » vingt louis d'or à un frère malheureux. Elle fait, en plein hiver, pour aller voir sa mère, le voyage de Mâcon jusqu'à Rieux, petit village de la Brie : « De Coulommiers à Rieux, écrit-elle, j'ai été obligée de faire la route à cheval, sur un cheval de fermier qu'un enfant tenait par la bride. Il faisait un vent glacial; j'ai souffert sur les neiges ce qu'on doit souffrir en Sibérie. Jamais je ne peindrai la joie que j'ai eue de revoir ma pauvre mère; elle a été bien saisie elle-même en m'embrassant. Ce moment m'a fait oublier toutes mes peines. »
Elle élève avec courage et intelligence ses enfants ; ils sont six, un garçon et cinq filles, et elle les a nourris elle-même. Le garçon ira au collège à Lyon, puis à Belley, mais elle se fait elle-même l'institutrice de ses filles : « Après le dîner, on travaille à l'aiguille; à la tombée de la nuit, nous récitons ensemble le chapelet, et le soir, à la veillée, nous lisons quel-
(1) 5 février 1805.
(juefois une comédie de Molière... » Son fils, plus tard, trop épris de choses étrangères, semblera un peu oublier cette éducation toute française; cependant, c'est à la pratique de nos vieux auteurs qu'il devra le meilleur de son style.
Le mettre interne au collège avait été un grand sacrifice pour sa mère : « Je suis à Lyon, où je ramène Alphonse dans sa maison d'éducation : le cœur m'en saigne. J'ai été, ce matin, assister à la messe dans cette maison. Je ne cherchais que ses beaux cheveux blonds au milieu de toutes ces petites têtes. Mon Dieu ! que c'est affreux de déraciner ainsi cette jeune plante du cœur où elle a poussé, pour la jeter dans ces maisons mercenaires! » L'enfant n'y est pas mauvais élève : il est au nombre de ceux que l'on choisit pour aller voir Bonaparte passer la revue sur la place Bellecour; mais la réclusion ne lui va pas. A douze ans, il s'échappe de son collège. On le rattrape à six lieues de Lyon, et on a de la peine à lui faire écrire une lettre pour demander pardon à son père. Ce précoce esprit d'indépendance alarme un peu la mère; elle obtient pourtant qu'on le change de collège, et on le met, l'année suivante, chez les jésuites, à Belley. A la fin de sa rhétorique, il revient chargé de couronnes; il a seize ans; sa mère ne peut s'empêcher de le contempler : « Il est plus grand que moi d'une main, un peu maigre et un peu pâle, mais
fort, quoique élancé. » Elle ne lui trouve pas le ton aussi doux qu'elle voudrait, mais elle craint en le grondant de l'éloigner d'elle.
L'année suivante, il finit son temps de collège en passant ses thèses de philosophie. Dans la première lettre que nous donne de lui la correspondance publiée, il raconte à son ami Guichard, de Bienassis, comment il a voyagé de Belley à Màcon : « J'ai fait plus de la moitié du chemin à pied, avec mon petit paquet sur le dos... je m'en allais tout le long de la route chantant, comme un troubadour, quelque vieille romance; j'en composais même tout en marchant: lorsque je trouvais quelque beau site, je m'asseyais et je le contemplais tout à loisir... (1). » Et il veut se faire chevalier errant.
Projets de voyage. — Lamartine apprend l'italien et l'anglais et lit Chateaubriand et Mn,e de Staël. — Son engouement pour la littérature anglaise. — Ses parents l'envoient en Italie pour qu'il échappe à la conscription.
Il ne tardera pas à méditer de longs voyages et surtout celui d'Italie. Il félicite Virieu d'un beau
(1) 24 septembre 1807.
projet d'aller à Rome et d'y avoir quinze laquais (1). Comme toute carrière lui est fermée, « hors celle du génie et des arts, » c'est au milieu des ruines et des beautés d'imagination qu'il lui faut aller vivre. Rome donc, et il s'y contenterait même d'un cheval, d'un cabriolet et d'un laquais. « Athènes ensuite et la vieille Grèce ; quelques mois d'hiver dans les montagnes d'Ecosse, auprès des ombres d'Ossian et de Fingal; un petit tour aux grandes Indes pour tenter la fortune, un an ou deux en Amérique pour voir la jeune nature. » Voilà de beaux projets qu'il ne fait d'ailleurs qu'en plaisantant, car il se voit revenant d'Amérique « avec des souliers un peu usés, une vieille redingote percée au coude, un chapeau déformé, la cravate noire, la culotte de peau, la pipe à la bouche... ».
En attendant, pour se préparer à ces grands voyages, il apprend l'italien et l'anglais, lit Mme de Staël et Chateaubriand. Quatre années s'écoulent entre sa sortie du collège et son départ pour l'Italie, pendant lesquelles, abandonné à lui-même, inquiet de son avenir et rêvant la gloire, il lit passionnément et s'exerce, sans trêve, à composer des vers. Il écrit de longues lettres à ses deux amis de collège, Aymon de Virieu et Guichard de Bienassis, confidents de ses
(1) 1er juin 1809.
70 L'ITALIE DES ROxM ANTIQUES
projets de gloire et d'amour et premiers lecteurs de ses poésies juvéniles. Très jeune de cœur à dix-huit ans, il n'a connu encore ni la moquerie ni la cruauté, lorsqu'il envoie à son ami Guichard d'innocents fragments comme celui-ci :
Sous la fenêtre d'une belle, Mêlant ma plainte au bruit des vents, Je chantais des vers languissants Dont se moquait une cruelle. . .
Comme il n'a auprès de lui que d'indulgents amis à qui montrer ses œuvres, rien ne l'arrête et son imagination court à l'aventure, sous l'ondée trop souvent monotone des strophes et des rimes. Dans une des premières lettres que nous ayons de lui, il dit à Guichard : « Je m'aperçois que je suis verbeux, comme les vieilles gens... » Il ne se corrigera guère de ce défaut, et il n'aura jamais la concision nécessaire à une œuvre dramatique, mais dans le vague des libres méditations il trouvera des accents de puissant lyrisme.
Il a horreur des mathématiques, néglige toutes les sciences et n'a même pas, comme son cher Jean- Jacques, de passion pour la botanique. Élevé à la campagne, amant de la grande nature, le goût de
• l'histoire naturelle ne lui vint jamais. Tout ce qui est précis lui déplaît. En poésie, il ne voudra jamais
j s'assujettir aux exigences des poèmes à forme fixe
Dans les arts, c'est à la musique qu'il est le plus sensi- » ble; elle lui plaît parce qu'elle est fluide et impalpable. Il s'écarte peu à peu dans ses lectures de ce qui est clair, raisonnable et de vieille tradition française. Au sortir du collège il ouvre encore volontiers Molière, Racine et Voltaire, mais il ne tarde pas à les négliger pour suivre Chateaubriand dans les solitudes du nouveau monde. Il lit et relit René et s'en donne « à cœur joie » de pleurer (1). Il s'attache à Montaigne, mais le quitte quand il tombe amoureux. C'est lalec- k ture de Jean-Jacques Rousseau qui l'impressionne * le plus. Quand sa mère veut brûler les livres si habilement écrits du cynique sophiste, l'adolescent curieux et désobéissant les a depuis longtemps lus et relus. Il va, quand il est à Lyon, méditer seul et lire les Confessions dans une grotte des bords de la Saône (2) . Quand il lit pour la première fois la Nouvelle Héloïse, * c'est du délire. Il sera toute sa vie épris de la Julie de Rousseau ; il pensera à elle en aimant son Elvire et en composant les stances du Lac ; il donnera le nom de Julie à sa fille et à l'héroïne du roman où il conte l'histoire de ses amours les plus passionnées.
Après la Nouvelle Héloïse le roman qui excita le plus son admiration fut Corinne. Il y trouvait, mêlée au récit d'aventures sentimentales, une description de
(1) 21 octobre 1809.
(2) Corr. 2 mai 1810.
l'Italie. Ce livre aviva en lui le désir des voyages :- « Je le lus en deux jours, dit-il, me croyant transporté dans un autre monde. » Sous l'impression de cette lecture, il part tout seul à Saint-Point, n'emportant que YOrlando furioso. Il n'était guère en état de lire l'Arioste. Il avait fait différentes tentatives pour apprendre l'italien, placé une grammaire italienne en évidence sur sa cheminée (1); mais ayant envie de concourir pour un prix que décerne l'Athénée de Vaucluse, il s'aperçoit que tout ce qu'il sait de Pétrarque (2), c'est qu'il a aimé Laure et composé des sonnets; il serait embarrassé pour les lire dans le texte. Ce qui lui donne un grand désir de savoir l'italien, c'est la renommée d'Alfîeri : « Il aimait tant les chevaux, la poésie, les lettres, ses amis, les voyages et la gloire ! . . . »
Lamartine à cette époque de sa vie n'a qu'un assez faible patriotisme. Tout a été si bouleversé en France et en Europe par la Révolution qu'un fils de gentilhomme ne s'y reconnaît plus. En réalité, la cause de départ pour l'Italie fut la crainte que l'on avait de le voir pris par la conscription. A son retour, en avril 1812, il s'arrêtera prudemment à Milan et attendra que son père lui écrive qu'il peut
(1) Lettre à Guichard de Bienassis, 10 décembre 1808.
(2) Lettres à Ayraon de Virieu du 30 septembre 1810 et du 12 décembre 1810.
rentrer en France sans danger d'être incorporé. A vingt ans, ses enthousiasmes littéraires le portaient encore plus vers l'Angleterre que vers l'Italie. Il n'entendra parler de lord Byron que longtemps après son retour d'Italie, mais dès que paraîtra Childe Harold il reconnaîtra en lui le héros qu'il aurait voulu créer, et la vie de lord Byron est celle qu'il aurait voulu vivre. Outre la mode qui sévissait alors, la passion du grand luxe qui le tourmenta toute sa vie devait contribuer à son admiration pour la riche Angleterre. Quand il sera plus tard attaché d'ambassade à Florence, il aura de beaux chevaux et s'en ira caracoler aux Cascines. A dix-huit ans, il soupire en écrivant à son ami Virieu : « Que n'ai-je une jolie maison de campagne à une demi-lieue de la ville, avec un beau cheval et un boguey bien propre pour y venir prendre mes leçons ! » Il ne sait pas encore l'anglais et n'a lu que de pauvres traductions, mais il estime la poésie anglaise supérieure à la française et à l'italienne (1), et il médite un voyage en Angleterre avec son ami Virieu. Il lit Pope, qu'il préfère à Boileau, les romans de Fielding, de Richardson, de Goldsmith. Sterne le fait pleurer comme un enfant (2). A Lyon, il fréquente surtout des Anglais, et il a assez
(1) Lettres à Aymon de Virieu du 3 mars 1809 et du 10 août
(2) Lettre à Virieu du 23 mars 181 1 .
«le persévérance pour apprendre véritablement leur langue. Il traduit les Nuits d'Young, une tragédie r d'Addison, et quand il est pris d'idées sombres, il se récrée avec quelques auteurs anglais comme Ossian, Young et Shakespeare (1).
Il était dans tout le feu de ses études anglaises, lorsque son départ pour l'Italie se décida inopinément.
■ Un amour à oublier en fut le prétexte. Il n'avait eu jusque-là que d'insignifiantes passions, des désirs d'aimer plutôt qu'autre chose et des aventures de bal masqué. Il aimait le théâtre et la danse et n'avait vécu innocent ni à Lyon, ni à Mâcon, mais il n'avait eu aucune passion profonde. Il regrettait en lisant Parny de n'avoir pas d'Éléonore (2), en lisant la Nouvelle Héloïse, de n'être pas amoureux comme Saint-Preux (3). Et lisant Werther il soupirait : «Voici l'automne : c'est le temps où je deviens amoureux,
- mélancolique, rêveur, ennuyé de la vie ; c'est le temps où je lis Werther et où je suis souvent tenté d'imiter cet aimable et malheureux héros de roman. . . »
* Ne nous effrayons pas : septuagénaire il aimera encore à nous parler de ses belles victimes. Pour le moment,
■ ce qui le tourmente, c'est d'être obligé de se créer des maîtresses imaginaires (4).
(1) Lettre à Virieu du 24 mars 1811.
(2) Ibid., du 28 mars 1810.
(3) Ibid., de septembre 1810.
(4) Lettre à Virieu du 4 janvier 1811
Une fois il s'était écrié : « Ah ! mon ami (1), me voilà pris ! me voilà mort ! j'aime, et j'aime sans espérance ! j'aime quelqu'un qui ne peut m'aimer ; du moins, j'ai de fortes raisons de le craindre. Quant à la dernière petite intrigue dont je te parlais dans ma dernière lettre, c'est fini... » Celle-ci ne dure aussi qu'une • seule lettre.
Un jour vient cependant où, quand il écrit (2) qu'il se sent « une passion naissante et malheureuse clans le coeur », cette fois, c'est tout de bon. Il croit aimer pour la vie, et il veut prendre aussitôt un parti violent pour obtenir à vingt-cinq ans la main de celle qu'il aime. Il ira à Paris chercher une position ; s'il n'y réussit pas, il se fera soldat. Et bientôt son désespoir grandit ; puisqu'il ne peut vivre heureux en France, il déclare qu'il veut aller se faire tuer en Espagne ou en Russie (3 avril 1811). Et la fièvre le prend.
Cela devenait grave ; les parents s'en émurent. Le mariage leur paraissait peu raisonnable; peut-être n'avaient-ils qu'une médiocre confiance dans la durée des sentiments du jeune poète. Pour l'en distraire et pour l'éprouver, ils proposèrent le voyage d'Italie. Une occasion se présentait : une cousine de sa mère venait de se marier et allait avec son mari passer deux mois à Livourne. On pouvait leur confier le pauvre
(1) Lettre à Guickard du 10 décembre 1809.
(2) Lettre à Guichard, 1er février 1811.
amoureux. 11 fut aussitôt prêt à partir. Il écrit le même jour (30 mai 1811) à Guichard et à Virieu, leur annonçant que les prochaines lettres qu'ils recevront seront datées de Florence ou de Rome ; il séjournera dans toutes les belles villes d'Italie, il prendra en Toscane le bon accent italien. A son retour il s'embarquera à Gênes ; il verra donc aussi la mer. Mais les amours ? « Ce soir, dit-il, je vais annoncer mon triste départ. Que de larmes vont couler ! Combien j'aurai d'assauts à soutenir pour ne pas me dédire ! Mais j'ai du cœur, et toutes les Armides de ma patrie ne re*tiendront pas un chevalier qui va courir les aventures et voir tout ce qu'il y a eu et tout ce qu'il y a encore de beau et de grand dans le monde... » Il demande d'ailleurs à Virieu de ne point tarder à le suivre en Italie. Qui sait où le jettera le désespoir ? Peut-être est-ce son tombeau que son ami viendra chercher à Rome ou à Naples.
Lamartine à Turin, à Milan, à Bologne. — Comment il juge les Italiens. — Il séjourne à Livourne. — Il va à Florence.
Il ne partit qu'au mois de juin. La première lettre d'Italie que nous donne la correspondance est de Bologne et n'est pas datée. Il dit à Virieu qu'il n'a été content jusque-là que des Alpes et de Turin. Il n'attache pas d'importance à cette Italie du nord qui est « l'Italie moderne » . Turin, cependant, l'a émerveillé. Le jeune voyageur, qui ne connaît pas Paris, y fut sans doute surtout impressionné par le mouvement d'une grande ville, par l'alignement des grandes rues et le déroulement infini des arcades.
A Milan, il trouve que la cathédrale vaut « huit jours d'admiration », mais il ne dit rien des ruines de la grande fresque de Léonard de Vinci. Le réfectoire du couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, dont un général de Bonaparte avait fait une écurie, et dont on avait dû ensuite murer la porte, avait cependant été ouvert de nouveau en 1801. Mais Lamartine, à cette époque de sa vie, semble ignorer qu'il y a eu un Léonard de Vinci et ce que fut la passion pour la peinture aux beaux siècles de l'Italie.
Il va au théâtre de la Scala entendre « de la belle musique italienne, entre des abbés et des filles publiques ». Ce mélange l'offusque, comme aussi de voir au Cours oriental la foule des équipages magnifiques « garnis de jolies femmes et d'hommes maussades et taciturnes ». La première impression que lui ont produite les Italiens est fort mauvaise. Il est probable qu'à cette époque des guerres de l'Empire les Français étaient assez mal reçus au delà des Alpes. Et le jeune poète, dont on n'attendait que paroles admiratives, est déçu à son arrivée : « Ah ! le triste pays que l'Italie, dit-il, si on veut y vivre avec les vivants ! Aucune politesse, aucune prévenance, personne qui réponde aux vôtres. Voilà du moins ce que j'ai vu jusqu'à Bologne. Quand je trouve un Français, je l'embrasserais volontiers. Je parle à tous nos soldats que je rencontre ; ils sont plus aimables qu'un seigneur italien. » A l'étranger, aux plus indifférents, la douceur de la patrie se révèle. Lamartine n'avoue pas combien il est pénible d'entendre résonner autour de soi un langage étranger que l'on ne comprend pas. C'est son cas, et c'est pour cela surtout qu'il parle à tous les soldats français qu'il rencontre. Il se montre très injuste pour la jeune Italie ; il le sera longtemps. Plus tard, quand il sera à l'ambassade de Florence, il écrira dans le Dernier Chant du pèlerinage d'Harold les vers insultants qui lui valurent son duel
1 avec le colonel Pepe. Il ne sentait pas l'admirable ' mouvement du Risorgimento qui se préparait.
Bologne lui paraît toutefois « une ville charmante » . * Il y visite l'université, admire les cabinets de physique et s'émerveille du désintéressement des professeurs. Nous n'avons pas ses premières impressions de Florence. Plusieurs lettres manquent à cet endroit dans la correspondance. Dans la lettre de Livourne du 8 septembre, il ne dit rien non plus de l'émotion qu'il ressentit lorsqu'il vit la mer pour la première fois. Il dit seulement de Livourne que c'est « un magnifique port de mer ». Puis, parlant par métaphore et se souvenant d'heureuses journées passées à Bienassis avec ses deux amis : « Les nuages s'amoncellent, dit-il, le jour disparaît, la mer s'agite ; ô journées tranquilles du rivage, que nous étions sots de ne pas vous apprécier assez et de désirer de nous embarquer et de faire aussi notre triste traversée!... » Et il s'excuse de son style poétique, « auquel on ne peut échapper dans ce beau pays, sur ces bords charmants de la Méditerranée. » Il commence à prendre goût à la langue italienne, qu'il trouve « vraiment céleste ». Mais son cœur est « plein de tristesse » . Il songe encore à ses amours.
Vers la mi-octobre, les personnes avec qui il était venu à Livourne étant obligées de retourner en France, on le laisse seul. Il a d'ailleurs grand besoin
de quelqu'un à qui communiquer ses impressions, et il se plaint de faire son voyage « assez maussadement ».
• La séparation est pour lui « cruelle et longue ».
Le 22 octobre 1811 il est à Florence, d'où il écrit à Virieu qu'il doit partir le surlendemain pour Rome, bien que la route soit peu sûre à cause des vols et des assassinats, mais il se confie à la destinée. Florence » lui plaît davantage que la première fois ; il a visité l'intérieur du palais Pitti ; il a trouvé à la galerie (pro-
• bablement celle des Offices) « de nouvelles beautés », mais il ne donne aucun autre détail. Peut-être notaitil quelques impressions dans ses carnets. A Bologne, il avait déjà « un petit volume de notes décousues » Un peu plus tard il promet à Guichard de lui rapporter « un portefeuille bien garni » de descriptions d'Italie pour le distraire les soirs d'hiver à Bienassis.
» Ces carnets sont perdus, mais il est probable qu'ils ne - contenaient pas d'indications précieuses. L'art et
• la poésie des Toscans étaient encore lettre morte v pour Lamartine. Plus tard, après de longs séjours à
Florence, il saura du moins goûter le charme du > paysage : « A l'heure où la chancellerie de l'ambassade se fermait, » écrit-il dans le commentaire à une pièce des Harmonies (1), « après les dépêches écrites, je montais à cheval sur le quai de l'Arno ; je sortais de la ville
(1) Celle qui esl intitulée : Encore un hymne.
par une de ces belles portes antiques qui conduisent * aux campagnes voisines ; j'errais seul entre les haies de figuiers, d'oliviers, de cyprès qui revêtent ces col- ; lines d'une draperie un peu pâle, mais douce aux yeux, et j'écoutais en moi les inspirations fugitives, mais presque toujours pieuses, qui me montaient de cette terre au cœur. Le soleil couché, je rentrais par les longues rues sombres, pavées de dalles retentissantes et tout embaumées par l'odeur de résine qui s'exhale des charpentes des maisons et des palais de Florence, faites de bois de cyprès... » Par les chaudes journées d'été, cette odeur embauma en effet toute la ville ; dans ce parfum, la beauté des grands siècles florentins pénètre plus avant dans l'âme, mais Lamartine était plus attentif aux œuvres de la nature qu'à celles de l'homme.
Lamartine à Rome en novembre 1811. — Ses vers sur les ruines romaines. — La jeune fille dansant sur la tombe de Cecilia Metella. — Lamartine au tombeau du Tasse.
La première lettre datée de Rome que nous donne la correspondance est du 18 novembre 1811. Nous y voyons que le poète écrivait souvent à la jeune fille dont il était épris. Inquiet de Virieu, il lui dit : « Écrismoi quelques lignes seulement, pas plus long que je n'écris à mon amie quand je suis pressé : Je t'aime et je me porte bien. Ajoutes-y : J'arrive...» Il se sent triste en effet et aurait besoin d'un ami auprès de lui ; cependant il trouve que la mélancolie de Rome lui est bienfaisante : « ... Son aspect, ses mœurs, son silence, sa tranquillité, me font du bien. Si jamais des malheurs irréparables m'arrivaient, je viendrais me fixer ici. Je crois que c'est le lieu qui convient le mieux à la douleur, à la rêverie, aux chagrins sans espoir... » Il était mieux fait pour comprendre Rome que Florence. Les ruines d'alors, que les archéologues commençaient à peine à déchiqueter, avaient leur lierre et leur gazon. Le jeune poète y voyait
Les palais des héros par les ronces couverts,
Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
L'obélisque éternel ombrageant la chaumière,
La colonne portant une image étrangère,
L'herbe dans les forum, les fleurs dans les tombeaux
Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux;
Tandis que, s'élevant de distance en distance,
Un faible bruit de vie interrompt ce silence...
Ces vers font partie de son premier recueil (1) et ont pu être ébauchés pendant le premier séjour à Rome. Dans les Nouvelles Méditations, publiées en 1823, une longue pièce, intitulée : la Liberté ou une nuit à Rome, donne une description du Colisée envahi par le lierre, et le poète s'écrie :
Rome! te voilà donc ! 0 mère des Césars, J'aime à fouler aux pieds tes monuments épars; J'aime à sentir le temps, plus fort que ta mémoire, Effacer pas à pas les traces de ta gloire. L'homme serait-il donc de ses œuvres jaloux? Nos monuments sont-ils plus immortels que nous? Égaux devant le temps, non, ta ruine immense Nous console du moins de notre décadence. J'aime, j'aime à venir errer sur ce tombeau A l'heure où de la nuit le lugubre flambeau, Comme l'œil du passé, flottant sur des ruines, D'un pâle demi-deuil revêt tes sept collines...
Quelle vie le jeune voyageur abandonné à luimême menait-il à Rome? La correspondance nous donne peu de détails. Dans les Confidences, si suspectes, Lamartine nous raconte qu'en venant de Florence à Rome il s'était lié avec un compagnon de voyage qu'il avait pris pour le neveu du chanteur
(1) Méditations, la Foi.
David, mais qui était en réalité une jeune fille romaine, élève de ce David. Elle s'était travestie pour la route. C'est elle qui est son guide à Rome ; elle le conduit à Frascati, à Tivoli, à Albano ; elle est gaie et folâtre et danse sur la tombe de CeciliaMetella. Que faut-il croire de tout cela? Est-ce à lui ou à un autre que cette aventure est arrivée? Lui qui aime tant à conter ses moindres succès féminins à ses amis, il ne dit rien de tout ceci dans la lettre qu'il écrit à Virieu.
Sa mère semble inquiète de lui à cette époque; mais il doit y avoir dans le journal une erreur de date; la page qui porte la date du 11 octobre ne peut être que du mois de novembre, puisqu'en octobre Lamartine était en Toscane: « Alphonse, dit sa mère, m'écrit de Rome une lettre d'enthousiasme sur les monuments de cette ville célèbre; je voudrais bien être avec lui, mais je suis trop pauvre. Ses oncles et ses tantes nous aident à payer les frais de son voyage, ils nous ont donné hier pour lui 72 louis. S'il est économe, il pourra avec 100 louis passer l'hiver à Rome et à Naples ; mais qu'il est jeune et débordant d'imagination pour être ainsi livré à lui-même dans ces pays lointains !... » Et elle se réjouit qu'Aymon de Virieu, qu'elle juge « plus mûr », doive aller le rejoindre. Lamartine est lui-même bien impatient d'avoir son ami près de lui; il craint que sans lui il ne lui soit impossible de passer son hiver à Rome :
« Viens, lui dit-il, décide-moi, aide-moi, secours-moi, je suis un homme perdu... » Il a évidemment besoin d'argent.
Quand il recevra du secours, il ne résistera pas au désir de partir aussitôt pour Naples. En attendant il se promène dans les galeries du Vatican. Il y voit passer la comtesse d'Albany et se scandalise de ce qu'elle ait donné un peintre français pour successeur à Alfieri. Il va à Saint-Onuphre à la recherche du tombeau du Tasse. On commence par lui faire voir d' « ennuyeuses peintures ». (C'est au couvent de Saint-Onuphre qu'est la Vierge au donateur de Léonard de Vinci, et il y a aussi une fresque de Pinturicchio.) Ce n'est pas pour cela qu'il est venu. Où est le tombeau du Tasse ? On lui montre enfin « une très petite pierre carrée », et aussitôt il se jette à genoux: « Je ne sais pas quelle prière j'ai faite, mais je sais bien que je pleurais en me relevant... »
Ce que Lamartine adore dans le Tasse, ce ne sont pas tant ses beaux vers que sa renommée. Il accepterait, lui, l'ambitieux adolescent, la même destinée malheureuse pour avoir aussi la couronne de laurier. Il aime Rome, parce qu'elle est pleine de souvenirs de gloire. Son culte pour les poètes fameux devient une religion dans laquelle il y a déjà un pressentiment de son génie.
Lamartine à Naples en décembre. — Enthousiasme. — Lettres à Virieu. — Ennuis d'argent. — L'arrivée de Virieu. — Le mystère de Graziella. — Dix ans plus tard. — Légitimes amours. — Mme de Lamartine et le poète à Ischiaen 1820. — Le lys du golfe de Santa Restituta.
En décembre il est à Naples, et le voilà enthousiasmé. Il a cru n'y venir que pour cinq ou six jours; il comprend tout de suite qu'il y restera au moins de longues semaines. Il lui tarde toujours que Virieu vienne le rejoindre : « Tu ne verras rien au monde, lui dit-il, de plus beau que le golfe de Naples et de plus bruyant que cette ville... » Rome, à l'époque où Lamartine venait de la voir, était plus déserte et plus silencieuse qu'elle n'est aujourd'hui, etle contraste était plus frappant en arrivant à Naples. Le mouvement prodigieux des voitures, le nombre infini des riches équipages de Chiaja passant au travers d'une foule à la fois loqueteuse, mendiante, larmoyante et joyeuse, durent impressionner fortement le jeune provincial.
Avant d'aller s'installer chez un de ses cousins, directeur de la manufacture des tabacs, il était descendu à l'auberge dans le quartier de Monte Oliveto. A se promener aujourd'hui dans les rues noires et
mal odorantes de cette partie de la ville, on se demande comment Lamartine pouvait conseiller (1) à son ami de descendre à cette même auberge quand il viendrait le rejoindre. Il avait la jeunesse et la foi. L'air napolitain, dès son arrivée, l'avait grisé. On était en hiver, et pour lui, qui avait toujours passé la froide saison sous d'assez rudes climats, l'atmosphère attiédie, quand il se promena pour la première fois dans les ravins de Sorrente, dut lui sembler celle d'un paradis, et, en effet, il voyait les arbres chargés de fruits d'or. Il s'abandonna à une heureuse paresse d'esprit : « J'emploie mon temps à courir, dit-il, à voir sans suite et sans raison; je n'écris presque plus rien, je suis mort au monde, aux projets de ma jeunesse, je m'endors (2) . » Ses tourments d'amour ne sont pourtant pas encore apaisés : « Pour moi, » écrit-il à Guichard, « je traîne, je promène, je berce par toute l'Italie mes ennuis déchirants... » I] les berce trop, ils finissent aussi par s'endormir.
Le Vésuve est en éruption ; il y organise une excursion avec des dames napolitaines (3). Il va aussi à Pouzzolles, à Baïa, à la Solfatare. Quand il écrit à Virieu, le 15 décembre 1811, il arrive d'Herculanum . Les belles excursions qu'il fait lui coûtent fort cher.
(1) Lettre du 14 janvier 1812.
(2) Lettre à Guichart, 8 décembre 1811.
(3) 8 décembre 1811.
Bien qu'il soit dans un hôtel très modeste et ensuite chez son cousin, il a un « domestique et un guide » . Il ne tarde pas à avoir de nouveau des ennuis d'argent : « Je n'ai fait aucune économie, dit-il, parce qu'étant tout seul, je n'ai pas le courage d'en faire. J'ai tout jeté par les fenêtres et je suis à sec. » Et quelques jours plus tard : « Je me trouve en ce moment-ci sans le sol et avec des dettes à Naples. Je ne pourrais pas en partir si je ne trouvais pas ici une âme charitable qui eût la complaisance de me prêter quelques ducats. Je ne sais trop si je les trouverai. Je m'endors là-dessus et fais une dépense de fol en attendant... » C'est ce que le pauvre poète devait faire toute sa vie: augmenter toujours parallèlement à ses dettes la folie de ses dépenses. Il trouva l'âme charitable et put continuer à faire des dettes,, et il se mit aussi à jouer. Mais l'enfant prodigue fera pleurer sa mère : « Je viens d'avoir beaucoup de chagrin à cause de lui., » écrira-t-elle dans son journal un an plus tard (1), « on a envoyé de Lyon et d'Italie à son oncle et à ses tantes des notes assez considérables de dettes qu'il a faites pendant ses voyages... » L'intelligente femme, qui allait trouver bientôt dans les succès du poète une consolation à de tels chagrins, écrivait dans son journal, alors qu'il était tout enfant : « Acceptons le génie,
(1) 31 janvier 1813.
si Dieu le donne, mais souhaitons le bon sens à nos enfants (1) ».
Le génie que la mère avait pressenti ne s'était pas encore révélé à l'époque de ce premier séjour à Naples, mais tandis que le jeune homme, si actif jusque-là pour lire, écrire et s'exercer à l'art des vers, s'abandonne sous l'influence du voluptueux climat à une paresse momentanée, des sensations nouvelles pénètrent son âme, qui, plus tard, deviendront des souvenirs purifiés par le lointain et animant des vers harmonieux.
Il continue à conjurer Aymon de Virieu de venir partager le plaisir de ses yeux devant le beau paysage. Il ne veut pas qu'il s'arrête à Turin, ni à Gênes, ni à Livourne, ni même à Florence. Il n'y a que Rome et Naples qui comptent en Italie. Plus tard, il sera moins injuste pour Florence, et il écrira (19 janvier 1820) au chevalier de Fontenay, qui doit venir le retrouver à Naples : « Vous regretterez Florence du double quand vous connaîtrez Naples ; il y a les éléments de tout, mais c'est comme le chaos, rien n'en sort. Il faut se contenter de la volupté des yeux et du divin climat. » Et il avait compris cela à son premier voyage; car, lorsqu'il était en route pour le second, il écrivait à la marquise de Raigecourt (13 juillet 1820) :
(4) 14 janvier 1803.
« Nous allons à présent dans le pays de la pure et brutale volupté ; Naples ressemble plus à l'Asie qu'à l'Italie; il n'y a que les délices du corps, l'air, la vue, le ciel et la paresse. » Mais, à vingt ans, la « brutale volupté » lui suffit. Il s'abandonne à une insouciante contemplation comme un vrai lazzarone.
La solitude cependant lui pèse un peu. Les dames napolitaines ne l'ont pas accompagné comme il le pensait au Vésuve. Il a déjeuné seul dans le cratère. Il est allé seul à Pompéi, à Herculanum, à Pouzzoles. Dans sa lettre du 14 janvier 1812, il demande à son ami de ne pas s'arrêter à Rome plus de trois jours. Ils y reviendront ensemble. Enfin, dans sa lettre du 22 janvier, la dernière avant l'arrivée de Virieu, on sent qu'il n'aurait pas le courage d'attendre plus longtemps : « ...Mon seul désir, lui dit-il, est d'être avec toi. Viens t'attrister, viens fantasticare avec moi. Je te conduirai partout : j'ai tout vu depuis longtemps, et, sans l'espoir de te voir arriver, il y a longtemps que j'aurais secoué la poussière de mes pieds... » Il avait pour Virieu une forte amitié et ne pouvait être heureux qu'avec lui. Plus tard, voulant marquer à sa femme combien il a d'attachement pour elle, il lui dira : « Tu es mon Virieu. » Le mariage même ne diminuera pas l'affection des deux amis.
Virieu arriva enfin. C'est ici que nous trouvons dans la correspondance le grand vide. Il n'y a plus
de lettres de Naples. Les lettres qui suivent sont de Florence et de Milan, de la fin d'avril, et le jeune poète va repasser les Alpes. Le beau voyage est fini.
Comment avaient vécu à Naples les deux jeunes gens? Quelles avaient été leurs aventures et leurs heureuses folies? La pièce intitulée : le Golfe de Baïa, qui parut dans les premières Méditations, semble avoir été composée pendant le premier séjour à Naples. Le poète fait au clair de lune une promenade en bateau sur les eaux tranquilles du golfe. Une « main craintive » tient le « docile aviron », ce qui signifie probablement en prose qu'une femme est assise à l'arrière du bateau et dirige le gouvernail. Le jeune homme, au contraire, se courbe « sur la rame bruyante », et, contemplant les ruines des palais romains et aussi la belle enfant qu'il promène sur l'eau, il évoque à la fois la fierté des Catons et les amours d'Horace, de Properce et de Tibulle. Mais il n'y a rien dans le ton de la pièce qui indique une passion réelle. S'il y a quelque amourette, il la sent fragile et passagère comme le sillage du bateau qu'il conduit. Peut-être songe-t-il encore, malgré son gracieux pilote, à la jeune fille avec laquelle il a échangé ses premiers serments et qui l'attend toujours dans son pays :
Mais déjà l'ombre plus épaisse Tombe et brunit les vastes mers;
Le bord s'efface, le bruit cesse, Le silence occupe les airs.
C'est l'heure où la mélancolie S'assied pensive et recueillie Aux bords silencieux des mers Et, méditant sur les ruines, Contemple au penchant des collines Ces palais, ces temples déserts.
S'il était très amoureux, il n'éprouverait pas cette tristesse; il se sent devenir infidèle à ses amours lointaines, mais ses amours présentes ne sont qu'un badinage et comme une caresse passagère de la brise embaumée du soir.
Était-ce une cigarière ou quelque fdle de pêcheur qu'il promenait ainsi sur l'eau? Au lieu de deux, quand Aymon de Virieu était avec lui, ils étaient souvent quatre dans la barque :
Combien de fois, près du rivage Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts !
Combien de fois la barque errante Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'Amour conduits!
Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits (1)!...
Soulever un tel voile, même si c'était possible, serait d'une sotte et coupable curiosité.
Quand Lamartine adressait ces vers à son ami, dix
(4) Nouvelles Méditations, le Passé.
années avaient déjà passé sur leurs folies de Naples et de Baïa. Le poète était marié, et il était revenu avec sa femme sur ce même rivage. Il n'y a rien dans ses lettres d'alors qui indique qu'il y ait trouvé des souvenirs qui auraient été des remords. Dans la pièce des Nouvelles Méditations intitulée : Tristesse, et qu'il composa à un moment où sa santé était ébranlée, il demande qu'on le reconduise à Naples :
Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage Où Naples réfléchit dans une mer d'azur Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage, Où l'oranger fleurit sous un ciel toujours pur. Que tardez-vous? Partons ! Je veux revoir encore Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux ; Je veux de ses hauteurs voir se lever l'aurore; Je veux, guidant les pas de celle que j'adore, Redescendre en rêvant de ces riants coteaux; Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille; Retournons sur ces bords à nos pas si connus, Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile, Près des débris épars du temple de Vénus : Là sous les orangers, sous la vigne fleurie, Dont le pampre flexible au myrte se marie Et tresse sur la tête une voûte de fleurs, Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure, Seuls avec notre amour, seuls avec la nature, La vie et la lumière auront plus de douceurs.
Et croyant prochaine la fin de ses « jours pâlissants », il ajoute :
Je ne demande aux dieux que de guider mes pas Jusqu'aux bords qu'embellit ta mémoire chérie, De saluer de loin ces fortunés climats Et de mourir aux lieux où j'ai goûté la vie.
Celle qu'il adore et avec laquelle il voudrait retourner aux jardins de Cinthie est Mme de Lamartine. Les plus sceptiques n'ont, pour s'en convaincre, qu'à lire les lettres qu'il écrivait pendant son second voyage d'Italie. Le poète fut bon mari. Au même Aymon de Virieu qui en 1812 a été, à Naples, son compagnon des joyeuses folies de la vingtième année, il écrira,, de Naples encore, en 1820, pour lui donner de bons conseils au sujet du mariage, lui souhaiter une femme plutôt intelligente et bonne que jeune et riche, et il ajoutera : « Je suis toujours de plus en plus content de celle que la Providence me ménageait dans sa bonté. Je tâche de la rendre contente et heureuse aussi. Je me dépouille du plus d'égoïsme possible, car les longs et bons attachements se nourrissent de mutuels sacrifices... » Et il était véritablement heureux; vingt passages de ces lettres le prouvent. Mme de Lamartine fut la vraie muse des Nouvelles Méditations. A peine si quelques pièces comme le Crucifix sont consacrées à la mémoire de la pauvre morte déjà pleurée dans le Lac. C'est à sa jeune femme que le poète s'adresse dans presque toutes les autres pièces et qu'il dit dans Y Élégie :
Cueillons, cueillons la rose au matin de la vie ; Des rapides printemps respire au moins les fleurs. Aux chastes voluptés abandonnons nos cœurs ; Aimons-nous sans mesure, ô mon unique amie!
C'est par Mme de Lamartine et non par une fille de pêcheur qu'il se fait dire dans Ischia :
« Viens ! l'amoureux silence occupe au loin l'espace ! Viens du soir près de moi respirer la fraîcheur ! C'est l'heure; à peine au loin la voile qui s'efface Blanchit en ramenant le paisible pêcheur.
« Maintenant sous le ciel tout repose et tout aime : La vague en ondulant vient mourir sur le bord ; La fleur dort sur sa tige, et la nature même Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort.
« Vois, la mousse a pour nous tapissé la vallée,
Le pampre s'y recourbe en replis tortueux
Et l'haleine de l'onde, à l'oranger mêlée,
De ces fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux... »
C'est seulement quand il vint avec sa femme à Naples qu'il semble avoir découvert Ischia. Sans doute il y avait fait des promenades avec son ami Virieu lors de son premier voyage, mais il y avait passé presque indifférent, car il n'en parle ni dans ses lettres ni dans ses vers. Cette fois, il y loua une petite maison pour l'automne, et il écrivit à Louis de Vignet (16 septembre 1820) en lui faisant une description de l'île, qu'il compare à une montagne de la Savoie qui s'élèverait dans la mer : « Là (1), dit-il, je passe mon temps à rêvasser avec Marianne. Nous rentrons, nous dînons, nous dormons. Quatre ânes, frémissants d'une
(1) Lettre à Louis de Vignet du 31 (sic) septembre 1820.
noble ardeur, nous attendent dans la cour; Mme Birch et son écuyer Monkey ouvrent la marche; et dans ce grotesque équipage, le seul connu du pays, nous gravissons les sommets volcaniques... nous nous égarons dans les bois, nous culbutons dans les ravins. Mme Birch pleure, Monkey roule en silence et moi je ris... » Et il souhaite à son ami « une bonne petite
- perfection de femme » comme la sienne. Le climat et les eaux d'Ischia lui rendent la santé, et il dit à Virieu qu'il n'a pas d'autres tourments que des ennuis d'argent. La vie est chère dans cette île heureuse, et bientôt il faudra augmenter les dépenses « à cause des enfants ». Sans quoi il voudrait se fixer là toujours, goûtant la fraîcheur des eaux qui descendent du mont Epomée, et insouciant des tremblements de terre : « Je jouis, dit-il, à l'ombre de ces figuiers, du beau soleil et de ma femme. Nous passons mollement nos jours à ne rien faire, à lire, à errer dans les bois ou sur la mer. Nous nous aimons, nous ne connaissons pas l'ennui. Ah ! que ce temps-ci ne peut-il durer des années et que n'es-tu là !... »
En somme, Mme de Lamartine fut une nouvelle
•> Graziella plus heureuse que la première, à supposer qu'il y en ait eu une première malheureuse. L'île d'Ischia est toute voisine de celle de Procida; par un bon vent, on va de l'une à l'autre en une demi-heure. Il est donc probable que le poète alla souvent s'y
promener avec sa jeune femme. Et quand, à cinquante-quatre ans, il revint à Ischia et composa son roman, comment aurait-il pu démêler exactement les souvenirs de la trentième année d'avec ceux de la vingtième ! Lorsque l'on va de Naples à Sorrente ou à Capri et que l'on regarde dans la direction du cap Misène, Ischia et Procida se confondent l'une avec l'autre et l'on croirait qu'il n'y a plus qu'une seule île dominée par le mont Epomée. Ce que le lointain fait pour les yeux, il le fait aussi pour l'imagination des poètes, qui créent leurs fictions en combinant et en simplifiant des souvenirs épars. Ces fictions, quand un grand artiste leur a donné la vie, sont plus durables que les fuyantes réalités.
Dans la pièce du Golfe de Baïa, qu'il composait plein de jeunesse, Lamartine méditait sur la fuite rapide des heures de volupté et sur la tristesse des ruines :
Ainsi tout change, ainsi tout passe, Ainsi nous-mêmes nous passons, Hélas ! sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout s'efface.
Heureux le poète qui, comme celui-ci, laisse des vers que la vague du temps sera longue à détruire. Il n'en a guère, à notre sens, composé de plus beaux que ceux dans lesquels il interprète la légende de Santa Restituta, la patronne de l'île d'Ischia. La
vierge condamnée à être brûlée vive a été attachée au fond d'une barque enduite de poix et qu'on doit abandonner à la merci des flots après y avoir mis le feu. Mais la clémence divine adoucit ce supplice : une tempête précipite les bourreaux à la mer; la sainte expire, et son corps sans souillure est porté par les flots jusqu'à l'île d'Ischia :
Des pêcheurs, un matin, virent un corps de femme Que la vague nocturne au bord avait roulé ; Même à travers la mort sa beauté touchait l'âme. Ces fleurs depuis ce jour naissent près de la lame Du sable qu'elle avait foulé.
D'où venait cependant cette vierge inconnue Demander une tombe aux pauvres matelots ? Nulle nef en péril sur ces mers n'était vue; Nulle bague à ses doigts : elle était morte et nue Sans autre robe que les flots.
Ils allèrent chercher dans toutes les familles Le plus beau des linceuls dont on put la parer; Pour lui faire un bouquet, des lis et des jonquilles; Pour lui chanter l'adieu, des chœurs de jeunes filles, Et des mères pour la pleurer.
Ils lui firent un lit du sable où rien ne pousse, Symbole d'amertume et de stérilité; Mais les fleurs de pitié rendirent la mer douce, Le sable de ces bords se revêtit de mousse, Et cette fleur s'ouvre l'été.
Vierges, venez cueillir ce beau lis solitaire, Abeilles de nos cœurs dont l'amour est le miel ! Les anges ont semé sa graine sur la terre; Son sol est le tombeau, son nom est un mystère ; Son parfum fait rêver du ciel.
Lamartine, en insérant ces vers dans une nouvelle édition des Méditations, leur a donné la date de 1842. Mais les poètes savent-ils jamais quand ils composent leurs vers? Si on lit la correspondance de cette même année 1842, Lamartine y semble tout absorbé par la politique, et il écrit à Mme de Girardin (1) : « Faitesvous des vers? J'y ai renoncé. C'est trop puéril pour le chiffre de mes années. La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus, r Les enfantillages du poète furent le meilleur de luimême. En cherchant des rimes pour chanter les fleurs du golfe de Santa Restituta, c'est sa propre jeunesse qu'il a sauvée des injures du temps, et embaumée dans le parfum des souvenirs les plus anciens et les plus chers, souvenirs des leçons pieuses de sa mère et des visions divines des rivages d'Italie.
(1) 23 novembre 1842.
Lord Byron arriva en Italie en octobre 1816. Il avait vingt-huit ans. Il y vécut près de sept années consécutives et n'en repartit que pour aller mourir à Missolonghi. Il s'était rendu immédiatement à Venise et, à part un court voyage qu'il fit à Rome, il y demeura trois années, installé ^tantôt à Venise même, tantôt à la Mira. De janvier 1820 à novembre 1821., il habita Ravenne. Sa vie devint ensuite plus errante. Il séjourna à Pise, puis à Gênes, mais à une époque où son esprit inquiet se tournait déjà vers la Grèce. C'est surtout à Venise et à Ravenne qu'il sentit l'Italie et qu'il traduisit ses impressions dans ses longs poèmes, dans son journal et dans sa correspondance.
Lord Byron avant son arrivée en Italie. — Il est à Milan en octobre 1816. — Premières impressions.
Sept ans avant de venir en Italie, le jeune lord avait fait son grand voyage d'Espagne, de Turquie et de Grèce, et il avait à son retour publié les deux premiers chants du Pèlerinage de Childe Harold. L'Italie avait dû de bonne heure attirer la mélancolie hautaine de ce pèlerin pour qui la gloire était la vraie divinité. Le succès, la vie de plaisirs et les embarras de fortune l'avaient cependant retenu à Londres, puis, au moment où il allait partir pour voir les Alpes et Venise, son mariage s'était décidé. Au bout d'une année, pendant laquelle il était resté en Angleterre, il se séparait de sa femme, ou plutôt celle-ci refusait de revenir auprès de lui, et c'est tout l'opposé d'un voyage de noces que l'étrange poète devait faire en Italie. Il quitta son pays peu après avoir été ainsi abandonné, reconnaissant d'ailleurs lui-même qu'il méritait son infortune, et il alla promener en terre étrangère son orgueil blessé. Il visita d'abord la plaine de Waterloo. Un an ne s'était pas encore écoulé depuis la bataille. Malgré le désastre final il admirait Napoléon ; il se sentait une énergie
analogue à la sienne et aussi un besoin d'étonner le monde. De Waterloo il alla en Suisse, où il voulut gravir les hauts sommets et marcher sur les glaciers, et où il lut, en voguant sur les lacs, les pages les plus passionnées de Jean-Jacques Rousseau. ïl avait rencontré à Genève le poète Shelley, comme lui esprit révolté et fougueux lyrique. Il écrivit son troisième chant du Pèlerinage, puis il franchit les Alpes.
La première lettre datée d'Italie que nous donne la correspondance est de Milan et du 15 octobre 1816. Il dit à Murray, son éditeur, qu'il est passé par le Simplon et la route du lac Majeur. Les îles Borromées sont belles, mais lui ont paru trop artificielles. A Milan, ce qui l'intéresse, c'est la correspondance de Lucrèce Borgïa qu'on lui fait voir à la bibliothèque Ambroisienne et aussi une boucle de cheveux d'elle dont il souhaite pouvoir obtenir quelques-uns. On le conduit à la galerie Brera, mais la peinture ne l'intéresse guère; il avoue qu'il n'y connaît rien. Plus tard il dira même que la peinture et la sculpture lui paraissent les plus artificiels des arts. Il les méprise. A la galerie Brera, ce qui attire son attention, c'est un tableau du Guerchin qui représente Abraham renvoyant Agar et Ismaël. C'est le seul tableau dont il parle.
Il semble étrange qu'un homme épris de la Grèce et de l'Italie ait témoigné autant d'indifférence pour
les arts. La sculpture et la peinture étaient sans doute pour lord Byron quelque chose de trop tranquille. Il lui fallait du mouvement et de la violence. Peut-être aussi mettait-il quelque affectation dans ce dédain. N'avait-il pas trouvé spirituel de ne rapporter comme souvenirs d'Athènes que des crânes trouvés dans des sarcophages ? Lord Byron était plus sensible à la musique qu'à la peinture. Stendhal, qui le rencontra à Milan, le vit un jour au théâtre attentif et charmé : « Je fus frappé, dit-il, des yeux de lord Byron au moment où il écoutait un sestetto d'un opéra de Mayer intitulé : Elena. Je n'ai vu de ma vie rien déplus beau ni de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tète sublime reparaît tout à coup devant moi... »
C'est apparemment aussi parce qu'il était beau garçon et que les regards des belles se tournaient volontiers vers lui que le poète dédaignait les statues.
A Vérone on lui montra la tombe de Juliette, et il en emporta quelques morceaux de granit, pensant les donner plus tard à sa fille Ada et à ses nièces. Mais il ne devait jamais revoir Ada ni les filles de sa sœur Augusta, la seule personne, avait-il dit, dont il s'était séparé à regret en quittant l'Angleterre.
A l'époque où il arrivait ainsi à Venise, bien que
jeune encore, sa vie avait déjà été très tourmentée. Enfant, sa mère, au tempérament irascible, n'avait pas su se faire aimer de lui. La première fois qu'il cite les noms de l'Arioste et de Dante, c'est pour regretter de n'avoir pas leur plume afin de mieux décrire les colères furieuses de sa mère (Mrs Byron furiosa). Sa légère infirmité^ ce pied déformé qui déparait sa beauté, était pour lui un sujet constant d'humiliation et de chagrin. Il avait aimé miss Chaworth et avait cruellement souffert en la voyant danser au bras d'un autre. Ni les lointains voyages, ni les folles débauches à Newstead et à Londres n'avaient guéri son cœur. Il avait été épris de miss Milbanke et, après de longues hésitations de la part de celle-ci, il l'avait épousée, mais leur union n'avait duré qu'une seule année. Il s'était vu méprisé et abandonné. Ce fut la grande blessure d'amour-propre dont il ne guérit jamais. Sa fortune était considérable, mais embarrassée; ses créanciers le persécutaient; sa bibliothèque avait été plusieurs fois saisie et vendue. Sans son titre de lord^ il eût été probablement emprisonné. Il se voyait enfin obligé de vendre Newstead Abbey. La gloire subite qu'il avait acquise en publiant Cliilde Harold ne l'avait soutenu que pendant quelque temps; son ambition restait inassouvie. Il avait tenté de la politique, mais n'ayant pas eu au Parlement les succès éclatants qu'il avait espérés, il
s'en était rebuté, et il avait pris en haine ses compatriotes. Et maintenant, accablé par ses chagrins domestiques, il fuyait son pays, et il venait chercher des sensations nouvelles à Venise, qu'il savait la plus étrange des villes et dont il se proposait par avance de goûter toutes les voluptés honnêtes ou coupables.
Lord Byron à Venise. — Il apprend le dialecte vénitien avec Marianna Segati et l'arménien avec les moines de l'île de Saint-Lazare. — La société vénitienne selon lord Byron. — La belle-sœur de Marianna.
Sa gondole l'attend sur le canal, dit-il, dans une lettre à Moore du 17 novembre 1816. Venise lui sourit à son arrivée ; elle a toujours été après l'Orient « l'île la plus verte de son imagination ». Et il est déjà amoureux non seulement de la ville, mais d'une Vénitienne. Il a trouvé en effet un très bon logement dans la rue étroite de la Spezeria (Moore cite peutêtre mal ; il y a une calle dei Spczieri près de la Frezzaria) chez le signor Segati, un marchand de Venise qui est fort occupé de ses affaires. Sa femme, Marianna, a vingt-deux ans et ressemble tout à fait à une gazelle. Elle a de grands yeux noirs comme une Orientale. Sa voix est très douce, le dialecte vénitien
dans la bouche d'une femme est d'une délicieuse naïveté ; et milord prend avec elle de fort bonnes leçons.
Il a pourtant une autre fantaisie, celle d'apprendre l'arménien. Tous les jours il va en gondole au couvent arménien de Saint-Lazare, et il aide un des moines à corriger le texte d'une grammaire arménienne à l'usage des Anglais. Ce contraste shakespearien entre ses deux professeurs lui plaît, et il pense que l'étude de l'arménien et ses amours avec Marianna l'occuperont tout l'hiver.
îl prend part à toutes les gaietés de Venise, d'abord à celle qu"il appelle la morne gaieté (1) des gondoles, puis au carnaval. Il va au théâtre, aux conversa -ioni, dine chez la comtesse Albrizzi.
L'état des mœurs lui parait être à peu près le même qu'au temps des doges. Par parenthèse, la République des doges ayant duré dix siècles, l'état des mœurs a dû souvent s'y modifier. Au commencement du dix-neuvième siècle elles étaient assurément fort relâchées, et la perte des libertés publiques n'était pas faite pour les relever. Cependant le petit peuple intelligent et industrieux, et qui devait avoir son Manin, conservait dans les familles des commerçants et des ouvriers plus d'honnêteté que n'en pouvait
(1) Lellre à Murray du 25 novembre 1816.
trouver lord Byron dans le genre de monde qu'il fréquentait. « Une femme, dit-il (lettre à Murray, 2 janvier 1817), est vertueuse selon le code lorsqu'elle se contente de son mari et d'un amant ; celles qui en ont deux, trois ou plus sont un peu déréglées, mais ce sont seulement celles qui se prodiguent sans discernement et qui ont de basses liaisons qui transgressent la modestie du mariage. »
Telle est l'idée qu'il se fait de la société vénitienne, et, trouvant tout naturel de profiter de telles mœurs, il raconte gaiement ses aventures : « Il y a quelques jours, écrit-il à Murray, (2 janvier 1817). un gondolier m'apporte un billet sans signature, où la personne qui l'écrivait exprimait le désir d'avoir une entrevue avec moi, soit en gondole, soit à l'île de San Lazaro, soit à un troisième rendez-vous qui était indiqué... Je répondis qu'aucun de ces endroits ne me convenait, mais que je serais chez moi à dix heures du soir et seul, ou au ridotto à minuit... A dix heures j'étais seul chez moi (Marianna était allée avec son mari à une conversazione) quand la porte de mon appartement s'ouvrit et une belle et blonde fille d'environ dix-neuf ans entra ; elle me dit qu'elle avait épousé le frère de mon amorosa et désirait s'entretenir avec moi. J'y consentis et nous nous mîmes à parler italien et romaïque (sa mère étant une Grecque de Corfou), quand, au bout de quelques ins-
tants, à mon grand étonnement, entre tout à coup Marianna Segati, oui, elle-même, et après nous avoir fait fort poliment la révérence à sa belle-sœur et à moi, sans dire un mot, elle saisit ladite belle-sœur par les cheveux et lui applique quinze ou seize gifles qui vous auraient fait mal aux oreilles rien que d'en entendre le bruit. Inutile de vous dire les cris qui suivirent. L'infortunée visiteuse prit la fuite. Je saisis Marianna, qui, après plusieurs efforts pour s'en aller à la poursuite de son ennemie, eut comme une attaque de nerfs entre mes bras, et qui, en dépit de nos raisons, de l'eau de Cologne, du vinaigre, d'une demicruche d'eau... demeura ainsi jusqu'à passé minuit. « Après avoir grondé les domestiques pour avoir laissé entrer sans me prévenir, je compris que Marianna avait vu le matin le gondolier de sa bellesœur dans l'escalier, et, comme cette apparition ne lui présageait rien de bon, elle était revenue, avertie peut-être par quelqu'une de ses servantes, pour se livrer à ce pugilat... Ce ne fut pas tout. Au bout d'une heure voici venir le signor Segati, son seigneur et mari ; il me trouve avec sa femme évanouie sur un sofa, et tout l'appareil du désordre, cheveux défaits, chapeaux, mouchoirs, sels, flacons de senteur, et la dame pâle comme les cendres, qui a perdu connaissance et demeure inerte. Le mari demande ce que c'est. La dame ne pouvant répondre, c'est moi qui lui
dis que la chose s'explique le plus simplement du monde, mais qu'il faut d'abord faire revenir sa femme. . .
« Ne vous alarmez pas ; la jalousie n'est pas à l'ordre du jour à Venise, et le poignard n'est plus à la mode ; les duels en matière d'amour sont inconnus, du moins avec les maris. Malgré tout, ce fut une affaire ennuyeuse. Bien que le mari dût savoir déjà que j'étais amoureux de Marianna, je crois qu'avant ce soir-là il ne savait pas jusqu'où étaient allées les choses. On admet que presque toutes les femmes mariées ont un amant ; mais on a coutume de sauver les apparences, comme dans les autres pays. Je ne savais que dire. Je crus que le mieux était de la laisser s'expliquer elle-même (les femmes n'étant jamais à court)... Je vis que son mari était calme. Elle alla se coucher, et le lendemain, je ne sais comment cela se fit, mais ils avaient arrangé les choses. J'eus alors à m'expliquer avec Marianna au sujet de sa terrible belle-sœur (never to be sufficienthj confounded sister-in-(aw), et je le fis en protestant de mon innocence et de mon éternelle fidélité. Mais la belle-sœur, fort mal contente d'avoir été traitée de la sorte, avait, sans plus de honte, conté la chose à la moitié de Venise et les domestiques l'ont dit à l'autre moitié... »
Lord Byron ne défend nullement à son éditeur de le dire à tout Londres. Et il conte aussi ses bonnes
fortunes àMoore. Il lui dit (10 mars 1817) qu'il a été pris de la fièvre, mais que Marianna est assise auprès de lui et l'empêche de continuer sa lettre : « Voilà une paire de grands yeux noirs qui regardent pardessus mon épaule, comme l'ange qui se penche sur celle de saint Mathieu dans les vieux évangiles, en sorte qu'il faut que je me retourne et leur réponde au lieu de vous répondre. »
Projets de poèmes. — Lectures italiennes. — Le voyage à Rome. Le retour à Venise.
Il songe bientôt à faire le voyage de Rome. Marianna voudrait le suivre, s'il quitte Venise, mais elle a un mari et un enfant, et il trouve que ce serait trop de les lui faire abandonner. Marianna voit la lettre (1) où il exprime ces scrupules, et elle lui dit que s'il était réellement épris d'elle, il ne ferait pas d'aussi belles réflexions, qui ne sont bonnes que pour forbirsi le scarpe. Il partira toutefois pour Rome sans l'emmener, lui promettant d'être bientôt de retour.
Avant ce voyage à Rome, il n'a encore achevé, depuis qu'il est en Italie, aucun poème, mais il en
(4) Celle du 25 mars 1817.
médite un grand nombre. Il écrit à son éditeur (9 avril 1817) qu'il en a seize en train. L'histoire sinistre de Marino Faliero hante son imagination. Il a vu, dans le palais des doges, l'escalier sur lequel il fut d'abord couronné, puis décapité. Il veut composer une tragédie sur ce sujet. Avant de venir en Italie, il a déjà traité, dans un poème, un sujet italien, Y Histoire de Parisina. Le marquis d'Esté ayant découvert les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son fils bâtard, beau et vaillant jeune homme, leur fit trancher la tète à tous les deux. Voilà les sujets qui conviennent à lord Byron. Le tragique est ce qui lui plaît par-dessus tout. Il méprise, au contraire, la poésie sentimentale. Composer des sonnets à l'italienne ne lui irait guère; il a déclaré depuis longtemps (1) qu'il trouvait ce genre platonique, ennuyeux et ridicule. Il déteste Pétrarque,, et il n'aurait pas voulu être à sa place, « même s'il avait obtenu sa Laure, ce à quoi ce vieux radoteur, métaphysicien et pleurard, ne put jamais arriver. » Et avant de venir en Italie, ce qu'il lit volontiers en italien, après Dante et les nouvelles de Bandello, ce sont les tragédies d'Alfieri et de Monti.
Il part pour Rome. Il n'ira pas jusqu'à Naples. Il connaît Constantinople, où la vue de la mer est plus
(1) 17 décembre 1813.
belle. Le Vésuve est silencieux et il est passé auprès de l'Etna. C'est Rome seulement qu'il désire voir. Florence ne lui inspire pas la moindre curiosité (lettre du 11 avril 1817). Il passera par Ferrare et non par Mantoue, car il verra plus volontiers le cachot où fut enfermé le Tasse que l'endroit où est né « cet harmonieux plagiaire et misérable flatteur dont on lui faisait de force apprendre les hexamètres à Harrow » .
Le 26 avril il était déjà à Foligno, d'où il écrit à Murray. Il lui avait envoyé, de Florence, son poème la Lamentation du Tasse, qu'il avait composé à la suite de son passage à Ferrare. A Florence, il n'est resté qu'un jour. Il est pourtant allé aux deux galeries. Il y a vu la maîtresse de Raphaël, la maîtresse du Titien et sa Vénus, les Parques de Michel-Ange. La Vénus de Médicis lui a, dit-il, inspiré plus d'admiration que d'amour; cependant c'est la première fois que des œuvres de peinture et de sculpture lui causent quelque enthousiasme.
Il est allé à la chapelle des Médicis, « belles friperies, dit-il, de grandes dalles de pierres riches et de tons divers, pour commémorer cinquante carcasses pourries et oubliées. » Il ne parle pas delasacristienouvelle. N'était-il pas allé y voir la Nuit de Michel-Ange?
« L'église de Santa Croce,, dit-il, contient aussi
beaucoup de néant illustre. Les tombes de Machiavel,
de Michel-Ange, de Galilée et d'Alfieri en font le
Westminster de l'Italie. Je n'ai admiré aucune de ces tombes, abstraction faite de leur contenu. Celle d'Alfieri est pesante, et elles me semblent toutes trop chargées. »
Le 5 mai, il écrit à Murray qu'il est à Rome depuis déjà quelques jours. Il vient de voir un pape vivant et un cardinal mort. Pie VII a enterré le cardinal Bracchi, dont il a vu le corps exposé à la Chiesa Nuova. Rome l'enthousiasme; de là sa belle humeur et le ton plaisant de ses lettres. Il voit de jeunes artistes allemands qui, dans leur passion pour Raphaël, cherchent à lui ressembler de visage et laissent croître leurs cheveux. « Ils feraient mieux, dit-il, de les couper et d'en faire des pinceaux pour peindre comme lui. » Il trouve que l'Apollon du Belvédère est l'image de lady Adélaïde Forbes. Il s'amuse beaucoup de l'histoire d'un Anglais qui, voyant les statues équestres de Charlemagne et de Constantin aux extrémités du portique de Saint-Pierre, les prend pour les statues de saint Pierre et de saint Paul et demande lequel des deux cavaliers est saint Paul, à quoi on lui répond : « Je croyais, monsieur, que saint Paul n'était jamais monté à cheval depuis son accident. »
Quant à lord Byron^ qui ne doit jamais trouver son chemin de Damas, il chevauche tous les jours dans la campagne. Il voit Albano et ses lacs, monte au sommet des monts Albains, va aussi àFrascatiet à Ariccia. Et
tout l'enchante; c'est, selon lui. plus beau que la Grèce, plus beau que Constantinople; mais, pour la description de tout ce qu'il voit : Colisée, Panthéon, Saint-Pierre, Vatican, Palatin, il renvoie plaisamment ses amis au guide. Il pourrait aussi les renvoyer au poème qu'il va composer. Pour le moment, il ne peut pas décrire, parce que, dit-il, ses premières impressions sont toujours fortes et confuses; sa mémoire en fait un choix et les met en ordre, comme fait le lointain pour un paysage. La Rome vue ainsi à distance sera celle du quatrième chant du Pèlerinage.
Tandis qu'il est à Rome, il est tenté d'aller jusqu'à Naples; mais il y renonce, ayant peur d'y trouver trop d'Anglais; il aime mieux les haïr de loin. Il faudrait, pour qu'il pût accepter leur voisinage, qu'il fût sûr d'avoir un tremblement de terre ou une sérieuse éruption du Vésuve. D'ailleurs, il est temps de revenir auprès de Marianna, qu'il a quittée depuis bientôt un mois et qui doit se désoler sans lui. Il repart donc pour Venise. La veille de son départ de Rome, il va voir guillotiner trois voleurs et donne à Murray tous les détails de l'exécution qu'il a observée avec soin. Il a été fort impressionné en voyant trancher la première tête, mais pour les deux autres, il se sentait déjà habitué à la chose. Il aurait d'ailleurs volontiers, s'il l'avait pu, sauvé la vie de ces misérables; mais quel étrange goût, pour un poète,
116 LITALIE DES ROMANTIQUES
d'emporter, comme dernier souvenir de Rome, celui d'un tel spectacle 1
Sur la route de Rome à Venise, il visite pour la seconde fois les cascades de Terni; il pèche une truite dans le Clitumne, auprès du temple qui est sur ses bords. Trop anxieux d'être de retour à Venise, il ne s'arrête même pas à Florence. Il voit Bologne, qui est célèbre, dit-il, « par sa production de papes, de peintres et de saucisses. »
Lord Byron à la Mira. — Courses à cheval sur les bords de la Brenta. — Aventures. — Passion pour la nage. — Apostrophe à l'Océan.
Il est de retour à Venise le 18 mai. Marianna a été prise des fièvres, mais elle se remet, et quand il écrit àMurray, le 4 juin, elle est auprès de lui, et il va louer une villa à la Mira, au bord de la Brenta, pour qu'elle puisse respirer le bon air. Il ne tarde pas à s'y installer, à y avoir ses chevaux, de façon à pouvoir faire tous les soirs un temps de galop sur les bords de la Brenta, et c'est là qu'il écrit le quatrième chant de Cliilde Harold.
Il dit à Murray, le 1er juillet, qu'il en a déjà composé trente-six strophes, et il en cite le premier vers :
« J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs... » Il explique à Murray ce qu'est ce pont des Soupirs, et il commente aussi la seconde strophe : « Dans Venise, les échos du Tasse ne sont plus; le gondolier ne chante plus; il rame silencieux... »
Le silence des canaux, la compagnie de Marianna et les beaux vers qu'il écrit ne calment pas cependant les instincts violents du farouche poète. Un jour qu'il revient de sa promenade à cheval (1), des gens en voiture passent auprès de lui, et quelqu'un, mettant la tète à la portière, se met à crier très fort. Il tourne bride, fait arrêter la voiture, demande à l'homme ce qu'il lui veut, et, le trouvant impertinent, lui applique un soufflet; puis, descendant de cheval, il ouvre la portière de la voiture, commande à l'autre d'en descendre s'il ne veut pas recevoir |un second soufflet; enfin, il lui donne son adresse et lui dit qu'il est prêt à se battre en duel. L'autre va se plaindre à la police, mais on donne naturellement raison au noble lord et on renvoie le malheureux qui a été souffleté en lui disant qu'il a été l'agresseur !
Lord Byron aura des aventures de ce genre partout où il passera. Deux ans plus tard, à Bologne (2), au sujet d'un cheval qu'un officier lui a vendu et qui se
(1) Lettre du 8 juillet 1817.
(2) Lettre du 29 août 1819.
trouve taré, il insulte cet officier et veut se battre en duel sur-le-champ, proposant d'abord des pistolets qu'il a sous la main, tout chargés, puis des sabres, si bien que l'officier s'enfuit en criant au secours et au meurtre. A Ravenne, nous le verrons en révolte ouverte contre la police et le gouvernement. A Pise, un jour qu'il revient à cheval avec ses amis, un malheureux dragon étant venu à passer au milieu d'eux, on lui cherche querelle, et, comme il a le malheur de tirer son sabre, il est frappé d'un coup de fourche par un des hommes du poète, qui a ainsi des bravi à sa solde. Loin d'éviter les bagarres et les scènes sanglantes, il semble les rechercher. Il n'y a guère, dans l'histoire des poètes ou des artistes, d'exemple d'un tempérament aussi batailleur. Benvenuto Cellini n'eut pas plus d'aventures.
Au physique comme au moral, sa vitalité débordait. A cette époque, où il composait le quatrième chant de Childe Harold, il allait de la Mira à la mer pour s'y baigner, et il se laissait porter des heures entières par les flots de l'Adriatique. Ses prouesses comme nageur sont légendaires. Il dit lui-même qu'à l'exception de son ami Matthews, qui mourut noyé à Cambridge, étant resté pris dans les herbes, il n'a connu personne qui pût lutter avec lui à la nage. Dans son voyage d'Orient, comme Léandre, il était allé de Sestos à Abydos; il n'y avait pas d'exploit
dont il fût plus fier. Il l'avait aussitôt écrit à sa mère, avec laquelle il était cependant peu expansif; il le lui avait répété dans plusieurs lettres, et en avait aussi fait part à ses amis. Plus tard, quelqu'un, dans un article de journal, ayant soutenu que Léandre n'aurait jamais pu franchir le bras de mer, il explique longuement, dans une lettre à Murray (21 février 1821), comment il l'a lui-même traversé, en présence de plus de cent témoins anglais ; puis il raconte qu'il a fait un jour plus fort que cela, étant parti, à la nage, du Lido pour Venise avec deux autres personnes; à l'entrée du Grand Canal, ils n'étaient plus que deux ; au pont du Rialto, l'autre nageur, qui était déjà depuis quatre heures dans l'eau, avait dû sortir^ mais lui, il avait continué jusqu'à Santa Chiara, et il avait donc fait à la nage toute la distance du Lido à Venise, et ensuite toute la longueur du Grand Canal. Il était resté dans l'eau quatre heures et vingt minutes, tandis qu'il n'avait mis qu'une heure et dix minutes pour traverser l'Hellespont.
Ce fut, s'il faut en croire son valet Fletcher, cette passion pour la nage qui causa sa mort. En effet, le 3 janvier 1824, tout auprès de Missolonghi, où les vents contraires empêchaient d'aborder, il voulut, bien que la mer fût agitée et la nuit froide, se mettre à la nage; ce bain lui fit du mal, et au bout de quelques jours il se plaignit d'une douleur dans tous les os.
Il aimait la mer, comme pouvaient l'aimer les pirates normands, ses ancêtres, et personne n'a trouvé pour la chanter de plus grands accents lyriques que lui : « Je t'ai aimé, ô Océan ! et mon plaisir dans mes ébats juvéniles a été d'être porté sur ta poitrine, comme les bulles d'air de tes bouillonnements; dès mon enfance j'ai joué avec tes vagues, et si ton courroux les rendait terribles, cet effroi pour moi était encore une volupté, car j'étais comme un de tes enfants, et de près ou de loin, je me fiais à tes flots et je saisissais ta crinière. . . »
Le quatrième chant de Childe Harold.
Cet homme-là se mouvait dans la poésie comme il se mouvait à la nage. Les strophes n'étaient pour lui qu'autant de brassées. Il avait pris très jeune l'habitude de penser et d'écrire en vers, et ce langage lui était devenu naturel. Il avançait avec aisance dans les longs poèmes et composait sans connaître la fatigue. Dans sa correspondance, où il tient ses amis au courant de tout ce qu'il ressent, jamais il ne se plaint de la moindre lassitude devant ses manuscrits. Presque toutes les nuits, alors que tout est endormi, aux heures qui précèdent l'aurore, sa plume court
rapide sur le papier. Son écriture est celle d'un homme qui n'a pas besoin de réfléchir pour trouver quelque chose à dire, ni non plus d'effort pour le dire bien. Il n'a d'ailleurs ni préjugés ni pudeur, et rien n'arrête les élans de sa fringante imagination.
Le quatrième chant du Pèlerinage est, comme les précédents, plein d'éloquence dans les descriptions et dans les réflexions. Il faudrait être Anglais pour en bien goûter ce que Lamartine appelait « la sauvage harmonie », mais même un étranger qui suit le poète dans le texte ou dans une traduction est saisi par la vigueur de cette poésie. Qui peut citer, avant ou depuis lord Byron, une aussi puissante évocation lyrique de l'Italie? Il fallait un barde du nord, un fils d'une Ecossaise, pour sentir ainsi par contraste le charme et la grandeur de Venise et de Rome. Son ignorance même, son manque de culture artistique, lui rendaient l'enthousiasme plus facile. Les détails ne l'arrêtent pas. Ses visions sont vagues, mais grandioses.
C'est d'abord Venise, dont les palais émergent des eaux comme dans une féerie sous la baguette d'un enchanteur. Un Anglais peut méditer sans jalousie sur sa puissance maritime d'autrefois. Il retrouve aussi auprès du Rialto les héros de Shakespeare, Shylock et Othello. Les gondoliers ne chantent plus les octaves du Tasse. Venise est silencieuse dans la
mélancolie de sa liberté perdue et de sa grandeur finie. Le doge n'épouse plus l'Adriatique, Napoléon a fait brûler le Bucentaure et le lion de Saint-Marc n'est plus là que par dérision. Pourtant le poète qui a souffert continue à aimer Venise ; « c'est auprès d'elle que les plus beureux moments de la trame de son existence ont pris leurs couleurs. »
Cette Italie que le pèlerin va traverser est toujours, malgré son abandon, le jardin du monde; les herbes sauvages n'arrivent pas à y étouffer les fleurs. Voici, au sortir de Venise, les bords de la Brenta aux flots bleu foncé à l'heure du crépuscule; les yeux s'enivrent des couleurs vives et changeantes que la nuit efface peu à peu.
Sur la colline, c'est le village d' Arqua où Pétrarque vint finir sa vie; puis c'est Ferrare et ses grandes rues symétriques, abandonnées et envahies par l'herbe, Ferrare où le Tasse connut la gloire et où l'on montre son cachot. Avant lui l'Arioste, ce Walter Scott du Midi (southern Scott), a chanté à Ferrare les exploits des chevaliers : « Italie, Italie, tu as le don fatal de la beauté ! » et les barbares se disputent une si belle proie.
Voici Florence, l'Athènes de la riche Étrurie, où sont nés le luxe et le commerce modernes, où la science aussi est revenue à la vie. Là est la Vénus de pierre, belle comme elle est apparue à Paris et à
Anchise. A Santa Croce sont les cendres des hommes immortels, mais pourquoi l'ingrate Florence ne possède-t-elle pas celles de Dante, de Pétrarque et du barde de la prose, de celui qui a conté les cent nouvelles d'amour? Leurs cendres n'eussent-elles pas été plus précieuses que celles des ducs marchands auxquels on a élevé la pyramide de porphyre, de jaspe et d'agate?
Plus loin, vers Rome, c'est le lac de Trasimène, les défilés où le sang romain versé par les Carthaginois a grossi les torrents. Les ruisseaux coulent maintenant limpides, le lac a l'aspect d'un drap d'argent ; là où les cadavres étaient amoncelés, croissent des bois touffus.
Le Clitumne, que le pèlerin rencontre ensuite, coule avec des flots trop purs pour avoir jamais été souillés par le sang, et le petit temple qui est sur ses bords ne peut être celui d'une divinité cruelle. Mais, comme contraste à la riante petite rivière,, l'imposante cascade de Terni donne à la fois l'impression de l'épouvante et de la beauté (horribhj beautiful).
Et Rome apparaît enfin : « 0 Rome ! mon pays ! cité de l'àme ! ceux dont le cœur est orphelin doivent venir à toi, mère des empires défunts, qui restes seule. . . Niobé des nations ! » Ses sépulcres mêmes sont vides, le vieux Tibre coule dans un désert de marbre.
Et dans le désordre des transports lyriques les grands noms romains, les souvenirs et les ruines sont évoqués : César et Brutus, Cicéron, Virgile, le puissant Sylla comparé à l'usurpateur Cromwell, la statue au pied de laquelle tomba César, la louve nourrice de Rome, Antoine aux pieds de Cléopâtre, la tombe de Cecilia Metella, la colonne Trajane, Numa et la nymphe Égérie, le grand cirque sanglant au clair de lune. Mais sur les ruines le temps a fait son œuvre : « 0 temps, tu embellis les morts et tu ornes les ruines, tu consoles et tu guéris les cœurs qui saignent. . . » Puis c'est le Panthéon, temple de tous les dieux, depuis Jupiter jusqu'à Jésus ; le mausolée d'Adrien et Saint-Pierre enfin, plus grand que le temple de Diane à Ephèse et que la Sainte-Sophie de Constantinople, que le pèlerin a contemplée jadis ; puis le Vatican, son Laocoon et son Apollon, dieu de la lumière et de la poésie. Et le pèlerinage s'achève. Revenant de Rome, le poète voit le lac de Némi, puis, du haut des monts Albains, il aperçoit l'Océan, son vieil ami. Que sont auprès de lui l'Assyrie, la Grèce, Rome et Carthage. Les empires s'écroulent, mais l'Océan demeure « sans limite et sublime,, image de l'éternité ».
Beppo; l'imitation de Pulci. — Le palais Mocenigo. — Margarita Cogni. — La petite Allegra. — La visite de Shelley. — L'ode à Venise. — Le premier chant du Don Juan.
Lord Byron demanda à son éditeur pour ce quatrième chant 2,500 guinées (plus de 66,000 francs). Murray tr ouvant ce prix un peu élevé, lord Byron lui donna en o utre le petit poème de Beppo, où il s'essayait dans le genre qu'il devait adopter pour le Don Juan. C'est un plaisant et facile bavardage en octaves. On y sent déjà l'imitation de Pulci. Il y explique ce qu'est une gondole, ce qu'est un cavalière servente et un ridotto. Dans cette amusante divagation, il déguise à peine l'histoire de ses amours avec la femme d'un marchand de Venise. Il y explique aussi qu'il aime l'Italie parce que, pour les promenades à cheval, le temps est plus sûr et les routes plus agréables qu'en Angleterre, parce qu'on y mange des becfigues, et que le langage, ce doux latin bâtard, suave comme les baisers des femmes, semble écrit sur du satin et est liquide en comparaison du langage guttural et sifflant du nord; il ajoute qu'il y aime les femmes, depuis la paysanne au teint bronzé et aux grands yeux noirs jusqu'à
la grande dame au front poli qui a le cœur sur les lèvres et l'âme dans les yeux, douce et ensoleillée comme son pays.
Au mois de mai il quitta le logis du mari de Marianna pour aller s'installer dans le palais Mocenigo (1), qu'il avait loué sur le Grand Canal. Il n'était resté aussi longtemps dans l'étroite rue de la Spezeria qu'à cause de ses amours avec Marianna, mais une aventure avait refroidi sa passion. Il avait en effet retrouvé sur le marché des bijoux qu'il lui avait autrefois offerts; elle les avait donc vendus; il les racheta et les lui redonna, mais peu après il s'éloigna d'elle pour aller mener une vie encore moins édifiante dans le palais que lui avait loué la comtesse Mocenigo.
Moore a supprimé du journal et de la correspondance de lord Bvron les passages les plus scandaleux. Imitons sa discrétion; ne cherchons pas à pénétrer dans ce qu^il appelle un a harem indigne » , et contentons-nous de l'histoire de Margarita Cogni, que lord Byron appelait sa Fornarina, à cause du métier de son mari. C'est elle qui l'avait abordé en lui demandant du secours, sa générosité étant connue; et elle était devenue une de ses protégées, puis sa favorite. Elle était brune, grande, avait le visage
(!) Il y en a trois. Lord Byron occupa celui du milieu.
vénitien et de très beaux yeux noirs. Elle ne savait m lire ni écrire, ce qui plaisait fort à lord Byron Ayant rencontré un jour la femme du marchand de Venise, celle-ci, jalouse, lui chercha querelle, mais elle répondit que, trompant toutes les deux leur mari, elle avait les mêmes droits qu'elle, bien qu'elle fût moins riche. A un bal de carnaval, elle arrache le masque d'une noble dame qu'elle voit appuyée au bras de lord Byron. Un soir que celui-ci s'était emporté contre elle à la suite de quelque esclandre et l'avait traitée de « vacca », elle lui répondit en lui faisant la révérence : Vacca tua 'celenza. Et ces effronteries amusent le milord blasé. Un jour, s'étant querellée avec son mari, qu'elle traitait ellemême de becco ettico, elle vient chercher un refuge au palais Mocenigo et déclare qu'elle ne veut plus retourner vers lui, qu'il la bat, lui dépense son argent et la néglige scandaleusement. Son mari vient le lendemain pour la chercher et grâce à la police la ramène chez lui; au bout de quelques jours, elle s'échappe de nouveau et revient se réfugier au palais Mocenigo, d'où le lord n'a pas le courage de la chasser. Elle devint sa donna di governo et administra assez bien sa maison, où les dépenses diminuèrent. Mais au bout de quelque temps, elle se rendit insupportable à tous et lord Byron lui dit doucement qu'il fallait qu'elle retournât chez elle. Sur quoi elle le menaça du cou-
teau, et le lendemain, en effet, comme il était en train de dîner, elle entre, brisant d'abord une porte vitrée; puis elle arracbe des mains de lord Byron son couteau de table, en le blessant au pouce. On se précipite sur elle et on la désarme, et lord Byron donne à ses gondoliers l'ordre de la reconduire chez elle. Au moment où on va la faire monter dans la gondole, elle se jette dans le canal. On l'en retire à demi noyée, mais ce bain froid avait calmé sa colère, et, quand elle fut guérie,, elle se laissa enfin emmener loin du palais où elle avait régné et où elle ne revint plus. Dans ce même palais où il vivait en prince oriental, il avait fait venir la petite Allegra, la fille naturelle que lui avait donnée miss Clairmont. Il avait eu avec celle-ci, qui accompagnait les Shelley, une liaison clandestine à l'époque de son séjour à Genève, et il avait voulu se charger de l'éducation de l'enfant, qui était ainsi la demi-sœur d'Ada. Les deux pauvres filles devaient mourir jeunes, sans s'être connues et sans avoir eu conscience des désordres et des tristesses de la vie du poète. En août 1818, Shelley vint à Venise avec miss Clairmont, pour tenter d'obtenir qu'il confiât la petite Allegra à sa mère. Il fut très dur pour miss Clairmont, qu'il ne voulut pas revoir, consentant à peine à ce qu'elle vît sa fille. Shelley a conté ce voyage de Venise dans une lettre à Mary Shellev et aussi dans son Julian et Maddalo, où il
décrit les courses à cheval que les deux poètes firent sur le Lido. Écrivant un peu plus tard (octobre 1818) à Peacock, Shelley lui donne ses impressions sur la misérable vie du grand seigneur anglais : « Les Italiennes qu'il fréquente, dit-il. sont peut-être les plus méprisables femmes qui soient en ce monde sublunaire, les plus ignorantes, les plus répugnantes, les plus bigotes; les comtesses sentent tellement l'ail qu'un Anglais ne peut approcher d'elles. Eh bien! lord Byron est familier avec la plus basse catégorie de ces femmes, celles que ses gondoliers lui ramassent dans les rues... Il est profondément et sincèrement mécontent de lui-même, et comme il contemple la nature et la destinée de l'homme dans le miroir de sa pensée malade, il n'y peut trouver que des objets de mépris et de désespoir ? Mais qu'il soit un grand poète, son apostrophe à l'Océan me parait bien le prouver... »
C'est à cette époque (juillet, août, septembre 1818) que lord Byron écrivit Y Ode à Venise et le premier chant du Don Juan. Dans l'ode il pleure sur la ruine de la République de Venise ; il accuse les Vénitiens de n'avoir plus le courage de leurs pères pour secouer le joug de la tyrannie, et il leur conseille ou de mourir en combattant comme les Spartiates, ou d'aller par delà l'océan retrouver la liberté dans l'indépendante Amérique.
Le 19 septembre il a déjà achevé le premier chant
du Don Juan. Le succès de son Beppo l'avait engagé à entreprendre un poème du même genre, mais qui pourrait s'étendre sans fin et serait aussi long que Roland le Furieux. Il comprenait que rien ne convenait mieux à sa muse que d'avancer au hasard en se permettant toutes les fantaisies et toutes les divagations. Depuis Chaucer et les comédies shakespeariennes, on n'avait apparemment rien écrit en anglais, en poésie du moins, qui eût autant de verve et de gaieté. L'influence de la vie vénitienne et de la lecture des poètes italiens, de Pulci et de l'Arioste entre autres, y est manifeste, et c'est en bonne partie à l'Italie que le poète anglais doit ici la légèreté et l'aisance de son style.
A l'apparente gaieté du début du Don Juan se mêle cependant une amère mélancolie. Le poète commence à éprouver du dégoût pour la vie qu'il mène au palais Mocenigo. Il sent que sa belle jeunesse va lui échapper, et il craint de vieillir sans avoir connu les joies d'un véritable amour. « Aujourd'hui, dit-il, à trente ans, mes cheveux grisonnent (je voudrais bien savoir ce qu'ils seront à quarante ; l'autre jour j'ai songé à prendre perruque) ; et mon cœur n'est guère plus jeune que mes cheveux; en un mot, j'ai gaspillé tout mon été avant les jours de mai... Jamais, non, plus jamais, ne descendra sur moi, comme une rosée, cette fraîcheur du cœur qui, de tout ce que nous voyons
d'objets aimables ici-bas, extrait des émotions charmantes et nouvelles pour les amasser dans notre sein, comme l'abeille entasse son trésor dans sa ruche..! Jamais, jamais, non, plus jamais, ô mon cœur, tu ne pourras être mon seul monde, mon seul univers!... L'illusion s'est envolée pour toujours, et tu es devenu insensible... J'ai passé le temps d'aimer : désormais les charmes d'une jeune fille, d'une femme, d'une veuve surtout, n'auront plus le pouvoir de me tourner la tête... » Ce fut à cette époque qu'il rencontra la Guiccioli.
La Guiccioh. - Voyage à Ravenne. - La Prophétie de Dante — Lord Byron accompagne la Guiccioli à Bologne — Ce qu il écrit sur un volume de Corinne. — Lord Bvron et la Guiccioli regagnent Venise et s'installent à la Mira - La ▼isite de Moore. - Lord Bjron quitte Venise et se fixe à navenne.
Teresa Gamba était fille d'un comte de Ravenne. On l'avait depuis peu, et au sortir du couvent, âgée à peine de seize ans, donnée en mariage au riche comte Guiccioli, qui en avait soixante et dont elle était la troisième femme. Jolie, délicate et sentimentale, elle tomba, dès qu'elle le connut, amoureuse du jeune lord, beau et célèbre. «En avril 1819, dit-elle ellemême dans ses mémoires, je fis la connaissance de
i32 L'ITALIE DES ROMANTIQUES
lord Byron; il me fut présenté à Venise par la comtesse Benzoni... Sa noble et très belle physionomie, le son de sa voix, ses manières, les mille charmes qui l'entouraient faisaient de lui un être si différent de tous Wux que j'avais vus jusque-là, et si supérieur, que je ne pus m'empêcher d'en éprouver la plus profonde impression . A partir de ce soir-là, pendant tout le temps que je demeurai à Venise, nous nous vîmes tous les jours. »
Elle dut quitter Venise avec son mari, au milieu d'avril, pour se rendre à Ravenne, en s'arrêtant aux différentes propriétés que le comte avait en Romagne. Le long du chemin elle écrivait des lettres passionnées à lord Byron et lui disait le désespoir qu'elle avait eu de le quitter. Elle lui avait fait promettre de venir la voir à Ravenne. Il y arriva en effet le 2 juin et la trouva gravement malade. Il écrit à Hoppner le 20 juin 1819 : « Je ne peux pas fixer de date pour mon retour à Venise. Je puis revenir prochainement ou dans longtemps ou pas du tout. Cela dépend de la Donna, que j'ai trouvée très sérieusement malade, alitée et crachant le sang ; mais tout cela se calme... Elle est très habile, — mais si je m'en vais quelque bel aprèsmidi avec un stylet dans le gosier, je n'en serai pas surpris. Quant à lui, je n'arrive pas du tout à le comprendre. Il vient souvent me voir, me promène dans une voiture à six chevaux... Il semble qu'il se laisse
tout à fait mener par elle, moi aussi d'ailleurs... » Le 29 juin il écrit à Murray qu'il est depuis quatre semaines auprès de son arnica : « Cela peut vous sembler étrange, dit-il, mais à Faenza il y a lord *** avec une fille d'opéra ; à l'hôtel de la même ville est un prince napolitain qui sert la femme du gonfalonier, et moi je suis de service ici. Vous voyez donc : Cosi fan tutti e tutte. . .
« J'ai mes chevaux ici ; je vais à cheval tous les jours dans la forêt, la Pineta, qui sert de cadre à la nouvelle de Boccace et à la fable d'Honoria de Dryden. . . et je vois ma Dama tous les jours ; mais je suis très inquiet de sa santé... En la perdant je perdrais un être qui a couru de grands risques à cause de moi et que j'ai toute raison d'aimer. . . » Mais il ne veut pas croire que cela soit possible ; il sent qu'il ne pourrait plus vivre lui-même si elle venait à mourir ; en tout cas il ne pourrait plus aimer : « S'il arrive malheur à mon amie, dit-il à Hoppner (1), j'en ai fini avec la passion pour toujours ; c'est mon dernier amour. Quant au libertinage, j'en suis dégoûté, comme il était naturel à la façon dont j'y allais. Ce libertinage aura eu cela de bon sur moi qu'il m'aura conduit à aimer dans le meilleur sens du mot, mais cette fois c'est ma dernière aventure... »
(1)2 juillet 1819.
Il passait presque tout son temps auprès d'elle, lui prodiguant ses soins, comme elle le raconte elle-même dans ses mémoires. Elle le pria de composer pour elle quelque poème sur Dante, et aussitôt il écrivit la Prophétie.
Au mois d'août, les Guiccioli partirent pour Bologne. Lord Byron les y rejoignit; mais tandis que le comte et sa femme visitaient leurs propriétés de la Romagne, il dut rester seul à Bologne. Il se rendait pendant l'absence de son amie à sa demeure, se trouvant ainsi moins loin d'elle, et il écrivit (25 août 1819) sur la dernière page d'un volume de Corinne : « Ma très chère Teresa, — j'ai lu ce livre dans votre jardin; — mon amour, vous étiez absente ; sans quoi je ne l'aurais pas lu. C'est un de vos livres favoris et celle qui l'a écrit était une de mes amies. Vous ne comprendrez pas ces lignes écrites en anglais ou d'autres ne les comprendront pas, et c'est la raison pour laquelle je ne les griffonne pas en italien. Mais vous reconnaîtrez l'écriture de celui qui vous aime passionnément, et vous comprendrez que sur ce livre qui est à vous il n'a pu penser qu'à l'amour. En ce mot qui est beau dans toutes les langues, mais plus encore dans la vôtre, — amor mio, — est comprise toute mon existence présente et future. Je sens que j'existe maintenant et je sens que j'existerai encore, — et pour quel but, c'est vous qui en déciderez ; ma destinée se repose sur
vous, et vous êtes une femme; vous avez dix-sept ans, et il y a deux ans seulement que vous êtes sortie du couvent. Je souhaiterais de tout mon cœur que vous y fussiez restée, — ou du moins que je ne vous eusse jamais rencontrée étant mariée.
« Mais pour cela il est trop tard. Je vous aime et vous m'aimez ; — vous le dites et vous agissez comme si vous m'aimiez, ce qui est du moins une consolation. Mais moi, je fais plus que vous aimer et je ne puis cesser de vous aimer.
« Pensez à moi quelquefois quand les Alpes ou l'Océan nous sépareront. — mais ils ne nous sépareront jamais à moins que vous ne le vouliez. »
On voit à quel point il était épris et combien cette passion rajeunissait son cœur, qu'il avait cru blasé.
Le comte revint à Bologne ; ses affaires le rappelaient à Ravenne, mais la comtesse étant toujours souffrante et le climat de Venise devant être meilleur pour elle que celui de Ravenne, il chargea lord Byron de la conduire à Venise. Ils partirent de Bologne le 15 septembre, visitèrent ensemble les monts Euganéens et Arqua; ils écrivirent leurs noms sur le livre que l'on présente aux visiteurs ; ils discoururent de Pétrarque et de Laure, dont le mari était probablement moins accommodant que celui de la comtesse.
Quand les amants furent arrivés à Venise, les
médecins ordonnèrent à la comtesse l'air de la campagne, et lord Byron l'installa dans sa villa de la Mira, sur les bords de la Brenta. Moore, qui voyageait alors en Italie, vint leur rendre visite. Il trouva à la Guiccioli une beauté singulière pour une Italienne, car elle était blonde et avait le teint clair. Lord Byron lui parut engraissé de corps et de visage. Il portait des favoris, parce qu'on lui avait dit que sans cela il avait une faccia di musico. Ses traits avaient perdu de leur finesse. Malgré cela Moore trouva qu'il ressemblait de plus en plus à l'Apollon du Belvédère. Il était heureux de revoir son ami et d'une gaieté exubérante. Il accompagna Moore à Venise et pendant le trajet qu'ils firent en voiture, d'abord de la Mira à Fusine, puis en barque de Fusine à Venise, sa verve fut intarissable. Il obligea Moore, qui voulait descendre à l'hôtel, de loger dans son palais. Il y tenait une ménagerie et il fallait en entrant prendre garde aux chiens et aux singes. Lord Byron y avait aussi un segretario, mais qui ne savait pas écrire. Moore était un peu épouvanté de tout cela; il trouva cependant à l'intérieur l'espèce de confort cher aux Anglais. Le poète, en effet, bien qu'il fût depuis plusieurs années en Italie, conservait ses habitudes anglaises.
La veille du départ de Moore, la comtesse permit à lord Byron de passer la nuit à Venise avec son ami. Ils dînèrent ensemble, puis ils allèrent à l'opéra. Le
mérite principal d'une des actrices, selon lord Byron, était d'avoir poignardé un de ses amants. Après l'opéra ils allèrent au cabaret sur la place Saint-Marc, buvant du punch jusqu'à deux heures du matin. Puis lord Byron prit Moore dans sa gondole et ils virent Venise au clair de lune. Le lendemain, Moore, qui reprenait la route de Padoue, s'arrêta à la Mira pour y faire ses adieux. Il y vit la petite Allegra, que lord Byron avait toujours auprès de lui ; la comtesse lui donna une lettre d'introduction pour son frère, le comte Gamba, pensant qu'il pourrait le rencontrer à Rome, et lord Byron lui remit un manuscrit, en lui disant qu'il contenait « sa vie et ses aventures », mais qu'il ne devait être publié qu'après sa mort. C'est ce manuscrit que Moore crut devoir brûler.
Le poète semblait se lasser de l'Italie. Il écrit à Murray (29 octobre 1819) qu'il veut aller s'établir comme planteur dans l'Amérique du Sud et y emmener sa fille Allegra. Il s'était rebuté de Venise : « J'ai un cheval ou deux de plus, cinq en tout, écrit-il le même jour à Hoppner; je vais reprendre possession du Lido et me lever de meilleure heure; nous irons secouer nos foies sur la plage, comme auparavant, si vous voulez, - et nous exciterons de nouveau les rugissements de l'Adriatique par notre haine pour cette coquille d'huître maintenant vide et sans perle qu'est la ville de Venise. »
Il n'avait plus longtemps à faire ses courses à cheval sur le Lido. Le comte Guiccioli arriva en effet à Venise ; il proposa à sa femme un projet de règlement pour ses heures, sa conduite, sa morale ; et le premier article de ce traité était l'exclusion de lord Byron. La comtesse se refusait à accepter. Le poète songea d'ahord à partir avec elle pour la France ou l'Amérique ; puis il voulut lui-même faire le grand sacrifice ; il la réconcilia avec son mari et se disposa à partir pour l'Angleterre, en passant par le Tyrol. Il attendait seulement que la petite Allegra alors souffrante fût rétablie. Les adieux se firent. Le comte emmena sa femme à Ravenne. Il était entendu qu'elle cesserait toute relation avec lord Byron. Mais celui-ci ne tarda pas à lui écrire des lettres passionnées : « Tu es (1), tu seras toujours ma première pensée. Mais en ce moment je suis dans un affreux état, ne sachant que décider, — ayant peur d'une part de te compromettre pour toujours par mon retour à Ravenne et ses conséquences, et de l'autre de te perdre, et moi aussi, et tout ce que j'ai connu et goûté de félicité, si je ne dois plus te voir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne puis cesser de t'aimer qu'avec la vie. »
Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre
(4) Ces lettres étaient écrites en italien.
étaient faits cependant, lorsqu'il apprit que la comtesse était dangereusement malade et que le comte consentait à ce qu'elle le priât de venir auprès d'elle. Il hésita; ses malles étaient déjà chargées sur la barque, et à la destination de l'Angleterre. Brusquement il les fit décharger et écrivit à la comtesse : « L'amour a vaincu ; je n'ai pu trouver la force d'âme nécessaire pour quitter le pays où tu es sans te revoir au moins encore une fois... Je suis un citoyen du monde, tous les pays sont égaux pour moi... Tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai ; je ferai, je serai ce que tu voudras. »
Bientôt en effet il était à Ravenne, et après une courte installation à l'hôtel, le comte, dans son extraordinaire complaisance, lui louait un appartement dans son palais et il se trouvait de nouveau sous le même toit que la comtesse.
Il ne devait jamais revoir Venise, et il semble à partir de cette époque avoir oublié ou méprisé cette ville qu'il avait d'abord tant aimée. Il n'en parle plus qu'une ou deux fois pour dire qu'il lui préfère Ravenne et pour la traiter de Sodome de la mer. Le souvenir de ses basses amours provoquait en lui un tel dégoût ! Venise cependant avait été pour lui, avant la Guiccioli, la grande inspiratrice.
Vie de lord Byron à Ravenne. — Promenades à cheval dans la forêt de pins. — La tragédie de Marino Faliero. — Traduction du premier chant du Morgante maggiore. — Pietro Gamba. — Lord Byron carbonaro. — Le banquet des Americani dans la forêt. — Désillusions. — Les Gamba bannis de Ravenne. — Lord Bjron veut quitter l'Italie. — Shellej visite lord Byron. — Le Doge de Venise. — Nouveaux chants du Don Juan.
Sa vie à Ravenne fut très réglée, sinon très régulière. Il continua à donner ses après-midi aux promenades à cheval et au tir au pistolet, ses nuits à ses travaux littéraires, ses matinées au repos. « L'alouette qui me tire du sommeil, dit-il, est un oiseau de l'après-midi. » Presque tous les jours il sortait de la ville en voiture, allait ainsi jusqu'au pont qui est entre Ravenne et Sant'Appollinare in Classe; là son cheval de selle l'attendait, et il allait faire sa promenade dans la forêt de pins. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes : le comte, malgré sa complaisance, devait être jaloux et pouvait le faire assassiner. Mais lord Byron semblait prendre plaisir à s'exposer ainsi au danger, content de se dire qu'il n'y avait rien eu à Ravenne de comparable à son aventure depuis le temps de Guido di Polenta. Il n'y aurait pas eu de différence entre les héros de Dante et de Boccace et lui si, outre son stylet, il n'avait eu sur lui deux pis-
tolets de poche, quand il allait à cheval dans la forêt de pins. « Ce qui fait surtout ma sûreté, écrivait-il à Moore (24 mai 1820), c'est que le comte n'a pas le courage de dépenser vingt écus, le prix ordinaire qu'il faut payer un bravo aux mains propres. Sans quoi, ce ne sont pas les occasions qui manquent, car je vais à cheval dans les bois tous les soirs avec un seul domestique et parfois avec un ami, qui depuis quelque temps paraît un peu mal à son aise, quand nous passons près des fourrés solitaires. »
La comtesse, secondée par ses parents, qui prirent son parti contre son mari, finit par obtenir du pape la séparation; mais une des conditions fut qu'elle irait vivre chez son père. Elle quitta Ravenne le 16 juillet 1820 et se rendit à une villa qui était à une quinzaine de milles de Ravenne. Lord Byron lui avait d'abord conseillé de ne pas demander cette séparation, en lui donnant comme raison que les prêtres ne veulent pas que les amants vivent ensemble, à moins qu'il n'y ait la sanction du mari. Quand la séparation fut prononcée et qu'elle fut chez son père, il dut d'abord se contenter d'aller la voir de temps en temps, une ou deux fois par mois, et il vivait solitaire à Ravenne. Au contraire, pendant les premiers mois de son séjour, qui avaient été ceux de l'hiver et du carnaval, il était beaucoup allé dans le monde, avait fréquenté les corawrsazioni, le théâtre, toutes les fêtes, trouvant la société
de Ravenne supérieure à celle de Venise. La comtesse n'étant plus à Ravenne, il se confina davantage clans ses travaux littéraires. Il continuait son Don Juan et méditait de nombreuses tragédies. Il venait d'achever celle de Marino Faliero, pour laquelle il avait consulté toutes les chroniques qu'il avait pu trouver. Il lisait beaucoup d'italien ; il avait traduit l'épisode de la Francesca de Dante et le premier chant du Morgante Maggiore de Pulci. Alfieri l'enthousiasmait. Il n'oubliait pas cependant les écrivains de son pays ; il dévorait les romans de Walter Scott au fur et à mesure qu'on les lui faisait parvenir. Ils lui apportaient dans sa solitude de Ravenne des visions de son Ecosse et flattaient son goût pour les aventures chevaleresques. Depuis longtemps il désirait lui-même acquérir la gloire d'un preux chevalier. Une belle cause à défendre se présentait, celle de l'indépendance de l'Italie. Naples était en révolution; le temps semblait venu pour l'Italie du nord de secouerle joug de l'Autriche. Le poète anglais, épris de l'idée de liberté, manifeste bientôt sa haine contre les Autrichiens : « Les Huns sont sur le Pô, écrit-il à Murray, le 7 septembre 1820 ; s'ils le traversent pour se rendre à Naples ils auront toute l'Italie à leurs trousses. Les chiens ! les loups ! puissent-ils périr comme l'armée de Sennachérib I » Le frère de la Guiccioli, que le poète ne connaissait pas encore et qui, comme il était naturel, étaitfort pré-
venu contre lui, revint à Ravenne à cette époque-là, et presque aussitôt, subjugué par ses manières, son intelligence et ses idées généreuses, se lia avec lui d'une grande amitié. Le comte Pietro Gamba avait vingt ans. Il se passionnait pour l'idée de l'indépendance de l'Italie, et il arrivait de Naples, qui donnait l'exemple de la révolution. Il était carbonaro. Lord Byron voulut l'être aussitôt, et il écrivit aux Napolitains une lettre qui fut interceptée par le gouvernement pontifical et dans laquelle il se déclarait ami de la liberté et offrait de seconder « l'œuvre de la révolte contre la barbarie et l'hypocrisie ». La Guiccioli l'encourageait. Il dit dans son journal, le 5 janvier 1821, qu'il est allé la voir, qu'ils ont parlé de l'Italie, de patriotisme, d'Alfieri, de Mme d'Albany, de la conspiration de Catilina.
Le moment critique approchait : « Le comte Gamba, écrit-il le 7 janvier, m'a pris à part pour me dire que les patriotes ont été avertis de Forli, qui est à vingt milles d'ici, que cette nuit le gouvernement et ses hommes veulent frapper un grand coup, — que le cardinal ici a des ordres pour opérer immédiatement plusieurs arrestations et qu'en conséquence les libéraux prennent les armes et installent des patrouilles dans les rues pour donner l'alarme. — Il m'a demandé ce qu'il fallait faire : je lui ai répondu qu'il fallait combattre plutôt que de se laisser prendre
un par un, et j'ai proposé le refuge de ma demeure pour ceux qui sont en danger immédiat d'être arrêtés. De chez moi on peut se défendre : nous avons des armes et des munitions. Ils pourraient aussi s'échapper à la faveur de la nuit... J'ai voulu donner au comte les pistolets que j'avais sur moi; il n'en a pas voulu^ mais m'a dit qu'en cas d'accident il viendrait chez moi. — Il est hientôt minuit et il pleut. Je m'attends d'une minute à l'autre à entendre le tambour et les coups de fusil ; pour le moment, je n'entends que la pluie et la rafale. Je ne veux pas me coucher, parce que je n'aime pas à être réveillé... — Je viens d'arranger le feu. J'ai mes armes sous la main et un livre ou deux que je vais feuilleter. Je ne sais pas quel est leur nombre, mais je crois les Carbonari assez forts pour battre les troupes. Avec vingt hommes on peut défendre cette maison vingt-quatre heures. Pendant ce temps, le pays sera informé et se soulèvera... »
Le gouvernement n'avait pas donné d'ordres pour les arrestations, et le poète dit le 8 janvier, dans son journal, que s'il avait su que l'émeute fût différée, il se serait couché la veille deux heures plus tôt. Il ne sait trop comment se comporteront les Italiens dans une émeute sérieuse, mais il a confiance en eux : « Ce peuple a de l'étoffe, dit-il, et une noble énergie ; il faudrait seulement qu'il fût dirigé. Mais, dans des occasions comme celles-ci, les héros peuvent surgir.
La liberté est la mère des quelques vertus que la nature humaine est susceptible d'avoir. »
Et le 9 janvier : « On dit que les barbares d'Autriche vont venir, écrit-il. Chiens d'enfer ! Espérons encore que nous verrons leurs os empilés comme ceux que j'ai vus de ces chiens humains à Morat en Suisse. » Et il ajoute qu'il est tout prêt à sacrifier sa vie. Le 23 janvier il apprend que les Autrichiens ont saisi à Venise deux ou trois livres de poudre qu'il avait. Il espère leur donner du plomb en échange.
En attendant les Autrichiens, il fait des promenades à cheval dans la forêt et ne cesse de s'exercer au pistolet. Il a aussi de douces causeries avec sa Teresa. Elle se querelle avec lui parce qu'il a dit que l'amour n'était pas le sujet le plus élevé pour une tragédie. Il se résout à mettre dans son Sardanapale plus d'amour qu'il n'en avait l'intention. Il feuillette les tragédies de Sénèque et en médite quatre luimême: ce Sardanapale dé^h commencé, un Caïn, sujet métaphysique dans le genre de Manfred; une Françoise de Rimini en cinq actes et peut-être un Tibère.
Le 6 février 1821, il apprend que les Barbares ont passé le Pô. Il achète des armes pour les Americani. Ceux-ci étaient autrefois une société de chasseurs dans la forêt ; ils sont devenus carbonari et forment une compagnie secrète de plusieurs milliers d'hommes. Ils donnent un banquet dans la forêt et y
invitent lord Byron. Il y va comme camarade et aussi comme poète, se souvenant du banquet donné dans cette même forêt par le Nastagio degli Onestidu Décaméron. Mais ses préoccupations présentes du sort de l'Italie sont plus fortes que ses réminiscences littéraires. Il pense qu'il serait beau de mourir pour cette cause de l'indépendance de l'Italie : « Une Italie libre ! on n'a pas vu cela depuis Auguste. »
Il ne la verra pas non plus. Les déceptions et les désillusions ne tardent pas à venir. Les Napolitains sur lesquels on comptait déclarent ne plus s'occuper du nord de l'Italie. L'effort des carbonari du nord va ainsi être perdu. Il continuera à les secourir de son argent et de sa personne, mais on rapporte déjà chez lui les armes qu'il avait fait distribuer. La marche en avant des Barbares est plus rapide qu'on ne pensait et le soulèvement est impossible. Cet échec le décourage : « Les Napolitains, dit-il, ont été des traîtres. » Une jolie femme lui dit avec mélancolie en s'installant devant sa harpe : « Hélas ! les Italiens n'ont plus maintenant qu'à se remettre à faire des opéras! »
On bannit bientôt de Ravenne et d'autres villes des Etats pontificaux les principaux organisateurs du soulèvement, et les Gamba, eux aussi, sont exilés (23 juillet 1821); la Guiccioli est obligée de les suivre à Florence, parce que son père n'étant plus à Ravenne, si elle v restait, on l'enfermerait dans un couvent. Le
pauvre poète ne sait que devenir. Il est lui-même menacé. Il était devenupopulaire en faisant la charité. Le gouvernement n'ignorait pas qu'il était carbonaro; on le considérait comme le chef des Americani, et on savait qu'il recelait des armes. On ne le ménageait que parce qu'il était un grand seigneur anglais. Il fit bientôt le projet de se réfugier en Suisse, d'y faire venir les Gamba, père, fils et fille, et d'y emmener aussi la petite Allcgra, qu'il avait mise au couvent de Bagnacavallo. Il écrit à un banquier de Genève pour qu'on lui trouve une maison avec une écurie pour au moins huit chevaux. Il voulait donc quitter l'Italie. C'était la fin de la période la plus heureuse de sa vie. Shelley vint le voir à Ravenne, alors que les Gamba et la Guiccioli en étaient déjà partis. Il écrit à Mary Shelley le 7 août 1821 : « Je suis arrivé hier soir à dix heures et suis resté à causer avec lord Byron jusqu'à cinq heures du matin .. Lord Byron a tout à fait repris sa santé, et sa vie est toute différente de ce qu'elle était à Venise. Il a une sorte de liaison permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence. Elle y attend qu'une décision se prenne pour leur départ pour la Suisse. Lord Byron s'était ruiné la santé à Venise. Sa faiblesse était telle qu'il ne pouvait plus digérer aucune nourriture, et il était consumé par la lièvre. Il serait mort certainement sans cet attachement qui l'a éloigné des excès où le
conduisaient l'insouciance et l'orgueil plutôt que le plaisir. 11 est maintenant très bien et plongé dans la politique et la littérature, .. »
La lettre du 13 août contient des détails sur la vie du poète à Rayonne : « Lord Byron se lève à deux heures de l'après-midi et déjeune; nous causons, nous lisons jusqu'à six heures, puis nous montons à cheval à huit heures, et après dîner nous restons à causer jusqu'à quatre ou cinq heures du matin... « Lord Byron, dit plus loin Shelley, a un appartement splendide dans le palais du comte Guiccioli. Il y a deux singes, cinq chats, huit chevaux; tous ces animaux, à l'exception des chevaux, se promènent dans la maison comme s'ils en étaient les maîtres. Tita, le Vénitien, est ici et est mon valet. C'est un bel homme avec une extraordinaire barbe noire; il a poignardé deux ou trois hommes et il a l'air du meilleur garçon du monde. »
Lord Byron lit à Shelley une partie de sa tragédie du Doge de Venise, puis un des chants encore inédits du Don Juan et qui plaît beaucoup à Shelley : « C'est merveilleusement beau, dit-il, et cette poésie le met au-dessus de tous les poètes contemporains. »
Puis Shelley apprécie ainsi le caractère de son grand ami : « Lord Byron, dit-il, a beaucoup gagné de toute façon : en génie, en humeur, en moralité, en santé, en bonheur. Sa liaison avec la Guiccioli lui a
fait un bien inestimable. Il vit dans un grand luxe, sans toutefois dépenser tout son revenu, qui est d'environ 100,000 francs par an; il en consacre 25,000 à des œuvres de cliarité. Il a eu de pernicieuses passions, mais il semble les avoir domptées, et ildevient ce qu'il doit être, un homme de bien. L'intérêt qu'il a pris à la politique de l'Italie et la façon dont il a agi en conséquence sont des sujets dont je ne puis vous parler dans une lettre, mais dont vous serez ravie et étonnée. »
LordByron, pour retenir Shelley, lui disait que sans lui ou la Guiccioli il retomberait dans ses anciennes habitudes. Tous les soirs les deux poètes faisaient leur promenade à cheval dans la forêt et s'exerçaient à tirer au pistolet sur des citrouilles. Ils causaient de l'Italie, lord Byron disait son regret de la quitter. C'étaient les Gamba qui désiraient aller en Suisse. Il fit écrire par Shelley une lettre en italien à la Guiccioli pour l'en dissuader. Shelley, bien qu'il ne connût pas la jolie comtesse, fut éloquent dans cette lettre, car il souhaitait que lord Byron vînt s'établir auprès de lui en Toscane. Ses conseils furent suivis. La Guiccioli lui répondit : Non partite da Ravenna senza milord... et Shelley ne s'éloigna que quand il fut sûr que son ami le suivrait de près.
Lord Byron se résout à quitter Ravenne. — Pise; le palais Lanfranchi. — Nouvelles tragédies; nouveaux chants du Don Juan. — La mort d'Allegra. — La mort de Shelley. — La fin du séjour en Italie. — Départ pour la Grèce.
Le 3 septembre il fait déjà ses préparatifs de départ. Le 19 il écrit à Moore : « Je suis dans toute la sueur, la poussière, les jurons de l'universel emballage de toutes mes affaires, mes meubles, etc., pour Pise, où je vais passer l'hiver. » Il fait cependant déjà le projet d'aller avec le frère de la Guiccioli en Grèce, où le soulèvement commence. Il ne devait partir pour Céphalonie et Missolonghi que près de deux ans plus tard, en juillet 1823, mais dès cette époque il regardait par delà la mer.
Il quittait Ravenne à regret ; il fut près de deux mois à faire ses préparatifs. Une fièvre légère le retenait, sans toutefois l'empêcher de faire ses promenades à cheval ni d'écrire ses tragédies. Il acheva son Caïn, qu'il déclarait lui-même « plein de déclamations titaniques », puis il écrivit la Vision du Jugement dans le style de Pulci.
Le 28 octobre 1821, il partit de nuit de Ravenne. Il rencontra à Bologne le poète Samuel Rogers, qui a
décrit en vers leur entrevue. Une s'arrêta que peu de temps à Florence. Le 9 novembre il était à Pise, d'où il envoyait à son éditeur le drame lyrique de Ciel et Terre. Il s'installa à Pise au palais Lanfranchi : « Je suis ici, écrit-il à Murray, dans un vieux et fameux palais féodal (1) sur TArno, assez grand pour y loger une garnison, avec des cachots souterrains et des cellules dans les murs, et si plein de fantômes, que mon valet Fletcher m'a demandé la permission de changer de chambre et n'a pas voulu occuper la nouvelle, parce qu'il y avait encore plus de fantômes que dans l'autre... La maison a appartenu à la famille Lanfranchi; Ugolino, dans son rêve, parle d'un Lanfranchi comme ayant été son persécuteur avec Sismondi. » Des fantômes et les plus farouches souvenirs dantesques, voilà bien ce qu'il fallait à lord Byron. Outre cela, il pouvait dans son jardin cueillir des oranges. Il se plut donc à Pise pendant les premiers mois. Sa vie y fut tout à fait analogue à celle qu'il menait à Ravenne. Il y faisait des promenades à cheval et pratiquait le tir au pistolet. Pendant les premiers temps il allait dans la forêt de pins, prenant la route de San Rossore, mais plus tard, ayant trouvé un endroit plus favorable pour le tir au pistolet, il prenait laroute qui part de la porta alla Spiaggia, à l'est de la ville. Après
(1) Il est du seizième siècle et attribué à Michel-Ange.
être arrivé à une ferme où on leur avait permis d'établir une cible dans le jardin, il tirait une heureau pistolet avec ses amis Shelley, Williams et Trelawny. Il composait aussi de nouvelles tragédies et de nouveaux chants du Don Juan. La Guiccioli lui permettait de continuer ce poème à la condition qu'il y fût décent.
Sa vie promettait d'être assez tranquille et heureuse à Pise. La société de Shelley lui était bienfaisante comme celle de la Guiccioli. Mais les chagrins vinrent de nouveau l'accabler. Le 22 avril il apprit la mort de sa fille Allegra ; elle était morte de la fièvre au couvent de Bagnacavallo, où il l'avait laissée. Il avait voulu qu'elle fût élevée dans la religion catholique, qui lui paraissait« le plus élégant des cultes, en exceptant à peine la mythologie grecque ». La conduite de lord Byron envers miss Clairmont, qu'il ne voulut pas revoir et à qui il ne voulut pas non plus laisser cette enfant, est assez étrange, mais il semblait avoir une vive affection pour Allegra, qu'il avait projeté d'emmener avec lui dans le nouveau monde; il espérait peut-être, puisqu'on tenait éloignée de lui sa fille légitime, que celle-ci prendrait soin de ses vieux jours. Elle mourait à cinq ans; il envoya son corps en Angleterre pour qu'il fût enterré dans l'église de Harrow.
Quelques mois plus tard il perdit Shelley. Il écrit à
Moore, le 8 août 1822 : « Vous aurez déjà appris que Shelley avec une autre personne, le capitaine Williams, ont péri noyés il y a environ un mois (il y avait un mois hier) dans une tourmente au sortir du golfe de Spezia. Voici encore un homme qui s'en va et que le monde par méchanceté et par ignorance n'avait pas su comprendre. On lui fera peut-être justice maintenant qu'il n'est plus là pour en profiter. » Le poète dont lord Byron lui-même n'avait su pénétrer qu'à demi le puissant esprit, mais qui avait été son meilleur conseiller, périssait ainsi à peine âgé de trente ans. Le 27 août lord Byron écrit à Moore : « Nous avons brûlé les corps de Shelley et de Williams au bord de la mer, afin qu'il fût possible de les transporter et de les enterrer. Vous n'imaginez pas quel effet extraordinaire produit un bûcher funèbre sur un rivage désolé avec, dans le fond, des montagnes et devant, la mer, et le singulier aspect que le sel et l'encens donnent aux flammes. » Medwin raconte que, la cérémonie terminée, lord Byron, quittant ses vêtements, se mit à la nage pour regagner son yacht. Les Gamba ayant été bannis de la Toscane, il fallut quitter Pise, où il étaitlui-même inquiété par la police. Le 9 octobre il écrit de Gènes à Murray, en lui disant qu'il a été malade à Lerici et est resté quatre jours au lit avec la fièvre, dans un mauvais hôtel. A trente-cinq ans, il sentait déjà sa santé fortement atteinte. Il se
plaignait de grisonner. Il croyait aussi sa réputation littéraire à son déclin. Il formait le projet d'aller à Naples pour y écrire deux nouveaux chants de Chihle Harold, mais il se décourageait. Sa verve poétique et sa passion de l'Italie faiblissaient. Il se sentait de plus en plus le besoin d'agir autrement qu'en écrivant. En Grèce l'insurrection contre les Turcs devenait sérieuse. Le 15 avril 1823, lord Byron écrit d'Albaro, près de Gènes, à M. Blaquière : «... Je ne puis vous dire combien je prends d'intérêt à la cause; l'espérance que j'avais d'être témoin de la délivrance de l'Italie m'avait empêché depuis longtemps de retourner en Grèce pour faire ce que je puis personnellement pour ce pays. »
Il entra aussitôt en relation avec le comité de l'indépendance. Il fit faire trois casques : un pour lui. un autre pour Trelawny, le troisième pour le docteur Bruno. Le frère de la Guiccioli voulut aussi l'accompagner. Ils s'embarquèrent le 13 juillet et partirent le lendemain, au lever du soleil, mais à cause d'une tempête il fallut rentrer à Gênes. Les dieux avertissaient le poète de ne pas quitter cette terre d'Italie où il était depuis sept années et où il laissait une fidèle amante. Mais la grande cause qu'il voulait servir l'attirait trop. Il repartit le vendredi suivant, toucha Livourne pour y prendre de la poudre, y reçut des vers de Gœthe et lui répondit, puis continua son voyage, pressé d'appor-
ter aux Grecs 100,000 francs pour leur flotte et leur armée. Il visita Ithaque, et il écrivit de Céphalonie plusieurs lettres à la Guiccioli, lui disant son désir de revenir le plus tôt possible auprès d'elle. Il était pris de tristesse et regrettait l'Italie. Il songeait aussi à son lointain pays natal, qu'il n'avait pas revu depuis tant d'années. Ce n'était pas ï Odyssée, mais Quentin Durward, qu'il lisait à Céphalonie. A la fin de décembre il partit pour Missolonghi. Il eut une attaque de convulsions qui l'épouvanta et dont il ne se remit pas. Son Vénitien Tita, qui l'avait suivi, et le comte Gamba l'entourèrent de leurs soins pendant sa maladie, et il put à ses dernières heures les entendre parler ce langage italien dont la musique avait si souvent calmé les violences et les inquiétudes de son cœur.
Conclusion.
Lord Byron s'est trouvé dans des conditions exceptionnelles pour connaître l'Italie. Il était grand seigneur et très riche, et, comme étranger, plus indépendant que ne le furent jamais les princes ou les ducs des États italiens. Il put tout voir et tout faire. A peine son carbonarisme lui créa-t-il quelques diffi-
cultes. On peut dire que pendant les sept années de son séjour en Italie il vécut dans une liberté absolue, qui fut d'ailleurs longtemps un absolu libertinage. Son revenu était si considérable qu'il ne le dépensait pas tout entier, singulière aventure pour un poète. Il avait tout à sa portée pour satisfaire ses passions nobles ou basses. Nous avons vu qu'il eut des amours dans le peuple et dans l'aristocratie. Il avait appris à lire et à parler la langue italienne. Les poètes lui étaient familiers ; il les traduisait et les imitait. Ainsi favorisé il aurait dû pénétrer très avant dans l'àme italienne. De fait, le quatrième chant de Childe Harold, qui fit presque oublier la Corinne de Mme de Staël, fut accueilli comme une révélation de l'Italie poétique. Encore maintenant, quand nous le relisons, nous sommes parfois entraînés par l'impétuosité d'un lyrisme auquel nous pardonnons d'être incohérent et déclamatoire, et nous comprenons que les jeunes romantiques aient prêté l'oreille à ces accents, comme à ceux d'un sermon enflammé qui les excitait à partir, eux aussi, en pèlerinage pour le pays de la gloire et de la beauté. Cependant, à examiner de sang-froid ce poème et tout le reste de l'œuvre poétique de lord Byron, on est surpris qu'il n'ait entrevu que si peu de chose de l'Italie que nous aimons aujourd'hui.
Il ne semble avoir soupçonné ni l'Italie artistique, ni l'Italie religieuse. Il professait, nous l'avons vu,
pour la peinture et la sculpture la plus grande indifférence. Il n'y a pas à l'accuser de n'avoir pas vu les grandes fresques du quatorzième et du quinzième siècles, puisque, à l'époque du romantisme, on en ignorait pour ainsi dire l'existence ; elles sont aujourd'hui à nos yeux la plus grande manifestation de l'art italien; mais si l'on supposait toutes ces fresques ensevelies sous le badigeon, ne resterait-il pas encore assez de peinture en Italie pour enchanter les veux d'un poète? Lord Byron, cependant, traversait impassible et dédaigneux les plus belles galeries. C'est à peine s'il remarquait quelques tableaux. Il dit préférer les Vénitiens aux autres peintres ; un tableau attribué au Corrège et où il y a un portrait de femme lui plaît surtout (I). Mais jamais nous ne le voyons brûler du désir d'aller voir ou revoir quelque chefd'œuvre. Bien qu'il ait ordinairement de la curiosité pour les choses très célèbres, il ne parle même pas pendant son séjour à Rome des fresques de Michel- Ange et de Raphaël au Vatican. En fait de sculpture il ne mentionne que quelques statues antiques. A Florence, quand on lui fait visiter la chapelle des Médicis, il ne dit pas être entré dans la nouvelle sacristie de Saint-Laurent pour y voir la Nuit et le Pensieroso. L'architecture le préoccupe encore moins.
(\) Beppo.
Seules, les ruines de Rome lui donnent quelque émotion, surtout, semble-t-il, parce qu'elles sont des motifs à déclamation poétique. Les palais florentins, si puissants et si farouches, ne lui ont rien inspiré. Enfin, lui qui habita si longtemps Venise, il n'a rien rendu dans ses vers de la féerie de l'architecture vénitienne. Le palais sans caractère qu'il avait choisi symbolise son indifférence pour les arts. Il ne pouvait cependant comprendre qu'imparfaitement l'âme de ses héros vénitiens si ses regards n'étaient pas captivés par les fenêtres ogivales du riant palais en brique et en pierre de taille que l'infortuné Foscari avait fait agrandir. A Ravenne, on se demande s'il alla jamais voir les mosaïques de Saint-Vital et de Saint-Apollinaire. La tristesse et la laideur de la ville ne l'y gênaient nullement. Quand, enfin, il vint à Pise, il ne paraît pas que la vue de la place du Dôme lui ait causé la moindre surprise.
Il est singulier qu'en lisant les drames ou les comédies que Shakespeare a placés dans une Italie tout imaginaire nous ayons plus facilement l'illusion d'être au delà des Alpes qu'avec le Marino Faliero ou les Deux Foscari que lord Byron écrivait en Italie même. Cela tient à la puissance dramatique dont disposait Shakespeare et aussi à ce qu'il composait ses pièces de théâtre à cette époque où la Renaissance italienne avait porté son sourire jusqu'en Angleterre.
Au contraire, à l'époque où lord Byron était en Italie, deux siècles d'indigence et de mauvais goût y avaient défiguré l'ancienne poésie. Pour l'y retrouver il fallait avoir un sentiment de l'histoire que lord Byron ne possédait que faiblement. Il était trop occupé de lui-même et de ses sensations immédiates pour savoir vivre dans le passé. Malgré son long voyage en Grèce, il ne s'était guère pénétré de la vie antique. Le pauvre Keats, dont les vers lui avaient paru enfantins et illisibles, y avait vu plus loin que lui, tout en se contentant dans les brumes de Londres de lire l'Homère de Ghapman et de regarder les basreliefs d'une urne grecque. Cette impossibilité de se détacher de soi-même empêchait aussi lord Byron de comprendre l'âme des hommes du moyen âge et de la Renaissance. Sa nature impulsive répugnait aux amours mystiques. Nous avons vu qu'il méprisait Pétrarque. Ce qu'il goûtait surtout dans Pulci, c'était la satire des mœurs monastiques et l'irrévérencieuse gaieté. Il aimait dans la Divine Comédù les épisodes passionnés comme ceux de Françoise de Rimini, mais il eût pris peu de plaisir à suivre Béatrice dans le Paradis. Toute la philosophie religieuse et morale de Dante était pour lui lettre morte, et ignorer Dante, c'est toujours ignorer l'Italie.
Lord Byron, cependant, avait bien mieux fait que
de connaître l'Italie : il l'avait aimée. Dans son Beppo, il donne plaisamment, comme nous l'avons vu, les raisons toutes matérielles qui la lui font préférer à l'Angleterre : la beauté du climat, l'agrément des promenades à cheval, le fumet des becfig'ues et la douceur du langag-e. Il avait véritablement aimé tout cela et aussi les grands yeux noirs des Italiennes ; le charme de la vie dans ce pays ensoleillé l'avait pénétré profondément et lui avait fait goûter inconsciemment beaucoup de choses que son intelligence ne savait pas définir. Malgré son amertume et sa misanthropie, il se laissait gagner à la g-aieté de Boccace et de l'Arioste, et son Don Juan est plein de belle humeur italienne. Il avait eu, grâce à sa fortune, l'occasion de faire la charité, et l'on prend presque toujours de l'affection pour ceux à qui l'on vient en aide. Il raconte dans son journal qu'il avait rencontré dans la forêt de Ravenne une pauvre vieille femme pliant sous son fagot ; il avait voulu la secourir et, non content de lui donner l'aumône, il lui avait fait une petite pension. Elle lui apporta un jour un bouquet de violettes. Cette pauvre femme ressemblait à l'Italie de son époque, qui languissait dans la misère et la servitude, mais qui avait encore des fleurs à offrir, et lord Byron aima ces fleurs. Au lieu de mépriser et de railler les Italiens malheureux, il prit le parti de leurs patriotes, les encouragea et les secourut. Il
devait mourir sans avoir vu l'Italie libre qu'il avait rêvée, mais il avait, autant qu'un étranger pouvait le faire, préparé la venue des Cavour, des Manin et des Garibaldi. Et combien d'amis parmi les étrangers son exemple autant que son éloquente poésie n'ont-ils pas gagnés à l'Italie?
La mort du poète à Missolonghi acheva de faire de lui un héros aux yeux de la jeunesse romantique, qui, de son vivant même, l'avait pris pour son maître.
Le souffle de Byron vous soulevait de terre, dit Alfred de Musset dans sa Lettre à Lamartine, où il a si bien exprimé le grand enthousiasme qu'inspira alors l'auteur de Childe Harold,
Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée Et de sa solitude emplissait l'univers; Lui, le grand inspiré de la mélancolie, Qui, las d'être envié, se changeait en martyr; Lui, le dernier amant de la pauvre Italie, Pour son dernier exil s'apprêtant à partir...
Et l'admiration qu'eurent pour lui les deux poètes français fut telle, qu'elle contribua encore à tourner leur pensée vers cette Italie qu'il avait aimée.
Shelley périt noyé le 8 juillet 1822 dans un naufrage entre Livourne et Lerici. Il n'avait pas encore trente ans. Il était en Italie depuis le mois d'avril 1818, et, pendant ces quatre années, il avait erré dans la Péninsule, du nord au midi, de l'est à l'ouest. Toujours en proie à une véritable fièvre de lyrisme, il composa des poèmes aux diverses étapes de sa route, mais s'il ne nous avait pas laissé autre chose, nous serions assez mal renseignés sur la façon dont il goûtait l'Italie. Il se tient dans son style poétique loin de toute réalité. Un lecteur français, toujours inhabile à suivre un poète étranger dans ses envolées lyriques, ne pourrait guère, en lisant les vers de Shelley, retrouver la route qu'il a parcourue en Italie, d'autant plus qu'il nous transporte aussi en imagination sur le Caucase indien, sur l'Atlas et à Constantinople. Mais Shelley, si vague dans ses vers, est précis dans sa prose. Les lettres qu'il a écrites en
Italie contiennent des descriptions détaillées et, mieux que tous les commentaires de ses amis, elles nous renseignent sur l'état d'esprit du poète et nous font connaître sa vie étrange et tragique (1).
Shellej avant son arrivée en Italie.
Avant d'arriver en Italie, le barde romantique expulsé d'Oxford en 1811 pour son essai sur la Nécessité de l'athéisme, avait déjà promené sa muse révolutionnaire de ville en ville, de solitude en solitude. Brouillé de bonne heure avec sa famille, à cause de ses opinions politiques et religieuses, un peu soutenu par sa mère au début, mais trouvant du côté de son père une rigueur inflexible, la porte de la maison paternelle lui fut fermée, et, sans les questions d'argent, à peine se serait-il souvenu qu'il avait une famille. Son grand-père était baronnet et avait une fortune considérable, mais le poète, à cause de ses dissentiments avec son père, qui, à diverses reprises, lui coupa les vivres, ne connut jamais l'aisance tranquille. Les œuvres qu'il publia ne lui rapportaient
(1) J'ai puisé pour cette étude des renseignements dans le livre d'Edward Dowden (the Life of Percy Bysshe Shelley), mais j'ai surtout consulté la correspondance du poète.
rien. C'était lui qui donnait de l'argent aux libraires. Il eut en outre de bonne heure des charges de famille. A dix-neuf ans, peu après avoir été expulsé d'Oxford, il enlève Harriet Westbrook, qui en avait seize. Il va avec elle jusqu'à Edimbourg, où il l'épouse. Son ami Hogg vient les y retrouver, puis ils vont ensuite tous les trois à York, où la cathédrale semble à Shelley une « gigantesque bâtisse de superstition ». Il faisait lire à Harriet les articles de Voltaire dans le Dictionnaire philosophique. Hogg cependant avant déclaré à Harriet qu'il était épris d'elle, elle confia la chose à Shelley, et les jeunes mariés quittèrent York sans en avertir leur ami. Ils allèrent errer au bord des lacs de Cumberland. Shelley de là écrit des lettres philosophiques à une certaine miss Hitchener, qu'il appelle « la sœur de son cœur », et à l'illustre Godwin, l'apôtre en Angleterre des idées de la Révolution française. Bientôt les Shelley partent pour l'Irlande, où le poète veut favoriser l'émancipation catholique. Ils ont une traversée pénible ; la tempête les tient vingt-huit heures en mer. Dès qu'ils sont sur la terre ferme, Shelley rédige une adresse au peuple irlandais et en fait tirer quinze mille exemplaires. Harriet et lui les lancent par les fenêtres, les distribuent dans la rue: Shelley en met dans le capuchon d'une femme qui passe. Avant de quitter l'Irlande, il rédige aussi une « déclaration des
droits », où il préconise les idées d'égalité et de liberté et où il indique l'anarchie comme l'idéal de l'humanité, les gouvernements n'ayant selon lui de raison d'être que pour réprimer les vices.
Pendant son séjour en Irlande, Shelley se fît végétarien. A son retour en Angleterre, il se lia avec le docteur Newton, qui préconisait le régime végétal, et le poète prit l'habitude de s'abstenir de toute nourriture animale. Il était grand mangeur de pain ; au cours de ses promenades en ville, il entrait parfois dans une boulangerie et achetait un pain qu'il mangeait dans la rue. Il était friand de raisins de Corinthe et grand buveur de thé; il en prenait aux différentes heures de la journée, sans s'astreindre à avoir des heures fixes pour ses repas. Il sacrifiait le moins possible aux conventions. Cependant il portait un chapeau quand il sortait en ville, mais à la campagne il s'en allait tète nue, et les petits enfants des paysans demeuraient étonnés en voyant passer ce jeune homme imberbe, grand et mince, aux yeux brillants sous des boucles épaisses de cheveux bruns, qui marchait d'un pas précipité et avait l'air d'un égaré.
Revenus en Angleterre, les Shelley allèrent à Holvhead, puis à Nantgwilt, puis à Lynmouth. Là, pour répandre ses idées politiques, le poète mettait ses volumes dans des bouteilles qu'il jetait à la mer ou dans des ballons qu'il abandonnait au vent. De
Lynmouth, les Shelley allèrent à Swansea, puis à Tremadoc. Le 14 octobre 1812, Shelley est à Londres. Il y fait la connaissance de Godwin. Ce fut bientôt une grande intimité. Le 13 novembre Shelley et Harriet quittent brusquement Londres, passent par Oxford, s'arrêtent une nuit à Stratford-sur-Avon et se rendent de nouveau à Tremadoc. Shelley enseigne le latin à Harriet, il lit d'Holbach et écrit son poème de Queen Mab. Le 26 février, une tentative d'assassinat, si toutefois l'assassin fut autre chose qu'une hallucination, le fait quitter Tremadoc. Il va à Dublin, puis à Killarney, puis à Londres, où naît la petite Ianthe, en juin 1813. Quand la santé d'Harriet le permet, ils quittent Londres pour Bracknell. C'est à cette époque que Shelley commence à étudier la poésie italienne : il lit le Tasse et l'Arioste. Pendant une absence de son père, il va à Field Place voir sa mère, qui l'avait appelé. Les ennuis d'argent augmentent pour lui. Il fait pourtant de nouveaux voyages avec Harriet. Ils vont dans la région des lacs en passant par Warwick. En octobre 1813 ils sont à Edimbourg. En décembre ils reviennent à Londres, n'y restent que quelques jours et vont s'installer à Windsor. Là il traduit dans Plutarque le traité sur « le fait de manger de la chair » ; il lit Homère, et il écrit un essai intitulé la Réfutation du déisme.
Au printemps de 1814, Shelley et Harriet avaient
cessé de vivre en bonne intelligence. Au mois de mai il fit la connaissance de Mary Godwin. Elle avait dixsept ans ; elle était jolie et intelligente. Ils s'éprirent l'un de l'autre. La pauvre Harriet, bien qu'elle fût de nouveau enceinte, fut abandonnée. Godwin chercha à séparer Shelley de sa fille, mais celle-ci lui accordait des rendez-vous au cimetière, sur la tombe de sa mère. Ils échangèrent là leurs premiers serments d'amour. Le 28 juillet 1814, Shelley enleva Mary, et ils partirent pour Douvres et le continent.
Ils arrivèrent à Paris le 2 août. Ils avaient avec eux miss Clairmont, fille de la seconde femme de Godwin et qu'elle avait eue d'un premier mari. Ils ont à Paris des ennuis d'argent. Shelley vend sa montre et sa chaîne pour huit napoléons et cinq francs. Le 8 août, en revanche, il va au marché aux ânes pour acheter la monture qui doit les aider à faire la route de Paris à Lucerne. Ils partent à pied, l'âne portant les bagages, mais à Charenton ils vendent cet âne, le remplaçant par une mule, et se remettent en route. Mary, vêtue de noir, était sur la mule, que Shelley tenait à la bride d'une main ; dans l'autre il avait un panier de fruits. Miss Clairmont, également vêtue de noir, suivait par derrière. Ils traversaient une région dévastée par la guerre où on ne pouvait même plus trouver de lait, les cosaques ayant enlevé tout le bétail. Shelley eut bientôt les pieds endoloris, puis
il se fit une entorse, et ce fut à son tour de monter sur la mule. Ils arrivent ainsi jusqu'à Troyes, d'où Shelley écrit à Harriet qu'il ne l'oublie pas, et lui conseille de venir les trouver en Suisse, l'assurant que s'il n'est plus son mari, il est toujours son ami. Puis il vend la mule, achète une voiture et s'entend avec un cocher pour se faire conduire jusqu'à Neuchàtel.
Le soir du 23 août, les Shelley sont en bateau sur le lac de Neuchàtel. Ils abordent à Brunnen: ils y sont pris par le mauvais temps et s'installent dans un château abandonné qu'on dit avoir été celui de Guillaume Tell. Ils lisent la description du siège de Jérusalem dans Tacite et commencent un roman qui sera intitulé les Assassins. Ils avaient loué l'appartement pour six mois, mais au bout de deux jours, le poêle qu'ils ont installé n'allant pas comme il faut, ils décident de retourner en Angleterre et se font conduire en bateau à Lucerne. Là Shelley lit le Roi Lear à haute voix.
De Lucerne ils gagnent le Rhin, qu'ils descendent en bateau depuis Bàle jusqu'à Bonn, continuant à lire Shakespeare. Parmi leurs compagnons de voyage se trouve un Anglais qu'ils veulent éloigner d'eux, et pour le faire, ils déclarent tout haut devant lui qu'il convient de trancher la tête aux rois. Ils font en voiture le trajet de Bonn à Cologne. Le 8 septembre ils sont à Rotterdam. Mary y commence un roman qui sera
intitulé la Haine, et miss Clairmont un autre qui sera intitulé l'Idiot.
Le 13 septembre ils sont de retour en Angleterre et débarquent à Gravesend. A Londres ils ont des ennuis d'argent. Shelley y passe son temps avec des hommes de loi. Il écrit à Harriet pour lui demander de le secourir, et la pauvre femme lui envoie 20 livres sterling. Elle aussi cependant se trouve dans la détresse. Dans son journal, à la date du 2 janvier 1815, Mary écrit: « Harriet envoie ici ses créanciers; la mauvaise femme ! il va falloir que nous changions de logement. » Celle pour qui Mary montrait si peu d'indulgence avait, le 30 novembre, donné un nouveau fils à Shelley. Il alla la voir, mais, loin de se réconcilier, ils se traitèrent mutuellement d'égoïstes et ne se revirent plus.
Le manque d'argent continuant, Shelley mit son microscope au Mont-de-Piété et en obtint cinq livres sterling. Il fut bientôt sous le coup d'un mandat d'arrêt à cause de ses dettes. S'étant réfugié avec Mary dans un hôtel de Londres, l'hôtelier, les voyant sans bagages, refusa de les nourrir à crédit, et ils souffrirent de la faim; Mary cependant étudiait le grec. Pendant quelque temps ils vécurent séparés; Shelley se cachait et ne venait auprès de Mary que le dimanche, les arrestations pour dettes ne pouvant se faire ce jour-là.
Dans les premiers jours de janvier 1815, Shelley, apprenant la mort de son grand-père, se rend auprès de son père ; celui-ci a donné des ordres pour qu'on ne le laisse pas entrer; il reste à la porte et lit le Comas de Milton. Il y a là apparemment sa mère, ses quatre sœurs et son frère. Il ne les voit pas. De retour à Londres, un homme de loi lui apprend que. par le testament de son grand-père, il aura, s'il veut s'engager à laisser intact son futur héritage, le revenu de cent mille livres sterling à la mort de son père. Il se refuse à prendre cet engagement ; après de longues négociations, il obtient une rente annuelle de mille livres sterling.
Pendant l'été de 1815, Shelley voyage seul dans le Devonshire; puis il s'installe avec Mary près de la forêt de Windsor. Au mois de septembre ils font avec Peacock une excursion en bateau aux sources de la Tamise et Shelley écrit Alastor. Pendant l'hiver qui suit, passionné de plus par la littérature grecque, il lit Théocrite, Moschus, Homère, Eschyle, Lucien, Hérodote, Thucydide. Le 24 janvier 1816, Mary met au monde un petit garçon auquel on donne le nom de William. La santé de Shelley et celle de Mary étaient délicates, et ils songaient déjà à aller s'installer en Italie. Ils se contentèrent cependant en 1816 de faire un nouveau voyage en Suisse.
Ils sont à Paris avec miss Clairmont le 8 mai, et le
15 ils sont sur le lac de Genève; ils y rencontrent lord Byron, avec qui ils font tous les soirs des promenades en bateau. Miss Clairmont avait déjà fait à Londres la connaissance du poète de Childe Harohl : elle s'était éprise de lui, et ils eurent, sur le lac de Genève, une liaison clandestine. Shelley lisait la Nouvelle Héloïse avec enthousiasme. Il fit avec miss Clairmont une excursion à Chamounix, et il écrivit en grec sur l'album des voyageurs à Montauvert : « Je suis philosophe, républicain et athée. » De retour au cottage qu'ils avaient loué sur les bords du lac, et où lord Byron, qui habitait la villa Diodati, venait souvent les voir, ils lisent ensemble des histoires de revenants et décident d'en écrire chacun une. Lord Byron commence le Vampire, Mary commence Frankenstein. A la fin d'août, les Shelley quittent la Suisse et reviennent en Angleterre, en passant par Dijon, Auxerre, Fontainebleau, Versailles, Rouen et le Havre, d'où ils s'embarquent pour Portsmouth.
Au mois d'octobre, les Shelley, en villégiature à Bath, sont attristés par la mort tragique de Fanny Godwin, la sœur de Mary, qui, ayant quitté la maison paternelle, se suicida à Swansea avec du laudanum. Elle était passée par Bath sans s'y arrêter. Deux mois plus tard, Shelley, étant à Londres, y apprend que l'on a trouvé dans la Serpentine le corps d'Harriet. Elle avait au doigt une bague de prix. C'était donc
de désespoir qu'elle s'était noyée. Il l'avait perdue de vue depuis plusieurs mois; son opinion était qu'elle était devenue femme de mauvaise vie. Écrivant à Mary trois jours après avoir appris le suicide de celle qui avait été sa femme et la mère de deux de ses enfants, il n'a pour la malheureuse que des expressions de mépris et de dureté; il songe aussitôt que, puisqu'il se trouve veuf, il va pouvoir régulariser son union avec Mary. Le 30 décembre 1816, leur mariage est en effet célébré. Shelley veut alors prendre aveclui les enfants qu'il a eus d'Harriet; les parents s'y opposent. Un procès à lieu. La cour refuse à Shelley ses enfants ; on lui permet seulement de les voir une fois par mois.
En mars 1817, les Shelley s'établissent à Marlow, au bord de la Tamise. Shelley s'était réconcilié avec Godwin, et, malgré le procès au sujet de ses enfants, il a dans sa vie à cette époque quelques mois de relative tranquillité. Il allait souvent de Marlow à Londres; il y voyait Leigt Hunt, Reynolds etKeats. Ne portant pas le deuil d'Harriet, il allait à l'Opéra, y entendait le Don Juan et les Noces de Figaro. A Marlow il faisait continuellement des promenades en bateau, lisait Homère, Eschyle, Sophocle, le Banquet de Platon et la Bible, où il aimait surtout le livre de Job. Enfin il écrivait son immense poème de Laon et Cythna. Aux approches de l'hiver, il se trouva souffrant et se crut
poitrinaire. La santé de Mary n'était pas non plus très forte. Elle avait eu au mois de septembre un nouvel enfant, la petite Clara. On leur conseillait d'aller passer l'hiver en Italie. Ils s'y décidèrent, mais ne partirent cependant que le 11 mars 1818, emmenant avec eux, outre leurs deux enfants, Miss Clairmont et la petite Allegra, la fille de lord Byron. Jls étaient le 14 mars à Calais et le 30 ils franchissaient le mont Cenis.
Premières impressions; lettre de Milan (avril 1818). — Le lac de Gôme. — De Milan à Pise. — Les bains de Lucques. — Rosalinde et Hélène.
La France ne comptait pas pour Shelley; il dira plus tard à Keats qu'elle ne vaut pas la peine d'être vue: « Notre voyage, écrit-il (1) de Milan à Peacock, a été un peu pénible à cause du froid, et n'a guère été intéressant avant de passer les Alpes... Mais à peine fûmes-nous arrivés en Italie que la beauté de la terre et la sérénité du ciel furent pour moi un changement complet. Il me faut cela pour vivre; dans la fumée des villes, le bruit de la foule, les froids brouillards et la
(1) Avril 1818.
pluie de notre pays, c'est à peine si je peux dire que je vis. Avec quel plaisir j'ai entendu la femme qui nous a conduits voir l'arc de triomphe à Suse, parler la langue claire et complète de l'Italie, bien que je ne la puisse comprendre qu'à demi (1), après la cacophonie nasale et à syllabes indistinctes qu'est la langue française! Un arc de triomphe en ruine, de proportions magnifiques et dans le goût grec, sur une route d'un gazon vert fl euri de violettes et de primevères, cela au milieu de montagnes merveilleuses; une femme blonde aux manières fines et gracieuses, un peu dans le genre de l'Eve de Fuseli, ce sont là les premières choses que nous avons rencontrées en Italie. » En passant à Turin les Shelley allèrent à l'Opéra, où miss Clairmont avoue qu'elle n'a pas pu comprendre un seul mot de ce qui se chantait. A Milan Shelley admire beaucoup la cathédrale : l'intérieur lui donne l'impression d'un sépulcre immense; il y trouve sous un vitrail, dans une lumière éteinte et jaunâtre, un bon endroit pour lire Dante (2). Au théâtre de la Scala il va voir un ballet représentant l'histoire d'Othello, et qui lui plaît beaucoup. En revanche les Milanais lui font une mauvaise impression : «Les gens d'ici, écritil à Peacock, bien qu'assez inoffensifs, me paraissent, au physique comme au moral, une race misérable.
(1) Cette femme de Suse devait parler piémontais.
(2) Lettre à Peacock du 20 avril 4818.
Les hommes méritent à peine ce nom; on dirait une tribu d'esclaves idiots et ratatinés...» Quant aux femmes, elles lui paraissent à la fois prudes et coquettes et lui rappellent ce qu'il a vu de pire en Angleterre. Il n'est donc guère disposé à s'occuper dans ses poèmes des Italiens contemporains, mais il médite une belle tragédie sur la folie du Tasse.
Le 7 avril les Shelley quittent Milan pour le lac de Côme : « Ce lac, écrit Shelley à Peacock, dépasse en beauté tout ce que j'ai vu jusqu'ici, à l'exception des îles d'arbousiers de Killarney... Il a l'aspect d'un fleuve puissant et sinueux entre des montagnes et des forêts. » Tandis que Shelley admire le paysage, il a une aventure que miss Clairmont raconte dans son journal. Il se promenait seul au bord du lac, cherchant un endroit où il pût tirer au pistolet. Deux individus, s'approchant, lui déclarent qu'ils sont de la police et qu'ils l'arrêtent pour port d'armes défendues. On le mène devant le préfet, qui ne consent à lui rendre le pistolet que quand Mary vient assurer qu'il n'a pas l'intention de se suicider. Cet événement contribua peut-être à faire abandonner aux Shelley le projet qu'ils avaient fait de se fixer sur les bords du lac de Côme; il avaient été en pourparlers pour y louer la villa Pliniana. Shelley en avait beaucoup admiré les ruines, la colonnade, les hauts cyprès, la vue merveilleuse.
Le 1er mai les Shelley quittèrent Milan, mais avant ce départ la petite Allegra avait été envoyée à lord Byron, qui était alors à Venise. Il avait réclamé sa fille, mais il refusait de voir miss Clairmont. Les Shelley, qui se rendaient à Pise, passèrent par Plaisance, Parme, Modène et Bologne. La partie des Apennins qu'ils traversèrent ne plut pas à Shelley (1). Il trouva au contraire les plaines du Milanais et de Parme d'une beauté exquise, et il remarqua les blés qui croissent sous des arbres à épais feuillage et les festons de vigne qui vont d'un arbre à l'autre.
Le 7 mai ils sont à Pise : «C'est, écrit Shelley à Peacock, une grande et désagréable ville, presque sans habitants,» et il n'en dit pas autre chose. Le journal de miss Clairmont est ici plus intéressant que les lettres de Shelley. D'abord en traversant la Toscane elle en a remarqué l'extrême fertilité: «Les paysans, dit-elle, ont meilleure mine ; ils semblent riches et de belle humeur. Nous avons vu leurs femmes et leurs filles conduisant les chèvres sur les routes ou se tenant sur les portes de leurs maisons proprettes, en tissant de la paille... » A Pise elle voit l'Arno jaune et boueux : « Il y a, dit-elle, dans toute la ville un air de pauvreté et d'abandon. Les prisonniers, qui sont nombreux, travaillent dans les rues, qu'on leur fait
(1) Lettre à Peacock du 5 juin.
balayer; ils sont vêtus de rouge et sont enchaînés au pied deux à deux. Toute la journée on entend le bruit des chaînes qu'ils traînent et le bruit de la charrette à laquelle ils sont attelés comme des bêtes de somme... »
Les Shelley étaient descendus à l'auberge des Tre Donzelle; ils visitèrent la cathédrale et la Tour penchée . Il n'est question du Campo Santo ni dans leurs lettres ni dans leurs notes intimes. Ils ne restèrent que trois jours à Pise; à Livourne il trouvèrent les Gisborne, pour lesquels Godwin leur avait donné une lettre d'introduction. Ils y demeurèrent un mois, puis, dans le courant de juin, ils allèrent s'installer dans la montagne aux Bains de Lucques. Ils y lisentl'Arioste, que Shelley trouve « amusant et gracieux et parfois poète (l)»,mais «cruel dans ses descriptions» et immoral parce qu'il « embellitla vengeance »... « Quelle différence avec le tendre et solennel enthousiasme de Pétrarque, ou même la délicate sensibilité morale du Tasse!... »
Le paysage des Bains de Lucques plaît beaucoup à Shelley: « Nous sommes allés à cheval, Mary et moi, dit-il dans la même lettre, à un endroit appelé Prato fiorito, sur le haut de la montagne: de la route qui serpente entre des forêts, au-dessus des torrents et
(1) Lettre aux Gisborne, 10 juillet 1818.
sur le bord de verts ravins on a une vue magnifique. » Shelley ajoute qu'il prend plaisir à observer les changements de l'atmosphère, les orages qui se forment et se dissipent. Quand les lucioles ont fini de briller, «la planète Jupiter se lève majestueusement entre les dentelures des montagnes couvertes de forêts, et les pâles éclairs d'été jettent toute la nuit par intervalles leur lumière dans le ciel. Il n'est pas douteux que la Providence ait disposé ainsi les choses pour que, quand les lucioles disparaissent, le hibou, qui vole bas, puisse retrouver son chemin. »
Le 25 juillet, Shelley écrivant à Peacock lui décrit ainsi ses occupations: «Au milieu du jour, je me baigne dans une fontaine ou vasque naturelle formée au milieu de la forêt par un torrent. Elle est entourée de tous les côtés par des rochers à pic, et la chute d'eau qui la forme y fait un bouillonnement perpétuel. Auprès, sur le haut des rochers, sont des aunes, et audessus, de grands châtaigniers dont les feuilles longues et pointues se détachent sur le ciel bleu sombre. L'eau de la vasque... est aussi transparente que l'air, et les pierres et le sable qui sont au fond semblent pour ainsi dire trembler dans la lumière de midi. Cette eau est aussi extrêmement froide. Je quitte mes vêtements, je m'assieds sur les rochers et je lis Hérodote, jusqu'à ce que la transpiration ait cessé, et alors je saute du bord du rocher dans la fontaine... Le torrent
se compose d'une succession de flaques d'eau et de cascades, dans lesquelles je m'amuse souvent à grimper quand je me baigne, me faisant éclabousser tout le corps, tandis que je monte en me cramponnant aux rochers humides. »
Shelley jouit ainsi de la belle nature en Italie, mais il continue à ne pas y aimer les hommes: «Les Italiens modernes, écrit-il à Godwin (1), sont un peuple misérable; ils n'ont ni sensibilité, ni imagination, ni intelligence. Leur extérieur est poli, le commerce avec eux est facile, mais n'aboutit à rien, ne produit rien. Les femmes ont l'esprit particulièrement vide... » Celles qu'il voit danser au Casino n'ont ni grâce ni beauté (2).
Pour se consoler de la vulgarité des Italiennes modernes, Shelley traduit le Banquet de Platon et écrit un essai sur «les mœurs des anciens en ce qui concerne l'amour». Il y donne son opinion sur les poètes: «Peut-être Shakespeare, dit-il, par la variété et l'étendue de son génie, doit-il être considéré en somme comme le plus grand esprit individuel dont il nous reste quelque chose; peut-être Dante a-t-il créé des images d'une plus grande beauté et d'une plus grande énergie que celles que l'on peut trouver dans l'ancienne littérature de la Grèce; peut-être n'a-t-on
(1) 25 juillet 1818.
(2) Lettre à Peaeock du 25 juillet 1818.
rien découvert dans les fragments des lyriques grecs qui soit comparable à la sensibilité chevaleresque de Pétrarque. — Mais comme poète il faut reconnaître qu'Homère l'emporte sur Shakespeare par l'unité, l'harmonie, la grandeur soutenue, par la perfection de ses images, qui s'appliquent si exactement à l'objet qu'il veut mettre en lumière. Et Dante, qui est défectueux dans son poème par la conduite, le plan, la nature, la variété et la retenue, ne pourrait être comparé avec de tels hommes, si dans ce poème il n'y avait des îles fortunées, chargées de fruits d'or qui seules donnent la tentation de s'embarquer sur l'océan brumeux de cette sombre et extravagante fiction. »
Shelley termine aussi pendant son séjour aux Bains de Lucques son poème de Rosalinde et Hélène. La scène est sur le bord du lac de Corne. Ce beau lac et son tranquille paysage, les noms mêmes choisis par le poète pour ce qu'il appelle son «églogue moderne», ne nous font-ils pas prévoir un récit tendre et riant? Hélas ! les histoires que se racontent les deux Anglaises exilées sur ce rivage d'Italie sont à faire frémir, et Dante ni Shakespeare n'ont rien inventé de plus effrayant. Il y a là dedans des fantômes, un inceste, des enfants qui éclatent de rire en apprenant la mort de leur père, et d'autres monstruosités qui empêchent d'entendre chanter le rossignol. Il y a encore, pour augmenter le contraste entre l'horreur du récit et la
beauté du paysage, la description de la maison d'Hélène, propre et blanche, et dont les fenêtres brillent parmi les feuillages des treilles, au soleil du matin ; à l'intérieur, on ne se sent plus en Italie, tout y est disposé comme dans une maison anglaise, et Rosalinde en demeure attendrie.
Voyage à Venise. — Séjour à Este. — Vers écrits dans les monts Euganéens. — Julian et Maddalo. — Commencement du Prométhée délivré.
Miss Clairmont désirait revoir et, s'il était possible, reprendre la petite Allegra, que lord Byron, après l'avoir eue quelque temps avec lui au palais Mocenigo, avait confiée à Mme Hoppner, la femme du consul anglais à Venise. Il fut décidé que Shelley irait demander à lord Byron de vouloir bien permettre à la mère de revoir sa fille. Shelley et miss Clairmont partirent donc le 19 août des Bains de Lucques. Le 20 ils étaient à Florence, d'où Shelley écrivit à Mary, lui décrivant le pays qu'il avait traversé et où il avait admiré la montagne abrupte, avec des châteaux du moyen âge, puis les vignes chargées de raisins et les attelages de bœufs blancs. Florence lui plaît à l'arrivée; il voit sur l'Arno «les voiles blanches des
bateaux, se détachant sur le fond vert des bois qui viennent jusqu'au bord de l'eau », et aussi les coupoles et les clochers se dressant de tous côtés. Il trouve à la ville un aspect de grande propreté. Il ne s'arrête à Florence que quelques heures pour y faire viser leurs passeports. Son domestique Paolo leur trouve une bonne voiture et deux mules, et ils partent pour Padoue. Il avait été convenu d'abord que Shelley irait seul à Venise et que miss Clairmont attendrait à Padoue le résultat de l'entrevue; mais elle se trouve trop mal à l'auberge, et le 22 août elle montait avec Shelley en gondole pour traverser la lagune. Shelley, toujours passionné pour tout ce qui est bateau, ne manque pas en écrivant à Mary de. lui expliquer en détail ce que c'est qu'une gondole. lia abordé Venise au milieu de la nuit et pendant un orage. C'est à peine si on distinguait de temps à autre la ville entre les averses et à la lueur des éclairs. Le vent faisait rage, mais la surface de l'eau dans la lagune restait presque calme, et Shelley dit combien il se sentait à l'aise dans cet orage sur les coussins moelleux de la gondole couverte et vitrée. Telle fut son arrivée à Venise. Le lendemain lord Byron le conduisit au Lido et lui récita des strophes de Childe Harold tandis qu'ils suivaient à cheval le rivage de l'Adriatique.
Il fut décidé que les Shelley s'établiraient dans les monts Euganéens, lord Byron leur cédant une villa
qu'il avaitlouée. Miss Clairmont,ehezlesHoppner, put revoir sa fille, mais elle dut éviter toute rencontre avec lord Byron. Shelley fit venir aussitôt des Bains de Lucques Mary et ses enfants. La petite Clara arriva très malade à Padoue. Shelley et Mary résolurent de la conduire à Venise pour consulter un médecin. Le 24 septembre ils montaient en gondole à Fusine; Marv, en traversant la lagune pour la première fois, tenait dans ses bras sa petite fille mourante; à peine avaient-ils gagné l'hôtel qu'elle était morte. Le 29 septembre les Shelley s'installèrent à la villa des Capuccini à Este.
Ecrivant à Peacock quelques jours plus tard, le 8 octobre 1818, Shelley lui donne ses impressions de Venise : « C'est, dit-il, une ville merveilleusement belle. La vue que l'on a en y arrivant par la lagune, avec les coupoles et les clochers qui brillent, en une longue rangée, sur les flots bleus, est une des plus belles féeries architecturales du monde. La ville semble avoir et elle a réellement ses fondations dans lamer. Les rues silencieuses sont pavées avec de l'eau, et l'on n'entend rien que le bruit des rames et de temps en temps l'appel des gondoliers... Les gondoles ellesmêmes ont un aspect tout à fait romantique et pittoresque; je ne puis les comparer qu'à des phalènes qui auraient eu un cercueil pour chrysalide. Elles sont tendues de noir, peintes en noir et ont un tapis gris ;
elles sont recourbées à l'avant et à l'arrière, et elles ont à l'avant une sorte de bec en acier brillant, qui reluit au bout 4e cette longue masse noire.» Sbellev a visité les palais des doges et les prisons, et il décrit ces dernières en détail, constatant les horreurs de la tyrannie. Mais Venise est maintenant tombée dans l'esclavage : « Elle avait d'ailleurs cessé d'être libre... du jour où l'oligarchie avait usurpé les droits du peuple. Cependant elle ne semble jamais avoir été aussi dégradée que depuis qu'elle est tombée sous le joug des Français et surtout sous celui des Autrichiens. . . Une horde de soldats allemands, aussi vicieux et aussi répugnants que les Vénitiens eux-mêmes, insultent ce misérable peuple. » Et Shelley dit enfin qu'il ne savait pas à quel point pouvaient être poussées l'avarice, la lâcheté, la superstition, l'ignorance, la débauche et toutes les brutalités qui dégradent la nature humaine avant d'avoir passé quelques jours à Venise.
Shelley se plut à la petite villa des Capuccini : « Derrière nous, dit-il à Peacock, sont les monts Euganéens... avec Arqua, où l'on conserve et visite pieusement la maison et la tombe de Pétrarque. Au bout de notre jardin est un grand château gothique, qui n'est plus habité que par les chats-huants et les chauves-souris, et où demeuraient les Médicis avant d'aller à Florence. Nous avons devant nous les vastes
plaines unies de la Lombardie, où nous voyons le lever et le coucher du soleil et de la lune, et l'étoile du soir et la splendeur dorée des nuages d'automne. »
Dans ce beau décor Shelley composa ses Vers écrits dans les monts Euganéens, son Julian et Maddalo, et il commença le Prométhée délivré. Dans les premiers il y a une lugubre prophétie sur Venise. Elle a été la fille, puis la reine de l'Océan ; elle en sera maintenant la proie ; elle a perdu la liberté, elle perdra la vie : le poète n'a pour elle un peu de pitié que parce qu'elle a accueilli lord Byron, le chantre d'Albion, nie cygne qui fend les tempêtes. » Dans Julian et Maddalo, il est aussi question de lord Byron et des promenades que Shelley a faites avec lui. Puisque le poète est affligé de la misère actuelle de Venise, cherchera-t-il à se consoler en admirant ses merveilles du temps passé ? Ira-t-il rêver devant les palais du Grand Canal ou les tableaux aux chaudes couleurs des musées? Se ferat-il conduire à l'île de Murano pour y visiter les verreries, à celle de Burano pour y voir faire de la dentelle, à Chioggia pour y admirer les courageux pécheurs? Non, c'est toujours du lugubre au plus lugubre qu'il aime à aller. Entre tant d'îles qui entourent Venise, c'est celle où sont les aliénés qu'il choisit comme scène de son poème : il entreprend de raconter, en la laissant d'ailleurs énigmatique, l'Iris-
toire (l'un des malheureux qui y sont enfermés. Et le poète ne nous parlera plus guère de Venise.
Départ pour Naples. — Ferrare. — Bologne. — Les peintres de l'école bolonaise. — Les cascades de Terni. — Trois jours à Rome. — Les ruines. — Critiques de Michel-Ange.
Le 5 novembre, les Shelley se mirent en route pour leur grand voyage jusqu'à Naples. Miss Clairmont était avec eux, mais la petite Allegra avait été reconduite à lord Byron. Shelley écrit à Peacock de Ferrare (1). Il a admiré dans la plaine ferraraise les longs attelages de grands bœufs, blancs comme le lait ou couleur de tourterelle. Dans une ferme qu'il a visitée, il y en avait soixante-trois à l'étable. La cour de ferme lui a paru très bien tenue : « L'aire pour le grain est au dehors, mais, comme celle décrite dans les Géorgiques, elle est aplanie par une colonne brisée, et ni la taupe, ni le crapaud, ni la fourmi ne peuvent y trouver une crevasse où se loger. Autour de l'aire, à cette époque-ci, sont amassées les feuilles et les tiges du maïs qui a été battu... A quelque distance sont des tas de citrouilles multicolores, dont quel-
(1) Le 8 novembre 1818.
ques-unes sont énormes et qui sont empilées pour nourrir les porcs pendant l'hiver. Il y a aussi des dindons et des poulets de côté et d'autre, et deux ou trois chiens qui aboient avec violence. » Shelley trouve bonne mine aux paysans, et il remarque qu'il faut que les ressources agricoles du pavs soient très grandes pour qu'ils aient continué à travailler, malgré les gouvernements tyranniques qui ont pesé sur eux.
Shelley visite la cathédrale de Ferrare, mais il y trouve tant de mendiants qu'il ne s'y attarde guère. Il va ensuite à la bibliothèque. Avant d'y entrer il rencontre un pénitent : « Son corps est tout entier drapé dans une flanelle blanche qui lui donne l'aspect d'un fantôme; il va pieds nus, en sandales, et il a sur les veux une sorte de visière en filet qui lui cache tout le visage. Cette pénitence lui a sans doute été infligée pour quelque crime que son confesseur et lui sont seuls à connaître ; ce genre d'exposition est un exemple frappant de la puissance que la superstition catholique exerce encore sur l'esprit humain. » A la bibliothèque Shelley voit la tombe de l'Arioste, son fauteuil, son encrier, des autographes de lui, le manuscrit complet de la Jérusalem délivrée du Tasse. Il étudie de près l'écriture de ce dernier, lit des sonnets écrits de sa main et qu'il adressait à son persécuteur, le duc Alphonse. Il va ensuite voir sa prison à
l'hôpital de Sainte-Anne, et en bon Anglais, tout en faisant de belles réflexions philosophiques, il arrache un petit morceau du bois de la porte et l'envoie à Peacock.
La lettre qui vient ensuite, parmi celles adressées à ce même ami, est datée de Bologne et du 9 novembre. Il y a vu, lui dit-il, une quantité d'églises, de palais, de statues, de fontaines et de tableaux. En fait d'architecture il ne signale à son ami que les arcades, qu'il a trouvées extrêmement pittoresques au clair de lune, et les deux tours, « laides » , construites en briques, qui penchent toutes les deux dans des sens différents, si bien qu'avec l'illusion que donnent les ombres du clair de lune, on pourrait croire que la ville est secouée par un tremblement de terre. » Il ne dit rien des sculptures qu'il a vues ; il est probable qu'il n'a guère prêté d'attention aux portes de San Petronio ni au tombeau de saint Dominique. Mais on voit qu'il a beaucoup aimé l'école de peinture bolonaise et surtout le Guide, dont il parle avec admiration. Il décrit à Peacock plusieurs de ses tableaux, l'Enlèvement de Proserpine, entre autres, « où Proserpine se détourne pour regarder de ses yeux languissants, et pour ainsi dire irrésolus, les fleurs qu'elle a laissées sans les cueillir dans les jardins d'Enna. » Du Guide il a admiré encore le Samson qui vient d'assommer les Philistins et qui fait jaillir l'eau de la
mâchoire d'âne, un Jésus crucifié, un Massacre des innocents, une Fortune, qui passe rapide sur le monde et qu'un Amour essaie de retenir par sa chevelure, mais surtout une Madone qui allaite, penchée sur son enfant. Dans la Sainte Cécile de Raphaël il trouve une unité et une perfection indicibles. « Elle écoute la musique, dit-il, et je crois qu'elle vient de cesser de chanter, car les quatre personnages qui l'entourent sont tournés vers elle, surtout le saint Jean, qui, dans une pose attentive et cependant réservée, se penche vers elle, comme ébranlé par une profonde émotion. A ses pieds sont différents instruments de musique, brisés ou aux cordes rompues. De la couleur je ne dirai rien : elle éclipse la nature, et cependant tout en elle n'est que vérité et que douceur. » Shelley trouve également exquis ce qu'il voit à Bologne du Corrège; il loue le Guerchin, mais un de ses tableaux lui permet de faire une description macabre et de critiquer le christianisme. C'est celui qui représente « le fondateur des Chartreux accomplissant ses pratiques austères dans le désert, assisté par un jeune homme agenouillé auprès de lui à un autel ; sur un autre autel sont un crâne et un crucifix ; et autour sont les rochers et les arbres du désert. Je n'ai jamais vu un personnage comme celui-là. Son visage est ridé comme la peau d'un serpent qu'on a fait sécher, et dessiné à traits longs
et durs ; les mains elles-mêmes sont ridées. Il a l'air d'une momie animée. Tl est drapé dans une flanelle flottante et couleur de la mort, et on pourrait croire que c'est un linceul qui a enveloppé un cadavre un mois ou deux. Elle a une teinte jaune, corrompue, effrayante, qui s'étend sur tout ce qui est auprès, si bien que les mains et le visage du Chartreux et de son compagnon deviennent jaunâtres à cette lueur sépulcrale ? A quoi bon écrire des livres contre la religion, lorsqu'on peut pendre au mur de pareils tableaux ».
Avant de quitter Bologne, Shelley fit une promenade à cheval pour aller sur le mont Guardia visiter la chapelle de la Madonna di San Luca, dont il dit que c'est un « joli monument corinthien », et il a admiré de là les plaines fertiles, les Apennins aux nombreux replis et la ville.
De Bologne, les Shelley continuèrent leur voyage par Faenza et Cesena, suivirent la côte de l'Adriatique de Rimini à Fano, passèrent la nuit dans une misérable auberge à Fossombrone, remontèrent ensuite le cours du Métaure à travers de belles forêts de chênes et d'yeuses, admirant la montagne et les travaux gigantesques des Romains, aqueducs et galeries percées dans le roc, où l'on voit encore la trace du ciseau des légionnaires. Ils arrivèrent à Spolète, « la ville la plus romantique que j'aie jamais vue, »
dit Shelley à Peacock (1). De là ils se rendirent à Terni et allèrent voir les cascades : « Imaginez, dit Shelley, une rivière de six pieds de large, avec un vaste volume d'eau, le trop-plein d'un grand lac qui est plus haut dans la montagne, et qui tombe de trois cents pieds, dans un gouffre d'une vapeur blanche comme la neige, et qui bondit et bondit dans un cercle d'anfractuosités noires, puis, sautant vers le bas, forme cinq ou six autres cascades, dont chacune a de cinquante à cent pieds de haut, et qui reproduisent en moins grand, mais avec une belle et sublime variété, les mêmes phénomènes. Mais les mots — et la peinture y serait encore moins habile — ne peuvent pas rendre cela... Un bruit de tonnerre monte de l'abîme, bruit singulier, car, bien qu'il dure toujours, il n'est jamais le même, mais il a ses modulations par suite du mouvement des eaux, et il monte et descend alternativement ; nous sommes restés à la même place pendant une demi-heure, et il nous semblait que ce n'avait été que quelques minutes. Le paysage, tout autour, est dans son genre le plus ravissant et le plus sublime qu'on puisse imaginer. Nous étions d'abord passés par des bois d'oliviers où de vieux arbres, aux troncs énormes, blanchis et tordus, se penchaient dans toutes les directions. Puis
(1) Lettre clu 20 novembre 1818.
nous traversâmes un sentier bordé d'orangers auprès de la rivière, et les orangers étaient chargés de leurs fruits d'or; nous arrivâmes à une forêt de chênes verts; ils sont énormes ; leurs branches, qui ont toujours leurs feuilles et portent des glands, se confondent au-dessus du sentier sinueux. Autour de nous, faisant comme un ourlet dans l'étroite vallée, étaient les cimes de hautes montagnes dont les rochers en pyramides sont revêtus de plantes et d'arbres toujours verts : du grand pin, dont les feuilles sont comme un plumage qui tremble dans l'air bleu ; du chêne vert, cet antique habitant des montagnes; de l'arbousier aux fruits rouges et aux feuilles qui reluisent. Au bout d'une heure de marcheàpied, nous étions au-dessous de la cascade de Terni, à la distance d'un demi-mille ; on ne peut pas en approcher plus près, car le Nar, qui se jette là dans le Velino, barre le passage. Nous traversâmes ensuite la rivière formée ainsi, sur un petit pont naturel que fait un rocher, et nous vîmes la cascade de la plate-forme... L'hôtel est très mauvais, sans quoi nous serions restés plus longtemps... »
Quittant Terni, les Shelley passèrent par Nepi, traversèrent la campagne romaine et arrivèrent à Rome par la pluie, le 20 novembre. Ils n'y restèrent que huit jours, ayant l'intention d'y séjourner deux
ou trois mois à leur retour de Naples. Ils visitèrent
les ruines, le Vatican, Saint-Pierre; ils allèrent tous les jours au Forum et au Colisée : « Le temps, dit Shelley (1), a fait du Colisée un amphithéâtre de collines rocheuses envahies par l'olivier sauvage, le myrte et le figuier, où de petits sentiers serpentent entre des escaliers en ruine et des galeries démesurées ; les branchages vous donnent de l'ombre tandis que vous errez dans ce labyrinthe et les herbes sauvages de ce pays de fleurs s'épanouissent sous vos pieds. » Shelley admire beaucoup l'arc de triomphe de Constantin, « qui est, dit-il, plutôt celui de Trajan, car ce fut le sénat servile et avare de la Rome déchue qui ordonna que le monument de son prédécesseur fût démoli afin d'en dédier un au reptile chrétien qui avait rampé dans le sang de sa famille assassinée et était arrivé ainsi au pouvoir suprême... »
« Le Forum, dit Shelley, est une plaine au milieu de Rome, une sorte de désert plein de fosses et d'amas de pierres ; et bien qu'on y soit si près des habitations des hommes, c'est l'endroit le plus désolé que l'on puisse imaginer. Les ruines des temples sont tout autour, fragments de colonnes et rangées de colonnes encore intactes supportant des corniches d'un travail exquis ; vastes voûtes de dômes en ruine où l'on voit encore les caissons réguliers qui conte- Il) Lettre à Peacock écrite de Naples le 22 décembre 1818.
riaient autrefois des sculptures d'ivoire et d'airain. Les temples de Jupiter, de la Concorde, de la Paix, du Soleil, de la Lune, de Vesta, sont à peu de distance les uns des autres. Voilà les épaves de ce qu'un grand peuple dédiait autrefois aux abstractions de l'esprit. Rome est, pour ainsi dire, la ville des morts, ou plutôt elle est la ville de ceux qui ne peuvent pas mourir, car ils survivent aux chétives générations qui habitent et traversent les lieux qu'ils ont rendus à jamais sacrés. A Rome, du moins dans le premier enthousiasme que l'on ressenl à retrouver l'antiquité, on ne voit rien des Italiens. La disposition même de la ville contribue à l'illusion, car ses murailles vastes et antiques ont seize milles de tour, et ainsi la population peu dense est dispersée dans un espace presque aussi grand que Londres. Il y a à l'intérieur de grands champs abandonnés, des pelouses de gazon et des bosquets dans les ruines ; une verte colline, nue et solitaire, domine le Tibre. Les jardins des palais modernes sont comme des bois sauvages de cèdres, de cyprès et de pins. Le cimetière anglais est sur une pente verte auprès des murailles, au-dessous de la tombe en pyramide de Cestius : c'est, je crois, le plus beau et le plus solennel cimetière que j'aie jamais vu. Quand nous l'avons visité, le soleil brillait sur la rosée d'automne ; nous entendions le vent soupirer dans les arbres qui s'élèvent plus haut que la
tombe de Cestius, le sol bruissait sous la cbaude lumière, nous regardions les tombes, presque toutes de femmes et d'enfants, et nous nous disions que l'on souliaiterait, si l'on mourait, le sommeil dont ils semblent dormir... »
Shellev, à ce premier passage à Rome, n'avait visité que rapidement le Vatican, les musées et les églises. Michel-Ange ne lui plut pas: « Je ne puis m'empécher de croire, écrivait-il à Peacock (1), que l'on estime beaucoup trop haut le génie de cet artiste. Non seulement il n'a ni retenue, ni modestie, ni sentiment des justes limites de l'art (et sur ce point un génie admirable peut se tromper), mais il n'a pas le sens de la beauté, et manquer de cela, c'est manquer du sens du pouvoir créateur de l'esprit. Que signifie la terreur, si elle ne fait contraste avec la beauté ou n'est unie à elle ? Que Dante a bien compris ce secret! Dante, à qui on a si présomptueusement comparé cet artiste. Qu'est-ce que son Moïse?Comme il est contourné, et loin de tout ce qui est naturel et majestueux !... Dans le Jugement dernier, Dieu se penche hors du ciel. Le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, est au-dessous de lui. Sous le Saint- Esprit est Jésus dans l'attitude de quelqu'un qui harangue une assemblée... » Jésus, selon Shelley,
(1) De Naples, le 25 février 1819.
aurait dû avoir une majesté ealme et sévère et non pas l'air d'un homme en colère. Continuant la description, il trouve les personnages vulgaires. Il compare l'ensemble de la fresque au drame de Titus Andronicus, « mais à coup sûr, dit-il, l'auteur n'est pas un Shakespeare. »
L'arrivée à Naples. — Pouzzoles et Baïa. — L'ascension du Vésuve. — Pompéi. — Stances écrites dans l'abattement près de Naples. — Pœstum.
Le 27 novembre Shelley part seul pour Naples, pour y chercher un logement; Mary et miss Clairmont, afin d'éviter les frais d'hôtel, n'y arriveront que trois jours plus tard. Shelley remarque, en s'avançant vers le midi, que la beauté du paysage augmente en même temps que la barbarie féroce des habitants : « En entrant à Naples, la première chose qui attira mon attention, dit-il (1), fut un assassinat. Un jeune homme sortit en courant d'un magasin, poursuivi par une femme qui tenait un gourdin et par un homme armé d'un couteau. Ce dernier attrapa le jeune homme et d'un coup de couteau dans le cou l'étendit
(1) Lettre à Peacock du 22 décembre 1818.
mort sur la route. Comme j'exprimais mon horreur et mon indignation, un prêtre calabrais qui voyageait avec moi se mit à rire de bon cœur et se moqua de moi. Je n'ai jamais éprouvé un aussi grand désir de battre quelqu'un. Le ciel sait que je ne suis guère fort, mais le prêtre vit que j'étais extrêmement courroucé et il se tut. Ce même individu, un géant pour la force et la taille, avait manifesté la plus folle terreur des brigands le long de la route; il avait poussé des cris à la vue de mon pistolet, et il avait fallu tous mes efforts et ceux du vetturino pour le calmer. »
Shelley trouva un logement donnant sur la villa Reale. Mary et miss Clairmont arrivèrent le 1er décembre : « Le climat est délicieux, écrit Shelley à Peacock (1). Nous ne faisons pas de feu et nous avons les fenêtres ouvertes. » Et il raconte ensuite leur première excursion, qui a été pour Baïa : « Nous sommes partis une heure après le lever du soleil, par un radieux matin, dans un petit bateau; il n'y avait pas un nuage dans le ciel, pas une vague sur la mer; elle était si transparente qu'on y pouvait voir les cavernes recouvertes de mousses glauques, et les feuilles et les branches de ses algues délicates qui tapissent le fond inégal de l'eau. Vers midi la chaleur et surtout la lumière devinrent intenses. Après avoir passé devant le
(1) Lettre du 22 décembre 1818.
Pausilippe nous arrivâmes d'abord àl'extrémité orientale de la baie de Pouzzoles, qui est comprise dans la grande baie de Naples et qui comprend à son tour celle de Baïa. Il y a là des îlots escarpés où les rochers qui surplombent forment des voûtes et où, dans d'énormes cavernes, un faible écho répond au murmure de la mer languissante. C'est là ce qu'on appelle la Scuola di Virgilio. Puis, laissant sur notre droite l'île abrupte du Nisida, nous traversâmes la baie pour nous rendre directement au cap Misène. Delà on nous mena voir le mare morto et les Champs Elysées, l'endroit où Virgile a placé la scène du sixième livre de l'Enéide. Bien que ce paysage soit extrêmement beau avec ce lac, ces collines boisées, ce ciel divin, j'avoue avoir éprouvé une déception. Le guide nous montra un ancien cimetière; l'on y voit encore les niches où l'on plaçait les urnes funéraires. Nous longeâmes ensuite le golfe de Baïa à gauche et nous y vîmes des ruines pittoresques et intéressantes; mais je dois dire qu'à chaque fois que nous vînmes à terre, nous eûmes une déception, tandis que du bateau l'elfe t du paysage est plus délicieux que je ne puis le dire. Les couleurs de l'eau et de l'air répandent ici sur toutes choses le rayonnement de leur beauté. Après avoir traversé le golfe de Baïa et considéré les ruines de son antique grandeur, qui se dressent comme des rochers sur la mer. qui était transparente sous
notre bateau, nous abordâmes pour aller visiter le lac Averne. Nous passâmes dans la grotte de la Sibylle, — ce n'est pas celle de Virgile; elle traverse une des collines qui entourent ce lac; nous arrivâmes à une pièce d'eau calme et merveilleuse, entourée de sombres collines boisées, et où la solitude est profonde. Les vastes ruines du temple de Pluton se dressent sur une colline de gazon et se reflètent dans ce miroir, dont le vent ne ride pas la surface (1)... » Les Shelley voient encore dans celte même excursion Pouzzoles, les colonnes du temple de Sérapis, ce qui reste de l'amphithéâtre et la Solfatare, que Shelley ne trouve pas très curieuse.
Ce ne fut pas là leur seule excursion aux champs Phlégréens : une autre fois ils y visitèrent le lac d'Agnano (2), la Caccia d'Ischieri et la grotte du Chien. Mais entre l'une et l'autre excursion ils avaient fait l'ascension du Vésuve. Shelley la raconte ainsi à Peacock (3) : « Nous allâmes jusqu'à Résina en voiture, et là, Mary et moi, nous montâmes sur des mules, et C... (miss Clairmont) fut portée dans une chaise sur les épaules de quatre hommes, comme un membre du parlement après son élection, et elle semblait, à moins juste titre, tout aussi effrayée.
(1) Il s'agit sans doute du lac Fusaro.
(2) Il est aujourd'hui desséché.
(3) Lettre du 22 décembre 1818.
Nous arrivâmes ainsi à l'ermitage de San Salvador, où le vieil ermite, ceint de corde, nous apporta de quoi nous restaurer. Le Vésuve est, après les glaciers, le plus impressionnant exemple de l'énergie de la nature que j'aie jamais vu... De Résina à l'ermitage on gravit la montagne en la contournant et on traverse un vaste fleuve de lave durcie, l'image véritable de ce que seraient les vagues de la mer, si elles se changeaient par enchantement en dure pierre noire. Les lignes des ondes brillantes semblent suspendues dans l'air; on dirait que ces flots vont se précipiter sur vous; on a peine à croire qu'ils ne soient pas vraiment en mouvement. Cette plaine a été autrefois une mer de feu liquide. Après l'ermitage, nous traversâmes un autre vaste fleuve de lave, puis nous mon tâmes à pied le cône du volcan... Il se compose de rochers de lave et d'éboulis de cendres... Au sommet est une sorte de plaine irrégulière, le plus horrible chaos qu'on puisse imaginer; d'effrayantes déchirures béantes, des monceaux de grosses pierres et de cendres, des roches énormes noircies et calcinées, qui ont été jetées par le volcan dans une confusion terrible. Au milieu se dresse la hauteur conique d'où une grande fumée et des fontaines de feu liquide s'échappent sans cesse. La montagne est en ce moment dans un léger état d'éruption et il en sort une fumée blanche épaisse et lourde qui n'est interrompue
que par d'énormes colonnes d'une vapeur bitumineuse, impénétrable et noire, qui sort en rendant un son creux et profond et s'étend pli par pli dans le ciel ; des pierres enflammées pleuvent de cette masse sombre, et pendant tout le temps que nous restâmes, il tomba une pluie de cendres noires... Quand nous eûmes vu le soleil se coucher entre Capri et Inarime (1), l'obscurité augmentant, l'effet du feu fut encore plus beau. Nous étions pour ainsi dire entourés de rivières et de cataractes d'un feu rouge et éclatant au milieu duquel, de la colonne de fumée bitumineuse lancée dans l'air, tombaient de vastes masses de roches, rendues blanches par leur chaleur intense, et laissant dans la vapeur sombre des traces splendides. Nous descendîmes à la lumière des torches, et j'aurais pris grand plaisir au paysage à mon retour, si on ne m'avait ramené, je ne sais pourquoi, dans un état de grand malaise physique à l'ermitage; le pire de la chose est que j'ai ainsi gâté le plaisir de Mary et de C... Nos guides en cette occasion étaient de vrais sauvages. Vous n'avez pas idée des cris qu'ils se mettent soudain à pousser, personne ne sait pourquoi... C..., dans son palanquin, en a été très ennuyée; tandis que j'étais à quelque distance en avant, ils firent mine de la laisser au beau milieu du che-
(1) L'île d'Ischia.
min, et ils l'auraient fait si mon domestique italien ne les avait menacés de les frapper, ce qui les calma. Il n'y a rien cependant de plus pittoresque que les gestes et la physionomie de ces sauvages. Et quand, dans l'obscurité de la nuit, ils se mettent tout à coup à chanter en chœur des fragments de leur musique nationale, sauvage, mais douce, l'effet est merveilleux ...»
Shelley, à cette époque-là, acheva son premier acte du Prométhée délivré, commencé dans les monts Euganéens. Pour imaginer son Caucase indien et les forces violentes de la nature, il avait à la fois ses souvenirs des Alpes et cette vision du Vésuve. Le spectacle du peuple napolitain, qui lui parut si dégradé, dut aussi aviver en lui l'amour de la liberté, et dans le furieux lyrisme de son poème, il exprime son désir de voir une bonne volonté active triompher de l'aveugle tyrannie.
Il ne se bornait pas, à Naples, à admirer la nature. Il allait au musée, y prenait plaisir à regarder les statues antiques. Enfin il fit une longue visite à Pompéi : « Nous entrâmes dans la ville du côté de la mer, écrit-il à Peacock(l), et nous vîmes d'abord deux théâtres, l'un plus merveilleux que l'autre, jonchés des débris de marbres blancs qui formaient les
(1) 26 janvier 1819.
sièges et les corniches et qui sont sculptés avec vigueur et hardiesse... » Et Shelley continue à donner une description détaillée, remarquant que les spectateurs avaient devant eux une vue magnifique : « On passe ensuite, dit-il, par les anciennes rues; elles sont très étroites, et les maisons aussi sont petites, mais toutes construites sur un plan admirable, spécialement pour ce climat. » Et il donne de nouveau à son ami, comme si celui-ci n'avait jamais lu de description de Pompéi, des détails fort précis : « Les maisons, dit-il, n'ont qu'un étage... Il en résulte un grand avantage, tout à fait inconnu dans nos villes. Les édifices publics, dont les ruines sont maintenant des forêts de blanches colonnes cannelées, qui supportaient des entablements chargés de sculptures, étaient visibles de toutes parts des toits des maisons C'est en cela qu'excellaient les anciens. Leurs dépenses privées étaient relativement modestes : l'habitation d'un des principaux sénateurs de Pompéi est élégante à la vérité, et ornée de beaux spécimens de l'art, mais elle est petite. Au contraire, leurs édifices publics portent partout la marque d'une magnificence large et hardie... Un autre avantage est qu'ici le paysage admirable n'est pas fermé à la vue; plus heureux que les habitants des ravines cimmériennes de nos cités modernes, les anciens Pompéiens pouvaient contempler les nuages et les lampes du ciel; ils pou-
raient voir ]a lune se lever derrière le Vésuve et le soleil se coucher dans la mer, et son disque trembloter dans une atmosphère de vapeur d'or, entre Inarime et Misène. » Shelley visite ensuite les temples ; il remarque à celui d'Esculape une corniche imitant les écailles d'un serpent, et au temple d'Isis les sujets égyptiens « exécutés par un artiste grec qui, en traitant les extravagances contre nature de la conception originale, a su y mettre l'harmonie et la beauté surnaturelle du génie de son pays... ». Ensuite, en passant par le labyrinthe des murs et des colonnes, les Shelley sont allés au Forum s'asseoir sous la colonnade du temple de Jupiter et de Vénus, et là, tout en mangeant des fruits et le pain qu'ils avaient apportés, ils contemplaient le spectacle : « Au-dessus et entre les fûts si nombreux des colonnes qui brillaient au soleil, on voyait la mer, qui reflétait le ciel pourpre de midi et dont la ligne semblait supporter les montagnes sombres et élevées de Sorrente, d'un bleu foncé indicible, teintées vers le sommet de traînées d'une neige récente. Devant elles était une petite île verte. A droite étaientCapri, Inarime, Procida et Misène. Derrière nous le sommet isolé du Vésuve, jetant en abondance une épaisse fumée blanche, dont la colonne, comme une écume, se répandait dans le ciel pur et foncé, où le vent la dispersait en petites traînées... »
Suivant ensuite la route consulaire, ils virent les tombes : « Elles semblent moins, dit Sbellev, des réceptacles pour cacher la destruction de l'être que les demeures voluptueuses d'esprits immortels. Elles sont de marbre, d'une blancheur radieuse... Des arbres croissent naturellement de chaque côté, et sur les larges pierres de la route pavée qui les sépare, on entend les dernières feuilles d'automne qui tremblent et bruissent, emportées par le vent inconstant; et l'on dirait un bruit de pas de fantômes... » Cette dernière pensée est bien shakespearienne. Shellev cependant, en visitant l'amphithéâtre qui est en dehors de la ville, songe de nouveau aux Grecs et dit qu'il comprend pourquoi ils étaient de si grands artistes : « Ils vivaient en communion perpétuelle avec la nature extérieure; ils s'inspiraient sans cesse de ses formes. Leurs théâtres s'ouvraient sur les montagnes et sur le ciel. Leurs colonnades, type idéal d'une forêt sacrée où les branches entrelacées forment une voûte laissant passer la lumière et le vent ; les parfums et la fraîcheur de la campagne pénétraient les villes. Leurs temples recevaient presque tous la lumière d'en haut; et en y levant les yeux on y voyait ainsi la fuite des nuages, les étoiles et le ciel profond. Oh! sans cette série de guerres misérables qui ont abouti à la conquête du monde par les Romains, sans la religion chrétienne qui a porté le dernier coup à l'ancien sys-
tème, sans ces changements qui ont conduit Athènes à sa ruine, à quelle grandeur l'humanité ne seraitelle pas parvenue ! »
C'est à cette époque, en décembre 1818, que Shelley compose la belle pièce de vers intitulée : Stances écrites dans l'abattement près de Naples. Il est assis seul au bord de la mer. au bon soleil, contemplant les îles bleues et les montagnes neigeuses, écoutant la voix des vents, des oiseaux, des flots et de la ville. Ne devrait-il pas se sentir heureux ? « Hélas! dit-il, je n'ai ni espérance ni santé; je n'ai pas la paix en moi-même, ni la tranquillité autour de moi, ni cette satisfaction, meilleure que la richesse, que le sage trouve dans la méditation et qui le couronne d'une intime auréole ; je n'ai ni gloire, ni puissance, ni amour, ni loisir. D'autres que moi ont tout cela en abondance. Ils vivent en souriant et disent que la vie est un plaisir. C'est un breuvage différent qu'on a versé dans ma coupe. — Eh bien ! il y a de la douceur dans le désespoir même, comme dans les vents et les flots. Je pourrais me coucher comme un enfant fatigué et pleurer jusqu'à en mourir, pleurer cette vie de tourments que j'ai supportée et qu'il faut que je supporte encore, — jusqu'à ce que la mort vienne, comme un sommeil, me prendre furtivement et que, sentant dans l'air chaud ma joue se refroidir, j'entende passer une dernière fois sur mon
cerveau mourant le soupir monotone de la mer... » Bien qu'il n'eût encore que vingt-six ans, la vie du poète avait été si tourmentée et si tragique qu'on s'explique sa tristesse. A Naples même il eut de nouveaux soucis. Medwin raconte qu'une femme mariée et de noble famille s'était follement éprise de Shelley avant qu'il eût quitté l'Angleterre. 11 l'avait repoussée, mais elle le retrouva à Naples et elle y mourut. On sait aussi que Shelley eut à Naples, à s'occuper d'un enfant dont l'histoire est restée mystérieuse. Dowden conjecture que cette femme dont parle Medwin avait, à son lit de mort, confié à Shelley un enfant qu'elle avait eu. Le 30 juin 1820, Shelley écrivait de Livourne aux Gisborne : « J'apprends que ma petite Napolitaine a une forte fièvre de dentition. Elle va mourir sans doute et un autre souvenir s'ajoutera ainsi à ceux qui me torturent déjà. » Il a l'intention de la faire venir à Livourne si elle se remet; mais il apprend bientôt qu'elle est morte. Cette histoire mystérieuse fut encore pour les Shelley l'occasion d'autres tourments. Ils avaient eu à Naples des ennuis avec leurs domestiques : leur Italien Paolo avait débauché leur Suissesse Elise. On les maria et le couple ainsi rendu à l'honnêteté les quitta et partit pour Rome. Mais plus tard Paolo, qui avait su quelque chose de l'existence de l'enfant mystérieux, voulut exploiter la chose. Il menaça de faire des révélations,
et Élise de son côté fît croire aux Hoppners que Shelley avait eu un enfant de miss Clairmont et qu'il l'avait mis aux enfants trouvés. Shelley remit entre les mains d'un homme de loi les lettres de menaces de Paolo et l'affaire finit ainsi. En avril 1822, miss Clairmont rencontrant Élise à Florence lui demanda compte de ces calomnies : elle se défendit d'avoir jamais rien dit aux Hoppners et écrivit aussi à Mary, assurant qu'elle n'avait jamais rien dit ni rien su. Mais l'histoire de la dame et de l'enfant restent étranges. C'est un double mystère qui s'ajoute aux événements connus du drame continuel que fut la vie de Shelley. Avant de quitter Naples, le poète voulait voir le temple de Pœstum. Il fut souffrant et dut garder la chambre pendant les premières semaines de février, mais le 23 il put enfin, avec Mary et miss Clairmont, se mettre en route pour ce pèlerinage. La route est longue de Naples à Pœstum. Ils allèrent d'abord coucher à Salerne. Le temps, qui, pendant tout le séjour de Shelley à Naples, avait été merveilleux, changea tout à coup et la pluie tombait en abondance. Shelley n'en remarqua pas moins le long du chemin les orangers etles citronniers dont les globes d'or se détachaient sur les murs blancs et le sombre feuillage vert. Le paysage de Salerne l'enchanta. Le lendemain matin (1)
(1) 23 février 1819.
avant le jour, ils partirent pour Prestum : « Il avait fait une nuit de tempête, écrit-il k Peacock, et nous avions à suivre la côte sablonneuse de la mer. L'obscurité était profonde, excepté quand les longues lames se brisaient avec un bruit de tonnerre sous le ciel sans étoiles et jetaient avec l'embrun une sorte de lueur froide et blanche. Quand vint le jour, nous étions dans une grande plaine déserte, coupée de nombreux vallons sauvages et close de tous les côtés par les Apennins et la mer... Nous arrivâmes à une rivière dont le pont avait été rompu et où la crue était si forte que le batelier ne voulut pas passer notre voiture. Il nous fallut alors faire à pied six milles d'une route boueuse qui, à travers la maremme désolée, conduit à l'antique cité. L'air était plein du parfum de violettes d'une grandeur et d'une beauté extraordinaire. Enfin, à l'horizon du désert, nous vîmes les sublimes et massives colonnades. Nous entrâmes par l'ancienne porte, qui n'est plus qu'une fissure dans la muraille rocheuse... » Puis, comme si son ami n'avait jamais eu l'occasion de lire quelque travail sur Paestum ou de feuilleter les albums des Piranesi, Shelley lui fait une description détaillée des ruines des trois temples. Il ne semble pas d'ailleurs avoir été très versé en archéologie, car il qualifie d'étrusque l'architecture de ce temple de Neptune, qui est un des plus beaux et des plus parfaits exemples du dorique
primitif. Il comprit cependant que la forme des colonnes larges à la base et étroites au sommet contribue à les faire paraître plus hautes qu'elles ne sont, et il est presque tenté de reprocher aux architectes ce mensonge. Il remarqua la riche couleur jaune qu'a prise la pierre poreuse et d'origine volcanique dont elles sont construites, mais surtout il vit entre ces colonnes la belle montagne d'un côté, et de l'autre la grande ligne de la mer : « Nous n'eûmes que deux heures, dit-il, pour contempler ces monuments sublimes, et nous ne pûmes ainsi en emporter qu'une idée imparfaite, comme l'ombre d'un songe dont on se souvient à demi. »
Ce pèlerinage accompli, les Shelley, revenus à Naples, partirent aussitôt pour Rome. Ils faisaient le projet de venir plus tard s'installer à Sorrente ou en quelque endroit sur le golfe dont le poète, né à Field Place, avait goûté la lumière et la couleur.
Séjour à Rome. — Shelley au palais Verospi. — Il travaille au Promélhée délivré dans les ruines des bains de Caracalla. — Nouvelle critique de Michel-Ange.
Pour remonter à Rome, les Shelley passèrent par Gaëte et Terracine, toujours enthousiastes du paysage.
Le 5 mars, ils étaient à Albano, d'où ils apercevaient Rome. Avançant dans la campagne romaine, ils admiraient à travers les arcades des aqueducs la ligne bleue des montagnes. Ils s'installèrent à Rome, au palais Verospi, sur le Corso. Ce fut là que Shelley écrivit le second et le troisième acte de sonProméthée délivré, là et aussi dans les ruines formidables des bains de Caracalla, l'endroit de Rome où il se plaisait le mieux. Il en fait encore une longue description à Peacock (1). Il en gravissait les hautes murailles, se plaisait dans la végétation qui les a envahies. Il avait trouvé là aussi une petite pelouse entourée d'arbustes sauvages et toute fleurie d'anémones, de giroflées, de violettes, et, couché àl'onibre des ruines, dans le parfum de ces fleurs, comme s'il eût été grisé par une douce mélodie, il s'était senti défaillir de volupté.
Après les bains de Caracalla, Shelley décrit à Peacock le Forum : il y admire de nouveau l'arc de Constantin, dont il examine avec soin les sculptures. Il choisissait ses heures pour faire de telles promenades : « Je sors, dit-il, à la lumière de pourpre et d'or d'un soir d'Italie et je reviens à la lumière des étoiles et de la lune... Les ormeaux font leurs pousses nouvelles et les chaudes brises du printemps
(1) Lettre du 23 mars 1819.
apportent de la campagne des parfums inconnus et suaves. Je vois le radieux Orion à travers les puissantes colonnes du temple de la Concorde, et la molle lumière adoucit les contours des constructions modernes du Capitole, les seules qui troublent cette solitude sublime et désolée...»
Il se passionne ainsi pour les ruines antiques, mais Saint-Pierre ne lui en impose pas. Il trouve qu'à l'extérieur cela ne vaut pas Saint-Paul de Londres, et qu'à l'intérieur « c'est de la petitesse sur une grande échelle ». En revanche, il aime beaucoup la place avec la colonnade, l'obélisque et les fontaines. La façade ne lui déplaît pas non plus et il trouve que l'ensemble est certainement unique au monde. Mais combien il se plaît davantage à l'intérieur du Panthéon ! Comme dimensions, il n'est pas le quart de Saint-Pierre, mais il est comme l'image visible de l'univers et l'on y éprouve une impression analogue à celle que l'on a quand on contemple la coupole du firmament. Il est éclairé par en haut et à ciel ouvert, et cela plaît infiniment à Shellev : on peut y voir pendant le jour les nuages qui passent et pendant la nuit les étoiles.
A Rome, il aima aussi les fontaines ; il décrit à Peacock celle du Quirinal, celle de la place Navone et la fontaine de Trêves avec son Neptune gigantesque et ses autres sculptures. Shelley ne les trouve
pas mauvaises, mais il dit à son ami qu'à vivre en commerce constant avec l'antiquité on devient de jour en jour plus difficile. Il n'y a, selon lui, que les • œuvres de Raphaël, du Guide et de Salvator Rosa qui puissent soutenir la comparaison. Il ne modifia pas -son jugement sur Michel-Ange. Dans une lettre qu'il 'écrivait plus tard à Leigh Hunt (1) : « En ce qui concerne Michel-Ange, je m'étonne, dit-il, et je m'indigne quand j'entends dire communément qu'il est supérieur à Raphaël. Il n'a, selon moi, ni le sens de la dignité morale, ni celui de la beauté... On Ta appelé le Dante de la peinture, mais si nous trouvons en lui quelque chose de la manière violente et rude des plus détestables passages de l'Enfer, où est dans son œuvre cette Francesca que vous aimez, où est cet esprit qui vient sur la mer dans une barque, comme Mars sortant des vapeurs de l'horizon, où Matilda cueillant des fleurs, et toute cette exquise tendresse, cette sensibilité, cette beauté idéale, dans lesquelles Dante l'emporte sur tous les poètes, à l'exception de Shakespeare ? » Quant aux peintres qui ont précédé Michel-Ange, bien qu'il ait eu l'occasion de voir de leurs fresques dans la Sixtine, Shelley ne semble pas leur avoir jamais accordé la moindre attention.
(1) De Livourne, 3 septembre 1819.
Les Shelley prolongèrent leur séjour à Rome jusqu'en juin, mais le poète y fut souffrant et il se plaignait plus tard de n'avoir pu voir qu'une partie de ses merveilles. Mary s'était liée avec la signora Dionigi, une femme peintre qui tenait des couver sazioni, et Shelley avait ainsi l'occasion de voir un peu la société italienne. Les Romains lui plurent (1), il trouva les femmes aussi ignorantes que les autres Italiennes, mais il aima cette fois « leur extrême innocence et leur naïveté ». Elles n'ont pas cependant, selon lui, les beaux yeux, dangereux pour les cœurs, des Anglaises et des Allemandes.
La vie politique lui semblait bien misérable à Rome. On y donna, pendant qu'il y était, de grandes fêtes en l'honneur de l'empereur d'Autriche et de Marie- Louise. Celle-ci, en traversant l'Italie, avait souvent été accueillie par des acclamations en faveur de Napoléon : « Idiots et esclaves qu'ils sont ! s'écrie Shelley : comme les grenouilles de la fable, ils sont mécontents de leur soliveau et appellent une grue qui les mangera...» Toute la Rome moderne lui paraissait méprisable. Sur la place Saint-Pierre, il voit trois cents criminels enchaînés à qui l'on fait arracher l'herbe qui pousse entre les pavés. Des soldats armés de mousquets les surveillent : « Le bruit discordant
(d) Lettre à Peacock du 6 avril 1819.
de leurs chaînes, dit-il, fait contraste avec celui des fontaines qui est si musical, avec le beau ciel bleu foncé, avec la magnificence de l'architecture environnante... C'est l'image de l'Italie : la dégradation morale qui contraste avec la gloire de la nature et des arts. »
Les Shelley avaient d'abord compté retourner à Naples. On le leur conseillait pour la santé du poète. Mais leur désir de retrouver des amis leur fît abandonner ce projet, et ils se décidèrent pour Livourne. Ils eurent, avant de quitter Rome, un deuil amer. Leur petit William mourut après une courte maladie. Shelley semble avoir aimé tendrement cet enfant. « Le malheur s'attache à moi, écrit-il à Peacock(l); je ne retrouverai plus jamais ma gaieté.» Il avait déjà laissé une tombe d'enfant sur la plage du Lido ; il en laissait une autre auprès de la pyramide de Cestius.
Shelley à Livourne. — La villa Valsovano. — Les Cenci.
Les Shelley quittèrent Rome le 10 juin; ils furent à Livourne le 17. Le long du chemin ils avaient revu
(1) 8 juin 1819.
les cascades de Terni ; puis ils passèrent par le lac de Trasimène. Ils ne s'étaient pas détournés pour aller à Assise. A Livourne, ils restèrent huit jours à l'hôtel, virent leurs amis, les Gishorne, puis allèrent s'installer près du monte Nero, à la villa Valsovano, dans un endroit ravissant. Shelley trouva dans la maison une tour où il s'installa pour lire et pour travailler, mais il était accablé de tristesse et il se prit à regretter son pays : « Oh ! si je pouvais retourner en Angleterre! écrit-il à Peacock (1). Quel poids lourd il faut supporter quand le malheur s'ajoute à l'exil...» Et plus tard (2) : « Quel ardent désir j'ai de vivre auprès de Londres, écrit-il encore à son ami. Riclimond me semble trop loin pour moi ; je redouterais l'humidité des bords de la Tamise... C'est Hampstead qui m'attire, et encore je ne sais pas si quelque endroit tout h fait suburbain ne ferait pas mieux mon affaire. Que valent les montagnes, les arbres, les bruyères ou même un ciel magnifique et les couchers du soleil, comme j'en ai vu à Hampstead, en comparaison des amis?... Tout ce que je vois en Italie, — et de la fenêtre de ma tour je vois maintenant les pics merveilleux des Apennins qui ferment à demi la plaine, — tout cela n'est rien et se dissipe comme une vaine fumée quand je pense à certains
(1) 20 juin 1819.
(2) Août 1819.
paysages familiers, qui ne signifient pas grand'ehose, mais sur lesquels de vieux souvenirs ont jeté une couleur délicieuse. . . »
C'est à cette époque de tristesse et dans cette tour de la villa Valsovano que Shelley écrivit sa tragédie des Cenci. On lui avait, l'année précédente, taudis qu'il était à Livourne, communiqué un manuscrit copié dans les archives du palais des Cenci, racontant la fin tragique de cette famille sous le pontificat de Clément VIII, en lo99. Il est difficile d'imaginer rien de plus hideux ni de plus atroce. Shelley, dans sa préface, résume ainsi cette histoire : « Un vieillard ayant passé sa vie dans la débauche et la scélératesse conçut à la fin une haine implacable pour ses enfants, haine qui à l'égard d'une de ses filles prit la forme d'une passion incestueuse, aggravée de toutes sortes de cruautés et de violences. Après avoir vainement essayé d'échapper à ce qu'elle considérait comme une souillure perpétuelle de son corps et de son âme, celle-ci complota avec sa belle-mère et son frère l'assassinat de leur tyran commun... Le crime une fois accompli fut bientôt découvert, et malgré les instantes prières adressées au pape par les plus hauts personnages de Rome, les coupables furent mis à mort... » Les détails que donnent le manuscrit qui avait été communiqué à Shelley sont répugnants. Les horreurs que Shakespeare a mises dans les plus farouches de
ses drames ne sont rien en comparaison. Mais l'horrible plaisait à Shelley. Il lui semblait que puisque l'histoire J'OEdipe avait donné lieu dans l'antiquité à des chefs-d'œuvre dramatiques, il pouvait à son tour tenter de mettre sur la scène ce père incestueux et cette fille parricide. C'était en outre pour lui l'occasion de révéler les mœurs de la cour papale : « Le vieillard, dit-il, en parlant du père de Béatrice, avait à différentes reprises acheté son pardon du pape pour des crimes infâmes, au prix de cent mille couronnes : si le pape laissa mettre à mort ces victimes, ce ne fut guère par amour de la justice. Une des raisons qu'il avait de se montrer sévère était que quiconque tuait le comte Cenci enlevait à son trésor une source de revenu assurée et considérable... » Shelley, pour la mise en œuvre de sa tragédie, a suivi d'assez près le récit du manuscrit italien. On est surpris qu'avec les données qu'il y trouvait et avec ce qu'il avait pu apprendre à Rome, où l'on parlait alors beaucoup de cette histoire, et où il avait visité le palais Cenci, il ait composé une œuvre qui a si peu de couleur italienne. Si l'on y changeait les noms et ce qui concerne le pape, on pourrait aussi bien se croire à Londres et en pays protestant. Il avait cependant essayé de peindre son héroïne à la ressemblance d'un portrait attribué au Guide et qu'il avait vu au palais Colonna : « C'était assurément, dit-il dans sa préface,
une douce et aimable créature, faite pour être belle et pour être admirée... » On se demande comment la fille d'un monstre peut être douée de la délicatesse et de la noblesse que Shellev a voulu donner à la pauvre parricide. Le manuscrit nous dit seulement qu'elle était d'une grande beauté, et nous la montre déployant un sang-froid extraordinaire avant et après le meurtre, courageuse devant ses juges et surl'échafaud. Shelley, en voulant l'idéaliser, l'a rendue peu vraisemblable, et la lecture de sa tragédie est moins impressionnante que celle du simple récit du manuscrit. Ce fut le seul sujet italien qu'il traita. Il fallait qu'il eût vraiment une imagination shakespearienne pour faire un tel choix. Il est vrai que sa vie elle-même était shakespearienne, et que, sous les traits de sa Béatrice, bien qu'il fût incapable de la même énergie sanguinaire, il songeait sans doute à se dépeindre lui-même. N'avaitil pas écrit ce mot terrible : « Je n'ai jamais aimé mon père ? » Ce père, à une époque où le pauvre écolier avait une fièvre cérébrale, n'avait-il pas voulu le faire enfermer dans un asile d'aliénés ? Et maintenant, il ne semblait même plus se souvenir que ce père était encore vivant, qu'il avait aussi une mère, des sœurs et un frère. On ne voit pas qu'il correspondît jamais avec eux. Les enfants qu'il avait eus d'Harriet étaient confiés à des mains étrangères. Les deux qu'il avait eus de Mary étaient morts. Telles étaient pour lui les joies
de la famille, et cela explique un peu comment, même sous ce beau ciel d'Italie, son imagination était aussi sombre et aussi farouche.
Florence. — Ode au vent d'ouest. — Fin du Prométhée délivré.
A la fin de septembre, les Shelley quittèrent la villa Valsovano pour aller s'installer à Florence, à la pension de Mme Merveilleux du Plantis,viaValfonda. Ils étaient là tout auprès de l'église Santa Maria Novella. Il ne semble pas que Shelley soit jamais allé y voir les fresques de Ghirlandaio, ou, s'il les a vues, qu'elles lui aient produit la moindre impression. Il ne goûta guère Florence. Il ne fait jamais, ni dans ses lettres, ni dans ses poésies, la moindre allusion aux œuvres des artistes de la grande époque florentine. Quand il visita le musée des Offices, la tète de la Méduse attribuée à Léonard de Vinci semble seule avoir attiré son attention. Il vit que sa chevelure était faite de vipères, qu'il y avait auprès d'elle une salamandre et une chauve-souris, et il commença sur elle un poème.
Il ne paraît pas non plus avoir été curieux de connaître l'histoire de Florence et des contemporains de
Dante. Il s'occupe dans son appartement de la via Valfonda à traduire le traité théologico-politique de Spinosa, et il compose sa satire de Peter Bell the Third, où il s'occupe du ministre Castlereagh. S'il y songea la Divine Comédie, c'est pour dire que l'enfer ressemble beaucoup à Londres ; on est tout surpris d'y trouver une citation de Boccace. Il est pourtant vrai qu'il avait lu le Décaméron pendant qu'il était à Livourne : « Combien j'admire Boccace ! » écrivait-il à Leigh Hunt (1). « Quelles descriptions de la nature dans ses petites introductions à chaque journée ! . . . Boccace me semble avoir possédé un sens profond du bel idéal de la vie humaine, considérée dans ses relations sociales. Ses théories de l'amour les plus sérieuses sont bien d'accord avec les miennes. Il exprime souvent aussi avec légèreté des choses qui ont une signification sérieuse des plus belles. C'est un casuiste moral, mais l'adversaire du système chrétien et d'une moralité stoïque, artificielle et mondaine... » Ce jugement est original. On est heureux de savoir que Shelley se reposait des drames de sa vie et de son imagination en lisant le joyeux conteur. On regrette seulement qu'à côté des pensées sérieuses qu'il y découvrait, il n'ait pas su y prendre un peu de cette aimable gaieté qui est presque complètement absente de son œuvre.
(1) 27 septembre 1819.
Ce qui le passionnait plus encore que la philosophie ou la tragédie, c'était la grande nature dans laquelle il aimait à anéantir et à retrouver son àrne. C'est au mois de décembre, pendant une promenade le long de l'ArnO; dans le bois des Caséines, que Shelley conçut et composa en partie son Ode au vent d'ouest. Il n'y est question ni de Florence, ni même de la Toscane. Il reconnaît lui-même que son esprit, comme le vent, est indompté, rapide et orgueilleux. C'est au bord de l'Arno que Shelley se promène, mais son indépendante fantaisie lui montre le golfe de Baïa, et il imagine que ce vent farouche y réveille les flots endormis. Il voit aussi l'océan qui s'entr'ouvre sous ce flot puissant, et dans ses profondeurs les algues marines sont agitées et perdent leur feuillage comme les plantes de la terre. Mais le poète — c'est là sa servitude — revient à lui-même et à sa douleur : « Soulève- moi, dit-il au vent, soulève-moi. comme si j'étais une vague, ou une feuille, ou un nuage! Je tombe sur les épines de la vie ! Je saigne ! ...» Et il demande aussi au vent de faire de lui comme de la forêt une Ivre où résonnera « le tumulte de puissantes harmonies ». S'abandonnant en effet à sa fureur lyrique, Shelley ajoute alors un quatrième acte à son Prométhée délivré. Il imagine un âge où pour l'humanité et dans toute la nature auront disparu la haine et l'esclavage. Le langage n'y sera plus qu'un perpétuel chant orphique. La lune
même se dépouillera de son linceul de glace et de sommeil ; la vie en elle refleurira et les couples heureux se promèneront sous ses berceaux. Par contraste et pour faire sentir la marche du monde vers la liberté et vers l'amour, il évoque les temps antédiluviens où les serpents gigantesques, l'alligator dont la gueule est une scie, et l'hippopotame qui remue la terre, vivaient sur des rivages fangeux et étaient les maîtres du monde. Dans son enthousiasme lyrique et philosophique, le poète oublie tout à fait qu'il est en Italie et à Florence.
Passionné pour la nature, Shelley l'est aussi pour les progrès de la civilisation. A la même époque où il achève son Prométhée, il s'occupe de la construction d'un premier bateau à vapeur qui irait sur la Méditerranée, de Livourne à Gènes et à Marseille. Il est en correspondance à ce sujet avec un jeune ingénieur anglais. Il veut être le premier à monter sur cette barque magique qui fendra les flots contre vents et marées, sans avoir besoin de rames ni de voiles, et pour en construire la machine il prête de l'argent au jeune ingénieur. Celui-ci employa l'argent, mais n'acheva jamais son steamer.
Le 12 novembre, Mary avait mis au monde un petit garçon, auquel en donna le nom de Percy Florence. Celui-là devait vivre et hériter de son grand-père, avec sa grande fortune, le titre de baronnet. Du poète
il hérita la passion de la mer et des bateaux, et, plus fortuné que lui, il put avoir un yacht.
Pise. — La sensitive.
Après six mois de séjour dans cette Florence que le poète semble avoir si peu comprise, les Shelley, souffrant du froid, résolurent d'aller se fixer à Pise. Ils voulurent descendre l'Arno en bateau et allèrent ainsi jusqu'à Empoli, mais là le temps fut si mauvais qu'ils durent prendre une voiture. A Pise, ils logèrent d'abord à l'auberge des Tre Donzelle, puis allèrent habiter la casa Frasi, sur le Lung'Arno. Ils avaient été adressés au médecin Vacca, avec qui Shelley se lia d'amitié ; ils voyaient beaucoup aussi la famille Mason, qui demeurait à la villa Silva dans la via Mala Gonnella. Mistress Mason, qui s'était d'abord appelée lady Mountcashell et avait été l'élève de la mère de Mary, était une femme fort instruite. Shelley faisait du grec avec elle. Il confia plus tard à Medwin que ce fut elle qui lui inspira la Sensitive. Ce poème figure parmi ceux écrits en 1820, mais ni Mary ni les
biographes de Shelley ne nous ont donné la date exacte. A en juger par l'abondante description d'une floraison luxuriante, il semble qu'il n'ait pu être composé que pendant la belle saison. Le portrait de l'héroïne est d'une trop vague poésie pour que nous puissions la reconnaître : « Elle était, nous dit le poète, comme une fleur marine qui s'épanouit sur les flots. » Ses pieds sont si légers qu'elle semble avoir peur de blesser le gazon ; elle arrose ses fleurs et les protège des insectes et des limaçons, mais comme elle a pitié de ces pauvres bêtes qui font le mal sans le savoir, elle a un panier de bois des Indes qu'elle garnit d'herbes et de fleurs sauvages et dans lequel elle les porte au loin dans les bois. Cette belle dame mystérieuse qui vivait « comme une Eve dans cet Éden » meurt avant l'automne, et le poète, qui nous a enchantés en nous parlant des muguets et des tubéreuses, ne nous épargne pas les répugnants détails de son enterrement. Il semble que ce soit pour lui une nécessité de mettre quelque chose de lugubre dans tous ses poèmes. Le jardin abandonné où les fleurs meurent et se décomposent est envahi par les chardons, les orties et des plantes qui « ressemblent à des ventres de couleuvres et à des dos de crapaud ». Quand, après un farouche hiver, le printemps revient, la sensitive n'est plus qu'un débris sans feuilles, mais les mandragores, les autres plantes hideuses et les
champignons vénéneux se dressent comme des morts dans leurs charniers. Pour atténuer ces images déplaisantes, le poète nous dit que la mort n'est peutêtre qu'une illusion, et qu'ainsi cette belle dame, cette sensitive, ce jardin ravissant, existent peut-être toujours, mais que nos sens imparfaits sont incapables de les voir. Avait-il, avant d'écrire ce poème, vu au Campo Santo, dont il était tout voisim la fresque du Triomphe de la mort, qui, avec une poésie très différente sous le pinceau d'un maître primitif, exprime cependant une pensée analogue ? La chose n'est pas invraisemblable. Il apportait peu d'attention aux vieilles fresques, mais celle-ci avait pu le frapper, et. friand de choses macabres, il avait pu remarquer le cavalier qui se bouche le nez en regardant un cercueil ouvert. Shelley en outre avait pu se promener avec son ami le médecin Vacca dans le beau jardin botanique de Pise et y toucher du doigt une sensitive pour la voir aussitôt abaisser sa tige et refermer ses feuilles.
Shelley se plut à Pise, bien qu'il ne paraisse pas avoir prêté d'attention à l'architecture de la place du Dôme ni aux peintures du Campo Santo, mais le climat lui convenait; il y lisait tranquillement dans la Bible les livres d'Isaïe, de Jérémie et d'Ézéchiel; il lisait Platon aussi, Eschyle, Virgile, Shakespeare, et il continuait une traduction de Spinosa que Mary écri-
vait sous sa dictée. Il trouvait que l'Italie était « le paradis des exilés et le refuge des parias (1)... ».
Livourne. — A une alouette. — Lettre à Maria Gisbome.
Au mois de juin, les Shelley allèrent, pour quelque temps, s'installer à Livourne dans la maison des Gisborne, qui étaient repartis pour l'Angleterre : « Un beau soir d'été, dit Mary, dans ses notes aux poèmes de 1820, tandis que nous suivions les sentiers dont les haies de myrte servaient d'abri aux lucioles, nous entendîmes ce chant de l'alouette qui inspira à Shelley un de ses plus beaux poèmes.» La Lettre à Maria Gisborne lui fut adressée de chez elle : il s'était installé dans l'atelier de son fils, Henry Reveley, qui était ingénieur. Le commencement de l'épître contient une longue description de cet atelier où l'on avait travaillé à la construction du bateau à vapeur. Shelley s'amuse à y faire aller un bateau en papier sur la cuve à mercure. Tandis qu'il souffle pour le faire avancer, le libeccio au dehors fait fureur, les
(1) Lettre à Medwin, citée par Dowden, II, ch. vin.
nuages orageux ondulent comme un océan et les vignes tremblent sur leurs appuis; et quand, par intervalles, le vent se tait, on entend le murmure de la mer. Shelley rappelle à mistress Gisborne comment l'année précédente, sur cette même plage de Livourne, ils se promenaient ensemble et lisaient Calderon. Puis il lui parle de Londres, qui est une autre mer immense, aux flots agités et bruyants. Elle y verra les amis du poète: Godwin, Leigh Hunt, Hogg, Peacock, Horace Smith, mais quel paysage aura-t-elle à y contempler? Une station de hackney-coaches, une maison de briques ou un mur couvert d'affiches politiques. Elle n'a pas, à Londres, ce chaos de feuilles vertes et de fruits qu'il a sous les yeux, ces lucioles qui semblent échappées de la voie lactée et ce chant du contadino qu'il entend dans le lointain. Il faut donc qu'elle revienne à Livourne. Ils vivront gaiement avec des livres espagnols, italiens et grecs. Ils boiront du thé, mangeront des mincepies et, pour passer les six semaines d'hiver, feront du feu avec du bois pris dans les forêts du grand-duc.
A défaut de mistress Gisborne pour compagne de lecture, Shelley avait sa femme, avec qui, après avoir lu tout Virgile, il commençait à lire Lucrèce. Il lui enseignait aussi le grec. Il lisait Homère et il traduisit, à cette époque-là, en octaves l'hymne à Mercure. Il venait de lire le Ricciardetto de Forteguerri; c'est
là, probablement, ce qui lui avait fait adopter ce rythme italien. Sa haine du christianisme lui rendait plus chère la mythologie antique : « Je vous avoue, écrivait-il à Southey, que je ne suis guère sensible au conseil que vous me donnez d'adopter le système d'idées que vous appelez le christianisme, soit que vous désigniez par là la superstition populaire dans tous ses articles, ou quelque théorie plus raffinée concernant les événements et les opinions qui ont mis fin à la gracieuse religion des Grecs... »
Les Bains de San Giuliano. — Ode à Naples. — Ode à la liberté. — Pieds enflés le tyran.
Dans les premiers jours du mois d'août, les Shelley quittèrent Livourne pour aller passer l'époque des grandes chaleurs aux Bains de San Giuliano. C'est un frais village situé au pied des monts Pisans, à quatre ou cinq kilomètres de Pise. Shelley y fit l'ascension du monte San Pellegrino, et cela lui inspira son poème de l'Enchanteresse de l'Atlas, qu'il écrivit en trois jours. Pour une oreille anglaise les octaves apparemment y roulent harmonieuses sur les octaves; nous y voyageons en pleine féerie ; il y a une barque
comme dans tous les poèmes de Shelley, et elle nous conduit jusque dans les mers australes « par delà Thamondocana ». Nous aurions préféré rester dans les monts Pisans.
Shelley ne se désintéressait cependant pas de l'Italie. Bien qu'il déplorât que le sang- eût été versé, il se réjouit grandement quand il apprit que la révolution en Espagne avait eu son contre-coup dans l'Italie du sud et en Sicile, et qu'un gouvernement constitutionnel avait été proclamé à Naples. Il composa à cette époque son Ode à Naples. Il y mêlait le souvenir de ses promenades dans les ruines de Pompéi à l'espoir d'une Italie nouvelle, vivifiée par la liberté. Il salue Naples, qui donne la première un signal qui, de la Sicile jusqu'aux Alpes, va réveiller « l'éternelle Italie » : « La mer qui pave les rues désertes de Venise rit dans la lumière et la musique; Gênes, la veuve pâle, épelle au clair de lune les épitaphes des ancêtres et murmure : « Où est Doria? » Milan, dont la vipère a longtemps infesté les veines de son venin qui paralyse, lève le talon pour lui écraser la tête... Florence, la plus belle des villes qui soient sous le soleil, rougit dans l'attente de la liberté... Rome déchire sa chape sacerdotale... » Les « bergers d'Ausonie » mettront bientôt en fuite les a loups celtiques » .
Dans une Ode à la liberté composée quelques mois
auparavant, il avait exprimé son espoir de voir bientôt toute l'Europe secouer le joug de la tyrannie. Un jour, aux Bains de San Giuliano, ainsi que le raconte Mary, il lui lisait cette ode, à elle et à une autre personne qui est probablement l'héroïne de la Sensitive, lorsqu'il fut interrompu par des grognements peu poétiques. C'était le jour du marché aux porcs aux Bains de San Giuliano. Songeant aux chœurs de le comédie antique, Shelley eut l'idée de faire de ces animaux, moins discrédités, il est vrai, dans le langage anglais que dans le nôtre, les représentants de ses compatriotes dans une fantaisie aristophanesque qu'il intitula OEdipus Tyrannus ou Pieds enflés le tyran. C'était l'époque où la reine Caroline, séparée depuis longtemps de George IV, venait réclamer les honneurs royaux; non seulement on les lui refusait, mais le ministère, à la tête duquel était lord Castlereagh, lui intentait solennellement un procès d'adultère et la faisait condamner par la chambre des lords. Shelley, dans sa comédie, lui a donné le nom d'Iona Taurina, qui est le féminin de John Bull. Il y a dans cette satire des grossièretés dignes de celles d'Aristophane, mais il y manque la gaieté et la finesse athéniennes; on n'y trouve rien non plus de toscan, et on se demande comment elle a pu être écrite dans les monts Pisans.
Emilia Viviani. — L'Epipsychidion.
Vers la fin d'octobre, de grandes pluies étant survenues, une partie du village des Bains de San Giuliano fut inondée. Le jardin de la casa Prinni, qu'ils habitaient, donnait sur le canal qui relie le Serchio à l'Arno. Ce fut ce canal qui déborda; l'eau pénétra dans leur maison et ils durent s'échapper en bateau. Ils habitèrent alors, à Pise, un palais situé sur le Lung'- Arno auprès de celui qui porte l'inscription : Alla giomata.
Medwin, le cousin de Shelley, ancien capitaine de dragons, revenant de Bombay, s^arrèta à Pise pour y vivre quelque temps avec le poète. C'est à l'auberge des Tre Donzelle qu'ils se retrouvèrent : « Il y avait près de sept ans que nous nous étions quittés, écrit plus tard Medwin dans sa Vie de Shelley, mais dans la foule même je l'aurais aussitôt reconnu. Il était maigre et un peu voûté, sa myopie l'obligeant à se tenir penché sur ses livres et à les toucher presque des yeux; sa chevelure, toujours abondante et qui frisait naturellement, commençait à grisonner, mais il
avait l'air jeune... Il conserva toujours sa fraîcheur et sa pureté de teint. » Il n'avait encore que vingthuit ans.
Outre Medwin, les Shelley eurent de nombreuses connaissances à cette époque-là à Pise : le professeur Pacchiani, le prince Mavrocordato, la princesse Argiropoli, l'improvisateur Sgricci, l'Irlandais Taaffe qui traduisait Dante, et enfin ils allaient souvent voir au couvent de Sainte-Anne la contessina Emilia Viviani. Le professeur Pacchiani leur avait conté l'histoire de cette jeune fille, qui était d'une extraordinaire beauté. Son père, le comte Viviani, s'étant remarié, la nouvelle comtesse avait un cavalier servant, et craignant que celui-ci ne s'intéressât trop à la beauté d'Emilia, elle avait obtenu de son mari qu'on l'enfermât dans un couvent jusqu'à son mariage. Shelley ne manqua pas de s'indigner d'une telle tyrannie. Il voulut secourir la belle prisonnière. Mary et miss Clairmont., introduites par Pacchiani, qui était l'ami de la famille, allèrent d'abord la voir, et elles se prirent d'affection pour elle. Shelley la vit à son tour et s'enflamma aussitôt d'un mystique amour à la Dante et à la Pétrarque. Ce fut l'époque la plus italienne de sa vie.
Miss Clairmont entreprit d'enseigner l'anglais à la petite comtesse. Shelley et Mary, pour qu'elle se perfectionnât dans son français, lui envoyèrent Corinne et
la Nouvelle Héloïse, mais ce fut en bel italien passionné que la jeune fille correspondit avec ses amis. Dans une lettre qu'elle lui écrit le 10 décembre, elle appelle Shelley caro fratello: « Si vous le voulez, lui dit-elle, appelez-moi toujours votre sœur, car un nom si doux m'est bien cher, et moi aussi, je vous appellerai toujours mon cher frère, et je vous considérerai vraiment comme tel. Vous avez vu que je vous ai devancé en le faisant, ce qui veut dire que nos cœurs se comprennent l'un l'autre, que nous avons les mêmes sentiments et que nous avons été créés pour nous lier d'une forte et constante amitié. J'embrasse ma sœur Mary, très chère et très belle, dont la compagnie m'est si agréable. Adieu, sensibile Percy, prenez soin de votre santé et n'oubliez pas votre sœur et amie très affectionnée... » Dans une autre lettre, qui n est pas datée, elle l'appelle angelica creatura. Shelley complotait pour elle une évasion de son couvent : « Vous dites, lui écrit-elle le 12 novembre, que si je suis rendue à la liberté, cela nous séparera peut-être. 0 mon ami! ni mon âme ni mon cœur ne peuvent jamais être séparés de mon frère et de mes sœurs, et Emilia vous cherchera partout, même aux extrêmes confins du monde. » Mary lui avait fait cadeau d'une jolie chaîne: « Ce sera, dit-elle (1), le symbole du lien
(1) Lettre du 24 décembre 1820.
éternel de nos cœurs. » Elle se plaint que Mary est parfois un peu froide; mais Shelley la rassure en lui disant que cette froideur n'est que la cendre qui couvre un cœur affectueux. Rendant Corinne à Mary, elle lui dit : « C'est une belle histoire, bien que triste, et de celles qui font verser des larmes à une âme sensible et passionnée comme la mienne... » Dans une autre lettre, non datée, elle confie à Mary que miss Clairmont lui a raconté une partie de l'histoire de Shellev : « Tous ses malheurs, dit-elle, les injustes persécutions dont il a été l'objet, son courage ferme et inné au milieu de ces chagrins terribles et immérités, remplissent mon cœur d'admiration et d'affection et me font croire, non sans raison peut-être, qu'il n'est pas une créature humaine; il n'a qu'un extérieur humain, mais au dedans il est tout divin. L'Être des êtres l'a sans doute envoyé sur la terre pour y faire aimer la vertu et pour y donner une image exacte de lui-même. » Et dans des vers qu'elle composait, elle l'appelait Tircis et le comparait à Apollon.
Une telle exaltation ne pouvait manquer de plaire à Shelley. Il s'exalta lui-même, lut la Vita nuova de Dante et écrivit Y Epipsychidion. 11 y traite Emilia d'oiseau captif, de rossignol adoré, de séraphin du ciel, de lune par delà les nuages, d'étoile au-dessus des tempêtes. Il aurait voulu naître avec elle d'une même
mère, être son frère jumeau. Il avoue qu'il n'est pas partisan de cette doctrine qui veut que l'on n'ait sur terre qu'une seule maîtresse, qu'une seule amie. Il dit, au contraire, comment il est allé d'amour en amour pour arriver jusqu'à Emilia. Elle restera pour lui une sœur vestale, mais il rêve d'un lointain Éden de l'Orient pourpré, d'une île merveilleuse sous le ciel ionien, où il la fera « dame de la solitude ».
Les connaisseurs en lyrisme anglais et les amateurs du mysticisme de la Vita nuova ont une grande admiration pour YEpipsychidion. On se demande s'il fut du goût de Mary. En tout cas, si, malgré sa froideur, elle souffrit de jalousie, ce ne fut que pour un temps très court, car les amours platoniques de Shelley semblent s'être terminées d'une façon vulgaire par le prêt à Emilia d'une somme d'argent qui n'aurait pas été rendue. Fidèle à sa théorie, Shelley passa de cet amour-là à un autre. Quant à Emilia, elle se laissa marier l'année qui suivit la composition de VEpipsychidion. Elle ne semble pas avoir été heureuse. Elle alla habiter la maremme, où elle fut minée par les fièvres, et cinq ou six ans après son mariage elle vint, séparée de son mari, un certain Biondi, mourir tristement à Florence.
Le mystique amour que Shelley avait éprouvé pour la jolie prisonnière du couvent de Sainte-Anne avait certainement contribué à lui faire mieux goûter la
poésie de Dante. En mars 1821, il écrivit l'essai intitulé : Défense de la poésie, et il y parle longuement du poète florentin : « Sa Vita nnova, dit-il, est une source inépuisable de pureté de sentiment et de langage : c'est l'histoire idéalisée de cette période et de ces intervalles de sa vie qu'il consacra à l'amour. Son apothéose de Béatrice dans le Paradis et les phases de l'amour et de la beauté, qui dans sa fiction sont comme des degrés par lesquels il monte jusqu'au trône de la cause suprême, constituent la plus admirable création de la poésie moderne. »
« Dante, dit-il encore, a été le premier réformateur religieux. Luther a eu plus de violence que lui et plus d'acrimonie, mais il n'a pas eu plus de hardiesse dans ses attaques contre les usurpations papales. C'est Dante qui le premier a réveillé l'Europe de son sommeil léthargique; il a tiré d'un chaos de barbarismes sans harmonie un langage qui n'est que musique et que persuasion. C'est à sa voix que se sont réunis ces grands esprits qui ont présidé à la résurrection du savoir : il a été le Lucifer de ce groupe d'étoiles qui au treizième siècle ont brillé dans l'Italie républicaine comme dans un ciel, alors que le monde était encore plongé dans la plus sombre nuit... »
xnt
Les Williams. — Promenades en bateau. — L'Adonaïs. Voyage à Ravenne.
Du 8 mai au 25 octobre 1821, en dehors d'un court voyage à Florence et d'un autre plus long jusqu'à Ravenne, Shelley demeura aux Bains deSanGiuliano. Miss Clairmont était alors à Florence, mais les Shelley avaient non loin d'eux, à Pugnano, leurs amis les Williams. Ceux-ci étaient arrivés à Pise dans le courant de janvier. Williams était un lieutenant de dragons en demi-solde, qui avait été d'abord dans la marine. Shelley avait trouvé en lui un complice de ses passions nautiques. Williams l'avait accompagné à Livourne pour y acheter un petit bateau ; ils voulurent revenir à Pise par le canal et mirent une voile sur ce bateau. Henry Reveley était avec eux. Gomme ils étaient à moitié chemin, Williams se tenant debout et s'appuyant sur le mât, le bateau chavira : le canal était profond en cet endroit; Shelley, qui ne savait pas nager, se serait noyé sans Henry Reveley, qui le conduisit jusqu'au bord. Ce petit naufrage ne le guérit pas de sa passion ; peu de temps après il allait en bateau de l'embouchure de l'Arno jusqu'à Livourne.
Shelley avait appris à la fin de février la mort de John Keats à Rome. Il composa Adonaïs au mois de mai ; il était alors aux Bains de San Giuliano. Il avait eu pour le poète qui mourait si jeune une vive admiration. Alors qu'il était si injustement attaqué, il l'avait soutenu et encouragé. Il trouvait peu compréhensible la poésie à'Endymion, mais le fragment d'Hypérion lui paraissait un chef-d'œuvre. Quand il sut que la phtisie mettait en danger la vie précieuse du poète, il rengagea à venir en Italie et lui écrivit à ce sujet des lettres pleines de la plus délicate sollicitude. Le pauvre Keats suivit son conseil, mais le ciel de Rome ne put le sauver. Il y mourut au bout de trois mois. Dans l'élégie qu'il composa, Shelley s'inspira à la fois de Bion et de Spenser, mais, même en parlant d'un poète qui n'avait aimé que la beauté pour la beauté, il ne pouvait s'empêcher de donner l'essor aux pensées qui le passionnaient, et, parlant de Rome, où gisent les débris des empires et des religions, il flétrit ceux qui ont fait du monde leur proie et il exalte les rois de la pensée. Puis il revoitla pyramide de Cestius et ce cimetière où repose le corps d' Adonaïs. N'accepterait-il pas pour lui-même une destinée semblable? A la fin de juillet, Shelley se rendit à Florence, en quête d'un logement pour son ami Horace Smith et d'un autre pour lui-même, car il faisait le projet d'aller y passer l'hiver, mais, ne voulant pas dépenser
beaucoup, il ne trouva rien à sa convenance. Fatigué de ses vaines recherches, il alla se reposer au musée des Offices. Il écrit à Mary (1) qu'il est resté trois heures à contempler la Niobé (2) et un Apollon, mais il ne dit rien des peintures ni des autres œuvres florentines.
De retour aux Bains de San Giuliano, il en repartit presque aussitôt ; il y reçut en effet une lettre de lord Byron, lui demandant d'aller le voir à Ravenne, qu'il devait quitter bientôt. Il semblait ne savoir que faire de la petite Allegra, mais ne voulait cependant pas la rendre à sa mère, aux lettres de laquelle il ne répondait même pas. Miss Clairmont était alors très malheureuse. Mary ayant fini par se lasser d'elle, elle avait quitté la maison des Shelley et était entrée courageusement comme institutrice dans une maison particulière (3). Elle eut beaucoup de peine à s'y habituer et revint auprès des Shelley. Le poète se montra toujours bon et obligeant pour elle. Inquiet comme elle du sort de la petite Allegra, dès qu'il eut reçu cette lettre de lord Byron, il se mit en route pour Ravenne.
Le 6 août, il est déjà à Bologne. Écrivant à Mary, il lui raconte son voyage en petite voiture découverte
(1) Lettre datée du 1er août 1821 et de l'auberge du Leone Bianco.
(2) Elle était alors dans la tribune.
(3) A Florence, chez les Boïti, qui demeuraient en face du palais Pilti.
et l'accident sans gravité qui lui est arrivé. Le vieux cheval est tombé, la voiture a versé; le vetturino et lui ont été jetés par-dessus une haie sur une pente de gazon : Shelley, maigre et anguleux, n'est pas allé bien loin, mais la « forme sphérique » de son vetturino a roulé et roulé jusqu'au bas de la pente.
Il était le 7 août à Ravenne, au palais Guiccioli, et il y resta une dizaine de jours, s'émerveillant de la vie extraordinaire que menait lord Byron dans cette maison, qui appartenait au mari de sa maîtresse. Il y était seul à cette époque-là, seul avec ses serviteurs et sa nombreuse ménagerie. Shelley prit grand plaisir aux longues causeries littéraires qu'ils eurent ensemble et aux promenades à cheval qu'ils firent dans la forêt de pins. Mais Ravenne ne lui plut pas : « C'est une misérable ville, écrivait-il à Mary (1) ; les habitants sont barbares et sauvages et leur langage est le plus infernal patois qu'on puisse imaginer. . . » Lord Byron ne s'intéressait guère aux antiquités byzantines. Shelley n'était pas fait non plus pour les comprendre. Il eut du moins la curiosité de les voir ; dans les lettres qu'il écrivit à Mary le 8 et le 9 août, il lui décrit San Vitale, Sant' Apollinare Nuovo, le tombeau de Théodoric, roi des Ostrogoths, qu'il prend pour l'empereur d'Orient Théodose; la tombe de l'impéra-
(d) 9 août 4821.
trice GallaPlacidia, où il croit que la voûte qui l'abrite, avec celles d'Honorius et de Valentinien, a été construite en 1300; les mosaïques lui en semblent grossières. Il ne se doute pas qu'il est là en face del'art byzantin des cinquième et sixième siècles, si voisin encore de l'art antique. Il avait tant de parti pris qu'il n'admira même pas dans ces mosaïques les gracieuses colombes qui boivent dans une coupe : « Il semble, dit-il, qu'un des premiers effets de la religion chrétienne ait été de détruire la production delà beauté dans l'art. » Il allait en revanche faire ses dévotions à la tombe de Dante. Il s'imagine qu'elle a été élevée immédiatement après sa mort, et il croit très naïvement que le bas-relief qui donne le portrait du poète a été fait d'après nature. Cela prouve assez qu'il avait sur l'art italien du quatorzième siècle des notions aussi vagues que sur l'art byzantin.
Les parents de la Guiccioli étant bannis de Ravenne, lord Byron avait d'abord pensé à partir avec elle pour la Suisse : Shelley semble l'avoir décidé à aller simplement en Toscane. Il alla voir la petite Allegra au couvent de Bagnacavallo. Il lui portait une chaîne d'or et des gâteaux. L'enfant le promena dans le jardin du couvent, dans le dortoir et le réfectoire, et sonna la cloche qui appelait les religieuses à la prière, produisant ainsi une grande confusion dans le couvent. Shelley trouva que son éducation
intellectuelle était fort négligée : « Elle sait, dit-il (1), quelques orazioni par cœur, elle rêve du paradis, des anges et de toutes sortes de choses, elle a une liste infinie de saints, et elle parle souvent du Bambino. Cela ne lui fera pas de mal, mais quelle idée de vouloir (ju'une si charmante créature soit élevée jusqu'à seize ans au milieu de tant de sottises! » Ce couvent ne semblait cependant pas pire à Shelleyque celui de Sainte-Anne à Pise, et lord Byron ne voulant pas la confier à des particuliers, on la laissa à Bagnacavallo, où elle mourut de la fièvre typhoïde l'année suivante. Lord Byron chercha à retenir Shelley plus longtemps à Ravenne, mais le 26 août il était déjà de retour à Pise, d'où il écrivait à Leigh Hunt qu'il avait loué pour l'auteur du Don Juan le plus beau des palais du Lung'Arno. C'était le palais Lanfranchi, en face duquel il allait lui-même venir habiter à la fin de l'automne. Son ami Horace Smith ne devant pas venir à Florence, il se décidait à passer l'hiver dans cette vieille cité de Pise, dont les équipages de lord Byron allaient bientôt troubler la mélancolique tranquillité.
(1) Lettre à Mary du 15 août 1821.
Le prince Mavrocordato. — Hellas.
Au commencement de septembre, lesShelley firent un petit voyage à la Spezia. Ils se promenèrent en bateau dans le golfe et le paysage les enchanta. A leur retour aux Bains de San Giuliano, ils se rendirent aussitôt auprès des Williams pour leur dire leur ravissement, et ils formèrent le projet d'aller tous ensemble y passer l'été suivant.
Mary, à cette époque, achevait son roman de Valperga ou la vie et les aventures de Castruccio, prince de Lucques, qu'elle avait composé en prenant des indications dans la chronique de Yillani et dans l'histoire de Sismondi. Shelley,eni'envoyantà son éditeur Ollier, lui explique que Mary a écrit ce roman, non pas en suivant la fiction enfantine inventée par Machiavel dans la nouvelle qui porte le même titre, mais en se conformant à l'histoire réelle, qui est beaucoup plus romantique. Ce Castruccio est un petit Napoléon; il est aimé d'Euthanasia et doit l'épouser, mais celle-ci se passionne pour la liberté de Florence et de l'Italie, tandis que Castruccio est du parti des oppresseurs et l'allié
de l'empereur. Il y a aussi une prophétesse dont le nom est Béatrice, qui aime Castruccio et qui meurt : « L'auteur, ajoute Shelley (1), a visité les pays qu'elle décrit et elle a mis dans un ou deux des personnages secondaires ce qu'elle a observé elle-même des Italiens, car le caractère national est resté encore sur certains points le même qu'aux temps de Dante. »
Tandis que Mary s'appliquait avec plus ou moins de bonheur à faire une reconstitution historique et à profiter des observations qu'elle avait faites en Italie, Shelley écrivait au contraire un nouveau poème lyrique où il demeurait à la fois loin de l'Italie et loin des réalités qu'il avait pu observer. C'était cependant au sujet d'une grande question d'actualité politique, celle de l'indépendance de la Grèce, qu'il écrivait le drame (YHellas. Passionné pour la cause de la liberté, adorateur de la Grèce antique, il avait en outre un motif particulier pour s'intéresser à la guerre d'indépendance que préparaient les Hellènes. L'année précédente il avait fait à Pise la connaissance du prince Mavrocordato, fils de l'hospodar de Valachie, et qui allait jouer un rôle important dans la guerre contre la Turquie. C'était un géant aux sourcils épais et aux fortes moustaches et en même temps un homme instruit. Shelley prit plaisir à l'entendre lire Eschyle et
(1) Lettre à Ollier du 25 septembre 1821.
Sophocle avec la prononciation des Grecs. Il devint le professeur de Mary : « N'enviez-vous pas mon bonheur, écrit celle-ci à mistress Gisborne en février 1821 ? J'ai entrepris d'apprendre le grec, et voici qu'un prince grec aimable, jeune, agréable et instruit vient tous les matins me donner une leçon d'une heure et demie. » Et un peu plus tard : « J'ai fini de lire les deux Œdipe avec mon Grec, et je suis maintenant à moitié de VAntigone. Il est, lui aussi, mon élève pour l'anglais, mais n'est pas très assidu... » Dans son journal, à la date du 1" avril 1821, elle écrit : «Lu du grec. Alex. Mavrocordato vient et apporte des nouvelles de la Grèce. Il est gai comme un aigle en cage à qui l'on rend la liberté. » Et le jour suivant : « Lu du grec. Alex. Mavrocordato vient nous annoncer la proclamation d'Ipsilanti... » Elle écrit aussi à miss Clairmont pour lui annoncer que dix mille Grecs envahissent la Valachie, que la Morée et l'Epire se soulèvent : « Le pire pour nous de ces nouvelles, ajoute-t-elle,, c'est que notre aimable prince va nous quitter... ; il sacrifie sa famille, sa fortune, tout, dans l'espoir de délivrer son pays... Quel bonheur ce sera de visiter la Grèce quand elle sera libre! ... » Le prince, jusqu'à son départ, fréquenta constamment les Shelley à Pise et aux Bains de San Giuliano. Le 16 mai il était à Pugnano chez les Williams ; il portait son nouvel uniforme, et il accompagna ce soir-là Mary aux
Bains de San Giuliano. A la fin de juin il s'embarquait pour la Grèce, où il allait s'employer courageusement et activement. Shelley, l'année suivante, lui dédiait son drame A'Hellas. Il dit dans la préface qu'il s'est inspiré pour l'écrire des Perses d'Eschyle. Le sujet à'Hellas est en effet l'indépendance de la Grèce, mais, contre notre attente, nous n'y trouvons presque rien, ni de la Grèce moderne, ni de la Grèce antique. Les personnages sont Mahmoud, Hassan, Daood, le Juif errant, le fantôme de Mahomet II. Il y a, il est vrai, un chœur de captives grecques qui invoquent dans le sérail l'esprit de liberté, qui a passé jadis sur les Thermopvles et sur Marathon, et qui prédisent qu'une nouvelle Athènes se dressera et héritera de la splendeur de l'ancienne; mais elles font aussi allusion à Milan brûlé par Frédéric Barberousse et renaissant de ses cendres; elles parlent de Florence, d'Albion, de la Suisse, puis de l'Allemagne et de l'Espagne. Une voix qui vient l'on ne sait d'où insulte la France en disant qu'elle n'est qu'un serpent apprivoisé. L'Angleterre n'est pas mieux traitée : on l'accuse d'avoir vendu à l'Islam les clefs de l'Océan. Un humble lecteur, s'il n'est pas emporté par le grand souffle lyrique, se perd dans une telle confusion, mais s'il relit la préface, il y trouve exprimée en prose la pensée de Shelley : « Nous sommes tous Grecs. Tout nous vient de la Grèce : nos lois, notre littérature, notre religion,
nos arts... » Sans elle, la puissance romaine n'eût pas été civilisatrice et nous serions encore des sauvages et des idolâtres. Et le poète espère que cet exemple de révolte pour la liberté donné par la Grèce entraînera les autres nations qui sont encore esclaves ; parlant de l'Italie, il dit qu'on y a semé le sang et la misère, mais qu'une race plus vigoureuse se lève pour y faire la moisson.
Séjour à Pise. — Trelawny. — Guitare et poésies pour Jane Williams. — La zucca.
Le 25 octobre, les Shelley prenaient possession à Pise, avec les Williams, de leurs appartements dans les Tre Palazzi di Chiesa sur le Lung'Arno, en face du palais Lanfranchi,oùlordByron arrivait le ^novembre; la comtesse Guiccioli était à Pise avec son père et son frère depuis deux mois déjà : elle avait fait la connaissance de Mary, qui la trouva jolie, bonne, aimable et sans prétentions, et elles se virent souvent. Lord Byron arriva le 1er novembre. Shelley avait pour les nouveaux poèmes que lord Byron composait : le Caïn, le Ciel et la Terre, une admiration de plus en plus vive, mais le voisinage de son richissime ami
lui fut moins agréable qu'il n'avait pensé : « Lord Byron, écrit-il à Horace Smith (1), nous réunit à dîner tous les huit jours; c'est une terrible épreuve pour mes nerfs, car il me fautresterà contempler les autres se changer en tonneaux de bordeaux jusqu'à trois heures du matin. » Mais il prenait plaisir aux promenades à cheval qu'il faisait avec lord Byron, aux promenades en barque sur l'Arno et au tir au pistolet. Il se plaisait beaucoup dans la société de Williams; celui-ci écrivait sous sa dictée la traduction qu'il continuait du traité théologico-politique de Spinoza. Shelley travaillait aussi à son drame de Charles I". Il avait l'espoir d'en faire quelque argent et de pouvoir ainsi venir au secours de Leigh Hunt, qui se trouvait dans une situation difficile et qui allait venir à Pise,oùlord Byron lui offrait un des étages du palais Lanfranchi. Le voyage de Leigh Hunt fut retardé, mais au mois de janvier arrivait à Pise Trelawny, ami des Williams, jeune homme de l'âge de Shelley, fort différent de lui au physique et comme culture intellectuelle, mais d'un tempérament aussi enthousiaste. C'était un bel homme brun, aux fortes moustaches, dont Leigh Hunt dit qu'il avait l'air d'un chevalier errant, et Mary, d'un Anglais à moitié Arabe. Il avait mené sur terre et sur mer une vie aventureuse. Ilve-
(1) 25 janvier 1822.
nait à Pise à la fois pour y faire la connaissance des deux poètes, dont il admirait le génie révolutionnaire, et pour aller chasser avec Williams dans les maremmes pendant les mois d'hiver. Il venait de Gênes en voiture, mais il avait expédié par mer à Livourne ses chiens et ses fusils. Aussitôt arrivé à Pise, il se rendit aux Tre Palazzi chez les Williams. Il a raconté dans ses Souvenirs sa surprise en voyant Shelley pour la première fois. Ce fut comme une apparition d'un « adolescent mince et de haute taille, rougissant comme une jeune fille et venant à lui en lui tendant les deux mains ». Il ne pouvait croire que ce garçon imberbe fût le poète farouche et en guerre avec tout l'univers. Shelley demeurait embarrassé en la présence du nouveau venu, mais mistress Williams l'en ayant prié, il se mit à lire à haute voix et avec feu une traduction du Magico prodkjioso de Calderon qu'il était en train de faire. Trelawny écoutait avec recueillement; il s'aperçut tout à coup que le poète avait disparu : « Où est-il, demanda-t-il à mistress Williams. — Qui? Shelley? répondit-elle. Oh! il vient et disparaît comme un esprit, on ne sait jamais ni où ni quand. »
Shelley, de son côté, fut vivement impressionné par le géant aux grandes moustaches, qui racontait d'extraordinaires aventures de chasse dans des pays lointains. Il abandonna pendant quelque temps son
Charles I'T pour commencer un drame où Trelawny, sous les traits d'un pirate, était le principal personnage. Une enchanteresse, habitante d'une île de l'archipel de l'océan Indien, s'éprenait de ce pirate, qui était « terrible et beau comme une tempête ». L'archipel de l'océan Indien! Dans ce drame-là aussi, nous étions loin de l'Italie.
Si intéressant que fût Trelawny, il y avait cependant auprès du poète une personne qui occupait davantage sa pensée. C'était mistress Williams. Il avait commencé par la trouver charmante, et peu à peu elle devenait sa nouvelle amante idéale : « Williams est un excellent garçon, écrivait-il àLeigh Hunt (1), et Jane, sa femme, une personne tout à fait délicieuse, et nous convenons tous qu'elle est le modèle exact de la dame de laSensitive, bien que ce n'ait pu être de ma part qu'une divination, puisque j'ai écrit ce poème un an avant de la connaître. » Elle était musicienne et avait une très jolie voix. La harpe était son instrument favori, mais on ne pouvait en trouver une à Pise. Shelley eut l'idée de lui en offrir une. Il écrivit à Horace Smith (2), qui habitait à Versailles, en le priant de lui en acheter une à Paris. Il était prêt à y mettre de soixante-dix à quatre-vingts guinées, et il priait Horace Smith d'y joindre de la
(1) 19 juin 1822.
(2) 2o janvier 1822.
musique pour cinq ou six napoléons. Mais Horace Smith ne fit pas la commission et Shelley dut se contenter d'acheter une guitare. Avant de l'offrir à Jane Williams, il voulut y écrire des vers. Un jour que Trelawny cherchait son ami dans la forêt de pins, il se fit guider par un homme qui avait vu passer « l'Inglese malinconico », et il arriva auprès d'une grande mare au bord de laquelle un grand pin était tombé. Trelawny distingue d'abord un chapeau et des livres, puis à l'abri et caché sous le pin renversé, il vit le poète lui-même qui écrivait des vers sur une guitare. Cinq ou six des plus gracieuses petites pièces de vers qu'il ait composées sont ainsi adressées à celle qu'il appelle Miranda et dont il veut être l'Ariel. Il s'y tient toujours dans une rég-ion vague et mystérieuse, comme l'île de Prospero, et c'est à peine si, de temps en temps, le paysage et les fleurs y font comprendre qu'Ariel et Miranda sont en Italie.
Dans son drame de Charles Ier, Shelley, aux prises avec la réalité historique, se sentait mal à l'aise ; il n'en composa que quelques scènes et n'en laissa même pas un plan complet. Il se mettait au contraire à écrire en terza rima et à l'exemple des poèmes de Pétrarque un Triomphe de la vie dont le mvsticisme déroute les profanes. Il commençait aussi en janvier 1822, et sans songer à y mettre la moindre plaisanterie, une élégie sur une citrouille, à laquelle il
donne son nom italien de zucca. Un jour d'hiver qu'il chemine accablé de tristesse au bord d'une rivière qui doit être l'Arno, il voit cette pauvre plante qui «Hait née trop tard et qui allait être détruite par les gelées. 11 a pitié d'elle, la transplante dans un pot à fleurs, lui donne de la terre légère et la protège des intempéries. Elle a bientôt de larges feuilles et des fleurs de couleur d'or, et pour l'arroser il y a quelqu'un qui pleure continuellement sur elle ; ce sont des pleurs plus purs que la pluie du ciel ; ils viennent d'un cœur attendri par une douce mélodie. Devonsnous entendre par là qu'à Pise, ému par la belle voix de mistress Williams, le poète versait des larmes sur une citrouille en fleur? Pour un Français qui écoute volontiers La Fontaine raconter la mésaventure de Garot. une telle poésie est très difficile à comprendre, et elle n'est sans doute guère plus aisée pour un Italien.
XYI
La casa Magni sur le golfe de la Spezia. — Le bateau de Shelley.
Fatigué du voisinage de lord Byron, pour qui sa sympathie avait fort diminué, surtout sans doute à
LA VIE ERRANTE DE SHELLEY 2b5
cause de la conduite cruelle de celui-ci à l'égard de miss Clairmont, Shelley avait résolu d'aller passer l'été au bord de la mer avec les Williams. La Spezia lui avait plu l'année précédente, quand il y avait fait une excursion avec Mary. Il y retourna au mois de février avec les Williams, explorant la côte jusqu'à Lerici et à Porto Venere. Il fut de nouveau ravi du paysage; il ne manquait plus pour lui que d'y trouver une demeure isolée, où il fût avec ses amis à l'abri de tous les importuns.
Avant de quitter Pise il eut au mois de mars une aventure qui faillit être tragique. Il revenait d'une promenade à cheval avec lord Byron et Trelawny, le capitaine Hay, le comte Pietro Gamba et TaafFe, lorsque, près d'une des portes de la ville, un sergentmajor des dragons, probablement en état d'ivresse, s'en vint au milieu d'eux au galop et heurta Taaffe. Une altercation s'ensuivit. Le sergent voulait arrêter les cavaliers ; lord Byron et le comte Gamba prirent les devants pour aller chercher du secours au palais Lanfranchi, mais Shelley, qui le premier avait barré le passage au sergent, restait aux prises avec lui ; le sergent finit par dégainer son sabre et avec la garde il en frappa Shelley à la tête ; le poète tomba de cheval ; le sergent le frappa de nouveau, et lui aurait peut-être porté un coup dangereux, si le capitaine Hay ne s'était interposé avec sa canne; le
sergent se tourna contre celui-ci et le blessa au visage, puis il s'enfuit; mais un des hommes de lord Byron arrivait du palais Lanfranchi, armé d'une fourche, et, rejoignant le sergent-major, il l'en frappa au flanc ; le blessé roula à terre et bientôt la confrérie de la Miséricorde l'emportait à l'hôpital. La blessure de Shelley était légère, celle du sergent-major ne fut pas mortelle, mais l'affaire fit grand bruit dans la ville, ordinairement si tranquille, et les amis de lord Byron y furent sans doute assez mal vus.
Au mois d'avril Shelley et Williams, étant allés de nouveau à la Spezia, à la recherche d'une villa au bord de la mer, louèrent la casa Magni, blanche maison, entre Lerici et San Terenzo, petit village de pêcheurs. Les deux ménages s'y installèrent le 1er mai. Miss Clairmont était avec eux. C'est là qu'on lui apprit la mort de la petite Allegra. Le 21 mai elle repartit tristement pour Florence.
Mary était gravement malade à cette époque, et malgré le beau paysage elle ne se plut guère à la casa Magni. Elle trouvait les habitants du voisinage encore plus sauvages que l'endroit lui-même. Shelley, quant à lui, était heureux d'être ainsi au bord de la mer, et il passait une partie de son temps sur l'eau avec Williams. Il allait bientôt avoir son bateau à lui, un bateau qu'il faisait construire à Gênes, où le Bolivar de lord Byron était aussi en
chantier. Le Don Juan (tel fut d'abord le nom du bateau de Shelley) arriva de Gènes le 12 mai. Il avait environ neuf mètres de long et trois de large, et il avait une grande voilure. Williams le trouva très bien construit. Le nom de Don Juan déplut bientôt et il fut décidé qu'on le remplacerait par celui d'Ariel, mais on ne fit que tout brouiller en changeant ce qui était sur la voile. Shelley était ravi de ce bateau: « Je suis allé à la voile à Massa, écrivit-il à miss Clairmont le 28 mai, et je suis revenu tard dans la nuit, par une mer agitée et un vent violent, dans lequel le bateau s'est très bien comporté. Je reste à la maison toute la matinée, et dans la soirée nous faisons des promenades à la voile. J'écris un peu. Je lis, et pour la première fois depuis dix ans, je jouis de quelque chose qui ressemble à de la santé... »
Ce vrai bateau ne suffisait pas au poète ; il s'amusait encore, comme au temps où il lançait sur la Serpentine des bateaux en papier, à en fabriquer un autre avec Williams, en toile et en roseaux. Ce bateau cependant eut trois mètres de long et Shelley put s'y aventurer sur l'eau peu profonde. Trelawny raconte qu'il décida même un jour mistress Williams à y monter avec ses enfants. Le frêle bateau ainsi chargé arrivait presque à fleur d'eau. Shelley le conduisit jusqu'à un endroit où l'eau était profonde, et là
il se mit à dire gaiement : « Et maintenant, résol-
vons ensemble le grand mystère. » Mistress Williams le détermina toutefois à regagner le rivage, et, comme ils approchaient du bord, elle prit ses enfants dans ses bras et voulut s'élancer du bateau en mettant le pied sur le bord ; le bateau chavira; Williams et Trelawny, qui se trouvaient sur le rivage, tirèrent de l'eau mistress Williams et les enfants ; quant à Shelley, il était sous le bateau; en se relevant, il en souleva de son dos une partie et il avait l'air d'une tortue ou d'un bernard l'hermite : « Résoudre le grand mystère, s'écria mistress Williams, mais n'est-il pas, lui, le plus grand des mystères ! »
Si le poète demeurait ainsi un mystère pour celle qui était alors sa confidente, nous ne pouvons guère espérer voir plus clair qu'elle dans cette âme étrange. Une lettre qu'il écrivait le 18 juin à Trelawny nous montre dans quelles idées sombres il se plaisait parfois : « Si vous trouviez, lui dit-il, quelque chimiste capable de préparer l'acide prussique ou huile essentielle d'amandes amères, vous seriez bien bon de m'en procurer une petite quantité. La préparation en doit être faite avec grand soin et il faut qu'il soit très concentré ; je paierais ce médicament n'importe quel prix. Vous vous souvenez que nous en parlions l'autre soir et que nous souhaitions tous les deux en avoir à notre disposition; je parlais sérieusement à cause du désir où je suis d'éviter d'inutiles souffrances. Je
n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai pas l'intention de me suicider pour le moment, mais je vous avoue que ce serait une consolation d'avoir en ma possession cette clef d'or de la chambre du repos perpétuel. » Et cependant le poème auquel il continuait de travailler était le Triomphe de la vie.
Le naufrage de l'Ariel. — Funérailles de Shelley.
Le 19 juillet, Shelley apprit que Leigh Hunt, qui s'était embarqué à Plymouth, venait d'arriver avec sa femme et ses enfants à Gênes, d'où le bateau allait bientôt repartir pour les conduire à Livourne. Le 1" juillet, Shelley, informé qu'ils y arriveraient ce jour-là, partit lui-même dans l'après-midi de Lerici sur YAriel. Il était accompagné du capitaine Roberts; une bonne brise soufflait et à neuf heures du soir YAriel était à l'ancre dans le port de Livourne, auprès du yacht de lord Byron. Mais le bureau sanitaire étant fermé à cette heure-là, Shelley et son compagnon ne purent débarquer et durent passer la nuit à la belle étoile dans leur bateau. Le lendemain, le poète et Leigh Hunt, qui ne s'étaient pas vus depuis
quatre ans, se rencontraient à un hôtel de Livourne, et Shclley était débordant de joie. Il conduisit les Hunt à Pise, s'occupa de leur installation au palais Lanfranclii. Lord Byron était à sa villa de Monte Nero, et il se disposait à quitter la Toscane, dont les Gamba venaient d'être bannis. Ce prochain départ inquiétait Shelley; il craignait que lord Byron ne tînt pas les promesses qu'il avait faites; il fut rassuré quand il sut que Leigh Hunt publierait dans le premier numéro de sa revue la Vision du jugement, qui ne pouvait manquer de rapporter une grosse somme.
Le 4 juillet, Shelley écrivit à Mary, lui donnant des détails sur les Hunt et lui annonçant qu'il avait trouvé une traduction du Banquet de Platon. Il joignait à cette lettre à Mary le court billet suivant pour mistress Williams : « Vous verrez probablement Williams avant que j'aie pu me débarrasser de tout ce que j'ai à faire ici. Je retourne à Livourne et l'engagerai bien fort à profiter de la première bonne brise pour partir sans m'attendre. J'aurai ainsi le plaisir de contribuer à votre bonheur en me privant, moi, de vous deux, et de ne pas vous laisser d'autre sujet de regret que l'absence d'un homme qui ne vaut guère la peine d'être regretté. Je crains que vous ne vous trouviez seule et mélancolique à la villa Magni, et dans les intervalles d'une détresse plus grande et plus sérieuse
à laquelle je suis obligé de m'intéresser ici (1), ce visage qui a été pour moi la source de tant de consolations m'apparaît et je le vois assombri par un voile de chagrin.
« Ah! comme elles ont passé vite, comme elles sont longues à revenir, pour passer de nouveau si vite, peut-être pour toujours, ces heures où nous avons vécu ensemble si intimement et où nous étions si heureux ! Adieu, ma très chère amie ! Je vous écris ces lignes simplement pour le plaisir de tracer quelque chose qui sera lu par vos yeux. Mary vous donnera toutes les nouvelles. »
Williams ne voulut pas partir sans Shelley. Aucune brise d'ailleurs ne soufflait. Il faisait une chaleur accablante : « Les prêtres et les religiosi, écrivait Williams dans son journal le 4 juillet, font depuis plusieurs jours des processions et des prières pour demander de la pluie. . . » Le 7 juillet, à Pise, Shelley, voyant enfin ses amis installés comme il fallait, les promena par la ville, leur montra la Tour penchée, leur fit visiter l'intérieur du dôme, où ils entendirent les orgues. Causant avec mistress Hunt, il lui dit : « Si je mourais demain, j'aurais vécu plus que mon père; j'ai quatre-vingt-dix ans. » Le soir il fit ses
(1) 11 veut parler des Hunt. —La femme de Leigh Hunt était gravement malade et le médecin Vaccà, se trompant d'ailleurs, déclarait qu'il n'y avait nul espoir de la sauver.
adieux à ses amis. Il prit à Leigh Hunt pour le lire en voyage le volume de Keats contenant Hypérion.
Le 8 au matin, il regardait le ciel à Livourne avec Williams et le capitaine Roberts. Des nuages annonçaient un changement de temps, et en effet un orage se forma, qui se dissipa bientôt. Mais le capitaine Roberts pensait qu'il pourrait se reformer; il redoutait une tempête et conseillait à Shelley et à Williams d'attendre au lendemain. Williams voulut partir; il prétendait qu'en sept heures ils seraient à Lerici. Ils s'embarquèrent donc tous les deux ; ils n'avaient qu'un mousse avec eux. Sur les deux heures YAriel sortait du port. Trelawny, qui se tenait sur le Bolivar, à l'ancre dans le port, observa le bateau avec sa longue-vue. Du môle et ensuite du haut du phare, le capitaine Roberts en fit autant. Mais le ciel ne tarda pas à se troubler, et quand YAriel fut à environ huit milles, il disparut dans la pluie et les nuages. La tempête dura peu, mais fut très violente.
Le surlendemain, Trelawny, inquiet du sort de YAriel, se rendit à Pise et alla voir au palais Lanfranchi si l'on avait eu des nouvelles de la casa Magni. Il n'en était pas venu. Lord Byron, qui était là, sachant par quel temps Shelley était parti, en fut effrayé, et on commença à redouter un naufrage fatal. A la casa Magni l'anxiété fut bientôt plus grande encore. Au bout de quelques jours, Mary, bien que souffrante, se
rendit à Pise avec mistress Williams. Pour leur laisser quelque espoir on leur dit que le bateau avait pu être jeté par la tempête du côté de la Corse ou de l'île d'Elbe. Elles revinrent à la casa Magni accompagnées de Trelawny, qui pendant ce temps faisait faire des recherches sur la côte. A Viareggio on avait retrouvé le petit canot qui servait de chaloupe à YAriel, et cela ne rendait que trop probable le naufrage dans ces parages. En effet, le 19, Trelawny revenait annoncer aux pauvres femmes que les corps de Shelley et de Williams avaient été retrouvés sur la côte, à plusieurs kilomètres l'un de l'autre. Trelawny avait reconnu Shelley en trouvant dans une de ses poches un volume de Sophocle, et dans une autre ce volume de Keats que Leigh Hunt lui avait prêté. Le corps de Williams, bien que très mutilé, put aussi être identifié. Dans un troisième cadavre on crut reconnaître le mousse. Enfin, un peu plus tard YAriel fut retrouvé, contenant encore les malles de Shelley et de Williams et un panier de vin que le poète devait offrir au garde du port de Lerici. Comment le naufrage avait-il eu lieu? L'opinion du capitaine Roberts,qui en examina l'épave, était que l'A riel avait sombré après s'être heurté à quelque autre bateau dans la tempête. En 1875, sir Vincent Eyre publia un article dans le Times, où il disait qu'un vieux pêcheur, mort depuis douze ans, avait avoué en confession à
un prêtre que quatre autres individus et lui, en voyant le bateau anglais en grand danger, l'avaient fait couler, pensant que lord Byron y était et qu'ils y trouveraient de l'or. Sir Vincent Eyre avait appris cela d'une dame qui habitait une villa sur le golfe de Spezia et qui avait entendu raconter l'histoire par un Italien, à qui elle avait été confiée par le prêtre. Trelawny accepta cette version, qui paraît assez invraisemblable. Ce n'est qu'un mystère de plus dans la vie du mystérieux poète. Le plus probable est que si dans la tempête il y eut une collision entre YAriel et un autre bateau, ce fut un pur accident.
Dans ses Souvenirs des derniers jours de Shelley et de Byron, Trelawny a donné de longs détails sur la découverte des corps des naufragés et sur leurs funérailles, qui par leur étrangeté ajoutent encore à tout ce qui s'attache de tragique au nom de Shelley. Ce fut le désir de Mary que Shelley fût enterré à Rome dans le cimetière où était enterré leur enfant et qu'il avait célébré dans Adonaïs. Mais les lois sanitaires défendaient que les corps qui avaient été enterrés dans le sable et la chaux vive sur la côte fussent exhumés. Cependant, à la suite de démarches faites auprès du gouvernement avec l'appui du consul anglais à Florence, l'autorisation fut accordée. Les amis de Shelley et de Williams eurent alors l'idée de brûler les corps, dont les cendres seraient plus faciles
à transporter. Le caractère païen d'une telle cérémonie s'accordait avec les idées du poète : elle fut en outre du goût de lord Byron. Tous les détails macabres que Trelawny a donnés sur les exhumations et les incinérations qui eurent lieu le 15 août pour Williams et le 16 pour Shelley sont loin d'être poétiques. On a cependant beaucoup admiré Trelawny de ce qu'ayant reconnu dans les restes encore incandescents du corps de Shelley la forme du cœur il avait eu le courage de se brûler la main pour en prendre un peu de cendre qu'il remit plus tard à Mary : celle-ci conserva cette cendre dans un petit sachet qu'elle mit entre les feuillets de ÏAJonaïs. Comme il l'avait fait pour Williams, Trelawny mit le reste des cendres dans un coffret qui fut ensuite transporté au cimetière protestant de Rome. On peut aujourd'hui encore, près de la pyramide de Gestius, voir la pierre tombale portant l'inscription : Percy Bysshe Shelley, Cor Cordium. Les dates de la naissance et de la mort y sont en latin et sont suivies d'une citation de la Tempête de Shakespeare (1) : « Rien de lui ne s'évanouit, mais la mer le transforme en quelque chose de beau et d'étrange. » L'expression to suffer a sea-change est en réalité intraduisible. A un
(4) Nothing of him that doth fade But doth suffer a sea change Inlo somethins rich and stranse.
Français attiré par la poésie anglaise et qui parmi tant de pèlerinages qu'il peut faire dans Rome en fait un aussi aux tombes de Keats et de Shelley, cette inscription rappelle qu'il y aura toujours, dans la vraie poésie anglaise, quelque chose qui échappe à un esprit latin, et s'il est sincère il s'avouera à luimême qu'il a surtout été attiré par cet au-delà incompréhensible.
Conclusion.
Ceux qui ont failli mourir noyés racontent que dans l'instant qui précède celui où l'on perd connaissance on revoit comme dans un éclair tout l'ensemble de sa vie. S'il en fut ainsi pour Shelley, quelle prodigieuse vision de sa vie réelle et de sa vie imaginaire dut pour la dernière fois traverser son cerveau ! Il n'avait pas trente ans, et il pouvait à bon droit dire qu'il en avait vécu quatre-vingt-dix. Est-il un autre poète dont la vie ait été aussi tourmentée, aussi errante et aussi tragique? En est-il un dont l'âme brûlante ait eu en si peu d'années autant et d'aussi violentes amours? En est-il un enfin dont la pensée ait avec plus de hardiesse interrogé la nature et cru plus passionnément à une destinée meilleurs de l'humanité? Indépendant et fier, il avait cepen-
dant une discipline admirable pour son style, dont un étranger même peut sentir l'ampleur, la souplesse et l'harmonie. Que serait devenu un tel poète s'il avait vécu ? Trelawny nous dit que, bien qu'il se plaignit souvent de sa santé, il était taillé pour vivre octogénaire. Quelle superbe époque de maturité il était permis d'espérer pour lui ! A l'âge où il est mort, son esprit était encore dans une période de croissance et dans le désordre d'une adolescence inquiète et fougueuse. L'accalmie serait venue et, malgré les emportements lyriques, la tranquillité et l'unité se seraient faites dans son esprit. L'Angleterre eût eu alors en lui un poète à mettre sur le même rang que Chaucer, Shakespeare et Milton.
Pour ce qui est de l'Italie, l'idée qu'il s'en est faite, malgré ses quatre années de voyages, est également demeurée incomplète. Il lui a manqué de la quitter et de la revoir de loin pour la mieux comprendre. S'il eût vécu, il serait un jour ou l'autre rentré en Angleterre, et là il se serait souvenu de ce pays qu'il appelait « le paradis des exilés », et il l'aurait chanté dans ses poèmes. Au contraire, tandis qu'il était en Italie, sa pensée poétique s'en allait le plus souvent par delà les monts ou par delà la mer; il se détournait aussi de l'Angleterre, où il avait trop souffert, et il voyageait dans des pays imaginaires qui demeurent indistincts et nous renseignent mal sur ses visions réelles.
Ses lettres nous prouvent cependant qu'il était observateur et qu'il pouvait faire de belles descriptions d'après nature. S'il s'était appliqué à composer une œuvre du genre de Childe Harold, il n'y aurait pas mis plus d'éloquence que lord Byron, mais la Saturnia tellus lui aurait probablement inspiré des pensées d'une philosophie plus haute et des émotions personnelles plus sincères.
Ses émotions, il les a, il est vrai, notées dans des poèmes comme YEpipsychidion, comme les Stances écrites dans l'abattement à Naples, comme YOde au vent d'ouest et plusieurs petites pièces qui sont ses chefsd'œuvre; mais on sent qu'élève des encyclopédistes français et de Jean-Jacques Rousseau, lecteur passionné de Platon et de Spinosa, de la Bible et de Gœthe, il avait l'esprit tourmenté d'une philosophie encore mal formée et qui lui eût donné la force et la sérénité. Peu de temps après son expulsion d'Oxford, errant dans les montagnes duRadnorshire,il écrivait à Hogg qu'il s'amusait « à lire Darwin, àescaladerles rochers et à explorer le paysage ». Le Darwin que lisait le poète est le grand-père du fameux naturaliste. Shelley semble avoir eu un pressentiment poétique des théories que celui-ci devait rendre populaires. Dans son poème du Nuage, il donne l'exemple le plus frappant du travail constant de transformation qui se fait dans toute la nature, et on sent qu'il était prêt à appliquer
à tout l'univers son « je change, mais je ne puis mourir ». Un passage de YAdonaïs montre aussi combien il était disposé à accepter les théories monistiques : « L'effort plastique de l'àme unique, dit-il, s'étend à travers le monde inerte et lourd, poussant les générations aux formes qu'elles revêtent, torturant la matière qui résiste etfait obstacle à son essor, faisant explosion et se déployant en beauté et en puissance, dans les arbres et dans les bêtes, comme dans la lumière du ciel. » De telles tendances philosophiques auraient amené le poète, si courageux pour entreprendre de nouvelles études, à se livrer à celle des sciences naturelles, qui eût été pour lui d'un bienfait infini, car à un tel régime il eût appris à considérer avec plus de patience l'histoire de l'humanité et il se fût guéri de son intransigeance révolutionnaire et de son irréligion intolérante.
Shelley n'avait sans doute jamais lu les Fioretti. Il ne savait pas que le bon saint d'Assise, ami des hirondelles, prêchait le retour à la nature avec autant de sincérité que Jean-Jacques Rousseau. Tous les chrétiens demeuraient pour lui des allumeurs de bûchers. S'il visita à Florence le couvent de Saint- Marc, ce fut pour y voir la cellule de Savonarole, et il dut passer, sans même les regarder, devant les fresques de Fra Angelico. Ses critiques des œuvres de Michel-Ange et de Saint-Pierre de Rome per-
mettent cependant de supposer que, s'il avait eu le temps de compléter son éducation artistique et de revenir de ses préjugés antireligieux, il aurait pu, comme il aimait Dante et Pétrarque, goûter aussi les œuvres des Primitifs, et qu'il ne se serait pas borné à suivre la mode de son temps et à n'aimer en dehors de Raphaël que le Guide et l'école bolonaise.
Toutefois, même si Shelley fût arrivé aune sereine maturité, il semble que toute une région de la poésie italienne lui serait demeurée à jamais inaccessible, celle de la gaieté aimable et de l'abandon rieur. Par tempérament et aussi par suite des événements tragiques et douloureux de sa vie, il était plus porté à la mélancolie pensive qu'à la gaieté oublieuse. Il avait en outre le goût des Anglais pour tout ce qui est violent et funèbre, mais les Anglais ont parfois beaucoup d'humour; Shelley en avait très peu. Il ignorait complètement le rire français et la gaieté italienne. Il n'a jamais soupçonné l'existence ni de Rabelais, ni de Molière. Il ne comprit pas les plaisanteries de l'Arioste, et il est caractéristique de sa part qu'en lisant le Décameron il y ait surtout admiré le sérieux des moralités.
Dans la nature même tout prenait pour lui un aspect sentimental et tragique. Dans ses plus belles descriptions, nous trouvons presque toujours, couché auprès des fleurs, quelque hideux cadavre. S'il lui arrive
d'oublier la mort, il donne une universelle tendresse à l'universelle nature, et il verse des larmes aussi bien sur les fleurs des courges que sur les lis et les roses. Nul animal non plus ne lui inspire de répugnance. Dans un petit poème écrit à Ponte al Mare, près de Pise : « Le soleil est couché, dit-il, les hirondelles sont endormies, les chauves-souris voltigent rapides dans l'air gris ; les crapauds lents et doux sortent en rampant des coins humides... » Il est en cela très anglais et plus shakespearien que Shakespeare lui-même, mais comme il n'a pas l'entrain dramatique de ce dernier, ses poèmes le plus souvent nous fatiguent par un tel mélange. Quelques-uns cependant, parmi les plus courts surtout, conservent, dans le mystère même qui enveloppe pour un étranger ce lyrisme anglais, une grande puissance et un charme indéfinissable. Dans le fragment d'un poème inachevé : « Notre barque, disait-il, est endormie sur le Serchio; ses voiles sont pliées comme ses pensées dans un rêve... » et plus loin : « A quoi pensez-vous que rêve notre petite barque endormie? » Les poètes donnent ainsi une âme aux êtres inanimés; un Anglais, d'ailleurs, est toujours disposé à en prêter une à tout ce qui peut flotter sur l'eau. Par cette passion même, cause de l'accident qui, sur les rivages d'Italie, mit fin prématurément à sa vie, l'infortuné Shelley est profondément anglais.