LETTRE A TITIEN SUR VENISE
L'Arétin n'était pas resté longtemps hors de Venise. Le printemps de 1544 lui ramenait la fièvre quarte, entretenue par les perfidies d'un climat aux attraits dangereux. Titien, qui suivait de nouveau la négociation de son bénéfice, faisait écrire par Ranuccio Farnese , tandis que TArétin pressait Carlo Gualteruzzi, secrétaire d'Ottavio Farnese, puis, bientôt, cherchait à circonvenir directement le prince. Titien enfin écrivit à Michel-Ange pour le prier d'intervenir auprès de Paul III *. Tout cela sans doute lyi laissait peu de temps pour son ami malade : ce ralentissement que le hasard mettait dans leur intimité donnait à TArétin occasion d'écrire sa plus belle épître, celle qui le montre tout à fait digne de l'amitié et de l'estime artistique dont l'honorait Titien. « Ayant, seigneur compère, dîné seul, contre ma coutume, ou, pour mieux dire, en la compagnie fastidieuse de cette fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me levai de table, rassasié du désespoir où elle m'avait mis. Et ainsi, le bras appuyé sur le plat de la corniche d'une fenêtre, et la poitrine abandonnée dessus, comme aussi presque tout le reste de ma personne , je m'adonnais à regarder l'admirable spectacle que faisaient les barques sans nombre, qui, pleines d'étrangers et de citoyens, récréaient non pas seulement qui regardait, mais jusqu'au Grand Canal lui-même, joie de quiconque le sillonne.