‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 185 sur 227 · LE MARÉCHAL · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL

ceau, que Ton a déguisé en fille. On devine l'imbroglio. Le maréchal, qui rechignait au mariage avec une femme, laisse éclater sa joie lorsqu'il découvre le sexe réel. Passons.

Le prologue est diffus, à peine bon pour occuper le tapis durant qu'on allume les chandelles. Un seul mot à retenir : « Si j'étais seigneur — Dieu m'en garde ! » La comédie commence d'une manière fort abrupte. Aucune préparation dans les caractères. Le dialogue est parfois gauche, souvent plaisant, à cause du procédé qui pousse la plaisanterie à sa dernière outrance, et de la sorte arrive jusqu'à la fantaisie. Une nourrice fait au maréchal la peinture la plus affriolante du bonheur conjugal. « C'est moindre peine, répond le brutal, d'avoir le mal français, que d'avoir une femme. » Rien n'est vraiment engagé dans l'intrigue; c'est qu'un acte bien mené lui eût suffi, et quelle en compte cinq, sans le prologue.

Dans le deuxième acte, on va, on vient, on entre, on sfcrt, on parle, on chante, sans raison, avec quelques piètres saillies pour égayer cette agitation factice. La principale scène serait burlesque si elle était moins développée : c'est une effroyable peinture de la féminine engeance, qu'un seigneur Ambrogio fait à l'infortuné Maréchal.

L'acte troisième montre le personnel d'une petite cour du xvF siècle en Italie : voici l'usurier juif, aux yeux bordés de rouge dans un teint jaune comme ses ducats et ses piastres; l'estafier balourd, qui trébuche de quiproquos en contresens; le joaillier

habile à faire rarlicle. Incidemment, TArélin glisse que « les chaînes doivent être telles que celle que jusqu a V^cnise a envoyée en don le roi de France à Pierre TArélin, laquelle pèse huit livres. « Qui le la dit? répond le joaillier à Testaficr. — Certain maraud, qui en crevait d'envie. — Ce roi mérile la seigneurie de Tunivers î »

Après (jue le maréchal a subi l'assaut des subalternes, les nobles de la cour viennent Tentreprendre à leur tour. Puis le joaillier reparaît, un joaillier pressé, parce qu'il doit aller voir un trésor nouvellement découvert, où l'on admire entre autres choses « la léte de saint Joseph, de la main de Polyclète ». La colère du maréchal arrive à l'exaspération. l

Au début du cinquième acte, le pauvre sire veut mourir. Mais insensiblement on le rengrège : voici le Pédant, qui lui énumère à combien de héros ou d'hommes fameux dans les lettres et dams les arts pourrait ressembler le fils qu'il aura peut-être : il fait défiler devant lui, chacun recevant sa flatterie, les princes, seigneurs, écrivains et artistes aimés de l'Arétin, Pour le cas où ce serait une fille qui naîtrait, le chapelet des grandes dames, avec éloge à chaque grain, s'égrène encore. Enfin, apparaît une duègne, qui mène le page Carlo da Fano vêtu en jeune demoiselle et singeant la jouvencelle. Le quiproquo se poursuit jusqu'à un mariage que l'on simule, puis il se dénoue brusquement, sans détails déshonnéles. Le Pédant conclut la pièce, il annonce qu'il y aura une série de quatre autres comédies,

LA TALANTA. 293

suite (lu Maréchal. Ces comédies, qui ne sont pas celles que Ton connaît, les éditeurs du temps en déploraient déjà la perte. Il est permis de la supporter légèrement.

La Talania fut « composée à la demande des magnifîques seigneurs sempiternels, et récitée par leurs propres magnificences avec admirable et superbe appareil ». Elle parut en ioi2 chez Marcolini, et fut de nouveau publiée en 1550 et 1553 par Giolito de' Ferrari avec une dédicace « à Timmortel duc de Florence ». Les magnifiques seigneurs, c'étaient les compagnons de la Calza, ces jeunes patriciens qui, portant une devise de couleur sur d'étroites chausses (calze), tandis que leur^ compagnes la portaient sur la manche de la robe, jouaient, depuis Tan 1400, à l'époque du carnaval et dans les grandes fôtes publiques ». Pour le carnaval de 1542, ils avaient préparé une fête magnifique, et demandé à TArétin la comédie finale. C'était une coutume de n'appeler pour décorer les tréteaux de la compagnie que des artistes étrangers à Venise ; l'Arétin songea sur-le-champ à Vasari. Les compagnons avaient loué à l'extrémité du Canareggio une maison en construction, que le peintre et deux aides appelés par lui décorèrent de leur mieux. Vasari a longuement décrit, avec sa complaisance habituelle pour ses œuvres décoratives, les travaux qu'il exécuta. Dans le dialogue mOme de la pièce, sa coopération est rappelée : « On m'avise,

1. Gf.Molmenti, p. 361-363; Carpaccio a peint les Compagnons. — Voir aussi Crowe, op. cit., I, 476; et Vasari, VI, 223 et suiv.

(lit Messer Vergolo, on m'écrit, on me notifie qu'un messire Giorgio d'Arezzo, âgé de quelque trentecinq ans, a fait une scène et une décoration qui excite Tadmiration du Sansovino et de Titien *. »

L'héroïne de la comédie est cette fois une courtisane dans Tacception française du mot. L'action se passe dans Rome, vidée de ses habitants par la fête du Testaccio. La Talanta cause avec sa servante, suivant un usage aussi vieux que la corporation môme des courtisanes. Veut-on voir le décor dans lequel se déroulait alors une pièce jouée par une troupe d'amateurs? Ecoutons Vasari :

« Étant ensuite, par Tentremise de messire Pierre l'Arétin, appelé à Venise Giorgio (Vasari) afin qu'il ordonnât et fît pour les gentilshommes et seigneurs de la compagnie de la Calza l'appareil d'une très somptueuse et moult magnifique fête, et la scène d'une comédie faite par le dit messire Pierre l'Arétin pour lesdits seigneurs; lui, ne pensant pouvoir à soi seul mener à bien une pareille œuvre, manda Cristofano ' et Battista Cungi, dont il est parlé ci-dessus ; ceux-ci, quand enfin ils furent arrivés à Venise, après que les hasards de mer les eurent portés jusqu'en Esclavonie, trouvèrent que le Vasari non seulement était arrivé avant eux, mais avait dessiné déjà toute chose et qu'il ne restait plus qu'à lui prêter la main pour peindre. Ayant donc cesdits seigneurs de la Calza pris, vers l'extrémité de Canareio,

{. Aclc I, se. III.

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