‹ L'Italie du XVIe siècleChapitre 193 sur 227 · Fontanini, Eloq. itaL, p. 3C · texte numérisé non relu

Fontanini, Eloq. itaL, p. 3C

Pour les Ragionamenti ^ rien de pareil. Ces Dialogues^ ces Caprices^ comme il plaira de les nommer, car ils porU'^rcnt les deux noms, étaient un genre ancien. Dans les compositions de ce genre, obscènes ou purement plaisantes, qu'elles vinssent jusqu'à descendre au plus bas ou simplement à toucher les mœurs communes et avouables, les modèles étaient nombreux; ils Tétaient surtout en Italie. Les imitateurs furent plus nombreux encore.

On trouve à foison les recueils de ces ouvrages : il est assez difficile d'en rencontrer où les écrits intéressants pour la littérature ne soient pas mêlés à des pages d'un intérêt tout différent '. Du moins, lorsque Ton a subi la rebutante corvée de lire, par conscience d'auteur, même ce qui est illisible pour une intelligence saine, on a le droit de retenir et de présenter seulement l'essentiel.

L'Arétin divisa son ouvrage en trois journées, « voulant suivre les traces du grand Giovanni Boccacio, en ses cent nouvelles très belles ». L'éditeur de 1584, sous le pseudonyme de Barbagrigia, s'efforce de prouver que de tels écrits sont utiles aux mœurs en découvrant le vice et le mettant à nu ; il atteste qu'un illustre théologien de Lyon s'en est servi pour son ouvrage sur la confession. L'imprimeur oublie que les livres de ce style ne sont pas

1. J'ai suivi l'in-S de i584, très complet, pour les deux premières parties. Voir, sur les diverses éditions, Mazzuchelli, p. 202 et suiv., et les traductions publiées à Florence chez Gay, à Paris chez Liseux, 1879, 6 vol, in-16.

^^m^mi^^^^'^^^r^^i"! 1 a ^^m^^^ i m ■■■^ i '■ >

LES RAGWNAMESTl. 337

réservés aux seules gens du métier, comme doivent Fêtre les manuels de prêtres ou de médecins légistes.

L'Arétin fait une dédicace en Thonneur de sa guenon * : « grande maltresse sous la forme d'une guenuche, de môme qu'était Pythagore un philosophe sous les espèces d'un coq, je te dédie les peines, et aussi l'amusement, de dix-huit matinées ». Suit un parallèle du singe avec les hommes du temps; il trouve que Tun vaut les autres.

La première journée des capricieux entretiens montre la Nanna qui raconte à l'Antonia la vie des religieuses. Elles sont assises, à Rome, sous un figuier. Ce que va dire m cette cigale qui crie ce qui lui vient à la bouche », le singe, s'il savait parler, aurait pu le mettre en récits. C'est, suivant l'auteur, tout ce qui convient le mieux à « une société pourrie, à une société de fange ». Il fait l'éloge de ses protecteurs, mais il conclut en disant que « la flamme de sa plume de feu doit purger les souillures déshonnêtes ».

A quelle classe de personnes appartiennent les deux commères? Le premier échange de propos le montre assez : l'une se plaint que le mal français lui ait enlevé ses clients. L'autre non plus n'est pas contente : elle cherche, ayant été tour à tour religieuse, femme mariée et courtisane, à quel état, des

l. • Salve Mona... », etc., reproduite dans les LcU., t. 1, p. 230.

338 L'ITAUE DU XVl* SIÈCLK.

trois, il serait préférable de revenir. Aujourd'hui, elle veut étudier la profession de religieuse. Elle commence par décrire sa prise d'habit, et le déjeuner qui suivit, dans un réfectoire beaucoup plus que thélémite. Bientôt viennent des peintures auprès desquelles les romans licencieux du dernier siècle, les « Arélins ressuscites » * du marquis de Sade sembleraient pâles. Il est impossible d'effleurer même ce genre de littérature, où Ton ne sait si l'abjection ou la platitude domine. Toutes ces folies, qui sont justiciables de la pathologie mentale et du code pénal, défilent, s'accumulent, en un cauchemar; tant et si bien que, le lecteur n'étant ni magistrat, ni confesseur, ni médecin aliéniste, le livre lui tombe des mains.

Dans ce couvent, auquel le nom d'un autre logis siérait mieux, la Nanna reçoit des anguillades, à son grand déplaisir. Elle revient dans sa famille. On la marie à un balourd, mais elle lui en fait trop voir, et rilalien friand du couteau se réveille dans le goinfre provincial : il pourchasse la femme, le poignard levé, et la Nanna, sous l'aile de sa m^re, se sauve à Rome pour s'enrôler dans la grande armée des courtisanes. C'est la deuxième journée. L'image d'une société qui se décompose, par la puissance excessive de la religion et de l'argent, est figurée en traits hideux, dans ces pages paisiblement cyniques. Les institutions se montrent corrompues sous

\. Théâtre Gaillard, ou VArélin ressuscité, 2 vol. in-12, à Londres, Alfeston et C*\ 1803.

LES RAGIONAMENTI. 339

leur propre force, et la richesse tire en bas ceux qu^elle appesantit.

La troisième journée, qui doit raconter la vie des filles galantes, pour dire un mot que l'Arétin remplace par son synonyme le plus énergique, cette journée se passe à faire une dînette « dans la vigne ». La Nanna, et sa bonne mère, sont arrivées la veille de la Saint-Pierre, dans la Ville Éternelle, « toute rayonnante, toute en feu, avec le château qui flamboie et bombarde terriblement, avec les fifres qui résonnent, et tout ce monde, sur le pont, dans le borgo, et sur les quais ». Elles vont loger en garni, chez une hôtesse qui abouche très vite la nouvelle venue avec des messieurs de la cour. On la pomponne, on la harnache, on Tapprôle pour le sabbat; la ville parle bientôt d'elle ; la voilà lancée. Elle ne s'arnMera plus : « Vis-tu jamais un passereau sur la fcnc^tre d'un grenier? il becqueté dix grains, s'envole, et, peu après, revient à la pâture avec deux autres, se renvoie, revient avec quatre, puis avec six, puis avec toute une nuée : voilà comme étaient les amants autour de ma demeure; ils voulaient becqueter mon grenier, et moi, je ne pouvais me rassasier de voir les courtisans, j'usais mes yeux, à en percer les châssis, pour mieux voir quelle était la galanterie de ces seigneurs, allant et venant en justaucorps de soie, de velours et de satin, la médaille au bonnet, la chafne au col, et parfois sur des chevaux élincelants comme des miroirs, marchant doucement, doucement, avec leurs compagnons à Tétrier, dans lequel

340 l'itaue du xvr siècle.

ils n'enfonçaient seulement que la pointe du pied, un Pétrarque joli à la main, chantant par divertissement :

• Si ce n*esl point Amour, qu'est-ce donc que je sens? •

Ceci va mieux, et repose des deux premières parties. « J'entends meshuy les jolies choses », dit la commère; elle dit vrai. Il y a des croquis bien enlevés, des traits attachants. La Nanna, vêtue de velours, les cheveux dorés par la teinture, les bras nus, le visage lavé d'eau-forte, apparaît aux gens de la cour u comme aux mages l'étoile », et, pour la mieux conlempler « leurs mains sur leurs chevaux laissent flotter les rênes ». « Pour moi, dit-elle, je feignis, sous ce feu croisé de regards, une honnôleté de religieuse, et, les regardant avec mon assurance de femme mariée, je faisais acte de catin. » L'intrigue se file suivant la mode habituelle : on la fait passer pour demoiselle étrangère, de bonne famille, prude et pieuse. Les galants se piquent au jeu. Le premier est attiré à un petit souper, qui a d'étranges dessertes : on retombe dans les tableaux ordinaires, mais mieux enlevés, curieux à éludier au même titre que certaines satires de Mathurin Régnier ou certaines toiles de genre. Cette Nanna du reste se montre courtisane lettrée, autant que dépravée : elle cite des vers de Dante, en les appliquant, il est vrai, aux objets les moins mystiques.

Elle se fait mettre dans ses meubles. C'est, d'abord, la petite maison donnée par le premier amant. Puis

LES RAGIONAMENTl, 341

le palais, avec deux femmes de charge, le palais où la foule des amants se succède chez la fille qui les berne tous sans merci, « n'a d'âme que pour le denier ». « Tu étais un Néron femelle », lui dit son amie. L'Arétin, de sa main brutale, a violemment réuni dans un type de bas tragique tous les traits de la courtisane, rouerie, chantage, cruauté, astuce implacable. C'est une belle anatomie de bête de proie. C'est YImperia, mais dépouillée de sa grandeur de fantaisie, mais naturelle, et d'autant plus expressive dans sa vile férocité, qui répond à la luxure imbécile des clients dont elle se joue en les exploitant. Tous les types d'amants défilent, jusqu'au niais qui veut épouser; tous sont ruinés, dégradés, déshonorés, désespérés, « car une courtisane acquiert grande gloire, lorsqu'elle peut à bon droit se targuer d'avoir fait se désespérer, faillir et s'affoler autrui ».

Les cartes, soit qu'elles servent au jeu ou bien à se tirer la bonne aventure, viennent aussi prendre leurs places dans l'arsenal des ruses. La Nanna s'entend , pour contrefaire la malade , avec un médecin et un apothicaire, qui lui ordonnent et lui fournissent les plus coûteuses médecines; mais les flacons en réalité ne contiennent que de Vaqua simplex, et les trois compères, la malade, le Diafoirus et le Purgon, se partagent les bénéfices. A la fin, la fille devenue experte commet les plus abominables tours : les inventions des erotiques du xvm« siècle ne vont point au delà.

Les vonles, les hauts el les bas du mtHier, les coups (le banque viennent à la file, au milieu dliisloires atroces ou grotesques comme celte bataille d'un peintre et de deux gentilshommes qui se rencontrent mal à propos. Cela va jusqu'au sacrilège et à la conversion feinte. La Nanna trace un portrait terrible de la courtisane, et montre comment celle qui a une mère est plus rapace encore. D'ailleurs elle est « enjubilée, indulgencit^e, testonni^e ».

Le style se relève, pour reprendre encore une fois le type gént^ral de la fdle galante, « traîtresse par grAce el privilège ». 11 y a là une vigueur où Ton sent d'amères rancunes.

Une scorie d'élernûrnenls causés par le soleil, dont le figuier prott'^geait mal la Nanna, vient enfin couper ce flot d'histoires toutes pareilles, où les dupes et les moyens de duperie diflièrent seuls. La conclusion de cette première partie est qu'il importe de chercher une carrière à la Pippa, fille de la Nanna : « Fais-la courtisane, conseille l'Antonia. Tout est permis aux courtisanes. C'est comme les soldats : on les paie pour faire le mal. » Ces idées vont recevoir leur développement.

La deuxième partie commence par une dédicace, intéressante en ce que l'Arélin y parle beaucoup de lui-même. Il proclame « la liberté qu'il tient des astres », il assure qu'il « s'elTorce de représenter les natures d'autrui avec la puissance de vie que l'admirable Titien met à représenter leurs figures », il

. LES RAGIOSAMENTf. 343

répète sa devise : « tout est chance et hasard ». 11 fait éclater la louange de sa facilité : « Voyez les Psaumes, l'histoire du Christ, les comédies, les Dialogues, les volumes dévots et gais, chacun suivant son sujet : je les ai produites, toutes ces œuvres, presque en un seul jour ». Et en effet les dates des premières éditions accumulent, par un artifice peutêtre , presque tous les ouvrages aux alentours de 1535.

« Quand je ne serais digne d'aucun honneur, ditil en terminant cette apologie, pour les inventions avec lesquelles je donne Tûme à ma plume, je mérite pourtant quelque peu de gloire pour avoir dépeint la vérité dans les chambres des Rois et aux oreilles des puissants, à la honte de l'adulation et du mensonge, et pour ne point diminuer mon mérite, j'userai des paroles mômes de l'excellent M. Gianicopo, ambassadeur d'Urbino : « Nous, qui dépensions « notre temps au service des Princes avec la foule « des courtisans, sans qu'on remarquât le mérite, « nous voici considérés et reconnus à notre valeur « par nos maîtres, grûce aux leçons que leur donna « la plume de Pierre l'Arétin ». Et Milan le sait, comment ces mots tombèrent de la bouche de celui qui dans l'espace de peu de mois, m'a enrichi de deux coupes d'or : « L'Arétin est plus nécessaire à la vie « humaine, que tous les prédicateurs du monde, car « eux, à vrai dire, mettent sur la droite voie les gens « de peu, et ses écrits y mettent les grands ». Et ce n'est point là de ma part une vanterie, mais une

manière de procéder pour me soutenir moi-môme ; Ënéas remployait dans les pays où il n'était point connu. »

Commence la première journée du second Dialogue, où la Nanna enseigne à être... ce que dit Molière, dans Amphitryon, et Rabelais un peu partout. Elle entre en matière sans préambule. Le vêtement, les amours du début, la tenue, toutes ces rubriques, sa vieille expérience les indique à l'élève empressée, qui brûle de chasser de race. Elle la détourne d'aller au plaisir « comme les vaches au fourrage », elle l'invite à conserver la majesté qui sied aux courtisanes de grande marque. Il convient qu'elle mange et boive avec discrétion dans les festins « e non ruttare, per l'amor d'Iddio », car on ne lui dirait point : « Dieu vous aide ! » bien au contraire. Bientôt les conseils deviennent d'une telle nature qu'il est impossible de les rapporter; on n'analyse point de pareilles « chansons de gestes ».

La néophyte apprend la manière de manœuvrer avec les diverses nations. Les Français sont mis audessus de tous : « Français de bien, soyez bénis! » Les pires sont les Espagnols, mal odorants, et ladres. Mais une bonne courtisane ne doit rien refuser, pas même « ce rebut de l'humanité, le juif, quand bien même le cœur lui en lèverait ». Faire la dégoûtée, c'est aussi honteux que serait pour un matelot la crainte du mal de mer. Puis, les provinciaux de rilalie sont passés en revue; les Florentins sont

^^^^^^■P^^^wfW^^^^^P^^si^^llç^^Bpi^^iiii^wW^iFlf^^^^"^^

LliS RAGIONAMENTI, 345

aussi larges, hors de chez eux, qu'ils sont avares à Florence. Les Vénitiens sont au-dessus de tout éloge, ils sont « royaux ». 11 n'est guère de province qui soit dépréciée, dans ce guide géographique d'un genre spécial, analogue au guide rimé et tarifé qui fut fait pour les femmes vénitiennes * : chacune des régions fournit son contingent de qualités, hormis les Lombards^ qui sont vains et brouillons.

Puis arrive le chapitre des ruses : « A la fin, s'écrie Pippa, d'être courtisane, cela va plus loin que d'être docteur ». C'est que la Nanna fut de la grande race ; on recueillait « son babillage de cigale, et on le mettait dans les feuilles imprimées, tout comme le Verbum caro ». La débutante devra faire la dévote avec les Tartuffes : chacun des grades de la cour papale et de la hiérarchie religieuse doit trouver chez elle un traitement approprié. C'est la « politesse proportionnée », dans une sphère spéciale.

Ni trop (le cruauté ne faut, ni trop de grâce Pourre que Tune désespère et l'autre lasse,

disent les commandements de ce catéchisme.

Les deux femmes, après ce long entretien, s'en vont se coucher ensemble.

Il y a un songe dans le commencement de la deuxième journée, tout comme dans une tragédie.

1. La Tariffa délie.... di Kewp<7/a (Zoppi 153'% rééd. de Liscux, 1883), et RaccoUa di ran'ssimi opuscoli italiani,\$ùi. — Cf. enc. Arelino, Lett., I et IV, lett. du 15 déc. 1537 et déc. 1547, 1548.

La Clé des songes fut toujours un livre de chevcl pour le genre de personnes auquel appartient la Nanna; elle interprt*te ce songe, d'une magnificence qui sent son époque : cVsl une apothéose de la courtisane, symbolique et luxueuse.

Mais il faut entrer en matière : aujourd'hui, la fiUelte apprendra les ruses des hommes. « Dieu veuille que les admonitions de ta mère suffisent à te garder contre leurs astuces! » La première histoire est celle d'un brave Romagnol, lequel, jeté par la tempête sur une plage inconnue, tandis qu'il fuyait le sac de Rome, recommence l'histoire de Didon avec Enée. Il y a là un tableau très animé du sac de Rome. Celle anecdote n'a du reste qu'un médiocre rapport avec les mœurs galantes; puisque l'héroïne, qui fait une fin tragique, est « une grande et honneste dame ».

La caverne la plus terrible en môme temps que la plus attrayante pour le ramas d'hommes et de femmes qui vivent de la galanterie, c'est, au dire de la Nanna, l'inclvle cité de Venise. « sainte! ô douce! ô chère Venise! tu es assurément divine, tu es certes miraculeuse, tu es sans doute sacrosainle ; mais, si je ne le fis oncques pour qui que ce soit, je veux jeûner pour toi deux carêmes entiers, seulement parce que tu appelles les scélérats, les libertins, les larrons — et les autres coupe-bourse de môme calibre — des court isatis. Et pourquoi? pour toutes les ribauderies qu'ils commettent. » Ces ribauderies sont toujours des tromperies au détri-

LES RAGIOyAMESTÎ. 347

ment des courtisanes. Racontages sans vrai piquant. a Dieu fasse, dit la mère, que tu n'aies jamais dans les flancs les éperons de tels ruffians. » La fille connaît SCS auteurs, et reprend sa mère lorsqu'il lui arrive de confondre, à propos d'Armide, Roland et Renaud. Naturellement, le tour principal que Ton joue à ces dames, c'est de leur promettre mariage : oh, alors, les femmes arrivent « comme les roussins au marché sur la place Navone ».

Il y a une histoire de roi, une autre de poète. C'est comme une danse macabre de la prostitution : tous viennent passer à leur tour sous la faux de la courtisane. Cela finit par un conte si terrible que la jeune Pippa s'évanouit. La mère s'arrête, et Pippa reprend à peine ses esprits, que deux amies de la Nanna arrivent. On se donne rendez-vous pour le lendemain.

Le titre seul de la troisième causerie, « la Ruffianeria », fait qu'on est tout excusé d'y passer rapide ment, quoique ce temps-ci prise fort des curiosités pareilles. On connaîtra dès l'abord le ton générenl de cet Enconùon lenae, quand on l'aura vu commencer par un parallèle entre les médecins, guérisseurs du corps, et les « ruffîane » médecins de l'amour. Les histoires de duègnes racolant à l'église, les ruses « de renard » se succèdent, et les types de gueuses, diseuses de bonne aventure, dévotes, friponnes, entremetteuses. Silhouettes plus picaresques que littéraires; l'auteur de la vie de la Vierge les appelle « les anges Gabriel de l'amour ». Il alla môme jusqu'à

faire — ou inspirer — dans un de ces sales ouvrages qu'on imprime à Cosmopolis, Elcutheropolis ou Péking, une nouvelle sous ce litre *. Complaisances de toute sorte, et jusqu'aux substitutions de personnes, rien ne manque là.

Au milieu de ce fatras, quelques vers assez pr<^sentables se trouvent (égares. Puis, il y a des madrigaux, des chansons destinées à varier ce bréviaire. Les dames estiment « qu'il faudrait prendre une corde et lier ensemble peintres, sculpteurs et poètes, car ce sont des fous ». Elles préfèrent les deniers aux sonnets. Leur ton est lugubre : « Plus vieillit le monde, plus il s'attriste ». Les incantations et les envoûtements ont leur place, et la magie blanche, et la noire, môlée de parodies sacrilèges, celle de Y Ave Maria et d'autres. Les conjurations se succèdent, les recettes, tant qu'enfin la commère a « la langue et les lèvres sèches pour avoir tant parlé ».

L'éditeur a pris soin d'ajouter une lettre adressée à très noble Lionardo Parpaglioni, Lucquois *, par Francesco Coccio, ami et contemporain de l'Arétin : l'on y apprend « ce miracle que fit, en composant la présente œuvre dans l'espace d'un mois, à deux ou trois heures de travail par matinée, l'Homme Divin, par la vertu de ce génie qui en a produit tant d'autres, et en votre présence et sous les yeux de qui-

i. // libtv del Perché, ... la novella dell* Angelo Gabriello, e la Puttana enfante, etc. Péking, régnante Kien-Long, in-12, s. d.

2. Voir (les lettres de l'Arétin au même personnage. Lett., U 1, p. 135, 275.

LES HAGIOSÂMENTL 349

conque venait à lui tandis qu'il écrivait. C'est grand' merveille, et incroyable si Ton n'en eût été témoin, qu'un volume tant long, tant vivant, tant nouveau, naquit improvisé, sans que l'esprit l'eût porté longtemps, et, naissant d'un trait, sans qu'il le revît, fût envoyé au dehors à l'impression. Il mettait plus de paroles ensemble, en six jours, qu'en vingt ne faisaient les imprimeurs, il allait si vite en besogne, qu'en revoyant son ouvrage entre ses mains, il le reconnaissait comme on reconnaît un songe, en se sentant ressouvenir de telle chose spéciale ou de telle autre encore.... Mais Messire Pietro estime peu la gloire des rimes et de la prose, qui lui servent à fuir l'oisiveté; parce que ce sont fumées de scolares, vieillis sur les livres; sa belle gloire, dont il se vante, c'est d'avoir triomphé de la hauteur des princes, faisant tributaires ceux à qui le monde paye tribut; et cela, non par une haine qui l'a fait se rebeller contre la morgue de tel ou tel, mais afin que le mérite se glorifiAt par le moyen de lui-môme, ainsi qu'il fait, grâce à lui. Aussi, quiconque se réjouit du titre d'homme de talent devrait lui rendre des grâces immortelles, parce que sa valeur intrépide a milité pour le bien commun, ne parlant point par énigmes et sous les voiles, mais au plein visage des pontifes, des empereurs, des rois, des ducs, dont les Saintetés désormais, les Majestés, les Excellences, sont venues à composition, donnant partie de ce qu'elles doivent au mérite, qui en retour les célèbre et les adore. C'est un péché que sa Sei-

350 l'itaue du xvi" siècle.

gneurie, qui a su choisir une voie nouvelle, el une fa<jon de satire non usilée encore, n ait pas recueilli tant et tant de jolies choses, qu'il a faites; il est bien vrai qu elles ne sont point perdues, et le duc de Mantoue en a un grand nombre. » Mais le malheur est que de plats imitateurs volent son nom. Pourtant, auprès de Michel-Ange, du Sansovino, de Sebastiano del Piombo, il vivra cHernellement, percera toutes les ténèbres.

Les plats imitateurs, les voici peut-ôtre : car les deux appendices qui suivent sont attribuées, au moins en partie, aux Lorenzo Veniero, aux Molza, aux Annibale Caro, qui vivaient de ces tristes restes. Le premier ferait un effroyable commentaire à la Sorcière de Michelet. Il y a là un frate, et un homme dont le métier est difficile à écrire. C'est d'ailleurs l'ancien métier du fraie lui-même. Le saint homme veut convertir son ex-confrère : il lui raconte par le menu les pratiques des courtisanes, cette sinistre maladie des incantations et des charmes, plaie de toutes les décadences : ici, c'est pure magie noire, on est dans une officine tragique, ouvrant sur les cimetières, sur les charniei^s. Les maléfices vont leur train, et l'on invoque le Malin :

Avant que ce feu s'éteigne, Fais qu'à ma porte il s'en vienne; Qu'ainsi mon amour te poigne Comme moi je fais ton cœur!

« Elles ont, dedans leurs armoires, plus de ferrailles, plus d'herbes sèches, plus de cheveux, plus

LES RAGIOSAMESTI. 351

(le côles, (le dents et d'yeux de cadavres, de tarots vierges, de nombrils d'enfants, et de semelles de morts, que je ne puis dire ; c'est pourquoi je m'assure (jue les beautés et les caresses sont la moindre des choses pour se faire aimer. Il y faut le Campo Santo, les cimetières, les obscurs sépulcres, les incantations et les maléfices. »

Il y a là dedans un répertoire très exact des courtisanes romaines, avec indication de leur clientèle spéciale.

Le frate décrit les artifices et remèdes intimes des filles galantes dans un détail qui ferait mieux comprendre encore les vers de Mathurin :

Je croirai qu*il n'est rien au monde qui guarisse Un homme vitieux, comme son propre vice î

Pétrone a dans ce Zoppino un fils terrible, et le réalisme un ancêtre. Il le dit au reste : « c'est un vrai remède à l'amour »; mais un remède de cheval. Les roueries de ces dames, et leurs origines populacières passent ensuite sous les yeux : satire de cynique désabusé, ignoble de fond et de forme, puissante à force de rudesse. L'Arétin, qui a joué le rôle de précurseur pour toutes les formes de presse, annonce dans ces pages-ci le journalisme de chantage et de racontage ordurier. Ayant dit ce bel « Évangile », le frate empoche trois deniers, et s'en va prier pour la conversion de son compère.

Il n'y a rien à prendre dans le reste des opuscules réunis au bout — ou au bas — de ce volume. Face-

lies laborieuses, farcies de mythologie, de licencieux imbroglios, cela est plat, nul, écœurant, une œuvre de régent égrillard. La société qui se plaisait à ces gaillardises-là n'était guère difficile à intéresser; il y a là dedans un éloge de la « lingua volgare », un autre, en coq-à-Fâne pédantesques, du Bucentaure ; Pic de la Mirandole y vient avec Deucalion, et Ganymède auprès du doge. Salmigondis que Ton retrouvera dans le Moyen de Parvenir, Il y a des injures au vaincu de Pavie. Héliogabale et Nabuchodinaser s'en mêlent. C'est un cauchemar et cela n'a plus rien de littéraire.

La troisième et dernière partie des entretiens a pour sujet : « Les Cours et le Jeu, chose morale et belle » *. L'éditeur, dans sa préface, promettait une édition des Lettres en un seul volume in-folio; il devait y joindre deux livres des Lettres écrites à l'Arétin, des notes et une table alphabétique. Cette promesse n'a pas eu d'effet, et l'incorrecte édition de Paris, 1609, ne remplace point la publication annoncée.

La mise en scène des derniers entretiens est gracieuse. Lodovico Dolce, Francesco Coccio et Pietro Piccardo se réunissent à Padoue, dans le jardin de l'imprimeur Francesco Marcolini : ce petit cénacle est une fraction de « l'Académie ». « Nous pourrons appeler, disent-ils, ce jardinet du Marcolino l'éventail des Etats vénitiens, à cause que l'haleine du

i. 1 vol. in-8 chez Gio. Andréa de Melagrano, Venise, 1589, avec ]>() rirait.

^i^^p^r^ *i m tuÊmn^m^ i^M>v^»w^*^*«^^^H>wB-pa^>ni^^Hi^'-^iv«>-^ "^ 'mm^^i^i^mmmmm^^mtm ^ n» "ar -* i .

LES RAGJONAMESTI. 353

vent qui s'y fait sentir, Tombre de sa verdure, la suavité de ses fleurs, et le chant de ses oiselets pétrarchéens, rafraîchit, abrite, délecte et ensom* meille; et il est d'autant plus agréable d'y passer ce moment-ci, que la chaleur de cet août fait moins brûlante cette heure de none qu'il ne la fit hier : ainsi, asseyons-nous, afin d'attendre le Piccardo, qui doit venir céans. »

Le Coccio songe à quitter ses éludes pour se faire courtisan. « Vous serez une bête, riposte L. Dolce, si ainsi faites! Par les lettres, vous serez un immortel, vous paraîtrez un Dieu, et vous ferez un monde. » — « Je serai, dit l'autre, un présomptueux, je paraîtrai un fou, et je ferai une culbute en grec et une gambade en latin, très pédantesquement. Je délibère, par mon âme, de m'enrichir en servant à la cour durant autant d'années que j'en dépensai à étudier. » — « Donnez-vous à la science, insiste L. Dolce. L'ombre de la renommée vaut mieux que l'attente de ces évêchés dont l'espérance vous fait mourir à petit feu. »

Le Coccio, avec toute la verve d'un néophyte, continue à faire procès à la philosophie, à chanter pouilles aux sciences et à louer la cour.

Arrive le Piccardo; L. Dolce le met au courant du projet du Coccio, qui veut « planter là Padoue, afin de s'en aller, à Rome, devenir, de scolare, courtisan ». Le Piccardo lui donne tort : « Corte, morte! Roma, (so) doma! » Le Coccio trouve ces raisons « picardesques ».

3oi L'iTAUE DU XVI« SIÈCLE.

« La cour, reprend le Piccardo, est Thôpital des espérances, la sépulture des existences, la nourrice des haines, la lignée des jalousies, la raatrice des ambitions, le marché des mensonges, la resserre des soupçons, la prison des concordes, Técole des fraudes, la patrie de Tadulation, le paradis des vices, Tenfer des talents, le purgatoire de la bonté, et les limbes des allégresses!... Que Pasquin parle d'elle : c'est son affaire, plus que la mienne! » — « Belles paroles, répond le Coccio, mais le Pordenone, peintre excellent, répondit un jour à des critiques : « Vous, qui « êtes en possession des archiproportions et des « impeccables mesures, dessinez-moi, pour voir, un « niais; il ne suffit pas de savoir, ni de dire : il faut « faire aussi. »

Et le Piccardo, qui est un prêtre, commence la description de la vie du courtisan. Le gentilhomme que formait Baldassar Castiglione, Técole raffinée des mœurs et de l'intelligence, est loin. C'est ici les propos d'office, d'écurie et de tavernes : le courtisan, on va le suivre depuis son entrée comme petit page. La description devient aussitôt d'une telle crudité. Ton se trouve si brusquement au milieu de la bohème, de la valetaille « pouilleuse » et corrompue, que le Coccio s'écrie : « Si un prêtre parle de la sorte, que dirait un moine? » — « Le respect, répond L. Dolce, le respect humain n'arrête point les hommes droits. » On sent l'âcreté des rancunes, le dégoût des infûmes débuts et des anciennes hontes subies par l'Arétin. Les années, à la Chiesa, comp-

LES RAGIONAMENTL 355

lent double, « le temps ordinaire est le seigneur de nos jours, et le temps extraordinaire, le tyran des leurs. Les enfants y sont barbus, les jouvenceaux y sont chenus. »

Il y a une vive peinture du jeune gentilhomme qui arrive à la cour fringant, bien en point, et qui peu à peu se dégrade et se décourage. Cette cour, il est entendu que c'est toujours la cour de Rome : « Le jeune homme a quitté ses aises, ses biens, sa patrie, toutes les délicatesses, et, tout gentil, s'en va trottant à la cour, son roussin caparaçonné, en sayon de velours, vingt-cinq ducats dans l'escarcelle, la médaille à la barrette, la chaîne au col, l'anneau au doigt, son page auprès de lui; et, parce qu'il se délecte à la chasse, s entend à la fauconnerie, au jeu de l'escrime, à la danse, fait de la musique, lit au lutrin,, qu'il est adroit, d'aspect seigneurial, il émeut en compassion ce peu de bonnes gens qui sont à la cour. » Voici en effet la contre-épreuve, et le revers de la médaille : « On l'accueille, on le roule, on lui assigne une moitié d'une petite chambre, un bout de stalle à l'écurie, une tinette pour une fesse, et lui, qui est accoutumé à manger tout son saoul, à dormir seul, à bien nourrir son destrier, fronce le museau, grommelle, marche de long en large, se mord le doigt, se gratte la tête, et soupire en maudissant l'idée qu'il eut de venir là. »

Chemin faisant, Toi^ apprend que les gentilshommes de la cour papale lisaient la Pippa, les

dialogues licencieux, au lieu des offices. « Mais pourtant, objecle le («occio, et les Bembo, les Sébastien del Piombo, qu'en faites-vous? — Ils sont restes grands, répond L. Dolce, malgré leurs quarante années de servitude. C'est le diable, d'attendre d'être quelqu'un au noilieu de pareille racaille! »

Le Coccio réplique par un éloge en règle de cette cour où Michel-Ange et Hapha(U prodiguèrent leurs plus belles cruvres, et que chaque famille de l'Italie vise pour faire briller ses fils et donner honneur à son nom. Il voit un Olympe, où les autres voient un chaos. Ce qui rend la discussion intéressante, c'est que la question est prise dans son vif, et la cour attaquée parce qu'elle dépeuple les provinces pour concentrer tout à Rome : on fera ce môme reproche à Versailles; c'est, encore, parce qu'un instinct de liberté, de révolte contre ces attitudes, agenouillées u plus que celles des ex-voto, à TAnnonciation de Florence et à la Vierge de Lorette », cette rébellion dont l'Arélin s'enorgueillissait, y éclate avec les propos du Pircardo, qui parle pour l'auteur; c'est, enfin, parce que les raisons de louer la cour ne sont pas dissimulées, et que le débat reste franchement contradictoire.

Pour bien réussir à la cour, suivant le Piccardo, il faudrait être sourd, aveugle et muet. Un barbier avait pu tout voir et tout entendre, en contrefaisant le sourd-muel; un beau jour, il jeta le masque, et son idée lui valut d'aller faire un plongeon dans le

LES R AGIOS AMESTl. 357

Tibre, avec une pierre au cou. « Tous ceux qui ont connaissance des secrets de la cour vivent en un continuel péril. Ils ont une familiarité excessive avec la mort.... Nécessairement, à la fin, on les envoie en Emmaûs. » Il se vante de disséquer la cour « peu à peu, comme le boucher détaille sa viande sur Tétai ». Mais il ressert toujours les mêmes morceaux, et les bas morceaux.

« Dépenser avec les catins, dit L. Dolce, cela rapporte des embrassements et des blandices, et de servir à la cour, des souflrances et des amertumes. » Si le Coccio savait la vérité vraie sur la carrière qu'il désire, il s'en irait « philosopher dans les Maremmes, s'il lui fallait quitter Padoue », plutôt que d'aller à la cour manger un pain que l'on achète si chèrement. La cour est « une forôt ».

L. Dolce prend la parole, il accumule les anecdotes expressives : « Mon intention, dit-il en concluant, est de vous amener, là où je suis parvenu par les espérances que donnent les sciences, honnêtes et belles; et, puisqu'à nous autres sont données deux existences outre la naturelle, une qui naît de la valeur et de l'honneur, et se nomme fameuse, et l'autre, qui, pour avoir son origine dans la science et la sagesse, est dite glorieuse, si bien que les faits de celles-là sont connus du monde, et les œuvres de celle-ci entendues du ciel, — à vous de choisir la meilleure. » — « Dieu m'inspirera, répond le Coccio. » C'est la fin du propos.

Dans l'entretien deuxième, le Piccardo est rem-

3o8 L'ITALIE DU XVr SIÈCLE.

placé par ce Giovanni Giustiniani contre lequel TArétin faisait dans ses Lettres Tapologie de la lingua volgare «. Celui-ci était venu chez Marcolini afin de voir des lettres nouvellement fondues « qu'il désirait pour faire imprimer ses Pliilippiques ». Mais Timprimeur est absent pour jusqu'au soir. La conversation reprend. Selon G. Giustiniani, la cour idéale, c'est la cour de Turquie, servile avec perfection. Il passe en revue les autres cours; c'est, avec la diversité d'usages, partout m^mc chose : grandes promesses, peu d'effets. « Les cours sont pareilles aux chats, qui gardent vivantes les souris qu'ils prennent, afin de se divertir avec leur mort. Les faveurs des cours sont des brouillards de printemps. » Tout ce qui peut décourager un débutant est mentionné, jusqu'à ces jardins ridicules, machinés pour berner le nouveau venu, fût-il mOme un ambassadeur, et le faire choir dans un bourbier recouvert de branchages, « ruinant le taffetas et les damas de ceux que l'on honore ainsi «. Ces plaisanteries imbéciles sont de tous les temps. Il fallait les subir sans plaintes, car « on sait faire taire les mécontents ». Ce qu'endurent les artistes, on le voit assez par la manière dont on flatte leurs modèles. Tout est possible dans la cour: un joueur de paume fut-il pas étranglé, pour cette seule et unique raison, que le musicien Perotto, favori du pape Alexandre, l'avait vu lancer sa balle, et avait

Page 1