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Grande mortalis œoi spatium^ quinze années se sont écoulées depuis le jour où Tltalie affranchie a repris sa place parmi les nations , et , en parcourant par la pensée toutes les phases d^ cette période qu'inaugurait glorieusement le canon de Magenta, on peut se rendre ce consolant témoignage que le sang français n*a point été vainement répandu, et que de grands résultats ont été obtenus au profit deia civilisation et de Thumanité. Mais d'autres écrivains se sont chargés déjà d'exposer la transformation de la péninsule dans Tordre matériel, ils ont montré la richesse pnblique décuplée sous la salutaire influence de la liberté, les villes embellies, les campagnes prospères; ils ont pompeusement décrit ces œuvres colossales où de grands ingénieurs ont épuisé leur art et auprès desquelles les travaux si admirés des Romains ne semblent plus que des jeux d^enfairls. Pour nous, qui ne sanrions oublier que « TboiBiBiP ne vit pas seulement de pain, » nous aurons à rechercher si, depuis 4859, rhorizon moral s'est agrandi de l'autre côté des
Alpes, el si, au point de vue littéraire, nos voisins sont entrés dans une ère de décadence ou de progrès. Mais avant de dérouler aux yeux de nos lecteurs les fastes intellectuels de l'Italie sous le régime unitaire, il importe que nous jetions un coup d'œil rapide ^ sur Tépoque antérieure, qui a son point de départ dans l'occupation française sous le premier empire, et c'est par Texamen des œuvres poétiques, toujours si abondantes depuis soixante ans, que nous commencerons cette étude à vol d'oiseau.
Au moment où le grand tragique Alûeri descendait dans la tombe, l'Italie comptait encore trois chantres harmonieux, tous dans la plénitude de leur talent: Pindemonte, Monti et Fos.colo. Né à Vérone, le premier de ces poètes eut avec son compatriote Spolve^ fini une parenté morale des plus remarquables. Religieux et bon, amoureux du pays qui l'avait vu naître, il allait, lui aussi, puiser l'inspiration sur les bords de ce lac de Garda, dont Catulle et l'auteur de ja Riseïde nous out laissé des descriptions splendides, et si, par l'expression, il reste un peu au-dessous d'eux, il ne possède pas à un moindre degré ce sentiment des beautés naturelles qui, un peu auparavant, se traduisait chez nous en pages éclatantes sous la plume de Bernardin de Saint-Pierre. Mais il y avait en Pindemonte autre chose et mieux qu'un
1 • Les penonnes studieuses à qui ces iudieaUons sommaires ne sauraient suffire trouveront de plus amples renseignements dans notre flisloire de la littérature italienne contemporaine, publiée ^n i 870 ehei MM. Aug. Durand et Pedone-Lauriel. '
habile peintre de paysage; spirituel et doucement satirique dans ses Semumù il a écrit dans ses Sepolcri et ses Épitrez élégiaques quelques vers immortels. Ce charme qui naît de l'émotion longtemps contenue, puis éclatant enfin avec Téloquence du cœur, est surtout sensible dans celles des épitres qui s'adressent à des femmes, et qu*on lira toujours avec un intérêt sympathique; il faut entendre Pindemonte évoquer de tendres souvenirs ; puis, lorsque ces vaines mais touchantes apparitions se sont évanouies dans les airs, entonner Téternelle plainte dont l'humanité fatigue le ciel à travers les siècles, et s*écrier, avec des accents dignes d'Homère :
.... Cadon le belle, e i vati Onde cantate fur^ cadono anch' essi ; Hiete morte del par le rose e i lauri'...
On peut dire en somme, — et ce témoignage rendu à la mémoire du poète cinquante ans après sa mort est singulièrement honorable, — on peut dire qu'une partie de son œuvre, la plus grande partie peut-être, est encore debout, et que le nom du patricien véro^ nais restera cher à jamais à ceux qui aiment à retrouver un écho même affaibli de la lyre de Pétrarque.
Un peu plus jeune que Pindemonte et plus richement dolé par la nature, Yincenzo Monti ne sut pas, comme lui, administrer avec une probité sévère son
].«... Les belles s'en vont, hélas! et ils s'en vont aussi les doux ehantres qui les ont célébrées. La mort moissonne d'une main in* différeole les roses et les lauriers... »
opulent palrimoine poétique, et, tout en parcourant une glorieuse carrière litléraire, il a démontré une fois de plus que» suivant le mot d'un de nos comiques :
L'esprit se sent toujours des bassesses du cœur.
Le mot de € défaillance » conviendrait mieux ici pourtant que celui de bassesse; car ce mobile Protée, qui se fit appeler successivement Yabbé Monti, le eitotjen Monti, le chevalier Monti, fut, comme homme privé, à peu près irréprochable, et, si Ton doit justement le blâmer d'avoir célébré tous les gouvernements, il ne fut point précisément un poète vénal. Ses vers en Thonneur de la famille Braschi lui furent dictés par la reconnaissance ; il chanta la démocratie italienne dans un de ces accès de fièvre chaude que produisent les grandes commotions sociales ; il loua Napoléon parce qu'il Taimait et voyait en lui le futur restaurateur de Tltalie, et si, plus tard, il composa quelques hymnes pour les oppresseurs allemands, ce fut à contre-cœur et en maudissant en secret ceux qu'il feignait d'adorer en public. Mais cet illustre poêle fut la dupe de cette inexcusable faiblesse, qui le perlait à tout subordonner au moment présent, et plusieurs de ses plus belles œuvres restèrent inachevées, parce que Tinspiration première qui les avait dictées avait cessé d*étre en accord avec le sentiment de la foule, à qui suffit le « trompe-Fœil » esquissé à la hâte, mais produit à Theure voulue. Génie essentiellement lyrique, il n'a jamais composé que des
odes, les unes revétaes de la forme classique, transmise par Pindare, Horace ou Pétrarque, les autres désignées sous le nom de cantiche, et qui, même en se prolongeant durant plusieurs chants, n'ont du poëme que la forme extérieure. Ses Canzoni toutefois, sauf celles qu'il adresse à Montgolfier, et ses Anacreonti^ cke n'offrent aujourd'hui qu'un intérêt médiocre; c'étaient de délicieuses improvisations échappées à la plume d'un poète occupé de travaux plus vastes et qui mériteraient d'être exposés avec plus de détail, à commencer par cette immortelle Cantica bassvilliana^ qui valut à son auteur tant de gloire et tant de persécutions. Cet ouvrage qui, pour le style comme pour le plan , est un admirable pastiche de la Divine cornédiey dont il reproduit l'accent et jusqu'à des vers entiers, contribua, plus encore que les Visioni de Varano, à replacer la statue de Dante sur son gigantesque piédestal, et le peu d'originalité de la conception est amplement racheté par la richesse des développements poétiques, qui font de celte Cantica une merveilleuse galerie de tableaux. Le sujet en luimême n'est presque rien : il s'agit de la mort de Basseville, secrétaire de la légation française de Naples, lequel, venu à Rome pour y propager les principes révolutionnaires, fut poignardé dans une émeute. Monti suppose qu'au moment suprême un repentir soudain a dérobé le coupable émissaire de la France au supplice éternel. Mais, en punition de ses péchés et au lieu de purgatoire , la justice divine le condamne à parcourir la France jusqu'à ce que
tous les forfaits de la grande nation aient reçu une punition suffisante, et à contempler les malheurs et les revers qu'il a contribué à attirer sur elle par la révolution. Un ange du ciel conduit Basseville de province eu province ; il Tintroduit ensuite à Paris pour Ty rendre témoin du supplice de Louis XVI ; enfm^ il lui fait voir les armées coalisées prêtes à fondre sur la France.... Les victoires des républicains vinrent, comme une douche d'eau glacée, refroidir le cerveau échauffé du barde romagnoL L'œuvre resta interrompue, mais le succès fut immense et mérité d'aillei^rs, car, surtout au point de vue de la forme» l'auteur n'a rien fait de mieux, et, parmi les grandes œuvres qu'il écrivit plus tard, le Prometeo, également inachevé, est le seul qu'on puisse mettre en parallèle avec la Bassuilliana.
Entraîné si loin, tombé si bas, grâce à la fièvre politique dont les meilleurs esprits subissaient alors les atteintes à des degrés divers, Monti était pourtant resté accessible aux pures et sublimes inspirations et, dès Tannée 1797, il publiait le premier chant de son Prométhée, L'art des vers arrive au plus haut point de perfection dans cette œuvre puissante où un critique de mérite à qui nous devons une excellente étude biographique sur l'auteur prétend trouver a la limpidité jointe à la force, l'éclat uni à la simplicité et à la précision ; Télégance virgilienne et la grandeur homérique. » Si l'éloge semble excessif, on peut en rabattre ; ce qui est évident, c'est que^ dans le PrometeOj Monti porte avec une singulière aisance son vêtement
dantesque. Mais» comme toajoars» c'était la ténuité dafond qui ne répondait pas à l'imposante beauté de la forme, et de ce magnifique sujet quTschjle avait traité avec tant d*ampleur, le poète n*asu tirer qu'une assez maigre allégorie politique en l'honneur de Bonaparte» (I cette personnification sublime de la force et de la vertu. »
Après avoir cité la Bassvilliana et le Prometeo^ il est inutile d'insister sur une assez longue série d'œuvres officielles qui sont loin d'offrir un égal intérêt. Monti, heureusement pour sa gloire, ne se borna pas à ces travaux de commande. Après avoir essayé ses forces par une belle traduction de Perse, il accomplit en trois années un véritable tour de force, et, de 1807 à 1810, il commença et acheva son Iliade italienne, chef-d'œuvre de poésie qui nous rend toute la magnificence sinon toute la naïveté d'Homère. Leopardi, bon juge en pareille matière, mettait la copie au niveau de Toriginal, et les critiques étrangers se sont en quelque sorte ralliés à son opinion, en proclamant réclatanle supériorité de Monti sur tous les autres interprètes de la grande épopée hellénique.
Dernier venu parmi les membres de ce triumvirat littéraire qui illustra les vingt premières années du xix« siècle italien, Foscolo fut moins fécond, mais plus original peut-être que ses deux devanciers. Né à Zante^ en 1778, d'une mère ionienne et d'un père vénitien, il conserva toujours l'empreinte de sa double origine; admirateur enthousiaste de la littérature grecque qu'il avait pu étudier à sa source, fortement
pénétré des sentiments et des idées qui s'agitaient au cœur de ses contemporains, atteint jusque dans ses fibres les plus intimes de la maladie du siècle, le doute doublé du désespoir, il sut allier à la forme antique Texpression saisissante de Ja pensée moderne, et se tenant à égale distance des écoles en vogue au temps de sa jeunesse, se frayant intrépidement sa route au travers des régions inexplorées, il put se glorifier comme Dante :
D'aversi fatta parle da se stesso.
Le recueil de ses poésies est malheureusement bien peu volumineux, et si Ton ne tient compte que des chefs-d'œuvre il suffira d'indiquer deux Canzani^ une douzaine d'admirables sonnets et les deux petits poèmes des Sepolcri et des Graxie.
La première de ces compositions où domine le ton élégiaque n'est, àproprement parler, ni une ode ni un poème, et pour la qualifier son auteur avait emprunté aux Latins la dénomination de Carme, terme générique qui peut s'appliquer à toute espèce de productions poétiques. Quoi qu'on puisse penser du mérite de cette appellation, il est certain que le mot et la chose ont fait fortune ; émule de Chénierdont il n'exécuta pourtant qu'à moitié le célèbre programme, Foscolo sut dérober aux anciens une foule d'idées gracieuses ou sublimes qu'il s'appropriait par l'expression, et le poëme n'a qu'un défaut déjà sensible pour les contemporains et que Pindemonte, dans son épitre sur les Sepokri^ ne manque pas de relever. Oa
ne peQt nier, en effet, que dans ce Carme comme dans les odes de Pindare les transitions ne soient un peu brusques et la pensée deTauteur est parfois enveloppée â*un voile presque impénétrable. La poésie lyrique ne saurait, sans doute, toujours allier Tenthousiasme à la logique, Télan de la pensée à la clarté de l'expression, et, ainsi qu'il serait facile de le montrer, Foscolo a poussé jusqu'au plus criant abus l'exercice de son droit. Hais en présence d'une œuvre telle que lesSepolcriy ce n'est qu'avec une extrême circonspection que les gens de goût peuvent hasarder leurs critiques; c'est une poésie qui semble fondue d'un seul jet et qu'il faut accepter avec ses beautés et ses défauts sans trop regretter ces perfectionnements dour teux que Fauteur y eût peut-être apportés par des retouches successives.
Le défaut que nous venons de relever dans les Se* pokri n'est ps^ moins sensible dans les trois Inni aile Grazie. Restés inédits jusqu'en 1843, ces Inni écrits en Tbonneur de Csynova forment par leur réunion un poème esthétique où Tauteur chante les arts, leur origine, les bienfaits dont l'humanité leur est redevable, et les grandes facultés indispensables à ceux qui les cultivent. « C'est, comme il est dit dans la préface, et dans une lettre adressée à Pindemonte, c'est un mélange de poésie lyrique, de poésie épique et de poésie didactique, une composition où les artistes animés du feu sacré trouveront l'exemple à côté de la leçon. » Mais ce poème renferme des allusions obscures dont on n'est pas encore parvenu h
soulever le voile, et tandis que les Grâces de Gauova ne sont que trois belles vierges de marbre blanc, nous savons, — sans pouvoir pénétrer entièrement le mot de l'énigme, — que les Grâees de Foscolo reproduisent trois types réels. Ce qu'il nomme « la partie épique » de son œuvre est d*une interprétation beaucoup plus facile; il y retrace en beaux vers les événements contemporains et notamment les désastres de Russie, puis, passant à des scènes plus riantes, il décrit les paysages italiens, les rives du lac de Côme et la charmante villa de Bellosguardo. Si dans les Sepolcri il y a plus de o génie » , c'est en somme dans les Grazie que le c talent » du poète atteint à son apogée; mais Tart, un art savant et raffiné à Texcès, s'y fait trop sentir, et là, comme en beaucoup d'autres de ses ouvrages, il n'a pas tenu compte autant qu^il l'aurait dû de cette énorme majorité de gens instruits que les énigmes rebutent et qui ne cherchent dans la lecture des vers qu'un plaisir sans fatigue.
Ici s'arrête ce que nous avions à dire sur la première et la plus importante série des œuvres de Foscolo, et avant de passer à Manzoni, mort il y a peu de mois, il nous reste à énumérer en quelques lignes les auteurs du second ordre dont le brillant essaim se groupait autour des trois grands poètes de transition. Habent sua fata. libelli^ dit Horace, et en lisant le Cadmo de Bagnoli, on se demanderait volontiers pourquoi, —en dehors de la Toscane, — si peu de gens instruits connaissent ce poème. L'auteur, en effet, exécutant un tour de force pareil à celui de Fé-
neloD dans le Télémaque^ a su tirer d'une donnée purement mythologique un récit où Tidéal chrétien occupe une place considérable et il est tel passage où, à la perfection de la forme, à la puissante exactitude desdescriptions, il semble qu'on retrouve Âlighieri en ses heures d'inspiration. Il y a partout des expressions neuves et parfois des vers sublimes, comme dans ces neuf magnifiques octaves qu'on prendrait volontiers pour une page arrachée de la Divina corn-média et où Bagnoli nous expose avec tant de splendeur le tableau de la création et « les grâces du monde naissant » . L'esprit, le goût, le talent abondent dans le Cadmoy et pour avoir droit au tilre qu'on lui décernait ^Irop complaisamment vers 1820, celui de « troisième épopée italienne», il n'y manque en vérité qu'une petite chose... Il y manque la vie qui ne s'attache jamais aux abstractions et aux allégories.
Cadmo est du moins une œuvre originale, mais VOrlando savio du même auteur n'est qu'un remarquable paslidie et nous en disons autant de la Dionomachia de Salvatore Viale, très-habile disciple de Tassoni, et des satires d'Àngiolo d'Elci, « véritable exemplaire moderne de Juvénal, comme l'écrivait Foscolo. » Quant à Vittorelli et à Gargallo, l'un n'est qu'un faiseur d'élégantes € odelettes» erotiques qui semblent aujourd'hui un peu surannées» — et l'autre, ^igne interprèle d'Horace, est surtout connu comme traducteur de génie.
Jusqft'ici, et sauf les faibles indices de rénovation
qae nous avons surpris dans les écrits de Foscolo, le dix-neuvième siècle italien se montre le continuateur fidèle du siècle précédent; bienqu*âgéde vingt-neuf ans à la chute de Tempire, Manzoni, lui-même, n'avait encore rien publié qui pût faire présager son admirable génie : ses vers sur la mort de Carlo Imbonati sont ceux d'un vigoureux élève de Monti, et le petit poëme d*Uranta n'atteste pas non plus un talent vraiment supérieur. Mais la secousse libérale qui allait ébranler le monde devait le révéler tout entier, et en 1824 il composait deux magnifiques chants bien dignes de celui qui venait d'écrire les chœurs de Carmagnoia. L*ode sur Napoléon, la première en date, est trop connue, même à Paris, pour quMl soit nécessaire d'y insister; quant à celle que l'auteur intitule Marzo 48S4, et qu'il garda vingt-sept ans en portefeuille, elle n'est pas moins remarquable que la précédente au point de vue littéraire, et offre comme chant politique un intérêt infiniment supérieur. Dans le Cinque maggioy Manzoni n'exprime en effet qu'une opinion individuelle, celle que doit éprouver un grand cœur en présence d'une grande infortune ; dans Marzo 1824, c'est la passion de tout un peuple qui frémit dans les ardentes strophes du poëte.
Ces deux odes constituent la portion la plus sub* stantielle du petit recueil lyrique de Manzoni. Les Inni sacri qu'on imprime d'ordinaire en tête des chants politiques et qui ont été composés à une épo* que un peu antérieure, vers 4820, ont été accueillis avec moins de faveur lors de leur apparitiAi ; c'est
aussi par là qaerilluslre écrivain prétait à l'imitation et parmi ses innombrables disciples il en est deux, le dernier surtout, qui méritent une mention honorable, MM. Canlù et Borghi.
L'Italie contemporaine, la prétendue € terre des morts, 0 a produit deux des plus puissants génies qui aient jamais étonné et charmé le monde, et qui écrivant à la même époque, vivant dans des provinces voisines, semblent s'être réciproquement ignorés et présentent aux yeux de l'observateur qui les rapproche le plus frappant contraste. Soutenu par une foi ardente qui le consolait des souffrances d'un jour qu'on doit affronter sur la terre, doué d'un bienveillant optimisme en parfaite harmonie avec une physionomie heureuse que rehaussait une majestueuse stature, Manzoni est resté jusqu'à la fin l'incarnation sympathique de la vie souriante et facile. — Né, au contraire, avec une constitution débile qui fléchit bientôt sous le poids de ses vastes pensées, confiné dans une bourgade obscure, entouré de provinciaux ignares pour qui la science était une superfluitë, la poésie un tissu de rêveries malsaines, Giacomo Leopardi envisagea de bonne heure la vie comme un martyre, sinon comme une flétrissure. Et pourtant dans ce cœur désolé il y avait le germe de toutes les hautes et pures inspirations et, avant de tirer de sa lyre l'accent du désespoir, l'infortuné poëte de Recanati avait chanté la gloire et entrevu l'amour. Dans ce recueil de deux cents pages, où rien de médiocre n'a trouvé place, on peut distinguer, en effet, trois
sections bien tranchées quoique d^étendue fort inégale : le Canzoni patriottiche, — les chants consacrés à Tamour, — et enfin ces odes sublimes et lugubres inspirées par la soif du néant.
C'est à la première catégorie qu'appartiennent la fameuse ode 4^^ Italia et les deux autres chants non moins remarquables Sopra il monumento di Dante et Ad Angelo Mai où le poète évoque tes gloires littéraires de sa patrie; mais les plus belles pièces du recueil sont, selon moi, celles où Tauteur, pour échapper aux angoisses que produisait en lui la contemplation des choses réelles, se réfugie dans Tidéal^ et sauf rélégie A'Aspasia où se reflète un éclair de désir passionné, tous les chants d'amour respirent Tapaisement qu'on ne trouve que dan^ les calmes régions de la pensée pure. Ce suave et platonique amour auquel seul il eût dû sacrifier lui dicta les vers Alla sua donna où.le poète, pareil à un Pindare doublé d'un Platon, s'élève à une prodigieuse hauteur ; mais il n'en devait retomber que plus lourdement au fond de l'abîme du désespoir, et c'est dans Brûto minore (1824), qu'il faut chercher ses véritables impressions durant celte période d'accablement moral qui se prolongea jusqu'à son dernier jour et qui lui dictait le chant funèbre et sublime intitulé Amore e morte.
Outre ses poésies lyriques, Leopardi écrivit de re-
«marquables traductions, celle entre autres d'un petit
poème attribué à Homère, ie Combat des rats et des
grenouilles^ auquel il entreprit de donner une suite
dans ses Paralipomeni délia Batracomtomachia. Cette épopée satirique en ottava rima est admirablement TersiGée, mais le sens en est obscur, même pour ceux qui savent que les Granchi^ les Topi et les JRane re« présentent les Allemands, les Italiens et les prêtres, et ridée fondamenlale de Touvrage avait déjà été exprimée avec plus de concision et d'énergie dans la PaUnodia adressée au marquis Gino Gapponi et où, sous le couvert d'un ironique enthousiasme, l'auteur se moque du < siècle de progrès.»
Leopardi est en somme et par dessus tout un grand génie lyrique, le premier peut-être des chantres du désespoir, et la postérité lui assignera sa place entre Byron et Shelley.
L'infortuné poète de Recanati n'avait pas encore fermé les yeux qu'un vigoureux champion s'élançait à son tour dans Tarène presque déserte. Homme au cœur ardent, amoureux jusqu'à la fièvre > chaste sinon austère dans son inspiration, disciple d'Àlighieri en politique, en religion et en littérature, Giusti ne vit en face de lui qu'un seul adversaire, rétranger, et il réussit à rallier toute la jeunesse ita« lienne autour de son drapeau. L'amour et la patrie : telles farent ses deux muses et l'une et l'autre lui dicta d'admirables chants. Ce fut pendant sa jeunesse qu'il composa la plupart de ses élégies et, dans cette série la moins nombreuse des deux, nous pourrions citer trois chefs-d'œuvre pour le moins {AW arnica lontana^ — La Fiducia in Dio^'^ Il Sospiro delP anima). Mais c*est surtout à ses satires que le poëte a dû son im-
mense renommée et depuis le Dies irœ écrit en 4835 jusqu'à la Repubblica, qui date de 1848, c*estpar douzaines qu'il faudrait compter ses œuvres immortelles; nous les avons analysées ailleurs et s'il fallait résumer ici noire jugement sur Giusti par une comparaison à Tusage de nos lecteurs français, nous dirions qu'il représente à la fois deux de nos plus illustres contemporains. Le poëte toscan a le bon sens et le patriotisme de Béranger sans «commettre» jamais des vers prosaïques et sans s*abandonner à d'injustes déclamations; il a la verve et le sentiment profond d*Âlfred de Musset sans être comme lui inégal et dé* cousu. Giusti est un génie achevé; les deux autres ne sont, ainsi qu'eût dit César» que des ademi-Ménandre. » Un peu moins âgé que Giusti, Giovanni Prati, qui soutient encore sans fléchir le poids de sa grande réputation, débutait en4844 par un succès éclatant que lui valait son charmant poëme ûl Edmenegarda et qui s'est continué durant trente années, sauf de passagères éclipses. Son vaste recueil lyrique, qui embrasse déjà six forts volumes, suffirait seul à justifîer tout le bien qu'on a dit de lui, et les défauts que certains critiques lui ont trop aigrement reprochés, c'est-à-dire l'emphase et le manque de clarté, se sont considérablement atténués avec les années. Pour se faire une idée de la puissance poétique de Prati, il suffit de réfléchir que la forme affectionnée par lui est celle du sonnet, lequel, selon Despréaux, € vaut seul un long poëme, > alors qu'il est bon, — mais qui, pour être tolérable^ exige précisément l'accouplement d'une
belle pensée et de vers excellents. Les bons sonnets se comptent par centaines dans les œuvres de Prati, et ron ne saurait trop admirer Tart prodigieux qu'il met à enfermer une idée noble et gracieuse dans le cadre étroit de quatorze vers : une goutte de rosée dans un grain de cristal, a dit Sainte-Beuve.
En dehors des quatre grands poètes dont j'ai parlé en dernier lieu, il est parmi leurs contemporains des poètes extrêmement distingués et qui partout ailleurs qu'en Italie seraient placés au premier rang. Un long avenir nous semble promis aux œuvres de Grossi, de Marchetti, de Carrer, de Gazzoletti, d'Aloardi, deUe* vere, de Bisazza, et on lit encore avec plaisir certaines compositions de Sestini et Scalvini, de Guadagnoli, de Betteloni, de Giuseppe Nicolini, etc. G*est dire assez que, dans la poésie, la jeune Italie n'a été surpassée par aucune nation européenne, mais il faut avouer que ce glorieux élan semblait aller en s'affaiblîssant, et de 1845 à 4860 les lutteurs devenaient de pins en plus rares dans Tarène.
En parlant du théâtre contemporain nous aurons à nous occuper encore de poésie et nous aurons à citer dès le début trois célèbres lyriques: Monti, Foscolo et Manzoni. Sauf VAristodemo et le Caio Gracco, de Honti, aucun de leurs ouvrages n'a pu se fixer sur la scène d'une façon durable, mais on continue d'imprimer les deux brillantes compositions de Foscolo VAiace et Ricciarda^ et quant aux deux chefs-d'œuvre de Manzoni, Carmagnola et Adelcki, ils ne lasseront jamais l'admiration du monde. La première de ces
pièces réalise, en effet, Tidéal du geure rêvé par le poëte; c'est un drame sans amour, où les femmes n'apparaissent qu'un instant et oi, pourtant, l'intérêt et l'émotion se soutiennent et vont grandissant d'acte en acte. Le Condottiere Carmagnola est un de ces sublimes aventuriers dont la destinée tragique et inexpliquée se prête merveilleusement aux combinaisons dramatiques, et Manzoni a su tirer un parti surprenant des moindres incidents de la vie agitée de son héros.
Publiée en 4824, quatre ans après Carmagnola, la tragédie d*Adelchi offre plus d'intérêt encore, sans que l'auteur y ait dépensé une plus grande somme de talent. Mais, ainsi que disait Goethe à M. Cousin, « Adilchi est un grand sujet; » il ne s'agit plus d'un mesquin débat entre deux Ëtats italiens, entre un condottiere et le souverain qui a loué ses services, mais de révénement capital de l'histoire du moyen âge, c'est-à-dire de la chute de la monarchie lombarde sur les ruines de laquelle va s'élever cette puissance colossale des pontifes romains qui, durant cinq siècles, restera sans contre-poids. Dans ces deux tragédies l'auteur avait d'ailleurs introduit une innovation des plus heureuses, au moins pour le lecteur, et le chœur du deuxième acte de Carmct^nola^ où Manzoni a condensé en seize strophes sublimes tout ce qu'une âme d'homme peut contenir de poignantes émotions, constitue un hymne grandiose où semble déjà tressaillir l'humanité nouvelle.
Mais si Carmagnola et Adekhi sont deux chefsd'œuvre, ce ne sont point des œuvres dramatiques à
proprement parler puisqu'elles n'ont pu soutenir répreuve de la représentation, et le sceptre tragique échut à un génie plus timide mais plus pratique aussi. Né en 1782 et mort tout récemment, à Florence, en 4861, Niccolinl dut un premier triomphe à sa Polissena^ pièce rigoureusement classique, et n'atteignit à Tapogée de sa réputation qu'en 4827, et grâce au succès d'Antonio Foscarini.C éia.\i en effet la meilleure tragédie qui eût paru en Italie depuis la mort d'Alfieri, et du fond de sa loge le ministre d'Autriche sentit comme un avant-goût du malaise que lui donna trois ans plus tard la représentation de Frocida. Le succès de ce dernier et magnifique ouvrage ne put être arrêté, comme on sait, que par Tintervention de la police, et Lodomco SJorza^ troisième chef-d'œuvre de Fauteur, est écrit sur un ton plus contenu quoique les allusions politiques y soient encore passablement transparentes. Aussi renonça-t-il bientôt au théâtre, et ses deux œuvres les plus mémorables, celles où il se met enfin pleinement à l'iaise à l'égard des unités de temps et de lieu, sont deux grands drames historiques faits pour être lus et non pour être joués : FUippo Strozzi et Arnaldo da Brescia.
Si dans son Filippo Miccolini nous retrace comme en un vivant tableau les malheurs de l'Italie au seizième siècle, il embrasse un cadre autrement vaste dans son Arnaldo da Brescia. C'est un poème dramatique aux proportions colossales, et où le poëte^ ressuscitant le moyen âge tout entier avec ses fortes passions, ses erreurs, ses vagues mais puissantes aspirations, met aux
aO INTRODUCTION.
prisesdansun triple duel la liberté et le despotisme, la civilisation et la barbarie, le pape et Tempereur. Cette œuvre capitale réclamerait un examen détaillé que nous ne pouvons malheureusement lui accorder ici, et nous nous bornerons à dire que par la grandeur de rinspiration et par la puissance du souffle lyrique dont il est animé, le drame d'Amaldo complète dignement la série des œuvres poétiques de Niccolini et subsistera comme un imposant témoignage de son génie sans déclin.
Si ce poète éminent est le seul qui, de nos jours, en Italie, se soit élevé au niveau d'Alfieri, on peut citer à côté de lui plus d'un tragique auquel la perse vérance ou le temps seul a manqué pour arriver h la gloire. Pindemonte dans son Arminio a été à quelques égards le précurseur de Manzoni, et si l'infortuné Benedetti qui avait déjà créé tout un intéressant petit répertoire eût eu le courage de lutter plus longtemps contre ses douloureuses destinées, une renommée durable eût sans doute été le prix de ses efforts. Oju ne peut non plus refuser des éloges à la Medea du duc de Ventignano, à la touchante Francesca de Pellico, à l'admirable Paolo de Gazzoletli, à quelques ouvrages remarquables de Marenco, de Garcano^ de Somma et de Giacomelti.
Il n'en est pas moins vrai que le génie tragique, à partir de Tannée 4 839, semble s'acheminer vers la décadence, et de Tautre côté des Alpes comme chez nous un courant de plus en plus irrésistible entraîne les jeunes écrivains vers Tétude des mœurs contem-
poraînes et la culture exclusive de la comédie, laquelle au début du siècle jouait le rôle d'humble comparse sur la scène italienne. On a peine à comprendre au premier abord qucIesFtaliens de cette époque, ces causeurs si brillants et si judicieux, ne sesoientpas élevés plus haut dans un genre comparativement facile, alors qu'AlQeri plaçait de si magnifîques accents dans la bouche d'Agamemnon et de Philippe II; mais cette anomalie s'explique facilement lorsqu'on songe à la situation de la péninsule sous l'ancien régime. Alors, comme au moyen âge, une barrière morale presque infranchissable surgissait entre les cités les plus voisines, et si les poètes possédaient une langue commune, la prose italienne n'était encore parfaitement naturalisée que sur les rives de l'Arno. Goldoni a écrit des chefs-d'œuvre en son dialecte natal, mais lorsqu'il composait dans le Volgare illustre ^ il tombait immédiatement au-dessous de lui-même et semblait à la gène pour trouver un trait spirituel capable d'égayer à la fois un Piémontais et un Napolitain. Les choses se sont heureusement modifiées depuis, gr&ce aux aspirations unitaires qui se sont rapide- ^ment généralisées à partir de la conquête française. Mais si aujourdTiui la carrière est difficile, on peut juger de ce qu elle était il y a quatre-vingts ans, et l'on aurait à tenir compte de toutes ces circonstances en analysant les œuvres du comte Giraud, Romain de naissance et Français d'origine, qui sous l'empire a régné sans rival sur la scène comique italienne. Disciple de Molière plus encore que de Goldoni,
2î INTRODUCTION.
Giraud ne rappelle son glorieaK maître que par les côtés inférieurs; il n'était pas de taille à donnera rUalie le pendant de Tartuffe^ da Misanthrope on de* Y Avare ^ mais il avait étudié soigneusemen t le iffmir^^oîf gentilhomme^ les Précieuses ridicules et les Fourberies de Scapin, et s'il ne fut pas un grand écrivain, il a été du moins un écrivain fort amusant. Il ne faut lui demander ni observations philosophiques, ni souci scrupuleux de la vraisemblance; ce qu'il recherche» c'est le comique de situation et il y arrive presque toujours. Esprit fécond, il a composé un grand nombre de pièces dont plusieurs sont restées au répertoire et parmi lesquelles il en est une, YAjo nelf imbarazzo {le gouverneur dans rembarras)^ que je qualifierais volontiers de chef-d'œuvre. Il y a peu à blâmer dans cet excellent ouvrage et, sauf le caractère du père, — car le marquis est vraiment inexcusable de prendre pour des écoliers deux grands fils barbus, — il n'en est pas un qui ne soit dessiné d'après nature. Henri nous représente bien le jeune homme tremblant sous la férule, à la fois trèsfier et très-inquiet d'un commencement d'émancipation ; Gilda nous offre le type gracieux de la jeune fille alerte et intelligente, qui sera plus tard une maîtresse femme; Gregorio est le portrait ressemblant de rhomme véridique à son premier mensonge ; Pippetto et Leonardo sont parfaits chacun dans son genre, et Ton peut dire pour conclure que YAjo nelf imbarazzo est au Misanthrope et à Tartuffe ce que Giraud est à Molière.
Cette pièce et quelques autres parmi lesquelles on pourrait citer le Prognosticante fanatico^ — la Caprk-; dosa confusa et Don Desiderio composent ce qu'il faut bien appeler le « haut répertoire » de Giraud ; mais comme Scribe avec lequel il offre plus d'un trait de ressemblance, le spirituel écrivain a fait jouer moins de comédies que de vaudevilles. Les siens, il est vrai, n'ont point de couplets, mais on ne peut faire autrement que de les ranger dans celte catégorie de bouffonneries dramatiques, lesquelles visent plutôt à divertir qu'à moraliser le spectateur. Il n'est pas sans exemple pourtant que ces compositions fragiles et sans grandes prétentions littéraires aient la chance de survivre à d'autres ouvrages d'un genre plus sérieux, et celte bonne fortune est échue à une jolie pièce tle Giraud. Bien qu'imitée des Rendez-vous bourgeois, l'incomparable férié d'Hoffmann, la Conversazione al hujo n*enfait pas moins le plus grand honneur à Taimablecomte,etnousregrettonsde ne pouvoir prendre congé de lui par l'analyse d'une œuvre aussi divertissante. Mais nous aurions beau énumérer tous ses titres à la renommée, nous ne parviendrons pas à élever bien haut le piédestal de sa statue et il reste ayéré que ses insuffisantes esquisses n'eussent pas obtenu d'aussi brujants succès de 1840 à 1820, si le public d'alors eût été aussi éclairé que celui qui juge maintenant les productions distinguées de MM. Bersezio, Suîier et Gherardi del Testa.
Bien qu'il soit le contemporain de Giraud qui fit représenter en K 807 son unique chef-d'œuvre, bien
9i INTRODUCTION.
qu'il ait publié sous Tempire quelques-unes de ses plus agréables composilions, Alberto Nota, qui a vécu jusqu'à la fia du règne de Cliarles-Alberl, doit être compté parmi les comiques de la restauration dont il fut une des illustrations principales. Moins gai, moins amusant que le comte romain, moins heureux peutêtre aussi dans le choix d'un sujet, il remporte sur lui à tous autres égards, et seul en Italie depuis soixante ans il s'est élevé à la hauteur de Goldoni qu'il surpasse beaucoup comme écrivain. Homme d'un goût exquis, Nota sacriOa pourtant dans sa jeunesse aux travers régnants ; mais après avoir débuté par des drames larmoyants, dont un seul, la Duchessa di La Valiiere^ est resté à la scène, il ne tarda pas à sortir de l'impasse où il s'était fourvoyé, et dès l'année 4808 il lit jouer à Turin un ouvrage qui déjà était celui d'an maître: I primi passi ai mal costume. Celte comédie, que Casimir Delavigne semble avoir imitée dans son École des vieillards^ donne une idée assez exacte du talent de Nota. Écrite avec élégance, avec esprit, remplie d'intentions heureuses, elle manque de vigueur et d'imprévu ; Tauteur pèche par excès de candeur et détruit l'effet de ses situations en les annonçant trop à l'avance. Mais ces réserves une fois faites, nous n'aurons plus qu*à louer, et les Primi passi ou* vraient au comique piémontais une vaste carrière où il avait en perspective la célébrité et peut-être la gloire.
Cinq années environ après la représentation de sa première comédie, peu de temps avant la chute de
rempire^ Nota fit jouer à Milan une pièce que beaucoup de gens regardent comme un chef-d'œuvre : // filosofo ceiibe. Avant d*acquiescer à ce jugement qui pëcbe, selon moi, par excès d'indulgence, il y aurait à examiner si roriginalilé n'est pas la qualité fondamentale de toute œuvre dramatique, et si, à ce point de Yue, la comédie de Nota ne laisse rien à désirer. Je ne parle pas du titre qui rappelle aux lecteurs français le Philosophe sans le savoir et le Philosophe marié; mais je fais allusion ici à un plagiat grossier et qui devait choquer surtout les Italiens, à l'emprunt que Nota fait à Goldoni en tirant du Vero amico le rôle entier de la tante Eugenia. Je sais bien qu'on pourrait répondre à cela que le Vero amico, grâce à son absurde troisième acte, n'est plus susceptible d'être remis au théâtre, et que cette pièce contient pourtant de jolis détails qu'il serait fâcheux d'abandonner à l'oubli; mais, comme dit le poète latin: Est modus in rebus^ et Nota a ici légèrement dépassé la mesure. On doit avouer pourtant que cet acte de piraterie a été généralement excusé, et qu'il n'a pas même été sans influence sur l'heureuse destinée du Filo^ sofo ceiibe. Cette pièce se recommande d'ailleurs à des titres divers; l'action eu est facile et l'intérêt se soutient par la marche naturelle du drame, par des situations qui se succèdent sans éVort, sans cette compltcation dMncidents qui est presque toujours l'indice des ouvrages stériles et médiocres. Il ne serait pas besoin d'une longue analyse pour démontrer que leFil^fo ceiibe e^i une œuvre agréable et spirituelle;
mais en outre du plagiat que nous avons signalé, en outre de Tinvraisemblance du dénoûment, il y aurait encore une critique sérieuse à faire au rôle principal de cette comédie. Le caractère de Dorvalli est séduisant sans doute, mais il est trop parfait peur appartenir à la nature, et cette sereine impassibilité d'un homme de vingt- cinq ans en présence de tout ce qui peut émouvoir et charmer le cœur, celte impassibilité est le lot d'un Dieu ou d'une statue.
Entre la représentation de ce demi-chef-d'œuvre et celle de la Fiera, le meilleur ouvrage de Nota, il s'écoula treize années, et durant ce long espace de temps l'auteur composa ou retoucha un assez grand nombre de pièces, parmi lesquelles il faut citer comme particulièrement dignes d'attention / Dilettanti co* miciyla Donna ambiziosa et la Lusingkiera. Mais comme toutes les comédies de Nota que nous avons passées en revue, ces divers ouvrages appellent la critique presque autant que l'éloge, et^ si Tauteur n'eût composé la Fiera^ il manquerait quelque chose à sa réputation. Le sujet de cette pièce n'a rien de bien original; il s'agit là, comme dans vingt autres ouvrages français ou italiens, de l'une de ces péripéties intimes qui se produisent chaque jour en tout pays, au sein des ménages du grand monde : mais Nota a su rajeunir par la Manière dont il Ta traitée une donnée des plus rebattues, il a disposé habilement sa fable, «t si la marche en est d'abord un peu lente, l'action, aussitôt que la lutte s établit, devient plus vive et plus intéressante, et de tous les personnages que l'auteur
fait défiler devant nous, il n'en est pas an qui ne soit l'exacte copie d^un type réel. Les Zuccolini mâles et femelles ne sont que trop nombreux dans le monde ; les Anrelio di Valdimora ne manquent pas non plus, et l'on rencontre quelquefois, mais bien moins souvent qu'on ne voudrait, des membres de cette famille privilégiée à laquelle appartiennent le sympathique docteur Lorenzo et Taimable Emilia. Je ne crois pas qu'il y ait au théâtre une pièce qai rentre mieux dans les termes du fameux précepte castigat ridendo...^ et où la pénitence soit à la fois plus voisine da péché et plus équitablement proportionnée à la nature du dé]it. On aperçoit, en somme, dans ce dernier ouvrage, plus clairement encore que dans les précédents, toute la* distance qui sépare le système de Nota de celui de Giraud. Nota vise à la haute comédie; il cherche dans un sujet des caractères qui le mettent en relief; il se complaît, trop longuement peut-être, dans des conversations qui donnent de la vraisemblance à son drame : Giraud court à son bat ; il veut amuser, il presse sa marche, les développements lui font peur. L*un amène sagement des situations, Tautre les brusque pour avoir de Teffet. La pensée de celai-ci est plus rapide, le trait plus heurté, le style par con-séquent plus obscur. Chez celui-là, la pensée s'arrête avec complaisance, Tesprit est moins vif^ mais le style est plus limpide. Je dirais volontiers pour me résumer et en supposant que Turin et Rome soient des villes françaises, — que Nota procède de Destouches et Giraud de Dancourt. Mais j'ajouterais que le Piémon-
tais est plutôt au-dessus qu'au-dessous de son équivalent d'outre-monts, tandis qae le Romain, au contraire, me semble être légèrement inférieur au sien. Après avoir parlé de ces deux célèbres écrivains^ — qui seuls ont dignement soutenu Thonneur de la scène comique sous l'Empire et la Restauration, — je voudrais dire un mot de Marchisio, Piémontais, dont le théâtre jouit encore de quelque estime, au moins à Turin. En outre de ses tragédies, dont la meilleure est celle de Saffo^ sorte de monologue semé de belles tirades, ce poëte a écrit plusieurs comédies, et entre autres / Cavalieri dHndustria et la Vera e la Falsa amicizia, La première, comédie d*inlrigue dans le goût des pièces espagnoles, n'est autre chose que Thistoire de Don Raphaël que tout le monde a lue dans Gil'Blas. L'action est bien conduite, le dialogue est vif, mais les caractères sont forcés et la pièce laisse à désirer sous le rapport de la vraisemblance. Dans la Vera e la Falsa amicizia, le nœud est infiniment moins compliqué. En Tabsence d'un mari vertueux nommé Camille, sa femme Henriette dissipe le revenu conjugal, et, tout en restant fidèle à ses devoirs d*épouse, se livre à mille écarts des plus com« promettants. Camille arrive heureusement à point nommé pour mettre le holà, chasser les parasites et morigéner sa folle moitié. On voit que Tintrigue est plus que simple et cet inconvénient n'est pas suffisamment racheté par quelques jolies scènes, écrites d'ailleurs d'un style négligé. Quant à la Borsa et aux autres ouvrages de l'auteur, ils sont plus défectueux
encore, et ne méritent pas que nous nous y arrêtions. Pendant la plus grande partie de cette période assez longue qui s'écoula en (re les derniers triomphes et la mort d'Alberto Nota, de 1826 à 1847, la scène comique resta à peu près vide, et ce ne fut que vers la fin du règne de Gharles-Âlbert que la critique signalales débuts de trois auteurs inégalementcélèbres, MH. Paolo Ferrari, Gherardi del Testa et Giacometti. Écrivain soigneux et fin, préoccupé peut-être à Texcès de plaire à un public d'élite, et dissimulant parfois son but patriotique sous une forme savante et des précautions oratoires trop peu intelligibles pour le vulgaire, M. Ferrari a fondé sa réputation par trois grandes comédies que nous allons successive* ment passer en revue. Dans sa pièce intitulée Goldoni e le sue sedici commedie^ laquelle est une de ses plus heureuses conceptions, Tauteur laisse apparaître un premier indice de sa tendance à identifier une idée abstraite avec un nom propre et un type vivant. Il semble, à ne considérer que le titre, qu'on ne doive compter que sur la mise en scène d'une anecdote fort connue de la vie de Goldoni, tandis qu'il s'agit en réalité d'une analyse morale et d'une étude historique sur le théâtre ilalien. Goldoni appartient à la France presque autant qu'à l'Italie, et tout le monde a lu ses curieux mémoires écrits dans notre langue, et où le comique vénitien nous expose lés vicissitudes gaiement supportées de sa longue existence. M. Ferrari a légèrement altéré et embelli dans l'intérêt de sa pièce le caractère de cet homme insouciant auquel il donne
sa INTEODUOTIOW.
la souplesse et la présence d^espritd'un Beaumarchais, elle lecteur a souvent l'occasion de noter au passage des atteintes portées à la tradition.
Cette longue comédie, ou plutôt cette collection de jolies scènes a pourtant réussi, et l'auteur allant plus avant dans la voie qu'il s'était ouverte livrait bientôt aux artistes du théâtre Aliieri de Turin une autre étude historique en quatre actes et en vers : la Salira e Parmi, En composant cette nouvelle pièce, le poëte avait un double but : 11 voulait représenter dans ua tableau d'ensemble la société milanaise de la fin du dix-huitième siècle, et en second lieu, établir aa profit de son héros la distinction entre la vraie satire philosophique et morale, laquelle est une arme puissante aux mains des grands penseurs,— et cette satire impudente et sans frein qui est Tinstrument ordinaire des calomniateurs effrontés. Au point de vue historique, la pièce est passablement exacte, et par une disposition ingénieuse qui n'est pas, du reste^ sans inconvénients, l'auteur y introduit les quatre situations qui décrivent les quatre chants du Giorno. L'intrigue est assez fortement nouée, mais on pourrait trouver à redire à toutes les trames qui s'enchevêtrent les unes dans les autres sans qu'il soit tou* jours facile de suivre la direction de tant de fils entremêlés. Les act^rs sont trop nombreux et il ne serait pas impossible d'améliorer cet ouvrage au moyen de quelques suppressions qui lui enlèveraient son embonpoint factice. Quant au style, on ne saurait que le louer, et l'auteur n'a qu'un tort, celui d'avoir em-
ployé au lien du yers sciolto^ — qai n'est pas plus déplacé dans la comédie que dans la tragédie, — Thorriblc vers qu'on appelle martellien du nom de son triste inventeur.
La Prosa^ qui a valu à M. Ferrari un troisième succès, est une pièce plus simple, mais qui ne manque pas dMntérét. La <r Prose » dont il est ici question n*est autre que cette vie intime, paisible, monotone si Ton veut, que Tauteur, père de douze enfants parfaitement élevés, préfère avec raison à cette existence troublée dont il nous trace un si vigoureux tableau, et l'ouvrage tout entier repose sur le contraste de deux situations. Camillo, poëte médiocre qui se croit l'héritier de Byron, abandonnera sa femme, dissipera sa fortune, se plongera dans Tinfamie et songera dès le début du troisième acte à se brûler ...la cervelle qu'il n'eut jamais ; — Hélène en revanche vivra de son talent et paiera les dettes de ce drôle pour Tempécher de coucher sur le pavé ; au cinquième acte elle agréera Taveu de son repentir, et il passera à Tétat de mari entretenu. C'est là un dénouement bien peu satisfaisant, et au risque de tomber dans le drame il eût mieux valu faire succomber Gamillo dans son duel et unir deux êtres dignes l'un de l'autre, Hélène et Boisâpre, Thonnéte homme de la pièce. Mais si le cinquième acte est défectueux, si le rôle tout entier de Gamillo est faiblement conçu, l'auteur a mis dans son troisième et son quatrième acte assez de franc comique et de pathétique de bon aloi pour assurer à sa comédie une vogue des plus durables, et madame Ristori a dû
recouvrer promptement cette modique somme de mille francs que M. Ferrari a bien voulu accepter pour prix d*un travail aussi remarquable et aussi consciencieux.
En outre de ces trois beaux ouvrages, qu'on joue fréquemment sur tous les théâtres dltalie, Thabile écrivain a composé avant 4860 plusieurs autres grandes comédies qui n'ont pas été aussi bien accueillies, et quelques pièces sans prétentions dont le succès n'a pas du moins été contesté. La Bottega del cappellaio amuse presque autant que le Chapeau d'un horloger de madame de Girardin, et le vieux Codino Gravoli, le joyeux apprenti Bortolo, la piquante Lucia sont des types comiques tout à fait dignes d'éloge; le Ballo in provincia constitue également un joli petit acte et Ton trouve d'agréables détails dans le Scherzo comico intitulé Persuadere, convincere e commuovef*e. Réunis à ceux dont nous avons parlé plus haut, ces ouvrages formaient une collection déjà imposante, et si M. Ferrari se fût maintenu depuis à la même hau* teur, il serait aujourd'hui considéré comme un des plus honorables héritiers deGiraudetd*Alberto Nota.
Nous nous sommes arrêté longtemps sur le vieux répertoire de M. Ferrari dont les productions nouvelles sont extrêmement médiocres, et nous dirons ici en revanche fort peu de chose de M. Gherardi del Testa qui, débutant par des compositions spirituelles et agréables, s'est élevé dans les dix dernières années à une si grande hauteur. C'est que, pour s'épanouir dans tout son éclat, ce talent si franc et si vigoureux
réclamait Dne libre atmosphère et de plus vastes hori- Eons ; mais jusqu'en 4859 et sous la férule du gouvernement toscan, il n'était pas possible d'aborder certains sujets, et ne pouvant écrire encore ni le Vero blatoney ni les Coscienze elastiche^ Gherardi donnait au théâtre de dtMicieuses farces telles que il Beretto bianco^ — tï Sogno di un brillante^ — un Brillante in tragediaj ou de jolies comédies du genre tempéré comme le Sistema di Giorgio, — un'Avvenfura ai bagni, ^- il Padiglione délie mortelle et k Scimmie. Nous avons dit de lui il y a quelques années, — et cette qualification parut fort juste alors : — a C'est un Gi« raud qui a du style. » Nous verrgns bientôt ce qu'il est devenu sous le nouveau régime.
Fort inférieur à MM. Ferrari et Gherardi del Testa, H. Giacometti est pourtant un écrivain facile et fécond et ses nombreuses comédies, dont quelques-unes à peine ont obtenu le suffrage des gens éclairés, ont été en général très-bien accueillies par la foule. Parmi tant de pièces également médiocres il en est trois pour lesquelles la critique s'est montrée indulgente : la Donna^ — la Donna in seconde nozze et il Fixionomista qui passe pour le chef-d'œuvre de l'auteur, et n'est pas autre chose en somme qu'une assez panvre imitation du Prognosticante fanatico de Girand. Il n'y a dans cet ouvrage qui a obtenu un grand succès qu'un seul type à peu près réussi^ celui d'Adélaïde; c'est une commère assez divertissante, mais qui, exagérant l'entrain de ses devancières de la vieille école, a en outre le tort d'étudier la morale dans les
romans d'Eugène Sue, ainsi qu'elle l'avoue un peu naïvement. Tel qu'il est, le Fisitmomista est une des œuvres les plus littéraires de M. Giacometti qui a aussi semé des scènes agréables dans la plupart de ses autres productions, mais nous craindrions de lui jouer un mauvais tour en cherchant l'explication de ses divers triomphes, aussi nous h&terons-nous de ratifier, en terminant, la qualification qu'on lui a décernée depuis longtemps, de « premier fournisseur dramatique de la péninsule. »
En dehors du répertoire de 'ces trois écrivains, il est bien peu de pièces qui offrent de l'intérêt, et nous n^en citerons que deux qui aient une réelle valeur littéraire : le TbMonideM. Sabbatini et les PecorelU smarrite de Teobaldo Cicconi. Il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue de la qualité comme à celui de la quantité, le genre dramatique a été cultivé par les Italiens de nos jours avec un succès au moins re* iatif, et nous allons voir qu'ils ont assez bien soutenu la vieille réputation de leur patrie dans le genre historique.
Moins connu que son illustre contemporain Botta dont nous parlerons bientôt, le Napolitain Vincenzo Coco lui est infiniment supérieur, sinon comme arrangeur de phrases» au moins comme penseur, car il y a entre lui et Montesquieu, entre lui et ses compatriotes Vico et Filangieri, une évidente parenté intellectuelle. Né à Naples, en 4770, il n'avait pas encore trente ans lorsqu'il fut impliqué dans les poursuites que les agents de l'imbécile Ferdinand dirigé-
INTRODDOTION. 85
rent contre toute la partie éclairée de la population, et dans son exil de Lombardie, il écrivait au lendemain de la lutte le récit des événements douloureux auxquels il avait assisté, auxquels il avait pris à un certain moment une part assez active. On a dit, et avec raison, que les émigrés sont des narrateurs suspects, et neuf fois sur dix la vérité de cette maxime peut être démontrée d'une façon péremptoire ; mais il faut tenir compte aussi des exceptions et être doublement reconnaissant envers ceux qui ont su juger leurs bourreaux avec impartialité. Coco appartient à cette élite d'honnêtes gens, qui semblent avoir adopté pour devise ce texte des Godes modernes de FEurope : « Toute la vérité, rien que la vérité. » Il parle de Ferdinand et de Caroline avec plus de sangfroid que n'en conservait Tacite en écrivant la vie de ses empereurs : « Nec injuria^ nec beneficm co^ gnitiy » et cette histoire qui débute par des supplices se termine par le récit des sanglantes exécutions de 1799, sans que le narrateur s'écarte un instant de cette attitude imposante et calme qui convient à un juge; cette imperturbable sérénité morale est une vertu fortifiante et communicative , et en fermant ce livre où, comme dans la tragédie antique, régnent tour à tour a la terreur et la pitié, » le lecteur admirant le courage des martyrs reprend confiance dans les destinées de Thumanité qui, dans les jours decrise, trouve de si héroïques représentants. Si Coco est un penseur. Botta est surtout un artiste, et il est douteux qu'en écrivant sîi Scoria detla guerra
ddC tndipendenza digliStatiuniti^ il ail compris toute la portée de la latte engagée entre la vieille Angleterre et de faibles colonies appelées à devenir la plus florissante des nations. Les uns ont dit qu'en peignant sous des couleurs trop flattées peut-être les citoyens de Boston et de Philadelphie^ il avait voulu flétrir indirectement la corruption des Français ; ils ajoutent que certains portraits, celui de Washington entre autres, renferment des allusions fort reconnaissables à Tinsatiable ambition de Napoléon; mais ce sont là des assertions très-contestables, et il n*est point ad* missible qu'un homme qui votait si docilement au Corps législatif dont il était membre fût en 1810, alors qu'il prenait la plume, accessible à de pareilles velléités d'opposition. J'inclinerais plutôt à croire qu'entrevoyant dans cette guerre de dix ans le sujet d'un magnifique tableau historique, d'une importante tragédie qui aurait pour théâtre l'immense Océan et les mystérieuses forêts du nouveau monde, il songeait aussi à plaire au glorieux despote qui était engagé dans un duel à mort avec la souveraine des mers. Quoi qu'il en soit, il s'acquitta de sa tâche avec une édifiante exactitude, et sans négliger le fond il tra* vailla son style et imita le langage toscan avec le soin scrupuleux d'un homme qui jusqucrlà n'avait parlé que le patois de sa province. Il a même dépassé le but, on peut le dire, et Guicciardini» s'il revenait au monde, n'entendrait qu'à l'aide du dictionnaire certains passages de son contrefacteur.
Quoique traitée à l'antique et bien qu'on y trouve
rarement ces détails économiques et statistiques que réclament les lecteurs de nos jours, cette histoire de la guerre de Tindépendance américaine est le meilleur des ouvrages de Boita, qui ne tarda malheureusement pas à prendre place parmi les historiens fantaisistes. Si, en effet, son premier écrit est une composition sérieuse et tout imprégnée de la pensée moderne, en dépit d'un déguisement archaïque, le Storia (Tltalta continuata dal Gukciardini^ écrite d'un style plus simple quoique toujours un peu affecté, laisse énormément à désirer sous le rapport de Texactitade, et ne peut malgré son étendue être considérée comme une œuvre définitive. C'est en artiste qu'il faut la lire, et de même que pour désigner telle pièce capitale de la correspondance de madame de Sévigné, on dit : « la lettre du cheval » et « celle de la prairie ; » on pourrait renvoyer dans Botta au livre a du volcan » et à celui du « tremblement de terre. j> Cette histoire offre un ensemble imposant, mais qui choque par le manque de proportion entre les parties qui le composent. L'auteur veut avant tout être éloquent et pathétique, et, dès son premier volume, on entrevoit l'écueil sur lequel, grâce à ce parti pris, il ira infailliblement échouer. Après avoir entassé, dans le livre qui sert d'introduction, plus de faits importants qu'il n'en faudrait pour remplir un ouvrage entier, il consacre tout son livre second, qui n'a pas moins de cent trente-deux pages, à la peinture des malheurs de Florence après la catastrophe de 1530. Ce récit est magnifique, mais le lecteur commence à
s'inquiéler et se demande ou s'arrélera celte coarse à la recherche du pittoresque : Taateur résoudra le problème de la façon la plus commode, en omettant et en abrégeant. On doit pourtant en prendre son parti el, après ce moment dMrritation qui suit laperte d'une illusion flatteuse, les gens courageux se résignent à n'avoir plus, au lieu d'histoire, qu'une galerie de tableaux, el passant à la hâte sur les longs discours imités des anciens, ils s'amusent à courir d'épisode en épisode. Ces riches oasis sont extrêmement multipliées, et je recommanderai tout spécialement aux peintres et aux poêles tragiques la prise de Sienne, la bataille de Lépante, la révolution de Naples sous Masaniello, le siège de Candie, les exploits de Morosini, et enlln le tremblement de terre de4783. Ces fragments de l'histoire de Botta sont dignes d*un grand écrivain, mais on demanderait vainement an continuateur de Guicciardini une idée politique. Ennemi des gouvernements libres, bien que sévère pour les gouvernements absolus, il dit quelque part avec le plus grand sang-froid, que « le régime constitutionnel ne saurait s'implanter dans le pays des orangers, » et oublieux du brillant passé de l'Italie et des grandes choses accomplies par la démocratie florentine, il sembla borner ses aspirations à rétablissement d'un despotisme éclairé. Joseph II etLéopold sont ses héros, aussi parle-t*il avec enthousiasme des réformes accomplies par eux en Autriche et en Toscane, et cette portion de son ouvrage est un véritable panégyrique. Ces derniers volumes sont inté-
Fessants néanmoins» bien que fort inférieurs aux premiers, car Botta était ignorant, etdès qu'en approchant de rère contemporaine il s'avise de marcher sans lisière, ses chutes sont de plus en plus fréquentes. Voici, par exemple, ce qu'il s'avise d'écrire sur la fameuse comtesse d'ÂIbany :
c Charles-Edouard mourut à Florence en 1788, laissant une fille naturelle connue sous le nom de princesse d'AIbany, et qui doit son illustration moins à l'éclat de sa naissance qu'à Yamitié d'Àlfieri. Je dis que la princesse d'ÂIbany était /î/fe naturelle de Charles- Edouard et non sa maîtresse^ comme le vicomte de Chateaubriand a voulu l'insinuer dans son ouvrage sur les qua\re Stuarts. »
Il était difficile d'entasser dans un passage de cinq lignes un plus grand nombre de bévues, mais le grave narrateur s'explique avec tant d'assurance qu'on serait tenté de le prendre au mot.
Cette grande histoire en dix volumes s'achève avec l'ancien régime, mais dans un autre ouvrage moins étendu, l'éloquent Piémontais avait déjà retracé les fastes de la Révolution et de l'Empire, s'arrétant assez illogiquement en 1814, alors que les destinées de l'Italie ne furent fixées qu'en 1815. Cette histoire est loin de valoir les deux autres. Bien qu'ayant fréquenté le monde politique, l'auteur semble avoir toujours vécu en dehors de la société moderne, et dans cette longue tourmente d'où l'Italie devait sortir régitoérée, il ne voit que des batailles perdues ou gagnées, des villes rançonnées, le droit des gens violé
et une tyrannie nouvelle remplaçant rancienne tyrannie. A une époque où la presse était bâillonnée et la circulation des livres fort gênée, les libéraux lui tinrent compte pourtant de ses velléités patriotiques, les absolutistes lui surent gré de la modération dont il avait fait preuve dans un ouvrage imprimé à l'étranger, et je ne puis mieux compléter mon appréciation des œuvres de Botta qu*en citant un fragment de lettre où Gioberti exprime assez bien cette disposition bienveillante de Topinion à Tégard de a Thistorien national » :
<K A en juger par nombre de passages et de
déclarations éparses, les. théories politiques de Botta sont celles d'un homme vertueux et timide, qui a eu le malheur de vivre dans des temps orageux et qui doute de la liberté parce que la vertu de ses contemporains lui inspire une médiocre conflance. On peut du moins citer comme un témoignage de son impartialité le blâme sévère qu'il inflige aux fautes de certains papes, les accents d'indignation que lui arrachent les souillures et les crimes de la maison de Médicis, ses invectives contre l'inquisition, et son zèle à condamner les usurpations ecclésiastiques... »
Gioberti écrivait ces lignes en 1833, et il est à croire qu'à vingt ans de là il eût traité plus sévèrement ce brillant narrateur à courte vue.
Pendant que Botta esquissait à grands traits l'histoire générale de la péninsule, un autre écrivain, qui avait dans les veines du sang de Tacite, le proscrit napolitain Golletta, ancien général de Murât, retra-
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cait avec une admirable vigueur de pensée el de slyle les fastes de Tltalie du Sud, en prenant pour point de départ Tinstallation des Bourbons à Naples en 1734. L'ouvrage est divisé en dix livres : cinq pour le dix* huitième siècle, cinq pour le premier quart du dixneuvième, et, dans un chapitre qui sert d'introduction, Fauteur résume Thistoire des provinces napolitaines durant cette période, qui commence avec la conquête des Normands et s'achève à Tavénement de don Carlos de Bourbon. Il dépeint d*abord avec énergie Tabjection d*une société avilie par deux siècles de despotisme, puis la renaissance due aux efforts de don Carlos; et, arrivé aux années de deuil qui précédèrent la chute de Ferdinand IV, il lutte avec succès contre un redoutable émule. Vincenzo Coco, dans son admirable Estais étudie surtout le côté moral des événements, tandis que Colletta, tenant d'une main implacable le burin de l'histoire, expose avec une précision douloureuse les péripéties de cette guerre atroce où la monarchie siux abois s'alliait à d'impurs assassins. C'est par le récit de l'invasion française de 1806 que débute la seconde partie de l'ouvrage de Colletta, drame pathétique dans lequel il joua luimême un rôle actif jusqu'en 1821, et qui n'est arrivé à sa conclusion qu'en 1866. Partisan convaincu des ^ idées nouvelles, Colletta n'en garde pas moins toute son impartialité en parlant des princes qu'il aimait» tels que Joseph Bonaparte et Murât, ou du monarque méprisable qui l'exila, et l'attitude trop réservée qu'il garda lors de la révolution de Naples lui fut im-
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pntée à crime. De légères erreurs qui se sont glissées dans son histoire furent aigrement relevées, et le général Pepe alla jusqu'à dire que ce livre n'était qu'un « élégante cumulo di menzogne. » Justice est faite aujourd'hui de toutes ces exagérations. CoUetta fat au nombre des proscrits de 4824, et ses sentiments patriotiques se retrouvent dans les dernières pages du livre dixième, pages empreintes d'une austère tristesse. Le vieux soldat n'entrevoit dans l'avenir, en compensation de mille éventualités effrayantes, qu'une seule chance de salut, Tintervention d'un homme au bras puissant, qui^ guidé par son propre intérêt, a tirera l'Italie de son abjection, fût-ce en dépit d'elle-même. » Colletta n'a rien de commun avec ces écrivains-courtisans qui se plaisent à caresser aux dépens de la vérité et du bon sens ce sentiment d'incurable vanité nationale qui subsiste à l'état latent chez tous les peuples du monde, et dans son livre, pareil au miroir magique du Tasse, l'Italie s'est regardée et a rougi d'elle-même. Elle s'est bien relevée depuis ; mais sa transformation, encore incomplète, elle la doit aux conseils et à l'initiative de ces nobles penseurs qui, dédaigneux d*une popularité passagère, s'en sont remis à la postérité et à ses arrêts suprêmes, qui ne sont proclamés que sur la poussière des tombeaux.
Si laStoria del reame di Napoli est une œuvre classique, si Colletta est sans contredit le plus grand historien de l'Italie contemporaine, il en est d'autres qui, après lui, ont conquis une légitime renommée, et nous
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ne pouvons passer sons silence ni le consciencieux Lazzaro Papi, ni les deux célèbres érudits Troya et Balbo, ni surtout Tindustrieux et fécond GesareCantù, plus connu qu'eux tous à l'étranger, grâce à son Bistoire universelle. Cet ouvrage» dont la publication commencée en 1838 était complètement achevée onze ans plus tard, obtint un des plus grands succès de librairie qu'ait vus notre siècle, et fut bientôt tradait en français, en anglais et en allemand. Le succès littéraire a été plus contesté^ et cela se conçoit, car, en dehors du mérite de la composition, il entrait beaucoup d'ar* tiiice dans la vogue de ce livre. Disciple de Manzoni, l'auteur affichait hautement ses tendances catholiques, et, cultivant soigneusement d'autre part la popularité qu'il devait à un emprisonnement injuste, il laissait percer çà et là d'imperceptibles velléités libérales, se procurant ainsi un double accès auprès des gens pieux d'abord, puis auprès du public ordinaire, qui entrait enfin en possession d'un livre qui lui manquait, et qu'un léger vernis de patriotisme semblait placer en dehors de ces compilations purement édifiantes que protège le cleiigé. Mais, quoi qu'il en soit de l'opinion des hommes de 1838, la question est aujourd'hui tranchée, et M. Gantù, d'une voix unanime, est placé au premier rang parmi les écrivains du second ordre. A défaut de cette flamme inspiratrice qui permet à certains esprits doués d'un glorieux privilège de renouer le fil interrompu des âges, il a du moins une vive et nette intelligence de son vaste sujet, qu'il considère sous tous ses aspects, sans se
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permettre jamais de remplacer la discussion par des tirades solennelles. Imitant en cela notre illustre compatriote, M. de Barante, il aime à laisser la parole aux témoins des âges disparus ; il se décharge volontiers sur Hérodote et Plutarque, Tite-Live et Tacite, du soin de nous conter l'histoire des Grecs et des Romains, se résenrant d'intervenir au besoin pour rëfu* ter quelque assertion trop évidemment dictée par les préjugés antiques ou une visible mauvaise foi. Là où les historiens lui font défaut, il interroge les poètes, voire même les théologiens, et, si les dépositions diffèrent sur un point donné, il met soigneusement en regard les unes des autres les opinions discordantes. Fort, instruit des travaux de ses devanciers, il expose loyalement les systèmes contraires au sien, et réfutant de son mieux les a paradoxes » de Gibbon ou de M. Michelet, soutenant avec énergie les thèses agréables aux gens bien pensants, il n'altère pas du moins la vérité de propos délibéré. Grand faiseur de citations, il a abusé de son procédé dans un intérêt commercial; mais le lecteur excuse ce travers regrettable, lorsqu'en feuilletant la première partie de la Staria universale, il assiste aux généreux efforts de Tauteur pour atteindre au vrai. La fin de Touvrage est fort loin malheureusement de valoir le début; les erreurs de fait, les fausses appréciations, abondent dans les derniers livres, et c'est à peine si au milieu de cet indigeste fouillis on rencontre quelques beaux chapitres qui nous rappellent que Fauteur a autrefois travaillé pour la gloire.
En outre de sa Storia universale et de sa volumineuse et médiocre Sloria degli lialiani, M. Cantùa publié d'estimables essais sur Parini, Érasme et Beccaria^ ainsi qu^une excellente Storia di Como; mais il a eu comme monographe de nombreux rivaux, et nous regrettons de ne pouvoir parler ici avec quelque détail des travaux remarquables de MM. Yannucci» Farini, Ranalli, Romanin, Yillari et Carutli. Leurs œuvres, réunies à celles que nous avons analysées rapidement, constituent un magniûque ensemble, et nous serions heureux de constater un résultat aussi satisfaisant dans les divers genres d'écrits en prose qu'il nous reste à examiner. Mais avant de juger le présent il faut toujours se reporter au passé, et, en nous plaçant à ce point de vue, nous aurons lieu parfois de nous réjouir au lieu de nous scandaliser. Où en était, par exemple, le roman italien en 4750? On peut dire qu'il n'existait point alors, et qu'il est apparu pour la première fois sous les auspices de Foscolo. Son Jacopo Ortis, qui ressemble beaucoup à Werther^ — dont il n'est pourtant point la copie, — se produisit néanmoins à l'état de phénomène isolé, et ce ne fut qu'après la chute de l'Empire qu'on vit le Milanais Bazzoni se poser en disciple de Walter Scott. Son premier roman, // casteUo di Trezzo^ sombre histoire du moyen &ge, eut un grand succès, et le public
s'intéressa à ces défilés d'hommes bardés de fer> à ces scènes de mœurs pittoresques et à ces coups de théâtre que l'auteur multipliait à plaisir. Mais on se lassa yite de cette iaxkiàsm^gorie. Fako délia rupe^ ouvrage
médiocre, mais fort préférable néanmoins an Castello di Trezzo^ fut très-froidement accueilli par toutes les classes de lecteurs, et le laborieux Bazzoni céda la place à Manzoni, quipubliaiten effet, dès i827,le plus populaire de ses chefs-d'œuyre, Iprùmesst sposi^ ce roman hors ligneque^pourPimportance littéraire, ilfaat placer sur le même rang que Don Quijoie et Gil-Blas. Cette histoire de deux fiancés Tillageois, contemporains d'Olivarès et de Richelieu, est, on le sait, la plus simple du monde, et tel est pourtant rattraitqne Manzoni communique à ses moindres personnages que, même en retranchant de son récit ces vastes épisodes qui en forment la partie historique, il resterait encore un roman intime d*une grande portée et une série de types inimitables. Mais don Abbondio et fra Cristoforo, Âgnese et Perpétua, Renzo et Lucia, daa Rodrigo et Griso, curés timides, moines austères, commères joyeuses, amants éprouvés, châtelains dépravés, bravi sans pitié comme sans remords, ne jouent qu'un rôle subalterne dans ce drame imposant, dont le lecteur doit embrasser Tensemble. L'auteur, qui nous fait assister au châtiment d'une aristocratie décrépite et irrémédiablement compromise par sa langue et lâche adhésion à la domination espagnole, indique aussi avec la précision d'un anâtomiste moral ce qu'il y avait de vivace énergie dans les bas-fonds de cette société dont la tête était gangrenée, et son paysan Renzo apparaîtra de loin en loin, à l'heure des tempêtes, pour se faire Tinterprète naïf des aspirations à venir. Au-dessus de tous les acteurs que nous
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ayons noinméa,actears secondaires^noos Pavons di t, en dépit de leur individualité puissante, il y a dans cette merveilleuse Commedia milanaise trois personnages dont l'action tour à tour souterraine et foudroyante se produit partout à la fois : le peuple, •— rÉglise* représentée noblement par un Borromeo; — et Dieu enfin, qui, réglant un compte terrible avec les oppresseurs du peuple, les seuls qui» dans la Lombardie de 1627, eussent quelque raison de tenir à la vie, déchaînera sur eux Finsurrection et la peste.
Comparé aux autres romans italiens, cet admirable ouvrage produit Teffet d'une immense cathédrale entourée demodestes chaumières, et leMareo Visconti de Grossi, oeuvre remarquable d'un poète distingué, parut lui-même un peu froid à ceux qui, récemment encore, avaient lu les aventures de Renzo et de Lucia, et qui^ alléchés par les éloges prodigués prématurément par Manzoni à un livre écrit sons ses yeux, s'attendaient à y trouver autre chose qu'une patiente étude historique. Ce roman est pourtant préférable, non pas seulement à ceux deRosini et de Guerrazzi, mais encore à VEllore Fieramosea et.au Niccolà de' Lapi^ de SL Massimo d'Âzeglio, et, quant au.roman de mœurs, iLnoos sufiira de dire qu'il a été cultivé avec un certdn succès par MM. Ranieri, Garcano^ Bersezio et Gberardi del Testa.
DaBs les genres littéraires dont il nons reste à parler, la même indigence se faitsmtir, et parmi les critiques,, les philologues et les. esthéticiens, nous n'aurons à citer qii'un. petit nombre d'individualités
brillantes. Ainsi que nous Tavons dit plus haut, la prose italienne semblait avoir atteint, il y a soixantedix ans, le dernier degré de la corruption, et le i^emëde naquit précisément de l'excès du mal. Le vertueux abbé €esari, critique plus consciencieux qu'intelligent, fut le premier à réagir avec une certaine efficacité contre la gallomanie en matière littéraire; mais son langage, prétentieux à force d'archaïsme, ne pouvait devenir le langage de tous, et ce prosateur-type, que Tltalie appelait en vain depuis des siècles, elle le trouva dans un écrivain plus vigoureux et qui, nous donnant d'une part comme épistolographe et panégyriste le moderne équivalent de Pline le Jeune, s'illustra également comme pamphlétaire, et fut un des créateurs de Testhétique. Ce fut par des Eloges qu'il débuta, et le panégyrique de Napoléon, réloge de Canova, celui de Maria Giorgi, qu'on pourrait qualifier d'oraison funèbre, sont des morceaux achevés. Énergique et souple, le talent de Giordani s'y montre en outre si remarquablement pur, que les Italiens du temps, habitués au patois incorrect que l'on parlait alors , avaient quelque peine à comprendre un langage si relevé, qui, popularisé par le développement graduel de l'instruction publique, est aujourd'hui en honneur d'un bout à l'autre de la péninsule.
Panégyriste habile, critique ingénieux dans la Bù blioteca italiana de Milan , pamphlétaire acéré, c'est surtout comme esthéticien qu'il a droit à notre admiration, et nous ne faisons que lui rendre justice en
disant qu'il a été pour ses compatriotes ce que fut pour nous Quatremère de Quincy. Nous regrettons de ne pouvoir citer la lettre sur la Psyché de Tenerani , et Ton trouve quelques-unes de ces pages charmantes dans tous les articles artistiques de Giordani, qu'il ait à parler du digne héritier de Canova ou du fier Bartolini, de l'estimable peintre Rossi ou de ses triomphants émules Landi et Camuccini. Ce n'est pas seulement d'ailleurs dans sa biographie inachevée de Francucci ou en d'autres études fort courtes pour la plupart que Giordani a montré un sentiment exquis du beau ; il a été en outre l'inspirateur du grand ouvrage de Cicognara, et Ton sait que cet écrivain se bornait le plus souvent à encadrer dans son texte les innombrables notes que lui adressait son ami. Mais pour se faire une idée complète du panégyriste de Napoléon, il ne suffit pas d'étudier les œuvres qu'il publia ou laissa publier de son vivant, et il devra un magnifique regain de popularité à sa précieuse correspondance qu'un érudit consciencieux, M. Gussalli, a récemment mise au jour : ces huit gros volumes forment un vaste répertoire ouvert aux investigations des lettrés de notre temps ; c'est une espèce de chronique semée de passages spirituels ou émouvants sur Canova et Chaudet, Lamartine et lord Byron, Foscolo et Léopard! , Cousin et Lamennais, Giusti , Manzoni, Gioberti» etc., etc. Les anecdotes abondent et il en est de fort jolies concernant les Bourbons et les Bonaparte, l'empereur François et le pape Pie IX. Pour apprécier cet epistolario^ il faut absolument le lire, et
les gens éclairés lui donnent la préférence sur ceux mêmes de Leopardi et de Foscolo.
Il est difficile de rencontrer un génie aussi parfaitement équilibré que celui de Giordani, et les hommes illustres qui ont dirigé leurs études dans la même voie n'ont pu que se partager des lambeaux de son opulent patrimoine. Nous avons déjà nommé Gico* gnara et nous accorderons des mentions honorables à Pindemonte pour ses Elogi^ à Monti pour son vigoureux et spirituel pamphlet philologiquOi à Foscolo, à Perticari, à Basilio Puoti, à MM. Mamiani, Giudici» Ârcangeli, Ranalli, et Giuliàni pour leurs études esthétiques et critiques.
Les autres genres littéraires sont représentés par un contingent de plus en plus réduit d'œuvres et d'écrivains. Parmi les orateurs sacrés, il en est deux seulement : Félégant rhéteur Barbieri et le bouillant Ventura qui méritent d*étre nommés au passage, et Gioberti est le seul philosophe qui, dans la première moitié du siècle, ait acquis, à l'étranger du moins, quelque notoriété. Mais l'importance de cet écrivain en tant que publiciste est infiniment plus grande ; aussi, laissant de côté ses traités philosophiques, insisterons-nous exclusivement ici sur son œuvre politique, en commençant notre examen par le fameux Primato morale e civile degli ItoUani. Ce livre se divise en deux parties fort distinctes. Dans Tune, l'auteur remontait aux origines» exposait toutes les vicissitudes du génie italien, et s'efforçait de démontrer que si, à diverses époques, ses compatriotes avaient
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semblé abdiquer leur supériorité morale, ils rayaient toujours conserrée en puissance ainsi qu'il convenait à des êtres privilégiés. Il n'est pas besoin d'indiquer le côté faible de ce système qui eut le malheur d*ôtre approuvé par H. Gobineau et plut aux Italiens euxrmëmes beaucoup moins que ne les indisposèrent les invectives gallophobes dont il était assaisonné. La péninsule ne pouvait aspirer à Tindépendance qu'autant qu'elle aurait l'appui de ses alliés naturels, et Gioberti, en réproduisant sous une nouvelle forme le cri de guerre de Jules II, condamnait son pays à rimpuissance et à une servitude éternelle. La seconde partie de l'ouvrage, celle qui, dans les idées de Tauieur, en représentait le côté pratique avait, il faut l'avouer, tous les caractères de Tutopie. Gioberti, tout en affectant de caresser les instincts nationaux, y parait disposé à s'accommoder, provisoirement du moins, du despotisme éclairé, met en avant un projet de confédération sous la présidence du pape, — alors que ce pape était Grégoire XVI ! — et après avoir insulté la France, évite soigneusement toute allusion à la domination autrichienne en Lombardie. L'amour de la conciliation était d'ailleurs poussé jusqu'à son extrême limite, et les Jésuites que Gioberti va foudroyer demain ne recueillent ici que des louanges et des Hatieries.
Le Primato est évidemment un de ces livres à double entente qu'il faut lire dans le blanc des page$^ ainsi que le disait l'abbé Galiani. En examinant l'ouvrage de plus près, on trouve partout quelque chose
de vagae et d'élastique ; on constate de loin en loin des réticences calcatées dont Fauteur saura tirer parti plus tard, et les passages les plus choquants se voient justifiés par les nécessités de la stratégie. Une insulte à la France, foyer des réyolutions, rendait tolérable un éloge un peu trop yif accordé aux modestes réformes exécutées déjà par le roi de Sardaigne, et quelques mots d'estime à l'adresse des Jésuites faisaient passer les hardiesses dont ces volumes sont émaillés çà et là. Mais les événements qui se succédaient en ce moment-là même allaient rendre inutiles ces habiles mais timides précautions; après l'exécution des frères Bandiera, Gioberti ne pouvait plus laisser subsister dans le Primato les deux ou trois lignes d'éloges accordées au roi des Deux-Siciles ; mais des retouches partielles dans un ouvrage aussi étendu ne lui parurent pas suffisantes, et il voulut mettre en tête de la seconde édition une préface explicative qui, sous sa main, se transforma bien vite en un nouveau volume, dont les doctrines étaient fort différentes à bien des égards de celles du Primato. Dans les Prolegomeni, Gioberti fait bon marché de cette concorde entre les princes et les peuples à laquelle il semblait naguère attacher tant de prix, et s'attaque sans ménagements non pas seulement au
plus considérable des souverains de Tltalie, mais encore à la Société de Jésus qui avait, du reste, becs et ongles, et riposta vigoureusement. Pris en flagrant délit de contradiction, Gioberti était dans une situation fausse dont la maladresse de ses adversaires vint
heureusement le tirer. On Tavait calomnié et il réfuta le père Curci dans Ténorme pamphlet intitulé : // Gemita modemo. L*aateur s'était efforcé de fiiire an livre sérieux où la compagnie trouvât son arrêt définitif, mais il y a dans la portion agressive de cette œuvre éloquente tant de petites chicanes et d'assertions inexactes sinon entièrement controuvées, que les lecteurs impartiaux le consulteront toujours avec défiance; ils seront mis en garde par la passion évidente qu'on voit percer presque à chaque page, et Touvrage se sauvera uniquement par le style et par les épisodes. L'effet d'un tel livre écrit à la veille de la révolution de 1848 se perdit d'ailleurs au sein de la grande tempête, et durant les trois années de Jutte qui suivirent, Gioberti, assis tour à tour au banc des ministres et sur ceux de l'opposition, put s'initier à la grande politique et consigner le fruit de son expérience rapidement acquise dans un livre qui est Toenvre la plus éclatante de sa maturité féconde. Il va nous dire lui-même ce qu'il faut penser de ce Rin-novamento civile d'Italia qui, de 1852 à 4859, fut, si l'on peut s'exprimer ainsi, « la bible du comte de Gavour : »
« ... Mon ouvrage est à demi doctrinal, à demi historique ou pour mieux dire induclif. Dans la première partie, je ne dis pas un mot de république, et j^expose, au contraire, certaines théories qui rendraient la république impossible si elles étaient sérieusement appliquées. Dans la seconde partie de mon livre, je demande quel sera le résultat morale-
ment certain du travail politique qui s*opère maintenant en Europe, et je réponds : la république. Mais je ne suis qu'un prophète et pas autre chose. Si c'est là glorifier la république, Tastronome qui prédit Tapparition d'une éclipse devra être considéré comme le courtisan de cette éclipse. Je ne suis ni rouge ni noir, mais aujourd'hui la Providence est rcuge, car elle semble tout disposer peur le triomphe prochain ou éloigné de cette couleur. On pouvait, il y a trois ans, raffermir au moins pour quelque temps la monarchie constitntionnelle : maintenant ce n'est plus possible. Je dis c< plus possible, » généralement parlant ; car en ce qui touche au Piémont en particulier, un nouvel eiïort dans le sens monarchique offrirait des chances non pas certaines mais probables de réussite. J'ai consacré un chapitre entier à la recherche et à l'exposition des moyens à employer pour atteindre ce but; mais si elle les repousse, la monarchie de Savoie est perdue sans ressources... )>
À quelques jours de là, il écrivait encore : <c Mon œuvre est achevée et tous les termes en sont posés avec tant de soin, tout y est en si exacte corrélation avec mes doctrines et mes actes antérieurs, qu'il ne serait pas possible d'y changer, pour ainsi dire, une seule période sans bouleverser l'ouvrage entier et loi enlever ce qui fait le contre-poids de ses défauts, c'est-à-dire l'accord parfait de mes théories avec l'état de lltalie et de l'Europe... Vous vous laissez illusionner par l'amitié lorsque vous dites que ce nouvel écrit devra mettre le sceau à ma réputation.
CGmme j'y dis à tout le inonde et sans ménagement la Téritë^ je n'aurai personne pour moi et le liyre ne fiera pas moins maltraité que Tauteur.... d
Ces courts extraits font déjà pressentir à nos lecteurs la nature de ce bel ouvrage si digne de son titre de Rinnovamento , et qui devait en effet, en moins de dix ans, renouveler la face de Tltalie. Ce n'était point une œuvre de parti : Gioberti, se mettant au-dessus des passions étroites qui animaient les coteries diverses, y dit nettement son fait à chacun, frappant indifféremment sur les absolutistes, sur les républicains et sur les libéraux tracassiers qui, après s*étre opposés aux mesures qui pouvaient sauver** FItalie, avaient eux-mêmes préparé le désastre de Nch vare. Dans une suite brillante de chapitres, il exajnine et condamne tour à tour les fausses doctrines des ccnservateurSf les fausses doctrines des démoa*ates^ les préjugés des partis italiens; puis il s'efforce de définir la véritable politique nationale qui, après s'élre incarnée dans Pie IX et dans Gharles-Âlbert, réclamait un troisième représentant. La divergence est aussi tranchée que possible entre les théories du Primato et celles du Rinnovamento, En isomposant le premier de ces ouvrages, l'auteur ne semblait viser qu'à rétablissement d'une confédération sous la présidence et sous la direction du Pape ; dans son nouvel écrit, au contraire, il proclamait hautement Tincompatibilité du pouvoir temporel des papes avec Tordre de choses dont il appelait le triomphe de tous ses vœux. Mais entre les prémisses et les conclusions énoncées par
le même homme à hnit ans d'intervalle, la conlradiction n'est qu'apparente. En 1843 comme en 4854, Gioberti n'avait qa'an seul objet en vue, la renaissance italienne, et pour atteindre à ce but magnifique il avait toujours été disposé à adopter tous les expédients légitimes, depuis thégétnonie du Pape jusqu'à celle du Piémont libéral, et fidèle à sa devise porrd untim, il disait : a Royaliste par choix» je deviendrai républicain s1l le faut, car avant tout je suis Italien. » Son programme politique peut.se résumer en deux mots : union et nationalité ; son programme religieux aboutissait à PÊglise libre dans rÉtat libre, théorie dont le comte de Cavour emprunta plus tard l'étiquette à M. de Montalembert, mais dont il avait étudié les développements dans le Jtinnovamento. Rédigé par un penseur auquel le maniement des hommes en des temps difficiles avait appris à distinguer la réalité de Tutopie, ce magnifique ensemble de préceptes politiques est revêtu d'une forme durable, celle qui fera vivre à tout jamais M Histoire de Florence et le Discours sur Tite-Live^ et la date de sa publication, aussi importante peutêtre au point de vue littéraire qu'au point de vue moral, sera inscrite avec un soin pieux dans les annales du grand peuple qu'il a tant contribué à ressusciter et à régénérer.
Le Rinnovamento est la dernière œuvre de génie qui ait vu le jour sous l'ancien régime. Après Novare, au lendemain de la restauration de princes méprisables et abhorrés, la nation italienne sembla tomber
dans cet assoupissement profond qui succède à un accès de fièvre chaude; elle ne devait se réveiller qu'à la voix d'un grand homme d'État et au bruit du canon ; et il nous reste à étudier maintenant la renaissance littéraire qui a suivi cette glorieuse résurrection politique.
HISTOIRE