CHAPITRE PREMIER
De la poésie. — Xonvelles ceaTres de GioTanni Prati. — Àrmando, — Mille SonetU. — Vlnccmtnimo. — - Dmniktê odtê, — Élégies nouvelles d'EmilIo Frullaai. — Giuseppe Tigri et le poëme des Selve,
Ainsi qu'oQ a pu le voir en acheyant la lecture de la première partie de cette histoire, la littérature italienne semblait entrer dans une voie de décadence au moment même on, grâce à d*heareux et énergiques efforts, la péninsule renaissait à la vie politique après trois siècles d'avilissement. Les instincts poétiques de la patrie de Dante et de FÂrioste ne se trahissaient plus que par de rares manifestations, et FEorope commençait à s'étonner et à s'inquiéter, loisqalau lendemain, de la guerrade 1866, la publicalîttiLsimttltanée de plusieurs ipolunms de vers Tint lui mâiitrer que l'étincelle sacrée couyait sous la cen- ÙXÊ^ qtt des talents, déjà mûrs. puniraient aspirer eur
coreà de brillants réyeils, et que des astres nouveaux allaient surgir à l'horizon. C'est à Texamen de ces œuvres capitales que seront consacrés presque exclusivement nos deux premiers chapitres, et nous aurons à nous occuper tout d'abord de Prati, le glorieux vétéran, et de son poëme i'Armando.
Détourné un instant du culte des lettres par les hautes fondions politiques dont il fut revêtu vers 1860, l'auteur i' Edmenegarda et d'Ariberto ne tarda pas à reprendre la plume, et tout en travaillant activement à sa belle traduction de rÉnéide,il a soutenu son éclatante réputation par des œuvres originales qui ne le cèdent en rien à celles qui illustrèrent sa jeunesse et les années de sa maturité. La plus importante de ces compositions nouvelles, le poème d'i4rmandoy est une de ces créations, un peu bizarres peut-être, dans lesquelles s'est toujours complue l'imagination du poëte, mais dont les défauts sont amplement couverts et rachetés par des beautés d'un ordre supérieur. Ce récit à demi fantastique, à demi réel, constitue une sorte d'autobiographie où, contrairement à l'usage reçu, le portrait n'est pas la reproduction embellie du modèle, et, sujet comme tant d'autres glorieux martyrs de la pensée à de fréquents accès de mélancolie, Prati a exagéré chez son héros cette prédisposition maladive jusqu'au point où elle se confond avec l'hallucination et la folie. Frappé par une de ces grandes infortunes intimes qui affaiblissent immédiatement le ressort moral en de certaines âmes, Armando, jeune encore mais déjà profondément dégoûté de la vie, erre de rivage en rivage à la recherche du calme qui le fuit, et ce voyage à travers les plus pittoresques régions de Tltalie sert de
cadre à mille étroDges ayenl ares, à mille descriptions merveillcRses associées à d'éloquentes évocations de souvenirs immortels. C'est à Rome ,que s'achèvent cette course solitaire et la première partie du poëme, celte portion de Tœuvre que nous examinerons d'abord et qu'on pourrait qualifier de réelle relativement à l'autre moitié qui est tout à fait fantastique. Bien qu'elle ne soit pas sans analogie avec trois ou quatre chefs-d'œuvre fameux éclos en Angleterre ou en Allemagne, cette étincelante composition a quelque chose de singulièrement original et l'auteur a soin de nous le dire en fort beaux vers :
Non è Fausto o Manfredo il mio poema, fnsigni forme che imitar non giova.
È un pensier del mio capo.
Prali n'a donc imité ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, mais il s'est peint lui-même avec ses accès de doute ironique et ses aspirations constantes à la vérité éternelle, et ceux qui connaissent le grand poète italien, cette âme profonde et en même temps si mobile dans ses manifestations, ceux-là ne s'étonneront pas de lire dans Armando d'admirables tirades qui semblent dérobées à Faust et à Manfred et un passage qui rappelle une des plus fameuses scènes d'Hamlet, celle des fossoyeurs, tandis que Victor Hugo, ce génie shakespearien, revendiquerait volontiers certaine chanson digne de Gastil^Belza* Mais dans Armafido comme dans ses autres ouvrages, Prati est avant tout luimôme, c'est-à-dire un des chantres lyriques les plus justement applaudis et nous retrouvons ici l'inspiration qui lui dicta tant de nobles ballades et d'attendrissantes légendes. Jamais il n'avait déployé un ta-
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lent plus souple et plus varié et il s^incarne dans chacun de ses personnages avec une vérité saisissante, ainsi qu'on peut s'en assurer en lisa^it les couplets de la jeune Bohémienne ou THymne du vieux soldat de Bonaparte. Cette gracieuse Zingana est Théroïne d'un petit drame au dénouement funèbre» et pour nous la peindre au physique et au moral, il sufSt à Tauteur de quelques vers au rhythme métallique, lesquels composent une Orientale des plus réuniet:
Bruna figlia della Spagaa« Tagabonda è la mia vita :
Fui per Francia e per Lamagna La Ventura a bisbigliar.
Son la zingana Pachita, Nata a Cadice sul mar <....
Lorsqu'on récite ces strophes accentuées et vibrantes, on croit entendre le bruit sec des castagnettes et assister au piquant spectacle de cette danse agile dont les mouvements sont empreints d'une si étrange séduction. A ce tableau en succède un autre d'un genre tout différent; la physionomie tout à l'heure si vivante de l'aimable Paquita s'efface peu à peu dans la brume et nous voyons apparaître un vieux soldat,
Humble débris d'un héroïque empire,
et qui, aussi bien qu'un noble grognard de Béranger, saura entonner un chant patriotique, l'oraison funèbre de la vieille garde « qui meurt et ne se rend pas.»
1. «Brane ffile de rEèpsgne, ]ë mène une Tle yagabonde» La Fniwe et rAllemegne m'ont vue révélée à demi-voix les arrêts du desUn» Je suis la lingjuia Paquita,. née à Cadix but la mer. »
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ftlarciamcompagnit l'ore tremende Son già sonate per ogni forte.
Yiva la guardia che va alla morte, Ma non si rende I -
Ces deux remarquables fragments lyriques sont suivis de plusieurs morceaux d'un mérite à peu près égal parmi lesquels je pourrais citer les chants du matelot, du pasteur, du fossoyeur, puis les iroix des éléments et les deux splendides tirades sur la Sicile ancienne et moderne, — sur Rome et sa double histoire. Ce sont les grandes ruines qui ont surtout le privilège d'inspirer les grandes âmes, et les vers consacrés à la ville éternelle sont parmi les plus beaux du poëme. C'est en face de ces vieux monuments témoins encore debout des âges disparus, c'est au sein de ces vastes campagnes désolées par la fièvre et brûlées parle soleil, que l'âme se replie le plus volontiers sur elle-même et devient jusqu'à un certain point capable de sonder les incompréhensibles mystères de l'existence et du néant. C'est en parcourant le lugubre agro romano que Prati improvisait son hymne à la vie et que, dans les vers qui suivent, il nous représentait avec une sombre énergie la double face des choses humaines i
•••• 0 arcana vita, Ghi pub crederti mai 7 Tristi uragani Ti risonano intorno, e niun li sente.
Fosche larve e follie ti stanno al fianco^ E niun le vede. In preda ai venticelli Spirano ambrosia le tue dolci chiome, II tuo candido peplo ambrosia spira, ' E miste ai gigli della tua corona Stan le foglie del tosco K
1« € 0 myslériense vie ! qui doue ponmit ae fier à les déoe- Ttates promesMsl D'aOkreiui ouragana ritenUBieot autour de toi et
La vie n'est, en effet, qu'une série de vicissitudes heureuses ou funestes et dans laquelle le bien se mêle d'ordinaire au mal dans une équitable proportion ; mais souvent l'homme vient en aide à sa fâcheuse destinée et livre dans un accès de démence les chances de triomphe qui lui restent encore. Au moment même où Armando prononce ces paroles mélancoliques, une lueur d'espoir et le fantôme du bonheur vont briller à ses yeux. Maître Paolo, — un noble statuaire qui supporte gaiment les premières atteintes de la vieillesse, — introduit sous son toit le poète errant, et Arbella, la fille de l'artiste, va lui inspirer un sentiment tendlre et profond qui ne tardera pas à être partagé.
C'est par des hymnes d'amour que débute la seconde partie du poëme ; il semble qu'Armando ait conjuré rinfluence fatale qui le dominait jusque-là et qu'il puisse dire, lui aussi, en s'adressant à son aimable compagne :
Ton amour m'a refait une virginité....
Il s'égare un jour avec Arbella dans ces vastes et délicieux jardins tels qu'on n'en voit qu'à Rome, tous deux écoutent en silence les mille voix de la nature, et, donnant un corps à ces fraîches illusions, le poète prête d'enivrantes paroles à l'abeille, au papillon, à la rose... Mais, hélas! cette journée doit s'achever comme les autres; succombant sous le poids de la
tout semblent Tignorer. Des fantftmet lugubres et les folles joies se dressent à tes côtés.... personne ne les toU. Les vents dispersent au loin les parfums de ta splendide chevelure, ta blanche tunique exhale une odeur d'ambroisie, mais aux lis si purs de ta fouronne s'entrelacent des fleurs au sne empoisonné. •
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faligae et de la félicité, Armando s'endort d'an pro«fond sommeil et tions allons entrer avec lui dans la région des rêves. Ce drame fantastique s'ouvre par une scène bizarre qui a pour théâtre une vallée de la Sabine. Mastragabito, l'esprit du mal, est assis sur Therbe et chante en s'accompagnant sur sa guitare, tandis que des lueurs sinistres brillent à Thorizon et que le bruit de la foudre alterne avec le cri lugubre de la chouette. Après avoir fait sa profession de foi dans des vers empreints d'une spirituelle ironie, ce démon en 'décadence, sorte de Figaro doublé d'Aïmaviva, se revêt d'un galant costume de cavalier espagnol et, suivi de son valet Barbariccia, il court & l'église où Arbella dit ses prières. C'est par la jalousie, en effet, qu' Armando sera torturé, et le cruel cauchemar auquel il est en proie lui laissera après le réveil d'ineffaçables et douloureuses impressions. Élégant et beau, Mastragabito tentera Arbella sous trois déguisements : le prince Moldave et le grand artiste Cardenius succéderont au soupirant espagnol, et la jeune fille, h demi séduite à l'appât de la richesse ou à celui delà gloire, échappera pourtant trois fois aux pièges qui lui sont si habilement tendus; trahi par son valet, bafoué par ses inférieurs, Mastragabito sera dégradé par eux, et nous assistons au spectacle de son ignominie dans une scène grandiose où tous ses anciens courtisans classés en groupes distincts défilent successivement devant lui en jetant l'outrage au tyran déchu. Toute cette partie du livre, écrite dans cette prose nerveuse dont Prati nous donne de loin en loin de trop rares spécimens, est coupée çà et là de chants lyriques presque toujours admirables et où nous trouvons une peinture poignante du scepti-
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eisme qai dévore Tâme d'Ârmando. Le rêve de Tin* fortuné prend pea à peu le caractère d^nne fièvre chaade et il ne reeonyrera un peu de calme et de bon sens qu'au bout de longs mois de délire et d*a-> gitation convnisiYe. En reprenant ses esprits il re- TerraÂrbella et Paolo assis à son chevet; «Ferme en son^propos, » la jeune fille est toujours prête à accepter la main de celui dont elle connaît pourtant le lamentable passé, et le vieux statuaire décide que les deux amants feront sous sa surveillance un voyage qui sera la contre-partie de celui qui nous est raconté au début de Touvrage. Nous avions visité alors en compagnie d'Armando Rome, Naples et la SicilOt et nous le suivrons maintenant dans Fltalie du nord, où Prati, redoublant de verve à mesure qu'il se rapproche de son pays natal, se'chargera de ranimer la cendre des Gapulets et prêtera aux pêcheurs des lagunes de ravissantes barcarolles. Mais nos trois voyageurs ne s'arrêteront point à Venise et» bravant les flots irrités de TAdriatique, ils iront visiter des contrées pittoresques et sauvages, la Dalmatie et le Jilontenegro , et, toujours aspirant à de nouveaux horizons, Armando n'aura plus que de fugitifs éclairs de félicité; il ne trouvera le calme nulle part et, toujours ballotté entre deux destinées contraires» rinfortuné rêveur disparaîtra un jour comme Shelley au sein d'une tempête. Prati s'est surpassé dans •la peinture de cette longue agonie; le dénoûment est préparé et suspendu avec un art infini, et, à la veille môme de la catastrophe, lors de la radieuse apparition d'Igea, on est tenté de croire le malade entièrement hors d'affaire. Ce Canio d'Igea^ si digne d'être placé dans la bouche de la déesse de la santé, est une
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des perles les plus merveilleuses qui aient jamais figaré dans Técrin du poète, et Metastam dans ses meilleurs moments a moins d'harmonie et de charme. II est aussi yers la fin du livre un autre passage fort remarquable, où, prenant congé de son lecteur en des vers pleins d'une émotion virgilienne, l'auteur BOUS promet le prompt achèvement de sa traduction de rÉnéide. Faisant trop bon marché de ses dernières œuvres originales qu'il appelle avec une modestie un peu hypocrite Carte vergate, il retournera, dlNil, avec délices ai vocali sospirij puis s'identifiant avec les compagnons d'Énée, il s'écrie en terminant :
E noi risolcberemo
Lasciando la combusta Ilio e i solinghi Regni delV Asia, sulle Frigie antenne Il mare immenso ; e al profago pénale Cbe teco porti, Enea, nelle promesse Terre saturnie, fiorirem l'allare Salle ripe del Tebro, e di Gammilla E di NtsoePallante i giusti mani Âvran Tultima prece. £ semai spiri L'antichissima Ausonia entro le noto Délia seconda Italia e al lacrimato Nostro lungo desio guardino i numi, A noi, stanchi ma pii^ sorrideranno Le compagne memorie, e nei supremi Anni ci sonerà, come una doice Nota materna, di Yirgilio il canto <.
1. « Abandonnant Troie et ses débris fumants, les royaumes de I Ane et lenr sol dévasté, nous sillonnerons sur les navires phrygiens Vinnnense azur des ondes ; abordant à la terre sacrée de 9«tunie, nous élèverons à tes Pénates, t iUs d'Ancbise, de rustiques aatels couronnés de fleurs et nous rendrons les honneurs suprêmes m mânes héroïques de Camille, de Nisus et de Pallas. Et si dans kt acceots de la seconde Italie, on reconnaît un éeho lointain de U langue ausonienne, si le ciel exance mon plus cher désir, brisé
Ces vers sont de ceax qai se gravent ineffaçablement dans la mémoire comme ceux du cygne de Mantoue, et c'est bien à propos du poème dL^Armando qu'on peut faire Tapplication du mot d'Horace : laie qui splendeat assuitur pannus...y en interprétant la sentence à la fois en bonne et en mauvaise part. Jamais Prati en effet n'avait entassé dans un de ses ouvrages un plus grand nombre de passages saillants, mais jamais non plus, — et c'est là mon principal grief, — il n'avait composé un poëme plus décousu. Il y a dans ce volume une foale de délicieux hors-d'œuvre qu'on est bien aise sans doute d'y trouver, mais qui seraient tout aussi bien placés ailleurs; le songe d'Armando sert de prétexte à de fort jolis dialogues en prose où la causerie toujours spirituelle et parfois un peu alambiquée n'a rien de commun avec les conceptions bizarres et confuses qu'enfante le délire, et enfin, — je ne puis m'empêcher de le dire en finissant, — le héros du livre n'intéresse point. Dans les scènes capitales c'est Prati qui nous apparaît en personne sous un déguisement transparent, mais lorsqu'il se retire nous n'avons plus sous les yeux qu'un maniaque égoïste cl qui nous inspire plutôt de la répulsion que de la sympathie. Le dénoûment du poëme, cette mort lugubre d'Armando englouti dans les flots la veille même de son mariage, les exclamations d'Arbella au lendemain de la catastrophe, les sombres gémissements du vieux statuaire, tout cela a quelque chose de poignant, et pourtant je ne serais pas surpris si, en fermant le livre, un bon bourgeois
par rage, mais toujours fidèle au culte de la Muse, J^achèveral met jours entouré de ces grandes ombres, et le chant de Virgile sera le dernier qui parvienne à mon oreille charmée... a
de Florence ou de Turin félicitait intérieurement la belle Romaine d'avoir échappé à l'existence accidentée que lui promettait la tendresse d'un fou. Il ne me semble pas douteux qu'au point de vue de la conception générale Armando ne laisse beaucoup à désirer, mais, en dépit de ses défauts, cette œuvre qui porte l'empreinte du génie doit plaire à quiconque n'est pas entièrement dépourvu d'instincts poétiques, et par certains côtés le talent de l'auteur s'y montre agrandi et comme perfectionné.
Ce culte de la forme que Prati pousse si loin dans ce remarquable ouvrage ne nous frappe pas moins dans le joli poème de Ylncantesimo et surtout dans un Tolume publié plus récemment sous le titre d'Anitna e Monde et qui renferme un millier de sonnets. Nos lecteurs savent déjà qu'en ce genre de composition le poète tyrolien n'a point de rivaux, et ce serait trop peu dire que d'affirmer qu'il a soutenu sa réputation de peintre et de penseur en nous offrant cette nonvelle série de chefs-d'œuvre en miniatures. Dans ses sonnets d'autrefois, où pétille tant de verve et d'ardeur juvénile, on remarquait une certaine inexpérience des choses de la vie et trop d'uniformité comme dans un paysage de printemps. Un pareil reproche ne saurait s'appliquer au volume d'iinima e Mondo qui est bien ce qu'annonce son titre, c'est-à-dire un recueil d'observations piquantes ou profondes, une galerie de peintures lugubres ou délicates où le monde moral et le monde matériel apparaissent vivants avec leurs splendeurset leurs indicibles misères. Il y a telle de ces petites pièces, le sonnet 403 par exemple, où ces deux ordres d'idées s'allient avec un charme incomparable comme
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dans certains sonnets de Pétrarqne, In marte di Laura. Il en est d'autres à' demi satiriques, à demi attendris^ où le poëte s*essayant prématurément an rôle de vieillard badine agréablement sur sa a jeunesse perdue > qu'il met perfidement en opposition avec la jeunesse a bien employée ^ des adolescents d'aujourd'hui. En général, et quoiqu'il m'en coûte de contredire le jugement de Pascal sur le « moi odieux», les sonnets «personnels 9 de Prati sont ceux qui me plaisent davantage. La pièce intitulée : Etmùnstror... semble découpée dans une satire d'Horace, et le numéro 409 adressé ai tari e lasH est un chef-d'œuvre où le poôte trouve le moyen de persifler délicieusement son prochain tout en ayant l'air d'accomplir un acte de charité transcendante. Ces quatorze vers sont empreints d'une grâce inimitable, et si nous les traduisons c'est en demandant grftce pour notre impiété.
« Si, en traversant le glorieux Forum florentin, je vois le ciel menaçant s'apprêter à déchaîner ses tempêtes, je vous demande un abri, voûtes sacrées d'Orgagna, noble portique de Vasari. Là^ me mêlant à la foule des glorieux ancêtres qui semblent encore respirer sous le marbre, je crois entendre leurs voix accusatrices, et je cherche dans ma mémoire quelques grands »oms propres à concilier aux hommes d'aujourd'hui le respect des hommes d'autrefois. Ces noms trop rares, je les cite avec émotion, et je les bénis en les prononçant ; puis, me retournant vers ces simulacres austères, je m'écrie : « Reposez en paix ! votre race immortelle subsiste toujours ; à ces lutteurs rares et fatigués qui se débattent dans l'arène, il n'a manqué qu'un sourire de
celte éclatante fortone qui n'a loi que pour vous ! » liaifi, quelque admirable que soit ce sonnet, il est loin de figurer à titre d'exception et de phénomène dans cet opulent recueil, qui s'augmente tous les jours, bien que l'auteur n*ait pas cessé de consacrer des chants pins étendus aux grands événements qui se sont produits dans ces dernières années. Fidèle à ses affections qui lui inspiraient de si beaux accents en rhonnenr des vainqueurs de Magenta et de Solferino, il envoie un salut sympathique aux glorieux vaincus de Wissembourg et de Reichshoffen, et dans les vers qui suivent on sent résonner Técho de cette indignation généreuse qu'éprouvèrent, en 4870, tous ceux qui, — en Espagne comme en Italie, — avaient encore dans les veines une goutte de sang latin,
Pagna e vinci, o pugna e maori
D'un morir cbe trascolori
Le sembianze ai vincitori.
Pagna e vinci : e se la bionda
Schiatta alfin ripassa Ponda
Fuggitiva e fremebonda; Non riposi al suo coviglio,
Ha ogni madré, irato il ciglio,'
Le dimandi : « ov' è mio figlio? »
E ogni sposa in ogni tetto
Gon un orfano sul petto
Pianga e mostri un vacuo letto.... ^
t. « Latte et triomphe oa bien sacoombe en combattant, et que rhéielfime de ton trépas glace d'effroi ton indigne vainqueur ! Mail non.... que la Yictoire couronne ta vaillance! et si, l'ugitife et trembluita, les barbares aux cheveux blonds repassent le grand flMife, qaïUa ne trouvent point de repos au fond de leurs repaires 1 One lu mères, l'ail enflammé, demandent au tyran de Berlin où «ont leurs fils, et que dans chaque cliaumière de la Germanie il y an une veave qui pleure et qui, preasant un orphelin sur aa pol- (ite, saaglote aopièi d'une oonehe déawlel n
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Celte ode, si fortement conçue et si admirablement écrite, suffirait à faire la réputation d'un jeune poète, et l'exemple de Prati, dont l'ardeur et le souffle semblent croître avec Tâge, ne sera pas sans influence sur les nouvelles générations italiennes. Quoi qu'il en soit, cet apostolat d'un nouveau genre n*est pas près de sa fin, et, en assistant à Téclosion de ce chant du cygne, qui sans cesse recommence, nous nous prenons à espérer que Tharmonieux concert pourra continuer quinze ou vingt ans encore.
A côté de ces grandes œuvres où domine la fantaisie, productions d'un génie parvenu à son apogée, nous ne pourrions citer qu'un petit nombre de compositions poétiques dues aux écrivains de cette génération. Aleardi, le plus illustre des rivaux de Prati,. s*est laissé complètement absorber par ses études esthétiques, Gazzoletli est mort, MM. Regaldi et Dair Ongaro se sont occupés de critique ou de théâtre, et seuls peut-élre dans celte troupe d'élite, MM. Frullani et Tigri ont soutenu, sinon augmenté, leur réputation par la publication de quelques œuvres nouvelles. Les vers de Frullani sur la mort de sa sœur, madame Mannelli, et de sa nièce, madame 6iulia Anlinori, deux femmes qui étaient naguère l'ornement et l'orgueil de la société florentine, constituent, en elTcl, de louchantes élégies égales ou supérieures à celles qui figuraient dans le recueil de 48S5, et, dans les hymnes patriotiques où le poëte célèbre les triomphes inespérés qui ont élevé si haut Tltalie en 4859 et en 4860, on retrouve les chaleureux accents de l'ode à la Tour des Adimarû II n'en est que plus à regretter, qu'entraîné par le tourbillon de la vie politique, cet Athénien de Florence ait à peu près
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déserté Tarëne poétiqae; mais ici toute récrimination serait déplacée, car les services si désintéressés que Frallani a rendus depuis dix ans à ses concitoyens ont été trop appréciés pour qu'il ne tienne pas à honneur de sacrifier encore à Taccomplissement d*austères devoirs ses instincts les plus chers et le repos même de sa vie.
Lorsqu'on a engagé le bout du doigt dans le formidable engrenage de la machine officielle, il est bien difficile que le corps et Fâme ne s*y laissent prendre tout entiers ; mais il est heureusement dans Tordre administratif certaines fonctions qui n'excluent pas le culte des lettres, et depuis qu'il est inspecteur des études, M. Joseph Tigri semble avoir poursuivi avec un redoublement d'ardeur les travaux qui lui assureront une si durable renommée. Nous parlerons ailleurs de son remarquable roman de Selvaggxa^ mais je voudrais dire ici un mot du poëme des Selve. On sait quelle reconnaissance le docte éditeur des Canti popolari toscani doit aux montagnards de TApennin, qui lui ont fourni la plus grande partie des matériaux de son fameux recueil ; il a voulu s'acquitter envers ses collaborateurs bien-aimés par la publication d'un poème sur le châtaignier, l'arbre nourricier de ces populations alpestres, et cet ouvrage, commencé depuis plus de vingt ans, a palru en 1868, sons sa forme définitive, enrichi de notes instructives et précieuses surtout pour les lecteurs étrangers. Digne héritier de ses illustres concitoyens Rucellai et Âlamanni, H. Tigri, sans égaler peut-être ces grands modèles au point de vue de l'art, a su pour* tant donner à son œuvre un cachet plus personnel,
une empreinte plus originale. Il serait difficile, en
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effet, de s*iâentifier plus complètement avec son pays natal, et> parmi les écrivains toscans, il n'en est aucun qui connaisse aussi à fond les hommes et les choses, rhistoire naturelle et l'histoire politique de cette pittoresque région, qui s'étend de Florence à Pistoie^ et de Pistoie à Lucques. Mais, nous Tavons dit, dans le poëme des Sehe l'auteur s'occupe presque exclusivement des montagnes et des montagnards, et, dès le début de l'ouvrage, après avoir célébré en vers éclatants la fécondité du sol italien, il nous fait reposer à l'ombre de ces beaux arbres qui sont la richesse et forment la parure des fraîches vallées de TÂpennin. Il y a sans doute dans ce premier chant et dans les trois suivants des détails techniques dont rexposition paraîtra un peu trop étendue à quiconque est indifférent aux mystères de la vie végétative; mais on peut adresser le même reproche à tous les poèmes didactiques, aux Géorgiques aussi bien qu'à la liiseîde^ et, mieux que Spolverini, M. Tigri a ménagé les susceptibilités de ces lecteurs exigeants qui veulent s'instruire sans fatigue. Chacune de ses leçons d'arboriculture est régulièrement suivie d'un épisode adroitement amené et toujours intéressant, ou de brillants morceaux descriptifs, parmi lesquels je citerai la sombre et magnifique peinture du fléau connu à Pistoie sous le nom de Brucello^ V Hymne au soleil^ la Tempête 9ur k lac Scaffaiolo^ etc. Quant au cinquième chant, qui sert de couronnement à cette belle construction poétique, c'est une patriotique effusion, l'évocation de tous les événements d'éternelle mémoire que rappellent aux voyageurs les défilés de l'Apennin toscan, depuis la fin tragique du conspirateur Catilina, jusqu'à l'héroïque trépas de Fer-
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ruccio, qui, s'enveloppant au moment suprême dans les plis de son glorieux drapeau, ensevelissait avec lai pour trois siècles la liberté et l'indépendance de son pays. Ce mélange de scènes historiques et de rustiques peintures produit un effetdes pi us agréables, et, de tous les ouvrages du même genre qui ont vu le jour en Italie durant les cinquante deiliiëres années» le poëme de M. Tigri est peut-être celui dont Tensemble offre le plus d'attrait, bien qu'au point de vue de la forme l'auteur ne paraisse pas avoir atteint à la perfection continue qui séduit les lecteurs de la Pas^ tmzia^ ce chef-d'œuvre un peu monotone d'Arici» A tons autres égards la palme appartient au chantre des&/i;e, qui, au moment où la vieille Étrurie allait disparaître dans la grande unité nationale, a su ra* nimer les splendeurs d'un passé merveilleux en inaugurant dignement pour sa part la nouvelle ère littéraire qui s'est ouverte en 1860.