‹ L'Italie est-elle la terre des morts? (volume 2)Chapitre 63 sur 64 · LE PETIT BAISER · texte numérisé non relu

LE PETIT BAISER

(OVasiUo.)

Au coin de ta bouche, enfant blanche et rose,

Je veux déposer Un petit baiser.

Ne me dis pas non, c'est si peu de chose !

Il ne coûte rien, Et fait tant de bien!

Au coin de ta bouche il murmure et passe :

Dès qu'il a passé, 11 est effacé.

Môme le bon Dieu n'en voit pas la trace.

Même le bon Dieu j

N'y voit que du feuf

S'il te fait plaisir, tu pourras m'en prendre

Encore un ou deux, Et vingts! Yeux....

Si tu n'en veux pas, c'est facile à rendre :

Si tu n'en veux pas, Tu me le rendras I

TeDe est la chanson napolitaine. On le voit, elle est surtout amoureuse; mais de quoi voulez-vous qu'une chanson vous parle, sinon d'amour? Il y a le vin; mais le lazzarone d'autrefois était singuHèrement sobre , et si Ton rencontrait un honmie ivre par les rues de Naples, ce n'était jamais qu'un soldat suisse ou un gentilhomme anglais. II y a encore la liberté , mais le lazzarone n'en a jamais senti le besoin, et du reste, comment voulezvous que les chansonniers napolitains sachent qui est la liberté, puisque dans notre siècle, et après toutes nos révolutions, les chansonniers français la confondent encore avec la gloire. Reste donc l'amour, qui est toute la \ie de ce peuple, bien qu'il commence à se faire vieux. Et d'ailleurs, toute l'histoire d'Italie n'est qu'un long récit d'amour ; c'est Baibo qui l'a dit en nous racontant la \ie de Dante. Dans la chanson napolitaine, j'ai montré le beau côté du peuple de Naples , la poésie de son caractère et de ses mœurs. Il y a maintenant à étudier le revers de la médaille, le laid, la prose. Nous allons laisser de côté le poète lyrique, et donner la parole au poète comique, Pasquale Altavilla.

LE THÉÂTRE POPULAIRE. — Mort de Brîghella, de Gianduja, de Meneghino, du docteur Gratien, de Meo Patacca, de Cassandrino. — Stenterello fait de Ja politique. — La tragédie populaire à Rome. — Anecdotes sur le public romain. — Filippo Tacconi — Une soirée dans une ostérie du Ghetto. — L'artiste plastique. — Mésaventures d'un souffleur. — Pulcinella : d'où il vient et ce qu'il est. — Molière à Naples. ~ San Carlino; Ja Comète du 13 juin. ~ Pasquale Altavilia. — Les enfants de ia Madone.

Hâtons-nous seulemeût , car ce théâtre ne tient plus que sur un pied : les dialectes s'en vont en Italie, parce que ritalie cesse d'être une poignée de municipes égrenés au hasard, elle devient une nation, une patrie. Les dialectes s'en vont , et avec eux les masques populaires. J'ai lu de bien jolies chansons en vénitien de M. Dall*- Ongaro, que nous connaissons à Paris, mais ce n'est point en vénitien que Mauin dictait ses proclamations, et que M. Dall'Ongaro lui-même écrit ses tragédies. Brighella, Pantalon et tous les héros burlesques de Gozzi sont bien morts.

A Turin, j'ai cherché le type piémontais, ce gamin sournois et bon enfant qu'on appelle Gianduja ; je l'ai vu relégué au fond d'un cul-de-sac et n'amusant plus que des bébés et leurs nourrices. J'ai bien trouvé à sa place, dans Turin même, au Girco Balbo, le Stenterello de Florence, mais il faisait de la politique et se moquait

des prêtres et du gouvernement absolu. Ce fut pour moi une surprise d'autant plus vive que la satire cQaloguée où je rencontrai ce personnage, en entrant tout à coup et par hasard dans un théâtre en plein vent, était une pièce de moi, le roi Babokin, traduite en toscan et considérablement augmentée. U va sans dire qu'on avait changé le titre et omis le nom de Tauteur.

Milan est comme l'enfant grec de Victor Hugo : elle veut de la poudre et des balles. Elle parle de plus en plus et de mieux en mieux la grande et vraie langue, et elle renonce à celle de Maggi, de Balestrieri et de Garlo Porta. Je ne crois pas que depuis Tommaso Grossi, son dialecte flûte, pimpant, ait jamais tintiné en beaux vers. Quant au Meneghino d'autrefois, il n'en est plus question : les Lombards n'applaudissent maintenant que la Giuditta de la tragédie nouvelle, enfonçant un poignard italien dans le sein du tudesque Holopheme.

Bologne elle-même, la docte Bologne, met aujourd'hui des voyelles entre ses consonnes, et ne dit plus spnzer au lieu de spingerCy dans son patois presque polonais. Elle n'a plus de serrurier comme ce Jules César délia Croce qui fit quatorze enfants et quatre cents brochures en dialecte. Son docteur Gratien n'amuse plus personne : elle a d'autres pédants plus terribles à flétrir et à chasser, et elle n'en rit pas....

 Rome même, je n'ai retrouvé nulle part le Meo Patacca, le Ker^à-Bras de la ville étemeDe. Dans le poème orthodoxe de Berneri, dédié au pape Clément XI, il mettait le feu au Ghetto, qui est le quartier des juifs, et le saccageait très-chrétiennement. Mais le Transtévérin de notre temps a des idées moins catholiques. Si on lui laissait le choix, il brûlerait plus volontiers le Quirinal.

J'ai aussi cherché, le long du Tibre, cette ancienne

marionnette qu'on appelait Cassandrino, ce vieux gar^ çon vêtu de rouge dont Stendhal nous avait parié si gaiement. Je n'ai pu le trouver : hélas ! on ne se moque plus des cardinaux à Rome. Il y a certains d^rés d'opposition où la raillerie ne suffit plus. Il çn est même où le rire ferait horreur. Tartufe n'est point amusant^ pas même dans Molière.

Ce n'est pas que le dialecte romain ou romanesco, qui tient du toscan et du napolitain (Rome étant située entre Florence et Naples), soit complètement oublié chez les Monteggiani des sept collines, chez les Romani du Corso et de l'ancien Champ de Mars, chez les Popolani de la place du Peuple et des quartiers voisins, et surtout chez les Transtévérins qui r^ent au pied du Janicule.

J'allai un soir l'étudier, cet italien redondant et fi^ rement accentué, dans un petit théâtre qui s'ouvre sur la place Navone. La façade de ce monument ressemble à une porte de remise, et l'intérieur à l'échafaudage d'une future salle de concert. Le public était un peu mêlé; mais je n'hésitai pas à le suivre, et payant mes cinq baïoques au contrôle, j'entendis et je compris sans peine les comédiens ordinaires du peuple romain.

On donnait la Didone, de Métastase, traduite en dialecte et augmentée d'un prologue par M. PhOippe Tacconi. Ce prologue était la plus amusante des scèânes populaires. On y voyait des gens du peuple réimis au cabaret pour préparer la représentation de la tragédie. Toutes les petites vanités des cabotins s'éveillaient tout à coup chez les artistes improvisés, et le pauvre directeur, molesté par les hommes, qui voulaient tous jouer le personnage d'Énée, par l'amoureux, qui ne permettait pas à sa maîtresse de se montrer en public.

et par mille nouveaux venus qui demandaient Tintroduo tion de nouveaux rôles pour eux, était sur le point de les envoyer à tous les diables. Une femme réclamait la préséance sur une autre par la raison que son père tenait boutique, tandis que le frère de sa rivale était un misérable journalier.

Cependant, tout s'arrangeant pour le mieux, nos comédiens montent sur les planches. Mais ici naissent de nouveaux obstacles. Les uns reviennent gris du cabaret, les autres n'en veulent pas bouger, les fenunes se font attendre et sont à leur toilette; d'autres ont peur et menacent le soufHeur de coups de pied à la tête si la mémoire vient à leur manquer, et tous demandent à grands cris le directeur, qui pour le fard, qui pour le costume, qui pour rien du tout. Enfin tous sont prêts et le rideau se lève.

Énée entre en scène et le public bat déjà des pieds et des mains.

Non, je n'ai jamais rien entendu de {dus gai que cette tragédie. Ce n'était point une parodie comme celles que nous pouvons entendre tous les soirs sur nos petits théâtres, mais une belle et bonne traduction en langue populaire du beau style métastasien, et le comique n'était pas dans l'altération du texte, mais dans les sproposUi des acteurs qui prenaient leurs rôles au sérieux. C'était la langue qui se moquait du dialecte et non le dialecte de la langue. Les Italiens ont cela de bon, qu'ils respectent leurs chefs-d'œuvre et en général toutes leurs gloires, et ne se permettent jamais de rendre ridicule ce qui leur a fait honneur. Loin de là, dans les scènes pathétiques , ces bouffons en guenilles, ayant pour panaches des crihs de chevaux, pour ceinturons des bouts de ficelle, ou figurant des héros antiques avec des uniformes de tambours-majors, devenaient sérieux

et si sincèrement émus, que le public entier pleurait à chaudes larmes.

Ce public n'était pas moins curieux à observer que les personnages. U ne restait pas cloué à sa place, dans l'attitude critique de nos Parisiens, à juger l'auteur, les acteurs et l'œuvre, mais il prenait part à l'action et ne jugeait qu'Énée, Didon et larbas; hurlant de plaisir, non pas quand on jouait bien, mais quand le personnage sympathique était heureux, et accompagnant le drame de mille exclamations de joie, de terreur ou de pitié ; vous eussiez dit un chœur antique.

On raconte qu'un jour le public fit irruption sur la scène pour arracher des mains à un fils dénaturé le couteau dont il allait frapper sa mère. Une autre fois, au théâtre, les soldats de garde, par pitié pour Desdémone, cassèrent le bras à Othello.

Après le départ du pieux Troyen et les imprécations de la reine abandonnée, j'eus l'idée d'aller serrer la main aux artistes qui m'avaient si énergiquement égayé. Une enfilade de couloirs assez pareils aux catacombes de Saint-Sébastien me conduisit sur la scène. Je fus reçu par M. Filippo Tacconi en personne, qui est à la fois le poète, le directeur, le régisseur et le premier comique de ce théâtre singulier. C'était un homme petit, pâle et très-blond, avec une tête allemande, des yeux fantasques, un geste italien et un dos passablement courbé : j'indique ce signe particulier parce que Tacconi en a fait une source inépuisable de belle Jmmeur : il exploite sa bosse comme Triboulet et Polichinelle. Le directeur m'accueilbt de son mieux, et comme je lui demandai l'histoire de son théâtre, il m'invita à aUer trinquer avec lui dans une ostérie du Ghetto.

Nous voilà bien loin du temps de Meo Patacca. Le quartier des juifs est maintenant le plus agréable aux

comédiens parce que le vin y est meiUeur et les cigares > I

moins chers d'un demi-baïoque. Nous allâmes donc i

nous installer dans Tostérie, meublée d'une table, de j

quelques bancs et d'une formidable rangée de tonneaux. On y parlait une langue étrange que les Romains eux-mêmes ne comprennent pas, une confusion d'hébreu, d'italien et de romanesque. Tacconi fit apporter plusieurs fogliette d'excellent vin , et groupa autour de lui les amis qu'il avait invités à nous suivre. Il y avait un amoureux, un comique, er soffione (le souffleur), et un personnage étrange, poète en ses moments d'exaltation et qui faisait parade et métier de sa beauté, car il avait une tête superbe : il servait de modèle aux peintres français et allemands, et s'intitulait artiste plastique. Nous fimes une passadella, sorte de cérémonie bachique qui rappelle un peu les commerces d'étudiants dans les kneipen allemandes. Au bout d'une heure, nous nous tutoyions tous. L'artiste plastique avait vidé deux bouteilles d'une haleine, et il improvisait des vers sur la décadence de Rome. L'amoureux était à couteau tiré avec le comique pour la violation d'une loi de la passadelle, dont le code est si compUqué qu'il en résulte souvent de mauvais coups. Quant à Tacconi, loin d'interposer son autorité de directeur, il ne quittait pas des yeux la scène et n'en perdait pas un mot. Je parierais qu'elle figure maintenant dans une de ses pièces.

Je le secouai de sa contemplation et lui rappelai qu'il devait me parler du théâtre de Rome.

Il se le fit dire deux fois, ne renonçant qu'à grand peine à son rôle de témoin. Il finit par séparer les combattants : ce fut un grand sacrifice. Puis, avec un soupir de regret, il se donna tout à moi.

C'est depuis peu que le dialecte s'est introduit sur la scène, à Rome. Autrefois le peuple avait la comédie ita-

lienne et la comprenait fort bien. Le premier essai de théâtre romanesque eut lieu en 1834. Un souffleur nommé Annibale Sanzoni eut Fidée de traduire Goldoni dans ridiome populaire. La tentative obtint un plein succès. Goldoni est un observateur curieux, pénétrant, \m peu grave, ne riant que par boutades et par éclats : il gagnait beaucoup dans le costume transtévérin, surtout quant au style, car son italien a toujours Fair mal traduit d'un français qui ne serait pas excellent. Sanzoni rendit donc un grand service au moraliste éminent que les Italiens mettent au-dessus de Molière.

Par malheur, tandis que le traducteur soufflait sa prose, enfermé dans le trou fatal d'où il ne pouvait sortir, sa maîtresse abusait de cette incarcération pour lui jouer des tours abominables. Ce serait unejamentable histoire à raconter que celle de Sanzoni. Il quitta le théâtre ; on ne sait s'il est mort ou vivant.

Après lui un employé , nommé Randanini, continua les traductions en romanesque; mais la comédie ne suffit bientôt plus au dialecte émancipé. H revêtit le péplum et chaussa le cothurne. Alfieri, ce robuste rhéteur que les Italiens mettent au-dessus de Shakspeare , prit ses entrées sur les tréteaux du petit théâtre romain. Enfin Tacconi vint, et le premier à Rome essaya le drame populaire et local. Il amena en scène de vrais Transtévérins tirant le couteau et faisant Tamour comme cela se pratique au delà du Tibre. Il est maintenant le favori du peuple et , en parcourant avec lui le Transtévère, j'ai vu toutes les notabihtés du quartier se prosterner devant nous deux.

Tacconi .soutient par son travail une famille d'artistes et réjouit le peuple de Rome. Sans lui tout ce pauvre monde périrait de faim ou d'ennui. Il dépense une activité et une fécondité extraordinaires pour donner au

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autres du plaisir et du pain — et il mourra pauvre.

U a composé entre autres bonnes choses, une tragédie de Médée dont j'ai Toriginal entre les mains : c'est un hommage du poète. Je la trouve plus originale que celle du duc deVentignanOy la meilleure Médée italienne, et incomparablement plus gaie que celle de M. Legouvé, £n me racontant toutes ces choses, àrostérie du Ghetto, Tacconi m'avait aussi parlé de la poésie populaire, moins lyrique à Rome que dans les autres villes itar lionnes, peut-être parce que le peuple romain est plus actif et , il faut le dire , plus bourgeois que le lazzarone ou le gondolier. — Rome a aussi ses improvisateurs , mais ceux-ci montrent plus de bon sens que de fantaisie* Ils sont quelquefois appelés , devinez où ? à l'école de médecine. Il se lit souvent à Rome, en public, d'agréables dissertations chirurgicales, entre lesquelles des poètes, invités à ces doctes récréations , improvisent des octaves ou des ritournelles. Un certain Giuseppe Benai s'est fait une réputation dans ces intermèdes singuliers.

Ainsi nous causions tranquillement de théâtre et de poésie, quand les soldats du pape, d'ailleurs très-polis, vinrent nous prier d'évacuer la salle. Je suis encore à me demander pourquoi. Nous sortîmes donc, l'oreille basse et la main sur la bouche, comme si nous venions d'échapper au fort Saint-Ange ou aux plombs vénitiens. Mais quand nous eûmes franchi les Umites de ce quartier suspect, l'artiste plastique releva fièrement la tête, et, drapé dans son manteau comme le Sophocle du musée de Latran, nous improvisa un second chant sur la décadence de Rome.

Cependant si Gassandrino, Meo Patacca, si les pantins du Transtévère et du Vatican sont allés rejoindre Gianduja, Brighella, Gratien et tous les masques bouf-

fons de rancienne comédie , leur aïeul à tous est encore sur le trône de Naples ; il se nomme Pulcinella.

D'où vient la longévité de ce personnage ? De trèshautes raisons qui mériteraient un long travail. Naples peut-être est la terre la plus féconde et la plus cultivée de ritalie , mais sur les hauteurs seulement. En bas , croupissent la misère et l'ignorance. La populace du port et de Sainte -Lucie est un ramassis de sanfédistes dévots et pillards qui sortent des égouts-les jours d'émeute et mettent le feu à la ville au nom de saint Janvier et au cri de Vive le roi ! Ces bandits sont maintenus dans leur sacro-sainte nullité par ceux qui les mènent. Ils n'ont jamais ouvert un livre, ni tenu une plume ; ils ne savent que leur catéchisme et leur couteau. Quand vous leur parlez italien, ils vous répondent qu'ils n'entendent pas les langues étrangères. Ils ne comprennent que leur patois, grossier dans leur bouche obscène, et brutal comme eux.

Si bien qu'en fait d'art, ils ne sauraient s'élever plus haut que Polichinelle. Ce masque, le dialecte, l'ignorance , le sanfédisme , le pillage , saint Janvier , tout cela se tient à Naples , et vit pêle-mêle et moujrra du même coup.

On a beaucoup écrit sur PolichineUe. On l'a fait descendre du Maccus des farces atellanes : on en dit autant d'ailleurs du Meo Patacca transtévérin. Mais conmie le nom de Pulcinella s'obstinait à ne pas ressembler à Maccus , malgré les efforts violents des étymologistes , on s'efforça de l'extraire du bas latin Put-licenuSy qui veut dire poulet. Pour expliquer cette dérivation, l'on fit remarquer que le nez de rhistrion ressemblait au bec de ce volatile. Et voilà notre masque bien et dûment descendu des Romains et même des Étrusques, d'autant plus qu'on a retrouvé sur des bas-

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reliefs ou des vases antiques certaines figures de Tautre monde qui ne lui ressemblaient pas du tout.

La tradition, moins folâtre que Tëtymologie, a gardé la mémoire d'un certain Paolo Ginella, natif d'Acerra, vendangeur barbouiQé de lie, au nez en bec de corbin, qui amusait très-fort nos Angevins alors maîtres de Napies. Ils l'appelèrent à leur manière Paul Ghinel , d'où Polichinelle. Si l'anecdote n'est pas vraie, elle est du moins vraisemblable, et je conseille à mes lecteurs de s'en contenter.

D'où qu'il vienne du reste, il est bienvenu à Naples, ce masque noir aux vêtements de pierrot, qui fait encore la joie de la ville et de la cour.

On ne sait au juste ce qu'il est, ni à quoi il sert dans les comédies; tour à tour stupide ou fourbe, dupeur ou dupe, honnête honmie ou filou , ce n'est pas un caractère , ni même un type : c'est le personnage burlesque de la pièce, celui qui fait rire , bon gré mal gré , dès qu'il entre et quoiqu'il fasse, avant même qu'il ait dit un mot : voilà tout.

Le petit théâtre San Garlino , en ce moment , est la résidence officielle de Pulcinella. On le voit bien ailleurs, à travers les mélodrames et les tragi-comédies du théâtre Sebeto, où il joue son rôle dans la guerre de Troie et dans l'histoire romaine. Mais il n'est là qu'en sous-ordre et pour égayer les scènes funèbres, comme les fossoyeurs de Hamlet. A San Garlino , la meilleure place est à lui ; il se campe au premier plan, au milieu de la scène. Voulez-vous savoir quel genre de pièces il joue et quel genre de rôles, sur ce théâtre de troisième ordre que les pédants s'obstinent à trouver de mauvais goût ? On y donne le Médecin malgré lui de notre Molière, et cette comédie est tellement dans les habitudes du public napolitain , qu'elle n'a pas Tair d'être

traduite. Elle est reistée au répertoire, et ce peuple, qa comprend fort bien cette gaieté-là, rit et applaudit tout son soûl , sans se douter nullement que la pièce vient de France, qu'eUe a deux cents ans, et qu'eUe fut écrite par le premier comique des temps modernes. Elle se donne telle quelle à Naples : seulement SganareUe est remplacé par PulcineUa.

Ce théâtre existe depuis trois quarts de siècle. Vivait alors un Gammaraiio (famille d'artistes et de poètes napolitains , conmie les Taglioni et tant d'autres) : et ce Gammarano, nommé Vincenzo et surnommé Giancola, divertit si royalement le roi Nasone, qu'il d[>tint delui la concession de San Garlino. G'est lui qui fut le prince des Polichinelles. Le masque passa depuis de main en main ou de visage en visage jusqu'au jeune Antonio Petito, qui le porte à présent avec beaucoup de verve , de grâce et de bonne humeur.

Ge n'est pas que Puldnella soit le seul acteur de San Garlino. Il y en a beaucoup d'autres qui restent comme types avec leurs figures et leurs noms , dans les pièces nouvelles , comme il arrivait du temps de notre Poquelin. Tel était Pancrace le Biscéliais , le bouffe Tartor glia, le Guappo (matamore), la Carattemf a (la du^e), le bégayeur, etc. Tel est encore le Carattere sciocco (rimbëcile): un rôle qui appartient de droit à Pasquale Âltavilla.

Ge n'est pas non plus que San Garlino soit pur^nent le théâtre de la foire. Partni les innombrables productions qui ont iDustré Filippo Gammarano (fils de Giancola), Orazio Schiano (auteur de soixante-dix pièces, ment en 1837), et l'inépuisable Altavilla, qui règnemaintenant, il y a nombre de comédies dignes de ce nom et qu'une semaine de travail tendrait excellentes. J'en connais ime entre autres qui est un chef-d'œuvre et dépasse de

beaucoup tons nos vaudevilles; elle a pour titre : An^ neUay tavemière à la porte Capauane^ et pour auteur un homme de génie qui ne s'est pas nonuné.

En 1857, je crois (l'an de la comète), je passai un soir d'été devant ce petit théâtre, et je lus sur l'affiche les mots suivants :

c M. Pasquale Altavilla, encouragé par l'imprésario plein de zèle et de sollicitude, a écrit ces jours passés une comédie nouvelle où il a exploité de son mieux le ridicule récent d'une superstition populaire.... Cette comédie, qui se donnera ce soir pour la première fois, porte pour titre : PiUcinella e lo patrone svjo appavrrati e impazzuti pe la cometa de lo IZ giugno, « Polichinelle et son madtre effrayés et timbrés à cause de la comète du 13 juin. »

Je me précipitai, tête baissée (on descend pour entrer à ce théâtre), au parterre de San Carlino. Je tombai dans une étuve où se pressait une foule compacte. La toile se leva, et toute cette foule partit d'im immense éclat de rire qui commença à neuf heures du soir et se prolongea jusqu'à minuit. On ne songeait plus à la salle torride, on ne voyait plus que la scène. Or, il s'y passait ce qui suit :

Un riche propriétaire de province, qui vivait heureux et se nommait Prosdocimo, a fait la sottise d'apprendre à lire à l'âge de 58 ans. Depuis ce moment, il est le plus disgracié des honmies. Il s'est abonné au Courrier de Paris et il y a lu la menace de l'astrologue allemand. Aussi vit-il sur des charbons ardents. Il a acheté un lorgnon, un binocle, une lorgnette, une longue-vue et un télescope. H passe des journées à regarder le ciel. H ne veut plus ni manger, ni boire, ni faire ses affaires, ni payer ses dettes. H a posté Polichinelle sur l'astrico (terrasse supérieure) de sa maison, pour que Pohchi-

neUe le vint avertir aussitôt qu'il apercevrait une idée de comète. Prosdocimo tient sa montre à côté de lui, et il la consulte de minute en minute pour savoir combien il lui reste de temps à vivre. Il a promis sa fille à un jeune homme de Naples, fils d'un avocat, et lorsque l'avocat, qui ne croit pas à la comète (parce que, dit-il, il vend des blagues et n'en achète pas), arrive avec son fils pour conclure le mariage, l'avant-veiUe du 13 juin, Prosdocimo se lève furieux et veut le mettre à la porte.

En ce moment PolichineUe tombe comme une bombe du haut de la terrasse. Il vient de voir la comète qui monte et descend dans l'air par des mouvements d'oscillation formidables. Elle a une queue terrible qui s'est déjà brisée en heurtant un tuyau de cheminée. Toute la maison est dans l'épouvante jusqu'à ce que l'avocat, à force de questions, arrive à comprendre ce qu'a vu le pauvre homme. Cometa, en napolitain, signifie aussi cerf-volant.

Alors un pédant de village, digne émule des Pancrace et des Marphurius de Molière, se met à donner une leçon à Polichinelle. Non, rien n'est plus bouffon, dans tout le théâtre ancien et moderne, que l'enseignement cosmographique de Don Ciccio Comacchio. Et rien n'est plus exorbitant dans tout Rabelais que la scène où Polichinelle rend à sa maîtresse (comme M. Jourdain à Nicole) toute la science qu'il vient de recevoir. La saUe était ivre et folle : c'étaient des contorsions de rire à épouvanter un homme qui serait entré là de sang-froid.

Pohchinelle dit un mot très-profond, lorsque le pédant lui a expliqué très au long, en termes scientifiques, par quelles évolutions la comète devait tomber sur notre globe.

« Mon Dieu ! s'écrie-t-il, que de paroles il faut pour mourir ! »

Au second acte, il y a une scène qui est un chefd'œuvre. Le 13 juin est arrivé, un orage éclate, Polichinelle est transi de peur. Tout à coup, surpris par un éclair, il perd la tête et traverse la scène comme un possédé, lorsqu'il rencontre imefort belle personne, entrée là sans qu'il la vit. Il s'interrompt alors dans ses exclamations d'épouvante pour lui- demander en souriant : « Es-tu fille? « Et, comme elle lui répond que oui, il oublie tout à fait la comète, l'orage et la fin du monde, et ne songe plus qu'à l'épouser.

Ah! les poètes s'en vont chercher bien loin la poésie : oîi la trouver pourtant plus belle, plus vivante, plus spontanée, plus passionnée que là?

Enfin, voici la fin de l'histoire . L'avocat veut profiter de la toquade de Prosdocimo pour se moquer de lui et terminer gaiement l'affaire. Il lui montre un journal, Verità e Bugie, espèce de Figaro napolitain, quelquefois spirituel, et dans ce journal il est dit qu'après le choc de la comète, les hommes sauteraient dans un astre quelconque : Saturne, Mercure, Mars ou Vénus. Prosdocimo le croit, parce que c'est imprimé. Il se laisse donc emmener à Naples pour mourir en compagnie. Le 13 juin, on le grise de vin de Malaga, on l'achève avec de l'opium, et on le transporte ivre-mort à Gapri, dans la grotte bleue. C'est là que se passe le troisième acte. Prosdocimo et Polichinelle se réveiQent et se croient morts : imaginez-vous la scène. Puis, regardant autour d'eux et se voyant dans la grotte enchantée, ils se supposent enlevés dans la lune ; plusieurs apparitions merveilleuses viennent confirmer leurs soupçons, et cette erreur de haute fantaisie, et riche en imaginations les plus extravagantes, se prolonge à la grande joie des rieurs jusqu'à ce qu'un couple amoureux aborde, la main dans la main, sur la nue d'azur : c'est la fille de.

Prosdocimo et le fils de l'avocat , qui sont dëjà mari et femme.

Cette pièce était bien la cent-trentième de Pasqnale Altavilla, le poète contemporain qni ressemble le pins à Molière : au Molière des pièces en prose, bien entendu, car la rime, à mon avis, changeait complètement ce maître souverain. Aussi se passe-t-il maintenant à Naples ime chose curieuse : tandis que le thëâti'e de haute comédie (les Fiorentini) n'offre guère que des vaudevilles de M. Scribe ou des mélodrames de M. Dennery, le tréteau populaire de Polichinelle continue les traditions de notre grand siècle, et donne des comédies pareilles, sinon égales, au Bourgeois gentil'homme et h M. de Pourceaugnac.

C'est maintenant Altavilla qui règne sur ce théâtre; acteur et auteur, comme Molière, et d'ime incroyable fécondité. Comme acteur, dans les rôles qu'il se fait, il a le génie de la caricature , de la grimace et de cette exagération qui souvent, plus vraie que nature, est la réalité de l'art. Je n'ai trouvé à Paris qu'un comédien qui pût donner une idée d'Altavilla : Frederick- Lemaître. Imaginez-vous ce grand artiste jouant Falstaff ou Harpagon.

Comme auteur, Alta\illa porte au plus haut point toutes les qualités comiques : fantaisie, observation, gaieté, netteté, franchise, tendresse, variété, vérité. Avec im peu plus d'ordre et de mesure, il aurait pu sortir de Naples, à qui l'Europe l'eût rendu riche comme M. Scribe et célèbre comme la Ristori.

Cet homme extraordinaire gagne une vie misérable en faisant un métier de forçat. U joue la comédie deux fois par jour, car son théâtre a deux représentations quotidiennes et coup sur coup ; il a des répétitions tons les matins, et, dans Imtervalle, il donne des leçons de

LE THÉÂTRE POPUIAIRE. 263

guitare, chante comme ténor dans les églises, ne manque

pas une messe, car il est fort dévot, dirige des théâtres

d'amateurs et descend au besoin à Toffice d'écrivain

public. Où a-t-il donc composé les cent trente pièces

qu'il a faites? Le matin, avant le jour, dans la cuisine

où il se sauve pour n'être point dérangé, ou le soir au

théâtre, durant les entr'actes et les instants où il n'est

pas en scène. Il gagne, dans cette fièvre incessante,

quelque deux cents francs par mois, avec lesquels il

élève honorablement sept enfants, qu'il doit nourrir....

Un jour il trouva sur son escalier deux petits orphelins abandonnés ; il les porta dans les bras de sa femme et leur demanda s'ils s'y trouvaient bien. Ils répondirent que oui.

« Restez-y donc, leur dit-il, je,travaiUerai un peu plus : vous serez les enfants de la Madone. »

NAPLBS ET LA SICILE. — La ceosure en Italie. — Bévues des censeurs, petites ruses des écrivains. — Titres postiches. — P. de Virgilii. — Niccola Siile. — Naples exilée à Turin.— Imbriani, Scialoia, Mancini, Laura Mancini, Mariano d'Ayala, Pietro Leopardi, San-Donato, etc.— Les soldats de l'indépendance : le général UUoa. •— Les Siciliens : Perez, Giudici, Ferrara, La Farina. — Michaele Amari : comment fut publiée son histoire des Vêpres, — Où sont maintenant les Siciliens.

On voit ce que donne le génie populaire, réduit k ses propres ressources, dans ce pays aimé des dieux. Qu'on se figure maintenant ce qu'il donnerait s'il était protégé par le pouvoir, ou s'il pouvait se développer à son gré dans un pays libre.

Mais le pouvoir le persécute au lieu de le protéger. Jamais, et nulle part, despotisme plus arbitraire et plus minutieusement puéril n'a opprimé ni molesté la pensée humaine avec Tobstination de rigueur et de sottise qu'a montrée la police de Naples avant et après

Toute feuille de papier qui s'imprimait dans le royaume, en journal, en brochure ou en volume, devait passer sous les yeux d'un réviseur qui était chaîné de la lire et de la corriger. Il devait examiner ainsi une quarantaine de journaux qui se publiaient dans la ville, et tout ce qu'il plaisait au premier venu de confier au public par la presse. Il s'exténuait dans ce tra-

vail de maître d'école et de sage mentor, et il en était récompensé par la déconsidération miiverselle.

Quand je dis le censeur, je me trompe, il y en a deux : Iim appartient au clergé, l'autre à la police. Celui-ci, douanier politique, empêche l'introduction de phrases ou d'idées frauduleuses contre ce qu'on appelle effrontément Tordre social. L'autre, douanier religieux, prévient la contrebande anti ultramontaine.

Or, c'est déjà là une oppression insupportable pour tout écrivain qui a une cause à défendre ou seulement une idée à exprimer, c Bon gré, mal gré, dit un Italien, la censure collabore avec les auteurs; la censure se retrouve dans toute parole, dans toute expression que vous Urez dans nos livres, car à chaque sentiment, à chaque idée, à chaque libre élan de l'imagination, se mêle inévitablement la pensée du censeur. » On le craint avant d'écrire, on le voit quand on prend la plume ; vous le sentez derrière vous lisant par-dessus votre épaule et biffant la phrase que vous venez de commencer. Si bien que, pour échapper à cette observation, vous vous substituez à lui, vous finissez par penser ce qu'il pense et par écrire avec ses ciseaux. Tout écrivain, en Italie, était doublé d'un censeur qui le tenait en laisse. L'écrivain et le censeur étaient soudés l'un à l'autre comme l'âme et la bête dans Xavier de Maistre, et la bête finissait toujours par avoir le dessus.

Voulez-vous savoir maintenant ce qu'était la censure à Naples? Je vais citer quelques traits d'elle : ils en diront assez.

On lui présenta un jour un manuscrit sur le galvanisme : elle le refusa net en croyant qu'il s'agissait de calvinisme.

YoTis connaissez ia Dame aux camUiaSy de M. Dumas fils? Pour la faire passer à Naples, on a fait de la courtisane une jeune fille honnête, mais d'humble naissance, qu'un fils de famille veut épouser. Si bien que Imtenrention du père et tout ce qui s'ensuit n'a d'autre but que d'éviter une mésalliance de condition.

L'amour était défendu, quand il n'avait pas pour objet un^ jeune fiHe et qu'il ne se dénouait pas légalement. Si bien que les sonnets de Pétrarque auraient été refusés de notre temps, malgré leur platonisme virginal : vous savez que Laure était mariée.

Le duel était prohibé au théâtre; je laisse à compter le nombre de pièces exclues par cette prohibition.

Luther, Calvin, Gampanella, Voltaire, Gioberti, mille autres ne pouvaient pas même être nommés dans un article. £n d'autres termes, la philosopliie tout en- * tière était défendue, excepté celle du docteur Anselme et de ses adhérents.

J achetai un jour un livre imprimé à Naples vers 1 850 et portant ce titre : Lalogique de Hegel. J'étais curieux de savoir conunent cette formidable hérésie avait passé dans le royaume des Deux-Siciles. Mais rétonnement où j'étais ne dura pas longtemps. L'auteur confessait ingénument, dès les premières pages, qu'il n'avait jamais lu de sa vie une seule ligne de Hegel. Le reste de ce gros volume était consacré à saint Thomas d'Aquin.

Un autre jour je rencontrai à Naples un de mes amis qui riait aux larmes. D sortait de chez le réviseur. Le ré\'iseur venait de lui biffer un seul mot dans un long article. Ce mot était eziandio, qui veut dire aussi. Pouj>quoi cette rature ? Parce que eziandio se termine en Dio et que Dio signifie Dieu.

A ce compte, on nous défendrait en France le mot

à' adieu y ca qui gênerait beaucoup nos poètes de romances.

Une autrefois on présenta au censeur une grammaire française « à l'usage des Italiens. » Le censeur coupa ce mot Italien : il le trouvait révolutionnaire.

Encore s'il n'y avait que Naples 1 Mais M. de Yarenne vous a raconté l'anecdote du professeur Astolfi de Milan y qui avait écrit un traité de gnomonique. Les trois censeurs, à ce titre effrayant, tremblèrent de tous leurs membres et demandèrent que l'auteur fût mis en prison sur-le-champ.

n fallut l'intervention d'un mathématicien officiel pour expliquer à ces braves gens que la gnomonique n'attaquait pas la propriété ni le gouvernement, mais qu'elle se bornait à tracer des cadrans solaires.

On n'était pas plus spirituel à Turin, avant 1848. Le sympathique auteur du Docteur Antonio, le comte Ruffini, rapporte dans ses Mémoires d'un conspiratev/r*que la censure piémontaise avait substitué le mot lealtà, loyauté, au mot plus dangereux de libertà dans un chœur fameux de Bellini. Le chanteur Ronconi se le tint pour dit et, dans un air de VÉlionr d'amour ^ au lieu du vers connu :

Vende la libertà, si fè soldato.

Il vendit sa liberté et se fit soldat,

il chanta spirituellement : Vende la lealtà (il vendit sa loyauté) : je laisse à penser les éclats de rire.

Je pourrais multiplier à l'infini des traits de ce genre qui se renouvelaient tous les jours.

Il résultait de cette compression que dans toute l'Italie, et surtout à Naples, les hommes qui avaient des idées et du style écrivaient pour eux seuls, insoucieux d'une réputation qui leur aui-ait coûté trop cher. Honneur à

268 NAPr.ES ET LA SICILE.

ces sublimes inconnus dont nous ne lirons jamais les chefs-d'œuvre !

Les autres, les plus nombreux, hélas ! se laissaient mutiler par la censure et renonçaient volontairement à leur virilité. Voilà pourquoi, parmi les poètes italiens de notre temps, il y a tant de voix de fenmies.

Je lâche un paradoxe et le relèvera qui voudra. Je pense qu'en Italie et même en d'autres pays, grâce à la révision, l'invention de l'imprimerie a été fatale aux lettres.

Avant Gutenberg, il n'y avait pas de censeurs et la liberté d'écrire était sans limites. Dante avait le droit divin de condamner les papes aux supplices éternels de l'enfer. Des copistes, qui ne craignaient rien, répandirent son poème. Le public, qui avait peu à lire, l'apprenait par cœur.

Mais aujourd'hui, justes cieux ! on mettrait la Divine comédie à l'index, et les éditeurs, craignant un procès, n'en voudraient pas pour tout l'or du monde. Or on ne lit plus ce qui n'est pas imprimé. Giusti et Béranger ne seraient pas devenus célèbres sans passer par les mains des typographes, si au lieu de courtes satires, ils avaient écrit des poèmes de douze mille vers. On n'a plus le temps de copier des manuscrits, on ne les retient plus dans sa mémoire, on ne les transmet plus à ses enfants conmie un héritage' sacré. Dante aujourd'hui serait moins libre et plus exilé qu'il ne le fut dans son moyen âge. Désespérant de se faire entendre, il n'aurait pas écrit sa Divine comédie. Et l'eût-il écrite, il n'eût pu la publier ; elle passerait inaperçue, elle périrait ignorée comme tant d 'œuvres peut-être égales qui pourrissent maintenant, rongées par la vermine, dans les sombres cloisons oîi l'on a dû les cacher.

Il me prend de subites terreurs quand je songe à tout

ce que nous aurions perdu si tous les grands Italiens avaient écrit de 1 8 1 5 à 1 848. Boccace, Arioste eussent été prohibés comme immoraux ; Pétrarque, prohibé pour ses obscurités, qui sont des allégories ; les philosophes, prohibés parce qu'ils cherchent le vrai; les historiens, prohibés parce qu'ils le disent; Giordano Bruno, Machiavel, Guichardin, Muratori, Parini, Alfieri, Pulci, Vico, tous ceux qui viennent pêle-mêle sous ma plume, prohibés tous !

Gomment donc se fait-il que de nos jours tant d'œuvres remarquables aient pu naître et se répandre en Italie? Demandez-le à Gioberti, à Niccolini, à Massimo d'Azeglio, à Montanelli, à Ranieri, à tous ceux qui ont travaillé à la renaissance de leur pays, quand ce travail était puni comme un crime. Ils envoyaient leurs manuscrits à Lugano, à Bruxelles, à Bastia, même, à Paris, d'où la contrebande les ramenait imprimés dans la patrie italienne. Plusieurs s'exilaient avec leurs œuvres, qui rentraient sans eux au pays natal. D'autres affrontaient un danger plus grand ; ils recouraient aux presses clandestines. Des milliers d'ouvrages s'imprimaient dans des caves à l'insu de la police et quelquefois même en plein soleil, trompant à force d*audace la vigilance des argousins. Ge fut ainsi que parurent les Casi di Romagna de Massimo d'Azeglio : l'aventure est curieuse, l'auteur me l'a racontée lui-même.

Ce courageux Italien était à Florence après les événements de Romagne. Il voulut donner l'exemple de la résistance ouverte et il publia sa brochure dans la ville même, avec son nom. Les imprimeurs faisaient hardiment leur besogne. Lorsqu'on signalait à la porte un visage suspect, ils cachaient le manuscrit politique et mettaient à la place quelque opuscule de dévotion qu'ils se donnaient l'air de reproduire.

Quand la brochure eut para, Massimo d'Azeglio fut obligé de quitter Florence; mais il partit en vainqueur^ escorté d'ovations.

A NapleSy la ruse des écrivains allait plus loin encore. Non-seulement lopuscule de dévotion cachait la composition de l'œuvre prohibée ; mais quand cette œuvre était publiée, le titre du pieux libeUe servait à la couvrir. Ainsi les Napolitains s'arrachaient une brochure intitulée // cuore trafitto, le cœur percé (probablement deNotre-Seigneur ou d'un saint quelconque.) Cette brochure était une protestation contre le roi Ferdinand.

J'ai moi-même acheté à Naples les Paroles d'un croyant y de Lamennais, livre archi- défendu et condamné par une bulle spéciale du saint-père. Il y avait sur la couverttu'e : De immaculaio heaUemr^ ginis Mariœ conceptu.

D'aiUeurs la ruse n'est pas neuve. Voltaire s'en était déjà servi à Genève, oit il fut molesté, comme on sait, par les protestants, c II fit imprimer ses plus tristes productions, dit l'exceUent M. Gaberel, sous des titres religieux, ou tout au moins de nature à faire illusion au premier abord. Afin de tromper mieux les autorités genevoises, il avait soin de faire débuter la plupart de ses pamphlets par trois ou quatre pages du meilleur aloi et qui servaient d'introduction aux plus indignes blasphèmes contre la doctrine etla personne du Sauveur. Ainsi sous les titres de Almanach philosophique , Pensées sé~ rieuses sur Dieu, Sermons du révérend Jacques Rosselet, Homélies du pasteur Boum, Évangile du jour ^ Lettres d'un proposant à M, le pasteur de Roches, Adresse des pasteurs de Genève à leurs collègues, Conseils aux pères de famille^ Lettre sur la terre sainte, établissant la réalité des miracles de Jèsus-Chi^t, Voltaire vida dans Genève tout l'attirail de son incrédulité. »

Mais revenons à Naples. Tont ce qm s'est imprimé de remarquable dans cette ville, avant 1848 et après 1849, est sorti des presses clandestines, et a paru sous un faux titre ou tout au moins avec une fausse indication de lieu , d'éditeur et d'imprimeur. J'ai sous les yeux un livre étrange , une vaste conception , une synthèse à l'allemande^ une comédie goethiquey passez-moi lemot, qui, ayant pour théâtre l'Occident et l'Orient, résume dans un personnage idéal, et pourtant humain, le mal du siècle. C'est le Secolo XIX, de Pasquale de Yir** gilii. Ce livre est imprimé à Naples, on le reconnaît du premier coup d'œil aux caractères et au papier. Et cependant il porte pour toute indication : < Bruxelles, Société belge de librairie, 1843. »

Curieux poète que ce de Yirgilii : un romantique à tous crins, un libéral à toutes brides, une seconde édition de Cliild-Harold.

Il s'est proposé pour maître lord Byron ; il l'a suivi pied à pied dans ses aventures , il l'a traduit presque tout entier, en prose ou en vers; il a fait comme lui des poèmes orientaux, des monologues philosophiques, des chants d'ironie et de désespoir; il a écrit, de plus, deux grands drames populaires, dont les titres même étaient défendus à Naples : les Vêpres siciliennes et Masaniello. Il les a publiés toujours à Bruxelles, et toujours à la Société belge de librairie.

Comme Byron, de Yirgilii s'est mis en lutte avec son pays et avec les hommes. Gêné par sa famille dans sa vocation poétique , condamné à l'étude du droit, éperdûment amoureux d'ime cantatrice qu'il finit par épouser, mais qui mourut dans ses bras en lui donnant un fils, molesté dès ses débuts par les écoles rivales, repoussé par la défiance que soulèvent les novateurs, et, après le succès, combattu par l'envie, il connut toutes

272 NAPLES ET LA SiaLE.

les tortures du poète et ne les s apporta pas. Gomme Achille, il rentra vingt fois sous sa tente, mais il en sortait tôt ou tard, un livre à la main. Un jour il s'enfuit jusqu'en Orient , toujours conmie Byron : il en revint avec un poème étincelant qui vient de paraître.

Ce poème commence largement :

« J'ai traversé de grandes mers, j'ai parcouru des peuples et des rivages étrangers à la pensée et aux yeux; et maintenant, surlefaîte des Pyramides d'Egypte, je repose. Je vois devant moi le désert et le ricanement de la gloire mourante des Sarrasins que roulent et emportent avec eux les sables. >

Comme poète, de Virgilii ressemble à lui seul. Il serait des premiers en Italie, s'il avait autant de correction que d'expression, iutant d'art que de vie. On peut dire de lui, comme de plusieurs modernes : il aie génie, il lui manque le talent. Le talent, c'est la sobriété du génie (un mot inédit de Georges Sand).

En 1 848, il se montra dans le mouvement national, et composa une Marseillaise napolitaine. Ce fut l'hymne officiel de la révolution. Il fonda aussi un journal politique. Il en fut puni par la prison et l'exil; puis, confiné dans sa province , il écrivit pour lui seul de nouvelles traductions ( entre autres celle de l'Ahasvérus de Quinet) de nouveaux drames, {Cola di RienzOy etc.) de nouveaux poèmes et la troisième partie de son drame sur le XIX» siècle. C'est une œu,vre encore inédite, où il résume vigoureusement la grande aventure de 1848. Il est resté dix ans, avec tant d'autres, dans l'ombre et dans le silence. Il vient de reparaître à Naples, avec son poème sur l'Orient.

Avec tant d'autres, ai-je dit. Voilà en effet le sort deS poètes de Naples. Avant 1848, ils faisaient des sonnets; en 1848 ils firent des hymnes patriotiques; en 1849 ils

furent mis en prison, et ils se sont tus depuis lors. Telle est rhistoire de Niccola Sole, Tun des plus brillants coloristes de Técole napolitaine.

Il eut le malheur, dans Tannée où Naples fut italienne, de publier un volume, YArpa Lt^cana, qui chantait la patrie et la liberté. Il jeta sur la mort d'Alessandro Poerio Tun des plus beaux cris de guerre qui aient retenti en Italie. Puis, tout à coup, Naples étant redevenue autrichienne , il disparut ; ses amis le crurent mort. U se cachait et se taisait, dans les montagnes de la Basilicata. U était mis en jugement, puis hors de cause, et il s'abritait dans Tobscurité derrière sa profession d'avocat. U vient de reparaître comme de Yirgilii, après dix ans de silence, avec un volume de vers colorés, pittoresques^ descriptifs avec beaucoup d'éclat ; il a fait un poëme radieux sur le télégraphe électrique. Il adore les chevaux, les rossignols et la mer. Écoutez ce passage, ou plutôt voyez : il s'agit d'un Arabe qui monte à cheval ; le cheval s'appelle Séïd. « A moi, Séïd ! — D'un hennissement le beau coursier arabe lui fait réponse, levant droit le front. Agile, il caracole sur l'herbe et s'approche de lui. Il le caresse avec bonté; le cheval fléchit et lui présente son côté gauche, et, haletant, le lèche et ne peut se tenir en repos sur ses jarrets.

« Le cavalier lui palpe la crinière et rassemble les rênes au premier arÇon ; il éprouve et arrange le riche harnais, et le pays devient de plus en plus sombre....

« Puis, pour se soustraire à l'assaut renaissant de ses remords, il s'élança de terre , et , d'un bond violent , il retomba sur le dos du cheval, qui se redressa tout épouvanté et se tint haut sur les hanches , secouant son mors, jusqu'à ce qu'enfin, sentant l'éperon dans ses flancs, il se précipita frémissant dans une course orageuse.

« Il courait, il courait , ses cheveux au vent; il courait, le cavalier ténébreux, et un tourbillon soudain mêlait tout, monts, cieux et plaines; il courait, il courait , le cavalier houleux, franchissant ravins, torrents, montagnes, et soulevant à peine du sabot enflammé de son cheval le sable épais du désert.... Dans un battement de pouls et de paupière , ils étaient transportés de Tune à l'autre rive; ils semblaient allumés d'une même fièvre , emportés d'un même désir. Loin, plus loin, au fond des ténèbres, les voilà encore.... Les voilà disparus!... Et sourdement tonnait l'écho de ce galop foudroyant dans les cavernes.... >

J'aurais à citer beaucoup d'autres noms , si j'avais assez de place pour être juste. Naples surabonde en poètes. Je devrais nommer ce pauvre CSesare Malpica, romantique résolu, mort à la tâche ; Saverio Baldacchini, classique obstiné , correct et poli ; Arabia , foimiste sévère et contenu, les VolpiceUa, Trevisani, studieux historiographes ; Bolognese, Ventignano , Francesco Proto, auteurs dramatiques; M"'*' Irène GapeceLatro, qui a publié des vers fort admirés ; ce pauvre SalvatoreGanïmarano, le meilleur librettiste italien après FeHce Romani, qui était un poète : Cammarano , mort pauvre, a peut-être écrit plus de poèmes que M. Scribe, entre autres celui du r^-ora/orc et celui de Lucie de Lammermoor. Etpuisqueje parle des morts, jeneveuxpasoublierBasilio Puoti, linguiste et puriste plus rigide que les Toscans, et persécuteur acharné des gallicismes : il refusa une chaire à l'école militaire, parce qu'on ne voulut pas lui permettre de l'occuper gratis. Enfin Naples a plusieurs journalistes distingués, Orgitano entre autres, le plus spirituel enfant du royaume : il écrirait à lui seul notre Figaro. Je m'arrête pour ne pas tourner au catalogue.

Voilà bien des noms, et pourtant bien peu d'œuvres.

Ceux qui écrivent encore, dans ce beau pays, doivent se résignera ne rien dire et à rester au-dessons de leur talent; sinon, briser leur plume, comme Ranieri.

Mais Naples n'est plus dans Naples. Elle est maintenant à Turin avec l'Italie entière. Elle a donné au royaume de Victor-Emmanuel toute une phalange de grands citoyens. C'est en Piémont que vit maintenant le baron Charles Poerio , qui doit toujours être nommé le premier quand on parle de Naples. D y a retrouvé son beau-frère , un ancien ministre, un jurisconsulte éminent, un écrivain distingué, un honnête homme, Paolo Emilie Imbriani, qui n'en est pas k son premier exil. A Turin réside encore Antonio Scialoia , l'un des économistes les plus écoutés de notre temps; il fut professeur d'université dès sa première jeunesse , ministre à trente ans, puis arrêté sans motif, enfermé deux ans sans procès; puis jugé sans justice et condamné à l'exil. Il occupe maintenant à Turin un rang digne de lui, souvent consulté et utilement employé par le parlement qui se connait en hommes.

Au barreau de Turin brillent avec éclat plusieurs avocatsde Naples, dont l'éloquence s'était montrée àlachamr bre de leur pays. Raffaele Gonforti, qui fut aussi ministre loyal, puis député véhément; Pisanelli, Zuppetta, vingtautres, et le plusheureuxde tous, l'ex-député Mancini, qui rédigea dans son pays la fameuse protestation du 1 5 mai et qui est maintenant professeur à la Faculté de droit, honorent à Turin la ville natale. Un autre Napolitain, Mariano d'Ayala, est bibliothécaire du duc de Gènes. Il s'était illustré dans son pays par ses publications militaires et par sa foi politique. Intendant des Abruzzes, puis réfugié en Toscane, où il devint ministre, il se démit de ses fonctions à la déchéance du grandpduc, bien qu'il fût peut-être plus avancé dans ses opinions

que le gouvernement provisoire. Mais il était avant tout homme de conscience, etil voulut garder au prince déchu la fidélité qu'il avait promise au prince régnant. Il est pauvre.

De Naplesest aussi l'historien Piersilvestro Leopardi, que nous avons gardé longtemps à Paris. Exilé dès 1 820, rappelé en 1 848, il fut envoyé ministre en Piémont , puis, après deux ans de prison, il fut renvpyé proscrit, parce qu'il n*avait pas trahi sa cause. Cette lamentable histoire est racontée dans les Narrazioni storiche del 1848, Uvre curieux et plein de faits, qui a eu du retentissement en France.

Que de noms à citer encore dans l'émigration : Laura X Mancini, la généreuse épouse du professeur et n'ayant de son sexe que la beauté — poète viril , plein de vigueur et d'enthousiasme; Gaetani, Conti, de Meis le naturaliste, le professeur Spaventa, qui écrit maintenant un beau livre sur Gioberti et Rosmini: le duc de San* Donato , fameux par ses duels autant que par son patriotisme, hier directeur de journal, aujourd'hui soldat de l'indépendance et compagnon de Garibaldi; Giuseppe Massari, pubhciste infatigable, et vous, mon cher docteur Tommasi, qui, malgré toute la considération dont vous entoure maintenant le pays d'exil, pleurez encore la patrie, son parlement dont vous étiez, sa liberté d un jour qui fut votre rêve et votre gloire, et le ciel aussi, l'hiver bleu, la mer, le Vésuve, que l'Itahe du nord ne vous a pas rendus !

£t ce n'est pas tout, je n'ai pas encore regardé sous les drapeaux où, glorieusement aussi, Naples ligure. Les héroïques débris de l'armée de Venise se sont réfugiés en Piémont ; les Mezzacapo, Gosenz, le héros de San'- Anlonio ; Boldoni, VirgiUo, Carrano, l'historien de*^"*-

nise, Diezsontde Naples, et les bulletins de la guerre actueUe auront souvent à répéter leurs noms.

U est de Naples aussi , ce général Ulloa qui fut le second de Guglielmo Pepe (encore un Napolitain, et le compagnon de Manin.) Il défendit le fort de Malghera jusqu'au dernier moment , avec une poignée d*liommes contre une armée d'Autrichiens, et ne rentra dans Venise sur Tordre de Guglielmo Pepe, que lorsqu'il n'eut plus à laisser derrière lui qu'un entassement de décombres.

« A onze heures et demie , écrit nn Autrichien, le lendemain de cette retraite mémorable, j 'entrai dans le fort de Malghera. Sur toute la route à droite et à gauche on suivait la trace des terribles ravages causés par le bombardement. A mesure que j'avançais, la scène devenait de plus en plus horrible. On ne peut se faire une idée de r«tat de délabrement auquel le fort a été réduit. Tous les trois ou quatre pas , on tombe dans un trou creusé par une tombe. Le sol est semé de mitraille et il n'est pas une seule construction qui ne soit aujourd'hui un monceau de ruines. Nous avons trouvé tous les canons hors d'état de service. IL faut rendre honneur à l'honneur ! La garnison de Malghera s'est vaillamment conduite et tous ici le reconnaissent. Aucune troupe au monde n'aurait pu continuer la résistance plus longtemps qu'elle ne l'a fait. »•

Le général Ulloa, Napolitain, commande en chef aujourd'hui l'armée toscane.

On voit que la proscription , en dépeuplant Naples , l'a déplacée seulement, et non pas détrônée; elle règne dans l'exil.

Il en est ain^ du royaume, entier et de l'ile féconde qui fut le grenier de l'Italie.

Au commencement de ce siècle , la Sicile se tenait à distsll^ , et ne s'occupait que d'elle-même ou de l'anti-

quité. Scinà , homme de lettres et de science , naturaliste et critique, écrivait une histoire littéraire gréco-sicilienne . Le chanoine Gregorio professait le droit. Palmeri , élève de Balsamo et libéral dans le sens anglais, étudiait Téconomie poUtique ; Meli, le plus parfait des poètes populaires , faisait du sicilien, dans ses poésies, un dialecte pur et lustré comme le grec.

En ce téms-là, la Sicile se croyait étrangère à 11talie. Mais surgit une jeune école qui voulut rattacher l'ile au continent. Michèle Amari, Paolo Ëmihano Giudici, Francesco Ferrara, Ferez parlèrent TitaUen, et le grand italien, aux peuples de la Sicile.

Bs écrivirent sous Tinspiration virile d'Âlfieri et de Foscolo; ils se mirent deux-mêmes et d emblée avec les Florentins contre les Lombards. Ls fondèrent en 1834 un GiorncUe di statislica, qui dura six ans, et fat supprimé. Ferrara, statisticien dans Tâme, rédigeait presque tout le journal.

Un autre périodique , la Ruota , faisait son chemin, dirigé par B. Gastiglia, discuteur un peu paradoxal, mais puissant, très-philosophique : il s'appliquait aux sciences sociales.

Perez était poète. H fit de belles traductions de l'Apocalypse et de TËcclésiaste. Esthéticien idéaliste, commentateur de la Divine comédie, Italien dans Tâme, il combattait Técole des eunuques et suivait la grande tradition, celle qui remonte à Dante et qui reparait de nos jours dans le poète des Tombeaux.

Giudici se préparait aux grands travaux qui ont rendu son nom populaire en Italie. Il a écrit l'histoire de la littérature italienne en deux parties (littérature originale, littérature de perfectionnement); c'est un livre qui est devenu classique. Il a écrit l'histoire politique des républiques ou plutôt des communes italiennes, car

c'était là le vrai nom au moyen âge. Bnmetto Latini appelait la république de Rome cornune romano. Cette histoire très-curieuse est remplie de documents inédits dont quelques-uns sont des textes de langue {testi di lingua), c est-à-dire des modèles de correction et d'élégance. Giudici^ toujours au travail avec une ardeur et un courage infatigables, a écrit aussi l'histoire du théâtre italien, au moyen âge, jusqu'à Laurent de Médicis. U poursuit cette histoire jusqu'à nos jours et prépare son livre capital, où il racontera la Dêmocra/te florentine.

D'autres Siciliens appartiennent à ce mouvement; je citerai en tête l'historien Giuseppe La Farina, l'un des plus laborieux ouvriers de l'indépendance italienne, auteur de toute une bibliothèque historique et politique de livres, de brochures, de manifestes, de mémorandums, de volumes illustrés, de journaux pour l'instruc^ tion du peuple, écrivant nuit et jour de ses deux mains pour la bonne cause, et vivant dans l'exil du travail de sa plume, après avoir été ministre dans son pays. Son ouvrage capital est une histoire d'Italie de 1815 à 1850 : six volumes.

N'oublions pas parmi les Siciliens distingués le baron Vito d'Ondes, le journaliste Garini, ni Cordova, esprit cultivé, mémoire extraordinaire : il fut ministre ; ni la poétesse Giuseppina Turrisi, que je suis le premier peut-être à nommer en France, mais qui sera bientôt connue autant que toutes ses émules, car on va publier à Florence un recueil de ses vers.

N'oublions pas surtout Michèle Amari, le plus audacieux écrivain de ces jeunes milices. Fils d'un carbonaro condamné à mort, il lut un jour le Giovanni da Prodday de Niccolini. Cette lecture lui donna la lièvre. Il s'enferma dans les bibliothèques, il fouilla dans les archives, et sortit de là comme d'un champ de bataille,

couvert de poussière et ruisselant de sueur. Puis, un beau jour, il présenta à la censure un livre intitulé : Épisode de Vhistoire de Sicile au xiii* siècls.

La censure ne se donna pas la peine d'examiner cet ouvrage. Elle supposa que ce devait être une disseivtation beaucoup «trop longue sur une question locale d'un intérêt douteux. Elle écrivit les yeux fermés son imprimatur.

Or, cet épisode était le point le plus important, le plus scabreux de l'histoire de Sicile. Amari avait abordé de front la grande aventure des Vêpres siciliennes, et en tirait des enseignements révolutionnaires qui pouvaient servir encore contre le gouvernement des Bourbons. Il niait que cette insurrection formidable eût été l'œuvre de Jean de Procida. Il prétendait que c'était un mouvement universel et spontané du peuple. H ajoutait que les révolutions ne se font jamais autrement.

On s'aperçut trop tard des terribles allusions contenues dans ce beau livre. On supprima les censeurs, on appela à Naples l'éditeur Brisoîese, qui fut déporté dans l'île de Ponza. On invita l'auteur à se rendre aussi dans la capitale du royaume, au ministère de la police, où M. dei Carretto le recevrait en audience particulière.

Amari comprit que s'il répondait à cette invitation, il finirait sa vie au bagne. Il s'embarqua donc pour Naples, mais ne descendit qu'à Marseille et ne s'arrêta qu'à Paris.

II s'y est fait honneur, on le sait, par de belles publications arabes. Il ne revit son pays qu'un moment, en 1848. Un second exil nous l'a rendu, dépeuplant en même temps la Sicile.

Tous ceux que nous avons nommés sont en fuite ou

proscrits : Giudici à Florence, pu son obligeante érudition ma beaucoup aidé dans ces études ; Perez au chemin de fer de Livourne, où il écrit tristement beaucoup plus de chiffres que de vers; Ferrara à Turin, où il professe Téconomie politique; La Farina, Gordova, beaucoup d'autres dans cette même ville hospitalière, qui est le refuge de l'Italie en exil ; Castiglia, Garini à Paris, où ce dernier dirige fe Courrier franco-italien; à Malte ce vénérable Ruggiero Settimo, qui fut le patriarche ou le Nestor de la révolution; enfin, cet excellent Bidera, dont je n'ai pas encore parlé, le plus aimable érudit, le plus volumineux historien de notre temps (il a écrit un livre intitulé : Quarante siècles de Vhistoire de Naples), pauvre, malade, persécuté, mourant.

Quant à Giuseppina Turrisi, elle était, je crois, à Palerme ou à Messine, en couches, le jour du bombardement. Elle en est morte.

xvn

UN TOUR D'ITALIE. — Le Mont-Cassin. — Une improvisation de Niccola Sole. — Rome : le néant. — La Lombardie : rÂutriche. — L'empereur et les savants. — Une proclamation de Radetzki. — Giuseppe Ferrari. — Carlo Cattaneo. — Giuseppe Révère. — DalI'Ongaro. — Il Crepuseolo. — Cesare Cantù. — Aleardo Aleardt, un poëte; son tableau des Maremmes.— Venise en deuil. — Souvenirs de Manin. — Florence, la Genève italienne. — Les jésuites. — Les protestants. — Les petits abbés. — Le sénat de Tltalie. — Les théâtres. — L'historien Atto Vanucci. — MontanelU ; un lyrique.

Mais Naples et la Sicile n'étaient pas seules opprimées. Et si vous aviez fait comme moi, avant Tannée où nous sommes, votre tour d'Italie, vous auriez trouvé partout la persécution ou le désert.

Vous quittiez Naples, vous alliez à Rome, vous passiez par le Mont-Gassin. Ce monastère, fondé en 529 par saint Benoît, est le berceau des bénédictins, et dans le moyen âge , pendant les incursions des Sarrasins, il servit de refuge aux rois et aux papes. Il était la forteresse de la science au temps où la sciencemarchait avec la foi. Ce cloître crénelé défendait contre les corsaires et les brigands ses manuscrits et ses moines. U avait gardé jusqu'à nos jours ses antiques franchises; il conservait des richesses dont il faisait un noble usage, et sa famille de grands seigneurs, arrachés du monde par la passion de l'étude bien plutôt que par le mépris des hommes, pubUaient librement leurs-

doctes travaux dans une imprimerie cpie ne visitait personne, et sans marchander -avec des censenrs stupides la valeur d'une pensée on le poids d'un mot. Le monastère se maintenait ainsi, vaste cabinet de travail où entraient toutes les idées nouvelles, et il montrait avec orgueil aux étrangers ses vieilles chartes avec des autographes d'empereurs et la signature de HUdebrand.

Mais la science conduit h la liberté. En 1848, les religieux du Mont-Cassin devinrent des citoyens de lltalie. Ils en forent punis brutalement. Us virent le seuil de leur monastère, où les rois posaient autrefois leur épée, \iolé maintenant par des baïonnettes, leur imprimerie supprimée, leurs privilèges abolis. L'un d'eux, le père TosA historien d'un grand savoir et /^ d'une haute portée, dut se réfugier, pour publier ses livres, sous la protection d'un prince royal. Il ne reste plus au couvent que son passé : quatorze siècles. < Ceuxlà, du moins , ils ne nous les ôteront pas ! > me disait l'abbé.

Nous étions sur la terrasse du couvent : nous avions devant nous les Abruzzes montueux, à nos pieds la Campanie féconde, nous dominions toute la plaine, et cette libre parole ne pouvait être entendue que de Dieu.

Ce fut là que je vis le plus curieux prodige d'improvisation qui m'eût jamais frappé dans mes voyages.

On parle beaucoup maintenant contre l'improvisa* tion : n'est-on pas injuste? C'est im don connue un autre, et j'en connais de plus dangereux. L'improvisateur se prive sans doute de la méditation, qui entre au moins pour un quart dans les éléments du génie ; mais la facilité qu'on lui reproche n'est-elle pas une particularité de son tempérament littéraire plutôt qu'une maur vaise habitude de son esprit ou une aberration de son talent? Si vous aviez demandé, par exemple, à Lope

284 UN TOUR D'ITAUE.

de Vega, qui rimait un drame en vingt-quatre heures, d'imiter la sage lenteur de M. Ponsard, croyez-vous qu'il Taurait pu faire? Soutiendrez-vous que la manière de M. Ponsard soit la seule bonne, et que les pièces de Lope ne valent rien ? L'inspiration n est-elle pas la première condition de toute poésie, et croyez-vous que les patriarches de lart, les rapsodes et les oracles, les bardes et les druides aient jamais préparé la cadence de leurs paroles dans le silence laborieux du cabinet? L'improvisation , j 'en conviens, n'est point faite pour durer toujours : elle frappe, éblouit et passe; j'aime mieux le soleil, mais j^aime aussi l'éclair. C'est un effet instantané pour la foule présente, c'est le mot qui répond à l'impression du moment, ^est un coup de vent qui vous soulève et vous entraîne ; cela ne reste pas, mais cela remue, et c'est assez.

Je sais que Dante n'a jamais improvisé; je sais que Pétrarque couvrait de variantes les marges de ses manuscrits et restait longtemps avant d'écrire sous la forme définitive Hoc placet; je sais que le Tasse était heureux lorsqu'il arrivait à faire dix à douze octaves dans sa journée. Mais je sais aussi que ce grand poète enviait, loin de les mépriser, les muses primesautières, et que, dans son séjour en PouiUe, chez son ami Giambattista Manzo, il regardait avec stupéfaction défiler au galop devant lui des escadrons de strophes improvisées. Au commencement de notre siècle, Gianni s'est fait presque une renonmiée de grand homme avec ses impromptus miraculeux. Dans son duel poétique avec Monti, par la vivacité de son escrime et la souveraineté de ses coups, il mit plus d'une fois de son côté la galerie éperdue. Monti lui-même ne dédaigna pas ce genre de poésie; deux sonnets de lui, dictés d'une haleine, sont restés : gli Occhi et i Capellû Giulio Perticari,

son gendre, préluda par des essais analogues (voir ses jolies stances sur Héî^o et Léandre) aux études sérieuses qui devaient l'illustrer plus tard. Tommaso Sgricci d'Arezzo improvisait des tragédies entières (on parle encore de son Codrus) et en déclamait tous les rôles avec un talent prodigieux : ceux qui l'ont entendu parlent de lui comme d'une Rislori inspirée. Parmi les improvisateurs contemporains on nomme encore Benedetto Sestini, qui mourut jeune et vécut triste; on dit que le tonnerre, sans l'atteindre lui-même, avait g tué sa maîtresse dans ses bras. On nomme Ciccon/ J^ Bindocci, Giustiniani, Borghi, laRosa Taddei, la Gian- ^ nina Milli, que j'ai entendue à Naples, jeune fille d'un talent facile et d'un grand cœur; on nomme Regaldi, qui se lit entendre à Paris, où il mérita ces vers de Lamartine :

Tes vers jaillissent, les miens coulent : Dieu leur fit un lit différent ; Les miens dorment et les tiens roulent ; Je suis le lac, toi le torrent.

On nomme enfin Niccola Sole, que j'ai déjà signalé parmi les poètes de Naples. Je n'arriverais jamais à mon point final, si je voulais citer tous les hauts faits de sa verve toujours prête. Je ne dirai donc que le plus curieux, celui du Mont-Gassin.

Nous descendions à pied du monastère, les yeux encore pleins des beaux marbres et des riches manuscrits que nous avions vus. L'un des nôtres se tenait en arrière ; il marchait la tête baissée et les mains derrière le dos. Il était Français et faisait des vers. Au bout d'un quart d'heure il rejoignit la bande et lui récita ce qui suit :

Vieux nid d'aigles et de héros, Château fort des saints et des sages,

Phare édairant les matelots Sur rocéan brumeux des âges ;

Rocher qu*0Dt battu de leurs flots Quatorze siècles pleins d'orages, Et dans ton étemel repos, Seul debout parmi les naufrages ;

Humble asile où, sans jeter bas Son épée, un roi n'entre pas ; Yojer d'une famille élue;

% Autel dressé dans le ciel bleu

% Si loin dé nous, si près de Dieu : 0 MonIrCassin, je te salue !

Les Italiens crièrent bravo de confiance. Niccola Sole confessa qu'il n'avait rien compris^ et il disait vrai, car comme beaucoup d'auteurs, il lit notre langue, mais il ne l'entend pas. Il pria donc le rimeur français de lui écrire sa poésie. Nous nous assîmes sur le parapet de la route, et le sonnet fut écrit séance tenante, au crayon.

c Je le comprends à présent , et je vais vous l'expliquer en italien, dit Sole à ses compatriotes. »

Et sur-le-champ, à première lecture, il traduisit le sonnet vers par vers, sans hésitation ni reprise. J'ai conservé cette traduction, et je la transcris ici telle quelle : on y verra ce que l'ampleur italienne ajoute à la précision un peu sèche de nos vers.

0 d'aquile e d^eroi vetusto nido, 0 rocca di filosofi e di santi, Faro che irraggi da securo lido Letorbide del tempo onde sonanti;

Scoglio battuto dal reflusso infîdo Di quattordici età gravi di pianti, Che del naufragio nel terribil grido

UN TOUR D'ITAIJE. 287

Immoto eccheggi di celesti canti ; Sacro asilo, che ai re mai non si aprio, Se non ponesser pria Tacciar temuto , Lare d'un popol benedetto e pio ;

0 altare per Tazzarra aria perduto, Si lontano da noi si presso a Dio, Salye, Monte Cassino, io ti salutol

Mais ces improvisations nous ont arrêté en route ; reprenons le triste voyage que nous avons entrepris. Vous quittiez le Mont-Cassin , vous arriviez à Rome ; vous y trouviez le néant : Marchetti mort, Mamiani en exil et devenu Piémontais. Quelques faiseurs de sonnets, des conmien tateurs de Dante, des académiciens de sacritie : rien de plus. Puis Tacconi, le comique populaire.

Vous quittiez à toutes jambes ce pays de sainteté, pour vous sauver en Lombardie.... Vous y trouviez TAutriche.

De bons soldats, ceux qui nous font payer cher nos victoires ; de vaillants officiers, témoin ce colonel Pattomay qui, en 1848, atteint par un boulet piémontais, quitta les rangs comme dans une revue, conduisit son cheval sans lui faire hâter le pas, vers le général d'Âspre, en disant : c Excellence, je viens d*avoir le bras droit emporté, et j'ai Thonneur de vous informer que je me vois forcé de quitter le champ de bataille. » Voilà ce que vous trouviez en Lombardie, mais les écrivains étaient en prison ou en exil.

François I«' d'Autriche, rentré à Milan en 1816, tourna le dos à l'astronome Oriani, que Napoléon traitait avec une considération marquée, et dit aux membres •de l'Institut, un jour de présentation officielle : « Je ne vous demande pas delà science, je ne vous demande que de la religion et de la moralité. >

En même temps, l'empereur retirait à Monti et à

288 UN TOUR D'iTAUE.

Melchiorre Gioja les pensions qu'ils avaient reçues du roi d'Italie.

Telle fut la protection accordée par l'Autriche restaurée aux lettres italiennes. « Je ne veux pas de lettrés, mais des sujets obéissants, n disait encore François aux professeurs de Pise. Et il envoyait Silvio Pellico, Maroncelli, Gonfalonieri, Pallavicino composer des vers au Spielberg.

Excellent endroit peut-être pour écrire un livre. Guerrazzi m'a dit qu'il ne travaille bien qu'en prison. Il y a des esprits vigoureux que l'isolement retrempe. Mais je doute que François II ait condamné ses poètes au carcere duro dans l'intention de leur faire du bien.

J'ai déjà parlé de la censure, mais la censure n'était rien encore. L'Autriche exerçait bien d'autres répressions contre les écrivains et même contre les lecteurs. Yoici une proclamation adressée aux abonnés des journaux de Fiance et de Sardaigne. Elle est datée de Vérone, 21 février 1851 (deux ans après la guerre) et signée Hadetzky.

c Puisqu'on ne cesse pas de répandre dans ces populations des écrits incendiaires et révolutionnaires, je dois, en conséquence, déclarer :

« l°Que mon décret du 10 mars 1849 est toujours en vigueur, par lequel encourt la peine de mort par jugement statuaire, quiconque se trouve convaincu de la diifusion ou de la communication de ces écrits.

« 2* Je juge utile de décider que qui vient à posséder un seul desdits écrits incendiaires et révolutionnaires de quelque nature qu'il soit , et qui ne les remettra pas immédiatement à la plus voisine autorité» en indiquant en même temps sa provenance, quand bien même il ne serait pas convaincu de diffusion, pour la seule possession de cet écrit ou pour n'avoir pas dé-

UN TOUR D'ITAUE, 289

nonce les possesseurs d'écrits semblables qui seraient à sa connaissance, sera puni dorénavant, selon les cir^ constances aggravantes ou atténuantes de un à cinq ans de travaux forcés »

On conçoit que ce régime n'était guère favorable aux travaux de la pensée. Aussi toute la pléiade romantique dont j'ai parlé au commencement de ce livre, s'est-elle dispersée, puis éteinte dans la persécution, Texil ou la mort. Un seul homme et, grâce à Dieu, le plus illustre, survit encore, et il y a des puritains qui se demandent par quelle complaisance il a mérité d'être ménagé. Mais les puritains sont injustes. La réputation de Manzoni n'a été souillée par aucune bassesse. Il est resté à l'écart, dans une retraite honorée, où ni les rigueurs ni les Caresses du pouvoir n'ont pu l'atteindre, et il y endurait les calamités publiques avec la résignation du chrétien. Peut-être l'innocuité politique et la religieuse sérénité de ses écrits lui ont-elles fait trouver grâce auprès de l'étranger; peut-être l'a-t-il désarmé par l'éclat de son nom et l'autorité de sa gloire ; avez-vous-vu ces châteaux dressés si haut dans les montagnes que les nuages ne peuvent que les étreindre, non les couvrir ni les foudroyer?...

Et l'autre jour, après la délivrance de Milan, le commissaire royal de Victor-Emmanuel est allé rendre visite à Manzoni, comme pour reprendre possession du grand poète au nom de l'Italie.

Mais les autres, où sont-ils maintenant? Réduits au silence depuis longtemps par la violente oppression qui avait bâillonné la Lombardie, ils disparurent lentement, l'un après l'autre, comme si une page de l'histoire s'était retournée sur eux. Confalonieri était mort, en 1846, dans une auberge du Saint-Gothard, et Milan se souvint alors seulement qu'il avait vécu : pour inquiéter

rAutriche, elle célébra pompeusement ses funérailles. Ceux qui survivaient n*existaient plus. Deux d'entre eux reparurent en 1 848 : Tommafio Grossi pour rédiger l'acte d'annexion au Piémont, Berchet pour être un instant ministre; ils étaient déjà oubliés. £t quand plus tard ils moururent, onies croyait déjà morts.

£t les philosophes, les prosateurs lombards qu'étaientils devenus? Où était-il alors ce jeune ami du vieux Romagnosi qui, sur la pensée de son maître et sur VEsprit de Vico, avait publié de si beaux livres? Giuseppe Ferrari avait dû se réfugier d'abord en France, et retremper dans notre langue la vigueur de sa plume et l'intrépidité de son esprit. Il avait dû écrire dans nos revues, professer dans nos écoles et se faire desti* tuer comme révolutionnaire par les spiritualistes de l'ancien gouvernement. Il avait dû publier en français ses volumes sur Arieste et Platon, sur Machiavel, sur la philosophie de l'histoire, et en français encore son livre récent sur les Guelfes et les Gibelins, où il a dérouté toutes les traditions et entraîné violemment les faits dans l'irrésistible direction de son idée. Il est de*venu Français même en politique, et attaquant à la fois le pouvoir du pape et celui de l'empereur, la théorie albertiste de l'indépendance et la théorie mazzinienne de l'unité, il avait déclaré à Londres, en 1851, que l'Italie ne pouvait rien sans la France : il avait justifié presque l'expédition de Rome pour amener son pays à attendre du nôtre la révolution sociale et la c fédération républicaine, » un rêve magnifique; mais un rêve hélas!

Où était-il cet autre élève de Romagnosi (car c'est de Romagnosi que descendent tous les Lombards, et ce Socrate italien est moins célèbre par ses écrits que par ses disciples), où était-il ce Charles Gattaneo qui, en

1848, avait été douze jours (les douze jours les plus terribles), lui {Ailosophe, métaphysicien, esprit abstrait, pensif et calme, président du comité de la guerre et presque dictateur de Milan ? Pendant la guerre féroce entre la ville et la citadelle, Radetzky lui fit demander trois jours de trêve ; le maréchal attendait 1 200 bombes qui ne venaient pas. Gattaneo, malgré les Lombards exténués, refusa la trêve. « Mais nous n'avons plus de munitions. — L'ennemi, dit-il, nous fournira des balles. — Mais nous n'avons de vivres que pour vingt-quatre heures. » Il répondît : « Vingt-quatre heures de vivres et vingtquatre heures de jeûne, c'est plus qu'il ne nous faut pour vaincre. * Et cette héroïque parole avait sauvé Milan.

Quand Milan fut reprise, Cattaneo dut se sauver en Suisse et enseigner la philosophie de l'histoire aux jeunes honmies de ee pays libre, mais étranger.

£t tous les Lombards de cette grande armée r Cemuschi, l'historien Pompeo Litta, l'orateur Cesare Correnti, la princesse de Belgiojoso, qui parcourait l'Italie et en rapportait des légions, et qui plus tard, la phime à la main^ défendait noblement la cause vaincue ; la comtesse Pallavicino qui suivait avec son piano les camps en marche et poussait au combat ses soixante chevaliers en leur chantant : Sul eampo délia gloria: tous enfin, les savants, les lettrés, les grands seigneurs, les femnies, où étaient-ils il y a six mois encore ? Les uns égorgés, les autres dévalisés et chassés, tous disparus î

L'Italie autHchienne avait d'autres poètes encore. Elle possédait à Trieste Giuseppe Révère, qui, pour secouer son pays, avait fait représenter à ses frais quatre grands drames historiques à la manière de Shakspeare, taillés à l'empone-pièce, en vers souvent dignes d'Aï- ^n. (M. Alexandre Dumas en a traduit im : Lorenzo de* MedicL) De Trîeste encore était DairOngaro, poète

lyrique dont j'ai lu de belles odes et des chansons charmantes en vénitien, patriote ardent qui combattit à Rome à côté de Garibaldi, tragique heureux improvisé récemment par la grande tragédienne.

Du Tyrol, enfin, Giovanni Prati, le plus fécond et le plus brillant des contemporains : nous le retrouverons plus tard. Avant la guerre actuelle, ces trois poètes étaient en fuite ou en exil : Révère et Prati en Piémont, DairOngaro en France; je l'ai entrevu chez Manin.

Aussi que pouvait-il rester, en fait de littérature, à cette pauvre Lombardie? Un journal, // CrepuscolOy beaucoup plus sérieux, mais non moins restreint que notre Figaro^ puis un historien et quelques poètes.

L'historien est connu ; il se nomme Gesare Cantii : c'est un Manzoni délayé en quarante ou cinquante volumes. Libéral à peine, mais très-catholique, M. Gantù a pu vivre en Autriche sans courir d'effroyables dangers. Il n'eut qu'un an de prison dans sa jeunesse : ce fut alors qu'il écrivit sa Margherita Pusterla. C'est un roman facile, honnête, mais trop comparé aux Promessi sposi. Parmi ses innombrables œuvres, on a remarqué, même en France, et traduit partout son Histoire universelle, dix-neuf volumes qui ne soulèveront jamais de révolution. C'est un homme studieux, tranquille, un romantique attardé qui est resté au moyen âge, un annaliste érudit et copieux qui peut tenir sa place à côté de Hollin. Avec un peu plus de consistance et de fermeté, il aurait joué peut-être un rôle ou fait un livre.

Parmi ceux qui écrivent en vers à Milan, j'ai distingué M. G. Carcano, le poète gracieux d'Anna Maria. Mais celui qui m'a frappé le plus est un Yéronais déjà célèbre en Italie et digne de l'être. Il porte un nom qui

attire et sonne bien, Aleardo Aleardi. Il suit Técole •virile de la forme, il est pourtant plus moderne et plus coloré, plus contourné peut-être que ses devanciers. II a un caractère qui lui est propre : son {aient est surtout descriptif (il n'en peut être autrement dans les pays où il est défendu de penser), mais cette description a son idée, si Ton peut ainsi dire, et la fait vivre dans les paysages qu'elle anime en leur donnant un sens. La Nature d'Âleardi n'est pas la nature naïve qui ne sait rien ; elle se connaît, elle se sent vivre, elle n'ignore ni son histoire ni ses lois, et se montre telle que le savoir humain l'a faite ou retrouvée. Il y a à la fin du poème de Monte Circello un long morceau de géologie poétique qui aurait obtenu le prix à toutes les classes de l'Institut. Je ne crains point pour ma part cette adoption de la science par la poésie, et j'aime tout ce qui renouvelle ou agrandit le champ de l'art. Mais je confesse ingénument que j'aime encore mieux, dans la même œuvre et quelques pages plus haut, cette douloureuse description des Maremmes :

« Vois-tu là-bas cette vallée sans bornes qui se déroule le long des ondes toscanes, comme un tapis brodé d'émeraude qui attend les traces odorantes des molles déités de la mer. C'est le cimetière de vingt cités oubliées ; c'est le marais qui a reçu son nom du Pont * . Si placide, elle s'allonge et réjouit, par des familles si touifues d'herbes vivaces, que tu dirais une vallée de Tempe à laquelle il ne manque qu'un heureux habitant. Et cependant, parmi les sillons mauvais de la terre morne, pullule incessante et mystérieuse une chose qui

1. Ceci est une manière italienne de dire les Marais-Pontins, expression trop vulgaire en poésie. Nous avons déjà trouvé cette forme dans Niccolini.

s'appelle la mort. Alors que dans les heures d'été, tristes à force de lumière y le soleil pèse implacable sur les campagnes , se traînent ici par milliers, conseillés par la dure faim, les moissonneurs. Et ils ont la figure de ceux qui vont douloureusement en exil, et déjà Tair empoisonné attriste leurs pupilles brunes. Ici la note amoureuse d'im oiseau ne console pas ces paurres cœurs, et nulle chanson des Abruzzes natals ne réjouit ces bandes pathétiques. Taciturnes, ils fauchent ks moissons de seigneurs inconnus, et quand l'œuvre pénible est consommée, ils s'en retournent taciturnes, et seulement quelquefois, de ses sons famiUers, la cornemuse redouble la passion du retour. Mais, hélas! ils ne reviennent pas tous; il en est plus d'un qui, mourant, s'assoit dans un sillon, et avec son regard suprême cherche un fidèle parent qui porte à sa mère, dont les genoux tremblent, le prix de sa vie et la parole du fils qu'elle ne verra plus. Et tandis qu'il meurt ainsi, seul et désert, il entend au loin les voyageurs dont mesure les pas, avec ses sons familiers, la cornemuse. Et plus tard, dans les saisons qui sui^ient, quand un orphelin descend récolter la moisson et sent trembler sa faux sur une gerbe, il pleure et pense : peut-être cet épi a-t-il germé sur les ossements inensevelis de mon père ! >

Je traduis prosaïquement : on ne peut pas s'imaginer tout ce que le vers italien ajoute à ce tableau de beauté large et sévère. Cette tristesse était l'unique sentiment national qu on pût montrer à Vérone. Â défaut de cocarde, on prenait le^euil.

Aleardi est un poëte. J'ai lu de lui peu de chose; son œuvre, disséminée en brochures, est difficile à recueillir. Mais le peu que j'en connais (// monte CirceUOy Un' ora dl mia giovinezza, le Antiche marine Ualiane)

ressemble à cette description des Maremmes : c'est toujours un sentiment triste rendu par de grands paysages ou de grandes marines, en beaux vers étudiés et réussis. .

On me dit que le poète est jeune, il doit avoir aujourd'hui trente-trois ans. En 1848, il fut jeté en prison par les Autrichiens ; ses papiers fnrent brûlés par sa sœur, qui, en les détruisant, le sauva peut-être. Je me demande encore avec effroi ce que serait devenue la Divine comédie , si Dante était né de notre temps.

Au moment où j écris, Aleardi est emprisonné de nouveau dans Vérone menacée. J ai dit pourtant qu'il ne portait pas de cocarde. Est-ce peut-être cpi 'après Solferino, il aurait quitté le deuil?

Voilà ce que vous trouviez en Lombardie. Si vous alliez de Milan à Venise, vous y sentiez encore plus de tristesse et plus de mort. Adieu les folies et les carnavals d'autrefois : c'était une viQe tuée! Adieu les charmants poètes vénitiens qui chantaient tous à peu près ced : « Si la crainte ne m'en empêchait, je voudrais me détruire ; ma maîtresse m'a tout promis, elle m'a pris jusqu'au dernier sou, je suis au désespoir, mais je suis fou d'amour. ■ Baffo, Grilli , Lamberti, Goldoni, Gozzi, Brighella, Paralaxe, Pantalon, autant de morts. Les gondoliers chantaient tout bas, ou plutôt grommelaient des cris de guerre.

Et pourtant, malgré l'Autriche , peut-être même à cause de l'Autriche, Venise a produit le plus irréprochable grand homme de notre temps, Manin.

Il y a quelques années, j'étais encore enfant et je voyageais pour voir des tableaux, des palais, des images, l'Italie des touristes et non celle des Italiens.

Mais un guide qui me suivait partout, et que je méprisais fort, et qui valait mieux que moi, ne me parlait

296 ON TOUR D'iTAUE.

que du grand citoyen de Venise. Je me souviens qu*mi soir, au théâtre de la Fenice, l'on donnait un opéra de Verdi. Quand on chanta ces vers :

La patria tradita — a sorger t'invita, Fratelli corriamo — la patria a salvar 1

un frémissement courut dans la salle, et mon guide, qui s appelait Daniele, comme Manin, me dit aussitôt :

< £n 1847, le lendemain de Noël, on donnait cet opéra sur. ce théâtre. Tous se levèrent en battant des pieds et des mains. Un capitaine autrichien était là, dans cette loge et avait Tair de bafouer la foule. Manin était ici, à la place ou nous sommes : et, debout, les bras croisés, es yeux sur la loge, il regarda fixement l'Autrichien. Il lui fit baisser la tête. «

Le lendemain, sur la place Saint-Marc, Daniele reprit :

« C'est ici que nous l'avons porté en triomphe , le 1 7 mars, après l'avoir tiré de la prison, dont les grilles furent brisées par des enfants. Tous criaient : « Vive « l'Italie ! vive la liberté ! vive Manin et Dieu qui nous

< l'a envoyé! — Non, dit-il, vive Pie IX! « Mais nous reprimes : « Vive Manin et Dieu qui nous l'a envoyé 1 »

« Un jour il vint ici, seul avec son fils. Deux fusils seulement, mais deux hommes. Abandonnés par les gardes civiques qui avaient peur, ils étaient sortis, rien qu'eux deux, un avocat et un enfant, pour s'emparer de Venise. Manin voulait en finir ou se faire tuer. Sa femme lui avait dit : « Tu y laisseras la vie. » Il avait répondu : « Peut-être ! »

« Ici, monsieur, on est souvent plus utile par sa mort que par sa vie. Les Bandiera étaient Vénitiens ; et moins fous que vos sages. Ils allèrent à Naples dans la simple intention d'être égorgés. Ils pensaient qu'on

UN TOUR D'ITAUE. 297

senait les grandes causes par les grands sacrifices. C'était aussi l'idée de Notre-Seigneur.

c Manin partit donc, seul avec son fils. En chemin, il ordonna aux Vénitiens de le suivre. Tous obéirent. Il marcha droit à T Arsenal. U demanda les postes pour y placer des gardes civiques, il se les fit donner. Puis il demanda les armes, puis les munitions, puis les clefs, puis tout. Quand le général autrichien, étourdi de tant d'audace, eut tout cédé, Manin lui dit : « Maintenant, « allez-vou&-en, je vous destitue ! »

« Vous voyez ce balcon du palais dueal, c*est de là qu'il parlait au peuple, et tous les jours. Nous étions fous, et, sans lui, nous aurions fait pis que des Suisses. Tantôt nous avions peur, et il devait nous exciter ; tantôt nous étions impatients, et il devait nous contenir. C'est^de là haut qu'il a dit, quand Venise, abandonnée par les Sardes, allait périr : « Comando io (c'est moi qui commande). » C'est de là-haut qu'il nous répétait, quand nous voulions massacrer les Allemands de Venise : c Si vous êtes Italiens, allez-vous-en ! >» — Et nous nous en allions. Un jour, quelques furieux crièrent d'ici : c Mort à Manin !» — Il descendit sur la place et leur dit : « Tuez- moi ! » — Us le portèrent en triomphe.

c C'est ici que la république a été proclamée ; c'est ici qu'elle est morte. Un jour, je m'en souviendrai toute ma vie, nous avions l'Autriche à nos portes, nous avions le choléra, nous avions la faim. Les bombes avaient frappé toutes les maisons de la ville. On lisait cette inscription sur des milliers de portes : « Fermée pour cause de mort. > Nous étions tristes. Manin parut au balcon et nous dit : « Avez- vous confiance ?» A ce seul mot, nous nous serions tous jetés, sans armes, sur les canons autrichiens.

298 UN TOUR D'ITAUE.

« Il nous dit encore qu'il s'était trompé peut-être, mais qu'il n'avait jamais menti ; il nous demanda pardon de nos malheurs en nous jurant qu'il n'était pas coupable, et que jamais, sans espérer lui-même , il ne nous avait dit d'espérer. Il pleurait à diaudes larmes ; on dut l'emporter presque mort.

< Il sortit le dernier de Venise. »

Je l'ai vu, plus tard, à Paris, ce citoyen si grand, qu'on ne peut le vanter sans l'amoindrir. Il vivait modestement dans une maison de la rue Blanche. Il avait montré tous les genres de courage et de sagesse : il avait risqué vingt fois, non-seulement sa vie, mais son influence et sa réputation de patriote, pour sauver son pays. Désintéressé jusqu'à l'abnégation , il refusait les secours de son peuple en disant : c Je ne tendrai jamais la main à la patrie mendiante! »

Quand Venise s'était donnée à Charles-Albert, il avait accepté cette épreuve, mais refusé le pouvoir, immuable dans ses principes, même alors qu'il dev^t céd^ aux événements. U ne fit que résister toute sa vie, mais légalement , sans insurrection , sans barricades. H chassa l'Autriche par un trait d audace, et jamais révolution n'avait coûté si peu de sang.

Il résista jusqu'au dernier jour. £n ce temps-là s'étendait un empire immense que j^ai traversé dans toute sa longueur; il commençait aux frontières de Saxe et finissait à Livoume, occupant, en Italie seulement, la Lombardie, les Duchés, la Toscane et les États romains.

Dans cet empire immense qui triomphait partout, une seule ville, pressée de tous côtés, résistait encore; cette ville, c'était Venise, et Venise, c'était Manin.

Il ne quitta l'Italie que le 27 août 1849 : il fut le dernier vaincu de la première guerre. Douloureux

UN TOUR D'ITAUE. 299

voyage ! Le choléra l'attendait àMu*seilk, pour lui BJh lever une feBuae qu'il adorait.

Même alors cependant, il ne se laissa pas abattre. Il continua son œuvre, il prépara les grandes choses qui se font aujourd'liai. De Paris, il dirigeait et contenait dans la légalité la révolution italienne. Du fond de r«jdl, il consolait la patrie; il écrivait à Naples, à Milan, h Florence ; il ralliait les partis en nation, et c'est grandement à lui qu'on doit maintenant l'unanimité de l'Italie.

Mais il n'a pu voir le résultat de son œuvre. U e^ mort en prophète, à l'entrée de la terre promise, et ne l'a entrevue que du désert.

Plus que tout autre, il a rendu la France italienne. U a intéressé à sa cause les gouvernements, les hommes d'État, les politiques de toute opinion , les écrivains de tout grade, et parmi les derniers, l'auteur de ce livre. C'est Manin qui lui a mis la plume à la main en lui disant d'écrire pour l'Italie.

EniiD, si vous quittiez Venise pour descendre à Florence, vous trouviez que Florence auprès de Venise était un paradis. Mais si vous reveniez de Turin, c'était tout au plas un Purgatoire.

Vous rencontriez sans doute en cette ville moins de gêne et de précautions qu'ailleurs ; le gouvernement supprimait le (? i^/io, journal austro-sanfédiste, et laissait imprimer, malgré la <^ur de Rome, des livres contre les jésuites officiellement expulsés.

Mais les jésuites officiellement expulsés étaient revenus en secret, appdés par les rétrogrades. On les recrutait à Rome, pour éclairer le pays , comme on avait recruté des gendarmes à Naples. Un peu gênés par les lois qui les empêchaient de recueillir des héritages , ils demandèrent à grands cris du renfort. On leur envoya

300 UN TOUR D'ITAUE.

le P. Franco qui monta bravement en chaire à Florence et prêcha sans façon contre le grand-duc. Il se fit mettre à la porte.

Quant au livre contre les jésuites, le gouvernement le laissait parler, mais ne Técoutait pas. D'autre part , pour ne pas trop s'aliéner le pape, il persécutait un ouvrage de droit contre les tribunaux du clergé. La persécution fit du bien à cet écrit : il s'en vendit en moins de rien douze cents exemplaires.

Quant au Giglio, je crois qu'on le supprima pour lui faire plaisir. C'était un pauvre journal qui avait tout au plus une vingtaine d'abonnés et qui mourait d'inanition. Il succédait à VEco dell'Arno et au Carrière deWAmOf qui étaient tombés d'eux-mêmes. Florence est naturellement une ville anti-cléricale et le pape la nommait non sans droit la Genève de l'Italie. Outre une vieille rancune contre Rome qui l'avait presque toujours poussée dans le parti gibelin, elle avait contre le clergé les opinions du dernier siècle justifiées chez eUe par la conduite des petits abbés. Ce type honteux qui a disparu en France, est encore très en faveur dans im certain monde florentin, et il n'est pas rare de rencontrer au milieu des grandes familles, un méchant petit cuistre en coUet graisseux qui, engagé à sept écus par mois, est le précepteur de l'enfant, le secrétaire du mari, l'entremetteur de la femme. Le curé de campagne, si respecté dans nos provinces , est en Toscane ignorant et méprisé.

D'iaiUeurs, si le gouvernement sévissait d'une main contre les jésuites, il frappait de l'autre sur les prolestants. Ils étaient nombreux en Toscane, peut-être vingt mille. Il s'en faisait tous les jours de nouveaux, surtout parmi les ouvriers instruits, les imprimeurs, par exemple. C'était sans doute un esprit d'opposition qui leur

UN TOUR D'ITAUE. 301

faisait abjurer le catholicisme , mais peut-être était-ce encore un besoin religieux. Evidemment ces hommes ne se réunissaient pas le soir, en cachette, et ne lisaient pas la Bible de Diodati dans Timique intention d'être désagréables au grand-duc et au pape. Ce ne pouvait être un simple intérêt politique qui faisait étudier à ces artisans, avec une assiduité sans exemple, V Histoire de la Ré formation de M. Merle d'Aubigné. Et il y a certes autre chose que de la mutinerie dans la réponse de cet ouvrier arrêté pour avoir eu dans sa maison un exemplaire de la Bible. Le lieutenant de police lui demandait : « Que faites-vous de ce livre? » L ouvrier répondit: «je le Us parce que c'est un bon livre et j'amasse de l'argent pour, en acheter des exemplaires à mes enfants. »

Les protestants étaient fort répandus dans les campagnes ; ils avaient à Pontedera , entre Florence et Livoume, des conventicules qui rappelaient assez les anciennes assemblées des huguenots. Et, conmie les huguenots d'autrefois, ils étaient souvent persécutés, puis abandonnés de guerre lasse.

Un jour le gouvernement emprisonnait les époux Madiai et leur faisait un procès ridicule. — « Voulezvous savoir ce que c'est que le protestantisme ? demandait le procureur général. C'est une secte de fous inventée par une Anglaise nommée Giovanna Suçote (Johann^ Southcote, (je suppose) et qui prétend évoquer le Messie ! > Cette niaiserie se disait dans une ville ou les ouvriers lisaient ï Histoire de la Ré formation!

Mais après ce procès et l'expulsion du comte Guicciapdini, chef reconnu des hérétiques, le grand-duc fermait les yeux et s'endormait sous la couronne de pavots et de laitue dont l'a coiffé Ciusti. Puis il arrêtait de nouveau les gens qui lisaient la Bible (la Bible est une peste, avait dit Grégoire XVI}. Puis il les relâchait en leur

consdllaiit de lire plutôt k parde de IHen dans la Tersion catholique de Martini.

C'étaient Ut les traditions da pouvoir en Toscane. Il laissait faire, et cédait même au mouvement; il promettait des concessions qu'il donnait pour des réformes, et se disait réformateur. Au fond, même en 1847, il ne fut tout au plus que réformé, comme Charles-Albert, du reste, et Pie IX(Ranalli). Puis, entraîné trop loin comme Pie IX , il se sauvait à 6aête« On sait comment il vient de tomber— « C'est une révolution de mépris, » disait éloquemment la dépêche de Florence.

Dans ses dernières années de pouvoir, il laissait faire encore^ On lisait les journaux à Florence , on parlait politique. Les illustres Toscans que j'ai nonunés, Gino Capponi, Ridolfi, Lambruscliini , se réunissaient toujours chez Yieusseux : je les ai vus, tranquilles, pati^its, fidèles. Nobles vieillards, \ingt fois vaincus, accablés d'années, d^infirmités même (le marquis Gapponi est aveugle), mais toujours debout. C*est le sénat de TItalie.

Mais le beau mouvement littéraire d'avant 1830 avait cessé. VArclâvio Storico ne se soutenait plus que par l'infatigable activité de Yieusseux, déjà septuagénaire. Les autres journaux, la Rivista di Firenze, le Spettatore vivaient d'aumônes et pleuraient de faim. Quelques jeunes hommes, Gelestino Bianchi, Camille Monzani écrivaient encore par héroïsme. Les poètes EmiHo Frullani, doux et léger, Carlo Jouhaud (qui signait Napoleone Giotti), généreux et patriote , chantaient presque dans le désert.

Je n'ai vu de passion artistique chez les Florentins que pour le théâtre. Us y courent en foule; pour six sous qu'ils payent à la porte, ils ont un opéra et un ballet. On peut dire qu'ils en sont affolés : c'est une

farenr de plaisir qui fut excitée ch^z eux par la maison de Médicis au profit de son despotisme, et qui leur est restée, malgré Savonarole et les puritains. Les demifétes, abolies ailleurs par la cour de Rome, persistent encore chez les Florentins, qui restent ainsi dans l'oisi- Teté quatre mois sur douze.

Aussi ont-ils des écrivains qui réussissent au théâtre. J'ai vu de bonnes choses d'un comique très-fécond, Gh&rardo délia Testa, et une comédie qui obtenait un grand succès, la Satirae Parini, dePaolo Ferrari. Ces pièces, en général, sont moins artificielles que les nôtres et plus soucieuses des caractères et des mœurs. Peut-être sontelles un peu trop sages. Le comique le plus franc de l'Italie contemporaine est encore le Napolitain Pasquale Alta\iDa.

Hélas ! en ces dernières années, on ne riait plus, pas même au théâtre. Le temps était passé où Sografi mettait en scène le ténor allemand Knolenanhilverdinchs prafchmaester. La comédie boudait , la critique grondait, rhistoire pleurait. Le Florentin Atto Vannucd écrivait l'histoire des martyrs italiens au xix* siècle, un livre de terreur et de pitié.

Je l'ai entrevu dans son modeste cabinet d'études, cet historien qui, en France, aurait la renommée et l'autorité de Michelet. Il n'est pas même nommé dans le Dictionnaire des Contemporains où figurent nos moindres journalistes.

Il mériterait pourtant un chapitre entier dans ce livre forcément incomplet. Professeur de littérature au collège de Prato, il avait commencé par annoter les classiques latins. Ces notes étaient de mâles sentences, de hautes leçons de patriotisme. La révolution de 1848 le souleva jusqu'aux premiers rangs (il représenta la Toscane à Rome), puis le rejeta dans l'exil ; il partit pour la

304 UN TOUR D'ITAUE.

Suisse, et mangea le pain de l'étranger. Il était rentré à Florence en 1854 : il y vivait laborieusement, dans une retraite honorée. '

Ses travaux sont nombreux. H a conm^enté Tacite, Salluste, Catulle, Tibulle, Properce, Phèdre, Ovide, Cornélius Nepos, et d autres encore. Il a écrit un livre sur Donato Giannotti, secrétaire de la république florentine ; un livre sur Bartolommeo Sestin ; un livre sur Giuseppe Montani ; un livre sur les premiers temps de la liberté florentine. U a écrit le martyrologe politique de ritalie contemporaine. Il a écrit enfin l'histoire d'Italie depuis les temps les plus anciens jusqu'à l'invasion des Lombards.

Ce dernier Quvrage, en quatre volumes, est peut-être la meilleure de toutes les histoires romaines. La pensée est nationale, généreuse; le style est simple, vif et vivant, l'érudition étonnante. Certaines notes, modestement cachées, jettent une vive lumière sur les écrivains de Rome : j'en ai lu qui m'ont fait comprendre Gicéron. Le chapitre des Gracques est d'une beauté romaine. Le récit court à toutes brides sur les champs de bataille et ne s'arrête volontiers qu'aux endroits obscurs, inconnus : il dit les mœurs et ne chante pas les armes. C*est un livre tout moderne, et il n'en rend que mieux l'antiquité.

Le gouvernement n'empêchait pas Vannucci d'écrire, mais il prohibait l'étude de l'histoire dans les lycées et ïnême à l'université. U laissait prononcer à l'Académie de la Crusca l'éloge du Napolitain Carlo Troya, avec des allusions contre le roi de Naples ; mais , au premier bruit de guerre, il accourait encore à la cour du roi Ferdinand. Il ne gouvernait point avec une extrême tyrannie, comme on gouvernait alors à Milan et à Naples; mais s'il ne le faisait pas, m'a dit un Toscan,

UN TOUR D'ITAUE. 305

c'est qu'il n'aurait pas trouvé assez de misérables pour le servir. Il accordait sa grâce au meurtrier Fabrini, pour ne pas révolter le pays par des exécutions capitales; mais il laissait dans l'exil les hommes les plus éclatants de 1848, Montanelli et Guerrazzi.

Que dire de Montanelli qui ne soit déjà connu? Ce sympathique Italien est presque un citoyen de notre France. Dans son long exil, nous l'avons tous connu. Chez Jules Simon, le philosophe de la Liberté, l'homme du Devoir, Montanelli venait souvent nous faire aimer l'Italie. C'était un salon hospitalier, ouvert à toutes les infortunes. Là venait le Napolitain Petruccelli, poète autrefois, écrivain remarqué, riche, heureux, maintenant condamné, dépouillé, hors la loi pour ses libres croyances. Là venait UUoa, le plus modeste des braves. Et avec Ulloa, Manin.

J'ai déjà nommé, cité vingt fois Montanelli dans ces études. Tous ont lu ses Mémoires; on les a traduits, on les a copiés , on en a fait de nouveaux livres. Il est le bien-aimé de la révolution. M. Taine dirait de lui : « C'est un lyrique.» Illefut en prose, envers, en paroles en action, au pouvoir, dans l'exil. Il le fut dans cette heureuse tragédie de Camma qui a rajeuni sa renommée. 11 le fut à Curtatone, il l'est daîis la guerre actuelle où il traduit en vaillance la généreuse poésie de son cœur.

Je quitte donc Montanelli, et je cours à celui qui fut son émule au travail, son collègue au pouvoir et son compagnon dans l'infortune. Guerrazzi est à peine connu en France; je resterai donc plus longtemps a\'ec lui.

F. D. ouEKRAZzi. — Sa poétiqoe, sa pensée, sa forme , son scepticisme. — Sa vie écrite par lui-même. — Un vieux Toscan. •— L'université de Pise : premières persécatioDS. — Le plat de fraises. — Premières prisons, deuxièmes prisons, troisièmes prisons, etc. — Les 40 000 fusils. —Une visite d'espion. — L*]le d'Elbe — Le siège de Florence. — La morte. — La rue des TomlieauK. — Guerrazzi au pouvoir, sa dictature, sa chute. — Dernières prisons, dernier exil. — Une visite à Guerrazzi.

Pauvre Guerrazzî ! On la attaqué partout, même en France, avec un acharnement d'injustice qui me serre le cœur. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre? Est-il donc écrit que, dans les publiques misères, le crime de tous doive retomber toujours sur un seul ? Oh ! le peuple est illogique et cruel : il faut qu'il se venge de ses propres fautes ; il faut qu'il se trouve une victime j il regarde alors aussi haut que ses yeux peuvent monter, et s'il découvre alors celui qu'il s'était donné pour chef, et qui presque toujours est poussé en avant par ceux qu'il paraît guider, esclave et martyr d'une erreur séculaire ou d'une folie nationale — alors le peuple s'écrie ; \*oilà le coupable, il faut qu'il paye pour tous !

Vous vous rappelez les vers du poète :

Hé bien, pour tous ces joars d'abaissement, de peine,

Pour tous ces outrages sans nom.

Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine....

Et le poète le maudit, cet être, mais c'est tout au plus

F, D. GUERRAZZI. 307

s'il raille le vent populaire qui a soulevé d'un coup cet homme et qui la porté vingt ans.

Je connaissais Ouerrazzi du jour où j'avais su lire ; j'avais dévoré ses romans de la Bataille de Bén'vent et du Siège de Florence; j'avais reçu de lui cette ardente piété pour l'Italie, qui, depuis mon enfance, est le plus profond sentiment de mon cœur. Aussi plus tard, lorsque j'entendis insulter ce nom qui m'était si cher, j'en fus révolté c(mmie d'un outrage personnel. Je ne comprenais pas que la nation vaincue attribuât sa défaite au clairon qui avait sonné dans les batailles. Le pays crucifié accusait de son supplice un apôtre fidèle et par^ donnait à Rome , et pardonnait à Naples, à Pierre qui l'avait renié, à Judas qui l'avait trahi.

Voilà dix ans que j'attends l'occasion de plaider pour mon poète. Jusqu'à ce jour, je n'avais pu le faire encore, je ne connaissais que ses livres, et ce n'était pas assez. L'entraînement et la passion d'un esprit tout personnel qui ne s'eiface pas dans ses écrits, comme le font Grœthe et Shakspeare, mais qui palpite et frémit à chaque page comme Schiller et comme Byron; le souffle vivifiant qui ranime le passé pour qu'il renaisse avenir; la rancune implacable qui flétrit dans un autre temps les crimes et les hontes du nôtre et les combat sans relâche , et les refoule en arrière, et, pour les terrasser à tout jamais, les accule, pour ainsi dire, au fond des siècles; c'étaient là des preuves de génie, mais qui ne pouvaient désarmer les juges : mon enthousiasme au contraire eût parié contre moi.

D'ailleurs ce génie même a été contesté, même en France, et récemment encore. Nous voulons bien qu'un romancier soit un penseur, mais pourvu que renseignement reste caché sous l'anecdote. Nous permettons à l'artiste de ciseler une épée, mais pourvu

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qu'il en émousse la pointe et qu'il en essuie le sang. Si l'idée ou la cause passent avant tout, nous jetons le livre. Si l'art n'est qu'un prétexte, nous déclarons qu'il n'existe pas. Si le miel n'est qu'au bord du vase, comme dit le Tasse, nous repoussons les sucs amers qui doivent nous donner la vie.

0 poète, endosse si tu veux l'uniforme, mais que ce ne soit pas l'armure d'un citoyen !

Avons-nous raison? Je ne le crois pas. J'ai les systèmes en horreur, dans l'art surtout qu'on dit libre. On fait des lois et des règles, d'après certains chefsd'œuvre qui ont été faits sans règles ni lois et l'on dit aux poètes futurs : Voilà la vérité, voilà la vie. Les poètes obéissent et font des copies parfaites, mais fausses, mais mortes, comme le cheval de Roland.

D'autres s'insurgent, et suivent le précepte unique , infaillible, éternel, celui de Dante :

.... lo mi son un che quando Amore spira, note ed a quel modo Che detta dentro vo signifîcando.

Ils écrivent sous l'inspiration intérieure et sous la dictée de l'amour.

Ainsi font tous les maîtres, ainsi Guerrazzi. Il n'a point accepté , dans l'épopée vulgaire , les règles du genre fixées après Walter Scott et après Manzoni. Dans son livre le plus célèbre, VAssedio di Firenze, son héros n'est pas un homme ni une femme, c'est Florence. Ses épisodes se rattachent à l'unité de son idée et non pas à l'unité de son récit. Pourquoi pas ?

Le but du poète n'était point de faire une œuvre éternelle, mais de réveiller l'Italie. Réveiller l'Italie, comprenez-vous cela? Communiquer à toute une nation l'ardeur de sa propre pensée, allumer un incendie

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avec Tétincelle qui vous brûle le cœur ! Voilà ce que Guerrazzi voulait faire et il peut se vanter de l'avoir fait. Trouvez-moi dix hommes qui aient le droit d'en dire autant dans tout un siècle.

Jean Paul a écrit : c La main où bat le pouls delà passion est incapable de tenir la plume. » Guerrazzi le savait bien, il Ta confessé lui-même. « Vraiment, on ne peut le nier, les écrits tissés avec la main de l'art durent plus que ceux créés par la passion. La passion, comme Jupiter qui brûle Sémélé, réduit une œuvre en cendre par le jet enflammé de ses délires ; Tart procède avec la science magistrale des sculpteurs, et ses bas-reliefs, achevés à coups de lime, défient les siècles ; les œuvres de l'une enfin vivent le temps d'une fièvre, les œuvres de l'autre peuvent durer autant qu'un monument en pierre, un système, une forme de beau, souvent même au delà. C'est ainsi que les monnaies étrusques et romaines, en cessant d'avoir cours, sont devenues des médailles.

c Ma conscience fut de réveiller mon pays de sa léthai^e, et je crois y avoir aussi contribué pour ma part. Au jour de l'espérance, en se promenant sur les côtes de la Gavinana, la jeunesse italienne a lu mes écrits et s'y est inspirée de magnanime audace. £t cela me suffit. »

Voilà le poète. Tel je le retrouve dans son Siège de Florence^ dans sa Bataille de Bénévent, dans sa Béatrice Cenci, dans ses nouvelles, Veranica Cybo, etc. ; dans ses drames, / Bianchi e i Nei'iy dans ses écrits politiques et dans VAsino, revue humoristique où l'esprit pétiUe amèrement. U e$t le plus personnel des Italiens; ses livres ne ressemblent à ceux de personne. Il s'écrit luimême avec l'efi'usion et la liberté de Michelet. U s'interrompt dans ses récits pour penser tout haut; il quitte

310 F. D. GUERRAZZI.

le siècle où il est pour accoarir au nôtre qui l'appelle; il entremêle de sentences et d'allusions, il entrecoupe de sanglots la scène qu'il raconte, et, de narrateur se faisant public, s'émeut tout à coup, s'exalte ou s'indigne, adore ou maudit. 11 se répand enfin tout entier, il dit tout ce qu'il a par la tête, et souvent plus écrivain qu'il ne croit l'être, arrêté par une observation graimnaticale, il saute au bas de sa page et , dan$ une note savante , il entajDcie un^s discussion sur un mot. Son style ressemble à son esprit: il est pittoresque, imagé, tout moderne, historié d'enjolivements, et avec cela très-spirituel, allègre au besoin , plein de ressources, pois tout à eonp, par éclats , nerveux jusqu'à la violence et pathétique avec des airs poignants de pitié, d'angoisse et de doubleur. Assailli d'images et d'idées, il veut tout dire et le dit sans mesure, en homme entraîné; ce n'est pas un artiste ingénieux, maître de lui, qui ch^^he son effet ei le trouve à force d'huile et de talent : c'est un cœur qui se livre.

Que d'autres blâment ces procédés, je ne suis pas avec eux. Son idée est de soulever le» âmes et de les emporter , il les soulève et les emporte» Quand l'Italie se courbait sous l'étranger, sous Rome, et se tordait, Niobé nouvelle, sur les cadavres de ses fils ^ ah ! sans doute, quelques écrivains plus habiles ou plus heureux, s'isolant d'elle, ont pu mieux voir, de leurs yeux secs e*t froids , le monde et la vie , et les naieux rendre d'une main qui ne tremblait pas. Ceux-là sont les artistes purs qui ne tiennent pas à la terre et s'enivrent d'azur au-dessus des misères humaines. Us ont la résignatioii de Manzoni, la sérénité de Goethe, l'inertie des lieinmes ou l'indifférence des dieux»

Mais par pitié, même au nom de l'art, ne blâmez pas ceux qui ont froid quand la patrie est nue, ceux

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qui saignent quand ^e est blessée, qui râlent quand elle agonise, et qui mourraient de sa mort.

« J'ai écrit ce livre , écrit Guerrazzi d'un de ses romans, parce que je n'ai pu hner une bataille. »

Mais d'autres lui ont fait un yeproebe plus grave. H l'ont accusé de scepticisme, et un Italien célèbre lui a même écrit une épitre pour k ram^ier à la foi. Savezvous quel est cet Italien célèbre ? Un des plus terribles révolutionnaires de ee temps-ci: Maczini, qui est un croyant.

 ce reproche^ Guerrazzi a répondu par une autobiographie que j'ai sems les yeux. Je connais maintenant sa vie, et je peux le défendre. On verra ce qu'il faut d'horribles douleurs pour arriver à ce mépris des hommes, c Ah? dit un Italien, ai quelqu'un ne les exècre pas de toute sa haine, c'est qu'il ne les a jamais aimés.»

« Je sors, écrit Guerrazzi, de race antique. H y eut ub Guerraaza qui se distingua dans les croisades. Un autre, sous Côme I*', fut gouverneur de Livourne^ oii moi, son descendant , je demeure sans avoir seulmnent le titre de citoyen. »• Un Donato Guerrazzi suivit à Naples le prince Charles et fut oublié de lui après l'avoir aidé à conquérir ce royaume. Donato mourut pauvre en laissant enceinte une femme du peuple qu'il avait épousée; si bien que Franeesco Guerrazzi, père*de notre poète; fut un simple artisan.

Mais cet artisan lisait Tite Live et Machiavel et savait par cœur Dante et Plutarque. Il aimait la justice , il haïssait le mensonge et la lâcheté, c Je me rappiefler qu'une fois, m'étant battu sous les murs du Moulin-àvent avec un jeune homme nommé Rustichelli, je l'avais mis enfortmauvais état;mai3 cemalheuremxmointa surnn tertre et, ayant pris une très-grosse pierre, me la fit tomber traîtreusement sur la tète. Mon chapeau amor-

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tit le choc , mais pas assez pour m'empécher d'avoir la tête fendue. Effrayé du coup et du sang qui coulait sur mes joues en abondance, je courus à la maison en gémissant. Mon père m'ayant vu. pleurer, sans s'informer de la blessure , me frappa au visage en me jetant ces mots : « Quand on craint les coups, on ne va pas à la « guerre. » -^ Je me le tins pour dit. »

C'est à ce père, un vieux Toscan, et l'on pourrait dire un vieux Romain, que Guerrazzi dut son plus vif sentiment : la haine de toute tyrannie. Dès son enfance, il prenait, même à coup de poing, le parti du faible : il lui en est resté quatre blessures dont il souffre encore aujourd'hui.

II avait une tante fort riche et qui l'avait pris en grande affection. Elle voulait lui léguer tous ses biens et, se trouvant près de sa fin, elle insistait pour qu'on mandât un notaire : « Faites-le venir bien vite , disaiteUe tous les jours ; je n'ai pu me traîner jusqu'ici qu'en restant dans mon fauteuil , mais je mourrai si je me lève (elle était hydropique). Cecchino doit être mon héritier. » ^

Le père de Cecchino répondait : « Otez-vous de l'esprit ces mélancolies, il vous reste encore plus d'un écheveau à dévider ; > et ainsi , tout en plaisantant, il s'excusait de ne pas amener un notaire. Tant, qu'il ar* riva ce que la tante avait prédit. Une nuit elle voulut quitter son fauteuil pour s'aller mettre au lit; elle tomba morte. Une nuée d'héritiers fondit sur le cadavre, et notre poète resta pauvre conmie devant.

Il demanda à son père avec un mouvement d'humeur : « Pourquoi n'avez vous pas fait venir un notaire chez ma tante? — Parce que, répondit l'homme de bien, j'ai lu une fois que richesse fait ignorance, ignorance fait présomption , présomption oisiveté, oisiveté misère. C'est

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volontairement que je n'ai point appelé de notaire. Si tu rêves une grande fortune, obtiens-la par la vertu. »

Ne croirait-on pas lire une sentence antique?

tiuerrazzi dut se suffire à lui-même dès son enfance. Une discussion assez vive avec son père lui fit quitter la maison aVec quelques pièces de menue monnaie : il n'avait pas quatorze ans. Le premier jour il médita sur la vie future. Le second, il chercha du travail et en trouva sur-le-champ. Il fut correcteur d'imprimerie, traducteur de livres, précepteur d'élèves plus âgés que lui. Il dormit à la belle étoile, avec des tuiles pour oreiller, il devint herbivore et abstème. Avec ce travail et ce régime, il se trouva bientôt assez riche pour faire des cha« rites.

Ce fut dans ce moment de sa \ie qu'il tîonnut Carlo Bini, qui vint un jour à lui, la main tendue, en disant: c Voulez-vous que nous soyons amis?» Et ils le devinrent, non dans le plaisir, mais dans la disgrâce. Ils souffrirent pour la même cause , unis par la conscience et par le cœur. Ce Carlo Bini fut un esprit distingué, rêveur et très-vif, un peu fantasque; il mourut jeune.

Guerrazzi avait fait ses classes chez les barnabites. Pour réparer un peu les ravages de ces pédants , son père lui montra un jour une caisse fermée et lui dit : < Ote le couvercle, tout ce qu'il y a dedans est à toi. »

C'était Voltaire , Montesquieu , Bacon , Arioste , Passavanti , Mme Radcliff, les Mille et une nuits , les Mille et un jours, Y Histoire des Flibustiers, Homère , Ossian, des Voyages, des Histoires naturelles, etc., etc.

L'enfant se jeta à corps perdu dans ce labyrinthe, et ce furent là ses vraies études. Puis il se brouilla avec son père et appiit le monde et la vie. Enfin il alla faire son droit à Pise, qui est l'université des Toscans.

« Le temps s'approchait, écrit-il, où je devais aller h

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runiversité. Avec mon argent ^ c'était impossible, et puis, en quittant Livoume , je laissais derrière moi k source du peu que je gagnais. Mon père, avec lequel je ne vivais pltts^ avait employé la médiation de nos amis pour m'amener à demander ma grâce.... Je répondis obstinément qu'il ne pouvait être question de grâce, puisque je me sentais sans péché. Après les insinuations vinrent les admonitions , les conseils , enfin les prières. Mais tout cela ne servit de rien. Alors mon père prit le parti qu'il savait infaillible, il vint me voir et de loin me tendit les bras. Je m'y précipitai y il me serra sur son cœur et me ramena chez lui sans autres paroles. »

A Pise, Guerrazzi vit lordByron; il en fat ébloui. Le poëte anglais devint son prophète et son Évangile. « C'était la poésie que j'avais rêvée et que je voyais mainte* nant, réalité vivante.... Pendantplusieurs années, je n'ai senti qu'à travers Byron. »

Dès lors, contre cet étudiant de quatorze ans , co»» mencèrent les persécutions politiques. Le» journaux de Naples^ alors constitutionnelle, arrivaieM à Pise ; ils se lisaient à haute voix au cafê des Écoliers, Ghierrazzi qui lisait bien, faisait presque toujours la lecture. Ilfutbamii pour un an de l'Université.

Il alla demander justice à Florence et se présenta devant le président du Buon Governo. « Ce fonctionnaire, dit -il, me fit l'effet de Syllatel que Plutarque Ta décrit : un plat de fraises saupoudré de farine.»

« Il est inutile que vous parliez plus longtemps, répondit le plat de fraises : je ne puis faire autre chose que punir : les grâces appartiennent au roi, notre maître.

— Je vous plains, monsieur, répondit Guerrazzi, si, occupant une place où vous faites du mal, même sans le vouloir, et un mal que vous ne pouvez réparer, même

F. D. GUERRAZZI. 315

en le voulant, votre consdence vous permet de rester à cette place. »

Ai-je dit qu'il avait alors quatorze ans?

Il retourna Tannée suivante à Pise , où il reprit avec peu de goût ses études de droit et où il entreprit avec plus de ferveur des études médicales^ Mais inscrit sur les registres de la police, mal noté chez ks potentats de l'école, persécuté par les juges, par les prcrfesseurs, par les chanceliers, même par les huissiers, appelé à chaque instant par le proviseur de l'école, admonesté sans relâche par l'auditeur du gouvernement, il connut dès ses premiers pas les misères et les dégoûts de la servitude.

Après avoir quitté Pise , il exerçait à Livoume avec un succès éclatant sa profession d'avocat , lorsqu'on 1828, à VAccademia Labronica dont il était membre, il lut publiquement l'éloge d'un brave soldat livournais , Cosimo del Faute. Cette lecture fut dénoncée et punie comme un crime. On exila le coupable à Montepulciano, à plus de cent milles de sa maison et de sa iamille. Mazzini, qui ne le connaissait pas et qui n'était alors qu'un rêveur généreux, partit de Gênes à pied pour aller lui serrer la main dans ce désert.

Guerrazzi avait un onde qui l'aimait, et qui, en apprenant cet exil, se tua de chagrin et de colère.

On voit que, dès son no vidât, notre poète avait souffert plus souvent qu'à son tour et méritait déjà de mépriser les hommes. Mais je commence à peine : il n'avait alors que vingt-quatre ans.

Je n'ai pas dit qu'il avait perdu sa mère avant de la connaître.

En 1831, de retour à Livoume, il trouva cette ville en fièvre. H essaya de la calmer, on l'accusa de l'avoir soulevée. Il fut mis en prison avec des prostituées et des assassins. H y vit des scènes horribles. Ces misérables.

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pris de vin, s'entr'égoi^eaient la nuit ; le sang roulait de leurs blessures ^avec le gargouillis de l'huile qui sort du tonneau....

Il sortit de là comme il était entré, sans savoir pour^ quoi. Sa maison avait été fouillée, ses papiers saisis et dispersés, son crédit ruiné, ses affaires détruites. Il subissait des interrogatoires invraisemblables. On l'accusait d'avoir acheté quarante mille fusils.

« Écrivez au gouvernement, répondit-il au conunissaire, que quarante mille fusils coûtent plus de deux cent mille écus, et que, si j'avais acheté quarante mille fusils, je me serais bien réservé deux cent mille autres écus pour les charger, et vous ne seriez plus là maintenant à m'accuser de cette niaiserie. »

Un jour, Guerrazzi vit entrer chez lui un de ses amis de collège, si horriblement changé qu'il ne le reconnut pas. Ce malheureux s'était fait voleur et de voleur espion ; il avait été chargé de surveiller notre poëte. Pris de remords, il venait se confesser à lui et le mettre sur ses gardes. Le délateur dénonçait le gouvernement.

Guerrazzi voulut lui donner de l'argent, mais il eut un refus.

c Vous ne me comprenez pas, lui dit l'homme. Le sentiment qui m'a poussé ne se paye pas en monnaie. Laissez-moi la consolation d'avoir fait une bonne action, la seule peut-être que j'aie faite en ma vie. Adieu. »

« Et il s'en alla , me laissant méditer sur cet épouvantable abîme qu'on appelle le cœur. »

En 1834, nouvelle invasion domiciliaire, et perquisition complète : livres effeuillés, meubles vidés, murs visités par la sonde, carreaux arrachés du sol. On ne trouva rien, mais on enferma Guerrazzi dans la forteresse.

F. D. GUERRAZZI. 317

Il y retrouva ses amis de Livourne, et entre autres Carlo Bini. Après quelques jours on relégua les plus compromis dans l'île d'Elbe, à Porto Ferraio, ^ui avait été, vingt ans avant, la prison de l'empereur.

Guerrazzi fut tenu au secret daûs un cachot, mais on lui permit de lire et d'écrire. On lui confia les livres qu'avait laissés Napoléon. Et il écrivit le Siège de Flo^ rence'.

Un beau roman où, comme Prométliée, il essaya d'animer l'Italie, en livrant comme lui son foie au vautour. Son foie est le mot, il le dit lui-même. Ce viscère, attaqué chez lui par l'irritation et la fièvre du travail, est resté malade, éternellement dévoré.

Et pendant qu'il écrivait, il perdit ses amis, ses compagnons de prison, son frère qui lui laissa deux enfants à nourrir, son vieux père auquel il put fenner les yeux, n écrivit sur sa pierre : Hic intus Francisci Guerratii insontes cineres expeclant postremum Dei judicium sine pavore.

Ce n'est pas tout, il perdit aussi la seule femme qu'il e^t jamais aimée. H ne dit pas son nom ; U raconte seulement qu'après l'avoir désirée de toute son âme, il l'avait fuie en l'aimant toujours . Laissons-lui raconter cette histoire douloureuse.

« A la fleur de son âge et de sa beauté vraiment admirable, elle fut brisée d'un coup par la mort. Je l'ignorais. Je rencontrai par hasard un homme que je connaissais; il me demanda si je savais le douloureux accident arrivé dans la matinée, je lui répondis que non, et il me parla aussitôt d'une mort subite, d'un cœur qui s'était rompu, et il me dit le nom de cette fenmie.

« Je ne sais ce qui se passa alors; je me rappelle seulement que je revins à moi dans un cercle d'amis qui

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