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m entouraient des soins les plus affectueux, et de temps^ en temps reprochaient durement sa maladresse au nouvelliste mortifié qui tenait la tête basse. Je me levai, je remerciai et je pris congé d eux ou plutôt je m'enfuis. Je me sentais tout à fait différent de ce que j'étais avant la nouvelle; il me semblait que là où j'appuyais le pied s'effondrait la terre et, au dedans de moi, je sentais un vide, une inertie de sang, une torpeur de cer\'e^u que nulle parole ne peut exprimer. Cependant, en ce naufrage de facultés, Tâme resta ferme. Elle me poussa vers le lit de mon amie morte et j'y allai. Téméraii'e défi de la volonté à la natiu'e!
c Elle était couchée dans son lit, comme endormie^ son visage était blanc ; seulement sous les paupières et aux angles de la bouche des lignes plombées portaient la trace de la mort. Personne ne la gardait, je la trouvai seule et seul à seule, tout le jour, je me plaçai debout auprès d'elle, je fixai mes yeux sur son visage et ne les remuai plus. A quoi pensais-je? A rien. Et que fis-je aloi's? Rien non plus : ni soupirs, ni larmes ; muet comme, elle et plus malheureux peut-être.
c Passa l'heure de mon repas et je n'y songeai point,, le jour baissa et je n'y pris point garde, et comme il y avait des flambeaux allumés sur une commode, je continuai à considérer cette figure morte à la lueur des chandelles sans m'apercevoir que le jour avait disparu. Vint un homme avec la bière ; il me pria de Im prêter la main pour y déposer la défunte ; je les regardai tous deux, elle et lui , puis je la pris par-dessous les bras tandis qu'il lui tenait les pieds, et nous la déposâm/es dans la bière. La tête pendante s'affaissa sur ma main et parut y imprimer un baiser de reconnaissance ; la vérité c'est qu'elle y laissa une trace de sang. Quand elle fut couchée dans le cercueil, je pris un coussin et
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je le lui mis sous la tête. Cependant survinrent d'autres hommes en ekape, les uns avec le couvercle, les autres avec un marteau et des clous. Bs mirent d'abord le couvercle sur la bière et m'enlevèrent pour toujours la vue de mon amie. Ici commença de nouveau pour moi la sensation de la terre s'effondrant sous mes pieds« Mais, quand ils se mirent à planter les clous avec des coups redoublés, je jure par ce Dieu qui doit nous juger tous, que je sentis physiquement ces clous me transpercer le crâne; la lumière s'éteignit dans mes yeux et je m'évanouis de nouveau. £n revenant à moi, je me vis entouré de femmes, mais je ne vis plus la .bière.... >
Il fut dès lors assailli d'un tic nerveux qui le tortura trois ans de douleurs atroces. Il songea bien des fois au suicide, mais il eut le courage de vivre pour son vieux père, et son vieux père mourut. « Et désormais, dit-il, ma vie m'apparut comme la rue funèbre de Pompéia; en me tournant à droite, en me tournant à gauche, de tous côtés, à chaque pas, je rencontrais une tombe. »
Comprenez-vous maintenant pourquoi son livre est une œuvre de colère et de désespoir?
Il sortit de prison, reprit avec honneur sa profession d'avocat, chargé des enfants de son frère. Mais en 1847, au timide réveil de son pays, il fut renvoyé aux îles. La révolution le ramena à Livoume, puis à Florence oîi il fut député, puis ministre avec Montanelli, son rival et son contraire, comme il arrive toujours entre deux Jiommes de talent et d'influence, qui ne peuvent jamais se ressembler : c'est une vieille histoire et toujours nouvelle. Je rencontre partout ce dualisme de l'idée et de l'action, du rêve et de la réahté, de la lyre et du drame, de la douceur et de la force, de Tidéal et du
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possible, du beau et du vrai. Rappelez-vous la Gironde et la Montagne et, plus près de nous, Lamartine et Ledru Rollin. Montanelli fut le Lamartine de Florence, Gruerrazzi tenait plutôt de Machiavel.
J'ai entendu dire de lui, par des hommes d'État qui lont combattu, qu'il était le seul homme politique de Toscane. Si on l'eût laissé faire quand il était ministre, il aurait sauvé le grand*<luc. Si on l'eût laissé faire quand il était dictateur, il aurait sauvé la république.
Mais ministre, il eut contre lui la faiblesse et la défiance du souverain. Dictateur, il eut contre lui les vainqueurs et les vaincus de Novare. Or, de nos jours, on ne croit plus qu'à la légitimité du succès. Vx victis !
Il fut destitué par les modérés qui passèrent pour les sages après la déroute de l'Italie. Les paysans épouvantés criaient : « Vive l'Autriche ! » et sous les fenêtres de Guerrazzi : « Mort au voleur ! » — «Ils croyaient que le dictateur allait emporter deux millions, dit M. Perrons, et la municipalité était forcée de lui payer son retour à Livourne. »
Ces forcenés, comme les juifs d'il y a huit cents ans, demandaient à grands cris le sang de Guerrazzi. Le nouveau pouvoir montra l'irrésolution de Pilate. Il n'osait pas résister, il ne voulait pas céder à l'émeute. Il ne voulait pas livrer l'homme qu'il trouvait sans péché , mais il n'osait pas le couvrir de son égide. Il tâcha de mettre d'accord sa conscience et sa faiblesse. Il enferma Guerrazzi dans une prison. C'était à la fois contenter et désarmer la populace. £lle demandait un châtiment, elle était obéie, mais sa proie lui échappait.
Guerrazzi subit trois ans cet emprisonnement honteux pour la Toscane. Puis on lui fit son procès : les Autrichiens étaient rentrés et derrière eux le grand-duc.
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Le poète, violemment attacpié, vaillamment défendu, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais sa peine commuée en exil ; il partit pour la Corse. Il y est rentré dans la vie littéraire avec un redoublement de verve et de vigueur.
L'an dernier j'étais à Grénes. Je m'engageai dans un sentier qui gravit la colline en partant du chemin de fer. Je montai le long d un ravin coupé d'un filet bleu, au delà duquel, entre le ciel et la mer, la tête et les pieds dans l'azur, s'élève superbement la ville. Je me trouvai bientôt devant une porte verte où je lus sur une plaque de cuivre un nom qui me fit battre le cœur :
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J'étais venij là pour voir l'illustre exilé; mais je n'osai pas d'abord sonner à cette porte. Je fus pris de cette inexplicable terreur qui m'avait déjà saisi à Tùbingue devant la maison de Uhland. C'était une discrétion qui me retenait sur le seuil, m'empêchant de me jeter, moi étranger et* inconnu, dans le chemin du poète; c'était la crainte de voir un peu de mauvaise humeur répondre à ma curiosité importune, et beaucoup d'indifférence à mon ardente sympathie ; c'était la conscience de ma petitesse, la modestie de mon orgueil ou peut-être ce regret qui nous saisit même en face du bonheur, quand nous prenons congé d'une longue espérance : que vous dirai-je, enfin? je brûlais d'entrer et je restais immobile, je reculais presque : j'avais peur. Je tremblais plus encore que je n'avais fait devant la porte de Uhland, car ce n'était pas seulement l'homme illustre que je redoutais, mais l'homme lui-même. Je me représentais Guerrazzi comme un misanthrope sombre, violent, aigri par les désillusions, par les injustices, par les souffrances de la prison, par les nostalgies de l'exil, et naturellement hostile au nouveau venu qui.
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selon toute probabilité, devait être à ses yeux un snéckant ou un lâche. Mais la porte ouverte, le jardin traversé, quand je me trouvai tout à coup en fkee da poëte, il m» vint à Tesprit ces vers d'un de aes frères de France, qui lui ressemble par le génie et le mal-^ beur :
Quand vous vous assemblez, bruyante multitude, Pour aller le traquer jusqu'en sa solitude, Vous excitant l'un l'autre, acharnés, furieux, — Ne le sentez-vous pas? — Le peuple sérieux QuijTÔvait à vos cris un dragon dans son antre Avec la flamme aux yeox, avec l'écaillé au ventre, S'étonne de ne voir d'autre objet à vos coups Que cet homme pensif^ mystérieux et doux.
Je vis un Toscan dans toute la force du terme, vif,, pétulant, ouvert, courtois au possible et parlant, avec la volubilité haletante des Florentins, cette belle langue vulgaire de Giusti, si pleine de couleurs et d'images. Sa toque, sa houppelande et les lunettes qui défendent ses yeux fatigués lui donnaient un air de bonboaue,, son visage s'égayait souvent de sourires vifs et joyeux et s'illuminait aussi d'éclairs quand Tentretien devenait pohtique. Il abordait tous les sujets avec la franchifie et la liberté de notre Béranger, et livrait son esprit sans réseiTe ; il me dit son avis sui* tout comme à un égal en expérience ou comme à un ami de vingt ans. Il m'a détrompé de toutes les erreurs qu'on m'avait insinuées sur son compte; il ma parlé de Dieu avec feneur, de l'Italie avec espérance, de k famiUe humaine avec amour. Sur lui-même, au rebours des hommes de son pays, et peut-^tre aussi du nôtre, il m'a dit fort peu de choses; j'ai voulu lui parler de son esthétique, et voici ce qu'il m'a répondu :
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a Dans les pays libres et dans les pays calmes, on a le bonheur et le droit de faire de lart pour l'art. Chez nous, ce serait faiblesse et apathie. Quand j'écris, <^'est que j'ai quelque^ chose à faire; mes livres ne sont pas des ouvrages, mais des actions* Avant tout, ici, nous devons être hommes. Notre devoir est d'agir et de combattre. Quand nous n'avons pas d'épée, nous prenons la plume. Nous amassons des matériaux pour dresser des batteries ou des forteresses, tant pis si nos constructions ne sont pas des œuvres d'art.
« Écrire lentement, froidement, de notre temps et dans notre pays, avec le parti pris de créer un chefd'œuvre, serait presque une impiété'. Quand je compose un livre, je ne songe qu'à livrer mon âme, à communiquer mon idée ou ma foi. Comme cadre, j'ai choisi le roman, forme populaire et très-goûtée de ngs jours, mais comme cadre seulement; mon tableau, c'est ma pensée, mes doutes ou mes rêves. Je commence un récit pour attacher la foule; quand je sens qu'elle est prise, je lui dis ce que j'ai à dire; quand je crois que la leçon fatigue, je reprends l'anecdote, et toutes les fois que je peux l'interrompre, je reviens à mon enseignement. Esthétique détestable, je le veux bien; mes travaux de siège seront détruits après la guerre, je n'en ai jamais douté; mais que m'importe? Que mon œuvre passe conune une tempête, si en passant elle a foudroyé les méchants, secoué les lâches, épuré l'air. •»
J'ai reçu depuis l'an dernier deux hillets de Guerrazzi. Je vais en citer quelques lignes pour montrer avec quelle effusion, dans le moindre de ses écrits, cet honmie fervent répand son âme.
« Je me souviens de vous, dit-il dans son premier billet, à cause de l'amour que vous portez à mon pays. Jusqu'à présent, parmi nos défauts, on ne nous attri-
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bua jamais celui d'oublier facilement les amours et les
haines. »
Voici la fin du second, qui a en tout six lignes :
< Je vous recommande mon pauvre pays plus que je
ne saurais recommander mon âme à Dieu.
ff F. D. GUERRAZZI. »
•ARiBALDi ET MAzzmi. — La légende de Garibaldi. -^ Une poignée d'anecdotes. — Huit bateaux contre une escadre. — Les gauchos. — La part de la veuve. — Garibaldi en Lombardie, à Rome. — Sa retraite entre quatre armées. — La femme de Garibaldi. — La revue des morts. — Mazzini : le système et l'homme. — Mazzini et Gioberti.
Pour visiter Guerrazzi, nous avons débarqué sur les côtes des pays sardes : ici deux hommes nous apparaissent entourés d'un prestige qui nous arrête bon gré mal gré devant eux : Graribaldi, Mazzini.
Le premier n'appartient pas à mes études, mais comment passer devant lui sans le regarder ! Il est l'homme le plus populaire d'Italie. Il ne ressemble à personne, il échappe à toute analyse, il déconcerte les lois de la vraisemblance et le calcul des probabilités; il parsdt étranger à notre temps et à nos mœurs, on dirait un transfuge des siècles héroïques. Son histoire est une légende, et nul ne la connaît tout entière; celui qui voudra l'écrire sera traité de Marco-SainJ-BKlaire ou d'Alexandre Dumas. Jamais roman de chevalerie, jamais drame espagnol n'a entassé plus d'aventures impossibles sur une scène aussi large et autour d'un honune aussi fantastiquement fabuleux.
Il naît à Nice en 1807, et dès lors se lance à la mer. Vingt an# après il conspire à Gènes, le lendemain on le retrouve officier du bey dp Tunis, le surlendemain
en Amérique, d'abord caboteur à Rio-Janeiro, puis chef d'escadre à Montevideo contre Buenos-Ayres, et chef de partisans contre Rosas; aussitôt après, coup sur coup, capitaine en Lombardie et dans le Typol^ député à Turin, général à Rome, fabricant de chandelles à New-York, chercheur d'or en Californie, puis caboteur encore et transportant d'Amérique en Chine, pour engraisser la terre, des excréments d'oiseaux, puis éans le Pérou commandant supérieur des troupes; hier capitaine d'un naxire piémontais, aujourd'hui avec l'Italie, et avec nous, contre l'Autriche, titrant le premier en Lombardie avec u&e poignée de braves qui chassent des armées devant eux.
Veut-on des annecdotes sur sa vie? Elles foisonnent. Pour qu'on me crme sur parole, j'en emprunte quelques-unes à ua livTO écrit par un Italien contre l'It^fie, par un jésuite contre la ré\'<>lution. Ce Hvre eert istitulë Lionello, c'est la suite d'un roman lameux, k lui f 4e Vérone. L'auteur anonyme (on m'a dit son Bom, je ne m'en souviensplus) exècre GFari}>aldi oemme «m jésuite aeul sait exécrer. Voici pourtant ce qu'il rftootfle, je fi'ajenrte riesn à son récit, j'en «ôte seulement la bave.
Enfant encore, Garibaldi se trouvait un jour ^r le riva^ge entre Nioe et Villefranche. Il aperçut une barque, remplie de jeunes gens, assaifiie d'une ra&k et déjà couchée : efle allait cjuavirer. Il se jetA seol à k nage, Atteignit la barque et abattit la veile. Toos ces jeimes gens furent sauvés.
Plus tard à Maa^De, de son bord, il vit à terre uxke foule de gens qui tendiôent les mains en poussant des cris d'angoisse. Un enfant était tombé à la mer et Bcd n'osait alto^r le dïorcher sous l'enoombiement de vaisseaux qui obstruaient alors le port unique. Garibaldi, d'im saut, atteignit Je bonhomme et le mit ii see^
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pois il di^Arut àtfin la foule. La famille aisée de cet eofaat parvi&t à gcanâ*peiBe à retrouver le sauvenr et hii offrit nne riche récompense. Il n'accepta qu'une poignée de nuàn et disparut de zMuveau.
Plus tard à Buenos-Ayres, dans une tempête qui entre-duoquait les satires, il alla chercher jusqu'^entre les ancres que les yagfoes arrachaient du sahle un pauvre nègre qui se croyait déjà mort.
Mais ce n'étaient là que des hor&<d* œuvre. H fallait le voir au combat sur sa barque, attaquant des vaisseaux et même des vaisseaux anglais tju'il parvenait seul à capturer, ou bien à cheval, à toutes brides, à travers k mêlée, ses yeux pleins d'-éclairs, son front empanaché, son corps trapu dans une tunique écarlate, et seoouaut au vent la crinière fauve qui lui fait une tête de lion ; il fallait le \(Àt de^'ant ses braves, sur les remparts de laMDe éternelle <m sofos les murs de Velletri, oà il enferma l'armée battue du roi de Naples qu'il faillit ramener en triomphe au peuple romain.
Au Brésil, après d'afPreux comt^ats, une balle lui avait traversé le cou, entrant sous la mâchoire igandie et s'arrètant sous l'ordJle dix>ite. Après deux évasions et huit mois de cachot il recommença la guerre. Avec onze Italiens, il mit un capitaine et cent vingt hommes en fuitie. « Un homme libre vaut dix «sdaves, > disait- il fièrement. Une autre fois, dans un assaut, il rampa jusqu'aux canonnières d'uneforteresse et y serait entré par là, si on l'avait suivi.
On conaait l'un de ses «derniers expkâts, ia victoire de la Tapera di doci Venanzio, oh avac qmitre compagnies, et une vingtaine de cavaliers, après douze heures de combats, il mû en faite 900 chevaux et 1200 hom-
Mais voici un fait qui est beaucoup moins connu :
A Montevideo, où il nourrit d'abqp^ sa femme et son premier enfant, en donnant des leçons d'algèbre, on lui confia le commandement d'une flottille contre les Ârgen* tins. Il s'engagea dans un fleuve où il s'engrava; survint la flotte ennemie ; il était pris, mais il ne se rendit pas. Il soutint pendant trois jours une lutte acharnée, n épuisa d'abord ses munitions; puis il brisa les chaînes de ses- ancres et en chargea les pièces, les bourrant de tout le fer et de tout le bronze qui lui tombait sous la main. Enfin n'ayant plus une once de métal, il descendit ses gens dans les canots, laissa derrière lui une tramée dç poudre, y mit la mèche et sauta dans une barque pendant que la flottille éclatait dans Tair en faisant le plus grand mal aux Argentins. Il descendit à terre; mais Û y trouva une armée qui l'attendait, l'infanterie de Rosas. Gonmient il put lui échapper, nul ne le sait; on sait seulement que peu de temps après, il avait d'antres vaisseaux et d'autres soldats sous ses ordres. Dans les terribles journées du Cerro^ de las très CraceSy de la Bayado et du Salto il fît des miracles effrayants.
On disait de lui ce qu'on dit aujourd'hui de nos turcos : c'était un diable. Il se glissait la nuit, sur des pontons à rames sourdes, entre les vaisseaux ennemis, pour en percer les quilles, ou plongeait jusqu'aux ancres pour en limer les chaînes, ou frottait les poupes de résine et y mettait le feu.
Un jour, Montevideo restant bloqué par l'escadre de l'amiral Brown, il offrit d'aller à Buenos-Ayres avec ses Italiens et d'enlever le général Rosas. On ne lui permit pas cette témérité, craignant de le perdre et l'on eut tort : il l'aurait fait.
a Puisque vous ne me laissez pas enlever Rosas, laissez-moi du moins chasser Brown, » dit-il aux magistrats de la ville.
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Tout Montevideo se mit aux fenêtres, sur les murailles et sur les toits, même sur les vergues et les hunes des vaisseaux du port, pour voir ce que Garibaldi voulait faire. Il arma trois petites fustes de huit canons et donna la chasse à l'ennemi qui en avait quarante-quatre; mais il lui courut sus avec tant de rage et d'aplomb, avec des harpons et des grapins qui jetaient tant d'éclairs au soleil, avec une si formidable résolution d'aborder et de se battre k l'arme blanche, combats furieux où ses légionnaires se ruaient comme des lions, que l'amiral BroA^n refusa la bataille et gagna le large. Garibaldi rentra en triomphe dans le port aux acclamations de la ville. Les pavillons de tous les pays furent arborés en son honneur.
Il n'a jamais eu avec lui que des hommes habitués à regarder la mort : des toreros, des contrebandiers, des pirates, des chasseurs de bêtes fauves : l'un d'eux qui s'était battu avec un tigre avait eu, d'un coup de griffe, une joue, une oreille et un œil emportés. Ces héroïques bandits qui faisaientpeuret plaisir à voir, n'avaient jamais plié que sous leur chef et tremblaient devant lui comme des femmes.
Aujourd'hui qu'on lui rend justice et qu'il combat pour la sainte cause, avec son pays et sous son roi, il commande une légion de gentilshommes. Mais il les a rendus, en quelques heures, aveuglément soumis, héroïquement terribles comme ses gauchos et ses forbans d'autrefois.
En Amérique, il recevait la paye d'un simple soldat. Le ministre de la guerre, Pacheco y Orbes, eut honte un jour de cette injustice. Il lui envoya cinq cents francs environ.
Garibaldi n'en prit que la moitié et donna le reste à une veuve qui était pauvre. . ,
330 QARIBÀLDI ET MÂ2ZIKI.
Un matin, on ne sait coDuoent, il se réveilla dictateur de Montevideo. Un coup de vent l'avait porté au sozq«* met ; il eut en sa main tous les pouvoirs et sous sa loi tout un peuple.
Un autre coup de vent lui arracha le sceptre et liû remit à la main la rame et le fusil. Mais ce vent-là vesiaû d'ItaUe. C'était le soofBe de liberté qui se levait à Roma. Garibaldi offrit son épée à Pie IX.
£t il partit avec ses hommes. On connaît son ^itrevue avec Charles Albert^ qui refusa son secours et voulut récarter de la LcMOibardie.
Il n'en marcha pas moins contre les Autrichi^us et combattit malgré le roi. La paix conclu^^ il tint S6al la campagne.
Nous Tavons vu à Rome, il en sortit le dernier. Il faut lire dans Luigi Carlo Farini le réeit de cette retraite. Notez que Farini est un historien conservateur.
Garibaldi, guidé par Ciceruacchio, lliomnae du peuple nous avait échappé. Il était à Tivoli, avec ses bagages, ses munitions et ses armes. Il voulait aller à ^)olelo, pour y transporter la république romaine , et résister encore jusqu'aux derniers moments. Maïs la république n'osa pas ly suivre. Il fallait traverser les Autrichteas qui étaient en Toscane^ dans les Légations, partout. Garibaldi partit pour Venise.
Il avait devant lui les Allemands, derrière lui les Français, les Napolitains, les Espagnols. Il était enfermé dans un cercle de fer. Mais en disséminant sa petite armée et en tenant partout Tennemi en évml, toujours en marche, toujours l'œil ouvert, un pied en Toscane et l'autre dans les États romains, se glissant la nuit par des sentiers impossibles entre quatre armées et essayant encore dans sa fuite de soulever les peuples
GARIBALDl ET MAZZINI. 331
abattus, diminue de jour en jour par les fatigues, les défaillances et les défections de ses hommes et blessé luimême à la tête dans un combat furieux, accompagné -de sa femme Ânita, qui était enceinte, pressé de tous c^és, poursuivi à outrance et ne youlant pas se rendre vivant ni mourir avant que l'Italie fût morte, il parvint enfin, par des miracles de persistance et d audace, à se jeter avec les derniers débris de Tarmée romaine sur la terre libre de Saint-Marin.
Là, il fit une proclamation où il déliait de tout enga« gement ses camarades. Cependant TAutriche n'était pas satisfaite. £lle marchait avec dix mille hommes sur la petite république, et menaçait de lenvahir si les Italiens ne posaient pas les armes. Et s'ils les posaient d eux mêmes, elle promettaftà Garibaldi de le renvoyer libre en Amérique, à ses soldats de les renvoyer libres chez. eux.
Trois cents honmies répondirent : à Venise !
Garibaldi leur avait dit : « A qui veut me suivre, j'offre de nouveSes souffrances, de plus grands périls, la mort peut-être ; des pactes avec letranger, jamais l »
Us partirent.
A Cesenatico, ils prirent treize barques de pêche et entrèrent dans la mer. Pendant ce temps les Autrichiens les cherchaient partout, menaçant de mort tous ceux qui leur auraient donné un verre d*eau ou une botte de paille. Puis il envahirent Saint-Marin et se vengèrent sur ceux qui avaient posé les armes. Aux Romains, la bastonnade; aux Lombards, la prison.
Les barques arrivèrent en vue de Venise. Mais là, dispersées par le vent contraire et la flotte autrichienne, elles tombèrent huit sur treize, dans les mains de l'ennemi. Garibaldi fut rejeté sur les terres romaines. Là ses compagnons se débandèrent, allant au hasard devant
eux , errant dans les bois, chassés et tués comme des bêtes fauves, abandonnés sans sépulture; ils disparurent tous. Giceruacchio le Transtévérin était de ces derniers h(Mnmes < on ne sait où il est mort.
« Ainsi, dit Farini, finit la république romaine. »
Mais Garibaldi n'est pas de ceux qui tombent. La superstition napolitaine le croit immortel. Il partit avec sa fenmae enceinte et s'enfonça dans les terres, reconnu, mais accueilli, secouru partout par les autorités, malgré TAutriche. Il marcha ainsi deux jours, avec un courage qui ne faiblit jamais.
Mais au troisième jour, il eut un affreux malheur: il sentit s'affaisser dans ses bras et mourir sa femme ex^ ténuée.
C'était une créole. Il l'avait épousée en Amérique au bruit des canons, au sifflement des boulets. Le jour de ses noces il s'était jeté avec elle sur un esquif et lancé à la mer en faisant sauter derrière lui ses bâtiments. Depuis lors il l'avait toujours eue à ses cotés partageant ses périls et suivant sa fortune. Elle n'était femme que pour l'adorer.
Un jour, dans un combat acharné, les Brésiliens l'avaient prise. On vint lui dire, dans sa prison, que son mari était mort en voulant la sauver. Elle ne pleura pas, mais la nuit, glissant entre ses geôliers, elle courut sur le champ de bataille. Elle y paiTint à l'aube et chercha Garibaldi parmi les cadavres. EUe les regarda tous en face et voyant qu'il n'y était pas, elle leva les yeux au ciel et bénit Dieu.
Puis, errant seule, pendant deux jours et deux nuits dans les bois, elle regagna le camp des insurgés et son mari qui la croyait morte.
Elle lui avait donné trois enfants et portait le quatrième dans son sein, lorsqu'elle expira.
Garibaldi survécut à cette femme héroïque. Échappé seul au naufrage, il traversa l'Italie; puis reparut à Tunis, en Chine, au Pérou, presque toujours caché, comme un demi-dieu , dans les nuages. On' ne pouvait le suivre, ni savoir oîi il était.
Le sait-on beaucoup mieux maintenant que l'Europe entière a les yeux sur lui ? Il marche à quelques pas de nous, et il nous échappe encore. Il disparaît dans la poussière du combat et dans la fumée de la poudre, puis, tout à coup , on apprend qu'il a pris une ville ou chassé une armée avec une poignée de soldats.
Voilà l'homme — et j'avais tort tout à l'heure en disant qu'il n'appartenait pas au livre que j'écris. J'apprends en ce moment qu'il est poète.
H serait temps de passer à Mazzini, cet aventurier non moins mystérieux, non moins téméraire; ce Garibaldi théorique dont les actes exorbitants déroutent également l'attention. Je devrais parler de lui longuement, mais je n'ose le faire.
J'oserai dire au moins pourquoi je ne le fais pas. C'est que je ne veux pas me joindre aux injustes et aux ignorants qui l'accablent. Si je parle jamais de lui, ce sera pour le réhabiliter.
Or le réhabiliter en ce moment serait une faute. Il est encore trop puissant pour qu'on puisse le défendre sans péril. Il n'est pas encore assez vaincu pour ne plus faire de mal. Vanter l'homme aujourd'hui, ce serait approuver le système :
Et ce système condamné , mais toujours menaçant, est une formidable erreur. Il sacrifie à la certitude illusoire du succès final tous les intérêts du moment, à l'infaiUibilité douteuse d'une opinion toutes les lois humaines.
En suivant les traditions d'une école célèbre, il justi-
SS4 GÂBIBÂLDI ET MÂ2ZINI.
fie le cheiain par le but et le mal eomaais par le bien rêvé. Mais pour que cette justification soit possible ,. il faut que ce bien ne soit pas seulement réyéy mais atr teint. Le succès dans ce cas peut seul l^itimer les ar* mes. Et quand le succès vous manque, vos crimes vous restent et vous êtes maudits.
Ah ! sans doute , si nos prévisions ne se trompaient jamais; si d'après nos déductions , s'enchaînaient les choses futures, nous pourrions marcher sur des lois et immoler des hommes pour hâter les triomphes certains de l'avenir; mais nos prévisions sont déçues et nos déductions réfutées chaque jour par Tinconna qui nous refoule ou nous déborde. Brutus, en tufint César, a fait Tempire. L'avenir est à Dieu l
Ce système a été plus fatal à Tltalie que Rome et l'Autriche. Il a égaré, sacrifié, peidu toute une jeu-> nesse frémissante; il a reculé de dii ans la victdre qui s'annonce aujourd'hui; il l'a rendue impossible sans une intervention étrangère; il menace encore de la compromettre par l'opiniâtreté de son opposition.
Il faut que cette politique mauvaise soit anéantie par l'autorité des faits, la loyauté des princes et la confiance des peuples. II faut qu'eUe soit désarmée par la réalisation même de son rêve et que l'Italie relevée enfin, non par le poignard, mais par l'épée, détrompe et réjouisse à la fois les sectaires qui la tuaient d'amour.
Alors seulement on pourra dégager d'un système fatal l'homme qui fut l'initiateur de la jeune Italie, rimmu^le défenseur de l'unité nationale, le soldat de Milan, le triumvir de Rome, partout vaincu, jamais détruit , toujours renaissant , encouragé par les désillu* sions, multiplié par les. défaites, exemple merveitleiix d'audace et de constance, et, malgré les épreuves , plus croyant, plus fer\'ent, plus puissant de jour en jour :
soulevant des légions avec uDe parole et les jetaat dans de folles aventurea où elles savent qu'ellea vont mourir; cet homme qui sans titre, sans patrie, sans maison, <îhassé de partout, acculé dans une île, a dans sa main des millions, des armées, et seul contre TEurope entière , la tient en sentinelle et lui fait peur, G'eat un corsaire politique plus poétique et plus insensé que celui de Byron. Il écrit des lettres aux souverains pour leur conseiller le suicide ; en ses moments de loisir il lit Goethe et cherche THomuneulus; il est passionné en lonour comme Pétrarque, en amitié comme Pykde ou Pytbias; il aime son Dieu, il aime les hommes, il est épris de toute beauté, de toute vérité, de toute gran-^ deur, et il bouleverse le monde. On peut, en deuxmots, résumer cet homme et exf^quar sa force : Maziini est une conscience etun caractère, une conviction et une volonté.
Dans quelque temps , Dieu le veuille, je pourrai la défendre; car son système ne sera phis pour l'Italie xui danger ni un malheur. Aujourd'hui je salue et je passe*
Et je rencontre en Piémont, du premier regard, celui qui a fait le plus de bruit et le plus de choses en Italie, le prêtre, le philosophe, l'boname d'État 6io« berti. S'il y a quelque brusquerie dans ma transition , ce n'est pas le lien qui manque. C'est en partant de Mazzini que l'écrivain catholique aboutit à Pie IX.
Ces deux hommes âe donnèrent quelque temps ]a main au début de leur carrière; on les vit marcher en« semble, et d'accord, et résolument. C'était en 1833, aux premiers jours de la jeune Italie; Mazzini venait de se sauver h Marseille. Dénoncé par un agent de police il avait passé bien près de l'échafaud. Par bonheur régnait alors un prince qui se piquait de jurisprudence. Charles-Félix était docteur eo droit. Il s'aperçut que le sectaire était accusé sur le témoignage d'un seul agent;
or, comme la loi en réclamait deux, une commission de trois magistrats, dont Tun était carbonaro, déclara l'accusation incorrecte. Mazzini ne fut qu'exilé.
Il se rendit à Marseille où il fonda un journal. Ce fut dans cette feuille que débuta Gioberti so^s le pseudonyme de Démophile. Et ce fut à cause de ces articles qu'il se vit à son tour expulsé de Piémont.
Mais les deux proscrits s'écartèrent bientôt l'un de l'autre. Le philosophe était moins idéologue que le conspirateur. Désespérant des moyens violents et des systèmes absolus, Gioberti se résigna, dans son rêve plus modeste, à une unité partielle et ne demanda qu'un royaimie de la Haute-Itahe. Mazzini resta inébranlable dans son idée de l'unité italienne. U essaya de tous les moyens pour l'obtenir, il s'adressa aux peuples, aux souverains, même au pape : de là les revirements qu'on lui a reprochés. Mais ces revirements n'étaient que des manœuvres pour exploiter le vent. Il ne louvoyait que pour s'approcher du port mille fois signalé : l'Italie une et indivisible.
Le mieux est moins que le bien, quand on sort du mal : Mazzini voulait le bien, Gioberti se contentait du mieux; ils ne pouvaient s'entendre. Ils n'eurent dès lors qu'un point commun : la haine contre la France. Mazzini la professe hautement dans tous ses écrits; Gioberti a dit en 1848, à l'un de ses amis florentins, ce mot violent : « Je voudrais que la république tombât chez les Français, pour le mal qu'ils ont fait au monde. >
£t pourtant, c'est Montanelli qui l'a remarqué, ces deux rêveurs étaient par l'esprit d'origine française. Ils descendaient de Lamennais l'un et Tautre : Gioberti de YEssai sur VlndifféremCf Mazzini des Paroles dFun croyant.
i£S PHILOSOPHES. — Les spiritualistes officiels en France. — Les catholiques en Italie. — Leur rapport avecles touristes anglais. — Une phrase de M.'Quinet. — Pasquale Galluppi. — Les philosophes de la Renaissance. — Rosmini , pourquoi il fut catholique. — Un mot de Pie VIIL — Le système de Rosmini , le saint-si monisme catholique. — Attaques des jésuites, défense des libéraux. — Rosmini en faveur; sa disgrftce. — Son voyage à Gaete. — Sa statue, par Yela. — Une lettre inédite de Mamiani : son autobiographie philosophique. — Une visite à Ausonio Franchi : souvenirs d'Allemagne. — Le P. Ventura et son homonyme.
Réfugié à Paris, puis à Bruxelles, où il donnait pour vivre des répétitions dans un collège et des leçons d'italien, Gioberti commença par être philosophe. Ses premiers livres sont de spéculation pure, une Introduction a V histoire de la philosophie et un traité Du SumatureL
En le suivant dans ses écrits, faisons ce qu'il a fait : commençons par être philosophe. Et voyons ce qu'elle chante, cette philosophie, comme demandait M. Jourdain.
Rien n'est plus curieux, à mon avis, que la philoso-^ phie italienne, si ce n'est la française depuis Molière jusqu'à nos jours. Chez nous, un philosophe est un homme d'esprit qui veut faire son chemin. Il regarde autour de lui pour savoir où tn sont les autres. Il voit que l'un est critique, l'autre historien, celui-ci savant,
celui-là poète, et que, toutes les places étant prises, il ne lui reste plus qu'à se replier sur lui-même avec un air de méditation. Il en prend bravement son parti et se dit un beau jour : soyons philosophe !
Mais un moment ! Ce n'est pas tout que d'être philosophe, il faut réussir avec ce vilain métier. Réussir en écrivant des livres, mauvais moyen : on ne les lit pas, on les paye mal. On a un succès d'estime, la fumée du pot, et (m meurt de faim. Il n'y a en France qu'un philosophe qui soit bien traité : c'est le pthilosophe officiel.
Je ne fais pas de personnalité, je trace un caractère. Philosophe officiel n'est pas seulement celui qui occupe la Sorbonne et la Remte des Deux Mondes; mais tous ceux qui professent ou écrivent dans les moindres écoles et sur les moindres sujets, brevetés à Paris ou en province avec la garantie du gouveme- 'ment; tous ceux, en un mot, qui sont couronnés par rinstitut et nourris par l'Université de France. Les autres restent incoimus ou méconnus, quand ils ne sont pas diffamés*
La grande question est donc d'être un pensionnaire de l'Université, un lauréat de l'Académie. Or, l'Académie et l'Université honorent, jusqu'à un certain point, la religion, la morale, la famiUe, la liberté modérée, l'ordre social, toutes choses enfermées dans un joli mot à double fond, le spiritualisme. Il faut donc être spiritualiste si l'on veut avoir une médaille et du pain.
Il en résulte que les philosophes officiels ne se plongent pas dans les puits de la science pour y chercher la vérité, mais pour y puiser des notions qu'ils oift déjà, des notions certifiées conformes. Dès qu'ils rencontrent une idée, ils ne lui demandent pas ; EsAu vraie? Mais :
LES PHILOSOPHES. a39
Es-ta spintuftliste? Si elle Test, elle passe; si eBe no }^esl pas et qu'ils y tiennent, eUe le devient.
En ItaKoi c'est à peu près la même ckose^ avec cette différence pourtant que le pays étant beaucoup plus orthodoxe, les philosophes sont encore plus timorés et que, si timorés qu'ils soient, ils ne sont jamais officia et passent pour d'affreux démagogues.
La terre qui a produit Gioberti, Rosmini, Oalluppi, le père Ventura, est catholique romaine. Elle n'a done pas besoin, comme nous, de recourir à des demi-mots, tels que spiritualisme, pour se tenir dans un juste milieu entre l'autorité et la liberté, la foi et la raison, et pour faire plaisir à l'archevêque de Pans sans être tout à fait désagréable à Voltaire.
La philosophie italienne se dit franchement catholique7 Elle a reçu la vérité d'en haut avant de la cher^ cher dans sa tête, et Ton a le droit de lui demander pourquoi elle se donne la peine de réfléchir.
On a aussi le droit de demander aux Anglais pour* quoi ils se donnent la peine de voyager. Ils partent avec leur pocket-book et vont au Vatican. Ils reconnaissent que le Laocoon^ le Jugement dernier^ la Trans^ figuration sont bien à la place indiquée dans leur petit livre. Cette conclusion les comble de joie, et ils s'en retournent chez eux avec leur conscience en repos.
Les philosophes italiens font comme les voyageurs anglais, ils constatent.
Il y a deux bien jolis mots dans un brre d'un contemporain, M. TappareUi {Saggio teoretico di diriUo ai nattera.)
Voici le premier : « La philosophie italienne croit d'abordf par la foi, beaucoup de ces vérités qu'avec la raison elle rend aisuite évidentes, v
Voici le second qui est encore plus joli : « La philo-
sopliie a des obligations inestimables à la révélation, de laquelle, sur beaucoup de points, elle a reçu la certitude absolue avant même d'en trouver la démonstration. »
Après de pareils aveux, trouvons-nous M. Quinet trop sévère quand il dit dans son livre sur VUltramonr tanisme (leçon 9) : « D restait à l'Italie moderne une seule chose, l'indépendance intérieure de l'esprit. Or, ses écrivains conspirent aujourd'hui à lui ôter ce dernier refuge. De la meilleure foi du monde, les Rosmini, les Gioberti, les Troya (Charles), les Balbo, mettent tout leur talent à détruire par la raison l'empire de la raison. »
Ainsi le Calabrais Gralluppi, nageant entre Locke et Rant, restreint la philosophie dans cette définition : science de la pensée humaine. Aimable penseur du reste, parfait galant homme et qui mériterait d'être mieux connu; plus courageux qu'il ne paraît l'être à qui le Ut maintenant, car il professait à Naples sous Ferdinand II, et ses timidités étaient pour son temps et son pays de formidables audaces. Il est mort avant 1848, et ce fut un bienfait de la Providence, car, en cette année d'inondations terribles, ^ eût été débordé sans doute et peut-être englouti.
La philosophie italienne étant ainsi restreinte, enveloppée dans les hens de la théologie (comme le dit d'elle M. Cousin), asservie au dogme, appelée d'office à le défendre, elle qui s'était acquis le droit de le juger, il semble que les philosophes italiens aient dû tous être d'accord et s*entre-croiser les bras dans une inaction fraternelle.
U n'en est rien cependant : les théologiens aiment la controverse, et ils ont beau partir tous de Rome, pour arriver à Rome en restant à Rome, ils trouvent encore
moyen de ne jamais se rencontrer que pour se prendre aux cheveux. L'un combattait « la perception directe, » de Gallappi, par « Têtre possible, » de Rosiïiini; un autre combattait Pétre possible par « la certitude absolue du sens intime, * et saint Anselme, saint Thomas, saint Augustin, se mettaient de la partie en échangeant avec eux, dans la dispute, ces gros mots d'école qui sont encore les jurons des pédants.
Ce n'est pas quô les Italiens soient dépourvus du sens philosophique. Au contraire, ils l'ont bien plus développé qu'il ne l'est chez nous, plus pénétrant, plus curieux, plus sincère. La seule philosophie contemporaine, la philosophie allemande, n'est guère entrée chez nous que par bribes, expurgée ad iLsum Delphini, M. Cousin a essayé sur elle le travail deDucis sur Shakspeare ; il nous offre un Hegel arrangé, adouci. Il a mis son eau claire dans ce vin un peu trouble et en a fait de l'eau rougie. C'est seulement depuis quelques années que M. Barni et quelques autres téméraires ont osé aborder de front Kant et Fichte; Schelling et Hegel auront peut-être leur tour.
Mais ritalie actueUe a partout des hégéliens. J'en ai vu à Turin, j'en connais même à Naples, où j'écris ce livre. Un avocat de mes amis a la Phénoménologie dans sa bibliothèque ; il la lit chaque jour et il la comprend. N'oublions pas que Vico fut napolitain et qu'il créa la philosophie de l'histoire. N oublions pas que Giordano Bruno, Bemardino Telesio, Francesco Patrizzi, Tommaso Campanella furent italiens, sans compter les docteurs du moyen âge et Amauld de Brescia qui prêcha la Réforme, quatre siècles avant Luther.
Et même parmi les contemporains que j'ai nonunés, il en est un, Rosmini, qui avait l'étoffe d'un philosophe. Il a écrit de quoi remplir une bibliothèque; j'ai par-:
couru, ses liyres, j'en ai étudié quelqued-imây et j'ai vivemeot applaudi. C'est uue belle dialectique serrée» aefaaYnée, frappant sans relâche au bon eudroit : le soldat m'a ravi sans me gagner à sa cause. Beaucoup de conviction et d'autorité, une analyse subtile, pénétrante, allant jusqu'au foiMl des choses, une minutieuse ouriosité psychologique, et oe je ne sais quoi de loyal et de supérieur qui tous impose, tous apaise, vous fait dire de votre adversaire : c^est un juste qui s'abuse, et non : c'est un tartufe qui ment !
Avec de pareilles dispositions, supposez Rosmini laïque, libre d'esprit et de phime, détaché du monde (un prêtre l'est moins qu'un p^iseur) élevé dans un pays comme l'Allemagne, où la conscience hmnaine a gardé ses droits, et l'héritage de H^eleût été recueilli, aug* mente peut-être.
Mais il fut instruit par des ecclésiastique d'une in«fluente érudition et encouragé par eux à l'ascétisme; quoique noble , et malgré ses parents, il se fit prêtre. Riche assez pour vivre, après la mort de son père, il se rendit à Rome avec sa soeur et se lia d'amitié avec le frère Mauro Gaf^llari qui devait s'appeler Grégoire XYI. CappeUari le présenta à la cour de Pie VU. L'étoffe était admirable , mais le pli déjà pris : Rosmini fut catholique.
On raconte qu'un jour le pape Pie YIII qui n'usa pas, comme on sait, le saint-siége, dit à Rosmini, en signalant un livre anonyme qui venait de paraître : « Voilà les œuvres dont nous avons besoin. Au siècle oii BOUS vivons, il faut s'adresser à la raison humaine et la convaincre. »»
Ce livre anonyme, le pape l'ignorait, était de Rosmini.
Outre ces trois papes, notre penseur eut des parti-
sans partOHt et des pkis célèbres^ Manzont lui offrit cm« amitié qm dura jusqu'au dernier moment ; Tommaseo le mit au niveau de Vico et de Dante ; le marquis de Garour^ frère aîné de l'honmie' d'État, fut son disciple; la jeunesse le reeonnut pour son oracle et ne jura plua que par lui. Enfin un bref du pape qui sanctionnait une pieuse fondation de Rosmini le dà:;}arait « hautemait illustre par sa science des choses di>ines et humaines. » Sortez-do(DC d'une église oti Ton brûle pour vous tant d'encens ?
Son système est facile. D^nsl* Origine des idées (Rome^ 1S30) il attaque tour à tour Kant par Locke et Locke par Kant. De ce dernier, il n'admet qu'une idée c t'être possible, s £t ayec cette idée première, il rd^ait toute la philosophie, sans se ruiner en frais d'invention.
G^est là son ontologie.
Son idéologie se résume ainsi : l'idée existe. Elle est iinique , indestructible, incorruptible. Elle est immua-» ]>le, parce que le type premier ne souffre pas de changements. L'Un n'augmente pas ni ne diminue. Les chanments ne sont pas des successions d'idées. Les opérations de Fesprit ne sont pas un moyen pour créer l'idée, pour faire que Tidée soit. Elles sont tin moyen de la retrouver, de faire que l'idée arrive à l'esprit. La création de l'idée par le moyen de l'esprit humain est absurde. L'idée existe étemeDement. Oii existe-t-eDe? Dans la pensée de Dieu.
Passons à la morale.
Nos affections et nos c^érations sont moralement bon« nés, quand elles sont raisonnables. Ce qui les rend raî«« sonnables, c'est la confonnitë de l'eetime pratique avec Teslime spéculative que nous faisons des choses. G*esl donc dans cette confonnité que réside la ntoïahtë. Or^ toute entité et toute estime qu'on en peut faire se rap-
porte & un être absolu. Donc cet être absolu est le fondement de la vertu morale. Et cet être absolu^ c'est Dieu.
Ce livre est puissant dans la partie critique, imincible dans sa réfutation de Cousin. Rosmini combat tou« jours avec une insistance et une habileté remarquables. Les pages contre le paganisme sont d'un ferrailleur consommé ; il lui oppose vaillamment la morale chrétienne, c L'idée de l'absolu manquait à l'antiquité, ditil, et avec elle, fatalement, le principe de la vertu. >
Passons à la philosophie de l'histoire :
« D'un côté les masses qui «e dégradent entraînant les individus dans leur décadence; de l'autre, les individus qui se perfectionnent protégeant les masses contre elles-mêmes; d'un côté la chute du monde ancien, de l'autre la rédemption du monde moderne ; au commencement de l'histoire, le bonheur dans la barbarie ]pnmitive ; sur la fin des temps, le bonheur dans la contemplation de l'infini; à l'origine de la création, le mal qui s'empare de Thumanité pour la précipiter d'abîme en abîme; plus t^rd, l'Évangile qui la rachète pour l'élever jusqu'à Dieu : telle est la philosophie de l'histoire d'après M. Rosmini. » (J. Ferrari, Philosophie catholique m Italie.)
Notre penseur, là comme partout, attaque avec verve et sans pitié la société dégradée. Il estime les peuples d'après leur degré de vertu. Pour juger de la prospérité d'un Etat, il demande des statistiques morales. Les'gouvernements doivent détacher leurs sujets du monde et les tourner vers Dieu.
Et là-dessus, il lance son utopie. Il soutient le domi- * nio signoriley le domaine seigneurial non sur les biens seulement, mais sur les individus.
L'homme n'est pas rien qu'une personne, il est une
chose ou plutôt il est une chose avant d'être une personne. Tant qu'il n'est pas maître de sa pensée, il ne se possède pas. Tant qu'il ne se possède pas, il doit être possédé. Il est la propriété d'un autre. Il faut que les enfants soient occupés par les pères, les jeunes par les vieux, les fous par les sages, les illustres par le gouvernement.
La propriété constitue l'empire, l'empire se spiritualise et voilà l'Église : une théocratie universelle, amoureuse, associant toute la famille humaine, tel est le rêve deRosmini....
C'est tout bonnement du saint-simonisme catholique.
Je viens de parcourir à vol d'oiseau cette philosophie ; vous le voyez, elle n'a rien de dangereux. Elle part de la foi pour aboutir à l'amour. En politique elle reste trèsmodérée; elle demande que les droits électoraux soient proportionnés au cens ; elle déclare que le socialisme^ c'est l'esclavage; elle proclame le vicaire du Christ père et dispensateur de toute liberté. La philosophie était catholique, le philosophe était chrétien. Bien qu'il fût, je l'ai dit, d'une haute famille du Tyrol, il s'était fait prêtre. Dès sa jeunesse, on lui offrit un chapeau de cardinal, il préféra la cure de son village. On le voyait sur l'écliafaud, assistant des condamnés. Il avait fondé l'ordre des frères de la Charité, pieuse association d'hommes qui priaient, prêchaient, propageaient la foi, ramenaient les hérétiques, fondaient partout des écoles, des bibUothèques, des hospices, distribuaient des aumônes, visitaient des malades et sans beaucoup de bruit, faisaient beaucoup de bien.
Et cependant Rosmini fut persécuté par les jésuites. Il était catholique, mais philosophe et, par conséquent dangereux. On fouilla dans ses livres, on y trouva des
propositions qui, comprises dhine ceitune manière, pouvaient contredire les dogmes ooasacré& Il fut dénoncé comme suspect et défendu par les patriotes. Il y eut à son sujet des disputes acerbes entre les ultra* montains et les libéraux : cenx-ci faisant £Bn de toutes pièces et charmés de trouver un pays neutre, la théologie, où planter leur drapeau. Rosmini fut très-illustré et très^maltraité par ces conflits tumultueux où il serrait de champ de bataille.
La guerre devint si violente que le pape Grégoire imposa silence aux combattants. Puis il mourut et Pie IX monta sur le trône. Le nouveau paft encouragea le philosophe à persévérer prudemment.
£n 1848, Rosmini parut à Rome, envoyé par Charles Albert pour traiter d'un concordat entre le Piémont et l'£gli«e. Après la mort de Rossi, Pie IX hd o&it aes grandes entrées dans le ministère et Mamiani, le portefeuille de rinstnaction publique. Il refusa.
Mais il était en crédit et en faveur à la conr pontificale. Le pape, qui Taimait, l'avait nommé con^lteur du Saint-Office et de l'Index, et lui avait dit de se préparer à reoemr la pourpre romaine. Le philosophe allait passer à l'état d'éminenoe, et je doute qne sa gloire y eût beaucoup gagné.
Par bonheur, le pi^ se sanva de Rome k Gaéte. A Gaëte, îl vit les choses à travers d'autres hommes et il se repentit de tout ce qu'il avait fait. Cette mtéme congrégation de llndex et du Saint-Office dont Rosmini avait été consnlteur condamna deux livres de faii : La Constitution selon la justice sociale et les Cinq plaies de VÉglise, Le pape qui a cédé toute sa vie, d'abord à ITtalie, puis à l'Autriche, puis au roi de Niq^Ies, enfin à ses cardinaux y eut la faiblesse de signer le décret (30 mai 1848).
Rosmini se rendit à Gaéte, on dit qu'il n'y put voir le pape. J'ignore si le f«it est vm, mais j« sais qu'après des démarehes sans fin, des difficaltés sans nombue, des vexations de police et clés snrveillances à irrita itm saint, il dut quitter, sans avoir rien obtenu, non-seulement Oaëte, osais le royaume de Napies«
Le décret qui le condamne poite que l'auteur s'est louabloment soumis : Auctor laudMliîer se suhje^ cit.
Après la restauration du saint*père, les hostilités contré Rosmini furent reprises avec plus de vigueur. Pie fit d'abord comme Grégoire, il ordonna le silence ; puis il fit comme lui-même, il céda. Deux commissioiis, ceUe de l'Index, et une autre spéciale présidée par le saint-père en personne examinèâ*ent quatre ans encore les œuvres du piulosoj^. Elles décidèrent tandem éir- Tnittantw opéra Antonii RvsminL
Cet illustre Italien, après mie vie hborâense 61 inré* prochable, quelque trente ^croies volumes publiés, autant de manuscrits lé^és à Tltabe, mourut le 1" juillet 1855 entre ses deux amis les plus cbers, le comte Stampa et le poète Manzoni.
Il se vantait d'avoir une constitution physique aussi parfaite que celle d'Adam. J'ai entendu accuser ses ennemis des crampes d'estomac qui l'emportèrent.
Mais les Italiens ont le soupçon facile et le poison a joué un si grand rôle dans leur histoire, «qu'ils en voient partout, comme s'ils -vivaient encore «ras !es Bergia.
L'année dernière, à Turin, nous allâmes voir la belle statue de Rosonni, par Vinoenze Vêla, le sculpteur vi*vant de toutes les gloires contemporaines. En chemin, l'un de nos amis qui connaissait cette belle œuvre, nousdit qu'elle représentait ie phiksofdie k genoux.
« La philosophie ne s'agenouille jamais^ » s'écria le Napolitain Spaventa, penseur plein de vaillance. Cette parole nous fit plaisir à entendre, en pleine rue, dans ce pays libre où naguère elle eût été punie par la prison.
Mais quelques instants après, quand arrivés devant la statue, nous vîmes cette belle figure, si fière, si distinguée, si lumineuse, si recueillie, montrant le gentilhomme sous rhabit du prêtre et dans son humble attitude une méditation vivante, Tun des nôtres répondit à Spaventa qui luijdonna raison :
c Ceci n est pas un philosophe qui se rend, c'est un penseur qui prie. »
Cependant Rosmini n'a pas eu d'ennemis, rien que par "derrière ; il en a aussi combattu qui marchaient devant lui« Outre le catholicisme attardé qui n'ayant pu le terrasser autrement, l'a frappé par le Saint-Office, le philosophe catholique a dû repousser les libres penseurs qui l'attaquaient au nom de la science et de la raison ^ Parmi ces derniers signalons le comte Terenzio Mamiani.
1 . Il fut défendu contre eux par Hanzoni , qu'il avait proclamé le poète de l'avenir, le posant en face de Foscolo qu'il peignait comme un démon, restaurateur du paganisme. Hanzoni s'était proposé d'exposer la philosophie rosminienne en douze dialogues, un seul de ces dialogues a paru. J'y lis ceci :
« On dit que cette philosophie de Rosmini prétend anéantir la raison et ne laisser à l'intelligence d'autre lumière que la foi.
« Je conçois cette accusation.... Sans doute cette philosophie est naturaliter christiana, comme Tertullien le dit avec une hautç raison de l'âme humaine.... elle voit dans les enseignements et même dans les mystères de la religion le complément et même le perfectionnement de ses résultats rationnels. Ce n'est pas que la raison puisse jamais arriver d'elle-même à connaître ces mystères ; ce n'est pas que môme après avoir été élevée à lei^r hauteur par la révélation elle vienne k bout de les comprendre;
Encore un Italien célèbre : poëte, homme politique, homme d'État, proscrit longtemps, puis ministre à Rome, maintenant député à Turin, et professeur, et philosophe. Ne le saluons aujourd'hui que comme philosophe et offrons à l'Italie une bonne fortune, une lettre de lui, trop courte, mais pleine, où il dit l'histoire de sa pensée : lettre encore inédite, adressée à l'humble auteur de ce livre qui ne méritait pas tant d'honneur:
« .... J'ai cinquante-huit ans accomplis, m'écrit M Mamiani, et je puis dire que dès ma trentième année les études métaphysiques m'ont toujours été en délices. Mais heureux qui dans ses études n'a jamais changé de doctrine et d'opinion ! Je confesse, pour ma part, que tout en ayant peu ou point modifié mes principes religieux et politiques, en métaphysique, au contraire, je suis revenu de bien des erreurs et j'ai changé tout à fait ma manière de philosopher.
c II y a trois moments dans ma Vie intellectuelle. Je commençai par être un admirateur de Pasquale Galluppi. Il me semblait que lui seul avait suivi ime philosophie positive, en corrigeant toutefois les excès et les bévues de l'école de Locke. Je débutai donc par me dire expérimental ou empirique, selon le terme à la mode aujourd'hui ; mais en ce temps-là je faisais une grande différence entre ces deux mots et tout en me glorifiant d'être expérimental, c'est-à-dire observateur des faits, j'avais la présomption de n'être pas empi* rique. Bomagnosi essayait de réduire en science sévère, démonstrative, le droit pénal et le droit public, bien
mais elle en entendra assez (je me sers d'une belle distinction tirée de cette philosophie même), elle en entendra assez pour voir qu'ils lui sont non pas opposés mais supérieurs, et que dès lors ii serait absurde de les nier. »
3&0 LES PHILOLOPHES.
qu'il leur doxmàt pour base la seule doctrii^ de Tiatéîèi txxBflBU&n et de l'utilité Lien entendue. J'esBaytis ainsi de donner l'évideBce de la démanaferatian et la rigueur de la science à la philMophie premièxe, ipi est la «âeuoe des principes souverains.
c Ce fut ridée de mon livre sor le Benowodkmeniàe VandeniiephUoeûphie itaU&nne, publié à Paris en 1 635. Je voulus montrer qm ma philosophie, théorie et méthode, consonnait parfaitement avec l'ancienne philosophie italienne, de saint Thomas à Yico. Je dois rétracter à présent la plus grande partie de œ que je pensais et de ce que j'écrivais alors, exceplé pourtant heanooup d'idées sur la méthode <et la bonne intention qui me poussait à ranimer chez mes compatriotes le souvenir et l'amour de leurs grands métaphysiciens.
« Le livre donna peut-être encore Tutâe esemple de traiter des m^ières abstraites dans un style moÎDs inélégant et moins incorrect qu'on ne le faisait dans le temps. £n Italie, le livre fut très-applaudi et vraiment au delà de son mérite.
c En revanche, Vaishé Rosmini le Uâma rudement. Il écrivit contre mm un ^ros voluma. Je répondis par UA ofMseule tixtitnlé Letiane de Maaniam à V^bbé iîofminL Le débat n'eut pas d'autres ^tes.
«Mais récrit de Rcrânini me fut un grand ensei^e* mtsui. Je restai oonvaiiictt de rimpoasibilitë d'élem «ne philosophie première sur les seules données de l'eicpérience. Je tombai du reste dans une sorte de scepticisme quant aux forces de la raison et des étfMies rationneiles. Je m'adonnai avec amour à œ qu'on ^f^ pelle la philosophie du sens commun. Ce fut le second nMRQieat de ma vie spéculative.
« En 1841 je publiai un Hvre înlitaU De Vûntologie cl de la Méthode , oii, pour la première fois. J'exposais
cette idée que la philosophie peut et doit s'étudier de deux façons bien diverses : naturelkrmnt et dogmatî^ gmment, à la manière jsocratique ^ et à la manièfe rigoureuse et démonstrative, sefon le bon pkisir du bon sens (m selon les principes absolus , inflexibles de la ptûlosophie eritigoe dont Kant avait posé ks fondements.
« En 1 846 parurent mes Dialogties de mence premièsre dans lesquels je me proposais préekément de traiter ex'professo l'un et l'autre genre de philosophie, mais ce premier vohime ne contenait que la première partie , e'e&t-à'dire la philosophie que j'appelais naturelle.
« Une chose est, je pense, à remarquer dans cet écrit, quand même ses doctrines spéculatives paraî-> traient fausses ou insuffîsantes: c'est le renouvellement de la forme platonique avec toute la pompe et la poésie qu'elle peut comporter. Ceci n'avait jamais été pratiqué en Italie que par le Tasse en deux ou trois de ses dialo* gués, tels que le Messaggere^ le Mintumo^ le Padre di Famiglia. Je vous prie, mtcmsieur, de parcourir quelques pages de mon volume et de vous arrêter principalement sur Campcmdla^ le Nuom Timco , le Tasse et le Mario Pagano. •
c Le troisième moment a commencé en quelque sorte par la publication de divers articles dans la Rivista Corir temporaneay où je me suis mis à exposer mon système à' Ontologie y qui prétend l'avoir fondée solidement a priori et complètement concilié Aristote avec Platon. D prend d' Aristote les doctrines qui regardent la connaissance des bits; il prend de Platon la grande théorie des idées, et pour vous expliquer bref et net , en ce sujet , €B qui m'^t propre et ce qui me sépare de Malebranche, de Rosmini, de Gioberti, trois philosophes qui ont suivi le principe platonicien, je vous noterai en premier
lieu que je n'accorde à aucun des trois la connaissance des sensations et des perceptions au moyen des idées, — en second lieu que je nie à Malebranche et à Gioberti rintuition directe et pénëtrative de l'absolu; mais je déclare cet absolu connu par nous uniquement dans ses représentations mentales,— en troisième lieu que je nie à Rosmini la non-existence des idées hors de l'esprit et leur incompétence à prouver l'existence de leur objet. Je soutiens au contraire que toute idée prouve nécessairement la réalité de son objet absolu, éternel, et par conséquent, qu'on peut donner une vraie démonstration a priori de l'existence de Dieu, chose cherchée en vain jusqu'à ce jour par toutes les métaphysiques.
« Je suis forcé de m'en tenir là pour ne pas sortir des bornes d'une lettre.... J'ajoute cependant relativement aux autres philosophies : à celle qui prédominait naguères eu Allemagne , et à celle qui n'a pas encore cessé de prévaloir en France, que mon système s'écarte tout à fait du panthéisme allemand et n'accepte en rien les méthodes psychologiques de l'éclectisme. Néanmoins en Italie, mon système a cela de particulier qu'il ne connaît aucune autre autorité que la raison.... i
Voilà cette lettre : on a ici le philosophe décrit par lui-même dans une simple photographie qui , pour être exacte , exigerait un peu de relief et de couleur. Mais n'ajoutons pas d'éloges à cette confession modeste. Elle n'en gagnera que mieux la sympathie et la foi du lecteur.
Il y a encore en Italie des philosophes par centaines ; ce peuple a moins d'exactitude peut-être et moins de netteté , mais plus de recueillement que nous et surtout plus d'imagination : c'est la grande faculté philosophique.
M. Ausonio Franchi, penseur déjà célèbre, en fournit
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la preuve. H est rationaliste dans toute la franchise et la rigueur du mot. Par ses doctrines, il se rapproche de M. Benouvier, Tun de nos libres penseurs qui datent de 1848. Il est kantien et plus kantien que Kant : il marche avec lui dans la raison pure et il y reste en avançant toujours : il ne suit pas TÀllemand dans sa volte-face. Polémiste puissant, il commence à faire école en Italie ; il a rempli de son nom les revues anglaises et notre Revue philosophique. Deux Allemands qui s'y connaissent, M. Michelet et M. Mittermaier, disent de lui qu'il est le plus grand critique et le premier logicien de notre temps.
Ses ouvrages sont les suivants : Le Rationalisme (en français), la Filosofia délie Scuole Italîane, avec un appendice où il relève après Mamiani, mais avec plus de chaleur et d'audace , l'étendard exconmiunié de Gior-» dano-Bruno — la Religion del secolo XIX ^ un beau livre. Il fonda un journal, la Ragione, paratonnerre philosophique qui attirait et neutralisait les foudres du Vatican.
J'allai voir à Turin cet homme remarquable ; jamais visite ne m'a laissé dans l'esprit une plus vive et plus profonde impression. C'était la première fois depuis mes étapes aux universités de Heidelberg et de Berlin , que je rencontrais un philosophe.
Ai ! c'est si beau, la science pure, désintéressée, courageuse, qui ne transige ni avec les traditions du passé, ni avec les intérêts du moment ! C'est si rare de ce côtéci du Rhin et de ce côté-ci des Alpes, un homme qui ne compte ni avec les gloires ni avec les autorités du jour , ni avec les préjugés de son pays, ni avec les frayeurs de son temps, et qui marche droit à la vérité, sans souci du ciel ni du monde ! Celui que j'avais devant moi s'était appelé FrancescoBonavino; il avait été prêtre et entouré
de respect^ chef d'instruction et caressé par la fortime. Mais quand snrgit en lui le premier donte , il reocniça aux oceapaticnos qm lui ôt&ient le temps de penser^ il dépouilla la soutane qni le retenait dans k foi eommode et dans la loi facile ; il jeta bas jusqu'à son nom pour derenir « un honmie noinreau. » Il s'appela Adh sonio Franchi, Italien libre.
Je vis le type idéal du penseur : un homme simple , grave et doux, qui m'accueillit sans étonnement et sans humeur , comme on reçoit une idée qui vous yknt, et qui peut être bonne. Sa tête jeune encore (il n'avait pas quarante ans) , est déjà fatiguée par le travail ; il porte toute sa barbe qui commence à blanchir; il n'a plus rien du prêtre. J'entrai chez lui au coucher du soleil^ il était encore en robe de chambre , il lisait Cicéron. Il avait sur sa table ou dans sa bibliothèque toutes les œuvres sérieuses qui naissaient en France, entr 'autres la coUection de notre Retme de Po/ris qui venait de mourir. Il me parla dans notre langue qui est aussi la sienne quand il veut que sa parole soit entendue hors de son pays. Il me supporta longtemps sans fatigue et se laissa feuilleter comme un livre ouvert. Sainte hospitalité de la science !
Je. me rappelai mon Allemagne^ mes vi^tes à Schelling, à Schlosser, à Gervinus, à ce Michelet.et à ce Mittermaier qui estim^at si fort Ausonio Franchi. C'était le même accueil, les mêmes habitudes, j'allais direk même cabinet. Allez où régnent ces hommes et, sans lettre qui vous recommande, entrez hardiment chez eux. Si petit que vous soyez, si ignoraitt même, ils vous reçoivent cordialement, non point avec une courtoisie banale, ni avec un pédantisme exnpesé , mais avec un affectueux sourire; il seHy:)le que nous soyons tousattendus chez eux, et que la place où ils nous fcmt asseoir nous
soit depuis longtemps destinée; nous étions ineonnns tout à l'heure , nous voici de la maisc»; cérémooies de la première visite , phrases banales sur la pluie et le beait temps, on a rayé tout cela du programme; plus de préface, — nous allons droit aulhrre^ nous parlons déjà de science y de poésie et d'art. Quoi? de science , de poésie et d'art? Nous^ si ignorants, avec ces puits de science? Nous, si petits, avec ces hommes si grands? Oui sans doute ; ils nous parlent, ils nous répandent, ils consentent même à discuter avec nous, et quelquefois ils nous cèdent. Ils deseendent k notre hauteur, sans <pie nous les sentions descendre; puis, peu à peu, nous font monter avec eux, et de temps en temps nous reposent et de nouveau nous élèvent. Guidés par eux, nous montons toujours, et quand nous nous arrêtons, selon la mesure denos forces, nousnous croyons dansunréve, tant nous nous sentons plus libres et plus vivants. Une récréation d'un instant nous a poussés plus haut que n'auraient fait les sueurs d'une année.
Et c'est ainsi que le génie est bon à voir. Ce n'est pas la fierté qui lui manque : il connaît sa puissance, et il a le droit de s'en réjouir; mais ce qu'il n'a pas, c'est la vanité française et la morgue d'ailleurs ; c'est cette incroyable impertinence d'attitude, de regard et de parole qui vous fait douter du génie même, quand vous le voyez poser si mal. Du reste dans les arts, comme dans le monde, le meilleur gentilhomme est toujours celui qui se laisse le plus aisément aborder. Il n'y a rien de tel que la gloire pour guérir de Torgueil : le mot est de Dumas, et il est vrai tout de même.
Mais revenons sur nos pas : Âusonio Franchi nous a entraîné à l'^trême horizon de la pensée moderne. Les. autres, les catholiques, sont restés bien loii^ derrière nous ; c'est à peine si on les voit du point où nous
sommes. Us ont fait leur temps, mais, ne roublions pas, ils ont eu leur jour.
L'un d'eux entre autres, en 1848, eut un beau mouvement de patriotisme et d'éloquence. Il se nommait le P. Ventura. Né en Sicile, en 1792, il avait beaucoup écrit, prêché, professé, combattu pour les théories de Joseph de Maistre et du premier Lamennais, son ami. Mai^ secoué plus tard, comme Lamennais lui-même, ou comme saint Pierre en prison, par la soudaine clarté qui fit tomber ses chaînes, il consacra sa parole au peuple et jeta son cri de liberté. Il était en 1848 à Rome, où il représentait, comme légat, la Sicile révo- .lutionnaire. On célébra dans la ville étemelle un service rehgieux en faveur des victimes tombées à Vienne pour la révolution. Ce fut le P. Ventura qui prononça leur oraison funèbre. Et dans cette oraison funèbre, il s'écria hardiment :
« Quant à l'Église..., je n'aime pas, et même je déteste cette politique amère, rétrograde, lluctueuse, qui se plaît à grandir les maux présents, à verser sur eux des larmes mensongères et à voiler les espérances des biens à venir.... Quant à l'Église, je suis certain que Dieu, qui se sert des mains de tous pour faire son œuvre, fera tourner au bénéfice du peuple, de la liberté et de la religion, les grands faits i'où il semble résulter que la religion ait maintenant déserté la cause de la liberté et du peuple. Je suis certain que cette désertion est seulement apparente et passagère ; que l'Éghse finira par entendre que comme le peuple, séparé du clergé, ne devient pas plus sage, de même le clergé, séparé du peuple, ne devient pas plus sûr ; que comme le peuple, lorsqu'il ne marche pas avec le clergé, court au précipice, de même le clergé qui ne marche pas avec le peuple, sera écrasé par le peuple ; je suis certain que
nous retrouverons TÉglise au moment du besoin, qu elle marchera avec nous, au milieu de nous, et qu'elle accom^dira ce grand avènement dont j*ai eu à vous entretenir précédemment dans ces lieux mêmes; je veux dire que l'Église, avec un tendre amour, se tournera vers la démocratie, comme autrefois elle se tourna vers la barbarie : elle marquera de la croix cette matrone sauvage, elle la fera sainte et glorieuse, et lui dira : Règne ! et la démocratie régnera. »
Ainsi parlait à Rome, en 1848, le P. Ventura. Je lis dans le Journal des Débats qu'il y a maintenant un théologien dp ce nom qui imprime ceci : « la philosophie est une blague; » et encore ceci : « le philosophisme ou rationalisme, ou protestantisme, ou paganisme, produit l'athéisme, qui produit le sensualisme, et l'anarchisme ; puis le panthéisme qui produit l'absolutisme, le centralisme et le césarisme : le tout est le satanisme d'où il suit que le philosophisme est la même chose que le satanisme. »
Et encore ceci, contre les protestants :
« £n France, disait naguère un lord anglais à l'un de nos amis, s'il arrivait une émeute, un poète, im avocat pourraient la faire cesser en faisant appel aux sentiments d'honneur, de justice et de générosité, propres à la nation. Mais si un* émeute avait lieu chez nous, onn'aurait d'autre moyen de la dissiper que de jeter à la populace de la viande crue. Ces hommes affamés se jetteraient dessus comme des bêtes fauves, et ils nous laisseraient tranquilles. C'est donc aux instincts de la brute que le protestantisme a ravalé un peuple aux instinéts nobles et élevés, à l'esprit profondément religieux, aux , vertus qui lui avaient valu le surnom de peuple d'anges : Angîiy Angeti » (saint Grégoire).
Et encore ceci, sur la Révolution : j
c Enfant monstnietUE de Satan, le paganisme et la révolution, qni en est l'expression la plms complète et le ministre le plus actif, ne sont, à j bien réflëefairy que la haine de Dieu. Gela explique cette rage infennde avec laquelle tout ce qui est révolutionnaire travaille à efiacer, partout où il les rencontre, toute trace, tout souvenir, toute idée de Dieu, à tout séculariser, à tcvat profaner, et, tranchons le mot, k tout endiaMer. >
Et encore ceci sur la toilette de la femme catholiq%Êe :
« La robe de la grâce sanctifiante, hhnehie dans le^ sang de l'agneau, la ceinture de la chasteté, les rubans de la mortification, la chaussure de rLmtatioD ie Je* sus-Ghrist, Tanneau de la fidélité au disYmr, les bracelets de la soumissiim, lé collier de la patience, le camée de Tamour de la croix, le bouquet de la fervetir, le àûf dème de la sagesse, les roses de la pudeur, le £ard de fat modestie, les parfums des bons exemples, les pierreries du mérite des saintes œuvres, l'ampleur du dévoilement.... 9
On prétend que l'auteur de ces petits morceaux est le mént^ P. Ventura qui défendait à Borne, en 1848, les YienncHS. J'aime à croire qu'on se trompe, car, sans insister sur la différence d'esprit qui existe entre ces passages et celui que j'ai cité plus haut, je ferai remarquer que le P. Ventura de 1848, est aujourd'hui, sinon mort dans l'exil, «u moins bien près de sa soixante-dixième année ; or de pareilles puénHtés ne peuvent être les paroles d'un vieillard.
Et maintenant, à Gioberti!
viNCENZo GioBERTi. — Scs Systèmes. — L'u de Buonaparte. — InTectires contre Byron , Descartes , Pierre Leroux ^ la France, etc. — Giobërti philosophe : trop pratique pour la spéculation. -> mazzinien et anti-mazzinien. — Le Frimato. — les Prolégowiènes. — Ceaare Balbo, les Espérances de Vltalie, — Une visite à Massimo d'Azeglio, écrivain, homme d'État, soldat et paysagiste. — Giobërti tout puissant, ses triomphes, ses conquêtes : il devient pape. — Giobërti faoaune d'État : trop spéculatif pour la politique. — Ses désillusions, ses rétractations. — Le chocolat des jésuites.
Mais Gi(^rti n'est pas un philosophe ; il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir un de ses livres , la premier venu. Voitci TlntroducUos à l'histoire de la philosophie, trois volâmes. Parcourons oe gros ouvrage au galop.
Giobërti se déclare d'emblée catholique, et dit qu'on ne saurait trop l'être. Puis il donne ses opinions personnelles sur la modération , la gloire et le progrès. U malmène k cette occasion lord Byron , la France et ceux qui l'aiment; il parle du style, il adresse des exhortations à la jeunesse italienne et vante la philosophie qui ne doit effrayer ni les bons princes, ni les bons gonvemements. Linlessus il s'embarque dans la théologie, et aborde à cette conclusion , que le catholicisme est la seule religion qui ait nne valeur scientifique. Italiens , évitez les spéculations des nouveaux barbares 1 Hors de l'Église, point de salut*
360 \aNCENZO GIOBERTI.
Mais ceci n*est qu'un avant-propos, qui tient un demivolume. Arrivons au livre à présent.
Premier chapitre. Les sciences spéculatives sont en décadence, moins en Allemagne cependant, pays luthérien, qu'en France, pays catholique. D où vient ce phénomène? Gioberti se le demande, mais ne se l'explique pas.
Deuxième chapitre. L'infériorité spéculative des modernes vient de leur frivolité, cette frivolité de la volonté absente. Deux hommes de nos jours ont eu de la volonté : Alfîeri et Napoléon, Italiens tous deux, ce dernier n'étant Français que par le retranchement de Vu à son nom de Buonaparte ^ C'est ainsi, remarque le philosophe , que le bouleversement du monde vient d'un u supprimé.
Troisième chapitre. Gioberti parle de l'idée de l'Église et de la philosophie , et du lien qui les imit , la tradition. La tradition a été altérée par la confusion des langues, d'où est né le gentilisme (il gentiksimo). Elle ne peut être conservée que par l'Église. Les systèmes traditionnels sont les seuls orthodoxes; la philosophie orthodoxe est la seule qui ne peut mourir. Le psychologisme, c'est Thétérédoxie moderne (coup de patte à Rosnini). Descartes est un philosophe très-mesquin {meschinissimo fdosofo), puéril, ridicule; il mérite la bastonnade. Sa manière de parler est digne d'un cheval {il suo modo di parlare è degno d*un cavallo).
1. Une petite chicaDe, en passant, à ce propos. Cet u retranché n'a rien changé au nom du grand capitaine. Bonaparte est aussi italien que Buonaparte et peut>être même plus correct. Les Italiens suppriment cette lettre dans les mots composés et même dans les mots allongés : ils disent, par exemple, bonaceia, &onaccioWy bonariOf bonarietà, et non buonaccta, ni huonario. Je note cette méprise, parce qu'elle fut commise aussi par Chateaubriand.
Etielivrecontiirae sur ce ton pendant trois volumes.
Il y a cependant un endroit où, se posant comme ontologiste contre le psycologisme de Rosmini, Gioberti donne sa formule idéale. La voici en quatre mots : L'Être crée les existences. Il prouve sans beaucoup de peine que cette formule ne contredit d'aucune façon le catholicisme romain. Le P. Ventura lui prouverait avec moins de peine encore qu'elle ne contredit en rien le satanisme.
Gioberti dit encore de Lamennais que le plus médiocre sophiste en ferait plus que lui ; de Pierre Leroux , que sa critique et son érudition sont dignes d'un écolier; des auteurs de V Encyclopédie iiouvelle que certains de leurs articles sont d'impies et fâcheuses éjaculations qui tiennent à la fois du comique et de l'infernal , et certains autres une ineptie (fagluolata) très-divertissante; de nous enfin , en général : « Je crains plus les Français amis que les Tudesques ennemis. » Et ailleurs « Pour avoir du génie en France , il faut être cupide , vil , insolent, bavard, menteur, traître et surtout égoïste. >•
Telle est la philosophie de Gioberti. Je ne veux pas chicaner plus longtemps sur ce point sa vénérable mémoire. Je le répète, il n'était pas philosophe. Il avait une véhémence , un entraînement, une mobilité d'esprit qui le détournaient de la spéculation.
Mais ce qui l'en détournait surtout, c'était son esprit pratique. Il était l'homme du moment. Prophète et rêveur d'opportunité , il ne prévoyait que le lendemain , ne rêvait que le possible. Il ne voulait pas la vérité, il poursuivait la réalité. Il préférait un avantage immédiat à une victoire décisive , mais ajournée ; impatient d'arriver vite, il renonçait à arriver loin; il rapprochait le but pour abréger le chemin , et ne fit que transiger toute sa vie. Toutes ses contradictions viennent de là.
362 \1NCENZ0 GIOBERTI.
Théologien et philosophe d'occasion, il était avant tout patriote. Il désirait une Italie ; il voulut la réaliser, ce fut là son rêve et sa tâche ; il y réussit presque et ce fut là sa gloire.
Nous l'avons vu parmi les mazziniens, il fut quelque temps avec eux; il leur écrivait, en 1834, après ÎWaire. des Polonais : < Vous avez Tamour et les bénédictions de tous les bons citoyens; vous avez l'admiration des étrangers qui, en vous voyant, ou en recevant des nouvelles de vous, ou en lisant vos écrits, apprennent que ritalie n'est pas morte encore ; vous aurez^ la gloire et la vénération de la postérité. Vous êtes de phis honorés de la haine des lâches et des misérables.... Vous qui écrivez sur le drapeau italien que vous avez arboré,, ces belles, sublimes et prodigieuses paroles : Dieu et le Peuple! et qui montrez par ces seuls mots queUe cause est la vôtre et quelle réforme civile vous vous proposez, vous repoussez toute calomnie, toute interprétation sinistre. Je vous salue, précurseurs de la nouveUe loi politique, premiers apôtres de l'Évangile renouvelé. »
Mazzini était alors pour l'Italie une espérance. Quand, plus tard, il devint pour elle un danger, Gio* berti écrivit :
« Il faut que tout le monde sache que Giusep])e Mazzini est le plus grand ennemi de l'Itahe; {dus grand que l'Autrichien lui-même, qui, sans lui, serait vaincu,, et vaincra par lui. Les angoisses impuissantes de soa esprit ne sont pas même compensées par les quaUtés. du cœur : il n'est pas moins lâche qu'inepte. Il serait à désirer, pour un homme aussi vulgaire, que sa mémoire pérît avec lui ; mais le mal qu'il a fait, et qui est inunense, lui assure un triste privilège de renommée, son nom sera abhorré, exécré par nos enfants. >
Ces passages peignent l'homme. On le voit fantas-
VINGENZO GIOBERTI. 363
que, nerveux, emporté par son preniiier mouvement, mobile et violent dans ses amours comme dans ses haines, dans ses affections comme dans ses idées, fidèle pourtant, mais à l'Italie seule.
Il le fut toujours, et dès ses premières pages. On peut dire qu'il ne fut philosophe et théologien que pour faire de la pohtique. Dans la dédicace de son livre Du Surnaturel, il appelle les princes italiens des tyrans domestiques. Dans son Introduction à V Histoire de la philosophie^ il applique son système à l'État, et distinguanty dès lors, l'idéal et le possible, il se déclare, en théorie, pour la république; en pratique, pour une monarchie marchant sans faste, sans violence, au pas des réformes, sans révolutions, sans soubresauts. Il admettait pourtant l'expulsion du souverain qui aurait violé la constitution nationale.
Gioberti était fort «admiré pour ces deux livres de métaphysique, mais il n'avait pas encore frappé son grand coup. Ce fut en 1843 qu'il remua l'Itahe entière. Année mémorable où se posa la question romaine par trois événements qui n'ont pas encore fait tout leur bruit.
Ces trois événements furent une insurrection, une tragédie et un hvre : l'insurrection des Romagnols contre le pouvoir temporel, YArnaldo da Brescia, de Niccolini, contre le despotisme temporel et spirituel, le Primato, de Gioberti, pour l'autocratie temporelle' et spirituelle du pape.
Tout le monde parle du Primato, mais les étrangers ne l'ont pas lu : je le lis pour eux, et je le résume. — De la primauté morale et politique des ItaUens. —
Les Italiens ont été, sont et seront le premier peu* pie du monde. Ils ont eu à la fois la prééminence morale et la prééminence pohtique sur les autres nations.
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Us ont gardé la prééminence morale, en conservant la papauté. Il faut maintenant, par la papauté, leur rendre la prééminence politique. •
Si ritalie est la première entre les nations, c'est que la Providence a fait trôner dans son sein le chef du cayiolicisme. Arnauld de Brescia et tous ceux qui Font suivi jusqu'au dernier siècle avaient tort. La papauté n'a brisé l'union politique, œuvre des barbares, que pour la reconstituer moralement. La dictature pontificale (surtout depuis Grégoire VII jusqu'à la ligue des Lombards) n'a eu d'autre but que de fonder la nationalité italienne : une confédération de princes et de peuples, assemblés sous le drapeau de la foi que tenait <lans ses mains vénérables un prince électif, sans armes, tout-puissant par son ftge seul, sa sagesse et sa sainteté.
Les peuples, comme les hommes, ont leur enfance et leur maturité. Leur enfance a besoin d'une tutelle qui les élève et les protège. Cette tutelle appartient au sacerdoce. Les barbares ont détruit l'Empire ; l'Église, à son tour, doit détruire la barbarie, car c'est elle qui a recueilh Théritage des Césars.
Le sacerdoce a donc un rôle politique.
Mais ce rôle doit se modifier selon les temps. Vient un jour où les peuples ont à sortir de tutelle, et passer de l'enfance à la virilité pohtique, à l'âge civil. C'est, par exemple , quand apparaît hors du sacerdoce un grand génie initiateur ; ainsi Dante. Alors le prêtre se d<?gage des intérêts du monde, et reçoit, sans opposition des laïques, ses disciples, les leçons que, dans l'enfance des peuples, les laïques avaient reçues de lui. De dictateur, il se fait arbitre entre les princes et les nations; il règle leurs différends, il maintient l'équilibre et assure la paix du monde.
Cet arbitrage pontifical, impossible en Europe, est possible en Italie. L'Italie demande trois choses : l'unité nationale, Tindépendance territoriale et la liberté politique. Le ponlificat peut répondre à ces trois besoins. Aux deux premiers, en se mettant à la tête d'une confédération politique ; au troisième, en exerçant son influence sur les princes du pays.
Cet arbitrage est possible sans révolution, car le pontificat n'aurait point à s'arroger un droit nouveau; » il ne ferait que rentrer dans ses anciennes prérogatives. Il y aurait des réfonnes et pas de révoltes : les princes et les peuples, sous la souveraineté spirituelle du pape, seraient réconciliés et satisfaits.
Et l'Italie, qui a gardé son empire moral, reprenrdrait sa primauté politique.
Tel est ce livre en deux mots, livre habile s'il en fut,, et d'une extraordinaire opportunité, bien qu'il fût écrit dans l'exil. Il ménageait, caressait tout le monde : le pape, les princes, les peuples, les prêtres, les libéraux, même les jésuites, même le roi de Naples. . C'était un gâteau multicolore et melliflu , dont chacun avait sa part. Gioberti disait au pape : « A vous l'empire du monde. » Et il ajoutait aussitôt pour les laïques :. < Cet empire du monde est un arbitrage moral. > Il disait aux patriotes : « J'élève une maison de libéraux. » U ajoutait aussitôt pour le clergé : « Une maison de libéraux avec les armoiries du pape. » Il disait aux peihpies : « Je demande, pour vous, l'indépendance et la liberté. » Et il ajoutait aussitôt pour les princes r ' c Mais pas de révolutions, pas de républiques, pas même de monarchies constitutionnelles, tout au plus un sénat d'hommes éminents. » Il disait à l'Italie : « Lève-toi et marche ! » Mais il ajoutait aussitôt, pour Charles-Albert et Grégoire XVI : « Marche sous
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le drapeau de ton prince et sous la croix de ton Dieu! »
Ce livre fit fureur en Italie, mais scandale en Toscane. Salvagnoli le cribla d'épigrammes; Qiusti mit le pape idéal en caricature, et Niccolini dit de Oioberti qu'il était le Jean-Baptiste d'un nouveau Tortjuemada. Le philosophe eut contre lui pis encore que les censures de Niccolini, il eut les éloges des jésuites. Ces révérends pères, ménagés par lui, le portèrent aux nues. Ils l'adoptèrent comme leur enfant; ils l'opposèrent à Rosmini, qu'ils n'aijnaiént pas; ils le proclamèrent un des pères du xix* siècle. Je sais même qu'ils préparèrent, à Naples, une édition clandestine du Pnmato.
C'étaient là des éloges mortels. H y a des hommes dont les baisers crucifient. Gioberti prévint le coup et le para vite. Après le Primate, il publia les ProUgomènes du Primato. Après le livre conciliant, im livre agressif. Après Its négociations, la guerre.
La guerre timide encore au pape, au sujet des tribunaux extraordinaires des États romains. La guerre plus ouverte au roi de Naples, à propos du meurtre juridique des frères Bandiera. La guerre déjà violente aux jésuites, dans un discours éclatant qui retentit encore entre les deux mers.
D disait que le pape les avait protégés quand ils répandaient le christianisme chez les infidèles; tolérés par prudence à Tavénement de leur puissance ; abolis quand, malgré conseils et menaces, ils n'avaient pas voulu rentrer dans leur premier chemin; rétablis après, pour s'armer de leur pouvoir contre la révolution; mais qu'ils s'étaient écartés toujours plus du but de leur institution pour s'accroître et s'enrichir, troubler les royaumes et pressurer les peuples.
Gioberti avait touché la note juste. Après les Proie- ^omèneSy Fltalie presque entière fut pour lui.
Et les meilleurs suivirent aussitôt son exemple.
L'année suivante (1844) parurent le 5peran^e (f'/^oiiay de Gesare Balbo.
Encore un des beaux noms de notre époque. D'abord historien de l'Italie, puis découragé par Garto Troya de •ce grand travail, et résigné au rôle modeste de biographe de Dante, Balbo fut l'un des précurseurs du mouvement italien. Il eut le courage de parler le premier, non du fond de l'exil, mais dans Turin même ; il eut l'habileté de parler haut sans faire peur aux souverains. Il dit résolument dans son livre, en 1844, que la plaie de l'Italie, c'était l'étranger, et qu'il devait sortir de Milan. Il conseillait aux jeunes Lombards d'apprendre le métier des armes. Pour tempérer l'audace de ces idées, il disait la guerre impossible. Il s'adressait à l'étranger en personne et lui donnait des conseils d'ami. Il lui insinuait, qu'on me passe l'expression, de déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul, et de rendre la Lombardie aux Italiens en se rattrapant sur la Turquie.
Malgré l'étrangeté de cette solution, et le ton un peu timide et résigné du livre (Enrico Mayer, de Li- Toume, l'intitulait les Espérances d*un désespéré) cette pnbhcation eut un succès éclatant, rapide. Gioberti luimême en fut ébloui et de pnmesaut, âiisant volte-face, avec cette mobile impétuosité d'adhésion qui le poussait d'emblée à tout essai possible, il accepta l'idée de Balbo. Il écrivit ou à peu près : « Nous sonmies d'accord. J'ai une idée, Balbo l'applique. Mon but est spéculatif et le sien pratique ; je vois la fin et lui l'obstacle, l'Autriche, dont je n'ai point eu à parler : Balbo l'a fait pour moi, avec modération, avec sagesse. Rome idéale-
ment, doit être k la tête du mouvemeïit, mais c'est impossible aujourd'hui (régnait alors Grégoire XVI)- L'idée doit donc plier sous le faix. » Au lieu du pape qui est l'expression spirituelle de l'idée catholique» prenons un prince qui en soit l'expression virile : quel sera ce prince? Gliarles-Albert.
Le roi piémontais n'était pas nommé, mais désigné, n se montrait déjà italien malgré les deux menaces qui l'avaient retenu si longtemps : < le couteau des carbonari et le chocolat des jésuites. » H aimait Ball^o, l'invitait à dîner; il lisait son livre, et même il en avait permis l'impression à Paris.
£n même temps, pour la même cause, un honmie plus jeune, plus vivant, plus vivace et qui, toujours au feu, combat encore, Massimo d'Azeglio, marchait résolument avec Balboet Oioberti (ces trois noms piémontais sont toujours cités ensemble) devant l'Italie réveillée d'un long sommeil.
« Venez avec moi, me dit un jour à Turin le docteur Tommasi, je veux vous présenter à l'un de nos paysagistes. 9
J'entrai avec Tommasi dans un atelier presque nu, où un seul tableau posé sur un chevalet se tournait inachevé vers la lumière. C'était un beau paysage où une maison, enfoncée dans un admirable fouillis de verdure, se doublait dans la limpidité calme du lac Majeur.
Le peintre vint à nous, la main tendue; mais, à une certaine élégance martiale qui ne pouvait se cacher, on reconnaissait du premier abord que ce peintre était un soldat, et ce soldat un gentilhomme. Il se nonmiait Massimo d'Azeglio.
Homme étrange, sympathique, et qui ne vieillira jamais. A quatorze ans, il était déjà excommimié pour avoir battu son pédagogue, un ecclésiastique.
VI^XENZO GIOBERTI. 369
Il suivit sou père, ambassadeur à Rome, il y devint peintre et musicien. Plus tard il épousa une fille de Manzoni, il se fit romancier et catholique. Catholique im peu à la diable, en artiste plutôt qu'en ascète, à ses heures; d'ailleurs homme du monde et homme de plaisir, mais romancier de la grande école. Ses deux livres sont de l'histoire vivante et en même temps des coups de fusil. Ses écrits sentent la poudre. Il me disait sans affectation : « Je ne me suis jamais piqué de littérature : j'ai pris la plume un jour, parce que je ne pouvais pas encore prendre l'épée, et je n'ai écrit que pour exciter mon pays. »
Et en effet, il ranima le sens italien chez les dormeurs de 1830 et de 1840. Son premier roman, Ettore Fieramosca, leur apprit comment on se battait pour l'honneur national. Son second roman, Niccolà de'Lapi, leur apprit comment on mourait pour la liberté.
Plus tard, quand le temps fut venu de parler à décour vert, il suivit de près Gioberti et Balbo dans leur vaillante entreprise. Il venait derrière eux, mais ne tarda pas à les dépasser. Il n'envoya pas, comme le premier, de Bruxelles, une théorie pleine de ménagements ; il n'imprima pas, comme le second, à Paris, un livre d'espérances timides et lointaines ; mais au ctsur de l'Italie, à Florence, j'ai dit comment, jetant bas tous les masques, il fît paraître au grand jour, signée de son nom, une brochure sur l'événement du jour, les Affaires de Romagne.
Brochure doublement courageuse, contre Tinsurrecr tion et contre la répression. Azeglio déclarait l'insurrection coupable (Montanelli lui fit effacer l'épithète et mettre à la place intempestive et funeste) coupable, disje, contre les princes du pays, légitime seulement contre Tétranger. Il reconnaissait aux Italiens le courage:
des conspirations et des séditions, le courage physique; il leur refusait le courage moral, celui du citoyen, c Nous devons avant tout, nous Italiens, user du courage civique, pour obtenir de nos gouvernements toutes les améliorations et les institutions libérales compatibles avec l'ordre public. Viendra plus tard le courage militaire, pour conquérir l'indépendance. » D demandait des protestations de tout genre contre les injustices, pour arriver sans secousses à la régénération (Montanelli).
Cette brochure eut un succès immense. Expulsé de Florence, Azeglio fut vengé par les Toscans qui se presr sèrent en foule sur son chemin. On lui offrait des banquets, on le haranguait aux stations du chemin de fer, on l'escortait d'acclamations dans sa retraite triomphale. On lui avait préparé des ovations à Pise, et conune un ordre souverain l'empêcha de les aller recevoir, les Pisans lui envoyèrent à Livoume leur peintre Martini pour avoir son portrait.
Plus tard, nous retrouvons Azeglio missionnaire exalté, courant de ville en ville avec des brochures, avec des médailles, et annonçant la venue de Charles-Albert. Sur ces médailles était gravé le lion de Savoie étouffalit l'aigle impérial , et le revers portait ces mots : c J'attends mon étoile! » Et lorsque tous ces livres, tous ces voyages, toutes ces audaces, tous ces efforts eurent soulevé Tltalie et allumé la guerre, Azeglio reparaît soldat à Vicence , debout au milieu des plus braves et frappé d'une balle, tombant devant eux.
Poète, écrivain, missionnaire, soldat, gentilhomme, au besoin diplomate, ministre même et premier ministre sous Victor-Emmanuel, un roi digne de lui, Massimo d'Azeglio est toujours à l'œuvre, jamais en place. Quand une mission honorable réclame le prestige ou
rautorité d'un beau nom, c'est à lui qu'on s'adresse. Puis, au retour de son ambassade, il rentre dans latelier modeste où j'ai eu l'honneur de serrer sa main. Et le grand seigneur reprend alors le pinceau qui subvient à rinsufGsance de sa fortune. Car on ne le sait guère, et 'ce n'est pas la moindre gloire de ce gentilhomme : il vit laidement et noblement de son travail.
Avec Balbo à sa droite et Azeglio à sa gauche, le Priniato et les Prolégomènes dans ses deux mains, Gio^ berti eut pour lui l'Italie. Jamais parole écrite n'a été entendue si vite et si loin, n'a produit un effet si grand, n'a soulevé tant de milliers d'honmies. Ne l'oublions pas, ce furent des livres avant tout qui provoquèrent la révolution d'ItaUe, et l'on vit se réaliser sur la terre, il y a douze ans, la transformation dont parle l'Évangile : lin Verbe qui se faisait chair, une pensée qui se faisait nation. C'était la pensée de Gioberti. Pensée mauvaise, je le veux bien, mais opportune; il fallait peutêtre ce rêve insensé pour secouer lltalie.
Gioberti se trompait sans doute, et il avait la conscience de son erreur. Mais il la croyait nécessaire, et la propageait hardiment pour gagner Bome. « Le pape, je n'y crois pas, disait-il, à un ami, mais je me sers de lui coname de la lance d'Achille, qui blessait et guérissait en même temps. > Et, je l'ai dit, il gagna Rome. Grégoire XVI, malgré les jésuites, n'osa pas mettre à l'index les écrits du novateur. Quand plus tard le cardinal Mastai entra au comJave, d'où il devait sortir Pie IX, il avait le Primato dans ses livres. Et ce fut du Primato que naquit la fameuse amnistie du Vatican.
Le clergé devint libéral, et le clergé entrsûnait les foules; on voyait des curés et des moines monter en chaire et courir de poste en poste en annonçant la bonne nouvelle du salut italien. On criait partout :
372 VINGENZO GIOBERTI.
« Vive Pie IX, » et c'était un cri politique. Le roi de Naples se raillait alors du pontife et l'appelait Jacobin. Le roi Louis-Philippe laissait échapper cette prophétie : « Voilà un pape qui m'enlèvera mon trône. » Le maréchal Radetzki faisait afficher cet ordre du jour :
« Gomme le clergé italien, à peu d'exceptions près, fait cause commune avec nos ennemis les plus audacieux et les plus redoutables, le général investi du haut commandement militaire devra veiller, au moyen d'or^ dres secrets adressés à tous les commandants de régiments, à ce que les troupes, pour leur confession pascale, ne s'adressent à aucun autre prêtre que leur aumônier respectif, afin de les soustraire aux dangers d'être séduits par leurs confesseurs. La même surveillance devra avoir lieu sur les sermons du carême, qui se font à cette occasion. Il vaut mieux que le soldat s'abstienne d'aller au prêche que d'entendre des paroles qui le poussent à la trahison. » (Archives triennales des affaires d'Italie.)
On le voit, ce mouvement fat redoutable assez pour faire peur même à l'Autriche. Pour en comprendre Timportance (nous laissons parler Montanelli), il faut considérer qu'en Italie, depuis la ruine de toutes les autres constitutions sociales, le peuple n'avait pas conservé d'autre synthèse que celle de l'Église. La parole du prêtre était la seule règle des multitudes, en qui le nom seul d'Italie n'éveillait aucun souvenir de grandeur commune ; c'était au point que le sentiment national n'aurait pu pénétrer jusqu'au peuple, si le prêtre, au moins momentanément, ne s'était pas fait médiateur. Sans ce concours nous aurions pu avoir les libertés apportées de l'étranger comme en 99, des coups de main libéraux comme en 1821 et en 1831 ; mais une révolution
vincî:nzo GIOBERTI 373
jaillissant des entrailles de la nation comme celle de 1848, jamais!
Et ce qui augmente la valeur et le renom de Gioberti, c'est qu'il fut le premier, le «eul promoteur de ce mouvement catholique. D'autres ont voulu récemment en attribuer l'honneur au P. Ventura : c'est une injustice. Le fameux théatin ne fut pas même de moitié dans cette œuvre de résurrection» Avant 1848, il avait bien voulu des réformes, mais purement religieuses, une simple abolition de l'antiquité. II s'était élevé contre le catholicisme païen et même contre les études classiques; il avait proposé, malgré les jésuites, de substituer, dans les écoles, des lectures sacrées aux lectvires profanes et avait choisi à cet effet, dans les saints Pères, une série de morceaux élégants et gracieux qu'il réimit en recueil en 1839. {Bihliotheca pai^a^ seu graciosa et eleganiiora opéra veterum S. S. Ecclesiœ patrum.) Le P. Ventura était un réformateur qui descendait de Savonarole.
Gioberti continuait au contraire le travail de la Renaissance, la conciliation du christianisme avec la tradition païenne, l'œuvre de Dante, de Pétrarque, de Michel-Ânge et de Raphaël, c Pour les classiques
grecs et latins, dit Montanelli, il se serait fait écorcher
vif. »
Autre point qui n'a pas encore été noté : Ventura fut avant tout catholique, Gioberti fut patriote avant tout : le premier en 1848, appela la démocratie au secours de l'Église, le second appela l'Église au secours de la démocratie : et voilà comment il se fit qu'après la ruine de lltalie, Gioberti mourut hérétique, tandis-que Ventura suivit Rome dans sa défection.
A Gioberti revient donc tout l'honneur de ce court triomphe. Il réussit pleinement, il devint pape avec
374 VINCENZO GÎOBERTI.
Pie IX. H eut partout des sectateurs ardents, même en Toscane, et Luigi Masi mandait de Rome à Montanelli qui, entraîné par le courant, fut aussi giobertien : « nous écrirons à Grioberti pour lui faire tous nos remercîments, et toi, qui sais queUe est notre vie, prieJe dft nous envoyer, quand il le pourra, ne fût-ce que quelques lignes. Ses paroles ont par elles-mêmes un pour voir immense. Imprimées à Rome,- lues et approuvées par le pape, dles feront. un bien prodigieux. »
Et que d'ovations obtenues à son retour du pays d'exil, quelle fête à Turin où il fut accueilli comme un roi ; quel triomphe à Milan où il alla combattre Mazzini, quelles démonstrations partout, dans son voyage de conquérant à travers la patrie reconquise ! La moindre bourgade où il passait lui envoyait sa dëputation qui le portait aux nues, et il répondait dans le même style, éclatant en cris d'admiration. Il disait aux habitants de Milan : « Je devrais parcourir à genoux votre ville. » A ceux de Florence : « Vous êtes les princes de la politique moderne. > A ceux de Pise : « Vous êtes la province élue. » A ceux de Carrare : « Votre ville est la première de l'Italie, et même du monde, parce que nulle autre ne peut vanter un triumvirat illustre comme celui de Tenerani, de Finelli et de Rossi. > (Mauro Macchi, le Contradizioni di Vincenzo Giih berti.)
M. Perrons raconte qu'en Toscane « on disait aux paysans, en leur montrant l'hôte illustre : C'est le maître de Pie IX. Rome enfin lui rendit plus d'honomages en* core que les autres villes : le droit de cité, une garde d'honneur à sa porte, et la rue où il habitait fut désormais appelée de son nom.
Enfin , il revint à Turin où il s'écria : « Héroïque Turin, je t'admire et je me glorifie d'être un de tes
enfants, et s'il m'est cher au-dessus de tout d'être Italien> je me réjouis particulièrement de devoir à toi cet honneur. »
Il monta enfin aussi haut qu'il pouvait monter dans son pays, il devint ministre. Je n'ai point à juger sa conduite au 'pouvoir, ceci n'est pas un livre politique. Je note seulement un point qui a passé inaperçu : cet esprit si pratique dans Tidéologie devint idéologue en pratique, et le philosophe trop politique fut im homme d'État trop nuageux. Dans ses livres, il avait voulu se mettre d'accord avec les faits; dans ses actes, il voulut rester d'accord avec ses livres. Et cette fois-ci la transaction ne réussit pas.
En quittant le pouvoir, il reçut comme consolation l'amhassade de Paris, mais ce n'était qu'une sinécure. Tl n'avait que le titre, un autre avait le crédit. Il envoya sa démission, et voulut rester en France, comme en exil. On lui offrit des pensions, des honneurs, il refusa tout, n reprit sa vie de travail et d'étude, mais aigri par sa chute et par la chute de son pays, déçu de son rêve et détrompé de sa longue erreur, sentant l'impuissance de cette chimère papale que le réveil de la nation avait un moment animée de sa vie, mais qui, renversée au premier bruit de foudre, avait entraîné la révolution et l'Italie dans son irrésistible écroidement, il écrî^dt contre lui-même. Sa nouvelle œuvre : De la Rénovation politique ; ses dernières pensées sur la Réforme de l'Église, recueillies par Giuseppe Massari après sa mort, ne sont plus d'un croyant, encore moins d'un fidèle ; elles crient à la décadence et pleurent dans le désert. Avis aux diplomates qui maintenant voudraient relever les débris et la poussière de son œuvre. Celui qui avait rêvé l'autocratie politique de l'Église, écrivait dans ses derniers moments :
« La domination temporelle du pape fat utile dans le passé, durant le règne de la force. Elle est préjudiciable aujourd'hui que Tère commence du vrai droit international. » Et ailleurs, encore plus haut : « Il est manifeste que le pape, inerte et impuissant, ne peut être prince ! »
Je pourrais multiplier les passages, j'ai choisi les plus nets, non les plus violents. Gioberti désabusé devint un fougueux ennemi de l'Église. Cette brouille qui éclata dans ses derniers livres, s'était annoncée depuis longtemps. Le pape vieilli n'avait pu sui\Te Gioberti dans ses marches forcées. Il s'était arrêté au Primato^ il n'était pas même allé jusqu'aux Prolégomènes. Quand parut le Gesuita moderno, pamphlet d'une éloquence un peu délayée contre la Compagnie de Jésus, il murmurait déjà : c Ce livre n'a rien d'un chrétien, ni d'un homme, encore moins d'un prêtre. * Quand parut le Rinnovamento, il fit mettre à l'index toutes les œuvres de Gioberti , même celles approuvées par Grégoire XVI : Vincentii Gioberti opéra oinnia , guocumque idiomate exarata. « C'est ce que les tribunaux ecclésiastiques romains, dans un langage peu évangélique, appellent censure en haine de l'auteur, censura in odium aucioris. » (Perrens.)
Avis à ceux qui voudraient encore consacrer leur vie entière à rendre un corps aux fantômes !
Gioberti fut un homme simple et doux dans la vie privée ; il n'avait de violence que lorsqu'il prenait la plume, son épée de combat. Il fut le champion d'une erreur fatale, mais expiée, rétractée dans la calme dignité de ses derniers jours. Erreur d'autant plus excusable, qu'elle lui a survécu, même en France, et les hommes d'État qui doivent compter avec Rome et chercher des transactions possibles, retournent de nos jours
encore aux premières idées de Gioberti. {Napoléon III et Vltalie.)
Un soir ce grand Italien s'endormit, après une lecture de Manzoni et de la Bible. Le lendemain entre ces deux livres ouverts sur son lit, on le trouva mort. Fut-ce de maladie? On ne Ta jamais su. Rappelez-vous la terreur de Gharles*Âlbert, le chocolat des jésuites.
xxn
LE PIÉMONT. — Ce quMl ftit et ce qu'il est. — Anecdotes des anciens r^es. — Victor-Emmanuel et Charles-Albert. — L'hospitalité piémontaise. — Terenzio Mamiani, philosophe, jurisconsulte , homme d'État et poëte. — Une visite à Tommaseo. — L'écrivain, le catholique, le citoyen. — Tommaseo et Manin. — Un prisonnier, du Spielberg, le marquis Giorgio Pallavicino. — Souvenirs du carcere duro , les loisirs du bagne. — La faim, mort de Villa et d'Oroboni. — Le moineau de Bachiega. — Le marquis et le voleur , compagnons de bagne. — Une prédiction de Mettemich.
D ailleurs, je l'ai déjà dit, l'œuvre entière de Gioberti n'est pas abolie. Le souffle puissant de ce rêveur n'avait pu ranimer l'empire romain en mettant saint Pierre à la place de César, mais il avait soulevé l'Italie. Et de l'Italie soulevée, ce qui était mourant retomba mort, mais ce qui était vivant est resté debout.
Le Piémont s'est levé sur les débris de Rome.
Heureux pays, le plus heureux du monde ! Il faudrait de formidables antithèses pour faire comprendre la transformation qui, en si peu de temps, l'a tiré de l'ombre et mis en pleine lumière, attirant sur lui l'anxieuse attention de toutes les puissances et les sympathies ardentes de toutes les nations.
Montrons sans phrases, par quelques faits seulement, ce qu'il fut et ce qu'il est, et laissons juger ceux qui nous lisent.
En 1814, Victor de Savoie rentre dans ses États,
suffisamment escorté de nobles et de moines. Il n'a rien oublié, rien appris, et rétablit tout dans le premier état : le droit d'aînesse, les fidéi-commis, même la torture« H se vante d'avoir dormi quinze ans.
Une révolution éclate en 1820, il abdique et Charles- Félix lui succède , un épicurien qui ne veut pas qu'on l'attriste au théâtre par de sombres tragédies et qui en fait jouer de réelles, de sanglantes, à épouvanter l'imagination de Shakspeare et d'Alfieri.
Puis vient Charles-Albert, cette incertitude incamée, cette hésitation couronnée, qui un jour veut donnera ses sujets la constitution d'Espagne et le lendemain va la combattre au Trocadéro , qui rêve l'indépendance et qui déteste la liberté, hait l'Autriche et la France, craint le peuple et les prêtres, adore la guerre et a peur du diable; et, flottant entre toutes ces contradictions, règne quinze ans les bras croisés, les mains jointes, dans une capucinière d'où il sortira tout armé, soldat, héros, martyr.
Trente ans de réaction et de stagnation. Après 1815, on voulut faire sauter un pont, parce qu'il avait été jeté par Bonaparte. On nomma une commission pour voir s'il ne serait pas possible d'effacer l'effigie de Napoléon sur les monnaies, sans diminuer leur valeur. Un employé du trésor fut destitué parce qu'il écrivait ses r à la française.
Dans une de ses comédies. In Costanza rara^ Alberto Nota avait fait dire à un Français que les glaces du nord étaient au moins pour moitié la cause de nos désastres en Russie. Sur la plainte de l'ambassade russe, la pièce fut supprimée, l'auteur réprimandé, et ce comique estimable faillit être enfermé dans une forteresse.
Des tortures étranges étaient infligées aux prisonniers : on les exténuait, dit Brofierio; on afiaiblissait
leur intelligence , on épouvantait leur imagination par un appareil judiciaire odieux , on les confessait comme au Saint^Ofiice.
A l'Université , dit Ruffini , les commissaires proposèrent un double but , réduire le nombre des étudiants et leur rendre la vie aussi dure que possible. On exigeait d'eux, pour les admettre dans les Facultés, un certificat de la police et un certificat du curé de leur paroisse. Le premier devait constater qu'ils n'avaient pris aucune part aux mouvements de 1821. Le second, que leur conduite était chaste , qu'ils allaient à l'église tous les jours de fête, s'étaient confessés six fois au moins dans les derniers six mois, avaient communié à Pâques solennellement, et que leur famille possédait une propriété foncière.
Un jour, à Mondovi, im prisonnier voulut se faire raser. On en demanda la permission au gouverneur de la province, qui répondit*: < Le prisonnier aura les mains, les bras et les jambes liés à une chaise. Deux sentinelles seront placées, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, et derrière lui un soldat , le sabre nu. £n face se tiendra le commandant avec le major de la forteresse d'un côté et son aide de camp de l'autre. Dans cette attitude, il est permis au prisonnier de se faire raser tout à son aise {con tuUo U suo comodo), >
En 1830, Mazzmi, fort jeune encore, fut arrêté et enfermé dans la forteresse de Savone. Son père, professeur de médecine à Gênes, demanda le motif de cette arrestation. Le gouverneur répondit : m Votre fils se promène seul hors de la ville, plongé dans ses réflexions : ce n'est pas de son âge. >
Voici un mot cité par Ferrari et qui peint fort bien cette période caiAeleuse : « Mon fils est sérieux et prudent, disait un Italien, il n'a pas un ami ! »
Tel était le Piémont de 1815 à 1845. Maintenant la conscience, la pensée, la parole, la presse y sont libres.
Maintenant un roi y règne qui, résistant à la fois aux séductions de TAutriche , aux menaces de Rome, aux suggestions de ses courtisans, a maintenu le pacte qu'il avait juré et entraîné la nation en avant, en marchant devant elle.
Ce roi est le plus brave de ses soldats. On lavait vu à Goïto décider la victoire, à Novare, reculer la défaite, qu'il rendit glorieuse ; à sa villa de Pollenzo, refuser un détachement pour sa défense personnelle ; et, dans la nuit, sa carabine à la main, courir au secours de la maréchaussée et faire le coup de feu avec les bandits. On la vu l'autre jour, à Palestro, devant les bersaglieri, au milieu de nos zouaves, qui l'ont nommé leur caporal sur le champ de bataille. « Et vous pouvez être fier, Sire, lui ont dit ces braves, qui se connaissent en vaillance : on vous a élu à l'unanimité. »
Mais ce qu'on sait moius, c'est que Victor-Emmanuel, Tun des rares souverains qu'une plume libre puisse vanter sans fausse honte, a autant de bons sens que de courage, et autant d'esprit que de bons sens.
c Quand l'impératrice de Russie vint à Turin, le roi, n'ayant plus sa mère ni sa femme , chargea la comtesse de Robilant, dame très-distinguée, de faire les honneurs de son hospitalité à l'auguste visiteuse. — La marquise d'Arvillars, première dame du palais, mais qui est regardée comme l'àme du parti noir-autrichien, entra dans un violent courroux de ce choix , et elle en écrivit au roi, qui lui répondit sur-le-champ « qu'il ne manquerait pas assurément de se souvenir d'elle, si jamais une impératrice d'Autriche passait par Turin. » . « Ami sûr,. bon, père, souverain charitable, il n'y a
peut-être pas au inonde un prince aussi apprécié de son peuple, que celui-là. «^ Les uns, ceux de la droite, aiment en lui rhéritier de la maison de Savoie, le descendant de tant de glorieux princes; les autres, les hommes de l'indépendance, joignent à ce respect traditionnel l'admiration et la reconnaissance pour le soldat intrépide de l'idée italienne. — Tous portent dans leur cœur ce brave roi qui est la force et l'orgueil de l'Italie. — Chose rare dans ce siècle, ses six millions de sujets sont autant d'amis dévoués, sur le corps desquels il faudrait passer pour l'atteindre. »
J'ai laissé parler M. de La Yarenne; il dit ce que j'ai à dire, et bien mieux que je ne l'aurais dit. £t il ajoute, en racontant la vie de Victor-Emmanuel jusqu'à l'an dernier, avant la guerre :
a Depuis les cruelles pertes qui l'ont frappé dans ses plus chères affections, le roi vit très-retiré. Il passe toute la belle saison dans ses maisons de plaisance, à Pollenzo et à Racconigi, et il habite actuellement Sommariva Perno, terre qu'il a achetée depuis peu de la famille Saint-Thomas. — L'hiver, U revient au palais royal de Turin et donne quelques belles fêtes, plutôt pour contribuer à l'animation de la capitale que pour son propre plaisir. Sa liste civile de quatre millions passe en grande partie. en pensions et bienfaits, car le roi est très-généreux et donne beaucoup. Son seul luxe consiste dans ses chevaux, pour lesquels il a établi un haras modèle. Quant à la représentation officielle, à l'état de maison dont Charles-Albert aimait à vivre entouré, non pour lui-même, mais pour le plus grand éclat de la majesté royale, son fils en a supprimé considérablement ; l'étiquette lui pèse conane un esclavage, et il mènerait bien plus volontiers l'existence d'un simple officier que celle consacrée par l'usage des cours.
c Aussi, chez ce peuple grave, sensé, plutôt suisse ou flamand qu'italien par le caractère, la simplicité des goûts, la franchise toute militaire du roi, l'absence de barrières entre lui et ses sujets, dont le dernier peut l'aborder et lui parler sans crainte, font-elles une profonde impression. Dans la bourgeoisie et dans le peuple surtout, cette impression se traduit par un respect, par un amour point bruyant, mais extraordinaire. Il n'est point de chose qu'un tel roi, avec une telle nation, ne puisse entreprendre, sûrs à ce point l'un de l'autre. » ' On sait maintenant ce qu'ils ont entrepris.
Et voici un fait qui est un enseignement : Noire Victor (les Piémontais l'appellent tous ainsi) n'a pas seulement illustré son propre règne à force de bravoure et de loyauté : il a réhabilité le règne de son père. Je ne sais si d'autres l'ont remarqué : les détracteurs les plus acharnés de Charles-Albert se sont tus depièis Yictor-Ëmmanuel. On a oublié les yiolences contre les mazziniens, les sympathies légitimistes, les sommes envoyées au Sunderbund, l'armistice de Salasco, que sais-je encore? toutes les médisances et les calomnies répandues contre le rot Tentenna. L'on ne s'est souvenu que d'un héroïque vieillard, intrépide, impassible, immobile et pâle comme une statue de marbre au milieu des balles et des boulets. Il disait à ses soldats, d'une voix mourante : c En avant , mes amis ! s Et il entrait froidement dans la mêlée....
c II fut un des. derniers qui abandonnèrent les hauteurs delà Bicoque (c'est un général autrichien qui raconte ceci dans ses souvenirs). Plusieurs fois, en se retirant, il se retourna vers nous, arrêtant son cheval au milieu du feu, puis, comme les balles semblaient ne vouloir pas l'atteindre, il mit son cheval au pas et rega* gna la ville....
ff A chaque instant ceux qui raccompagnaient s'attendaient à le voir tomber et, comme le général Giacomo Durando tâchait de Tentraîner par le bras : Laissez-moi, général, s'écria-t-il, laissez-moi, c'est mon dernier jour; il faut que je meure, je le veux ! »
On ne se souvient plus que de cela maintenant et au rebours de la loi juive qui punissait sur l'enfant l'iniquité du père, une vénération plus chrétienne aujourd'hui fait remonter au père la gloire du fils.
£t, sous ce roi quelle nation, fidèle, confiante et libre, et digne de l'être ! Quand on avait parcouru Florence' mécontente, Venise en deuil, Naples torturée, Rome éteinte, l'Italie entière navrante et navrée, en brouille avec ses maîtres et couchée sur le lit de Procuste ou sur le fumier de Job, quelle joie d'entrer à Turin, la ^ille en. fête, où le roi aimait son peuple^ où le peuple aimait son ro^! Partout une gaieté tranquille, constante, qui n'était ni la fièvre du plaisir, ni la folie de la tristesse, mais l'expression du bonheur. Partout le triomphe de la liberté conquise et mieux encore, ie calme de la hberté installée chez elle, dans la maison qu'elle s'est faite et qui lui convient. Une maison flamande, avec un air de cordialité et de bien-être, les fenêtres ouvertes à l'air libre, la porte à l'exilé qui cherche une patrie et, sur le seuil l'inscription antique : Ave!
Là sont reçus les proscrits de l'ItaKe entière. J'ai déjà nommé ceux de Naples, les meilleurs dans l'ensemble et les plus nombreux : leur pays est riche en houmies et les sacrifie largement ; ils repoussent, comme les zouaves. Mais ce n'est pas Naples seulement qui s'est dépeuplée pour Turin, c'est aussi Milan, Venise et Rome. Pas de naufrage et de reflux qui n'ait laissé là ses éjiaves- Je remphrais un chapitre rien qu'en nommant les Italiens des autres provinces qui sont accueillis dans le Piémont.
Panni eux, je retrouve le philosophe que j*ai nommé, le comte Terenzio Mamiani. Il a fondé à Gènes une Académie philosophique pour laquelle il a rédigé d'importants mémoires. Et il occupe la chaire de philoso* phie de l'histoire à TAcadémie de Turin.
Mais il n'est pas seulement philosophe, il est aussi jurisconsulte : Il a publié un volume sur les Principes du droity un livre sur le Droit de propriété, et plusieurs autres travaux sur l'économie sociale.
Comme tant d'autres , il fut patriote, et après avoir pris part à l'insurrection delà Romagne, il vint à Paris, où il connut longtemps les nostalgies de l'exil. Il y fonda avec Pier-Silvestro Leopardi , de Naples, un comité de propagande, et il ramena sur Tltalie oubhée l'attention de nos hommes politiques et de nos écrivains. Quand plus tard Pie IX, à son avènement, proclama son amnistie en offrant l'absolution plénière aux politiques^ pénitents et convertis, Mamiani ne voulant pas désavouer son passé, refusa de rentrer à Rome.
Il fut homme d'État, ministre même, aux plus mauvais jours, et dans la ville la plus tourmentée d'Italie, à Rome, avant et après la fuite de Pie IX. Plus sincère et plus avancé que le prince, moins violent et moins excessif que le peuple, il ne put ni contenir la révolution ni entraîner le pouvoir et, rejeté des deux côtés, il se trouva seul de son parti, comme Dante. Mais il accomplit d'utiles réformes qui sont restées et qui lui ont gardé sa notoriété politique. Il siégeait hier encore au parlement de Turin.
Ancien proscrit, ancien ministre, député, professeur jurisconsulte, philosophe, écrivain, ce devrait-être assez pour remplir la vie d'un seul homme. Mais Mamiani est plus encore, il est poète, il l'est dans l'âme, ill'aété dans tous ses livres et dans tous ses actes, en philosophie et au pouvoir.
H le fut dès Fenfance. H débuta par des hymnes catholiques où îl tâchait de mettre d'accord Homère et la Bible. Il habillait la madone en Diane, et en nymphes, les jolies noimes des couvents : c'était une inno^'ation qui s'en retournait tout benoîtement à la Renaissance, restaurée vers le même temps chez nous, par \m vers assez extravagant d'André Ghénier.
Mais après ses hymnes, écrits du reste avec soin, dans un verso sciolto plus travaillé peut-être, sinon plus réussi, que ceux d'AnnibalGaro, il fit brusquement volteface avec cette souplesse et cette mobilité d'esprit qui lui ont permis de tout embrasser. U essaya des Idylles où il voulait, en dépit de Virgile, poétiser les bois sans les anoblir et leur laisser les grandes lignes antiques sans les tailler en charmilles pour les rendre « dignes d'un consul. » La tentative fut heureuse, surtout dans les sujets modernes, je signale une poignante élégie, Una madré qui m'a fort ému, et une poésie d'amour qui m'a ravi, pleine de saveur locale et de grâce populaire : Rispetti di un Trasteverino.
Le comte Mamiani a longtemps vécu en France et dans un bon moment, il en a rapporté, j'allais dire emporté cette courtoisie indulgente et modeste qui n'est plus dans nos mœurs. Son premier accueil ressemble à un discours de réception à TAcadémie française. Mais quand l'ancien proscrit raconte ses souvenirs, il attache comme un livre de mémoires finement écrit. Dans son salon de la place Garlo Police, à Turin, j'ai pu me croire un instant à Paris , chez quelque* ancien ministre de Louis-Philippe. M. Mamiani parlait notre langue, avec une élégante facilité. J'étais venu l'interroger sur l'Italie, il me renseigna sur la France de 1830 et de 1840 : il en a suivi tous les événements et connu tous les hommes ; il sait sur le bout du doigt son histoire de dix ans.
Il devrait récrire; notre génération ne la connaît que par le réquisitoire de Louis Blanc ; l'opposition plus calme de M. Mamiani m'a paru plus juste.
En quittant ce poëte-gentilhomme, j'entrai chez un écrivain non moins illustre et plus crueDement éprouvé. J'eus, pourl'atteindre, à gravir quatre étages d'un escalier qui s'était fait petit pour tenir peu de place. Une chanibre plus que modeste, une table et quelques chaises de paille ; puis quelques rangées de hvres sur des casiers de bois blanc : voilà tout ce que je découvris à première vue. Une porte «'ouvrit et un homme qui en remplissait tout l'encadrement me montra sa tête ravagée par la souffrance et plus qu'à demi cachée par une barbe grise et des lunettes bleues qui défend^ent ses yeux aSaibUs. Cet homme était un Italien , qu'il suffit de nonuner, Niccolô Tommaseo.
Né en 1803 à Sebenico en Dalmatie, il avait étudié dans son pays, puis à Padoue. Sa famiUe voulut qu'il fût avocat, il se sentait poëte et, comme tant d'autres, pour suivre sa carrière, il renonça volontiers à l'aisance de sa maison. Il vécut en Lombardie, puis à Florence, où nous l'avons rencontré. Vous vous rappelez sa belle conduite avec Yieusseux : il se déclara l'auteur de l'article qui avait fait supprimer VAntologk. Et il ne l'était pas.
Exilé en 1831, il se rendit à Paris, où il enseigna l'italien, on pourrait dire l'Italie à la jeunesse française. En 1839, il profita de l'amnistie accordée par K Autriche aux prisonniers politiques, amnistie bien plus large (notez le fait : je le tiens de Tonunaseo lui-même) que la fameuse absolution octroyée sept ans plus tard au Vatican. L'Autriche n'exigeait aucun aveu, mais un simple engagement à se soumettre aux lois de l'empire. Tommaseo revint donc en Italie et reprit sa plume de patriote, de poëte et d'érudit.
Il publia un dictionnaire des synonymes, plein de sentences libérales; cette philologie d'opposition fit plus de bruit que n'en auraient fait des coups de feu. Ecrivain prodigieux, d'une verve et d'une vigueur à tout rompre, Tommaseo écrivait sur tout, de ses deux mains, avec une sorte de fureur. U publia des vers, des romans, des traités d'esthétique, des collections de ocuments historiques, des collections de chants populaires, des articles de critique, de philosophie, de philologie, de religion. U n'a pu lui-même me donner tous les titres de ses livres. *
Son œuvre, comme écrivain, fut la Milgarisation do la langue écrite. J'ai déjà insisté bien des fois sur le nombre d'idiomes divers qui se parlent dans la péninsule. Le peuple a presque partout ses patois qui se retirent, en quelque sorte, à mesure que l'Italie s'étend. La langue nationale envahit les dialectes et n'en garde qu'une diversité d'accent, ici plus sonore, et là plus vif, et quelques locutions locales, certains mots pittoresques. Tel est, presque partout, le langage des classes lettrées. Mais en prenant la plume, au nord comme au midi, l'Italien met de côté ces termes du crû, revêt son péplum ou ses manchettes et sue sang et eau pour écrire autrement qu'il ne parle, dans sa conversation de tous les jours. Tonunaseo voulut combattre cette singulière habitude. Il était de l'école de Manzoni, romantique et catholique, ennemi des idées et des formes païennes et rêvant pour les nouveaux dogmes un art nouveau. II préférait la couleur populaire à la ligne savante et, dès sa jeunesse, il combattit Ugo Foscolo, Leopardi même qu'il appela spirituellement (il excelle dans ces .définitions ingénieuses) un « poëte éléganmient désespéré. » Ce fut-là son rôle comme critique.
£n même temps, catholique sincère, acharné, il ta-
chait de relever TÉglise de saint Pierre. II la défendait à outrance, contre les étrangers et les Toscans. II voulait concilier la raison et la foi, ou du moins l'intelligence et le sentiment : en les séparant, disait-il, on n a que de la folie ou de l'algèbre.
J'ai déjà dit qu'il convertit Alessandro Poerio de Naples, et qu'il fit de, l'abbé Rosmini un égal de Vico. II fiit de ce grand mouvement qui ressuscita l'idée guelfe et lui rendit l'empire du monde. Il écrivit à Paris, dans un journal du P. Lacordaire « qu'ime seule larme de Pie IX valait plus pour la liberté de l'Italie q\ie tout le sang versé de ses enfants. »
Ah! c'est que Pie IX avait dit, en étendant sa main sur les drapeaux vénitiens : « Dieu bénisse Venise en la délivrant des maux qu'elle craint et que, dans les ressources infinies de sa toute-puissance, il daigne conserver à son peuple le bonheur qu'il mérite ! »
Mais Tommaseo fut déçu, comme beaucoup d'autres. D'ailleurs, quoique très-catholique et très-fervent, il a souvent fait la guerre aux papes, en prose et en vers. Dès 1835, il avait publié à Paris un livre, TJ/a/ta, où les souverains pontifes étaient très-mal menés. On a prétendu qii'il avait renié cet ouvrage et Ton a mal fait : « Il est de moi, m'écrit-il, et je ne l'ai jamais renié, au contraire : j'en ai réimprimé quelques fragments à Florence, avec mon nom. £t je ne le renierais pas, d'abord parce que ce n'est pas ma coutume de le faire, et si j'avais quelque chose à rétracter, j'avouerais franchement l'erreur; puis parce que ce travail, si imparfait qu'il soit et appliqué expressément aux événements d'alors a gardé même à présent ime opportunité douloureuse et je crains qu'il ne la garde encore longtemps. » — Ainsi Tommaseo n'eut pas à se contredire en publiant récenmient & Paris un livre français contre le
gouvernement temporel du pape. Il n'y a plus maintenant une seule pensée italienne qui rêve encore de donner à saint Pierre l'héritage de César.
Mais Tommaseo ne combattit pas seulement comme catholique, il combattit aussi comme citoyen. Dès les premiers jours, à Venise, on le vit à côté de Manin, aux avant-postes. Dans cette fameuse question des voies ferrées qui commença la lutte entre Venise et l'Autriche, il entra en lice et pubUa dans la Favt//a, journal de Trieste, un article véhément qui fut appelé la Marseillaise des chemins de fer.
Et dès lors il ne quitta plus l'attaque. Un de ses livres sur rinstruction publique le fit condamner à ime amende de cent florins. Le 30 décembre 1847, il lisait à TAthénée de Venise un discours contre la censure ; peu après il écrivait à Tévéque d'Udine une lettre publique où il demandait justice et pitié pour la nation.
Il lui peignait les malheurs des Italiens, les persécutions, les provocations, les outrages, les sévices, le sang versé, le droit violé. Il lui disait : c Vous, prêtre et Italien qui avez parlé au peuple en lui recommandant la soumission, vous devez maintenant parler au prince en lui conseillant la justice.... Vous avez rendu à César beaucoup plus que ce qui est^ à César, rendez maintenant h rhumanité et à Thonneur ce qui est à Thimianité et à l'honneur.
« J'écris ces paroles avec l'âme affligée, humiliée, mais sans rancune et sans colère, avec une confiance secrète, invincible, et Dieu en voit la raison. Par charité, ne dédaignez pas ma voix qui n'est point une voix ennemie. Parlez, non pour exciter, mais pour prévenir des tumultes; parlez par compassion pour la nation et pour le prince, parlez pendant qu'il en est temps, pour n'avoir pas à vous écrier un jour : Malheur à celui qui s'est tu ! »
^« Je suis légiste, disait Manin à Tommaseo, et le chemin que nous avons pris nous mène tout droit en prison.
— Je le sais, répondit Tommaseo ; pour moi, ce n'est rien, je suis seul; mais pour vous qui avez une femme et un enfant à garder, prenez garde ! »
Ils furent arrêtés le même jour, en janvier 1848. Les deux chefs de Venise ne ressemblaient guère Tun à l'autre, on le vit dès leur arrestation. Manin reçut poliment 1 officier de police qui s'excusait de sa mission.
« Elle est plus désagréable pour vous que pour moi, » lui dit-il, puis il l'aida dans sa perquisition et lui nût à la main le papier que cherchait la police. Enfin, comme de lui-même, il le suivit à la prison.
Tommaseo jetait feux et flammes.
Le contraste fut plus éclatant encore, à cette fameuse séance du 3 juillet où s'ouvrit l'assemblée nationale de Venise et où la jeune république, trop faible pour lutter seule, se donna au roi Charles-Albert. Les duumvirs, Manin et Tommaseo, républicains l'un et l'autre, ne voulaient pas la fusion avec la Sardaigne. Mais, je l'ai déjà raconté, Manin sacrifia noblement sa conviction, son pouvoir et même sa renommée à l'opinion du plus grand nombre et aux nécessités du moment. Tommaseo fut inflexible.
Il bondit à la tribune et dit à ceux qui proposaient l'annexion :
« Pourquoi nous jeter dans les bras de Charles-Albert qui ne nous demande pas d'être à lui ? Nous le calonmionsen croyant sa protection intéressée. Si une femme, se trouvant en danger de mort, disait spontanément à celui qui, sans mot dire, lui tendrait la main pour la sauver : — je vous donne mon honneur, le libé-
rateur indigné pourrait lui répondre : Malheureuse, qui te l'a demandé? » £t il insiste sur cette idée qu'on calomnie le roi en lui supposant cette ambition impie : < Songez à votre défense, dit-il en terminant, comme si Gharlesp-Albert ni d'autres ne pouvaient vous secourir, ou bien vous périrez.. .. Il reste encore beaucoup à faire, il faut raviver les esprits, combattre l'inertie. Ne croyez donc pas qu'en tranchant aujourd'hui la question de votre sort, vous feriez disparaître le danger. Vous aurez un poids sur la conscience et une humiliation de plus, mais pas un devoir] ni une douleur de moins. Voyez la Lombardie : malgré sa fusion avec la Sardaigne, ne recommence-t-elle pas ses sacrifices, comme si elle était seule et non pas à l'ombre d'un roi ? Croyez-le, si cette ombre d'un roi devait unir et rendre heureuse l'Italie, moi le premier je le proclamerais seigneur de Venise et j'écrirais son titre avec mon sang. Que Dieu accomplisse mes souhaits envers cette terre chérie et éloigne mes pressentiments douloureux! »
Tommaseo fut membre du gouvernement provisoire de Venise, puis ambassadeur de sa Répubhque à la nôtre, encore trop menacée et déjà trop divisée pour tenter la grande entreprise qui promet de s'accomplir aujourd'hui. Tommaseo n'obtint aucun secours et rentra seul dans sa ville assiégée. U n'en sortit que le dernier jour avec Manin.
Exilé deux fois, déçu, vaincu, trahi toujours, épuisé par tant de disgrâces, Tommaseo n'a jamais bronché ni plié. Il travaille encore pour vivre, il dicte im dictionnaire italien, où cinquante mille locutions qui ont échappé aux académiciens de Florence, seront ajoutées à leur dictionnaire de la Grusca. Dicter, .en italien , s'emploie pour écrire, mais Tommaseo dicte et n'écrit pas : il est presqu aveugle.
LE PIÉMONT. 3d3
Il est resté républicain malgré Mazzini, comme il est resté catholique malgré Pie IX. Il est immuable dans ses convictions et dans sa probité. Il résiste aux caresses du Piémont , comme il avait résisté aux menaces de l'Autriche : il ne veut ni pensions, ni faveurs; il est pauvre.
J'aurais beaucoup d'autres émigrés à nommer, si je ne craignais de lasser ladmiration de mes lecteurs. Je les renvoie , s'ils veulentconnaîtretous ces grands caractères et tous ces grands malheurs, au beau livre d'Atto Vannucci , t les Martyrs italiens du xix* siècle. » Place encore ici pour un seul : il est revenu du Spielberg.
C'est le naarquis Giorgio Pallavicino , gentilhomme lombard, patriote italien. J'ai eu l'honneur, à Turin, de m'asseoir auprès de lui, dans la somptueuse demeure qu'il habite. Et quittant tout à coup notre encadrement de dorures, nous sommes retournés ensemble à sa prison d'autrefois.
Entretien plein d'émotions et de ressouvenirs, plus beau que le sermon de PeUico , plus attachant que le roman d'Andryane . Je voyais le prisonnier devant moi : c'était bien lui qui avait tant souffert.
Par ime fatale erreur, après les événements de 1 820, un de ses amis, Gaetano Castillia, avait été arrêté h sa place. Il s'en alla droit à la police et se constitua prisonnier en disant : « Gaetano Castillia fut entraîné par moi dans la cause; s'il y a crime, c'est moi qui suis coupable et c'est moi qu'il faut punir. •
Après deux ans d'inquisition, il s'entendit condamner à mort, puis à vingt ans de carcere duro, par grâce. On a lu dans Pellico ce que c'est que le carcere duro : le travail forcé , une chaîne aux pieds , une planche pour lit, ime nourriture à dégoûter la misère. 11 fut enchaîné et attaché, tête nue, sur im tréteau , devant le peuple.
qui frémissait d'horreur. Ce fut là qu'il entendit sa sentence. Puis on le traîna au Spielbei^.
Ses quatre compagnons étaient enfermés deux à deux, les premiers jours il resta seul. Seul, comprenez-vous 1 horreur de cette entrée au cachot : quatre murs blanchis de frais , une fenêtre à double grille , et sur une mauvaise table, des bardes grossières, le vêtement des forçats. Là, pour vingt ans, et seul!
Ce fut le mardi gras qu'il entra au Spielberg. En voyant le masque qu'il allait prendre , il lui vint un rire amer à la bouche et il chanta ce refrain de lui :
Siam trecento — il gran cimento Ma spartano — abbiamo il cor.
(Nous sommes trois cents dans la grande épreuve, naais Spartiate est notre cœur.)
Comme la nourriture du bagne répugnait aux prisonniers, onlesmitau régime des malades : trois petitessoupes par jour, et une bouchée de viande, avec une tasse de café bourbeux ou un verre de vin au choix, mais pas les deux ensemble : deux cordiaux c'est trop, un suffit, avait dit l'oracle impérial.
Un prisonnier en mourut de faiml H se nommait Villa : il était taillé en athlète. La veille de sa mort arriva de Vienne Tordre de lui donner des gélatines, de la volaille et du gibier.
Avant lui était mort Antonio Oroboni, Tami de Silvio Pelhco. « £n automne, à la chute des feuilles, il se flétrit; vinrent les gelées de l'hiver, et il se sentit courir dans les veines le frisson de la mort ; revint le printemps, et son âme toute jeune se tut et ne s'unit pas comme d'habitude aux harmonies de la nature; le jour de sa fête, le 13 juin, il ferma les yeux, innocent
et chaste comme à sa première aube, et ne les onvrit plus. » (Spilbergo e Gradisca * .)
Ces malheureux, épiés par leurs geôliers (l'un d'eux comprenait tous les dialectes de la Lombardie), épiés parleurs confesseurs (l'un d eux disait qu'il fallait obéir à l'empereur, dût-on même, en le faisant, désobéir à Dieu), ne pouvaient murmurer un mot qui ne fût entendu à Vienne. On ne leur accordait, en fait de livres, que la Manne de Dieu y méchant volume ascétique, c J'en lis un chapitre quand je veux dormir, et deux quand je veux suer, » disait Pallavicino.
En revanche, si on leur défendait la lecture, on leur ordonnait le travail. Les uns tricotaient, les autres faisaient de la charpie avec des haillons fétides qui leur étaient envoyés des hôpitaux. Pallavicino dit qu'il en fît assez à lui seul pour panser toutes les plaies de l'empire.
Tels étaient les cachots du Spielberg : « Privations et vexations de toute sorte, oisiveté insupportable et travail nauséabond : torture de l'esprit et torture du cœur. On n'accordait pas au prisonnier de nouvelles de sa famille. C'était un sépulcre ; mais sanslapaix des morts. »
Le marquis Pallavicino faisait de la charpie ou écrivait sur les murs, avec une épingle, un vers, une date, un souvenir, ou apprenait l'allemand et l'anglais dans deux petits dictionnaires de poche qu'il avait reçus de contrebande. Pour les dérober aux inspecteurs, il en avait détaché les feuilles, et il les cachait les jours d'inspection (deux fois par semaine) dans les fentes du plancher et sous une couche de poussière. Il transcrivit après sur le mur les deux vocabulaires, avec son
(1) Ce liyre est un extrait des Mémoires de Giorgio Pallavicino, impiimé à Turin en. 1856. Je le citerai en plusieurs endroits.
épingle, et les apprit par cœur avec une patience de moine ou de forçat.
Puis il écrivait sans plume , sans encre , sans papier, car tout cela était prohibé au Spielberg. Il se laissait croître un ongle qu'il fixait dans un morceau de bois et noircissait ou jaunissait avec la rhubarbe ou la suie qu'il se faisait prescrire par le médecin; puis, trempant dans du lait et cyhndrant avec un verre les chiffons de gros papier buvard que la prison fournissait aux condamnés, il parvint à écrire une satire ménippée, des recueils de logogriphes et même des billets à ses compagnons de malheur.
Mais tout cela ne suffisait pas pour tuer la vie. Les jours se traînaient avec une lenteur implacable, toujours les mêmes, inertes, mornes, toujours! Puis venaient les nuits sans sommeil, agitées de minute en minute par le Qui va là! des sentinelles. Il eut, Tun après l'autre, deux camarades de chambre qui, l'un après l'autre, lui furent enlevés. Ainsi tous les malheurs à la fois, la faim, le froid, l'exil, la captivité, l'isolement.... Et pas un mot de sa mère!
11 en devint malade, on le dit fou; Pellico Ta même écrit dans son livre. Il n'était qu'horriblement secoué par la dotileur. L'empereur le sut : l'empereur avait un fond de justice. Il lui envoya le Tasse et Klopstock.
Puis il ordonna qu'on cherchât une prison plus saine. L'ordre était vague , on le laissa tomber. Puis tout à coup, un an après, l'empereur se ressouvint du malade. « A propos, demanda-t-il, où est Pallavicino? » Le courtisan interrogé répondit qu'il n'en savait rien, et courut avertir le ministre. Le ministre envoya sur^ le-cliamp un commissaire au Spielberg afin de pouvoir répondre à l'empereur, si l'empereur renouvelait la question : Sire, Pallavicino est en route pour Gradiska.
Étrange condition d'un pays où la vie et la mort de tant d'infortunés dépendent de la mémoire ou du bon plaisir d'un seul homme !
« Un prisonnier d'État, Tex-lieutenant Bachiega, cachait dans sa cellule un moineau qu'il aimait. Un jour de visite, le moineau fut surpris : grande indignation de l'inspecteur et confiscation du volatile. Bachiega prîa, suppUa qu'on lui laissât ce compagnon de captivité. «Impossible, répondait M. Muth, impossible! « Tout ce que je peux faire, c'est de transmettre votre c demande au gouverneur. »
« M. Muth tint parole ; mais le comte Mitrowski , gouverneur de Moravie et de Silésie, branla la tête en disant : « Le cas est grave, et je n'en veux point assu- « mer la responsabilité: j'écrirai au ministre. > Le ministre, ayant lu le rapport du gouverneur, branla la tête à son tour : « Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, dit- « il, j'enferai mon rapport àl'empereur. » Etl'empereur, par un acte sous seing privé, décréta qu'on accordât un moineau au prisonnier Bachiega.
c Peu avant, par un autre acte sous seing privé, Sa Majesté avait décrété qu'on octroyât une perruque à Villa. La perruque était une méchante fourrure en poils de chien. » (Spilbergo e Gradisca.)
A Gradiska, le marquis Giorgio Pallavîcino fut enfermé avec un voleur presque fou qui voulut le dévaliser. Le marquis avait avec lui quelque argent et deux livres (un roman de Gooper et un roman de Goethe). Dénoncé pour ces crimes par le voleur, il fut astreint au régime le plus sévère : sans la charité de deux femmes (dont l'une en fut punie à coup de verges) il serait mort de faim. Le directeur du bagne disait à qui voulait l'entendre : < La mort d'un galérien, c'est un profit pour l'État. »
En sortant de là, le gentilhomme lombard dut subir la honteuse visite qu'on inflige aux forçats : je renonce à la décrire.
Quand je l'ai vu à Turin, Tan dernier, il combattait encore. Il présidait une association politique en faveur du Piémont et de Tltalie. Plus que tout autre, avec le docteur Tommasi, de Naples, et Thistorien La Farina, de Sicile, il a préparé ce grand travail qu'achève maintenant l'Italie avec tant d'accord, de sagesse et de vaillance. Et cette fois, on peut le prédire à coup sûr, il n'en sera point puni par le bagne. Les Italiens n'iront plus au Spielberg.
J'ai lu dans Andryane que le prince de Metternich fît un jour une visite officieuse à Gonfalonieri pour obtenir de lui des confessions.
« Vous avez fait, lui dit-il, tout ce que vous avez pu faire pour votre cause, et vous l'avez servie jusqu'au dernier moment avec une singulière abnégation, bien que vous eussiez dû peut-être douter du succès de l'entreprise. Mais ce qui n'était alors que supposition est maintenant certitude. Non-seulement en Italie, mais dans l'Europe entière, les deux principes se sont pris aux cheveux, et partout le fait nous a donné raison. Vous êtes restés les plus faibles, et quelqpes mesures énergiques des grandes puissances ont suffi pour prouver que les idées révolutionnaires ne pouvaient lutter dans le cœur des peuples contre la légitimité : c'est une cause jugée. »
Étranges croyants, chimériques rêveurs que les diplomates! Depuis cette prédiction, la cause jugée a été deux fois reprise : elle se plaide maintenant au tribunal de Dieu. L'année glorieuse où nous sommes a, d'un seul coup de vent, emporté la prophétie et le prophète. L'Italie se relève, et M. de Metternieh vient de mourir.
xxra
LES piÉMONTAis. — Caractère national. — Littérature politique.
— Les journaux, VUnione ^ Blanchi Giovini. — La Rivisia contemporanea. — Modena, le tragédien. — Une réclame piémontaise. — Le poeta cesareo , Giovanni Prati. — Ses vers à son futur biographe. — La musique révolutionnaire. — Aspect de Turin y les statues de Yela.— Histoire de Dix ans (1849-1859).
— L'exposition piémontaise : Tétage des pauvres. — Les politiques. — Une visite à M. de Gavour.
J'ai parlé des émigrés, mais je n'ai rien dit des Piemontais qui survivent. Ds sont nombreux^ ils sont remarquables, mais n'appartiennent pas à mes études; ils ne sont guère écrivains, ou, s'ils écrivent, ce n'est pas pour bien dire. Ce grand pays n'est donc point encore un terrain propice aux lettres. La liberté y porte ses fruits avant de donner ses fleurs.
Le Piémontais, par ses facultés, est un peuple moins italien que nous-mêmes. H y a du Belge et du Hollandais dans son caractère. H est calme, sensé, réfléchi. Sa bravoure même est plutôt de la fidélité que de Tenthousiasme. Il ne se ferait pas tuer pour l'Italie si ce n'était pas son devoir d'aimer et de suivre son roi. L'miagination n'est pas son fort, ni son faible. Il ne se pique pas de poésie , et s'il a produit Alfieri et Silvio Pellico, ce fut sans le vouloir et par miracle. D'ailleurs, la vraie patrie du premier fat Florence, et celle du second Milan.
Aussi le mouvement littéraire est-il resté fort au-
dessous, depuis dix ans, du mouvement politique. Balbo, Gioberti, Azeglio appartiennent au règne de Charles-Albert. L'avocat Brofferio, écrivain et poète heureux, surtout dans le dialecte piémontais, faisait autrefois, sous la censure, une \îve et fine opposition au gouvernement. Il n'a plus rien imprimé, je crois, depuis que la presse est libre. Il s'en venge à la tribune nationale, oii il parle avec beaucoup de verve et de chaleur.
La littérature est toute politique. Une cinquantaine de journaux se publiaient Tan dernier à Turin, et ils vivaient tant bien que mal, bien qu'Us n'eussent d'abonnés qu'en Piémont ; car l'an dernier, l'Italie entière, de Palerme à Milan, végétait plus ou moins sous la censure autrichienne. Maintenant encore, à Naples, les feuilles piémontaises sont défendues; il n'y a guère qu'une trentaine de numéros de YOpihione qui pénètrent dans le royaume, adressés à des étrangers : chacun d'eux, il est vrai, a son miUier de lecteurs.
Parmi les journaux de Turin, un surtout m'a frappé par la verve et l'originalité de ses articles. C'était VUnioiu de M. Bianchi-Oiovini. Ce publiciste est un Girardin un peu diffus, mais très-logique et très-franc, d'une prodigieuse érudition, pensant pour lui seul, et ne représentant que lui-même. Il est né avec notre siècle, à Côme; il a été réfugié en Suisse, où il s'est un peu trop occupé des petites affaires du pays. Il a écrit une Histoire des Hébreux^ une Histoire des papes, une Critique des Évangiles, un livre trèsnsonnu sur VÀutriche en Italie, des monographies estimées, des volumes de controverse, d'histoire et de statistique à n'en plus finir. Il avait deux ennemis, l'Autriche et Rome, et leur faisait une guerre à mort, dont elles s'effrayaient Tune et l'autre, aucuns disent à bon
droit. Les menaces du cabinet de Vienne et les foudres du Vatican tombaient dru comme grêle sur le journal de Bianchi-Giovani . Suspendue, supprimée plusieurs fois, la feuille intrépide reparaissait toujours. Les périodiques italiens montrent une vitalité inconcevable. Ils n'ont souvent ni argent, ni rédaction , ni administration, ni abonnés, ni sang, ni souffle, et ils n'en meurent pas.
Il y a. cependant à Turin une grande revue littéraire, la Rivista contemporanea^ fort bien faite , excellemment dirigée par M. Cesari, soutenue par des noitts éminents, et pourtant, Tan dernier, cette revue était une mauvaise affaire. J'y ai lu d'excellents articles d'un professeur exilé à Zurich, M. de Sanctis, un Napolitain (je n'en finirai jamais avec Naples), c'était de la haute critique littéraire, conmiie nous n'en avons plus en France depuis Alexandre Vinet.
Le Mondo letterario, feuille hebdomadaire de littérature moins sérieuse, dirigée par M. Stefani, le Havas italien, ne se soutenait qu'à grand* peine. J'y ai remarqué cependant de beaux vers venus de Venise et signés Jacopo Cabianca, mais les Piémontais ne veulent que de la politique.
Ils en veulent partout, même au théâtre. Je ne vous dirai pas tous les drames libéraux que j'ai entendus à Turin, mais je vous citerai un petit fait qui a bien sa couleur locale.
J'étais allé au théâtre ou j'avais vu Modena, le grand tragédien, enlever violemment le Louis XI de notre Delavigne. J'allais quitter la salle avec une profonde émotion, et je me retournais pour rappeler encore une fois cet homme extraordinaire qui fut avocat^ patriote, député à la Constituante, et acteur dans les intervalles, aussi vrai que Frederick Lemaitre et presque aussi
beau que Talma. On me remit à la porte xm chiffon de papier : c'était le programme du spectacle du lendemain, une réclame.
Je su{^ose, and Marc-Foumier, que vous ayei un jour Tétrange idée et la permission de jouer sur votre théâtre de la Porte -Saint -Martin le Mahomet de Voltaire. Que feriez-vous pour attirer la fouk à ce spectacle exorbitant? Vous annonceriez, n'est-ce pas, des décors peints par Decamps, des costumes d'Eugène Delacroix, des musiques de Félicien David, une exhibition d'odalisques, une reproduction exacte du simoun, avec de vraies montagnes de sable engloutissant les caravanes et, dans les intermèdes, Tintervention de Kharagueuz entre des combats de zouaves et de torcos?
Modena ne promettait rien de pareil en annonçant qu'il allait jouer Mahomet; les cinq actes devaient tourner sur eux-mêmes dans le vestibule classique. Mais, pour allécher le public, il faisait une réclame anticléricale. Après avoir rappelé dans le programme que la tragédie avait été composée contre tous les &natismes, il la pointait sur le parti prêtre et sur les menées récentes dans les collèges électoraux. L'aiBche était im commentaire politique du drame, elle le rajeunissait en l'appliquant aux choses du jour. Modena faisait la leçon à son parterre et lé traitait en société choisie dont il faut affriander Tesprit, non les yeux. Le lendemain la salle était comble.
Et quelques jours après, en Lombardie, le comédienpatriote refusait de monter sur la scène pour amuser les archiducs.
Avec de pareilles dispositions chez les Piémontais, faut-il s'étonner que leurs poètes Scolari et Bellini aient encore si peu de renommée, et que ce dernier, barde
pariementaire, ait évertué la souplesse de son talent ingénieux à chanter c le Statut constitutionnel? »
Et ne doit-on pas admirer hautement M. Gostantino Nigra qui s'occupait l'autre jour encore à recueillir les chants popiilaires en patois piémontais (quelques-uns sont fort remarquables) et M. Bersezio, conteur attachant qui se faisait écouter, la veille de la guerre, de cette nation tout armée essayant déjà ses fusils?
Ce n'est pas que le gouvernement piémontais soit hostile aux lettrés, au contraire. Il a son poeta cesareo : c'est un luxe que s'accordeijt aujourd'hui fort peu de princes. Voulez-vous connaître le poète ordinaire de S. M. Sarde? Remontez tout simplemement la grande XU& du Pô, sous les arcades, à gauche, autour du café Florio qui est le centre de Turin. Si vous rencontrez un ^rand garçon de quarante ans, à cheveux bruns, aux yeux flâneurs, au visage long et allongé par l'impériale, au nez proéminent et diminué par la moustache, bonne tête en somme, et annonçant un artiste au premier regard, dites- vous à part que c'est lui et tendez-lui votre main, il vous tendra la sienne. C'est l'Italien le plus ouvert et le meilleur fils du monde : il se nomme Giovanni Prati.
C'est là qu'il vit : sous les arcades. Ne cherchez pas sa demeure : il ne demeure pas. 11 se promène. La vie pour lui n'est pas un combat, ni un voyage ; c'est une flânerie, le cigare à la bouche, et les yeux au vent; un camarade qu'on rencontre et à qui l'on dit une parole joyeuse ; un groupe d'hommes qui parlent politique et qui vous dispensent de lire un journal; puis çà et là, par hasard, une bonne fortune : une femme ou un artiste qui vous comprennent et qui vous écoutent causer d'art et dire des vers.
Prati vit ainsi toute l'année. De temps en temps il
disparaît pendant une semaine ou deux; où est-il? on rignore. On s'inquiète, on demande son adresse, il n'en a pas. Les uns le disent malade, les autres mort ; mais un matin, joyeux comme toujours, il reparait sous les arcades. Il revient du fond d'un bois ou du haut d'une montagne où il a fait deux miUe vers.
Voulez-vous le connaître mieux ? Écoutez ceci : c'est une poésie adressée k son futur biographe.
« Je naquis dans les plaines désertes de ma Dafindo (dans le Tyrol italien), au chant matinal des passereaux de la montagne.
« Je naquis enfant du Pinde dans l'année où Louis porta en France la charte et l'étranger.
<• La chasse à l'aube était ma joie. Oh ! que d'à* louettesje détachai de l'air au vol!
c £t quand eut passé le temps de ces jeux querelleurs, enfant lunatique, je vécus à l'écart et seul.
« Puis, quand je fus las du latin barbare, le chant de Métastase et du Tasse vint à moi.
c £t le marmot tout neuf, assis parmi les roses, composa des strophes d'amour et rêva des héros pleins de beauté.
c Dans ces poétiques flâneries, le gamin apprit l'histoire de la pomme qui enleva le ciel k nos premiers parents.
« 0 biographe courtois , ce doux fruit affriande. Celui qui en picora la feuille en veut goûter le miel.
« Si tu as aimé ce fruit-là de tout ton cœur , je suis sûr que tu couvriras de fleurs ma fosse.
c Mais si tu traverses notre boue avec des pieds chastes, cherche pour ton encre sainte un cadavre meilleur....
« J'avoue mes peccadilles en rougissant avec toi, et je le jure, sans porter de froc : j'en ai du remords au cœur.
c Je suis pur des six autres péchés, ou je les ai commis de telle manière que j'en ai presque de l'orgueil , heureux pécheur !
« Superbe, mais en face des lâchetés puissantes. Cupide, mais des joies de. toute perpétuelle vérité.
c Avare , mais de paroles avec le vulgaire des sots. Irascible , mais contre la vermine de ce siècle banquier.
« Jaloux, mais de la gloire des merveilleuses entreprises, en honmoLO qui les admire et les aime, s'il ne sait les accompUr.
« £t si parfois me prit le nonchaloir de la vie, quelque vertu cachée la fit bientôt refleurir.
c Biographe, écris ceci sur tes tablettes. Peu m'importe le reste, pourtant je ne m'en tairai pas.
« Si tu t'avises déjuger mes papiers noircis d'encre, sache d'abord que l'art du cœur les a créés.
c II les a créés dans les bons et les mauvais jours , sur les fleuves, par les vallées sombres , dans les bois , sur les monts, dans les villes.
c Et jusqu'à ce que son feu céleste le consume, il aura en tout temps, en tout lieu , des autels pour ses chants.
« Franc et pensif, il a voulu son propre manteau. Et jamais il n'eut aux yeux de larmes menteuses, ni de rires vils.
< Il a jeté bas les triangles et les galons dont le style le surcharge. Il a méprisé les gobelets et la baguette des jongleurs.
« Biographe, ne me donne pas un renom d'esprit altier. Je te laisse corriger les vers incorrects.
« Mais si la vérité est ta loi, si tu es l'ami de la muse, que ce ne soit pas l'ortie amère qui croisse âmes pieds.
K Descends, 6 censeur, sur la feuillëe trop touffue et mets-y le feu, je ne m'en troublerai pas....
c Dans la maison où les enfants surabondent, ils ne peuvent tous être forts, élégants et beaux....
(c C'est là ton droit, biographe!... >
Puis le poète ajoute :
« Je ne veux pas de tombeaux, je ne veux pas de monuments quand je serai mort.
K Biographe, si tu m'aimes, traite ces folies de bassesses. Mais là, parmi les épaisses ramées, qu'il te plaise d'ouvrir les yeux.
« Ne vois-tu pas une suave créature, qui, solitaire, sous le saule, recouvre de roses umu funèbre sillon ?
« Elle eÈt la douce fille de mon amour heureux, et, de toute ma maison, c'est tout ce qui me reste.
< C'est le fruit solitaire d'un rameau charmant, et comme elle est tout pour moi, je ne suis rien pour le monde. >
£t le poète conclut ainsi :
« Biographe, un dernier conseil. Quand j'aurai mis bas le faisceau de mes os foulés,
« Pour un pauvre grain de mil, n'écris pas ma nécrologie ! Et sans entendre de mensonges, je mourrai plus tranquillement. »
Vous connaissez déjà Griovanni Prati. Si vous voulez le connaître mieux encore, ne me demandez ni critiques qui n'apprennent rien, ni traductions qui gâtent tout, lisez ses livres, ou faites mieux encore, allez à Turin^ sous les arcades, prenez le poëte au passage ; entridnezle n'importe où et fermez bien les portes. Si vous aimez la poésie, il vous dira de ses vers : il les dit à ■charmer.
Il a quarante-quatre ans à peine, et il a déjà produit un million de vers. J'ai lu de lui sept volumes, et je
n'ai pas tout lu. Enfant gâté dès sa naissance, il débuta par une histoire d'amour, Edmenegarda, qui fit pleurer toutes les femmes. Il étudiait encore à Padoue quand il publia cette nouvelle exqmse, et il était déjà célèbre avant de quitter l'université.
Plus tard, il donna des ballades. Né dans les montagnes du Tyrol, il avait été bercé de légendes rêveuses ; il les redit aux Italiens, qui les aimaient déjà dans les poésies de Carrer. Les ballades de Prati, pleines de grâce et d'entrain lyrique, ont continué les succès de ce poète heureux.
Au jour du réveil, il fut à son poste et chanta l'Italie. Charles-Albert fut son pieux Énée; il composa pour lui des chants guerriers qui, accompagnés par les clairons .et les tambours, furent, de. 1848 à 1849, les Marseillaises de Imdépendance italienne. Il devint dès lors le poète officiel de la maison de Savoie, et ses chants de triomphe ont retenti sans doute l'autre jour encore sur les hauteurs reconquises de San Martine.
Enfin, une dernière transformation de son talent l'a conduit aux grandes aventures philosophiques. Ses poèmes plus récents de Rodolfo et du Comte Riga sont des excursions sonores dans les aspirations de la jeune humanité. — Et Prati est à l'âge oîi l'on n'a pas encore donné la moitié de son œuvre !
Il appartient à l'école romantique de la couleur et se soucie beaucoup moins de l'eurhythmie correcte des formistes. Il a l'ampleur, l'abondance, la richesse, l'expression, l'effusion; il lui manque un peu de cette sobriété dont parle George Sand, et cette demi-heure de réflexion que Béranger conseillait à ses disciples. Les Italiens de notre temps chantent un peu trop pour chanter, comme les rossignols.
Mais ils ont cela de bon, qu'à défaut d'idées fortes et
neuves ils conservent du moins certains sentiments te-* naces et vigoureux qui les inspirent et les élèvent toujours. Le premier de ces sentiments est celui de la patrie. On le sent partout, même dans les poésies sans pensées, même dans les musiques sans paroles....
Chose incroyable ! On m'apporte au moment où j'écris ceci un numéro de la Presse (8 juillet 1859), où M. Paul de Saint-Victor a écrit ce que j'allais dire, et l'a écrit magnifiquement :
« Le Miserere de Verdi a été, dans ces derniers temps, la grande lamentation de l'Italie.... Les plaintes qu'il lui était interdit de faire éclater, elle les exprimait par ce chant tragique, que ses maîtres applaudissaient sans en comprendre le sens. — Voilà trente ans que l'Italie conspire en musique. Les passions, les ressentiments, les vengeances que l'espionnage refoulait dans son cœur et étouffait sur ses lèvres se réfugiaient dans ses opéras ; elle y entonnait librement les hynmes de l'espoir et de la menace. Chacune des grandes figures, chacun des grands airs créés par ses génies lyriques personnifiait une idée de haine ou de délivrance. La note voilait la parole, le poignard s'enveloppait de fleurs. L'allusion vengeresse s'attachait à tout ; son rire même était sardonique. — Lorsque vous entendiez au théâtre des huées moqueuses saluer l'apparition de Basile dans le Barbiere, ce n'était pas au virtuose fripon de Beaumarchais et de Bossini que s'adressait cet enthousiasme ironique. — Non; Basile s'élevait à la hauteur d'un symbole; il grandissait, ombre fantastique, et son long chapeau aux ailes flasques de chauve-souris laissait entrevoir, en s'ouvrant, la face jaime aux yeux bistrés qui pèse depuis trois siècles sur l'Italie, comme un cauchemar. Ce n'était plus un homme, c'était une Légion : sous le noir manteau qui bat ses talons, grouiUaient et
grimaçaient mille figures grotesques et sinistres, d'espions, de ruffiens, de tartufes et d'énergumènes. — « Si le monde n'avait pas le soupir, le monde étoufferait, > dit un proverbe africain. La musique était pour l'Italie ce soupir qui dégonfle les seins oppressés. Le secret qu'elle ne pouvait crier à haute voix, elle le confiait aux instruments et aux mélodies, comme ce personnage antique qui disait les siens aux roseaux sonores. — « L'expression souffrante de la figure, — dit Henri Heine, dans ses ReisebUder, — est surtout visible chez les Italiens, quand on parle avec eux des malheurs de leur patrie, et Ton trouve assez d'occasions de ce genre à Milan. C'est la blessure la plus douloureuse au cœur des Italiens, et ils sont pris de mouvements convulsifs quand on la touche même légèrement. Us ont alors un certain mouvement des épaules qui vous émeut d'une singu- >t lière pitié. Un de mes Anglais regardait les Italiens conmie indifférents en politique, parce qu'ils semblaient nous écouter avec insouciance, quand nous causions, nous autres étrangers, de la politique sur la guerre de Turquie ou sur l'émancipation des Irlandais : et il fut assez injuste pour s'en exprimer avec ironie vis-à-vis d'un de ces Italiens pâles, à barbe noire. Nous avions vu la veille représenter un opéra nouveau à la Scala, e entendu le tapage furieux qui se fait d'ordinaire en pareille solennité. — Vous autres Italiens, disait le Breton à l'homme pâle , paraissez être morts pour tout, excepté pour la musique, qui a seule encore le privilège de vous inspirer. — Vous nous faites tort, dit l'homme pâle en haussant les épaules. — Hélas ! continua-t-il avec un soupir, l'Italie rêve assise sur ses ruines, et si quelquefois elle s'éveille et bondit à la mélodie de quelque chant, ce n'est pas pour le chant en lui-même, mais pour les sentiments que l 'Italie a toujours portés dans
son sein, et qui débordent alors avec fureur.... et telle est la raison du vacarme que vous avez entendu à la Scala. »
Ge sentiment italien anime et remplit les odes les plus vides ; et celles de Prati en sont toutes frémissantes, du premier au dernier vers. On a donc mal fait de malmener récemment, dans la Revue des Deux^MondeSy ce poète d'une verve si abondante et d'une si riche imagination. J'ai beau examiner tous nos rimeurs de France, y compris M. de Laprade, qu'on vient de faire académicien, et je ne vois pas que la pensée les étouffe. Ceux qui disent quelque chose (Laurent Pichat, par exemple, ou Maxime du Camp) sont traités de démagogues ou d'idéologues : horribles désinences qui injurient de grands motSé
Le Tyrolien Prati est donc le barde officiel du Piémont : cela prouve que le Piémont n'est pas riche en poètes. C'est une gloire dont il peut se passer pour le moment. Q en a d'autres qui lui font assez d'honneur.
Hier encore on disait à lltahe : < Tu es une nation brisée à laquelle il ne reste que des hommes extrêmes : des révolutionnaires ou des tyrans. Tu ne te rallieras jamais, tu n'existes plus. » Le Piémont a répondu : « Je suis le lien et Tentre-deux, j'ai raUié la nation, elle existe! » £t le Piémont a réhabiUté l'Italie, comme Victor-Enunanuel avait réhabihté Charles^Albert.
On n'a qu'à faire un pas dans Turin pour voir ce fait singulier : la satisfaction de la conscience nationale, la gaieté tranquille d'un pays qui fait sa tâche et son devoir. C'est une ville en fête et qui se réjouit de ce qu'elle est. L'armée est chérie par le peuple : la Piémontaise ne veut pas épouser l'homme qui n'a pas été soldat ; c'était, encore l'an dernier, tout le contraire
LES PIÉMONT Aïs. 411
en Toscane ^ Les jardins publics sont remplis de statues qui apprennent au peuple les gloires d'hier : Cesare Balbo, pensif et grave, y revit en marbre, méditant sur les espérances de l'Italie, qui sont aujourd'hui des réalités; plus loin, le général Guglielmo Pepe parait s'élancer de son piédestal pour bondir au delà du Pô, en foulant aux pieds Tordre du roi qui le rappelle. Et Ton a l'autre jour encore élevé sur une place publique la statue colossale que j'avais vue en plâtre dans l'atelier de Vêla; ce magnifique soldat piémontais qui entre à Milan, en tenant à la main le drapeau de l'Italie.
Ah ! certes, l'Italie n'est plus la matrone éplorée, chef-d'œuvre de ce vigoureux statuaire, qui se tient accroupie, écrasée....
« Les cheveux dénoués, la robe tombante, les bras ployés sur les genoux qui les soutiennent, et retenant la tête qui se porte en a^'ant, les yeux fixes et tendus vers une seule pensée ;
« Pensée de désespoir qui, tyran" de l'esprit, en chasse violemment toute autre et y domine seule, et enlace toutes les autres puissances de la tête et du cœur;
€ Qui es-tu ?... quelle douleur sublime, immense, te pétrifie si profondémen, ô délaissée, que tu n'as plus ni larmes, ni sens?
« De ta blessure aussi j'ai l'âme frappée, car en te
1. Les jeunes Toscans faisaient alors tout leur possible pour échapper à la conscription. De tout temps, ils ont peu estimé le métier des armes. « Les Florentins, dit Sismondi, accoutumés à laisser le soin de leur défense aux mercenaires qu'ils trouvaient toujours prêts à trafiquer de leur yaleur, faisaient peu de cas du courage militaire qu'ils trouvaient si commun parmi des hommes qu'ils méprisaient. D'un autre côté, personne ne poussait plus loin qu'eux le courage civil et la constance dans les revers. » {Histoire de la liberté en Italie.)
voyant je pense à ma patrie^ comme toi misérable, belle et affligée comme toi M >
£t si l'Italie n'est plus cette douloureuse statue du Désespoir, c'est grâce k Turin qui l'a sauvée, qui Ta gardée, contenue dix ans, et qui maintenant la relève
et la venge.
Quel prodigieux travail que celui de ces dix années! Quel enfantement incroyable, quel déploiement iw^ttendu de puissance, de richesse et de grandeur ! Faire d'une province inconnue, plus arriérée que Naples et que Rome elle-même, un royaume souverain, qui règne moralement sur trente millions d'hommes et siège dans les conseils de l'Europe au même rang que l'Angleterre, la Prusse et les quatre empires du continent ! Couvrir le pays de chemins de fer, y improviser des ar^ mées et des citadelles, l'entraîner en avant bien qu'il £oit l'etardataire, et le retenir en même temps dans la sagesse ; l'affranchir du clergé, bien qu'il soit profondément catholique ■, et lui conserver en même temps toutes ses vertus ; le pousser enfin de toutes manières, dans toutes les voies, quel rêve!... et il fut réalisé.
Pour se donner une idée de ce développement inouï^ il suffisait d'entrer Tan dernier à l'Exposition piémon-
1. Ce sonnet sur la statue de Vêla, la Désolation, est de Maflei. encore un poëte contemporain , traducteur excellent de ScbiUer et de Milton.
2* Un médecin piémontais de mes amis, très-instruit pourtant, irès-cultivé, très-libéral et qui a?ait étudié avec moi en Allemagne, voulait se défaire d'un livre de Guerrazzi qi^*il trouvait impie. Je lui offris un jour de le lui acheter; il me promit de me ie donner le lendemain. Mais , dans la nuit, il lui vint des scrupules. Il se demanda s'il n'aurait pas tort, lui catholique, de mettre ce poison dans les mains d'un philosophe. Après de mûres réflexions, il décida qu'il aurait tort. Ki il m'envoya en place les iables de Calvi, écrites en dialecte piémontais, salées au gros sel, mais d'une franche bonhomie et d'une moralité irréprochable.
taise, et de regarder en courant tout ce qu'avait pu produire Tindustrie naissante, dans ce pays fécondé parla liberté. L'utile et le frivole, les machines puissantes et les tissus légers, les instruments de labour et les fanfreluches, il y avait de tout : il savait tout faire, ce jeune Piémont qui touchait à peine à ses dix ans. J'ai vu à son Exposition des soies et même des soieries à défier presque les nôtres, et des meubles qui m'ont fait regretter de n'être pas le marquis Ala Ponzoni. Ce gentilhomme était le marquis de Garabas de l'Exposition : il l'avait achetée presque tout entière. Pas de splendide étoffe en velours, pas de chêne sculpté, pas de curiosités, pas de folies où on ne lût cette phrase sacramentelle : c Acquis par le marquis Âla Ponzoni. > Ce généreux accapareur avait tout pris, sauf, pourtant, un magnifique bahut, œuvre de Bertolotti de Savone : il avait bien voulu le laisser au roi Victor-Emmanuel.
J'ai remarqué parmi ces merveilles un lit à colonnes en noyer d'Inde sculpté, garni en bois de rose, avec des ornements insérés en ébëne : il ne coûtait que douze mille francs. #
Mais j'ai remarqué surtout l'étage inférieur du palais de l'exposition, consacré à ceux qui, conmie moi, avaient d'excellentes raisons pour renoncer au noyer d'Inde. C'était un corridor modeste où le beau monde ne s'arrêtait pas. Je l'ai trouvé cependant bien plus intéressant que les grandes salles peinturlurées et dorées du premier étage. C'était l'exposition du peuple, où régnait l'émulation du bon marché. J'y ai vu des châles tartans à vingt-cinq sous le mètre : ils avaient été achetés par la princesse de Savoie, probablement pas pour elle. J'y ai \ni des chapeaux de feutre à vingt sous, et des chaises de paille solides et point disgracieuses à trente-
deux sous, acquises, comme tout le reste, par le marquis AlaPonzoni. Enfin du papier peint, à quatre-vingts centimes le rouleau; pour quelques francs, Touvrier avait de quoi égayer sa mansarde. Égayer est le mot : c'était une joie pour les yeux que ces fraîches et modestes peintures qui tapisseront demain des greniers. Heureux pays qui résout tranquillement le grand problème social, le luxe du pauvre !
Ainsi dans sa bourgeoisie, moins éclairée et moins distinguée, en général, que celle des autres provinces italiennes (a-t-on remarqué que presque tous les Piémontais supérieurs ont appartenu à la noblesse, depuis Alfieri jusqu'au comte de Gavour) ; dans sa bourgeoisie, disons-nous, le Piémont compte déjà des industriels, en attendant des poètes et des artistes. Des artistes, d'ailleurs, il en a déjà. Je n'en veux signaler que deux, parce qu'ils commencent à peine et que je serai le premier peut-être à les nommer. Ils sont élèves de Yela, qui n'est à l'Académie de Turin que depuis deux ans, et qui ne Tétait que depuis un an quand j'ai \ii les coups d'essai de ses deux . disciples. C'étaient deux statues pleines de crânerie et d'entraînement; i'une représentait Pietro Micca, le jeune soldat italien qui, en 1706, dans la guerre contre nous, mit le feu à une poudrière. On le voit s'élancer en avant la mèche à la main. L'autre figure cet héroïque gamin de Gènes, nommé Balilla, qui jeta en 1 740 la première pierre contre les Autrichiens et conmi^aça la révolution. Il est pris sur le fait au moment où il va lancer son caiUou; l'expression et le mouvement de ce David en haillons sont rendus avec une vérité vivante. Voilà deux jeunes patriotes illustrés par deux jeunes sculpteurs : Giuseppe Gassalo, Piémontais, et Yincenzo Giani, de Gôme. Lors de mon séjour à Turin, l'Académie venait de couronner ces œu-
LES PIÉMONT Aïs. 415
yres de jeunesse, et le Parlement avait ordonné qu'elles fussent coulées en bronze aux frais de l'État.
Ainsi déjà des artistes, improvisés en moins d'un an, et déjà surtout des hommes politiques! Ces habitudes parlementaires si difficiles à prendre qu'elles nous manquaient encore en 1848, après trente ans et plus de noviciat, le Piémont les a adoptées du premier jour, avec une modération, une dignité sans exemple. On dirait maintenant que ce pays a été constitutionnel depuis sa naissance, et qu'on nous raconte aujourd'hui des fables de Tautre monde en nous redisant les faits et gestes encore si récents du roi Charles-Félix.
«Tai suivi ces hommes à l'œuvre ; j'ai vu dans leurs maisons, dans le monde ou au Parlement quelques-uns de ceux qui, à divers titres et dans les camps opposés, ont fait le plus parler d'eux : La Marmora, Azeglio, Lanza, Deforesta, Mamiani, Solaro délia Margarita, Farini, Rattazzî * , Buffa , Tecchio, Correnti, Gallori, Valérie, Robecchi , Broffério, Sineo, l'ancien ministre, dont le nom revient souvent dans les discussions; et je regrette de ne pas écrire un livre politique. J'aurais beaucoup à dire sur les capacités des uns, sur l'éloquence des autres, sur l'attitude du peuple qui les écoute et qui déjà plusieurs fois {à propos des couvents, par exemple, et à propos des mesures sur l'assassinat politique) a traversé des crises violentes avec un sens politique, un calme et un aplomb de vieux citoyens.
1. M. Rattazzi, jurisconsulte et homme d'État d'une valeur éprouvée, est l'auteur du Code commercial du Piémont. On lui doit aussi la loi sur la suppression des couvents (pour laquelle il a soutenu victorieusement vingt-deux jours de discussion au parlement et quinze au sénat du royaume) , et la loi sur le mariage civil qui a été repoussée par l'influence encore toute-puissante de la tradition. Je parlerai longuement de M. Rattazzi quand j'étudierai plus spécialement l'Italie politique.
Je veux seulement inviter le lecteur à l'audience que .j*ai obtenue la veille de la guerre, chez le plus habile et le plus heureux de ces hommes éminents. Nous allons aborder M. Camille de Cavour.
Je me rappellerai toute ma vie ce quart d'heure d'attente, dans un salon du ministère. Il y a des gens bien heureux ; ils seraient entres chez Gœthe ou chez Wa^ shington avec cet air libre et dégagé dont on accoste un gentilhomme ou im millionnaire quelconque. Il semble qu'à leurs yeux rien ne soit plus conomun qu'un grand honune; ils font de lui leur camarade après les premiers compliments, et se regarderaient comme fort humiliés s'ils croyaient avoir affaire à un être supérieur. A leur «vis, il suffit de linge frais et d'une paire de gants pour être l'égal de tout le monde. J'ai toujours envié ces Français-lë.
Pour moi, j'ai une déplorable habitude. Avant d'aborder un homme célèbre, je résume à part moi ce qu'il est et ce qu'il a fait. Ce résumé finit infailliblement par me donner une frayeur extraordinaire. U est rare qu'aux moments où j'ai entendu mon nom jeté pour la première fois de l'antichambre au salon ou du salon au cabinet de travail d'un honame illustre, je n'aie pas formé dans le plus profond de mon cœur le vœu très-sincère de n'être pas reçu.
Imaginez-vous donc cet affreux quart d'heure au palais du ministère, quand je me fus assuré, d'après le bruit particulier de la salle voisine, qu'il n'y avait plus qu'une cloison fort mince entre M. de Gavour et moi. Je repassais toute la vie si pleine de cet Italien toutpuissant; je le voyais d'abord publiciste en France, où ses premiers articles dans la Revue nouvelle appelèrent déjà l'attention des esprits sérieux; puis, en 1847, publiciste à Turin, où il fonda le Risargimento (la Résur-
rection), run des premiers journaux de l'Italie nouvelle. J'avais cette feuille devant les yeux; j'y relisais ce fameux article où, pour la première fois, avec un tact exquis, on demandait au roi Charles-Albert de quitter la dangereuse arène des commotions irrégulières pour ouvrir la pacifique enceinte des discussions légales, î^uis, après 1848, je retrouvais le même homme contenant la révolution qu'il avait soulevée et compromettant sans peur sa réputation de libéralisme, pour sauver la nation de ses propres excès. Je le voyais préparer ainsi, du premier moment, dans un temps de crise et de fièvre, les jours de calme et de santé qui devaient venir après la guerre et qu'il a fait durer si longtemps. Encore un pas (la pensée marche vite), et je le retrouvais orateur au Parlement et plaidant pour les réformes et les progrès qu'il fallait désormais provoquer et soutenir. Puis plus haut, ministre du conmierce arborant le drapeau du libre échange, restaurant les finances perdues, et faisant sortir par enchantement des caisses vides assez d argent pour couvrir le pays de chemins de fer. Je le voyais enfin ce qu'il était l'an dernier, à la tête de deux ministères, président du conseil, on aurait pu dire premier ministre. Et tout ce qu'il avait fait de merveilleux depuis six ans qu'il était au pouvoir me revenait à la fois à l'esprit : les partis maintenus en balance, les uns excités, les autres calmés, l'industrie en progrès, les libertés conservées, le potivoir clérical atténué, moralement vaincu; la guerre d'Orient, cette magnifique idée si hardiment conçue : vous rappelezvous le commentaire immédiat de notre Mœiiteur : « L'aimée sarde a pris sa part des périls ; elle partagera l'honneur et la gloire des succès. Associés dans la guerre, les gouvernements anglais, français et piémontais le seront encore dans les négociations, lorsque la
paix sera conquise par leurs armes. Dangers, honneurs, avantages, tout sera partagé. » La guerre d'Orient, disais-je, qui mit le Piémont au rang des grandes puissances; puis le congrès de Paris, cette première réponse au congrès de Vienne, cette assemUée de monarchies où la question italienne fut nettement posée pour la première fois et l'alliance avec la France, avec la Russie, resserrées dès lors contre l'Autriche, les sacrifices demandés et obtenus pour s'assurer l'appui de nos ar- ^ mées, la propagande italienne, la propagande universelle, l'attention du monde soulevée, concentrée sur cette province de rien qui était déjà l'Italie ; enfin le voyage récent de Compiègne, que l'Europe venait de suivre avec angoisse, pressentant dès lors la revanche deNovare et la résurrection de Marengo ; et tout cela, en moins de six ans, rêvé, présagé, accompli par un seul homme!
Aussi, quand je me fus rappelé toutes ces choses et demandé de quel droit j 'allais entrer, moi chétif , dans cette existence si vaste et si pleine, et qui suffisait à peine à tous ses devoirs en consacrant, chaque jour, quatorze heures au travail, je reculai malgré moi vers l'antichambre, derrière le Mincio, comme l'Autriche, quand un huissier quelconque vint me chercher jusqu'à la porte, en me disant que M. de Gavour serait enchanté de me recevoir.
Je repassai le Mincio, toujours comme l'Autriche. Je suis sûr que, l'empereur François-Joseph, en opérant cette manœuvre, dans la nuit qui précéda SoUerino, n'était pas si troublé que moi.
£h bien! je fus vite rassuré, et tout à fait; et si j'avais, comme M. Taine, le talent et le besoin de formuler en un mot mon impression, j'écrirais ceci^ non sans m'en étonner moi-même un peu :
« M. de Gavour, c'est un sourire. »
LES PIÉMONT Aïs. 419
Sourire de bonne humeur et de bon accueil^ vous mettant à l'aise au premier abord, trè&-iin et très-gai dans l'entretien et entrant volontiers dans les sujets les plus graves, qu'il éclaircissait tout à coup, très-\if et très-net, partant comme un éclair pour vous faire ouvrir les yeux et tout voir : un de ces sourires pleins d'esprit et qui vous en donnent.
Nous avons beaucoup causé du présent livre, qui était encore à faire, et naturellement des hommes et des choses dont je serais appelé à parler. J aurais voulu pouvoir sténographier cet entretien et noter tous les mots ingénieux que j'ai recueillis sur la bouche de M. de Cavour. J'en ai gardé cependant quelque&-uns qui m'ont frappé, celui-ci, par exemple, qui est pourtant bien simple :
« Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Man* zoni, et, n'étant pas écrivain moi-même, je ne me reconnais aucun droit de le juger; mais j'ai lu ses livres, et il est, à mon sens, le premier poète contemporain de l'Italie. »
Je cherche l'homme d'État, en France, qui parlerait de M. Victor Hugo ou de M. de Lamartine avec autant de discrétion et de respect.
Sur la question romaine, voici ce que m'a dit M. de Cavour : « Je ne vous conseille pas d attaquer les dogmes cathohques; vous feriez de la peine et vous vous rendriez suspect à beaucoup d'Itahens qui les croient très-sincèrement. Quant au gouvernement temporel, c'est autre chose. Ce n'est plus une question religieuse, mais une question poh tique, et je l'ai posée moi-même au Congrès de Paris. Un gouvernement qui, pour se soutenir, a besoin de deux armées étrangères, ne peut être qu'un danger permanent pour l'indépendance de l'Italie. »
Sur le Piémont : « C'est un pays, avant tout, dévoué à son roi, et plutôt stationnaire. Il nous a fallu quelque peine pour lui faire accepter la Constitution ; si on la lui retirait demain, il ne se révolterait pas pour la reprendre. Vous ne savez pas ce qui a rendu nos succès si faciles et si rapides? C'est que le ministère est plus avancé que le pays. »
Sur l'opposition avancée : « Elle est beaucoup plus sage et plus dévouée au gouvernement qu'on ne le croit en France. Nous sommes très-heureux d'avoir une gauche au Parlement : elle nous gêne beaucoup moins queJa droite. Elle nous est même utile au besoin; elle nous stimule et nous empêche de nous endormir. Le roi, dans ses affaires particulières , appelle volontiers, consulte et emploie l'avocat Brofferio , qui est quelquefois républicain. Si je voulais donner ma démission, mon adversaire le plus fidèle, M. Valérie, viendrait me supplier de n'en rien faire. »
Enfin, sur les sectaires : « Sans les ménagements que j'ai à garder envers les gouvernements étrangers, voici ce que je ferais contre ces ennemis de l'Italie. Je les rappellerais à Turin et je les condamnerais à exposer librement leurs idées, en plein jour, en pleine rue du Pô, sous les arcades. Au bout d'un mois, convaincus de leur impuissance, ils seraient morts de colère, ou convertis. »
Que dites-vous du pouvoir qui peut teniF ce langage et montrer cette indulgence impunément? N'est ce pas vrai que le gouvernement le plus fort est celui qui a le moins besoin de l'être?
Les ennemis de M. de Cavour, — il en a beaucoup, surtout en Autriche, — ont cherché quel reproche ils pourraient lui faire, et ils n'en ont pas trouvé de meilleur que celui-ci, c'est un ambitieux.
c L'ambition est de toutes les âmes, a dit Chateaubriand, elle mène les petites, les grandes la mènent. » Il parait bien que M. de Cavour a mené la sienne, puisqu'elle ne se déclare qu'à cette heure, après sept ans de pouvoir.
Discutons pourtant : ambitieux de quoi ? Ce n'est pas d'argent : ceux qui veulent s'enrichir, à Turin, ne se font pas ministres. Ce n'est pas de crédit ni de faveur : voilà sept ans que M. de Cavour est arrivé aussi haut qu'il pouvait monter. Ce n'est pas de plaisir : il travaille quatorze heures. De quelle ambition peut-on l'accuser?
Le voici : d'avoir voulu accroître son pays qui" n'a pas cinq millions d'habitants, lui conquérir nos armes, le venger et le sauver de l'Autriche, le mettre au rang des grandes nations. Son ambition, la voilà : j'en* connais de moins belles.
Et il Ta réalisée. La guerre, nécessité fatale, a éclaté. Jja moitié de l'Italie est déjà libre et réunie sous la dictature du roi Victor-Emmanuel. Comparez ce mouvement avec celui de 1848; rappelez-vous la première guerre italienne, héroïque et glorieuse autant que la noire, mais lancée au hasard et sans frein, comme un cheval emporté. Rappelez-vous les divisions, les rancunes et les défiances qui l'ont perdue ; l'obstination du roi, qui repoussait nos secours et répétait le mot du poète : ritalia farà da se ! — l'hostilité des paysans qui regrettaient l'Autriche, l'hésitation des Milanais qui redoutaient Charles -Albert ; les glorioles municipales qui mettaient leur clocher au-dessus de l'Italie ; la défection des sectaires qui voulaient la démocratie avant l'indépendance et qui brisaient l'union SOI nom de l'unité, sans parler des coups d'Etat, des désertions et des trahisons qui aboutirent au Congrès
de Gaête. Maintenant ces conspirations sont désarmées; les défiances, les rancunes, les divisions n^existent plus. La France a tendu son bras par-dessus les Alpes à sa noble sœur italienne. Turin ne dit plus comme autrefois : « Je suis la première, parcd que j'ai la liberté- » Milan ne dit plus : « J'ai la couronne de fer et le trône des rois antiques. » Naples ne dit plus : « Je suis la plus peuplée et la plus riche. » Ni Florence : « Je suis Athènes! » Ni Rome : c Je suis Rome ! > — Mais les villes qui ne peuvent se lever ont donné des secours et des hommes, ou tout au moins des proscrits; mais celles qui pouvaient se lever ont pris les arm^, sans s'inquiéter de la place à conquérir ; elles combattent pour descendre au second rang, pourvu que la patrie commune existe l On ne demande plus ni la république, «ni la constituante, ni la primauté, ni Tunité ; mais chacun ajourne ou sacrifie son rêve ou son droit, et vingt millions d'hommes au moins n'ont maintenant qu'un seul cri : l'Italie !
Voilà ce qu'a fait le Kémont, en dix ans à peine, par la sagesse de son peuple, le génie de son ministre ^ et la loyauté de son roi.
1. C'est, on le voit, avant la démission de M. de Cavour qu'a été écrit ce chapitre. L'auteur n'en retranche pas un mot.
Ce livre, conçu depuis longtemps, préparé par de studieux voyages et par vingt ans de séjour en Italie, est né pendant la guerre, entre le discours de Victor- Emmanuel et la victoire de Solfenno. Les derniers chapitres, écrits au bruit des triomphes, sont pleins d'espérances et d'illusions. Depuis lors, les déceptions sont venues. Cependant Tauteur n'a rien à modifier dans cette étude. Il n'a pas posé une seule question qui ait changé de face ; il n'a pas dit un mot qui ne soit resté vrai.
Il a essayé, avant tout de répondre aux préjugés de la foule. Les pathétiques lamentations de certains écrivains, les mensonges intéressés de certains diplomates ^avaient répandu l'opinion que l'Italie n'existait plus. L'auteur a voulu prouver qu'elle existe. Ce qui fait les grands siècles, ce sont les grands écrivains ; l'auteur s'est efforcé d'établir que, depuis Foscolo jusqu'à ce jour, les grands écrivains surabondent. Et, en les étudiant dans leurs actions, plus encore que dans leurs œuvres, il a tâché de démontrer qu'en Italie, de notre temps, les modèles de style ont été des exemples d'honneur; les poètes, des citoyens ; les penseurs, des hommes. Tous, plus ou moins, depuis quarante ans, ont soufi'ert pour
leur cause en ce pays fidèle où , pour un apostat , vous comptez cent martyrs.
£t ici encore, les événements de cette année sont venus confirmer notre thèse. Le mouvement spontané de lltalie unanime , son courage pendant la guerre et sa sagesse après la paix : la fidélité de sa reconnaissance après une désillusion qui aurait pu tourner en ingratitude, la dignité tranquille et patiente de ses délibérations, la conduite des duchés, de la Toscane, où Ton ne distingue plus les patriotes des patriciens; la magnifique attitude de cette nation qui convertit l'Europe à sa cause et qui déconcerte la diplomatie à force de modération, de persistance et de loyauté : tout cela prouve hautement que Tauteur a raison et que Tltalie existe.
Un dernier mot aux Italiens.
Ce livre manque sans doute un peu de justice et d'harmonie ; il n'en dit assez sur personne et beaucoup trop peu sur quelques-uns : plusieurs y sont déplacés ou négligés, oubliés peut-être, mais ce n'est pas la faute de l'auteur. Il vient d'essayer un travail qui n'avaii jamais été fait, même en Italie. Il s'est aventuré le premier dans cette étude, en parcourant sans guide un pays qui s'ignore lui-même, car Venise ne sait pas ce qui s'écrit à Naples, et Naples n'ose lire ce qui s'imprime à Turin. L'auteur a dû recevoir ses matériaux de toutes mains, pêle-mêle, au hasard de ses rencontres : de là quelques bonnes fortunes peut-être, mais une inévitable disproportion dans ses renseignements. De plus, écrivant pour la France, il a dû songer à son public autant qu'à son sujet, et renoncer à dire tout ce qu'il savait pour ne pas fatiguer l'attention ni provoquer l'impatience. « L'essentiel pour vous et pour nous est que vous soyez lu, » lui a dit M. de Gavour.
Qu'on veuille donc bien lui pardonner ce qui manque
à cette étude et qu'on ne prenne pas toujours sa réserve pour de Tignorance et sa précision pour de la légèreté. Il n'a jamais eu la prétention d'offrir au monde une œuvre complète, achevée. Ceci n'est qu'un livre de benne foi qui ne sera peut-être pas tout à fait inutile si quelques esprits sérieux , après l'avoir lu , confessent que riTALIE N'EST PAS LA TERRE DES MORTS.
Paris, 20 septembre 1859.
L'opinion d'un étranger et de beaucoup d'-autres. — Que l'Italie n'a plus de poètes. — Qu'elle n'a plus d'artistes.
— Qu'elle n'a plus d'hommes. — Qu'elle n'a pas d'id^Scs.— Qu'il ne lui reste rien de sa révolution. — Un mot d'Ugo Foscolo. — Un fragment de ses Sépulcres. — Deux trèshumbles souhaits de l'auteur 1
Son tombeau. — Sa spécialité. — Sa vie. — Les souvenirs de Pise. — Premiers bêlements lyriques. — La guillotine à vapeur. — Résignation et projet de changer de vie. — Le Dies Irœ. — L'histoire d'une Boite. — Le toast de Girouette. — L'opinion de M. Planche. — Giusti et Béranger. — Le prétérit plus-que-parrait du verbe Penser.
— L'avis pour un septième congrès de savants. — Le papat du pape Pierrot. — La célébrité anonyme et clandestine. — Giusti et Alfred de Musset 13
Les deux oreilles du docteur Pancrace. — Pourquoi Dante a nommé son poème Comédie. — La Babel littéraire et la confusion des langues. — Le patois conservé par ordre.
— Les puristes de* la rue. — Gingillino. — Le roi Soliveau. — Le poète et le grand-duc. — Un sonnet inédit de Giusti. — Ses derniers jours et sa mort 29
Les deux écoles littéraires. — Catholiques et protestants. — Le cathoitcisme romantique. — La conversion de Manzoni. — Berchet : Il Rimorso. — Tommaso Grossi : la Fuggitiva, la Rondinella. — Silvio Pellico. — Le Journal bleu. -— L'opinion littéraire de l'Autriche. — Manzoni, artiste catholique , réformateur sans le vouloir. — Le Cinque Maggio. — Ceux qui se résignent 47
Le désert italien en 1821. — L'oasis florentine. — Les émigrés napolitains : Borrelli, Poerio, etc. — Une lettre inédite de Gabriele Pepe sur son duel avec M. de Lamartine.
— Bologne. — Pietro Giordani. — Les légations données ou rendues. — Du danger qu'il y a de louer les souverains.
— Giacomo Leopardi. — Le palais Buondelmonte. — Jean - Pierre Vieusseux 66
Vï
Le dortoir toscan. — L'histoire de Pietro Colletta. — L'illusion de l'abbé Pacchiani. — Le professeur Rosini. — Raffaele Lambruschini. — Le marquis Ridolfi; sa popularité; l'auberge illuminée. — Le marquis Gino Capponi; ses amitiés. — Un calembour de Machiavel. — Libri, tant qu'il fut Italien. — Débuts de Mamiani, Guerrazzi, Mon- ' tanelli, Mazzini, Tommaseo. — Florence, ville italienne; l'esprit antipapal. ~ G. B. Niccolini. — Nabuchodonosor et Napoléon. — Antonio Foscarini et Delphine Gay. — Les terreurs classiques. — Giovanni da Procida ; mot du ministre d'Autriche. — Ludovico Sforxa. — Filippo Stroxxi, — La prétendue folie de Niccolini 85
Une anecdote du ix* siècle. — Le âcerdoce^ l'empire et la. réforme. — L'histoire d'Arnauld de Brescia. — La tragédie de Niccolini vue du Capitole. — Niccolini et Gioberli 104'
GIACOBIO LEOPARDI.
Philologue à seize ans, académicienr à dix-neuf, misanthrope à vingt. — Ses premières études. — Son voyage à Rome. — Ce quMl pensait des Romains. — Ce qu'il pensait des Français. — Comment, de savant, il se fit poète. — Ses amours à Florence. — Sa pauvreté. — La .dédicace de ses poésies 126
Ses œuvres. — Ses lettres publiées à tort. — Ses idées. — L'histoire du genre humain, en dix-sept pages. — Dialogue entre Malembrun et Farfadet. — Entre une âme et la nature. — Entre la terre et la lune. — Le christianisme de Leopardi. — L'impossibilité du plaisir. — La sublimité de l'ennui. — La Mort, dialogue entre Ruysch et ses momies. — Le secret de Socrate et de Leopardi. — La forme du poète •. 140
Une amitié italienne : Leopardi et Antonio Ranieri. — La maladie du poète, sa vie à Naples, son dernier jour, sa mort : récit inédit de Ranieri. — Le tombeau de Leopardi. — Les corbeaux réclament son cadavre. — Leopardi jésuite ! — Une jolie lettre du P. Scarpa. — Réponse de Gioberti 158
l'histoire guelfe.
Ranieri romancier, puis historien. — la question lombarde.
— Carlo Troya. — Ses articles en 1820. — Son exil. — Comment il découvrit la Divine Comédie et comment il devint guelfe. — Le lévrier de Dante. — Troya défenseur de la cour de Rome, rappelé à Naples et protégé. — Ses œuvres, sa place comme historien, sa méthode empirique.
— Son ministère en 1848. — Un mot du roi de Naples. — Rome et la Russie. — La mort de Troya, ses funérailles.
— La question romaine .. 176
l'histoire italienne.
Antonio Ranieri. — Son histoire. — Ses conclusions en faveur des Lombards. — Ses idées morales. — Sa méthode historique. — Ses autres ouvrages. — Persécutions contre lui. — Encore un mot du roi Ferdinand. — Ce qu'il faudrait à l'IUlie 1 93
Gluseppe Poerio dans la fosse de Favignana. — Son premier exil. — Sa protestation au parlement. — Son second emprisonnement, son second exil. — Son éloquence. — Orateurs napolitains : Borrelli , Lauria , Niccolini. — Alessandro Poerio; son exil, sa conversion , son aptitude aux langues, ses poésies, ses actions, ses combats, sa mort. — Une belle lettre du général Pepe. — Une mère . italienne :Caroliiia Poerio. — RafTaele Poerio, Leopoldo Poerio. — Carlo Poerio : ses trois premières arrestations.
— Les patriotes de Naples. — Les frères Rossarol. —
— Carlo Poeno au ministère, au parlement, en prison,
au bagne 203
LA POâSIE POPULAIRE.
Le dialecte de Naples. — Les Chante- Histoires. ^ Les poêles qui ne savent pas lire. — Les collaborations sous la grotte de Pausilippe. — Chansons populaires: le Souper ^ la Capuanaj Graxiellay etc. — Les filles de Naples, l'amour aux fenêtres. — La musique populaire. — La littérature en patois. — Un mot de Nicola Capasso. — Giulio Genoino. — Sacco, l'improvisateur. — La chanson patricienne. — Achille de Lauzières : la Tarentelle , le Petit baiser 220
Mort de Brighella, de Gianduja, de Meneghino, du docteur Gratien, de Meo Patacca, de Cassandrino. — Stenterello fait de la politique. — La tragédie populaire à Rome. — Anecdotes sur le public romain. — Filippo Tacconi. — Une soirée dans une ostérie du Ghetto. — L'artiste plastique. — Mésaventures d'un souffleur. — Pulcinella : d'où il vient et ce qu'il est. — Molière à Naples. — San Carlino : la Comète du 13 juin. — Pasquale Altavilla. — Les enfants de la Madone 248
La censure en Italie* — Bévues des censeurs, petites ruses 4es écrivains. — Titres postiches. — P. de Virgilii. — Niccola Sole. — Naples exilée à Turin. — Imbriani , Scialoia, Mancioi, laura Mancini, Mariano d'Ayala, Pietro Leopardi, San Donato, etc. — Les soldats de l'indépendance : le général Ulloa, Cosenz, etc. — Les Siciliens : Perez, Giudici, Ferrara, la Farina. — Michèle Amari : comment fut publiée son hi^oire des Vêpres. — Où sont maintenant les Siciliens 264
432 TABIJ5 DES MATIÈRES.
Le Mont-Cassin. — Une improvisation de Niccola SoU. — Rome, le néant. — Là Lombardie, rAutriche.— L'empereur et les savants. — Une proclamation de Radetzky. — Giuseppe Ferrari. — Carlo Catianeo. — Giuseppe Révère. — Dali'Ongaro.— 11 Crepuscolo.— Cesarc Canlù.— Aleardo Aleardi , un poète ; son tableau des Maremmes. — Venise en deuil.— Souvenirs de Manin.— Florence, la Genève italienne. — Les jésuites. — Les protestants. — Les petits abbés. — Le sénat de l'Italie. — Les théâtres. — L'historien Atto Vannucci. — Montanelli : un lyrique 282
xvm
F. D. GUBRRAZZI.
Sa poétique, sa pensée, sa forme, son scepticisme. — Sa vie écrite par lui-même. — Un vieux Toscan. — L'université de Fise : premières persécutions. — Le plat de fraises.
— Premières prisons, deuxièmes prisons, troisièmes prisons, etc. — Les quarante mille fusils. ^- Une visite d'espion. — L'Ile d'Elbe. — Le siège de Florence. — La morte. — La rue des Tombeaux. — Guerrazzi au pouvoir, sa dictature, sa chute. — Dernières prisons, dernier exiL
— Une visite à Guerrazzi 307
GARIBALDI ET IfAZZINI.
La légende de Garibaldi. — Une poignée d'anecdotes. — Huit bateaux contre une escadre. — Les gauchos. — La part de la veuve. — Garibaldi en Lombardie, à Rome. — Sa retraite entre quatre armées. — La femme de Garibaldi. — La revue des morts. — Mazzini : le système et l'homme.
. — Mazzini et Giobertl 325
Les spiritualistes officiels en France. — Les catholiques en Italie. — Leur rapport avec les touristes anglais. — Une phrase de M. Quinet. — Pasquale Galluppi. — Les philosophes de la Renaissance. — Rosmini ; pourquoi il fut catholique. — Un mot de Pie VIII. — Le système de Rosmini) le saint -si monisme catholique. — Attaques des jésuites, défense des libéraux. — Rosmini en faveur; sa disgrâce. — Son voyage à Gaëte. — Sa statue par Vêla. — Une lettre inédite de Mamiani -. son autobiographie philosophique. — Une visite à Âusonio Franchi : souvenirs d'Allemagne. — Le P. Ventura et son homonyme 337
Ses systèmes. — Vu de Buonaparte. — Invectives contre Byron, Descartes, Pierre Leroux, la France, etc. — Gioberti philosophe: trop pratique pour la spéculation. — Mazzinieu et antimazzinien. — Le Primato. — Les Prolégomènes. — Cesare Balbo, les Espérances de Vltalie, — Une visite à Massimo d'Azeglio, écrivain, homme d'Stat, soldat et paysagiste. — Gioherti tout-puissant, ses triomphes, ses conquêtes : il devient pape. — Gioherti homme d'État : trop spéculatif pour la politique. — Ses désillusions, ses rétractations. — Le choco'at des jésuites 359
Ce qu'il fut et ce qu'il est. — Anecdotes des anciens règnes. —Victor-Emmanuel et Charles- Albert. — L'hospitalité piémontaise. — Terenzio llamiani, philosophe, jurisconsulte, homme d'Ëtat et poète. — Une visite à Tommaseo. — L'écrivain, le catholique, le citoyen. — Tommaseo et Manin. — Un prisonnier du Spielberg, le marquis Giorgio Pallavicino. — Souvenirs du carcere duro , les loisirs du bagne. — La faim , mort de Villa et d'Oroboni. — Le
moineau de Bachiega. — Le marquis et le voleur, compagnons de bagne. — Une prédiction de Metternich. ... 378
Caractère national. — Littérature politique. — Les jour- .• naux : VUnione. — Bianchi Giovini. — La Rivista contemporanea. — Modena, le tragédien. — Une réclame piémontaise. — h^poeta cesareOy Giovanni Prati. — Ses vers à son futur biographe. — La musique révolutionnaire. — Aspect de Turin , les statues de Vêla. — Histoire . de Dix ans (1S49-18Ô9}. — L'exposition piémontaise : l'étage des pauvres. — Les politiques. — Une visite à M. de Cavour. 399