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L'Italie estelle La terre des morts?

La Terre des morts. — L’opinion d’un étranger et de beaucoup d’autres. — Que l’Italie n’a plus de poètes. — Qu’elle n’a plus d’artistes. — Qu’elle n’a plus d’hommes. — Qu’elle n’a pas d’idées. — Qu’il ne lui reste rien de sa Résolution. — Un mot d’Ugo Foscolo. — (Jn fragment de ses Sépulcres. — Deux trèshumbles souhaits de l’auteur.

Le 2 novembre de l’an dernier, j’étais à Florence. C’est le jour où tous vont dans les cimetières pour rendre une pieuse visite à leurs bien-aimés endormis. J’allai voir les miens : ils sont dans l'église de Santa- Croce, le Panthéon de la seconde Italie. C’est là que Dante, Michel-Ange, Machiavel, Galilée ont leurs monuments. Heureux ceux qui se sentent le besoin de méditer et l’amour d’écrire! Ils retrouvent partout des frères ou des aïeux dans la famille universelle des penseurs et des poètes, et les plus petits, s’arrêtant devant

les tombeaux des plus illustres, peuvent se dire avec respect et avec orgueil : Voilà mes morts !

Mais, pour mon malheur, je montai ce jonr-là le perron de Santa Croce derrière un étranger loquace et sûr de son fait. Il était environné de femmes vêtues à la mode du jour, et leurs robes , comprimées à la porte, bouffèrent et ballèrent dans l’église avec une impertinence qui dut révolter les grands hommes de marbre, hôtes immobiles de ce monument. Je ne dirai pas le pays de cet étranger : je ne veux faire de tort à personne; je me borne à constater qu’il parlait beaucoup, et vivement, avec un aplomb qui ne faiblissait pas. Dès son entrée, il attaqua le style de l'édifice, le trouvant insipide et bâtard, ni germain ni toscan. Il était fort gai ce jour-là ; les tombeaux lui donnaient du piquant et de la verve : celui de Galilée l’amusa beaucoup par son air grotesque et rocqco ; il traita de guenons les trois statues accroupies sous le buste de Michel-Ange. Il ne vit que de l’outrecuidance dans la phrase inscrite sur un mausolée célèbre : Tanlo nomini nullurn par ingenium, Nicolaus Machiavdli. En lisant l’inscription du tombeau d’Alfieri, sculpté par Canova : Victoria Alfcrio Astensi, Aloïsia e principibus Stolbergis, Albaniæ comitissa, — il observa en ricanant que la comtesse d’Albany occupait dans ce latin beaucoup plus de place que sonpoëte. Devant le monument d’Alighieri, il lut dans son Guide que si Léon X n’avait pas refusé aux Florentins les reliques du grand gibelin, conservées à Ravenne, où elles sont toujours, Santa Croce montrerait maintenant aux étrangers son chef-d’œuvre le plus glorieux, le tombeau de Dante par Michel-Ange. Et, à cette occasion, l’homme que je suivais devint fort éloquent : il fit une prosopopée contre la papauté d’abord, puis contre la Divine Comédie, la poésie italienne et,

par extension, contre l’Italie. Enfin, pour se résumer, il montra aux crinolines qui l’entouraient ces deux haies de tombes illustres et répéta, en sortant, le triste mot du poète : Ceci est la terre des morts !

La terre des morts! Voilà déjà longtemps que j’entends répéter cette cruelle injustice. Ab! certes, des hommes pareils à ceux qui m’entouraient à Santa Croce ne se trouvent plus en Italie, mais où se trouvent-ils maintenant? Je connais nos chansons, nos statuettes, nos vaudevilles et notre planète Leverrier.... Mais Dante, Machiavel, Michel-Ange, Galilée? L’Italie est la terre des morts! Mais où donc est la terre des vivants?

Comptons nos contemporains ; nous ne citerons pas un nom auquel l’Italie n’en puisse opposer un autre, moins connu sans doute, mais non moins immortel. Au début de notre siècle, nous avons Napoléon, un Italien. La paix se rétablit, les lettres fleurissent. Il nous vient des poètes, l’Italie en compte plus que nous. Nous nommons Chateaubriand, qu’on ne lit déjà plus; l’Italie nomme Manzoni, qu’on lit toujours et qui écrit encore. Nous disons Béranger, l’Italie répond Giusti. Nous disons Lamartine, Hugo, Vigny, Barbier, Musset, l’Italie répond Foseolo, Monti, Niccolini, Leopardi, Grossi, Pellico, Berchet, Carrer, vingt autres que je passe. Plus près de nous, dans la génération nouvelle, nous ne trouvons plus en France que notre littérature aux camélias. La grande et sévère poésie règne toujours audelà des Alpes.

Mais laissons les poètes, prenons les artistes, puisque la décadence est surtout dans les arts. L’Italie n’a plus de Raphaël ni de Michel-Ange, d’accord, en avonsnous? Elle ne trouve plus les panthéons romains trop petits pour couronner ses basiliques, et la Renaissance

est tombée avec le catholicisme mi-païen qu’elle avait remis debout. J’y consens. Est-il né quelque chose ailleurs? Signalez-moi la religion qui a remplacé le catholicisme. Montrez-moi l’art qui a exprimé cette religion. Le premier de nos peintres en est encore à copier Raphaël. Et si, parmi les sculpteurs de notre siècle, nous cherchons, je ne dis pas le plus grand (ce serait à discuter) mais le plus célèbre, n’est-ce pas encore un Italien que nous aurons à nommer, Canova?

Un seul art de nos jours est en lleur et en grâce. Les peintres manquent de travail, et leur travail manque de public ; la foule passe indifférente devant les œuvres sérieuses : il faut, pour lui plaire, s’en tenir aux sujets qui la préoccupent et les rendre non pas esthétiquement, mais littéralement. Donnez-lui une bataille où chaque figure soit un portrait, ayez soin surtout d’inscrire sur le cadre, avec des renvois, les noms des modèles, et vous serez proclamé le premier artiste de l’univers. Mais l'art pur est impopulaire : il faut aux élus mêmes un critique qui leur dise : Admirez là! Les architectes n’ont plus à bâtir de palais ni de cathédrales, et on leur apporte des fonderies les matériaux que nos temps avares substituent aux entassements de marbre et de granit. Les sculpteurs, placés entre un art qui veut de la grâce et un siècle qui n’en a pas, doivent renoncer à l’un et copier le laid, ou renoncer à l’autre et copier l’antique. Je ne dis rien des poètes, leurs plaintes sont passées à l’état de lieux-communs....

/ Mais un seul art, disais-je, est compris de nos jours et, fécondé parle succès, produit encore : la musique. Eh bien! quel est le pays musical par excellence, je ne dis pas le plus savant, mais le plus inspiré, le mieux compris, d’où viennent les mélodies qui courent dans l’air et remplissent toutes les scènes des deux mondes?

Pour un Allemand aux incubations décennales, que d’Italiens multipliant h l’infini leurs immortelles improvisations : Rossini d’abord, le plus riche et le plus vivant des maîtres; Donizzetti, qui fit en huit jours Don Pasquale; (et quand on vint lui dire, l’anecdote est connue, que Rossini en avait mis quinze à écrire le Barbier de Séville : .Te le crois bien, répondit-il, il. est si paresseux!) Bellini, ce descendant de Paisiello, cet enfant sublime qui fit II Pirala , la Norma, la Sonnambula, I Capuleti, I Puritani (je ne cite que ses chefs-d’œuvre), et qui mourut à trente-deux ans; Pacini, Mercadante. Et, lorsque la source diminuée allait tarir, lorsque toutes les combinaisons possibles de cet art, forcément restreint, semblaient épuisées, voilà encore un maître qui surgit, le Victor Hugo de la bande, plus dramatique encore et plus coloré que les autres, un rénovateur, un révolutionnaire si l’on veut, qui brise les traditions , invente ou retrouve et fait autrement, sinon mieux : Verdi.

On me répond : N’importe, l’Italie est la terre des morts! Chanter n’est pas vivre. Ces malheureux qui gazouillent sous la férule rappellent les soldats russes du tableau de Gérôme, instruments sans intelligence, immobiles, impassibles, esclaves de l’homme qui les mène et qui, s’ils détonnent, leur battra la mesure sur le dos. Ce n’est pas avec des chansons qu’on renouvellera jamais la face du monde. Il n’y a plus de Jéricho qui croule à coups de trompettes : le temps des miracles est passé. Il ne faut pas des artistes pour faire une nation, il faut des hommes. Or, les Italiens l’avouent, ils n’en ont plus. L’un des leurs a dit : Nous avons des moines et des clercs, mais pas de prêtres; des patriciens et pas de nobles; des plébéiens et pas de peuple....

Foscolo n’aurait pas écrit cela, s’il avait vu les trente ans que nous venons de vivre. Nulle part dans l’histoire — on commence à le reconnaître, mais on ne l’a pas encore assez dit — nous ne voyons d’élan plus spontané, plus unanime, plus courageux que le mouvement italien de 1848. Les clercs et les moines colportaient de maison en maison et d’église en église la parole de vie. Les patriciens se ruinaient pour la sainte cause, et, laissant au croc l’épée de leurs pères, ils prenaient le mousquet du soldat et allaient mourir. Les plébéiens ignorants la veille, insoucieux de cette liberté sans laquelle ils avaient si longtemps vécu, indifférents à l’indépendance de frères éloignés qu’ils ne connaissaient pas, comprenaient maintenant et se ruaient sur les champs de bataille, au mot de patrie tonnant tout à coup dans une révélation lumineuse, comme un coup de foudre dans un éclair. Ils étaient prêtres, ils étaient nobles, ils étaient peuple. Ils combattaient ensemble, ils furent vaincus, ils sont morts. Il y en a des milliers qui, dans l’exil, persistent maintenant dans leur foi. Ils ont abandonné leurs biens aux vainqueurs, pour ne pas demander grâce. Ils ont renoncé à la patrie, pour rester dignes d’elle. Des milliers sont en prison, au bagne, des fers aux pieds, des vestes de forçats sur le dos. On leur a dit : Tombez à genoux et vous serez libres. Ils sont restés debout. Sont-ce des hommes?

N’importe , l’Italie est la terre des morts. D’héroïques citoyens, me dit-on, ne font pas la grandeur d’un pays. Il faut des idées, des penseurs : l’Italie en manque. L’œuvre du dernier siècle est encore à faire dans ce pays déjà vieux. L’œuvre du nôtre ne s’y fera jamais. Nos rêves, nos ambitions, nos utopies —

Nos utopies! Qu’on me montre donc ce qu’elles ont produit dans notre France bouleversée. Qu’on m’ex-

plique seulement ce qu’elles voulaient ! Qu’ont-elles ébranlé.... qu’ont-elles créé? Timides au fond, malgré leurs apparences de témérité ; conservant de ce qu elles attaquaient ce qui les a détruites, armées les unes contre les autres, sans unité de principes ni d’efforts, partant de tous les extrêmes et ne se rencontrant que pour se heurter entr elles et se briser, elles n’ont fait que tuer, en moins de six mois, une révolution qu’elles n’avaient même pas soulevée !

Mais en Italie, l’utopie fut autrement hardie, efficace. Elle ne s’en prit pas aux excès du moment ; elle ne se piqua point de continuer la révolution ni de promulguer une égalité déjà décrétée dans les lois et réalisée dans les mœurs; elle n’enferma pas l’idée sociale dans une question de bien-être, elle n’inventa pas d’hyperboles pour rhabiller des lieux communs , mais elle voulut renverser l’expérience de dix siècles : elle rapprocha les choses les plus opposées et leur ordonna de s’unir et de se suivre ; elle dit au saint-office : Tu seras la liberté de penser, à l’index : Tu seras la liberté d’écrire; aux ancres du vaisseau: Vous serez nos voiles; aux chaînes des prisons : Vous serez nos ailes; à l’église enfin : Tu es la révolution. Et cette chimère ne fut pas l’imagination d'un rêveur surexcité par l’isolement et l’abstinence, mais le système d’un philosophe qui, en quelques années, saisissant les têtes les plus fortes et les plus hautes, les poètes, les savants, les rois mêmes, rallia les esprits disséminés, devint drapeau, se fit homme et monta sur la chaire de Saint-Pierre, où l’Europe entière vint s’agenouiller un instant, ivre d’espérance et d’amour. Erreur fatale qui devait tomber au premier bruit de guerre et entraîner l’Italie dans son écroulement, dès que le rêve incarné de Gioberti se souvint qu’il était pape. Mais qu’on me trouve dans toute l’histoire un

mouvement aussi universel produit par un seul livre, livre exorbitant, inouï , et qui convertit pourtant à ses illusions et h ses hérésies jusqu’au chef spirituel de la chrétienté!

N’importe, l’Italie est la terre des morts. Qu’est-il resté de tout cela ? demandent les sages. La papauté a étoufféda semence quelle avait jetée elle-même sur son terrain stérile. La révolution est morte dans un douloureux avortement. Et maintenant, après les insurrections, les représailles : exils, prisons, échafauds....

Ainsi les sages. Et pourtant regardons par nousmêmes; substituons, s’il se peut, aux phrases toutes faites les réalités qui nous crèvent les yeux. 1848 a péri partout, sauf en Italie.

Il y avait avant la révolution, sur cette terre malheureuse, un petit Etat arriéré, oublié, gouverné par des gendarmes et des jésuites, refoulé par une législation puérile dans les ténèbres et les misères des siècles abolis. Ce petit État se tenait bien tranquille, h l’ombre, sous un roi brave, mais faible, menacé d’un coup de poignard s’il tirait l’épée, rêvant la gloire de Washington et condamné aux frayeurs de Damoclès. Ce prince (lisez les poésies de Berchet) était alors le plus exécré de son royaume et le plus méprisé de toute l’Italie.

Eh bien ! ce pays a maintenant un parlement qui s’est ouvert l’autre jour, 10 janvier 1859, devant l’Europe attentive et palpitante, qui attendait de cette séance solennelle un signal de guerre ou une promesse de paix. Et dans cette séance, Victor-Emmanuel, le plus loyal et le plus aimé des rois, a dit ces mots, aussitôt répétés dans l’Europe entière :

« Messieurs les sénateurs, messieurs les députés.

« L’horizon au milieu duquel vient de surgir la noutelle année n’est pas tout à fait sans nuages : ils n’alté-

rerout en rien la sollicitude habituelle qui préside à vos travaux parlementaires.

« Encouragés par l’expérience du passé, marchons avec résolution au-devant des éventualités de l’avenir.

« Cet avenir sera prospère, car notre politique repose sur la justice, sur l’amour de la liberté et de la patrie.

<r Notre pays , petit en étendue , est grand dans les conseils de l’Europe par les idées qu’il représente et les sympathies qu’il inspire.

« Cette situation n’est point exempte de périls, car, tout en respectant les traités , nous ne pouvons rester insensibles au cri de douleur qui, de tant de points de l’Italie, s’élève vers nous.

« Forts par la concorde, pleins de confiance dans notre bon droit, nous attendons avec prudence et résolution les décrets de la divine Providence. »

Et maintenant j’admets que l’Italie soit la terre des morts; est-ce h dire qu’elle soit morte? Y a-t-il ici-bas quelque chose qui meure ; la poussière des héros n’estelle pas féconde et les tombes qui m’entouraient à Santa Croce ne disent-elles rien aux vivants?

« L’Italie n’est plus qu’un cadavre » s’écriait Ugo Foscolo dans ses derniers jours. Mais Ugo Foscolo, dans sa jeunesse, était venu souvent s’asseoir à la place même où j’étais assis, dans cette église où il avait laissé les pensées qui remplissaient mon âme. Il avait vu les mausolées de Machiavel, de Michel-Ange et de Galilée; il avait béni Florence d’avoir donné des monuments à ces grands hommes, et la vie à Dante et la parole ù Pétrarque et le spectacle inspirateur de ce campo santo de grands hommes h Victor Alfieri qui devait plus tard reposer avec eux. Et aussitôt, inondé du souffle de vie qui sort des tombes, il avait pensé à la Grèce (il nommait ainsi son Italie, ce poète forcément obscur et voilé)

et, dans une vision sublime, il avait vu la guerre d’affranchissement , la guerre sainte, sortir tout armée, avec un cliquetis d’éclairs, des fosses glorieuses où étaient couchés les hommes de Marathon.

L’urne des forts excite aux grandes choses 1 2 * Une âme forte : elle rend sainte et belle A l’étranger la terre qui les couvre.

Quand j’ai vu le sépulcre du grand homme *

Qui, retrempant le sceptre des monarques,

De ses lauriers l’effeuille et montre aux peuples Combien de pleurs il dégoutte, et de sang;

Ou de celui qui fit surgir dans Rome 1 Un autre Olympe aux dieux — ou de celui 4 Qui le premier vit rouler plusieurs mondes Dans les voûtes de l’air, et le soleil De ses rayons les couvrir, immobile,

Et qui fraya les chemins où l’Anglais s Devait aux cieux porter si loin ses ailes....

Heureuse, m’écriai-je, pour tes souffles Tout imprégnés de vie et pour les ondes Que répandent sur toi les Apennins!

Dans ton air qui lui plaît, la lune épanche Ses rayons les plus purs sur les collines Que la vigne décore — et les vallons Tout peuplés d’oliviers, de maisons blanches,

Exhalent mille encens de fleurs au ciel.

C’est toi, Florence, toi qui, la première,

Reçus le chant qui du fier gibelin 6

1. Ceci est un passage du poëme des Sépulcres, par Ugo Foscolo. Je n’ai pas la prétention de l’avoir rendu en vers français; j’ai seulement essayé dans une prose cadencée qui répondît exactement aux palpitations du rhythme italien et à l'accentuation du vers libre, une traduction moins flasque qu’elle ne le serait dans la prose ordinaire, et moins infidèle qu’elle ne devrait l’être dans nos alexandrins rimés.

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