LE CINQ MAI
Il fut! — comme inerte et sans vie, Au dernier soupir exhalé,
Resta le cadavre isolé,
Quand sa grande âme fut ravie — Tel, le monde, à ce bruit, d'abord,
Est là, comme îrappé de mort!
Il voit l’homme fatal qui passe,
Muet, il songe à son trépas,
Et ne sait point quand d’autres pas Viendront marquer pareille trace D’un pied mortel et tout-puissant Dans sa poussière et dans son sang 1
' Je l’ai vu resplendir naguère Sur son trône et je me suis tu,
Qu’il fût vainqueur, qu’il fût battu, Tombé, releve, puis à terre,
Ma voix au bruit de mille voix Ne s’unit pas même une fois.
Et vierge ainsi d’outrage infâme, Vierge d’éloge avilissant,
Mon esprit se lève à présent Quand tout à coup meurt cette flamme
LES LOMBARDS
Et lai chante un hymne ici-bas Qui peut-être ne mourra pas !
Des Alpes jusqu’aux Pyramides,
Du Mançanarès jusqu’au Rhin,
Il alla d’un pas souverain,
Toujours en marche, à toutes brides ; Sa foudre, en devançant l’éclair, Gronda de l’une à l’autre mer.
Fût-ce gloire ou vain bruit? mystère L’avenir jugera — mais nous Devant Dieu plions les genoux, Devant Dieu qui voulut sur terre Lui marquer, plus vaste et profond, Son esprit créateur au front.
L’orageuse et tremblante joie D’un grand dessein, d’un noble vœu, L’anxiété d'un cœur en t'eu Qui songe à l’empire, sa proie Et l’atteint.... et le tient pressé Dans ses bras, ce rêve insensé....
Il a tout éprouvé : la gloire Plus brillante après le péril,
Et le trône et le dur exil,
Et la déroute et la victoire,
Deux fois dans la poudre et deux fois Sur l’autel, au-dessus des rois!
Il vint sur la terre étonnée :
Deux siècles, mortels ennemis,
Vers lui se tournèrent, soumis,
. Comme attendant leur destinée ;
Il les fit taire et, glorieux,
Comme arbitre il s'assit entr’eux !
Il disparut, mourant dans l’ombre Sur un roc étroit déporté,
LES LOMBARDS
Objet d'ardente piété,
Et d'envie inflexible et sombre.
De haine implacable et d’amour Indompté, jusqu’au dernier jour !
Ainsi que l’onde pèse et roule Sur la tête du naufragé,
L'onde où jadis tendu, plongé,
Son regard dominait la houle, Cherchant au loin là-bas, là-bas La rive aimée.... en vain hélas !....
Telle, accablante, sa mémoire Pesait, roulait sur cet esprit I Ohl que de fois il entreprit,
Pour ceux qui viendront, son histoire..
Et, sur le livre surhumain,
Tomba, lasse et faible, sa main!
Que de fois, au jour qui décline,
Jour inerte et silencieux,
Baissant les foudres de ses yeux, Croisant les bras sur sa poitrine,
Il se tint là, debout, pressé Par les souvenirs du passé. ...
Durs combats, tentes vagabondes, Remparts battus, murs entr’ouverts, Bataillons lançant des éclairs.
Chevaux courant en larges ondes, Ordres soudains jetés d’un mot,
Sitôt donnés, suivis sitôt!....
Ah ! peut-être, en pareil orage, L’esprit haletant, égaré,
Il s'abattit désespéré....
Mais une main divine et sage Vint, qui dans un air plus clément Le transporta pieusement....
LES LOMBARDS
Là-haut, vers les célestes grèves, Là-haut, par les sentiers fleuris De l’espérance, au divin prix,
Au bonheur dépassant nos rêves, Là-haut où la gloire qui fuit N’est plus rien que silence et nuit !
Belle, immortelle, bienfaisante Foi qui triomphes, sainte foi ,
Écris ceci, réjouis-toi !
Jamais hauteur plus écrasante,
En se prosternant, n'exalta Le déshonneur du Golgotha !
Fais que nulle amère parole N'insulte plus ce corps si las!
Dieu qui, tour à tour, ici-bas, Punit, relève, abat, console,
Près du mourant qu’il a brisé Sur le lit désert s’est posé !
On le voit, c’est un chrétien qui chante. Les autres poètes sont italiens, et, en parlant de Bonaparte ou de Napoléon, ils pensent avec colère ou avec amour qu’il est né Corse, qu’il fut roi d’Italie, et qu’il abandonna Venise. Manzoni ne met pas son pays eu cause et se garde bien de le nommer. Il n’est pas Italien, il est catholique. Son drame lyrique se passe entre le grand homme, le monde et Dieu. Le poète intervient et joue le rôle du chœur antique. Il ne juge même pas, il laisse la sentence à l’avenir, et se prosterne devant celui qui est éternel. Il court à vol d’oiseau sur la vie du héros, et ne s’arrête qu’au chevet du mourant qui s’humilie. Pas un mot de satire, mais une effusion purement lyrique, une magnification de oette gloire humaine, parce qu’elle finit par saluer le Golgotha. Ce chant funèbre
LES LOMBARDS
n’est pas un Dics ira:, comme celui de Giusti, mais un Te Dcum.
C’est dans ce chef-d’œuvre que je sens le mieux Manzoni. Le sujet palpitant pouvait être exploité de mille manières, pour ou contre l’Autriche, pour ou contre la liberté (voyez Monti, Niccolini, etc.); mais le poète ne connaît point les haines inextinguibles ni les amours indomptés du monde. Il n’a pas servi le vainqueur, il n’a pas souffleté le vaincu, il reste calme et grave devant le tombeau qui vient de s’ouvrir. Est-ce de l’indifférence ? Peut-être. L’indifférence du catholique anéanti sous les décrets de la Providence. Il ne s’indigne pas, il ne se révolte point, il se résigne. Manzoni fut le poète de la résignation.
Et cette résignation fut le mot d’ordre de son école. Nous la retrouvons à chaque page dans le livre de Pellico. Le prisonnier du Spielberg se réfugia dans cette vertu qu’il rendit sympathique et touchante. Il la peignit si bien qu’on l’admira comme une force , — et qu’on la prit pour l’intrépidité du martyr. Force d’inertie pourtant, soumission désespérée des vaincus qui, las de résister, s’abandonnent, et, las de souffrir, se consolent en faisant amitié avec la douleur.
Pellico fut l’exagération de Manzoni ; il poussa la résignation jusqu’au découragement. Rendu au grand air en 1830, il ne sut plus que faire de ses ailes. Il eut peur en politique et renonça h la liberté. Il eut peur même en littérature et renonça au roman en lisant les Fiancés, de Manzoni. Il tomba dans l’ascétisme et mourut dévotement, il y a quelques années, bibliothécaire, je crois, d’une marquise; il avait oublié qu’il était célèbre et ne faisait plus de vers, il l'avouait lui-même, que lorsqu’il avait besoin de prier.
Moins malheureux et plus fort, comme poète et
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comme homme, Manzoni se repose maintenant de la poésie dans la gloire, et de la vie dans la paix. Il passe ses étés au bord du lac Majeur, avec un petit nombre d’amis, dans une retraite rigoureuse; il discute avec eux des questions de langue; il aime les entretiens sur les grands mystères de l’infini et de l’éternité. Immuable dans ses opinions, il appartient toujours à la cause de la liberté; il ne craint même pas, dit-on, le fantôme de la République. Mais sa République est idéale, et il se contente de la rêver. Immuable aussi dans sa foi , malgré les infidélités de Rome et ses propres désenchantements, il est resté le chef immortel de ceux qui se résignent.
Aimez-vous mieux ceux qui se révoltent? Retournons à Florence et ouvrons les livres de Niccolini.
les florentins. — Le désert italien en 1821. — L’oasis florentine. — Les émigrés napolitains : Borrelli, Poerio, etc. — Une lettre inédite de Gabriele Pepe sur son duel avec M. de Lamartine. — Bologne. — Pietro Giordani. — Les légations données ou rendues. — Du danger qu’il y a de louer les souverains. — Giacomo Leopardi. — Le palais Buondelmonte. — Jean-Pierre Vieusseux.
Mais, pour bien .comprendre le mouvement florentin,, reportons-nous en 1821, année fatale où le sabre des étrangers venait de réprimer la révolution et de disperser l’école lombarde.
Qu’on se représente bien ce temps-là : l’Autriche, victorieuse partout, casernée à Naples, à Milan, dans le Piémont, en Romagne; le complice royal des Carbonari forcé d’expier au Trocadero, comme dit Giusti, son crime de gloire; les prisons repeuplées; les plombs de Venise, les voûtes du Spielberg pesant sur d’illustres infortunés; Silvio Pellico, Confalonieri, Andryane,Maroncelli, torturés ou tués par le carceredu.ro; cent autres, exilés volontaires ou forcés, se dispersant par le monde : Rossi en Suisse; les frères Ugoni, critiques éminents, Giovita Scalvini, le penseur, Carlo Botta, l’historien, le comte Arconati, de Milan, et son héroïque épouse, Bo/.zelli, de Naples,
Qui depuis... Rome alors admirait ses vertus —
cent Piémontais et Lombards émigrant à Paris, où ils retrouvaient le vieux Salfi, Basti, Carnevali, réfugiés
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de 1799 (l’Italie, dit Balbo dans sa vie de Dante, fut dès l’antiquité la terre des proscriptions), les généraux Guglielmo Pepe et Garascosa, le comte Pecchio, remarquable économiste, le comte Arrivabené; Rosselti, poète, improvisateur et commentateur hérétique du vieux Dante, Angeloni, le prince Gamitile, le poète Berchet se sauvant jusqu’en Angleterre où, proscrit dès 1815, Ugo Foscolo devait bientôt mourir, tous hommes de haute intelligence et de grand caractère, abandonnant de force ou de désespoir non-seulement leur pays, mais leurs biens confisqués, à l'usurpation du plus fort : hier riches et puissants entre les plus puissants et les plus riches, aujourd’hui forcés, pour vivre, de courir chez nous de porte en porte, enseignant l’italien à des enfants, et n’échappant à l’étranger qui déshonorait leur patrie que pour demander à d’autres étrangers leur pain amer.
Qu’on se représente bien cette dispersion , cette déroute universelle de la pensée et du génie, et, dans l’Italie ainsi dépeuplée, toutes les rigueurs, toutes les vengeances de l’invasion. Dn autre pays, meurtri de la sorte et privé du meilleur de son sang, serait mort.
L’Italie ne mourut pas.
Ah ! c’est que dans cette solitude dévastée , dépouillée, brûlée par tous les vents, un petit coin de terre pacifique et franche, une oasis abritée contre la bise et le simoun, s’ouvrait dès longtemps aux échappés des ruines et leur offrait , je ne dis pas la richesse et la gloire, mais au moins ce qu’il faut pour ne pas mourir. Ce n’était pas une république idéale, un pays de Salente ou d’Utopie, loin de là : c’était une belle et bonne monarchie dont le prince, pour n’avoir pas le titre de roi, n’en était pas moins absolu; seulement ce prince était alors un galant homme. Il ne serait pas monté à cheval,
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le drapeau de l'Italie à la main, pour refouler l’invasion jusqu’au delà des Alpes et du Tagliamento; il n’aurait point entrepris l’œuvre d’indépendance et d’unité, rêve éternel de cette terre divisée et malheureuse. Mais <lu moins n’appelait-il pas alors à son aide, contre son peuple, les races barbares dont il descendait pourtant. Il fit en un mot ce que l’Italie demanderait à grands cris, si elle n’était pas dans les mains de l’étranger : il ne la vengea point, il ne la sauva pas, il la laissa faire.
Voyons ce qui résulta pour les lettres de cette condescendance souveraine aussi féconde, en ce pays de fécondité, que l’eût été partout ailleurs un régime de liberté absolue. Signalons à notre génération qui l’ignore une des plus belles pages littéraires de notre histoire contemporaine. Et qu’on nous pardonne ce qui manque à cette étude où nous ne pouvons parler qu’en courant et à demi-mot.
Nous sommes donc à Florence, la ville gibeline, hostile de naissance, pourrait-on dire, au pouvoir temporel de la papauté. De siècle en siècle, malgré quelques réactions violentes et momentanées, malgré l’élévation d’un Médicis au siège pontifical; de siècle en siècle, de génération en génération, cette indépendance de pensée et d’action s’était perpétuée dans la famille florentine. De nos jours elle durait encore, même après la Restauration , et le grand-duc Ferdinand, que nous avons loué tout à l’heure, se gardait bien d 'être guelfe et même néo-guelfe, à la manière des Lombards.
Aussi, après les déroutes de 1815 et de 1821, ceux qui eurent la force ou la grâce de ne pas fuir jusqu’au delà des Alpes, se réunirent-ils à Florence qui devint par là jusqu’après 1830 , le foyer lumineux de l’Italie.
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Les plus nombreux vinrent de Naples dont les gouvernements modèles, rendons-leur cette justice, ont toujours frappé plus fort que les autres : il faudrait remonter bien haut dans le moyen âge pour trouver de pareils exploits de fermeté. Après 1821, le roi des lazzaronesfitun choix parmi ses sujets; il prit les plus intelligents, les plus honnêtes et les bannit aussitôt : nous en avons nommé plusieurs, mais, dans cette élite, il trouva encore une distinction à faire : il mit à part ceux qu il redoutait le plus, le général Arcovito, Giuseppe Poerio, Pasquale Borrelli, Gabriele Pepe et les envoya en Autriche, dans la citadelle de Gratz.
L’Autriche confessa ces hommes et les trouva sans péchés : l’Autriche cependant n’avait pas besoin de lourdes charges pour condamner les gens : demandez au Spielberg. Si bien qu’après un an, ils sortirent de Gratz. Ils vinrent à Florence.
Giuseppe Poerio était un orateur véhément, plein de chaleur et de fougue ; ses fils, dont nous aurons à parler longuement, l’accompagnèrent dans son exil : le plus jeune, Charles, ce cœur intègre, immuable et patient, ce gentilhomme qui fut plus tard ministre et qui vient de quitter, après dix ans de fers, la veste des assassins et le bagne de Montesarchio, Charles Poerio courait alors les fêtes du monde élégant et dissipé; l’on disait de lui : cet enfant ! et l’on ne se doutait pas qu’il serait un jour cet homme.
Le général Arcovito, âme douce et simple, ne méritait l’exil que pour sa loyauté. Pasquale Borrelli venait de déployer à la tribune, un instant relevée, l’éloquence d’un Lamartine ou d’un Mirabeau. Gabriele Pepe revenait des champs de bataille.
Il fut l’un des plus braves soldats de notre temps. On l’a souvent confondu avec le général Guglielino Pepe
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que nous avons nommé parmi les réfugiés de Londres. Cette erreur veut être rectifiée. Le Gabriele Pepe dont nous parlons n’était que simple colonel et n 'appartenait même pas à la famille de son illustre homonyme. Il sortait, je crois, de la province de Campobasso, tandis que le général était Calabrais. Ce dernier, ancien soldat de Murat, fut le chef de l’insurrection militaire qui éclata à Naples en 1820. Vaincu par l'intervention de ' l’Autriche et trahi par la mauvaise foi de son maître, il se sauva en Angleterre où il eut avec le général Carcscosa, son compagnon de disgrâce, à la suite de reproches injustes et violents, un duel fameux auquel toute la noblesse anglaise voulut assister. Ce fut lui qui plus tard, en 1848, rappelé par la révolution triomphante, commanda le corps d’armée envoyé de Naples contre l’Autriche par le gouvernement alors constitutionnel. Trahi pour la seconde fois, abandonné par ses troupes, il resta fidèle à sa cause et, suivi de quelques braves, il offrit son épée à Manin. (Vita di Gugliclmo Pepe, per Francesco Carrano, Torino, 1857.)
Ce furent d’autres combats et un duel non moius fameux qui illustrèrent Gabriele Pepe, le colonel. En 1814, lors du coup de tête inutile et tardif du roi Murat, il s’était trouvé seul, sur le champ de bataille, enveloppé par un escadron de Hongrois : il ne s’était point rendu, mais, se frayant un chemin à travers cette muraille de cavaliers, il était sorti de ce péril formidable, par un de ces miracles qui arrivent aux braves, couvert de blessures, la tête fendue, le corps en lambeaux, mais vivant.
Il fut en 1820 au parlement de Naples. En ce mament-lh s’organisait à Laybach un congrès indispensable à la paix du monde. Les souverains s’y réunissaient pour se prouver à eux-mêmes que, la monarchie ab-
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solue étant la meilleure forme de gouvernement, l’Italie n’avait pas besoin de garanties constitutionnelles. Le roi Ferdinand I envoya demander à son parlement la permission de se rendre au congrès de Laybach. Cette dérision fut accueillie avec colère : pouvait-il en être autrement? Gabriele Pepe prit le message royal et, l’ayant froissé dans ses mains, le jeta par-dessus la tribune.
, Tel est le crime qui l’avait envoyé à Gratz et renvoyé de Gratz à Florence. Naples oubliait ses services, ses blessures, ses vertus militaires; elle ne lui envoyait même plus sa solde de colonel. Il donnait des leçons pour vivre.
Quant à son duel, on en a souvent et beaucoup parlé, mais avec peu d’exactitude et sans détails. J’ai sous les yeux une lettre de lui, inédite, autographe, datée de Florence, 21 mars 1826 et adressée à sou frère, Carlo Pepe, écrivain distingué. Je peux donc raconter officiellement cette histoire hoyorable et, comme elle concerne un des premiers hommes de France, on me saura gré de m’y arrêter longtemps.
M. de Lamartine avait écrit des vers contre l’Italie dans son dernier chant de Child-Harold, et quelque temps après il était venu h Florence, comme Secrétaire de légation. On lui fit mauvais visage et l’on voulut publier des articles contre lui, mais le gouvernement s’y opposa, n’osant point laisser attaquer un diplomate. Gabriele Pepe fit paraître en ce temps-là une brochure sur ce vers de Dante :
Poscia più che il dolor potè il digiuno.
et dans cette brochpre, il glissa la phrase suivante : « .... Ce rimeur du dernier chant de Child-Harold, qui s'efforce de suppléer à la verve poétique qui lui manque et aux idées dignes de cette verve par des facéties contre
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l’Italie, facéties que nous appellerions des injures si, comme dit Diomède, les coups des faibles et des lâches pouvaient jamais blesser. »
La phrase échappa aux censeurs, ces pauvres diables n’ayant pas cherché malice dans un mille et unième commentaire écrit sur ce vieux thème : Le comte Ugolin a-t-il ou nom mangé ses enfants ? Mais Florence battit des mains et l’illustre offensé prêta l’oreille.
« Quelques jours après la publication, dit Gabriele Pepe, Lamartine m’écrivit pour me demander si le vers d’Homère cité par moi sur son compte, était une attaque à sa poésie ou k sa personne. Je répondis que beaucoup de choses indifférentes k faire ou k ne pas faire , ne sont pas faites par un gentilhomme, quand d’autres ont l’air d’exiger qu’elles se fassent. Je refusai donc cette explication. A cette lettre en succéda une autre qui renouvelait la demande, et je renouvelai mon refus. Enfiu une troisième lettre me demanda une entrevue. Ne pouvant m’y refuser, je lui lis savoir que j’étais visible chez moi tous les jours jusqu’k une heure après midi. 11 vint en effetle 13 février. Jele reçus avec toute la courtoisie possible....
* .... Il me demanda de vive voix cette explication. Je lui répondis que, la lui ayant refusée par écrit, je lui donnerais de moi une idée peu favorable, si je la lui faisais verbalement. Alors il ajouta qu’il se voyait forcé de la réclamer les armes k la main. A cette proposition, je répondis que je serais toujours à ses ordres. Comme il voulait se battre le jour même, je m’y refusai, parce qu’il boitait un peu, étant la veille, tombé de cheval.... — Guérissez bien, lui dis-je, et soyez sûr que je ne quitterai pas Florence sans vous en avertir, dût-on me rappeler dans mon pays par estafette. Il se rendit k mes raisons et prit congé de moi.
LES FLORENTINS
« Ici commencèrent pour moi les embarras. Le plus sérieux était celui du témoin. Dans un pays comme la Toscane, où l’on est sévère à l’égard du duel, il m’eût été difficile de trouver un sujet toscan pour m’accompagner sur le terrain. Quant aux Napolitains réfugiés ici qui m’auraient accompagné avec plaisir, je ne voulais pas attirer sur eux le danger du bannissement. Ceci donc me donnait de la peine. Il s’y ajouta que la police, ayanteuvent de l’affaire, m’intima, le soir du 18, l’ordre de me rendre à son bureau le matin du 19, à onze heures. Mon état, dis-je, ne peut maintenant qu’empirer; cette citation ne saurait avoir pour objet que le duel déjà résolu. Me battre après avoir reçu l’ordre de me présenter, ne peut que rendre sûr ce qui jusqu’à présent a été douteux, mon expulsion de la Toscane. Mais
il n’y a pas à reculer On me soupçonnerait aussitôt
d'avoir averti les autorités pour éviter le combat.
« Je courus donc chez Lamartine, qui était parfaitement rétabli. Nous résolûmes de nous mesurer le matin du 19, avant onze heures. Je lui confiai mon embarras au sujet du témoin et mon désir de ne compromettre personne. « Le vôtre, » ajoutai-je, « sera le mien. J’ai « une trop haute opinion des Français pour craindre « jamais d’eux une supercherie ; et j’ai aussi assez de oc confiance en moi pour ne pas avoir peur, même contre « deux. » Lamartine voulut absolument la présence d’un quatrième. « Choisissez-le donc vous-même, et je l’acoc cepterai comme s’il était de mon propre choix. » Alors il m’indiqua et me fit appeler un certain Villemil, que je ne connaissais point et que je vis ce jour-là pour la première fois. Me voilà donc, cher frère, un peu trop hasardeusement entre trois inconnus, non italiens 1 , l’un
1. J’ai lu dans un Courrier de Paris par l' Indépendance belge,
IJiS FLORENTINS.
(lesquels n’était certainement ]>as mon ami, puisqu’il eu venait avec moi à l’épreuve des armes : seul enlin et n’ajant pas même l’épingle de ma chemise pour parer les coups. Je vous dis celle circonstance parce quelle a fait uue grande impression sur tous, Italiens et étrangers. Les deux seconds étaient armés de pistolets et ils avaient deux éj)ées. Celles-ci ne se trouvèrent pas égales : ou voulut tirer au sort à qui reviendrait la plus longue. Mais tou frère »
Il y a bien dans cette lettre un peu de forfanterie : elle n’en est que plus vraie; c’est un militaire qui parle en famille et sans détours.
* .... Mais ton frère, à qui les sorts sont offerts, les arrache tous deux des mains de Yillemil, demande la plus courte (épée), la preud et se met en garde. Après quelques secondes de combat, l’adversaire avait un coup de pointe daus le bras droit. Je lui demandai s’jl était satisfait, il me répondit qu’il l'était; je jetai aussitôt l’épée et je bandai sa blessure avec mon mouchoir. Sur quoi, nous , rentrâmes dans la ville et chacun retourna chez soi.
« Mais la police était déjà informée de tout. Je me présentai à l’heure indiquée, et vous pouvez vous imaginer que je ne la trouvai point douce avec moi. Elle me mit aux arrêts chez moi jusqu’à nouvel ordre. Mais c’est une puissance très-redoutée que l’opinion.... «
Et ici le colonel s’étend avec quelque complaisance (il parle à son frère et dans une lettre qui ne devait pas voir le jour) sur l'effet de sa belle conduite. La ville entière, le corps diplomatique et toute la légation française
que le témoin de M. de Lamartine était un secrétaire de la légation russe à Florence, et qui devint plus tard célèbre comme militaire et comme diplomate, le prince de Gortschakoff.
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plaidèrent en sa faveur. Le ministre même de France, le marquis de La Maisonfort, lui envoya sa voiture, lui offrant un asile, en cas de besoin, dans le palais de la légation. Le grand-duc ferma les yeux, et tiabriele Pepe reçut les félicitations de la police. M. Yillemil réunit dans un banquet les adversaires réconciliés....
« Et nous sommes restés amis avec Lamartine. Lui aussi donna un grand dîner, auquel je ne manquai pas d’être invité. Je dois ajouter qu’il publia un écrit où il désavouait très-noblement son erreur sur le compte de l’Italie. »
Telle est l’histoire de ce duel, qui lit le plus grand honneur à deux hommes de bien. M. de Lamartine se vengea de sa blessure en donnant aux Italiens, comme poète d’abord, puis comme orateur, et enfin comme homme d’État, des preuves éclatantes de sympathie. Et pour une boutade sur Dante qu’on lui a beaucoup trop reprochée, il écrivit des volumes entiers h la gloire de ce pays éternel.
Gabriele Pepe fut l'appelé k Naples en 1842, je crois, ou en 1843. Il se présenta chez un ministre que je m’abstiens de nommer ; je laisse autant que possible k l’oubli les hommes qui ont déshonoré l’Italie. Gabriele offrit ses services, qui furent refusés; il réclama son droit, l’arriéré de sa retraite, qu’il n’avait jamais touchée pendant son exil, malgré ses blessures. Ün ne fit pas droit k cette, réclamation, mais on lui offrit de lui payer sa pension k l’avenir, sur les fonds secrets de la police. Il refusa cette humiliation, disant au ministre : « L’offre de Votre Excellence me fait frémir! » Et cependant il était pauvre.
En 1848, il fut nommé député au parlement et commandant de la garde nationale. Il ne mourut qu’en 1850, et, chose étrange, il ne mourut pas en prison....
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Mais revenons sur nos pas : nous étions en 1821, à Florence.
Les échappés de Gratz trouvèrent en Toscane d’autres proscrits chassés comme eux de Naples autrichienne : nommons-les seulement, nous les retrouverons plus tard: le général Colletta, caractère antique, un de ces hommes dont l’autorité bienveillante, attirant les âmes d’élite, les retient de force et de gré pourtant; le littérateur Imbriani, poète estimé, politique influent, esprit plein de lectures; l’historien Troia, qui amassait déjà l’érudition copieuse que son histoire d’Italie devait dérouler plus tard; c’était enfin un enfant qui, désenchanté avant l’illusion, puni avant la faute, faisait de bonne heure le rude apprentissage de l’exil : il se nommait Antonio Ranieri, il avait douze ans!
Mais Naples n’était pas la seule ville dont la tête eût roulé sur les rives indulgentes de l’Arno. La Lombardie passait, il est vrai, les monts, et se sauvait jusqu’en France, en Angleterre, ne se croyant pas en sûreté dans un grand-duché que l’Autriche regarde encore comme son fief. Je ne connais de Milanais réfugiés alors h Florence que le journaliste Montani, qui savait beaucoup de choses et se distinguait surtout par sa droiture et sa modération. Son influence était grande sur la société florentine : il s’était acquis une notoriété si respectée, qu’à son enterrement la ville entière suivit son convoi. C’est aussi à l’émigration lombarde qu’il faut rattacher le Dalmate Niccolô Tommaseo, étudiant à Venise, et chassé avec les autres parce qu’il avait de la fougue et de l’esprit. Nous le retrouverons souvent.
En revanche, le Piémont, la Romagne, les petits duchés, s’étant débarrassés de leurs meilleurs citoyens, les envoyèrent à Florence. Modène, régie alors par un prince dont la calomnie même ne pourrait que médire,
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Modène, qui donna le jour à Yolta et ù tant d’autres doctes, abdiquait aussi sa gloire en faveur de la cité toscane, et lui jetait le physicien Nobile, l’astronome Amici et le marquis Ricci, rappelé plus tard et assassiné dans sa ville natale, par un guet-apens que nous aurions horreur de raconter.
Bologne seule, la docta Bolonia, qui possédait alors une université justement renommée (maintenant détruite) avait gardé quelques hommes éminents : Paolo Costa, le meilleur commentateur de Dante, le comte Marchetti, qui rimait avec grâce, le physiologue Medici, les médecins Valorano et Tonnnasini, Carlo Pepoli, poète délicat, banni plus tard à Londres, et ce pauvre Orioli, qui, persécuté toute sa vie, finit par accepter une chaire à Rome pour avoir la paix et du pain; p.cte de découragement que la rigueur publique a flétri comme une trahison, car les opprimés nomment apostats tous ceux qui ne sont pas martyrs.
Il y eut pourtant un écrivain d’une singulière érudition, prosateur infaillible, le premier d’Italie avec ou après Leopardi, et cependant inconnu en France, oublié même dans le dictionnaire universel de M. Bouillet ; il y eut un écrivain, disons-nous, qui s’exila, forcément ou non, de la docte Bologne, où il était bibliothécaire depuis vingt ans : c’était Pietro Giordani, de Plaisance.
Lorsque les légations furent rendues au gouvernement pontifical par le traité de 1815, Giordani dut faire un discours de circonstance en l’hôtel de ville de Bologne. Mais, dans son discours, il parla de cette restitution comme d’un présent; il ne dit pas les légations rendues, mais données. Le cardinal-légat lui reprocha vertement cette expression grosse d’arrière-pensées; Giordani répondit par une lettre dont voici le sens :
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« Je suis, monseigneur, un étranger occupant ici un petit emploi qui, le laissant étudier, lui était cher : le gouvernement peut et doit en disposer à son gré. Du reste, monseigneur, je suis bien sûr de ceci : bien que les légations aient 'été données ou rendues au pape, nous ne verrons plus ces temps d’ignorance et de sottise qui rendirent agréables au clergé les jours désastreux pour le genre humain. » ( Che diedero lieti al clero i giorni calamitosi al genere umano.) Après cette lettre, Giordani vint à Florence, où il resta jusqu’en 1832.
Il fut alors banni; voici pourquoi. Le grand-duc venait de faire un assez long voyage h Vienne. A son retour, la municipalité florentine lui vota un arc de triomphe couronné d’une inscription latine de Giordani, qui passait pour le premier épigraphiste du temps. Mais à Vienne, les souverains ne permettent pas qu’on les loue : la louange est une sorte de jugement , et ils ne veulent pas être jugés. Le grand-duc, qui venait de se retremper dans les usages autrichiens , refusa donc l’inscription triomphale. «C’est un enfant! » murmura tout haut Giordani.
Il dut retourner à Plaisance, sa patrie. Attaqué par les jésuites, il riposta d’une façon terrible et les battit si bien, qu’ils le firent arrêter deux ou trois fois. Alors le grand-duc, qui était bonhomme, eut quelque repentir d’avoir chassé ce vaillant et glorieux vieillard. Il lui demanda de revenir à Florence. « Dites au grand-duc, répondit l’exilé, que Giordani ne se fait pas renvoyer une seconde fois. *
Un matin on le trouva mort dans sa chambre, à quatre-vingts ans.
Le Monnier a réuni ses écrits en précieux volumes. Ce sont des merveilles d’érudition et des chefs-d’œuvre de style. En fait de langue, il ne craignait qu’un rival
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•en Italie, Leopardi. « Là, franchement, qui est-ce qui écrit le mieux, lui ou moi? » demanda-t-il un jour naïvement dans un tête-à-tête. Et il reprit après un silence : o Je crois que c’est Leopardi. »
Florence l'accueillit aussi, dans le même temps, ce grand Italien que je viens de nommer, le plus étonnant et le plus malheureux de la famille élue, philologue à seize ans, philosophe à vingt, poète à vingt-cinq, vieillard à trente, et mort illustre à l’âge où l’on commence à vivre, en laissant derrière lui, œuvre d’une existence qui ne dura pas même quarante ans et fut remplie à moitié par d’épouvantables souffrances, le plus magnifique monument de beau langage et de poésie qui, depuis trois siècles, eût illustré la terre des morts.
A tous ces réfugiés, dont le dernier, victime d’une persécution domestique, souffrait pour ses idées autant que les autres, Florence offrait d’abord le spectacle de sa dignité sévère, l’inspiration de ses monuments et de ses richesses, l’impression imposante de son histoire et de sa beauté, ses places, uniques au monde, qui sont des galeries de chefs-d’œuvre; ses palais, livres vivants, dont les titres sont des noms illustres de citoyens; ses églises, panthéons élevés aux grands hommes, l’accueil hospitalier de son peuple qui ressemble à une famille de patriciens 1 ; les formes les plus pures de sa langue, conservée comme un héritage de leurs pères par les plus humbles de ses enfants, dans toute la fraîcheur et la grâce antiques, si bien que l’oreille, accoutumée au rhythme rapide et haletant de la prononciation popu-
1. Plusieurs familles plébéiennes, à Florence, ont leurs armoi- Ties, leurs parchemins et même leurs annalistes; les mémoires de tel artisan, écrivant l’histoire de sa famille, sont des documents précieux et des textes de langue ( tesli di lingua ), c’est-à- •dire des modèles de correction.
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laire, pense ouïr une lecture de Boccace en écoutant
parler la contadiue qui lui tend des fleurs.
Mais Florence offrait plus encore que ces inspirations et ces enseignements à ceux qui venaient lui demander la vie. Elle avait, nous le répétons, un grand-duc qui laissait faire, et, à l’abri de cette insouciance du souverain, naissait et grandissait toute une génération de . lettrés et de poètes.
Si nous voulons les voir réunis avec les émigrés et les proscrits que nous venons de nommer, transportons nous au centre de la ville, sur la piazza Santa-Trinitâ, dans le palais Buondelmonte. Ce mot de palais n’est point une hyperbole; à Florence, toutes les maisons sont des palais ; à Paris, des hôtels.
Entrez donc. Au rez-de-chaussée, régnait autrefois une vaste imprimerie qui a répandu, à elle seule, plus de science profonde et de beau style qu’il n’en eût fallu, dans un temps meilleur, pour illustrer l’Italie. Je ne sais si l’imprimerie existe encore ; mais quand vous demandiez, dans le temps, qui l’avait fondée, on vous répondait : « Jean-Pierre Vieusseux. »
Montez un étage, vous êtes dans un cabinet de lecture comme je n’en ai vu nulle part : les cercles de Suisse et les musées d’Allemagne peuvent en donner une idée, mais ils ne sont accessibles qu’aux élus, tandis que l’établissement de Florence est ouvert à tout le monde. Vous entrez là comme chez vous, vous vous promenez dans une enfilade de chambres tapissées de livres, vous vous asseyez devant des tables couvertes de journaux : il y en a de tous les pays, et les meilleurs y sont tous; la petite ville de Genève en' fournit trois à elle seule, sa Bibliothèque universelle, sa Bevue et son Journal. Et si, vous étonnant de trouver à Florence une collection de feuilles périodiques plus nombreuse et plus
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complète que celles de Paris, dans un lieu public où l’entrée est libre, vous demandez qui a fondé ce cabinet de lecture, on vous répond encore : Jean-Pierre Yieusseux.
Montez un dernier étage, et vous entrez dans un atelier littéraire. Encore des livres, des tables couvertes de journaux, un secrétaire où s’empilent des liasses de lettres, des paquets de manuscrits, des épreuves d’imprimerie, tout l’attirail d’un bureau de journal. C’est là que, depuis quarante ans, naissent et vivent les revues les plus sérieuses de la péninsule. A l’une des parois de ce cabinet sont suspendus les portraits des premiers Italiens de notre temps; ils y sont tous en effigie, et tous y sont venus en personne : ceux qui survivent y viennent toujours. Une ou dçux fois par semaine, ce cabinet devient un salon où les Toscans, réunis en famille élue, font accueil aux étrangers qui passent : c’est là que Fenimore Gooper fut présenté à Giovan-Battîsta Niccolini. Celui qui raconterait l’histoire de ce cabinet, dont les soirées, depuis quarante ans, sont des séances de parlement ou d’académie, donnerait une page littéraire très-curieuse et tout à fait inédite : une riche partie de l’histoire contemporaine y passerait. A quelque heure du jour que vous entriez là, vous y trouvez un vieillard dont la barbe est blanche et les yeux rougis par l’étude, présidant ces doctes réunions, dirigeant ces revues qu’il a fondées, ou seul au travail, une plume infatigable à la main ; et si vous demandez son nom, l’on vous répond encore, et toujours, comme au cabinet de lecture, comme à l’imprimerie : Jean-Pierre Yieusseux.
Qu’il me soit permis de répéter ce que j’ai déjà dit bien des fois, je ne le dirai jamais assez : M. Yieusseux est un Génevois qui est devenu plus Italien que l’Italie. On le découvre en entrant dans la littérature contem-
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poraine, et on ne le quitte plus : on le rencontre à chaque pas en avançant dans cette étude; on le retrouve, éditeur ou Mécène, dans toutes les entreprises littéraires qui out illustré la péninsule, et l’on s’aperçoit bientôt qu’on ne peut écrire une biographie de savant ou de poète sans avoir h le nommer. Pour trouver son pareil en France, il faudrait combiner Mme Récamier, le baron Taylor et M. Buloz. Je le dis et je le prouve.
M. Jean-Pierre Yîeusseux est établi depuis plus de quarante ans en Toscane. Grand voyageur dans sa jeunesse, il était allé quatorze fois h Paris, et il s’était joint à une tribu de Bédouins pour traverser le désert. Il vint h Florence et , louant en 1 820 le palais entier des Buondelmonti , un monument historique, il en fit ce monument littéraire où nous venons d’entrer. Il réunit les lettrés de Toscane, il les mit en rapport avec le reste de l'Europe au moyen des journaux qu’il réunit sous leurs yeux; il fit plus encore. Il fut en quelque sorte le président de cette assemblée d’élus ; il ne se contenta pas de les convoquer, il leur donna la parole ; il fonda une revue où ils purent se faire entendre, et il força le public à les écouter. Ce recueil , antérieur à notre Revue des Deux-Mondes , se nommait Y Antologia : il a vécu douze ans. C’est là que nombre d’Italiens, devenus célèbres, ont fait leurs premières armes; je cite en passant Niccolô Toinmaseo et Mazzini. L 'Antologia déplaisait naturellement au pouvoir, qui cherchait un moyen de s’en débarrasser. Le czar Nicolas l’aida dans cette recherche. Attaqué dans un article, il demanda au grand-duc la suppression de la revue , et le grand-duc lui fit ce plaisir. C’était en 1833.
M. Yieusseux ne se rebuta point. Il publiait déjà depuis 1827 un journal d’agriculture : c’est une science
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•et un art dès longtemps honorés en Toscane et qui préoccupent les hommes les plus éminents. Le marquis Ridolfi donne en ce moment à Empoli un cours sur la matière, et attire dans ce petit endroit plusieurs centaines d’auditeurs. M. Vieusseux publiait encore avec l’abbé Lambruschini la Guida dcll’Educatorc, recueil sérieux, très-pensé, très-écrit, où se discutaient les points les plus importants de la pédagogie. Mais ces travaux périodiques ne suffisaient pasàl’infatigableactivité de notre éditeur. Toujours fidèle aux sciences historiques, dans lesquelles il voyait non-seulement l'honneur, mais le salut de l’Italie, il fonda, en 1842, YArchivio storko, collection de documents inédits.
On ne peut se figurer quelle immense lacune ce journal a déjà comblée. Malgré les in-folio volumineux des Muratori et consorts, des trésors innombrables restent enfouis dans les archives et les bibliothèques de la péninsule. Ces établissements sont, pour la plupart, des musées secrets que la pudeur ombrageuse des gouvernements tient fermés à tous les yeux, craignant les hontes et surtout les gloires d’un passé qui pourrait avoir quelque velléité de renaître. L’Italie, pour espérer, n’a besoin que de se souvenir, et ses traditions sont plus séditieuses que des utopies. Tirer de l’oubli ces monuments, c’est donc travailler pour l’avenir. S’il était possible d’exhumer seulement le quart des manuscrits sur la réforme, l’Italie serait protestante avant ■cent ans d’ici.
On voit l’importance des entreprises scientifiques sur cette terre féconde qui n’a jamais cessé d’être en travail. Les Français, qui blâment les Italiens de trop s’adonner à l’histoire, ne savent pas ce qu’ils disent : c’est un reproche de parvenus; il tombe mal sur un pays qui a déjà derrière lui trente siècles de noblesse.
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L’histoire d’Italie est encore h faire, et ceux qui entassent des matériaux pour cette œuvre future préparent une deuxième renaissance qui sera la résurrection ou du moins l’accomplissement et le couronnement du passé.
L’Archivio storico , élargi en revue depuis 1855 , paraît encore. Et c’est ainsi que le vénérable septuagénaire poursuit son œuvre, à travers les orages qui ont bouleversé son malheureux pays, avec un courage et une ardeur toujours jeunes. « Si Florence, un jour, écrit Montanelli, aux funestes mémoires de la place Sainte- Trinité, veut opposer de doux souvenirs, elle élèvera en ce lieu, au nom de la philosophie sociale, un monument au labeur infatigable, persévérant et modeste du fondateur de YAnlologia. »
les florentins. — Le dortoir toscan. — L’histoire de Pietro Colletta. — L’illusion de l’abbé Pacchiani. — Le professeur Rosini. — RafTaele Lambruschini. — Le marquis Ridolfi ; sa popularité; l’auberge illuminée. — Le marquis Gino Capponi; ses amitiés. — Un calembour de Machiavel. — Libri, tant qu’il fut Italien. — Débuts de Mamiani , Guerrazzi, Montanelli, • Mazzini, Tommaseo. — Florence, ville italienne; l’esprit antipapal. — G. B. Niccolini. — Nabuchodonosor et Napoléon. — Antonio Foscarini et Delphine Gay. — Les terreurs classiques- — Giovanni da Procida ; mot du ministre d’Autriche. — Ludovico Sforsa. — Filippo Stroai. — La prétendue folie de Niccolini.
Où suis-je ? Seigneur! Me voici arrivé jusqu’à nos jours, et j’oublie que je ne devais pas quitter le bon temps de Florence, avant 1830, après 1820, sous le règne étrange du ministre Fossombroni, dont l’utopie était d’éteindre son pays. « Si vous voulez endormir un peuple, faites-lui donc un bon lit, » a dit Lamartine. Fossombroni ne fit pas autre chose, il organisa la Toscane en dortoir; il coiffa d’un éteignoir les sciences et les citoyens d’un bonnet de nuit. Mais il ouvrait la porte aux réfugiés, il permettait à "Vieusseux de recevoir les journaux, il laissait faire. Que fallait-il de plus? Grâce à lui, quoique malgré lui, Florence devint l’Athènes de l’Italie, qui est la Grèce moderne.
Que d’Italiens fortement trempés y sont venus dans ces dix années! que de Toscans jusqu’alors obscurs ou amortis se sont rencontrés avec eux, et du choc de ces esprits ardents, que d’étincelles ont jailli, que de lu-
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mières! Quel prodigieux concours d’activités, d’intelligences, que de rivalités et d émulations fécondes, et que de beaux livres sont nés là, sont nés alors, qui n’auraient jamais pu naître ailleurs ni dans un autre temps!
Parmi les proscrits de Naples, il y avait un soldat que nous avons nommé, déjà cadet d’artillerie en 1796, ingénieur plus tard, employé au dessèchement des marais, puis préfet sous Murat, puis directeur des ponts et chaussées, conseiller d’Éldt en 1814, et de nouveau soldat en 1815, en disgrâce un moment sous les - Bourbons, mais sans perdre son grade, et relevé en 1 820, mais pour être bientôt banni. Il avait cinquante ans lorsqu’il vint à Florence, et sans cesse à l’œuvre, dans les camps, ou sur les routes, ou dans les conseils de ses rois, il n’avait guère lu que Tacite et guère écrit qu’un récit informe et inédit de la chute du roi Murat. Eh bien ! à cinquante ans il prit la plume, et, sous la direction de ses amis Pietro Giordatii, Giovan-Battista Niccolini, Gino Capponi , Giacomo Leopardi , Antonio Ranieri, aidé de leurs conseils et même de leur plume au commencement de son travail, il écrivit et recommença trois fois, avec une ardeur et une patience d’étudiant, une histoire pleine de vie et de sève, inspirée de Tacite assez visiblement, mais, dans les bons endroits, digne du modèle ; un récit vivant, coloré, entraînant, des malheurs de Naples sous les Bourbons, de 1734 à 1825. Ce fut ainsi que, dans sa vieillesse, et grâce à Florence, il fit un beau livre et se fit un grand nom : Pietro Colletta *.
1. Je trouve dans Guerrazzi une triste anecdote sur les derniers moments de Pietro Colletta. Il allait mourir, lorsqu’on vint lui intimer l’ordre de quitter le pays : a Attendez encore une heure, dit-il, et je partirai pour un exil d’où je n’inquiéterai plus aucune police du monde.»
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Il vécut assez pour achever son œuvre, mais pas assez pour la voir publiée. Après sa mort, n’osant imprimer en Italie ce violent réquisitoire contre les Bourbons, ses amis s’adressèrent aux libraires de France. Pas un seul des éditeurs parisiens ne voulut se charger de cette publication, non qu’ils eussent peur (la presse alors était libre), mais parce qu’ils craignaient d’y perdre leur argent. L’histoire de Colletta fut publiée h Genève et s’est répandue en Italie et partout par millions d’exemplaires.
Tel fut un des plus beaux résultats de ces associations littéraires que les gouvernements toléraient un jour à Florence. Oh! qui m’eût donné d’entrer alors dans le cabinet de Yieusseux et d’y saluer tant d’hommes qui ne doivent pas mourir! Quel spectacle que cette Anthologie ouverte à tous les partis, arène libre où Forti, l’ennemi de l’école historique allemande, se battait avec Pietro Mazzei (surnommé Gesii Bambino) qui défendait la science d’outre-Bhin ; où le sensualiste lombard Montani rencontrait Niccolù Tommaseo, déjà catholique ! Que d’hommes dont les noms même ne nous sont pas parvenus et qui pourtant ont fait leur tâche, ont eu leur jour : Mancini, qui avait traduit Homère; Micali, qui avait écrit l’histoire des peuples italiens avant la fondation de Rome; Pananti, précurseur de Giusti dans la satire, et honnête homme qui mérita un monument national ; l’abbé Pacchiani, génie méconnu, grand homme peut-être, chimiste effréné qui avait prévenu bien des inventions modernes et qui, privé de secours pour ses expériences, repoussé par la défiance du gouvernement, devint fou de rage : il s’imagina que Florence était grande comme Londres ; il loua quatre maisons en différents quartiers pour gagner du temps en s’épargnant des courses, et il mourut de faim.
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Est-ce tout? Je commence à peine. Je n’ai pas nommé encore le professeurRosjni, dePise,bonécrivain, meilleur savant, excellent éditeur qui publia l’histoire de Guicciardini et l’Apologie de Lorenzino dei Medici, magnifique morceau de prose italienne. En littérature, il était le Sosie de Manzoui; à chaque œuvre du maître, il eu publiait une semblable : après l’hymne du Cinq Mai , une ode sur la mort de Bonaparte ; après le roman des Fiancés, le romande Lui sa Slrozzi.
Je n’ai pas nommé le mathématicien Frullano, écrivain supérieur, ni le professeur Ciampolino, anima candidissima, disent de lui les Italiens avec honneur (en français le mot serait presque une insulte, car la chose n’existe pas); il écrivit une histoire de la Révolution de la Grèce. — Ai-je fini maintenant ? Pas tout à fait. Il me reste à signaler les plus illustres.
Je laisse les artistes, qui m’emporteraient trop loin : Bezzuoli, Pampaloni, Bartoliui, — et vous qui vivez encore et qui me tendiez vos mains l’autre jour, Dupré, Fantacchiotti, je ne veux pas vous saluer maintenant : les arts n’entreront pas cette fois dans mes études. Je dois rester en l’an de grâce 1820 , parmi les écrivains de Florence : Rafl’aele Lambruschini, qui mettait et qui met toujours au service de l’éducation et de l’agriculture un des plus beaux styles de l’Italie : son traité récent sur les vers à soie est un travail achevé, d’une élégance et d’une correction à défier les maîtres, et d’une simplicité qui le rend accessible à l’esprit nu du paysan. — Le marquis Ridolfi, que je trouve sous mille aspects : gentilhomme portant un des plus beaux noms de Florence , agriculteur éminent, fondateur de fermes modèles, essayant de refaire l'Italie (dit de lui Rauieri) ce quelle fut sous Virgile, magna parens fruginn; écrivain de premier rang, gouverneur des fils du
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grand-duc, directeur de la Monnaie, professeur h Pise, homme de progrès sous la Restauration stagnante et, sous la Révolution orageuse, ministre de la sagesse et de la modération : voilà ses titres à la popularité qu’il s’est acquise; elle est immense, elle est méritée....
Elle est même exploitée. Un voyageur de mes amis m’a raconté qu’étant un soir de passage à Pise, il vit entrer tout à coup, d’un air effaré, le garçon de l’auberge où il était descendu. « Qu’y a-t-il donc? — C’est le marquis Ridolfi qui demande Votre Excellence. » Et avant d’introduire le célèbre visiteur, ce garçon officieux alla prendre tous les flambeaux de l’auberge et les apporta, dûment allumés, dans la chambre de mon ami.
Le lendemain, au quart d’heure de Rabelais, le compte des bougies s’élevait à vingt-cinq francs, et comme le voyageur, à ce chiffre fabuleux, bondit sur sa chaise, le garçon reprit avec exaltation : « Giuratlio ! pour recevoir un homme pareil, il aurait fallu illuminer Pise ! »
Parmi les hommes de ce temps-là, régnait une des plus belles figures de l’Italie moderne, le marquis Gino Capponi. Il descendait d’une famille assez haute pour avoir balancé longtemps la puissance des Médicis. Son aïeul, Gino Capponi osa résister à Charles VIII, qui imposait des conditions honteuses à Florence. >< Signez ceci, dit le roi, ou je sonne mes clairons. » Capponi répondit : « Si vous sonnez vos clairons, nous sonnerons nos cloches ! » De là ce calembour de Machiavel :
Lo strepito dell’ armi e de' cavalli Non potè far che non fosse sentita La voce d'un Cappon fra cento Galli'.
1. Le fracas des armes et des chevaux ne put empêcher d’être entendue la voix d’un Capponi parmi cent Gaulois (d’un chapon parmi cent coqs). — Decennali , di Machiatelli.
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En mémoire de ce grand citoyen, il y a toujours eu, depuis lors, un Gino dans la famille. Celui qui portait ce nom, en 1820, et qui, grâce à Dieu, le porte encore, est digne de sa race, et l’a pour le moins illustrée par la plume autant que son aïeul l’avait fait par l’épée. Instruit par de fortes études et de nombreux voyages ; plein de lectures qu’une mémoire prodigieuse a retenues et fixées clans son esprit; écrivain sans défauts; maître de la langue et du style, et, de plus, grand seigneur, possédant un des plus beaux palais et l’une des plus riches bibliothèques de Florence ; sans cesse entouré d’hommes supérieurs qu’il a toujours protégés, bien qu’il fût leur émule, et concourant le premier aux entreprises et aux sacrifices nécessaires à la civilisation et h la gloire de son pays, le marquis Gino Capponi réunit en lui toutes les noblesses, celles du nom, de la fortune, du talent et du cœur.
Il a été l’ami de tout ce qui fut grand en Italie. Ugo Foscolo lui disait : « Tu es plus que mon frère. » Et il écrivait d’Angleterre à la bien-aimée qu’il appelait Callirrhoë : « Ce cher Capponi ! Je puis dire qu’après votre départ et le sien, j’ai perdu tout ce qui me rendait ici la vie aimable. C’est une âme haute, courageuse, indépendante, mais en même temps pleine de douceur et d’équité ; un esprit penseur et plein d’originalité naturelle, tellement qu’il a pu reconnaître et secouer par lui-même, en peu d’années, les langes d’une fausse éducation et les préjugés imbéciles de prêtres ignorants et de nobles désœuvrés. Et Capponi m'aime et il m’aimera encore
Lorsque la terre aura couvert mes os En cachant avec eux un nom sans gloire,
Avant la mort déjà presque effacé *.