‹ L'Italie estelle La terre des morts?Chapitre 12 sur 38 · Epistolario di Ugo Foscolo, t. III, p. 10 et · texte numérisé non relu

Epistolario di Ugo Foscolo, t. III, p. 10 et

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Niccolini fut aussi l’ami de Capponi. Leopardi lui dédia des vers; Giusti, je l’ai dit, mourut dans son palais, et lui écrivit publiquement ces paroles touchantes :

« Ceux qui peuvent savoir que tu es le seul à qui j’aie recours en tout ce qui se passe entre moi et moi, ne seront point, étonnés de cette confession publique que je t’adresse. A ceux qui n’en savent rien, j’ai voulu le dire en vers, d’autant plus que, depuis Pétrarque jusqu’à nos jours, c’est, à ce qu’il semble, une règle de poésie que les affections des rimeurs soient de raison publique. Permets-moi d’ajouter, et permets h tous de savoir que je te suis obligé de bien des consolations et de bien des redressements, et que, s’il me reste encore <les difformités, ce n’est pas la faute de l’orthopédiste. Ton bien affectionné, Giuseppe Giusti. »

J’ai encore à nommer Libri, contre lequel on n’eut rien à dire, tant qu’il vécut dans sa Toscane. Il était versé dans les sciences mathématiques, dont il écrivit l’histoire, dans un livre qui a fait du bruit. Il aima l’Italie et prit part à une manifestation politique qui devait éclater à Florence, au théâtre, en 1831, le soir du mardi gras. La manifestation ayant manqué, les agitateurs se crurent sauvés par leur insuccès et libres de rester en Toscane. Mais cinq ou six jours après, comme Libri jouait tranquillement au whist avec une dame de la cour, on vint le prier à l’oreille de quitter le pays. Libri s’en alla, renvoyant au grand-duc une pension qu’il recevait comme savant. Il était pauvre. Plus tard, dit-on, à Paris, il cessa de l’être, mais alors il avait aussi cessé d’être Italien : sa vie ne nous regarde plus.

Etrange mouvement que celui de 1831, contre-coup des insurrections de la Roiiiagne ! Terenzio Mamiani, qui n’était encore que poète, et que nous reverrons

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philosophe à Turin, était venu tout exprès des Marches pour soulever Florence. Un avocat que nous irons visiter à Gênes, où il vit maintenant en exil, après avoir été dictateur dans son pays, le Livournais F. D. Guerrazzi était aussi du complot : toutes ces célébrités en herbe, toutes ces ambitions en fleur débutaient alors à Florence, dans la politique et dans les lettres, avec la fougue de leurs vingt ans.

Montanelli, musicien, poète, docteur en droit et professeur à dix-neuf ans, écrivait dansl’yl?ï//io/oÿie. C’était un travailleur infatigable; il s’attachait, en guise de ceinture, un cordon de sonnette autour du corps, pour se réveiller en sursaut s’il venait à tomber de sommeil. Mazzini lui-même était de Y Anthologie ; il y publia ses premiers travaux en faveur du romantisme! En même temps, pour la même cause et dans le même recueil, ferraillait vivement Tommaseo le Dàhnate, qui devait être un jour si grand citoyen.

Nous irons le saluer plus tard, à Turin, dans la maison modeste où, pauvre et presque aveugle, il continue noblement sa vie d’étude et de travail. Je ne veux ici rapporter de lui qu’un seul trait, qui se rattache à son séjour à Florence : je l’emprunte aux mémoires de Montanelli. Lorsque Y Anthologie fut supprimée pour un mot sur la Russie qui avait déplu au ministre du czar (c’était, je crois, alorsM. de Gortschakofi), Tommaseo se déclara l’auteur de l’article anonyme qui avait provoqué cette plainte, bien que cet article ne fût pas son œuvre, appelant ainsi sur lui toutes les rigueurs de la répression. »

Mais cette école de Tommaseo, Mazzini et Guerrazzi, leur romantisme et surtout le catholicisme du premier ne pouvaient s’acclimater à Florence. Ces jeunes gens, commençant à peine, n’éüflent pas les hommes de ce temps-lh; ils furent les hommes de 1848. L’Arno, je le

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répète, a toujours été le rival et l’ennemi du Tibre. Rome est une ville universelle, qui, continuant ses traditions, vise toujours à l’empire du monde. Ses souverains sont des césars amoindris; sa langue officielle, un latin corrompu; son Vatican, une contrefaçon du Capitole. La ville italienne est Florence. Promenez-vous sous les galeries du palais des Offices, où sont alignées les statues des grands hommes, vous y trouvez Orgagna, Niccola Pisano, Giotto, Donatello, Michel- Ange, Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel, Guichardin, Améric Yespuce, Galilée, Benvenuto Cellini, tous Toscans, et j’en passe. Et la Toscane entière est moins peuplée que Paris : elle n’a pas quinze cent mille habitants !

Je risque un mot qui a l’air d’une hyperbole, et qui n’est qu’une vérité : si l’on comptait les vingt-cinq hommes qui ont le plus illustré l’Italie dans les sciences, les lettres et les arts, on en trouverait, pour le moins, les deux tiers sortis de Florence.

Aussi voulez-vous découvrir le fil de l’esprit italien, dans le labyrinthe d’idées et d’œuvres qui vous arrête et vous trouble au delà des Alpes? Voulez-vous suivre cette littérature comme vous suivez la nôtre quand vous allez de Rabelais h Béranger, en passant par Molière et Voltaire? Venez en Toscane, lisez les Toscans. Dante d’abord , puis Machiavel , puis Guichardin , et demandez-vous la pensée de ces maîtres. Elle se résume en deux mots : l’esprit antipapal. '

C’est cet esprit qui régnait encore à Florence avant 1830. Il y avait été laissé par les poètes virils du temps de la Révolution , Alfieri et Ugo Foscolo ; il se communiquait aux réfugiés illustres que nous avons nommés tout h l’heure ; il se ranimait par leur influence chez les Toscans assoupis sous le règne de la torpeur (et surtout par l’influence des Napolitains, qui ont tou-

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jours été les premiers à sonner les cloches). Il jaillit en flamme et en lumière de ces rencontres d’hommes éminents qui se réunissaient chez Yieusseux ou chez le général Golletta ; il éclata surtout chez ceux qui tenaient déjà le premier rang par l’autorité du génie : Giordani et Giusti, que nous connaissons déjà; Leopardi, qui nous retiendra longtemps tout à l’heure; Niccolini, qui nous vent sur-le-champ : soyons à lui !

La vie de ce grand poète est peu connue ; je ne crois pas qu’elle ait jamais été écrite; j’ai recueilli sur lui, à grand'peine, chez ses amis de Florence, quelques renseignements inédits. Les Italiens sont peu curieux, et ne connaissent des poètes que leurs vers.

Giovau-Battista Niccolini est né aux bains de San Giuliano, le 31 octobre 1785. Sa famille était pauvre, mais honorable. Il descendait, par son père, des Niccolini qui ont fait parler d’eux en Toscane, et, par sa mère, des Filicaia. Ses études furent solides , son talent précoce; en 1803 (il avait dix-huit ans) , un livre précieux lui était déjà dédié, un commentaire de la Chevelure de Bérénice, poème grec de Gallimaque, et l’auteur de ce livre se nommait Ugo Foscolo.

Le premier essai de Niccolini parut en 1804, c’est le poème de la Pictà; son premier ouvrage dramatique, Polissena, est de 1810; il fut couronné par l’académie de la Crusca. L’œuvre était belle et vraiment grecque , fruit d’un arbre plein de sève et encore en fleurs.

Puis vinrent d’autres imitations de l’antique : Edipo , I Selle a Tcbe, Agamemnonc, Medca; enfin, Nabucco, son début dans le drame politique, à tendances et à allusions. Nabuchodonosor figurait Napoléon ; Amiti , femme du roi babylonien , Marie-Louise. Les derniers vers de la tragédie sont caractéristiques. Nabuchodo-

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nosor veut avoir pour tombeau l’Euphrate et s’écrie en mourant :

<• Cachez à tous ma mort ! Que les flots retiennent mon cadavre englouti ! Que tous les rois m’attendent et tremblent ! »

Niccoliui, dans sa jeunesse, était pauvre. Protégé par la princesse Elisa, sœur de l'empereur et reine d’Etrurie , il obtint par elle une place de secrétaire à l’académie des Beaux-Arts. Il y donna aux jeunes artistes des cours d’histoire et de mythologie (1807 et 1808), réunis récemment en deux volumes chez Bianchi et Barbera (Florence, 1805). Il demeura dès lors au palais de l’Académie , ancien monastère aux colonnes sveltes et au style élégant. Les Autrichiens le changèrent plus tard en caserne, et "teu chassèrent le poète.

En 1805, au retour du grand-duc Ferdinand, Niccolini fut nommé bibliothécaire adjoint au palais Pitti. Mais il ne tarda pas à se démettre de cette charge. Il voulait rester indépendant et n’aimait pas la cour.

L’histoire de cette démission est diversement racontée. Un jour, le grand-duo rencontra le poète qui montait péniblement l’escalier du palais. « Qu’avez-vous donc? demanda Ferdinand ; êtes-vous malade? — Altesse, répondit Niccolini, je ne peux plus monter cet escalier; mes genoux s’y refusent. »

D’auti •es disent qu’il demanda tout simplement à se retirer, et comme le grand-duc s’y opposait, l’assurant qu’il était content de lui : * Les contents doivent être deux, » répondit le poète.

B quitta donc la cour et vécut pauvrement. Plus tard mourut sou oncle maternel, qui le laissa riche. Il put alors se donner aux lettres, et il s y livra tout entier. Il écrivait dans VAn’hologie, il multipliait ses articles et ses discours sur l’indépendance de l’art (Éloge d'Alberli,

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1815 ), sur la formation de la langue ( 1818 ), sur le sublime et Michel-Ange ( 1825 ). Ce dernier travail est d’une grande beauté. Enfin, en 1827 , sous l’inspiration des hommes alors réunis h Florence, excité par l'émulation, emporté par le mouvement, il offrit au public, après dix ans de silence, une œuvre complète, achevée, Antonio Foscarini.

On connaît le sujet de cette tragédie. Une . loi inflexible régnait à Venise : tout homme qui était entré la nuit dans la maison d’un ambassadeur étranger devait être puni de mort.

Or, la fenêtre d’une Vénitienne qui avait pour amant Antonio Foscarini, touchait au balcon de l’ambassadeur d’Espagne. Une nuit, sur le point d’être découvert avec sa maîtresse , et, pour lui sauver l’honneur au prix de sa propre vie, Foscarini sauta sur le balcon de l’Espagnol. Il se laissa jeter en prison, condamner et tuer sans mot dire. Voilà comment on aime en Italie, où les romanciers les plus dramatiques sont tout bonnement des historiens.

Niccolini, l’héritier mâle d’Alfieri et de Foscolo, a rendu avec puissance et grandeur l’inflexibilité de la loi vénitienne. Il l’a personnifiée dans un homme sans cœur, et il a eu la force de ne pas le rendre odieux, mais effrayant, en le faisant plus grand que nature. . Cet homme est Lorédan , du conseil des Trois. Il se montre tout entier dès la première scène : « Nos aïeux,

dit-il, ils souffraient, tranquilles, le joug sacré

d’inexorables lois, et le citoyen savait ce qu’ignore tout autre peuple d’Italie, commander et obéir — Le temps maintenant a changé les mœurs, on veut de nous la liberté des forfaits; et ce n’est pas le coupable qu’on abhorre, c’est le juge! » Et plus tard, dans la scène du jugement, il jettera ce mot qui fait peur : « L’homme

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qu’on redoute est toujours coupable ; fût-il innocent, je le punirais pour 1 avoir offensé : il deviendra coupable par vengeance ! *

Le quatrième acte contient une scène admirable.

Comme il y a des dissentiments dans le conseil des Trois,

Antonio doit être jugé par le doge. Le doge est son père.

Le vieux Foscarini a compris que son fds n’a point commis de trahison contre l’État et qu’il cache un secret qui peut lui sauver la vie. Il veut donc qu 'Antonio parle ; il l’interroge, il lui ordonne, il le conjure de répondre; il s’épuise en supplications navrantes, il va même jusqu’à tomber à ses pieds. Antonio souffre et pleure, mais •

résiste ; on le sent torturé par cette inquisition paternelle, mais il reste inébranlable dans son silence et dans sa loyauté. Il doit se taire et mourir.

PourNiccolini, cette vigueur de sentiments n’était pas difficile à rendre. Mais il avait à peindre un amour, un amour coupable, et il devait le rendre intéressant : c’était là, pour ce poète austère et viril, un grand obstacle à vaincre; il s’en est noblement tiré. Voici la scène :

Nous sommes dans lé jardin de Teresa, la Vénitienne.

Antonio l’aimait jeune fille ; il a fait un voyage en Suisse , comme orateur (ambassadeur) de son pays ; à son retour, il la retrouve mariée. Elle s’excuse d’avoir . manqué à l’amour.

« Quand mourut ma mère , dit-elle , le dernier mot qu’elle m’adressa en mourant fut celui-ci : « Obéis à ton i père. » Je l’avais juré. Mon père me conduisit un jour dans la chambre où ma mère était morte et me rappela mon seraient. Puis il médit : « Épouse Gontarini, si tu « veux me sauver de ces prisons horriblement secrètes,

« des.... » à ce mot une sueur glacée me courut parles membres.... »

Et le poète dit dans une note qu’il « ne s’est pas ris- • G

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que à mettre en vers les mots Piombi et Pozzi (les Plombs et les Puits), mais il était facile, à Venise, tle suppléer par la pensée h celte réticence, et il est certain qu’il suffisait de sous-entendre ces prisons horribles , pour faire frémir d’horreur tout Vénitien. »

Dans une autre note sur la première scène, il s’excuse de son exposition et cherche des précédents chez Corneille et Voltaire. lise justifie ailleurs, en citant Homère, Eschyle et Byron, d’avoir mis une prédiction dans la bouche de son héros mourant. Révolutionnaire contre le trône et l’autel, il est le très-humble serviteur des convenances littéraires; le fantôme d’Aristote l’effraye bien plus que ne font les gendarmes de son pays. Il s’aventure au besoin hors du triangle classique, mais à la condition de l'ester toujours pompeux et drapé dans son manteau d’orateur. Ce n’est pas lui qui dira jamais au fruit d’or : « Tu n’es qu’une poire, » et qui appellera « le cochon par son nom. * Car les noms propres l’effrayent; il hésite devant tous ceux qui viennent sous sa plume, il cherche des périphrases et des faux-fuyants, il fait des notes, des renvois pour expliquer ses énigmes et ses rébus. Au lieu de château Saint-Ange, par exemple, il dira le château qui ale nom de l’Ange. Etrange pusillanimité d’écrivain, dans un esprit si téméraire ! Il oserait attaquer l’Autriche et se faire jeter souslesPlombs de Venise, mais il n’écrirait jamais ce mot dans un vers.

Je reviens h ma scène. Teresa s’est justifiée de son mariage; elle a ditses hontes et ses douleurs.... Antonio l’interrompt.

« Tais-toi , tu en as dit assez. Ma tendresse devient fureur. Mais quoi! La victime n’a plus de devoirs. L’ange de Dieu n’écrit pas dans son livre les serments qui ne viennent pas du coeur, ou h peine écrits, il les efface avec des larmes.

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— Que dis-tu? s’écrie Teresa. Voudrais-tu me faire proscrite, errante, déshonorée ? Si tu as oublié la vertu que tu aimas, respecte en moi Teresa Contarini. »

Depuis ce moment la scène est toute grâce et passion . Antonio demande pardon à la jeune femme offensée, * Je me punirai, dit-il, je mourrai. — Ne meurs pas, répondelle, et l’éloignement, l’oubli, l’absence.... »

Mais Antonio :

« O Dieu! tu crois qu’en m’éloignant, l’amour Cesse en moi. Dans les heures douloureuses Mon âme à toi, comme à son doux abri,

S’envolait, ne pouvant qu’auprès de toi Soulager sa misère ; et dans mes joies,

Je t’appelais ; je croyais te sentir A mes côtés, je te voyais partout Et, te voyant, je te faisais plus belle.

J’errai souvent par les monts d’Helvétie Sur les âpres sommets et, plus du ciel Je m’approchais, plus je pensais à toi.... j

Teresa l’interrompt pour lui dire: « Foscarini,je suis faible et tu me dois l’exemple de l’honneur. » Et Antonio s’écrie : « Périsse l’homme qui oserait souiller une vertu céleste!... »

Et la scène finit dans cette exaltation de vertu passionnée où l’amour est plus austère et plus beau que le devoir.

Voici comment un critique de Y Anthologie résuma son impression sur la tragédie d’Antonio Fosèarini. *11 vit un jour une jeune Française (Delphine Gay?) renommée pour sa beauté autant que pour son talent poétique, descendant les degrés du palais Michelozzi. Sa figure fière et charmante, ornée d’une belle chevelure blonde, se détachait par un merveilleux relief sur la structure monumentale qui devait lui servir de cadre. Voilà la tragédie de Niccolini, s’écria-t-il. » (Ch. de Mazade.)

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Et, en effet, c’est là sa plus charmante création , celle où, dans sa force, il a le plus de grâce. Ailleurs il se montre homme de pensée plutôt que de sentiment; il a l’enthousiasme et beaucoup moins l’émotion; il est plus historien que tragique et plus orateur que poète. Aussi, dans ses essais lyriques et dans les chœurs de ses drames, est-il resté fort au-dessous deManzoni. Il détestait la poésie des efféminés; l’amour même qu’il a peint dans Foscarini n’est qu’un vaincu sans pouvoir : ce n’est pas lui, mais l’honneur qui pousse à la mort ce noble jeune homme. Plus tard, dans les autres pièces de Niccolini, ce sentiment sera de plus en plus sacrifié; dans Ludovico Sforza , il ne jouera qu’un rôle secondaire; dans Arnaldo da Brescia, la femme n’interviendra que pour tout gâter par sa faiblesse : la peur du diable lui fera trahir la sainte cause et livrer son mari. Dans Filippo Strozzi, nous n’aurons plus que de l’amour maternel.

Après Foscarini, notre poète se livra presque exclusivement au drame politique. Il donna, en 1835, son Giovanni daProcida, qui fut violemment attaqué à Paris et défendu par Antonio Ranieri dans le Globe. Pour ne pas soulever une révolution dans la salle, Niccolini, sur le conseil des comédiens, avait refait son cinquième acte. Le succès de la tragédie fut immense : elle se donna huit soirs de suite, fait inouï dans- les fastes du théâtre italien.

On sait que Jean de Procida fut le héros de ces vêpres siciliennes qui ont inspiré tant de drames en ces derniers temps. Mais ce n’était pas aux Françaisde Sicile que le poète avait affaire. A la première représentation (le corps diplomatique y assistait), le ministre autrichien dit au ministre de France : « L’adresse est à votre nom, mais la lettre est pour moi. »

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Puis vint Ludovico Sforza, belle étude historique où le poète a résumé dans le personnage du More « le caractère sombre et enveloppé du xv' siècle. » C’est le fourbe tragique, plus grand que Tartufe et digne d’Yago. Il rampe pendant cinq actes et ne se redresse qu’à la dernière scène, où , vainqueur , il dicte des lois même à Charles VIII et dit à une femme, sa victime, qui l’accable d’imprécations : « Maudis seulement, je règne! »

ÎS’iccolini n’a fait que grandir à chaque pas. Ses œuvres capitales sont les dernières, deux gros volumes imprimés à part; le premier clandestinement (1844), le second chez Le Monnier (1847), deux poèmes dramatiques, entourés de notes, de préfaces., de mémoires entiers donnés comme citations et qui sont des histoires dialoguées plutôt que des tragédies, car, je le repète, Niccolini est, avant tout, un grand historien. Son œuvre suprême est une histoire delà maison de Hohenstaufen qui ne sera publiée qu’après sa mort.

Le premier de ces poèmes est Arnaldo da Brescia, son chef-d’œuvre, qui mérite un chapitre à part. L’autre, Filippo Strozzi, pourrait s’intituler le Citoyen. C’est une œuvre grandiose et compliquée, qui semble conçue par Shakspere dans la pensé.e et avec la plume de Corneille.

Homme étrange que Filippo Strozzi, singulier « même dans son siècle, si plein de misère et de grandeur; marchand, banquier, homme d’État, homme de lettres, il prit part aux plus grandes aventures de son temps; il rendit la liberté à sa patrie et la lui enleva; plein de vices, mais pas tout h fait sans vertus, audacieux dans son incrédulité, nécessaire à Clément VH, cherà Catherine de Médicis, qu’il suivit en France, il représenta, dans la mesure de sa vie et de ses opinions, les esprits du paganisme, et sembla né dans les temps corrompus

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du monde ancien. Rien ne manqua à sa gloire, pas même la renommée de s’être tué pour fuir l’inexorable vengeance de Côme I" : heureux comme Auguste et non moins astucieux que Tibère.. » (Préface de Filippo Slrozzi.)

Tel est le sujet et le sommaire du dernier travail de Xiccolini. On me dit qu’en 1858, tiré de force par quelques enfants mal inspirés de la retraite où il achevait glorieusement sa vie, il s’est offert en plein théâtre aux ovations de la foule, et il a laissé publier un Marins inachevé, fatigué, qui ne lui survivra pas. Je n’ai point voulu lire cette tragédie. Pour moi, l’œuvre du poëte finit à Filippo. Slrozzi, et la vie du citoyen à l’avénement de Pie IX.

Car cette inauguration de la nouvelle Italie par la main et au profit de la papauté fut pour lui comme un coup mortel, un démenti donné publiquement à sa pensée, une désillusion de sa foi, un désenchantement de ses rêves. Il régnait en poésie sur ceux que j’ai appelés protestants ; son Arnaldo da Brescia était leur Evangile. Ce drame, écrit pour répondre à l’école catholique, avait soulevé l’opinion et effrayé les gouvernements. Un pamphlétaire vénitien, payé par l’Autriche (le fait a été constaté) pour réfuter ce livre , avait écrit que c’était la plus grosse impiété qui se fût commise depuis Simon le magicien. Et maintenant , après un pareil succès, les événements donnaient tort au poète. L’œuvre libérale de sa vie se tournait contre lui, confisquée par le pouvoir qu’il avait constamment et hardiment combattu. Or, il voyait trop loin et de trop haut pour accepter ce pouvoir, dans l’espoir insensé qu’il pût sauver l’Italie. Ce fut donc non-seulement une déception, mais une défaite, une ruine de sa cause, qui le jeta dans le découragement et qui déses-

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péra sa vieillesse. Ses amis firent de vains efforts pour le convertir à leurs illusions; on le voyait errer seul dans les rues de Florence ; on l’entendait murmurer avec amertume : a Un pape libéral, un pape libéral !...»

Enfin, il se retira dans sa maison et ferma sa porte b double tour. « J’ai vécu pour le monde et je veux mourir seul, » pensait-il avec Lamartine. Et, en 1848, on disait de lui qu’il était fou.

Hélas! *en 1849, on a reconnu que, seul entre tous, il était sage.

arnaldo da brescia. — Une anecdote du ix' siècle. — Le sacerdoce, l’empire et la réforme. — L’histoire d’Arnaùld de Brescia. — La tragédie de Niccolini vue du Capitole. — Niccolini et Gioberti.

Il y avait une fois un prince allemand et un prêtre italien qui se mirent d’accord par un arrangement singulier. Le prince prit des terres qui ne lui appartenaient pas, et il en lit présent au prêtre. L’Italien, reconnaissant, prit une couronne qui ne lui appartenait pas davantage et la mit sur le front de l'Allemand. De là sont venus tous les malheurs de l’Italie.

On sait comment. Les descendants du prince, nommé Charlemagne, prétendaient que l’Occident était à eux puisqu’ils en avaient reçu la couronne. Les successeurs du prêtre, nommé Léon, déclarèrent que la couronne était leur propriété, puisqu’ils -s’étaient donné le droit de l’offrir. De là les luttes fatales du sacerdoce et de l’empire, les irréconciliables partis des Guelfes et des Gibelins, les excommunications des papes, les invasions des césars, le duel implacable de l’épée et de la croix sur le sein meurtri de cette pauvre Italie, qui en saigne encore.

Mais il arrivait quelquefois aux deux adversaires de s’entendre. C’était quand la raison humaine, révoltée contre le prêtre au nom de la conscience, et contre le

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prince au nom de la liberté, disait à tous deux : « Vous n’êtes pas nos maîtres.

« Toi , prêtre , contente-toi de prier : ton royaume n’est pas de ce monde.

« Toi, césar, retourne dans ton Allemagne : l’Italie s’appartient. »

Alors le pape et le césar se donnaient la main pour étouffer à deux la raison humaine.

Telle est la pensée d ’Ârnaldo da Brescia, tragédie de G. B. Niccolini.

Cet Arnauld fut un vaillant homme. Né à Brescia, vers l’an 1 105, élève d’Abailard, persécuté dès ses premiers pas avec son maître , remarquable dès lors par l’austérité de sa vie (il ne mangeait ni ne buvait, dit de lui saint Bernard, son plus violent ennemi : sa parole était miel, et sa tête celle d’une colombe), il s’irrita de bonne heure contre la vénalité, la puissance temporelle et la corruption du clergé. Brescia était devenue une théocratie dominée par un évêque ; le peuple opposa à ce gouvernement des consuls de son choix. I)e là des luttes sans fin et sans trêve. Arnauld se mit contre l’évêque avec le peuple. Il voulait revenir à l’Église primitive et enlever aux prêtres le pouvoir temporel. Éloquent, il emportait les cœurs; son influence et sa célébrité firent peur à l’Église. Arnauld fut condamné comme schismatique (et non comme hérétique) au concile de Latran. Réduit au silence, abandonné par ses partisans, il se réfugia dans Zurich, puis en France (1140), où, appelé par Abailard, son maître, il le défendit au concile de Sens. Il retourna plus lard en Suisse; il était à Rome en 1145. Il y trouva le peuple soulevé contre le pape ; les Romains, s’appuyant sur la tradition, toujours invoquée dans les pays pleins de gloire, opposant à la théocratie catholique les institu-

ARNALDO DA liRESClA.

tions d’autrefois, le sénats les chevaliers, les consuls, la république païenne, en un mot, qu’ils voulaient relever. Arnauld se mit contre le pape avec le peuple. Il resta dans Rome sous le pontificat d’Eugène III et d’Adrien IV. Mais ce dernier pape, pour abattre d’un coup la réforme et la république, mit vigoureusement la ville, en interdit. Le peuple terrifié quitta ses chefs, Arnauld abandonné sortit de Rome. Il se réfugia dans les terres d’un gentilhomme italien, vassal de l’empereur. Mais Frédéric Barberousse, alors césar d’Occident, et excommunié, voulait rentrer en grâce et se faire sacrer à Rome. Adrien IV lui promit l’absolution et la couronne à condition qu’ Arnauld lui fût livré. Le pauvre moine se trouva donc seul contre le monde entier : contre l’Église et l’Empire. Il succomba. Il fut pendu, son corps empalé, brûlé, ses cendres dispersées dans le Tibre, de peur que la vénération populaire ne sanctifiât le martyr (1156).

« Les occasions tumultueuses dans lesquelles la personne de notre Arnauld figura dans Brescia, en France et à Rome, les personnages éminents avec lesquels il eut à se heurter : Maifred, évêque de Brescia, saint Bernard et trois papes; Eugène III, Anastase IV et Adrien IV; le cardinal Guido da Castello, qui devint le pape Gélestin II, ou qui furent ses amis, ou qui furent employés h son extermination comme le fameux empereur Frédéric I er et le préfet de Rome, ne contribuent pas faiblement à rendre son nom éternel et à donner des talents et de l’extraordinaire habileté d’un simple privé le plus irréfragable témoignage. »

Ainsi conclut l’honnête prêtre brescian, Giovan-Battista Guadagnini, qui le premier osa écrire une apologie d’Arnauld, imprimée à Ravie en 1790.

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Et maintenant ouvrons la tragédie ; mais pour la lire, quittons Florence et montons au Capitole! Connaissezvous la Senatoria , dont la cloche annonce encore aux Romains la mort du pape et le commencement du carnaval? C’est du haut de cette tour où nous grimpons notre livre à la main, qu’on voit le mieux la ville éternelle. Derrière nous la première Rome, le Forum, le Colysée et le mont Cœlius; devant nous la seconde Rome avec ses toits, ses clochers et ses dômes; au fond la coupole de Saint-Pierre et le Vatican; à gauche l’Aventin et le Jauicule ; à droite l’Esquilin et le Viminal ; au delà les plaines infinies. C’est le lieu de la scène : le drame commence devant nous sur une place de Rome.

Ecoutons.

Le peuple est assemblé : deux patriciens le haranguent. Ils sont de familles rivales : l’un, Giordano Pierleone, suit Arnauld; l’autre, Leone Frangipani, s’est déclaré pour le pape.

Giordano triomphe et entraîne la foule à nos pieds, au Capitole. Là il expose à ceux qui l’ont suivi les malheurs de la patrie. « Quel remède y a-t-il? » demande le peuple. Entre Arnauld, qui répond :

« La liberté et Dieu ! » Puis il continue :

« Des voix de l’Orient,

Des voix de l’Occident,

Des voix de tes déserts,

Des voix du fond des sépulcres ouverts Sortent pour t'accuser, prostituée 1 Ivre du sang des saints, tu t’es vendue A tous les rois du monde! voyez-la!

De pourpre elle est vêtue; elie est chargée Et de joyaux et d’or ! sa robe blanche Chère au premier epoux, elle la traîne

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Et l’a perdue à présent dans la fange !

Elle est pleine de noms et de blasphèmes;

Et sur son front elle écrivit : Mystère!

Sa voix, pour consoler les affligés Ne s’entend plus : elle menace et crée,

En maudissant, aux âmes incertaines D'ineffables tourments. Les malheureux —

Et nous le sommes tous — dans la commune Douleur allaient s’embrasser : la cruelle,

Au nom du Christ, les divise; elle excite,

Contre les fils, les pères, et sépare

Les femmes des époux : elle arme entre eux

Les frères unanimes; et par elle,

De l’Évangile interprète fatale,

S’apprend la haine au livre de l’amour !

Ah! les temps sont venus, que de Patmos L’Êvangeliste avait prédits. Satan,

Pour suborner le monde, a secoué La chaîne antique — et voici la cruelle Assise sur les ondes infinies Des larmes qu’elle a fait couler à flots!

Le séducteur à sa lèvre impudique Offre deux vases; l’un est plein de sang,

L’autre plein d’or; elle, avide et barbare,

Boit dans tous deux, tant que le monde ignore Si c’est d’or ou de sang qu’elle a plus soif!

Pourquoi s’éleva-t-elle des profondes Entrailles de la terre au Capitole?

Elle fut belle et grande en ses prisons !

Seigneur, ceux que chassa ton fouet sacré Ne vendent plus l’hostie au seuil du temple :

Ils vendent l’homme au sein du sanctuaire,

Ils font marché de ton sang, fils de Dieu ! »

Telle est la magnifique entrée d’Arnauld. « Que nous conseilles-tu? » demande le peuple. Arnauld conseille la révolte : « Otez le sceptre au prêtre couronné ! » Il ranime les souvenirs républicains de la nation romaine. Il lui montre ce Capitole qui fut autrefois un temple dans la

ARNALDO DA BRESCIA

paix, une forteresse dans la guerre; la roche Tarpéienne, les ruines éloquentes du Forum. 11 ranime ce passé glorieux et veut qu’il revive. Il prêche la restauration de l’ancienne république avec son sénat , ses patriciens, ses chevaliers et ses tribuns. Il soulève la Rome antique contre la Rome papale, et veut ôter à saint Pierre l’épée de Constantin.

En ce moment entre un magnifique cortège de cardinaux armés, qui annoncent au peuple l’élection du nouveau pape, l’Anglais Nicolas Breakspear, Adrien IV. Indignation d’Arnauld, émeute populaire. Les cardinaux menacent et se retirent en laissant un des nobles de leur parti , Annibaldo, pour effrayer le peuple avec des mensonges « qui ressemblent à la vérité.» Annibaldo s’acquitte bravement de sa tâche; il montre les Allemands prêts à fondre sur Rome, au secours du pontife ; l’empereur Barberousse courant h toute bride à travers l’Italie, qu’il change en désert, et le laboureur des plaines de la Lombardie sentant à ses épaules, dans sa fuite inutile et désespérée, la chaleur des naseaux ardents du cheval en feu qui le poursuit. Amauld répond avec une éloquence digne de sa cause par un discours cornélien qui se termine ainsi : « Magnanime cité, combats et triomphe ; mais si tu tombes, ne tremble pas; ils se relèvent toujours, les murs qu’un sang libre a baignés; chez les esclaves seuls les ruines sont éternelles ! »

Amauld l’emporte , le flot populaire est , soulevé. Arrivent des soldats de Zurich, qui viennent au secours des Romains (les Suisses combattaient alors pour ^les peuples), et l’acte finit en explosion lyrique par un chant d’alliance et de liberté.

Le deuxième acte nous promet , dès ses premiers vers, une entrevue entre le nouveau pape et le réfor-

uo

ARXALDO DA BRKSGiA.

mateur. Adrien est au Vatican avec le cardinal Guido,. sou plus fervent apôtre, qui lui conseille de faire tuer Arnauld ; mais le pape ne veut pas inaugurer son pontificat par un acte de rigueur. Il aime mieux ramener l’hérétique et en faire un lion de l’Église. Il voudrait le décharger de l’anathème, afin que le rebelle, converti, criât un jour dans les rues de Milan : « L’homme est libre quand il obéit à Dieu qui parledans le pontife ! «Adrien, ce majne anglais devenu pape, est admirablement décrit au début de son règne. Il hésite encore et il a d’étranges éblouissements de parvenu : * O silence du cloître, s’écrie-t-il , ô nuages de mon île qui rendiez modeste la lumière du soleil, comme était un jour ma destinée ! ici, parmi les tumultes insensés de la Rome impie et les orgueilleuses splendeurs d'un ciel ardent, je me souviensde vous et je pleure ! »

Arnauld et son fidèle Giordano sont au Capitole, à parler de l’empereur et du pape , de réforme ét de liberté, Giordano tremble : « L’Italie, dit-il, est esclave si nous voyons s’embrasser César et Pierre. » Mais Arnauld répond : « Ils se trahiront vite; on ne sait pas encore, lequel des deux ressemble le plus à Judas. » Un hérault vient inviter Arnauld à se rendre au Vatican, pour conférer avec le pape. « N’y va pas, dit Giordano,. c’est un piège ! * Mais Arnauld est sans peur, et court les yeux fermés à cette rencontre solennelle où vont s’entre-choquer la religion du pape et celle du Christ»

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