FENÊTRE BASSE
Je voudrais devenir un petit garçon,
Avec une cruche à vendre de l’eau,
Pour m’en aller sous ces petits palais :
<r Mes belles femmes, qui veut de l’eau ? »
De là-haut vers moi se penche une Ninette :
« Quel est ce garçon qui va vendant de l’eau? »
Et moi je réponds en paroles aecortes :
< Ce sont des larmes d’amour, ce n’est pas de l’eau. »
LA POÉSIE POPULAIRE
Ici, vous reconnaissez bien la muse plébéienne qui ne se demande pas où elle va, ou peut-être l’improvisation collective qui se faisait dans la grotte du Pausilippe. L’histoire de cet amant désespéré qui voudrait être porteur d’eau pour vendre ses pleurs, m’a toujours paru la plus bizarre imagination de ce peuple enfant. Les chansons fourmillent de choses pareilles, et j’en pourrais citer plusieurs qui n’ont pas le sens commun ; mais toutes, même les moins littéraires, ont au moins une image ou une larme que nos poètes de salon seraient bienheureux d’avoir trouvées.
Une chose singulière, c’est que tous les vers sortis du peuple sont hendécasyllabiques, ou, pour mieux me faire comprendre, sont composés dans le mètre de la tragédie et de l’épopée , dans l’alexandrin d’outremont.
Seulement ce vers-là, qui est anglais et allemand, du reste, tout aussi bien qu’italien, n’a pas douze pieds comme le nôtre ; il n’en a que dix ou onze, selon la prosodie étrangère, qui compte pour deux les désinences féminines. Voilà pourquoi M. Dumas a traduit en vers de dix pieds une chanson que j’ai citée; je fais observer, cependant, que le rhythme napolitain est beaucoup plus libre que le nôtre, car il a, au lieu de césure, l’accent tonique ; au lieu de ceinture qui le sangle , des colliers et des rubans qui le parent à ravir. Les vers de ces chansons sont faciles, mais non de cette facilité littéraire qui est de la négligence ou quelquefois de l’art ; on voit qu'ils sont venus tout seuls.
Les règles arbitraires ou conventionnelles de la prosodie y sont violées, mais non les lois de l’euphonie; la rime n’y est souvent qu’une simple assonance, maisl’accent y batla mesure sansjamais broncher. C’est vraiment la nature qui chante ; la nature illettrée qui n’a jamais
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mis le pied à lecole, et, faute de talent, n’a que du génie.
Telles paroles, telle musique. Les airs napolitains sont, en général, des cantilènes plaintives et fort simples où courent çà et là des phrases d’une singulière originalité. Il y en a d’impossibles et qui ne ressemblent à rien, mais toutes ont ce don assez rare aujourd’hui, qu’il suffit de les entendre pour les retenir, et de les chanter une fois pour les fredonner sans cesse. Il y a telle de ces mélodies : Te voçjlio ben'assaje par exemple, la Carolina, etc., qui a fait le tour du monde. Il y en a beaucoup d’autres qui attendent d’être connues pour défrayer tous les concerts futurs : Cannetella, Michelemmà, la Munacella, la Romanella, la Nuova Riccidclla, la Vertlella, la Saracinesca , la Padulana; je les cite pour les désigner aux amateurs. Quelques-unes ont , été prises sans façon par les grands compositeurs : la Ricciolella, par exemple, dont Rossini a profité dans la Semiramide, et l’air de Fenesta che lucivi (la troisième des chansons que j’ai traduites ici) : Bellini l’a copiée littéralement dans le deuxième acte de la Sonambula. On vante beaucoup le génie musical des Allemands, et l’on a raison ; je sais qu’ils apprennent leurs gammes en même temps que leur alphabet, et j’ai entendu moimême, à la fête de Heilbronn, plusieurs centaines d’ouvriers venus de toutes les parties du Wurtemberg, et qui se rencontraient là pour la première fois, entonner en chœur, avec un ensemble parfait, les hymnes religieuses et les chants nationaux des grands maîtres. Et cependant, si l’on veut leur comparer ces pauvres lazzarones qui, sans avoir jamais appris une note, improvisent des mélodies que Bellini et Rossini n’ont pas dédaigné de copier, je crains fort que l’Allemagne, toute grande musicienne quelle est, ne doive mettre chapeau bas devant l’Italie.
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Mais hélas (cet hélas n’a rien de politique au moins)! le peuple s’en va depuis qu’il est composé de tout le monde. Les paysannes des collines qui entourent Naples, portaient jadis des corsages bleus sur des jupons rouges, ou rouges sur des jupons bleus, et ne rougissaient pas d’être paysannes. Les lazzarones dormaient étendus sur le sable, et n’avaient pour vêtement que la teinte cuivrée dont les drapait le soleil. Maintenant, la paysanne de Naples est vêtue en femme de chambre; quelques années encore, et vous la verrez attiffée en lorette. Le lazzarone porte un caleçon , possède un lit et une fourchette, mange de la viande et se grise quelquefois. Il accepte les chemins de fer et les becs de gaz ; il vole beaucoup moins, c’est vrai, mais il va bien plus rarement à la messe. Le lazzaronne fait quelque chose h présent : il est pêcheur, commissionnaire ou valet ambulant ; il a des maîtres. Offrez-lui vingt sous pour faire une course, il ne vous répondra plus comme autrefois ce geste dédaigneux qui voulait dire : « J’ai mangé, je n’ai besoin de rien, ôte-toi de mon soleil! » Le lazzarone travaille. Le lazzarone est mort, mais en mourant, il a légué son patois aux gens de lettres.
Les gens de lettres s’en étaient, du reste, emparés de son vivant. Le dialecte avait même été la langue du gouvernement, sous Alphonse d’Aragon. Bien plus : il avait déteint sur l’espagnol officiel; j’ai lu dans une charte un de ses mots espagnolisé : los guallones (* guaglioni, les gamins). On conserve une chronique napolitaine du xiv' siècle, pleine de faits merveilleux; au xvii* siècle, le patois fut exploité par des poètes, et par un conteur, Basile, auteur du Cunto dc licunti (le conte des contes), quelque chose d’extravagant : on le surnomma le Boccace de Naples. Il y eut aussi le Dante de Naples : ce fut Cortese, qui fit un poème en dix chants.
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hlicco Passaro, histoire de voleurs. Il y eut enfin le Pétrarque de Naples, connu sous le pseudonyme de Sgruttendio r ses maltinate (aubades) sont très-pétulantes.
Enfin Capasso vint au xvm e siècle et fixa le dialecte par sa traduction d’Homère avec le texte en regard, et par son travestissement, sans parodie, de la Jérusalem délivrée. Il fut à la fois le Yaugelas et le Malherbe du patois napolitain. Il en arrêta l’orthographe et la syntaxe, il régla la valeur des expressions et les particularités de la prosodie. Il fit tout seul, et en peu d’années, ce que l’Académie française n’a pu faire en deux siècles avec tous ses immortels, et c’est pourtant quelque chose.
Il avait, du reste , beaucoup d’esprit, et il dit plusieurs mots charmants qui sont restés. Ainsi, un rimailleur ‘ qui avait composé deux sonnets, étant venu lui demander un jour lequel des deux il devait imprimer, Capasso en prit un au hasard, en lut trois vers et s’écria aussi- • tôt : « Imprimez l’autre ! » Ce mot a été attribué plus tard à bien des personnages célèbres, mais on affirme, à Naples, qu’il est de lui.
Après Nicola, ou Cola Capasso, vinrent plusieurs écrivains de second ordre, qui firent tout leur possible pour râper le dialecte à force de le brosser. Ils n’y réussirent pas. D’autres, mieux doués et plus habiles, surent heureusement approprier la langue du peuple aux exigences du monde. Le napolitain se transforma sous leur plume. Cette transformation était du reste nécessaire , et voici pourquoi. Il ne faut pas croire que le dialecte napolitain n’appartienne qu’au peuple. Tout le monde le jiarle, surtout le roi; je l’ai entendu de mes oreilles. Bien plus, le napolitain est le seul italien qui règne h Naples. Adressez-vous dans la langue de Boceace à un lazzarone, il vous répondra : « Je ne sais pas le français. » L’italien est presque une langue d’op-
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position dont s’arment aujourd’hui les classes lettrées contre la cour et la rue.
Or donc la cour, comme la rue, réclamait son auteur national, quelle ne trouvait pas dans le peuple, trop inélégant pour elle, quelquefois même brutal, témoin ce ver un peu réaliste dont parle la chanson que j’ai traduite. L’auteur ne se fit pas prier. J’en pourrais citer vingt, mais la nomenclature serait fastidieuse au lecteur et inutile aux écrivains, qui n’en resteraient pas moins inconnus. Je veux écrire seulement deux noms à la hâte, Griulio Grenoino d’abord, qui vient de mourir octogénaire et qui fit rire et sourire bien des gens ; ce poète remarquable a trouvé plus d’une fois le trait expressif et pittoresque. C’est lui qui a dit par exemple :
Lu sciummo eu la faccia ’nsaponata,
le fleuve à la face savonneuse ; le vers a une sonorité superbe en napolitain. L’autre nom que je cite est Sacco l’improvisateur, vrai bourgeois de Naples, occhialaro de son métier, ce qui ne veut pas dire opticien, mais marchand de lunettes. Sacco parle en vers comme fait M. de Lamartine en prose; c’est un flot d’idées, un débordement d’images, un jet de rayons et d’éclairs qu’il a peine à contenir. On l’invite souvent à improviser, comme on nous invite à dîner en France, et il ne s’excuse jamais. Dès qu’on lui donne un sujet et la parole, il part sur-le-champ, comme M. de Pradel; mais il y a cette différence entre M. de Pradel et lui que, pour l’un, l’improvisation est un tour de force ou tout au moins un exercice exceptionnel,, tandis que l’autre, en parlant en vers, ne semble pas sortir de ses habitudes. Le langage des dieux, comme on disait un jour, lui est si familier, que s’il s’interrompt dans son improvisation pour demander un verre d’eau, il le fait sans quitter son
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rhythme, boit en vers, et reprend son sujet où il l’a laissé. Un jour qu’il chantait quelque chose de trèsnoble et de très-sérieux, une dame célèbre, invitée à la réunion, entra tout à coup dans la salle. Sacco était au milieu d’un vers, mais loin de s’arrêter, ou seulement de s’interrompre, il continua résolument:
Vi chi trase,
Nè, purtatele na seggia Acciocch’ essa, leggia leggia,
Quaraquacchio pozza fà. .
Ces vers ne peuvent pas se traduire ; en voici le sens : «. Voyez qui entre; allons, portez-lui une chaise, afin que, légère, elle s’y enfonce carrément. »
C’est ainsi que le dialecte du monde, fixé par Nicola Capasso, eut sa poésie et ses poètes. Mais il voulut avoir aussi sa chanson. Les belles dames avaient grande envie de roucouler au piano ce qu’elles entendaient fredonner sur la guitare dans les rues. Il fallut un musicien qui voulût bien écouter les cantilènes populaires, et prendre au vol les mélodies souvent improvisées que sifflaient, en tirant leurs filets , les pêcheurs des Carmes ou de Mergelline. M. Florimo, grand ami de Bellini, se mit alors en chasse, et l’oreille au guet, épiant tous les gazouillis plébéiens, il en fit des choses ravissantes qui, de salon en salon, se répandirent bientôt dans toute la ville. Un essaim de compositeurs charmants exploitèrent cette mine nouvelle : MM. Labriola, Sarmiento, De Gios, Quercia, Rondinella, Emery Coën ; Donizetti lui-même et Mercadante y puisèrent à pleines mains, et l’art, en la volant, tua la nature.
Ce n’était pas tout, cependant. Le musicien étant trouvé, le poète manquait encore, et le travail du poète était plus difficile que celui du musicien. Un air , en
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effet, peut être banal, mais jamais trivial ni repoussant , et je n’en sache pas qui révolte le cœur ou viole seulement les convenances. Rabelais mettrait plus de femmes en fuite avec uu seul mot que ne feraient vingt orgues de Barbarie avec leurs airs les plus immondes. Le poète devait donc choisir dans la langue et les mœurs des pauvres gens , tout ce qu’il y avait de passion et de poésie , sans choquer la délicatesse littéraire ni la susceptibilité aristocratique du meilleur monde napolitain. En France et au siècle dernier, la chose eût été facile. R n’est pas malaisé de donner à une grande dame le nom de Philis , — et cependant ce fut là tout le secret de nos grands pères. A Naples et dans notre siècle, c’est bien différent. Il ne s’agit pas de montrer et d’harmonier aux grands salons un monde et des mœurs qu'ils ignorent, mais d’y faire revivre, en l’expurgeant sans le changer, un monde très-vivant et très-connu. Il faut faire parler à ce monde sa propre langue , comme l’essaye Mme Sand avec ses paysans berrichons, mais sans jamais planter là ses personnages pour parler à leur place , comme Mme Sand le fait sj souvent et si bien , car, à Naples , le contraste serait trop grand entre ces deux manières de s’exprimer, et l’hiatus trop manifeste. Il faut, en un mot, que ce soit le peuple lui-même , en chair et en os , qui s’émeuve et chante , mais devant un auditoire de grands seigneurs.
Les poètes ne se firent pas attendre , et la chanson patricienne fleurit à Naples aussi riche et populaire que l’autre. Cette chanson patricienne n’est pas difficile à reconnaître : elle se distingue, à l’œil nu, par la brièveté des vers et l’exactitude des rimes. Le mètre y est aussi varié que dans la langue italienne , et le style moins naïf et plus net. Du reste cette poésie , quant au fond, n’est pas moins originale pour nous que la simple im-
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provisation du peuple. Cela vient encore du dialecte , qui est le même à Naples en haut et en bas, et que le roi parle avec son muletier en gravissant les montagnes de Castellamare. Cette conformité de langue entretient une certaine ressemblance d’esprit et de cœur entre tous les Napolitains, qui permet à leur littérature d’être nationale. J’insiste sur ce point , parce qu’il me semble expliquer bien des choses : pourquoi la Suisse, par exemple , qui n’a pas de langue à elle , a produit tant d’écrivains étrangers (Jean-Jacques, J. de Müller, etc), et attend encore son poète , malgré sa grande nature et ses grands souvenirs.
Nous avons dit que ce fut un Français, M. Cottrau, qui recueillit et conserva, sans les changer, les chansons populaires de Naples. Eh bien ! c’est encore un Français, M. Achille de Lauzières, qui a composé les meilleures chansons patriciennes. On voit que Naples nous doit pourtant quelque chose. Nous lui avions donné dans le temps un roi , ce Giacchino qu’elle regrette encore ; nous lui donnons , maintenant , des poètes et des éditeurs. Elle nous a rendu Lablache , mais elle nous a pris Nourrit et nous l’a tué. Nous ne sommes pas quittes.
M. de Lauzières est presque né h Naples, où sa famille s’était transportée, avec tant d’autres, sur les traces du roi Murat. La languie de Pétrarque devint, pour ainsi dire , sa patrie d’adoption. Il ne fit que des vers pendant toute son enfance. Il publia son volume en 1845, et lui donna un nom d’étoile, Sirius. Puis, comme presque tous les jeunes gens d’aujourd’hui , il mit un beau jour sa muse à la porte et voulut écrire en prose. Il s’aperçut alors que l’italien n’était pas une langue aussi belle h parler qu’à chanter, et revenant au français, comme l’enfant prodigue au bercail, il fit pour
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nous plusieurs livres qui ne seront bientôt plus inédits. Poëteen italien, prosateuren français, — cela semble bien singulier, et pourtant cela s’est vu plusieurs fois depuis Brunetto-Latini, le maître de Dante.
C’est dans le poète que je viens de présenter au lecteur que je veux étudier le réveil patricien de la chanson napolitaine. Je le fais d’autant plus volontiers , que la poésie de M. de Lauzières est éminemment descriptive , et nous y retrouverons mieux nos propres impressions (pie dans les refrains populaires. La raison en est fort simple : le peuple dit ce qu’il éprouve et non ce qui nous étonne en lui. Il chante pour lui-même et non pour nous. Mais c’est pour nous que chante le poète, et sa muse a beau s’identifier avec ie peuple au point de devenir peuple à son tour, elle ne le devient qu’au moment voulu , lorsqu’elle le trouve vraiment original et vraiment pittoresque. Ainsi, par exemple, jamais l’idée ne viendrait à un lazzarone d’expliquer dans une chanson le symbole voluptueux de la tarentelle. Cette idée, en revanche, a frappé un beau soir M. de Lauzières. Écoutez ce qu’il en a fait :