‹ L'Italie estelle La terre des morts?Chapitre 7 sur 38 · Masque populaire de la comédie vénitienne · texte numérisé non relu

Masque populaire de la comédie vénitienne

GIUSEPPE GIUSTI

ranger de l’Italie. Et aussitôt M. Planche de lever les bras au ciel. — 0 amour-propre de clocher! s’écriait le critique maussade. Quoi, Giusti, ce rimeur inconnu que je n’entends pas, moi qui ne sais pas l’italien; — quoi! cet homme qui a écrit un volume dont je n’ai pas lu le quart et dont je n’ai pas compris le premier mot, ose se comparer au seul poète que j’admire? En vérité, si de pareilles idées se tolèrent , je renonce à être le premier critique de mon temps.

Ainsi M. Planche. Les Italiens, de leur côté, mettent leur satirique au-dessus du nôtre, cela s’entend. Laissons ces enfantillages et comparons de sang-froid , non pour savoir lequel des deux est le plus grand, — que nous importe? — mais pour mieux faire voir notre modèle en le confrontant avec un type connu.

Giusti ressemble à Béranger par le rôle qu’il s’est donné dans son œuvre et dans sa vie. Libéral, populaire, ennemi né du bon vieux temps, violent contre les prêtres et les princes, et modéré d’autre part : éloigné des utopies, plus national qu’humanitaire, plus patriote (pie républicain , aimant mieux douter que rêver et jeter bas les vieux châteaux que d’en bâtir en Espagne, il fut traité d’anarchiste ou de réactionnaire par les esprits excessifs des partis opposés, et resta, comme Béranger, homme de bon sens et galant homme.

Parcourez son livre, vous y trouverez à chaque page les pensées de notre chansonnier. Je ne parle pas de ces imitations faussement attribuées à Giusti (le Bon Dieu et les Bohémiens , par exemple), mais des satires où le poète italien parlait lui-même, à sa manière et dans son goût , vous trouverez une conformité d’esprit évidente. — Ainsi, dans le Prêter U plus-que-parfait du verbe penser, vous lisez ceci : « Ah ! l’heureux temps !... Nous n’étions pas empestés de livres et de gazettes!...

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C’était l’index qui disait pour nous : Je pense ! » Tandis que maintenant « on ne le croirait pas.... la croix est insultée jusque sur les habits; passe encore h l’église! Pour vivre en liberté, gagner la mort? Mieux vaut la cage et la cour! Là, serf et sujet du faste royal, le noble léchait bât et licou. Et puis, de sa cravache aulique, pendait sa revanche sur la livrée. O temps barbare! Personne aujourd’hui n’estime plus le vrai mérite, celui de naître avant! » On a supprimé le droit d’aînesse qui gardait « en ligne directe , de génération en génération , l’hérédité de l’ànerie. — Maintenant celui qui ne sait pas lire s’appelle une brute ! On met sous clef jusqu’aux barons! On abolit sans jugement la corde, le bourreau et le saint-office! Et l’on s’alambique, on se distille à tel point la tête, qu’un chimiste à présent ruine un saint ! »

3S’est-ce point le Marquis de Carabas, vêtu à l’italienne?

Lisons maintenant l’Avis pour un septième congrès de savants. On sait quelles furent ces doctes fédérations que les gouvernements, avant 1848, eurent l’imprudence de tolérer dans les capitales de l’Italie : nous aurons souvent à en reparler. Giusti suppose que Son Altesse Sérénissime, vu l’innocence des savants qui payent toujours leurs impôts après tant de congrès, leur ouvre ses très-heureux États et sa royale cuisine, et, pourvu qu’ils ne touchent ni au trône, ni à l’Eglise, ni à la statistique qui publie les secrets, ni à la physique et à la chimie qui inquiètent les prêtres, ni à la phrénologie, ni à la géologie, imposant enfin à toute école un silence sacré, «laisse du reste à chacun la parole libre. Et, en prince sage qui veut faire tourner au profit des vieux États les maléfices des inventions nouvelles, Son Altesse Sérénissime a finement décidé et arrêté de

GIUSEPPE G1USTI.

promettre un prix à celui qui résoudra le problème suivant : Etant donné que revienne un temps propice aux rôtis de chrétiens, le charbon de terre pourra-t-il servir au saint-office? »

‘Vite soufflons, soufflons, morbleu!

Éteignons les lumières Et rallumons le feu !

N’est-ce pas encore l’esprit de Béranger?

Et le papat du pape Pero (diminutif de Pierre) ce saint-père idéal imaginé par notre poète pour répondre aux chimères de tiioberti, ce pontife invraisemblable qui change en hôtellerie le château Saint-Ange, le Quiriual en hospice pour les prêtres hydrophobes, fait brûler l’index par la main du bourreau, et défend, sous peine d’excommunication , que l’Eglise reçoive plus qu’elle ne dépense, tant que les rois révoltés contre lui s’écrient : Diable! voilà un pape de bonne foi, un pape qui y croit ( cke cicrcde), donnons-lui de l’arsenic!...

N’est-ce pas le roi d’Yvetot sur la chaire de Saint- Pierre?

Je pourrais continuer ces rapprochements, mais je n’en finirais pas. Giusti , comme notre chansonnier, ^ fustigea dans son pays les abus de la Restauration et \ les ridicules du pouvoir. Il le lit avec courage, en des œuvres qui durent être longtemps anonymes et inédites, \ mais on les copiait sous cape, on se les passait de main en main, et plus tard les presses clandestines et la contrebande littéraire de la Corse et du Tessin les répandirent en Italie par milliers d’exemplaires, malgré la douane, malgré l’Autriche et, presque toujours, malgré l’auteur'. Il brava mille fois la prison ou l’exil avec une

1 . La plupart des éditions de Giusti ont été publiées à son insu :

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insouciance qui lui porta bonheur; il nommait par leurs noms les choses et les hommes qu’il attaquait, même les papes et les rois, dans sa poésie violente de Ylncoronazione (le Couronnement), et le grand-duc en personne. * Le Mo rphée toscan vient lentement, lentement ceint de pavots et de laitue, et, par la manie de s’immortaliser, il dessèche les goussets et les maremmes. Il tripote avec les tribunaux et les gabelles, il énerve ses peuples en les endormant, et pourtant quand il rêve d’imiter son aïeul (Léopold I) il fait encore quelque bonne chose. »

Mais ici s’arrête la ressemblance. L’esprit de Giusti avait plus de distinction et plus d’élévation que n’en montra celui de notre chansonnier. Son Dieu n’était pas celui des bonnes gens ; sa bien-aimée ne s’appelait pas Lisette. Il connut l’amour sérieux, ses déchirements et ses amertumes ; il le rendit en vers lyriques sentis et bien faits. Je ne les traduis pas, pour ne point dérouter

elles sont fautives et apocryphes. La première qu’il eût approuvée est celle de Bastia (1845. Topogra/ia Fabiani). Jusqu'alors, il n’avait laissé paraître sous son nom que des poésies inoffensives, réunies en brochures en i 844 , à Livourne, et dédiées à la marquise Luisa d’Azeglio. Plus tard, d’autres poésies détachées ont été publiées dans des journaux ou en feuilles volantes, chez Baracchi, à Florence, et recueillies en volume, sous ce titre: Suovt tersi di Giuseppe Giusti (1847). Enfin, en 1852, a paru, chez Le Monnier, à Florence. 1a seule édition complète et officielle. 11 faut se défier des autres, faites sur des copies altérées, et attribuant au poète une foule de pièces qui ne sont pas de lui ; il y en a même qui font tout le contraire et lui contestent la paternité de satires qui lui appartiennent. Telles sont les éditions de Bastia (1849 et 1850) : les dates sont fausses) et celle qui porte sur son titre, pour toute indication de lieu, ltalia, 1845. — Une des premières, très-ancienne et clandestine, portait ce titre : Poesie italwne traite da una stampa a penna, senza licenza de’ Superiori. (Poésies italiennes tirées d’une imprimerie à la plume, sans l’autorisation des supérieurs.)

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eeux qui me suivent. Ces poésies A un’ arnica lontana,

A un amico, etc., ses sonnets en'beau style sont fort goûtés des Italiens, mais ils ressemblent, avec un peu plus d’élégance et de simplicité, à ceux de tout le monde. Ils nous montrent un poète sincère, ému, qui a plu- I sieurs cordes à sa lyre et, à son gré, les fait vibrer toutes, mais ce n’est plus le Giusti florentin qu’on reconnaît au premier mot et qui chante comme lui seul.

Il parait embarrassé dans le lyrisme : il est pauvre, il se répète souvent; sa poésie à 1 ’ Arnica Amalia liossi Resloni (1837) renaît en 1839 sous le titre de Gli ajfctti d’una madrc; son sonnet de 1844 :

Tacito e solo in me stesso mi volgo,

reparaît dans les vers à Gino Capponi écrits en janvier 1847. I

Ainsi plus de distinction et plus d’élévation dans Giusti que dans Béranger et, en même temps, dans la forme et dans l’esprit, quelque chose de plus moderne. Car le chansonnier français, quoi qu’on ait dit, fut un poète de l’empire et pindarique au possible, dès que son vers montait sur ses dix pieds. L’Italien, au contraire, prit ! d’emblée et garda dans tous ses écrits, même dans sa prose (voir ses préfaces et son étude sur Parini) je ne sais quelle tournure particulière où se reconnaît du pre- \ mier regard un écrivain de notre temps, manière lustrée, pimpante, alerte, imagée souvent à l’excès. — C’est -à Mus&gt^en un mot, et non pas à Béranger que Giusti ressemble comme poète. Il se lance, il se livre, il court les digressions, il baguenaude en chemin , il s’arrête pour se lisser, il prend tous les tons, il est enfant, gamin quelquefois, puis, tout à coup, vieillard : il s’amuse, il s’indigne, il est nerveux, délicat, passionné, toujours

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par boutades; il a l’impression vive et mobile, il bouffonne par accès de rage, il rit de chagrin.

Il rappelle aussi Musset par la suprême élégance de ses manières; il est familier, jamais commun ; il dit des gros mots, mais en gentilhomme ; il parle comme le peuple, mais en compagnie de grands seigneurs. On ne le rencontre pas chez les marchands de vin, ni dans les greniers, au pied des grabats où l’on râle de misère, mais dans la maison du marquis GinoCapponi, l’un des plus grands noms de Florence. Quand je lis Béranger, je vois le peuple avec ses instincts et ses goûts, mais dans un habit serré, correct et classique. Quand je lis Giusti, je vois un homme du monde en blouse, et reconnaissable quand même, toujours bien vêtu, bien fait, bien né.

Assez de parallèles à présent, écartons les étrangers i et serrons de plus près notre homme. Il ne s’agit pas d’un poète comme les nôtres, mais d’un Italien de Toscane, d’un Toscan de Florence, d’un Florentin du Vieux- Marché. Ce qu’il y a de plus caractéristique en lui, c’est . sa langue et nous allons en parler longuement. Reprenons haleine.

Giuseppe Giusti. — Les deux oreilles du docteur Pancrace. — Pourquoi Dante a nommé son poëme Comédie. — La Babel littéraire et la confusion des langues. — Le patois conservé par ordre. — Les puristes de la rue. — Gingillino. — Le roi Soliveau. — Le poète et le grand-duc. — Un sonnet inédit de Giusti. — Ses derniers jours et sa mort.

« Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi? demandait le docteur Pancrace à Sganarelle.

— Parbleu ! répondit le bonhomme, de la langue que j’ai dans la bouche, je crois que je n’irai pas emprunter celle de mon voisin.

— Je vous dis, de quel idiome, de quel langage.

— Ah ! c’est une autre affaire.

— Voulez-vous me parler italien? — Non. — Espagnol? — Non. — Allemand? — Non. — Anglais? — Non. — Latin? — Non. — Grec? — Non. — Hébreu? — Non. — Syriaque? — Non. — Turc? — Non. — Arabe?

— Non, non, français, français, français.

— Ah ’ français.

— Fort bien!

— Passez-doncde l’autre côté, dit Pancrace ; car cette oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques, et l’autre pour la vulgaire et la maternelle.

— Il faut bien des cérémonies avec ces gens-là ! » murmure à part lui Sganarelle, en passant de l’autre côté.

Cette scène de Molière se jouait en Italie, au temps de

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Dante. Il y avait uneoreille pour le latin, langue savante, et une oreille pour la langue vulgaire, le sicilien; car on nomma d'abord ainsi l’italien mis en honneur et trèsprotégé par Frédéric d’Aragon, roi de Sicile. Ce prince s’était fait une cour littéraire d’où sortirent toutes les élucubrations des premiers poètes nationaux.

Mais, malgré cette protection royale, le latin était encore l’idiome orthodoxe et canonique des lettrés et des savants. Brunetto Latini, le maître de Dante, y avait renoncé, mais en faveur du français « pour ce que la parleure en est plus delittable et plus commune à toutes gens. » L’italien était très-méprisé des doctes qui disaient volontiers à ceux qu’on appelait Siciliens : * Passez, de l'autre côté, » — comme le docteur Pancrace à Sganarelle.

Dante vint au monde, et bien qu’il fût l’un des hommes les plus érudits de son siècle, il osa écrire en langue vulgaire son poème immortel. C’est là même (on l’ignore communément) une des deux raisons pour lesquelles il l’intitula comédie. Il reconnaît qu’il s’est servi d’uue manière de parler humble et basse ( remissus est motlus ethumilis), le langage des femmes de basse condition (in quo et mulierculæ communicant).

L’autre raison, soit dit en passant, est encore plus curieuse. Dante affirme lui-même, en son épitre à Can Grande, qu’il appelle ainsi son poème parce qu’il finit bien, comme les comédies. C’est en effet au Paradis que se passe le troisième acte, heureux dénoûmenl s’il en fut.

La languie vulgaire triompha donc par Dante; elle ne s’appela plus, grâce à lui, le sicilien, mais le toscan, et elle atteignit du premier coup, dans son divin poème, son plus haut degré de force et de grâce, de richesse et de beauté. Elle n’avait plus qu’à se perfectionner après

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lui, ce fut vite fait et si bien, qu’elle cessa bientôt detre vulgaire. Elle devint littéraire, elle devint scientifique, elle devint plus tard presque étrangère et le docteur Pancrace put enfin l’entendre par sa bonne oreille, côté des savants.

Je ne veux pas écrire ici l’histoire de cet anoblissement de la langue aux dépens de sa simplicité, de sa vivacité, de sa spontanéité, et, pour tout dire en un mot, de toutes ses qualités naturelles ; ce travail serait au-dessus de ma compétence et en dehors de mes attributions. Je veux simplement constater ce que cette langue était devenue dans presque toute l’Italie il y a quelque cent ans et ce quelle est encore aujourd’hui dans plus d’un lieu que je me garderai bien de nommer; ce ne sont pas là mes affaires.

D’abord le peuple ne la comprenait plus. Il avait ses dialectes et s’y tenait avec une ignorance municipale et un entêtement de clocher soigneusement entretenus par les gouvernements; car une nation, c’est une langue, et là où l’on n’entendait pas l’italien, il n’y avait pas d’Italie. Cette vérité est si vraie, que les étudiants de Turin, rêvant, sous le dernier règne, une résurrection nationale, se donnèrent le mot pour renoncer à leur pié- ' montais et pour embrasser la langue patriotique d’Alfieri, leur poète ; le gouvernement d’alors s’opposa vigoureusement à cette philologie insurrectionnelle et fit un décret en faveur de l’ordre et du patois menacés.

Quant aux écrivains, ils avaient deux langues bien distinctes à leur service. L’une, la plus répandue de nos jours, grâce à nos gazettes et à nos romans, était du français tout pur avec des désinences italiennes. L’autre, une phraséologie pompeuse et redondante, argot de cour, pathos de théâtre ou fatras d’Arcadie, et si diffé- ' rente de la conversation familière , qu’une pensée ché- >

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live comme une grenouille ne pouvait entrer dans un livre italien sans se gonfler à la taille du taureau.

Et c’était Lien pis en poésie. Tout s’y disait en périphrases, en euphémismes, en métonymies, en antonomases, eu litotes, en métalepses, en hypallages, en hypotyposes, en synecdoques et en catachrèses, ou, pour parler moins grec, en énigmes et en rébus. Les cinq sixièmes des Italiens étaient incapables de comprendre un mot à ce galimatias, et les versificateurs s’en frottaient les mains, concluant de là qu’ils étaient hommes de science et de suffisance. Quelques-uns parlaient tout bonnement latin 1 et s’amusaient à transfrèler doctement la Séquane, comme il arrivait chez nousdu tempsdeRabelais.

Contre ces écoles, celle du gallicisme et celle du phébus, combattaient quelques écrivains pleins de zèle et d’excellentes intentions, mais qui s’infligeaient un métier pénible. Ils compulsaient Dante et les annalistes ou couteurs de son temps, et s’ingéniaient à ne pas employer un seul mot qui ne se trouvât dans ces maîtres. Le plus beau jour de leur vie était celui où ils parvenaient à découvrir dans un auteur du xiv' siècle

1. Cette manie de latinisme produit, it faut le dire, des effets moins ridicules en italien qu’en français. L’italien ressemble tant au latin qu’on peut écrire des phrases entières qui appartiennent à la fois aux deux langues. Un jour, à Naples, on venait de bâtir une chapelle, je crois, pour les pêcheurs, et l'on y voulut graver une inscription. Seulement, la municipalité demandait une inscription italienne, et le clergé l’exigeait latine. Le poëte Nicola Capasso, qui avait été chargé de la composer reçut la visite d’un prêtre qui lui offrit une somme assez ronde s’il adoptait la langue morte. Il y consentit de grand cœur. Mais un bourgeois lui promit le double s’il s’en tenait à la langue vivante. Il s’y engagea formellement. Et il tint ses deux promesses. Voici son inscription qui, bien qu’un peu incorrecte, contenta tout le monde et lui valut les deux gratifications :

In marc irato, in subita procella.

Te invoco, Maria benigna Stella.

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un vocable vieilli qui pût désigner les chemins de fer, par exemple, ou les télégraphes électriques. Ils se dépêchaient alors de placer dans un écrit leur précieuse trouvaille; on ne savait pas au juste ce qu’ils voulaient dire, mais ils étaient bien heureux.

Quelques-uns, vraiment supérieurs, sont arrivés, par ce système, à des miracles de simplicité, de pureté, de correction, mais au prix d’un travail obstiné qui montre en plus d’un endroit ses coups de lime et ses taches d’huile. On sent que ces rudes travailleurs sont gênés dans le costume qu’ils empruntent à un autre temps; il semble qu’il se fasse dans leur tête, avant qu’ils écrivent, une opération difficile , une filtration lente, un labeur ingrat de traduction. Ils ont l’air, eu un mot, de parler une langue morte.

Et pourtant cette langue est la plus vivante de toutes! Tandis que chez le commun des auteurs, elle déviait de sa source et roulait dans son eau troublée l’écume française ou la vase des siècles derniers; tandis que les bons écrivains, pour la retrouver, remontaient laborieusement jusqu’à l’ère de Villani et de Boccace; — elle se conservait, de nos jours encore, abondante, naturelle, fraîche et claire comme aux premiers temps, non pas dans une académie de lettrés, mais chez le peuple, à Florence, en certains quartiers peu visités par les étrangers et par leurs domestiques, hors de la Porte alla Groce, par exemple, et in Calimala, ruelle où était la boutique du barbier Borchiello, l’un des plus purs écrivains du temps passé. G'est là que la langue avait gardé

sa correction Et c’est là que Dante , il y a six cents

ans, l’avait apprise!

Giuseppe Giusti, notre poète, auquel il est temps de revenir, se mit vaillamment à imiter l’Alighieri. Mais il l’imita de la grande manière. Il ne lui vola pas, comme

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l’avaient fait tant d’autres, ses tournures de périodes et ses expressions (il ne l’a fait qu’une fois dans un pastiche fameux écrit tout entier avec des phrases de la Divine Comédie, — et M. Gustave Planche, qui n’y a vu que du feu, déclare que c’est son chef-d’œuvre, — et que ce chef-d’œuvre est écrit en octaves ! — en s’imaginant que ce qui constitue, en italien, Yottava rima, c’est tout simplement le nombre de vers) ; — Giusti fit mieux, il suivit l’exemple de Dante, il étudia les maîtres \ du maître, les Florentins du peuple, et osa parler comme 'eux. Il enrichit le dictionnaire poétique appauvri par les épurations de la gentilhommerie littéraire; il rendit à la poésie les termes de mauvais goût repoussés par les petites bouches des écrivains comme il faut ; il abolit 1 l’affectation du genre noble et fastueux, — sans tomber pourtant dans cette affectation de grossièreté qu’affichent aujourd’hui nos réalistes. — Et notons bien ce point, car ce n’est possible qu’à Florence, tout en empruntant aux petites gens la franchise et la grâce de leurs locutions familières, il resta plus irréprochable, en fait d’italien , que l’académie de la Crusca. Il était de cette compagnie, et j’ai entendu dire qu’il y fit recevoir par acclamations son ami Guerrazzi ; — mais il se piquait de n’avoir jamais ouvert le dictionnaire de ses illustres collègues. On a dû ajouter à ses œuvres une espèce de vocabulaire à l’usage des Italiens qui n’entendent plus le toscan. Eh bien ! ceux qui ont rédigé ce vocabulaire ont remarqué qu’en innovant, Giusti ne faisait que restaurer. Ses mots populaires étaient de noblesse aussi vieille que Florence; il les restituait, sans s’en douter peut-être, à leur acception primitive, et, pour tout dire en un mot, il ramassa dans la rue plus d’archaïsmes que n’en aurait déterré dans les livres \ une infatigable génération de savants.

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Chose plus étrange encore ! Bien que cette réforme fût plus radicale peut-être que nos insurrections romantiques, elle triompha presque sans combats. Par surcroit de bonheur, après avoir triomphé, elle ne fit pas école. Giusti fut accepté sans hésitation, même par les pédants, qui se consolèrent de ce prodigieux succès en se disant entre eux que le nouveau venu régnait dans un / genre inférieur. Il eut la chance inouïe de n être pas] débordé ni effacé par la race fatale des copistes. Il désespéra l’imitation par une supériorité reconnue d’emblée ; de prime saut , il prit sa place et il y resta vainqueur, debout, seul.

Plusieurs de ses satires ont les proportions de vrais / poèmes et sont traitées avec une puissance d’ironie et J, une verve lyrique à défier Byron. Son Gingillino est le chef-d’œuvre d’un genre qui n’appartient qu’à lui. U ' l’écrivit à la campagne, chez son médecin, pendant une de ses convalescences, car il sentit de bonne heure les premières atteintes de la maladie qui devait l’emporter.

Il y mit toute son âme.

Gingillino se dit en toscan du mirmidon qui , par de petits moyens, arrive à tout. Le poète en fit le type et le nom du chercheur de places. Il prend l’homme à sa naissance et le fait bercer par des fées représentant les plus ignobles vices au bruit d’une chanson en petits vers qui se termine à peu près ainsi :

Un grand proverbe, Cher au Pouvoir,

A dit que l’Être Est dans l’Avoir.

De cet oracle Suis la vertu, Si tu désires Mourir yêtul

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Vingt ans après, Gingillino est reçu docteur, et les professants chantent déjà ses louanges, tandis que les écoliers le sifflent en lui annonçant qu’il sera Judas — mais moins hôte que l’apôtre, car il ne fera pas la sottise de se pendre et de rendre les écus. Et ici le poète cessant de rire , s’écrie en terzines, dans la forme et le ton de Dante :

« O notre patrie, flambeau qui, même éteint, laisses de toi tant de lumière et consoles celui qui se tourmente en rêvant dans le passé ;

« Sépulcre vivant d’un peuple de morts, — c’est en vain , c’est en vain que du haut de tes saintes murailles , tu souffles la vertu dans les âmes cagneuses !

« Quand, la nuit, dans la crainte d’un coup d’air, la foule étique rentre au gite, purgeant les rues de son impureté ;

« Quand le patricien , pour secouer le vain assoupissement de l’oisiveté et de l’ennui, se plonge dans l’écume d’outre-mont ;

« Et que, dans les théâtres, la jeunesse décrépite et la vieillesse recrépie étalent à l’envi de fausses chairs, un faux or et une fausse joie ;

« Alors un fou, plein de mélancolie, qui se plait au chaste embrassement de ta beauté toujours présente à tous et toujours nouvelle,

<c S’enfonce à pas lents dans les rues silencieuses, là où il se sent plus loin de la maladie du monde, là où l’ombre plus solitaire tombe doucement —

a II compare les auberges et les monuments; l’ancienne largeur et la vie étroite de la postérité changée en bêtes qui bougent ;

« Et, en présence des aïeux de pierre, l’esprit en tumulte, l’œil gros de larmes d’amour et de rage ,

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« Il lui vient l’idée de déchirer sur lui ces vêtements ridicules qui montrent à nu le chancre des os....

« Et l’ânerie débridée du cœur. »

Après cette tirade éloquente, le poète retourne à ses petits vers et se plonge dans le cloaque infect de la chicane. Au fond de cet égoût qui rappelle ceux de Rome dans Hugo, croupit une sorcière honteuse qui donne à Gingillino les dernières leçons d’infamie. Enfin, cette magnifique éducation achevée, le poète abandonne son homme et le lâche dans le monde, en lui mettant à la bouche la profession de foi qui suit :

« Je crois à la Monnaie ( zccca ) toute-puissante et en son fils dit le Sequin ( secchino ). Je crois à la Lettre de change, au Compte courant et au Solde un et triple. Je crois au Motu proprio, au Rescrit et à la Dynastie qui me tient sur pied!

« Je crois à l’Impôt , à la Taxe, à la Gabelle et à la Taille, à la docilité de mon échine, au bât et au râtelier, et de tout cœur, j’attache mon vœu au saint jour où je touche ma paye.

« J’espère ainsi m’en aller là-bas, là-bas, ou là-haut, là-haut, jusqu’au dernier échelon, attraper une petite loque de noblesse, m’insinuer dans le casino des gens haut-placés et mourir au palais du Trésor avec une croix à la boutonnière.... Ainsi soit-il ! »

Je cite, je cite toujours, mais je ne rends pas Giusti. Ce n’est pas seulement sa langue que je lui ôte, une langue si riche, expressive et pittoresque, qu’il me faudrait pour la reproduire, le dictionnaire entier de Rabelais. C’est son vers, son mouvement, sa vie, cette variété de rhythmes inventés par lui pour bâter le pas, serrer l’idée, pousser la phrase, presser les coups, ces petits mètres haletants, ces palpitations frémissantes, cette fougue à tout rompre et cette grâce qui vous ravit.

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Gomment traduire II Ballo, par exemple, une averse d’épigrammes, tombant en petits vers vifs et drus comme \ grêle sur les nullités de la société moderne et les misères de la vie de salon ? Il me faudrait une prosodie libre et des sdruccioli surtout, de ces mots dactyles qui galopent ou frétillent à tout bout de vers ! Je n’ai pu versifier en français qu’une petite pièce de Giusti, Il re Travicello ; j’en ai rendu le mètre et la lettre assez exactement, mais je le crains, au prix d’efforts trop visibles.

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